I. Grégoire Bogdanof
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fondées , qu'elles choquoient le droit universel et la prérogative des ambassadeurs étrangers , et que , par conséquent, il n'étoit pas juste qu'il eût cette déférence pour lui. Là-dessus Pronchissof répliqua qu'il représentoit la personne du grand seigneur son maître , et sur cette raison il prétendoit au moins d'aller de pair avec monsieur l'ambassadeur ; si bien qu'il demeuroit toujours immobile comme' auparavant, et l'on eût dit que, pour représenter la Majesté de son prince, il avoit pris la forme d'une statue. Ainsi ils contestèrent long-temps qui sortiroit de son traîneau , jusqu'à ce qu'enfin ^après beaucoup de piquantes répliques de part et d'autre^ monsieur l'ambassadeur voulut bien tomber d'accord avec lui, pour ne différer plus l'entrée, qu'ils sortiroient tous deux de leurs traîneaux en même temps. Sur cela. Son Excellence mit franchement pied à terre sans aucun scrupule , pendant que Pronchissof, voulant faire le fin , demeuroit pendu en l'air entre les bras de ses serviteurs , sans vouloir toucher la terre du bout des pieds qu'il ne vît monsieur l'ambassadeur à pied ferme parterre; et, quoiqu'au fond la chose fût ridicule aux yeux de tous les étrangers, cependant Pronchissof, sans doute, ne laissa pas d'en faire un sujet de triomphe, et d'avoir la sotte ambition de croire qu'il avoit acquis par ce moyen un grand crédit à son prince et à soi-même , tant la noblesse russienne est rustique et impertinente dans de semblables occasions. Enfin Pronchissof, s'étant laissé couler peu à peu sur terre , s'approcha de Son Excllence , et , s'étant abordés, ils se saluèrent l'un l'autre. Cela fait, Pronchissof, avec ses sourcils froncés, corn-
riience son compliment à monsieur l'ambassadeur, à peu près comme celui de Nestrof à Vologda , avec un catalogue ennuyeux de tous les titres du czar, capable d'enrouer une personne. Car (comm.e nous le verrons dans la suite), il y en a un si grand nombre, selon la quantité des provinces et pays qui sont sous l'empire du czar, que Pronchissof n'auroit pas mal fait de boire un coup ou deux d'eau-de-vie pendant qu'il faisoit ce grand tour des dominions de son prince. Ainsi il auroit pu épargner la peine à ses serviteurs de le soutenir par les bras , comme ils firent pendant qu'il s'en retournoit dans son traîneau, comme étant tout fatigué de ce grand voyage , hormis que cela ne se fit de peur qu'étant trop enflé d'orgueil et de présomption (comme il l'étoit sans doute), il ne vînt à succomber sous ce grand fardeau. Cependant Son Excellence, après avoir répondu (selon sa coutume) en peu de mots et de bonne grâce , se retira aussi dans son traîneau ; et là-dessus Nestrof et Davidof , ses vieux pristafs, prirent congé d'elle.
Après cette cérémonie, Técuyer du grand duc s'en vint avec deux de ses traîneaux de ville à monsieur l'ambassadeur et en présenta un à Son Excellence et l'autre à monsieur le vicomte , et chacun se mit dans le sien. En même temps on amena aussi quantité de chevaux de selle de l'écurie du czar pour les gentilshommes de Son Excellence, qui quittèrent là-dessus chacun son traîneau et montèrent à cheval. Mais, au lieu que l'on étoit allé en file auparavant, Son Excellence marcha depuis ce temps-là au milieu de ses deux pristafs, et monsieur de Morpeth entre deux au-
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très gentilshommes , si bien qu'ils faisoientdeux rangs avec trois traîneaux de front. Les gentilshommes de même se trouvèrent tous montés chacun entre deux gentilshommes de la cour; et, en comptant plusieurs marchands anglois qui se joignirent alors avec eux , ils firent environ trente rangs à cheval , marchant trois de front.
Cependant la lenteur ordinaire de notre démarche et le grand nombre de pauses qu'il y eut de temps en temps firent que la nuit nous surprit avant que d'entrer dans la ville ; ce qui nous eût jetés dans l'appréhension d'être remis comme nous l'avions déjà été le jour précédent, si nous n'eussions sçu que cette nuit devoit, en effet, partager avec le jour la gloire de cette entrée. Ainsi nous vînmes enfin dans les faubourgs , les troupes de cavalerie marchant pour lors devant nous, et à chaque côté des rues il y avoit les gardes à pied du czar, rangés en haie jusqu'à l'hôtel que l'on nous avoit préparé. Et, pour suppléer à la clarté du soleil, il y eut tant de cierges postés de côté et d'autre que nous fûmes presque aussi visibles la nuit que le jour, sans faire mention du brillant éclat des pierreries qui , comme autant d'étoiles dans les rues, dardoient abondamment les rayons de leur lumière. Mais, quand nous fûmes venus jusqu'à la porte de la muraille de brique , il se fit encore une chose qui nous surprit fort : c'est qu'à mesure que monsieur l'ambassadeur eut passé la porte, tous les trompettes se mirent tout à coup à sonner ensemble et firent un bruit si confus et si surprenant que l'on pourroit le comparer à celui que firent les oies du Capitole de Rome lorsque les Gaulois
grimpoient sur les murailles. Après cette étrange alarme, nous fîmes encore une halte d'un demiquart d'heure, sous prétexte de quelque petit accident , au lieu que c'étoit à dessein que le grand duc , qui étoit dans un lieu secret , près de la porte, avec la grande duchesse sa femme et les deux princes ses fils , eût le temps de bien remarquer Son Excellence et son train. C'est pourquoi il y eut dans cet endroit un nombre extraordinaire de cierges , rangés en ordre à chaque côté de la porte, qui nous découvrirent assez clairement le dessein. Enfin nous arrivâmes à l'hôtel destiné pour notre demeure , n'ayant pas employé moins de trois heures à ne faire que trois quarts de lieue, et tous les gentilshommes de la chambre du czar firent l'honneur à Son Excellence de l'accompagner jusques chez elle.
Voilà quelle fut la solennité et la pompe de son entrée , qui fut telle que l'on disoit par tout Moscou qu'il ne s'y étoit jamais vu une pareille entrée d'ambassadeur si belle et si glorieuse. De là vint que les rues étoient alors tellement remplies de spectateurs que les toits mêmes des maisons en étoient couverts, pour ne pas perdre l'avantage de voir cette magnificence.
Du séjour de monsieur l'ambassadeur à Moscou.
t'"^^^^ vant que de commencer la narration -^Sy^Mj ^^ notre séjour à Moscou , il est bien wf&l\SÈ^ juste de faire premièrement une des- «fe^^swès' cription de la ville, et de la faire d'autant plus exactement parceque c'est la ville capitale de tout ce vaste continent.
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Moscou tire son nom de la rivière Mosca, qui l'arrose. C'est une fort belle rivière, qui a sa source dans la province de Twere et se jette dans le Volga près de Coîumna. Il est bien vrai qu'il y a à Moscou deux autres rivières, à savoir la Neglina et la Yaguza ; mais ce ne sont que des petites rivières qui se déchargent dans la Mosca tout près de la ville. Pour ce qui est de ses bâtimens, ils sont tous de bois, hormis quelques maisons de remarque; et, au lieu d'un pavé de pierre, il n'y a que, comme dans les autres villes, des gros rondins de sapin joints ensemble à travers les rues. Du temps que nous y étions, sa forme étoit presque circulaire, et e!l,e avoit pour le moins quatre lieues de circonférence , mais, comme elle est fort sujette aux embrasemens, sa forme ou son étendue ne demeure pas longtemps dans un même état. Elle est divisée en quatre parties , que l'on appelle Czargorod ' , Cataygorod^, Sccradom ^ et Strelitza Slobodan, qui sont séparées par trois diverses murailles, l'une de pierre, Vautre de brique, et la troisièm.e de bois. La ville a ceci de remarquable en général , qui lui sert de grand ornement : je veux dire les clochers, qui, étant tous couverts les uns de cuivre et les autres de fer blanc , brillent si fort qu'à peine oset-on les regarder quand le soleil luit, de peur d'en être ébloui , tant ils redoublent la clarté qui vient du soleil. Et ceci est d'autant plus remarquable parceque l'on croit qu'il y a dans Mos-