‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 17 sur 31 · Faubourg des sticlitz · texte numérisé non relu

Faubourg des sticlitz

cou environ deux mille églises ; il est vrai qu'elles sont fort petites et qu'elles ressemblent plutôt à des chapelles qu'à des églises ' . Dans Cataygorod, Scoradom et Strelitza Sloboda , à peine y a-t-il quelque autre chose considérable. Mais, comme Czargorod est le quartier où le czar, le patriarche et la noblesse ont leurs palais et maisons, il ne sera pas mal à propos de nous y arrêter un peu. Ce quartier est comme une ville à part, ayant un grand fossé , avec une bonne muraille de pierre tout autour, qui fortifie ce quartier et le sépare du reste de la ville ; de sorte qu'étant d'ailleurs tout à fait bien pourvu de canons, Ton tient ce quartier pour une place assez forte. Le czar y a deux palais : l'un de pierre, bâti à l'italienne, et l'autre de bois, où il demeure ordinairement, comme étant le plus sain des deux. Il y a aussi quantité de grandes maisons tant de pierre que de brique , où le patriarche et plusieurs boyars demeurent. Les églises y sont aussi toutes bâties de pierre, et il n'y a que celles-là dans Moscou dont les clochers soient couverts de cuivre , qui paroît si beau et si approchant de l'or que cela même a donné occasion de croire que c'est la chaleur du soleil qui lui a donné ce degré de perfection. Entre ces églises il y en a une dédiée à saint Michel , où sont les tombeaux des czars. Il y a aussi deux couvents, Tun de religieux et

1. En lyjo, Weber en comptoii ijoo; 48 ans plus tard, Coxe n'en signale que 484 ; aujourd'hui Moscou possède 295 Cf-;lises, dont 6 cathédrales , 21 églises conventuelles et ]o temples pour les cultes non chrétiens. Cette multiplicité d'églises s'explique en ce qu'astreintes à une forme consacrée, elles sont ordinairement peu spacieuses.

l'autre de religieuses ; et sur une petite tour il j a une grande croix d'or massif. Au commencement de notre séjour à Moscou, nous y vîmes dans une des basses cours une cloche d'une grandeur prodigieuse et depuis peu fondue par un Moscovite ; elle avoit environ neuf toises de circonférence, et par conséquent trois toises de diamètre, si bien que quarante ou cinquante personnes pouvoient se ranger sous la cloche.

Pour ce qui est des étrangers à Moscou , il y en a quantité de diverses nations, et surtout de Tartares. Grecs et Persans. Mais, entre tous les étrangers, les Grecs y sont les mieux venus, comme étant conformes aux Moscovites en beaucoup de choses, particulièrement en ce qui est de la religion '. Les Anglois et les Flamands ont un sloboda ou un grand bourg à part près de la ville , où ils vivent ensemble chacun à sa mode, et ont tous la liberté (pourvu qu'ils soient de la religion réformée) de s'assembler publiquement pour l'exercice de leur religion ; au lieu qu'ils ne souffrent point de juifs ni de catholiques romains, et qu'ils semblent avoir également une aversion particulière pour eux 2,

L'hôtel où nous fûmes logés dans cette ville

1 . Il est vrai que la Russie se souvient d'avoir reçu de la Grèce le bienfait du christianisme ; mais, comme l'a inséré le Nord i\o juin 1856), s'il s'est établi entre le Grec et le Slave une certaine solidarité de croyance et d'intérêt, il faut bien se garder de la prendre pour une fusion complète. Le Slave et le Grec sympathisent entre eux; mais leurs principes^ leurs caractères, leurs tempéraments^ diffèrent de la manière la plus essentielle.

2. On comptoit dès lors à Moscou plus de 1000 Allemands, rapporte Karamzin. Tous portoient l'habit russe. Ur.e fois

étoit un des plus commodes qu'il y eût ' : car c'étoit un grand bâtiment de pierre , assez près de la cour, et qui étoit fait à l'épreuve du feu , vu que toutes ses chambres étoient voûtées, que chaque fenêtre avoit son parevent de fer et que

le patriarche Joseph , passant dans les rues, donnoit, des portières de sa voiture, sa bénédiction au peuple; il remarqua plusieurs individus qui, mêlés dans la foule, restoient debout, tandis que tous les autres s'agenouilloient devant lui. C'etoient des étrangers. Le patriarche, offensé de leur fierté, exigea du tzar qu'il leur ordonnât de porter l'habit allemand, afin qu'on pût les distinguer des vrais croyants. « Je neveux plus me tromper, dit le patriarche , et bénir des gens qui manquent de foi. o Deux jours après, ils durent paroître tous vêtus à la mode de leur pays ; mais, n'ayant pas eu le temps de commander des habits, ils prirent les premières vieilles nippes qu'ils retrouvèrent dans leurs greniers , et c'étoit un vrai carnaval de voir des enfants de dix ans affublés du vieux surtout de leur grand-père, et les autres à l'avenant. Ils furent alors rigoureusement tenus d'habiter extra muros, et depuis ce temps les étrangers, reconnoissables par leu • costume, osoient à peine se montrer dans la ville : les enfants les suivoienî, les outrageoient par des mots indécents , et les nommoient koukouï pour comble de disgrâce. A la fin, ils perdirent patience, et, dans une supplique qu'ils adressèrent au tzar, ils lui dirent que, s'efforçant d'être utiles à la Russie, ils se voyoïent douloureusement en butte à la haine du peuple ; que leurs pères avoient été heureux , jouissant de la faveur de Wi.khaïl Fédorovitch , qui, malgré son zèle pour la communion grecque , ne permettoit pas aux enfants de les opprimer. Le bon tzar Alexis les fit assurer de sa protection. Défense fut signifiée aux Russes de jamais insulter en aucune façon les Allemands. Les tzars défendirent aux catholiques seuh l'exercice de leur culte. Pour ceux-là, l'Eglise russe commandoit d'étranges précautions : Wûn jemaiid wissentlich mit cinem Lateinisch n esse, der soll mit rsinem Gebett gereiniget n'srden. J'évite d'en dénoncerd'autres, et renvoie le lecteur à la Moskowitische Chronika , imprimée à Francfort en I57'5, p. M.

I. Cet hôtel, appartenant aux Davidof, ctoit situé à !a Pj!crov]:a.

les portes mêmes des allées éîoient de fer, ce qui donna occasion à quelqu'un de dire que nous étions véritablement dans un siècle de fer, quoi qu'au fond ce soit un métal assez rare dans toute la Moscovie. Au reste les chambres étoient assez mal garnies, car il n'y avoit pour toute tapisserie que de la sarge et du drap rouge , avec des bancs en lieu de chaises, sans aucun lit. Il y avoit entre autres deux grandes sales, dont l'une fut faite la chambre d'audience, où monsieur l'ambassadeur fit mettre un fort beau dais de damas rouge, bordé de franges d'or et d'argent mêlées, avec les armes du roi d'Angleterre au dossier en broderie d'or et d'argent , et une grande chaise sous le dais avec un marc' epied. L'autre sale fut disposée en faveur de sept ou huit des principaux gentilshommes de Son Excellence; c'est pourquoi il en fallut faire depuis notre arrivée divers appartemens distincts. Car Almaze, le diack du bureau des ambassades, qui avoit eu la charge de préparer l'hôtel , avoit refusé de le faire auparavant ; et , quand on lui dit que les gentilshommes de monsieur l'ambassadeur ne pourroient pas ainsi coucher ensemble comme dans un hôpital , et qu'ils n'étoient pas accoutumés à cette sorte de vie , il se mit à bouffonner là-dessus et dit hardiment qu'il étoit bon qu'ils couchassent tous ensemble, de peur qu'autrement les rats ne les emportassent. Cette réponse mit d'abord quelques uns en peine , pour savoir de quelle grandeur les rats étoient à Moscou ; pour moi, je crus que, pour faire un semblable exploit, il falloit qu'un rat fût pour le moins au>^si gros que deux boyars.

Pour ce qui est de notre table , il faut avouer que nous fûmes ici extrêmement bien pourvus , et que nous avions bien sujet à Vologda , depuis que Nestrof y vint, de soupirer pour Moscou. Car ici nous n'eûmes pas moins de quarante-quatre roubles, qui sont près de cent écus, à dépenser par jour, nonobstant que les denrées du pays s'y vendissent alors, comme de coutume, à fort bon compte.

Pour ce qui regarde notre dévotion publique , nous avions les prières deux fois le jour, et un sermon tous les dimanches au matiri. C'est ce que nous observions toujours ponctuellement , hormis quelquefois lorsque nous étions en voyage. Et , comme nous avions déjà reçu le saint sacrement de la Cène à Vologda à la fête de Noël, nous le reçûmes aussi à Moscou à celle de Pâques, et depuis lors nous communiâmes encore deux autres fois, l'une à Stockholm, en Suède, et l'autre à Copenhague.

Au reste, nous ne manquâmes pas de divertissemens à Moscou : car, outre ceux que nous avions d'ordinaire chez nous, nous eûmes d'ailleurs le plaisir de voir la ville , et principalement la cour, où , en effet , il y a (comme il paroîtra dans la suite) la plus grande splendeur et magnificence qui se puisse voir auprès d'aucun prince chrétien. Nous allions aussi fort souvent au sloboda des étrangers , où nous recevions beaucoup de caresses, particulièrement parmi les Anglois. D'ailleurs nous eûmes plusieurs considérables festins et réjouissances, tant dans la maison que dehors; nous eûmes aussi quelques bals, et un jour il se fit dans la maison une comédie qui nous divertjt

DE TROIS Ambassades. 77

fort bien pendant quelques heures. Sur la fin de l'hiver, il se fit entre douze de nos domestique, un défi au jeu du ballon , à la façon d'Angleterre, et la chose se fit publiquement dans une campagne près la ville , avec beaucoup de divertissement, en la présence de monsieur l'ambassadeur. Quand le printemps fut venu, nous fîmes plusieurs courses de chevaux, et quelquefois même nous nous allions divertir aux champs à courir la bague. Pour ce qui est de la chasse, qui faisoit à Vologda notre plus grand divertissement, nous nous yadonnâmes fort peu à Moscou. Mais, au lieu de cela, il y avoit plusieurs de nos domestiques qui s'en alloient quelquefois aux bains publics pour y voir, à la faveur de quelque trou ou fente dans la paroi, les assemblées de femmes qui s'y voient ordinairement l'été, de toute sorte d'âge et toutes nues , lorsque, après avoir sué quelque temps, elles vont se rafraîchir dans la rivière ou dans quelque étang près du bain. A demi-lieue de Moscou, il y a un petit lac que nous eûmes la curiosité d'aller voir, à l'occasion d'une île flottante qu'il y avoit, comme les anciens ont cru celle de Delos , et même quelques uns de nous y abordèrent.

Après avoir ainsi décrit notre façon de vivre à Moscou , voyons maintenant quelques circonstances de ce qui s'y est passé de plus remarquable, outre la négociation de monsieur l'ambassadeur, laquelle fera un sujet à part pour la fin de ce chapitre.

Premièrement, depuis notre arrivée à Moscou jusqu'au jour de l'audience , nous fûmes tous prisonniers,parmanièrededire.carilnenousfutpoint

permis de sortir de la maison pendant ce temps-là. Et ce qui nous rendit cette étrange coutume d'autant plus fâcheuse, c'est qu'on ne souffrit pas non plus qu'aucun étranger nous vînt voir ; de sorte que monsieur l'ambassadeur lui-même ne put jamais obtenir que les femmes des marchands anglois eussent accès vers madame l'ambassadrice. Après l'audience, nous eûmes bien la liberté de sortir; mais ilfalloit alors que chacim de nous, en quel lieu que l'on s'en allât , prit avec soi un ou deux des gardes à pied du czar, que l'on appelle strélitz en moscovite. Il est vrai que c'étoit en partie pour notre avantage et sûreté, afin d'être moins en danger par ce moyen de recevoir des affronts ; c'est pourquoi les sirélitz nous suivoient toujours armés , et pour cet effet il n'y en avoit pas moins de cinquante ordinairement chez nous, ayant leur corps-de-garde à la porte ; si bien que l'on y faisoit fort régulièrement la garde jour et nuit , et qu'ainsi l'on sauva la peine au portier de s'acquitter de sa charge.

Cependant, le lendemain de notre entrée, les deux pristafs Pronchissof et Cosmevitz vinrent de la part du czar à monsieur l'ambassadeur pour s'enquérir de sa santé et lui offrir audience dans deux jours , ce qu'ils exagérèrent d'abord comme une marque toute particulière de la faveur du czar, d'avoir si tôt audience de Sa Majesté. Là-dessus monsieur l'ambassadeur voulut s'informer de toutes les cérémonies qui s'y dévoient observer selon la coutume de la cour, et entre autres choses demanda à Pronchissof s'il falloit qu'il se tînt découvert en la présence du czar. On lui répondit que, puisque les ambassadeurs de Sa Majesté

DE TROIS Ambassades. 79

czarienne s'étoient tenus découverts en la présence du roi d'Angleterre, il étoit fort raisonnable que Son Excellence le fût en parlant au czar. Sur cela Son Excellence avoua que le roi son maître le lui avoit commandé , et qu'elle étoit obligée de le faire par cette raison. Autrement il semble, en effet, que la raison de Pronchissof ne fût paséquipollente, parceque, tous les sujets du czar étant ses esclaves , depuis le plus grand jusqu'au moindre, ce caractère fait que ses ambassadeurs ne sauroient si proprement représenter la personne de leur prince que s'ils étoient nés libres. Son Excellence demanda aussi la liberté de saluer la grande duchesse et les deux jeunes princes, dont l'aîné n'avoitque dix ans ; mais Pronchissof lui répondit, pour ce qui étoit de la duchesse, qu'elle n'avoit pas accoutumé de se faire voir à aucun ambassadeur. Et, quand Son Excellence lui eut répliqué que les derniers ambassadeurs du czar en Angleterre avoient eu souvent audience de la reine, il ne sçut dire autre chose sinon que l'on ne donnoit pas la même liberté dans cette cour et que ce n'étoit pas leur coutume '. Ce fut la même raison qu'il donna pour les

I .« L'épouse du tzar (ordinairement choisie parmi les filles de boïards) dînoit de loin en loin avec son auguste époux ; mais, du reste, elle vivoit strictement éloignée de la vue des hommes. Le tzar Alexis permettoit à son médecin de visiter son épouse malade; m.ais on rendoit la chambre bien obscure à cet effet, et il ne tàtoit le pouls de la princesse qu'à travers son vêtement. )) 'Orlof, Vie des Russes , depuis i <i8i\ jusqu'à 1689.! L'héritier présomptif etoit invisible pour tous, excepté pour cinq boïards , qui en avoient la responsabilité jusqu'à l'âge de 12 ans, époque à laquelle il étoit solennellement présenté au peuple. La grande duchesse dont il est ici ques-

8o . La Relation

deux princes, que Fon ne pouvoit pas voir avant l'âge de douze ans, parceque autrement c'eût été contre leur coutume ; et c'est là le plus beau prétexte dont les Moscovites se servent pour justifier toutes leurs absurdités. Le lendemain matin les pristafs revinrent à monsieur l'ambassadeur pour remettre l'audience de deux jours , tellement que cette grande faveur prétendue de Sa Majesté czarienne s'étoit déjà exténuée d'autant par ce renvoi. Mais ce qui me surprit fort, c'est qu'ils ne l'excusèrent pas comme ils l'auroient pu faire en disant que c'étoit leur coutume, et alors c'eût été de fait une fort bonne raison , car de toutes les cours je pense que celle-ci est la plus sujette à l'incertitude.

Enfm, le jour de l'audience étant venu, qui fut le onzième de février, cinq jours après l'entrée , on envoya de bonne heure les présens au palais du czar, en bon ordre, et il y eut (outre soixante traîneaux) cent trente personnes des gardes de pied qui les portèrent publiquement par les rues. Le tout consistoit en vaisselle d'or et d'argent, en velours, satins, damas, draps et étoffes de diverses couleurs, avec du beau linge de table , outre des montres d'or, des horloges , pistolets , fusils , carabines , canons de fonte , avec une grande quantité d'étain et de plomb ;

tion étoit la première femme d'Alexis, Marie Milos'afski, qu'il épousa, n'ayant que i8 ans, en 1647, et dont il eut cinq fils et sept filles. De sa seconde femme, Nathalie Narichkin, il eut une lille et le fils qui fut Pierre 1er. Il avoit aussi trois sœur?, qu^e in aula privata degunt perpctuo, dit Glavinich , nnllique danîiir in connubium, nisi aliqiiis princeps exterus Ruîhenicum scisma amplexurus , veniret.

DE TROIS Ambassades. 8i

de là vint qu'il y eut soixante traîneaux pour porter ces trois derniers. Après cela on envoya deux traîneaux du czar chez nous , l'un pour Son Excellence et l'autre pour monsieur de Morpeth , et en même temps quelque vingt chevaux pour les gentilshommes. Sur cela, lespristafs vinrent avec deux des plus éminens boyards quérir l'ambassadeur; mais, au lieu d'avoir mis leurs riches robes avant que de venir, ils les firent porter chez nous, oii ils les vêtirent.

Ce fut sur les dix heures de matin que nous partîmes, les gentilshommes de M. l'ambassadeur marchant les premiers , à cheval , deux à deux, et tous dans un bel équipage, y ayant d'ailleurs quantité de marchands anglois qui s'étoient joints avec eux dans le même ordre. M. de Morpeth les suivoit dans un traîneau , au milieu des deux pristafs, qui étoient chacun dans le sien. Ensuite les deux trompettes marchoient à pied , leurs trompettes pendantes à leur côté, et après eux les six pages marchoient aussi à pied deux à deux. M. l'ambassadeur suivoit immédiatement ses pages, dans le traîneau du czar, ayant son chapeau orné d'un riche cordon de diamans. Il y avoit dans le même traîneau son secrétaire et son premier truchement (qui se tenoient tous debout et tête nue devant lui) , le secrétaire portant en ses mains, avec une aune de damas rouge , les patentes du roi de la Grande-Bretagne, qui étoient de parchemin, et si larges que l'adresse contenoit tous les titres du czar écrits en lettres d'or. A ses côtés il y avoit les deux boyards , chacun dans son traîneau , et ses douze laquais qui marchoient à pied tête nue, comme

Si La Relation

à l'entrée , et la pertuisane à la main. Derrière Son Excellence il n'y avoit que son écuyer, à cheval.

Ainsi nous passâmes tout le long entre les gardes du czar, qui étoient rangés en haie à chaque côté de nous; et, à l'entrée du Czargorod, nous en trouvâmes deux compagnies en rang. Peu après nous rencontrâmes au dedans du Czargorod, dans une des basses- cours, plusieurs autres compagnies , avec un grand nombre de fort beaux canons rangés de côté et d'autre, avec les canonniers, qui paroissoient comme tout prêts à les faire jouer contre nous de toutes parts. De là nous vînmes à une autre cour, près du propre palais du czar, oij nous trouvâmes encore d'autres compagnies. Et ce fut là que tous ceux qui étoient à cheval ou en des traîneaux mirent pied à terre, et de là nous marchâmes tous à pied à la salle d'audience, sinon les trompettes et les valets de pied , qui n'eurent pas la permission de passer plus avant pour cette fois. Mais , avant que de monter au palais du czar, nous fûmes obligés de quitter nos épées , hormis Son Excellence et M. de Morpeth, qui , pour s'exempter de cette cérémonie , n'en -portèrent point avec eux '. Ainsi nous passâmes par une allée à la main gauche (qui est le chemin destiné pour les ambassadeurs chrétiens , car les infidèles sont conduits par un autre endroit), et, dès que nous eûmes fait quelques pas dans cette allée, voici

I. « Omnes nostri familiares erant, quomodo et nos, inermes; etenim non liceat alicui armato intrare ad czarum, sed arma ad aulae januam deponere debeat. » [Relatio humil. de Meyern )

DE TROIS Ambassades. 8^

une personne de qualité qui vient au devant de Son Excellence et lui porte un compliment de la part du czar. Cela fait, nous montâmes à une grande galerie de pierre, où M. l'ambassadeur reçut un autre compliment ; et de là nous entrâmes dans une salle où Son Excellence fut complimentée pour la troisième fois , et ce fut par le propre cousin du czar. Dans cette salle nous passâmes à travers quelques gardes du corps de Sa Majesté ayant tous des robes de velours fourrées de zibelines, des bonnets ornés de perles et pierreries et des pertuisanes couvertes de velours avec de larges dentelles d'or et d'argent , si bien que sans contredit ils étoient dans un très splendide équipage.

De cette salle nous entrâmes immédiatement dans la salle d'audience, qui étoit d'une fort belle étendue, voûtée et soutenue au milieu par un grand pilier de pierre , le pavé étant tout couvert de tapisseries, mais les murailles n'étant ornées que de quelques vieilles peintures. Là nous fûmes d'abord tout surpris de voir l'extraordinaire splendeur et magnificence qui environnoit la personne du czar : car il étoit assis sur un trône d'argent doré ', se terminant au dessus en divers ouvrages et pyramides, et, comme il étoit élevé de sept ou huit marches par dessus le pavé , cela

I. Ce trône est encore celui sur lequel s'asseoit l'empereur de Russie dès que l'huile sainte a coulé sur son front. Il fut offert en 1660 par une société de négociants arméniens d'Ispahan. On lit sur son dossier l'inscription suivante : « Au très puissant et invincible Alexis, tzar des Moscovites, qui règne heureusement sirr la terre. Puisse ce trône, chef-d'oeuvre de l'art, lui être un gage de sa lelicité céleste et terrestre! »

rendoit la personne de ce prince majestueuse jusqu'au dernier point. Il avoit sa couronne sur la tête , son sceptre à la main et un grand haussecou , qui étoient tout couverts de pierres précieuses; sa robe d'ailleurs en étoit si bien parsemée qu'il brilloit de pierreries partout , et , comme un soleil de gloire , dardoit de tous côtés des rayons d'une lumière précieuse. Pour ce qui est de sa personne , il avoit pour lors trente-quatre ans; il etoit d'une belle taille et d'un port assez majestueux; mais il portoit une grande barbe et les cheveux extrêmement courts , à la mode du pays '. Un peu au dessous du trône il y avoit quatre gentilshommes bien faits qui se tenoient debout, deux à chaque côté de lui, et

I. « Alexis étoit un grand homme. Digne devancier du tzar Pierre 1er, son fils, il a été trop effacé dans l'histoire par ce règne éclatant. Plus tempérant que Pierre le Grand, plus humain, plus enclin aux vertus de la royauté et non moins appliqué aux affaires , il hâta les hautes destinées de sa maison et de son empire par son zèle pour la civilisation et les arts aussi bien que par son habile ambition. Les Yvan avoient étendu la Moskowie des confins de la mer Baltique au delà de la mer Caspienne ; ce fut lui qui la mit en communication avec le reste du monde par ses ambassades fréquentes, lui qui y créa un ordre régulier en introduisant la police dans les villes et la discipline dans l'armée, lui encore qui propagea les lettres latines sans abjurer le génie russe, réforma les mœurs , affermit enfin , par des traités et des conquêtes , par des bienfaits et de la gloire, l'héritage chancelant des Romanoff. Il sut l'agrandir autant que le pacifier; toutes les frontières furent reculées par ses armes. On peut dire qu'il constitua la Moskowie et la dégrossit ; son fils n'eut qu'à la montrer au monde , et souvent , pour la policer à l'européenne, il la faussa.)^ {Histoire de Jean Sobieski, par le comte de Salvandy, l. }.) J'avois besoin de citer à l'appui de mon foible commentaire ce jugement- d'un des plus excellents écrivains de nos jours.

DE TROIS Ambassades. 85

tous quatre vêtus de blanc avec de l'hermine , depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, ce qui nous parut fort étrange. Chacun d'eux portoit de grandes chaînes d'or à plusieurs tours , avec des haches sur l'épaule , et tous quatre jetoient de temps en temps la vue sur nous et ensuite sur le czar avec un profond respect, comme en nous invitant à admirer sa grandeur. Mais ce qu'il y eut outre cela d'admirable et de surprenant , ce fut le splendide équipage de sa cour : car il y avoit environ deux cents boyards et autres , assis en ordre tout autour de la muraille , portant la plupart des robes de drap d'or et d'argent abondamment semées de pierreries ; et tous ces gens-là n'étoient que comme autant de rayons de ce soleil qui étoit éle / comme dansson char detriomphe, et qui n'avo^^. >. d'éclat que pour en faire hommage à leur prince. Néanmoins , afin qu'il y eût encore plus de bravoure, l'on fit venir à l'entrée de la salle un grand nombre des goses ' ou facteurs du czar, avec de riches robes que Sa Majesté leur fournit pour paroitre en ces occasions. Au reste , je laisse à penser de quelle manière nous fûmes surpris au premier abord de voir tant de splendeur et de magnificence. En effet, cela nous ravit tellement en admiration, et l'éclat des joyaux (qui sembloit y disputer l'avantage avec la clarté du soleil) nous éblouit si fort que nous nous perdîmes à peu près parmi cette confusion admirable de lumière et de gloire.

I . Gosti , principaux négociants faisant le commerce avec l'étranger.

Cependant M. l'ambassadeur, étant entré dans la salle, fit d'abord une profonde révérence à Sa Majesté, dont le trône étoit vis-à-vis de la porte ; et, s'étant avancé de quelques pas, il s'arrêta à côté du pilier, où, après avoir fait une seconde révérence , il commença de parler tête nue au czar en ces termes : <( Le sérénissime , dit-il , et très-puissant prince Charles II , par la grâce de Dieu roi d'Angleterre , d'Ecosse , France et Irlande , défenseur de la foi , etc.; à vous, trèshaut , très-puissant et très-illustre prince , grand seigneur, empereur et grand duc Alexy Michaïlovitz , absolu souverain de toute la grande , la petite et la blanche Russie, de la Moscovie, Keavie, Volodimerie; empereur de Cazan, empereur d'Astracan, empereur de Sibérie ; seigneur de Pscove ; grand duc de Lithuanie, Smolensco, Twersco, Volinsco, Podolsco, Ughorsco, Permsco,Veatsco, Bolgarsco, etc.; seigneur et grand duc du petit Nofgorod, de Chernigo, Resansco, Polotsco, Rostofsco , Yeroslafsco , Beloozarsco , Oudorsco , Obdorsco , Condinsco , Wetepsco , Mstiflasco et d'autres pays septentrionaux; seigneur du pays d'Iversco, des czars de Cartalinsco et Gruzinsco, du pays de Cabardinsco et des ducs deChercasco et Igorsco ; seigneur et monarque, par légitime succession de père en fils, de plusieurs autres seigneuries et provinces orientales, occidentales et septentrionales ' ; par moi Charles, comte de Cariisle, vicomte Howard de Morpeth, baron Dacre de Gillesland, lieutenant de Sa Majesté britannique

1. A tous ces titres, l'empereur heureusement régnant ajoute ceux de : roi de Pologne, grand-duc de Finlande, Livonie, Courlande, etc.

DE TROIS Ambassades. 8I7

dans les comtés de Cumberland et Westmorland , conseiller de sa majesté en son conseil privé , et son ambassadeur extraordinaire , envoie ses salutations; et m'a commandé de délivrer cette lettre (à savoir les patentes du roi qu'il tenoit entre ses mains) à Votre Majesté impériale. )> Cela étant interprété d'anglois en moscovite à haute voix par le principal truchement de monsieur l'ambassadeur, Son Excellence monta vers le trône pour donner la lettre au czar, qui la prit et la mit d'abord entre les mains de son chancelier.

Monsieurl'ambassadeurétantrevenu à saplace, le czar se leva de son trône , et en même temps toute la vénérable assemblée se leva , dont les robes de brocard qui s'entretouchoient firent alors un bruit sifflant par la salle qui nous surprit fort. Cet agréable murmure étant fini , Sa Majesté czarienne prit la parole et s'informa de monsieur l'ambassadeur touchant la santé du roi. Mais, comme il y avoit une bonne distance entre le czar et monsieur l'ambassadeur, le chancelier avoit le soin de venir répéter à Son Excellence ce que le czar avoit dit. Après cela on l'interprétoit à monsieur l'ambassadeur, qui répondit au czar en ces termes : « Le sérénissime et très puissant prince Charles II, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, d'Ecosse, France et Irlande, défenseur de la foi, etc , étoit en parfaite santé le 20 de juillet 1 66 5 , lors que j'eus l'honneur de lui baiser la main sur mon départ. » Cette réponse étant interprétée au czar, il se leva encore une fois, et s'enquit fort obligeamment de la reine mère en ces termes : « Comment se porte (dît-il) la désolée veuve de ce glorieux martyr Charles I ? »

A quoi monsieur l'ambassadeur répondit conformément. Ensuite il commença le discours suivant , dont chaque période fut interprétée à part, à mesure que Son Excellence l'avoit prononcée en anglois : car l'on trouva cette voie plus propre pour entretenir l'attention du czar et de l'assemblée. C'est pourquoi Son Excellence avoit devant soi une copie de la harangue en anglois et son interprète une autre en la langue du pays, et chacun lisoit de temps en temps dans la sienne. Au reste, en voici la teneur :

« Très illustre et très excellent Empereur,

e roi mon maître reçut il n'y a pas long-temps, de la part de Votre Majesté impériale , une ambassade très honorable, dont l'éclat répondoit parfaitement à la magnificence du prince qu'elle représentoit , dont le sujet aussi étoit très conforme aux désirs de celui à qui elle étoit adressée : car, outre qu'elle apportoit Fagréable nouvelle de la santé de Votre Majesté impériale et de la prospérité de son empire, elle exprimoit d'ailleurs la joie que Votre Majesté impériale ressentoit du glorieux rétablissement de Sa Sérénissime Majesté dans ses royaumes et du souverain bonheur qu'elle goûte en gouvernant en paix ses florissants états ; elle renouveloit aussi la mémoire de l'ancienne amitié que les augustes ancêtres de Vos Majestés avoient liée ensemble , et promettoit qu'à l'avenir vous en serreriez plus étroitement les nœuds. Ainsi , les nobles sentiments de votre cœur, étant exprimés et embellis par l'honneur d'une si pom-

DE TROIS Ambassades. 89

peuse ambassade, ressembloient au brillant éclat d'une pierre précieuse qui , ayant éprouvé les derniers efforts de la nature , tient sa perfection de l'art ; ou , pour me servir de la pensée que le plus sage des rois emploie pour exprimer un mot dit à propos, cette ambassade impériale, dans une conjoncture si opportune, pouvoit être heureusement représentée par des pommesd'or embellies de figures d'argent. Il y a pourtant une chose dont Sa Sérénissime Majesté se plaint , et non sans raison : c'est qu'elle n'ait pas eu la commodité d'exécuter le dessein qu'elle avoit formé il y a long-temps, et que Votre Majesté impériale, en la prévenant, lui ait ôté le moyen de vous saluer la première avec la magnificence et la pompe que l'amitié et la dignité de l'une et de l'autre demandoient. Il est vrai que, si l'on considère l'égalité qui se trouve au nombre des années de Vos Majestés , la conformité des sentiments que vos communs intérêts vous inspirent, et le merveilleux accord de vos inclinations, qui ne semblent être animées que par un même esprit , il ne sera pas difficile de juger qu'il n'y a point de primauté à chercher dans cette rencontre; mais que vos deux grandes âmes, étant émues par les mêmes causes, ont formé en même temps des semblables résolutions. Mais qui ne sait que l'influence des astres, qui sont les éclatantes images de Vos Majestés, est suspendue et retardée suivant la diverse disposition des corps qui se rencontrent entre deux .? et qui ignore que les plus intimes amis, dont Vos Majestés sont l'illustre modèle, étant dans des pays différents, bien qu'ils conçoivent les mêmes choses, n'ont pu encore trouver le secret de se commun!-

quer leurs pensées au moment de leur conception, la distance des lieux leur dérobant ce doux plaisir ? Ainsi l'avantage du temps devant être d'un côté, Sa Sérénissime Majesté n'est point fâchée qu'il soit à Votre Majesté impériale , pourvu que la sincérité et la constance de son affection ne soient point pour cela révoquées en doute : car c'est en cela principalement qu'elle fait gloire de ne reconnoître point de supérieur. Et usant de la franchise qui se pratique parmi les vrais amis, elle veut bien vous informer de ses actions et vous découvrir ses légitimes excuses , qui peuvent la mettre à couvert de tout blâme , en vous assurant qu'il n'y a eu que l'important fardeau de ses affaires domestiques qui l'ait obligée à retarder de reconnoitre l'honneur qu'elle a reçu de Votre Majesté impériale et qu'elle vous rend par cette présente ambassade ; et, quoique plusieurs princes moins éloignés de ses états que n'est Votre Majesté impériale l'aient honoré de leurs ambassadeurs, elle n'a pas laissé de vous rendre avant qu'à eux des témoignages de sa reconnoissance, parce qu'il n'y en a pas un qui lui soit plus joint par amitié et par bienveillance ; enfm , bien loin d'avoir voulu différer de payer une dette si légitimement due, qu'elle a embrassé la première occasion favorable que le ciel lui a fournie pour vous satisfaire : car, encore que Sa Sérénissime Majesté n'ait pas accoutumé de faire dépendre ses desseins du mouvement des astres ni d'attendre superstitieusement le succès de ses affaires de la disposition des globes célestes, elle suit toutefois les voies que lui marque la sage providence de Dieu tout-puissant, qui a donné l'être

DE TROIS Ambassades. 91

à ce vaste univers et de la main de qui elle confesse de tenir la félicité royale dont elle jouit. Après donc que par un soin particulier de la bonté divine elle s'est vue affermie sur l'auguste trône de ses prédécesseurs, environnée de toute la gloire et comblée de tout le bonheur où son ambition avoit droit d'aspirer, elle a choisi ce temps comme le plus propre pour saluer un si illustre empereur, un si cher frère et un si tendre ami , pour déclarer à Votre Majesté impériale les vœux ardens qu'elle fait pour la continuation de votre haute fortune et vous protester qu'elle vous en souhaite une plus grande que n'est la sienne , qui est pourtant si élevée qu'il semble que rien ne lui puisse être ajouté : car, la fermeté et la principale force d'un trône royal consistant en ces trois choses , d'être la terreur de ses ennemis, les délices de ses peuples, et d'avoir plusieurs amis dont la fidélité ne soit point suspecte, je puis avancer avec vérité que Sa Sérénissime Majesté , qui a fait briller sa constance dans les épaisses ténèbres de sa disgrâce, a été, par un favorable contre-coup et par un miracle surprenant, élevée au plus haut faîte de bonheur où un grand roi se puisse voir.

(( Pour ce qui est de ses ennemis, il n'y en a point eu qui ait entrepris de le provoquer et d'éprouver ses forces , hormis ces infâmes pirates d'Alger, qui, non contens de faire voir leur impiété en combattant la croix à la faveur du croissant , montrent qu'ils ont dépouillé les sentimens de la nature en ce qu'ils en veulent à tout le genre humain. Mais, bien qu'ils fussent éloignés des terres de Sa Sérénissime Majesté d'environ sept cents

lieues, cette distance n'a pas été un obstacle assez puissant pour l'empêcher de châtier leur audace; elle les a assiégés dans leur propre caverne , elle a pris une partie de leurs vaisseaux, elle en a submergé l'autre , elle a rendu la liberté aux misérables captifs qui gémissoient sous la pesanteur des chaînes et a contraint ces abominables brigands de se soumettre aux conditions qu'il lui a plu leur prescrire. Pour ses sujets qui avoient été aveuglés par les subtils artifices des tyrans et qui avoient si longtemps ployé sous leur indigne joug, ils ont vu avec joie l'ignominie dont ces traîtres ont été couverts et la peine qu'ils ont soufferte pour un attentat si horrible que la postérité aura de la peine à le croire, et ils se sont rangés plus étroitement sous les lois de l'obéissance pour mieux effacer la tache de leur rébellion. Et, pour ce qui regarde ses amis, comme il n'a point de différend avec aucun prince chrétien , aussi lui ont-ils presque tous envoyé des ambassadeurs pour lui témoigner la part qu'ils prenoient à son miraculeux rétablissement et pour lui demander d'être unis avec lui plus étroitement qu'ils n'étoient; mais avant toutes choses ils s'engagèrent librement que , s'ils savoient que quelques uns de ces monstres de rébellion qui trempèrent leurs mains dans le précieux sang de son glorieux père fussent cachés dans les terres de leur obéissance , ils ne manqueroient pas de les livrer en son pouvoir, et l'événement à fort bien justifié leur promesse. Au reste, s'il étoit nécessaire de déployer par discours l'étendue de l'empire que Sa Sérénissime Majesté possède, je pourrois dire qu'outre

DE TROIS Ambassades. 93

les puissans royaumes qu'elle tient de ses immortels ancêtres dans l'Europe par droit d'héritage, elle a soumis à ses lois plusieurs provinces dans l'Asie, l'Afrique et l'Amérique, et que, nonobstant ses malheurs passés, elle a reculé les bornes de sa domination et se voit maîtresse de plus de pays que ses prédécesseurs ne lui en ont laissé. L'Océan lui sert de pont pour joindre ses provinces si éloignées, et elle fait voir toutes les fois qu'il lui plaît ses redoutables pavillons aux plus reculées parties du monde habitable. Cependant , bien que ses sujets mettent leur souverain bonheur à obéir aux ordres que sa prudence et sa justice leur prescrivent, bien que ses ennemis se voient sans regret soumis à sa vaillance et que l'étendue de son empire soit peu pour son grand cœur, néanmoins, ayant autrefois senti les cruelles atteintes de la mauvaise fortune, comme elle goûte maintenant les attrayantes délices de la bonne, elle pouvoit avoir du dégoût pour la victoire , et cela parce que les glorieux lauriers qu'on cueille dans le champ de Mars sont toujours teints du sang humain ; et elle aimeroit mieux relâcher de son pouvoir que l'employer à renfermer la liberté du genre humain dans des bornes trop étroites. Et , bien loin que sa grandeur soit capable de l'aveugler ou de l'enfler d'orgueil pour en abuser avec insolence , elle n'a pas de plus grands soins que d'adorer la bonté de Dieu, qui a orné sa main d'un si puissant sceptre, et de témoigner avec humilité à ce libéral bienfaiteur qu'il n'a pas obligé une âme méconnoissante. Par conséquent, quoique l'avantage de n'avoir point d'ennemis à redouter, la gloire de possé-

'94 LaRelation

der un vaste empire et le bonheur de gouverner paisiblement ses états soient des choses très considérables, elle trouve plus de plaisir en la fidélité et en la constance des amitiés : car la nature l'a formée à ce généreux sentiment et l'expérience l'y a absolument confirmée. Je me serois bien pu passer de tracer une narration si imparfaite des choses si claires et si connues, n'eût été que le récit de sa présente grandeur servoit à rendre son amitié plus estimable et qu'il étoit joint à la reconnoissance qu'elle a pour ses fidèles amis, dont le secours a rendu le pesant fardeau de son affliction plus supportable et qui lui font maintenant goûter avec plus de plaisir la douceur de sa prospérité. Et parmi ce nombre il n'y en a pas un qui doive être , je ne dirai pas préféré , mais même comparé à Votre Majesté impériale : car, soit qu'on regarde la majesté de votre trône, soit que l'on considère l'antiquité de votre bienveillance, soit qu'on examine le prix de vos nouveaux bienfaits, on n'a point vu d'arbre dont l'ombre ait été plus fraîche et plus étendue ni qui ait produit une plus grande quantité de fruits et plus agréables au goût.

<( Comme j'ai l'honneur d'approcher de près la personne de Sa Sérénissime Majesté et d'entendre les oracles qui sortent de sa bouche , je vous dirai qu'elle a de coutume de raconter avec des transports de joie comme un de ses augustes ancêtres, Edouard sixième, par une héroïque entreprise, équipa, il y a cent ans, une flotte pour reconnoître les dernières limites du monde et pour établir quelque commerce avec les nations inconnues ; comme ces hommes hardis décou-

DE TRors Ambassades. 95

vrirent heureusement les secrets et les détours de la merseptentrionale, qu'on n'avoit pas crue navigable, et comme, étant conduits parla colonne d'un jour continuel à travers les déserts de cet océan , ils touchèrent enfin les bords de votre empire. Sur ce propos on pourroit dire avec raison que ce sont eux qui ont inventé le vrai usage de l'aimant : car ce fut la première fois que cette aiguille, dont les effets ont si long-temps travaillé les philosophes, se reposa après avoir trouvé votre septentrion, qu'elle avoit marqué en vain pendant tant de siècles. Mais, ayant surmonté les difficultés de la mer, il y avoit encore deux non moins considérables périls à essuyer : ou de défaillir dans le pénible voyage qu'ils avoient entrepris de faire par vos terres, ou de ne pouvoir supporter la surprenante lumière de la Majesté qu'ils alloient aborder, et qu'ils ne s'étoient point attendus de trouver hors de leur pays. Toutefois ils ne furent pas seulement réjouis par l'humanité inespérée du prince qui tenoit alors les rênes de cet empire, mais ils reçurent aussi de sa libéralité, pour récompense du commerce qu'ils avoient introduit ici, des privilèges dont l'une et l'autre nation a ensuite éprouvé l'utilité et les avantages. Et c'est de cette source que cette héréditaire et sincère amitié, cultivée par des bienfaits réciproques, est descendue de père en fils jusquesà Vos Majestés. Or environ ce tempslà , il y eut aussi d'autres princes qui furent poussés du désir de découvrir quelque pays inconnu. Les Portugais trouvèrent dans les Indes Orientales des parfums et des perles, non des parfums dont l'odeur mérite d'être comparée ni

des perles dont la blancheur fût égale à ceux dont Sa présente Majesté de Portugal a depuis peu fait présent au roi mon maître. Les Espagnols découvrirent dans les Indes occidentales les mines d'or et d'argent. De manière que, ne restant rien qui semblât être digne de la conquête des rois d'Angleterre , ils trouvèrent pourtant ce qui est le plus capable de contenter les désirs des princes qui n'ont pas besoin des royaumes et qui ne sont pas convoiteux d'en posséder davantage , je veux dire un fidèle ami. Et Sa Sérénissime Majesté a accoutumé de dire qu'elle a été la mieux partagée des trois et qu'elle ne voudroit pas changer un si grand ami pour tous les riches trésors des Indes, ajoutant pour raison l'expérience [qu'elle en a faite : car, lorsque ses sujets s'étoient détachés de l'obéissance qu'ils dévoient à leur légitime souverain, que ses amis i'avoient presque tous méconnu étant enveloppé d'un épais nuage d'affliction, et que le ciel et la terre sembloient avoir conspiré sa ruine , Votre Majesté impériale ne rejeta pas seulement les prières du tyran qui avoit envahi la souveraine autorité , elle ne refusa pas seulement sa protection à ceux qui étoient soupçonnés d'être criminels d'Etat, mais aussi elle lui fit sentir les obligeans effets de sa bienveillance. C'est pourquoi Sa Sérénissime Majesté , qui a librement remis entre les mains de votre ambassadeur la somme d'argent que Votre Majesté impériale lui avoit prêtée , tiendra toujours précieux le souvenir de vos bienfaits et aura soin d'en faire passer la mémoire jusqu'à la plus éloignée postérité. Et Sa Sérénissime Majesté , attirée par ces nouvelles

DE TROIS Ambassades. 97

raisons et appuyée sur ce solide et ancien fondement , employant les mêmes termes dont Votre Majesté impériale s'est servie comme plus efficaces et plus conformes à ses désirs, déclare que , considérant le florissant état de ses royaumes et h sincère amitié que son auguste p" re, de glorieuse mémoire, Charles 1er, et votre auguste père, de glorieuse mémoire, Michel Federovitz, empereur et grand duc de toute la Russie , ont eue l'un pour l'autre et ont conservée inviolablement , et faisant réflexion sur les avantages que leur correspondance apportoit à leurs peuples, elle souhaite de tout son cœur que cette affection ne soit pas seulement continuée, mais aussi qu'elle soit rendue plus intime , plus ferme et vraiement fraternelle , et qu'elle soit soigneusement cultivée par un fréquent commerce. Elle prie enfm Dieu tout-puissant et tout-bon, son souverain monarque et le vôtre , d'accorder à Votre Majesté impériale une vie longue, un règne tranquille et des constantes amitiés, de vous combler de plus de bonheur que n'ont possédé vos immortels ancêtres et de faire que Votre trône impérial soit toujours occupé par des successeurs de votre auguste tige jusques au grand rétablissement de toutes choses.

« Sa Sérénissime Majesté rend son très affectionné salut aux deux grands princes Alexis Alexiovitz, héritier de l'empire, et Théodore Alexiovitz' (à ces deux flèches du carquois impérial,

I. Monsieur l'ambassadeur ne récita pas ce qui est enfermé dans cette parenthèse et celle qui suit peu après, parceque les princes ne parurent point du tout à cette audience. (Note de l'auteur. )

qui , quelque glorieux but que Sa Majesté Impériale se propose , ne manqueront pas de donner dedans; ces jeunes héros que vos sujets lej^ardent comme un double gage de la paix , et que vos ennemis redoutent comme deux foudres de la guerre\ Il y a long-temps que le bruit de leurs nobles inclinations et de leur sublime vertu digne de Tiliustre tige dont ils sortent , est parvenu aux oreilles de Sa Serenissime Majesté C'est pourquoi elle a pris un singulier plaisir d'entendre de la bouche de vos ambassadeurs que leur affection pour lui imitoit celle de leur père, et elle ne regarde pas seulement cesentimentd'amitié comme un signalé bienfait , mais elle veut le conserver pour ses successeurs comme un précieux trésor (conjecturant avec raison que ces deux aiglons de l'aigle moscovitique , qui exercent et qui fortifient leur vue en contemplant les rayons de Votre Majesté impériale, étant parvenus à un âge parfait, s'élèveront au plus haut faîte de grandeur où la vertu et le travail continuel peuvent porter les plus magnanimes héros).

« Pour ce qui me regarde en particulier, comme Sa Serenissime Majesté ne me fait point de commandement qui ne me soit un nouvel honneur, aussi reconnois-je que je ne pouvois être honoré d'aucun qui flattât tant mes ambitieuses pensées que celui de remplir la charge d'ambassadeur extraordinaire vers Votre Ma;esté impériale. Il est vrai que la main libérale de Sa Serenissime Majesté et de ses au 51 te» prédécesseurs m'a conb'é de biens et m'a eleve à de hauts degrés héréditares de dignité, en quoi j'avoue que j'ai des égaux. Mais cette ambassade qui a été com-

DE TROIS Ambassades. 99

mise à mes soins m'élève si haut que j'oserois dire (si l'envie ne tâchoit à mordre sur mes paroles} que je ne vois au dessus de moi que le rayonnant ambassadeur du ciel qui porte sans interruption sur un char pompeux les richesses du jour à vos deux florissans empires. Etant donc participant et témoin de la gloire qui brille en Votre Majesté impériale , dont je souhaite la continuation , la seule chose que je désire avec passion est que Votre Majesté impériale m'accorda les désirs de Sa Sérénissime Majesté , pour l'intérêt de vos deux couronnes et pour le bien de votre postérité. A mon particulier, j'emploierai tout le zèle et toute la diligence possible à ce qu'une si louable entreprise soit conduite à une heureuse fin, comme j'y suis obligé par toute sorte de raisons ; et je ne doute point que Votre Majesté Impériale n'y contribue de son côté en députant des personnes qui auront assez de sincérité, de zèle, d'affection et de promptitude à manier les affaires pour accomplir et couronner un si grand ouvrage. »

Monsieur l'ambassadeur ayant achevé sa harangue, qui fut fort approuvée , sa Majesté czarienne lui fit savoir qu'elle lui faisoit l'honneur de lui présenter la main; c'est pourquoi il remonta vers le trône et lui baisa la main , selon la coutume des ambassadeurs chrétiens. En effet, c*est une cérémonie qu'il est malaisé d'éviter dans cette cour, quoiqu'elle semble tout à fait indigne d'un ambassadeur, qui devroit sous ce caractère égaler plutôt sa personne dans ces occasions solennelles à la majesté du prince à qui il s'adresse que de se ravaler jusqu'à des soumis-

joo La Relation

sions si basses ; et je ne doute point que monsieur l'ambassadeur n'eût préféré l'avantage des ambassadeurs infidèles , qui ne sont pas sujets à cette cérémonie , dont le czar ne prétend d'honorer que les chrétiens. Il fit aussi savoir qu'il faisoit le même honneur à la suite de Son Excellence , si bien que monsieur le vicomte et tous les gentilshommes lui baisèrent la main par ordre, et cependant monsieur l'ambassadeur demeura assis sur un banc que le czar lui fit apporter. Mais, de peur que Sa Majesté ne se lassât à tendre la main si long-temps, un boyard lui soutenoit la main droite, qu'on baisoit, pendant que la gauche portoit tout le fardeau du sceptre. Monsieur l'ambassadeur se servit de cette occasion pour recommander de la part du roi à Sa Majesté czarienne un chevalier anglois nommé Jean Hebdon , qui accompagna Son Excellence en cette ambassade. H avoit depuis peu servi le czar en qualité d'agent en la cour d'Angleterre, où il ménagea si bien les intérêts communs des deux couronnes que Sa Majesté Britannique ne put pas se dispenser de faire connoître au czar par monsieur l'ambassadeur l'estime qu'elle avoit pour sa personne. Ce qui paroît entre autres dans ce peu de mots que Son Excellence prononça en sa faveur comme il s'avançoit pour baiser la main du czar après monsieur le vicomte : « Ce gentilhomme (dit-il), monsieur Hebdon, est sans doute assez bien connu de Votre Majesté impériale : il a rendu de fort bons services à Votre Majesté impériale dans la cour d'Angleterre ; c'est pourquoi Sa Majesté a une estime particulière pour lui , et m'a donné ordre exprès de

DE TROIS Ambassades. ioi

le recommander plus particulièrement la première fois que j'aurois l'honneur d'être admis à votre présence. n

Les gentilshommes ayant baisé la main du czar, on fit entrer les présens, qui étoient portés par les gardes : de sorte qu'ils passèrent tous par ordre d'un côté du pilier, et s'en retournèrent de l'autre dans une antichambre. Sur cela, monsieur l'ambassadeur se leva et fit ce compliment au czar : « Sa Majesté Sérénissime (dit-il; a envoyé ce présent à Votre Majesté Impériale pour un gage de son affection. C'est pourquoi elle espère que Votre Majesté l'acceptera de bon cœur, et c'est de là surtout qu'elle en fait dépendre le prix et la valeur. •» La première chose qui passa fut un fusil du roi Charles 1er, sur quoi monsieur l'ambassadeur reprit la parole et dit : « Sa Majesté m'a délivré de sa propre main ce fusil , qui est d'une excellente sorte. C'est celui dont le roi son père , de glorieuse mémoire , se servoit pour tirer; et Sa Majesté a cru qu'étant une relique de cet illustre prince, elle ne pouvoit mieux être conservée qu'entre les mains de Votre Majesté Impériale. » Ce fusil étoit suivi d'une paire de pistolets , dont Son Excellence parla en ces mots : (( J'ai reçu (dit-il) de la main propre de Sa Majesté cette paire de pistolets , avec ordre d'en excuser la vieillesse, et elle a cru qu'ils n'en seroient pas moins agréables à Votre Majesté Impériale quand vous sçauriez que ce sont les mêmes pistolets qu'elle avoit lorsque, après sa longue adversité, elle fit son entrée à cheval dans la ville de Londres , capitale de ses Etats. » Après ces pistolets , le reste des présens passa

sans interruption , et en premier lieu la vaisselle, dont la première pièce étoit un grand bassin d'argent dore que deux personnes portoient. Au reste , entre tous ces presens, il y en avoit une partie pour les deux princes , une autre de la part de la reine pour la grande duchesse , et enfin le présent que Son Excellence faisoit du sien propre au czar '.

Ainsi finit Taudience, qui dura pour le moins deux heures ; et de là monsieur l'ambassadeur fut conduit à sa maison avec le même respect qu'il avoit reçu en allant à l'audience. D'abord qu'il fut de retour, on lui envoya son diner de la cour, apprête à la moscovite, avec une particulière persoi.ne de qualité pour régler le festin 2. Il y eut pour le moins cent pîats de viande, que Ton ap- * porta publiquement en ordre par la grande rue, avec une quantité prodigieuse de boisson , particulièrement d'hydromel, de vin et d'eau-de-vie. Le diner se fit sous le dais dans la grande salle, et ce fut Son Excellence qui pourvut le linge de table et la vaisselle, qui etoii toute d'argent. La viande étant sur la table (qui étoit carrée et mise à travers sous le dais), monsieur l'ambassadeur prit place au milieu de la table, du côté de la muraille, sur sa chaise de parade , et de son côté il n'y eut que monsieur le vicomte à sa droite, et monsieur

1 . De tous ces présens , le grand bassin d'argent doré que deux personnes portoient, sur lequel est représenté le siège d'Athènes, deux cruches, deux coupes et deux chandeliers, sont encore conserves à l'arsenal de Moscou.

2. Cette particulière personne de qualité etoit lestolnik Nikita Cheremetef, d'une famille alliée aux Romanof; le narrateur l'appelle plus loin Schelimitoff.

DE TROIS Ambassades. 105

le chevalier Hebdon à sa gauche , tous deux à chaque bout de la table, et la compagnie des Moscovites s'assit tout ensemble de l'autre côté. Cependant monsieur l'ambassadeur se fit servir, lui seul, par ses gentilshommes, avec une douzaine d'assiettes d'argent dore qu'il avoit , ce qui sembla rendre les boyards un peu jaloux ; néanmoins, il leur fit teiir bonne mine, tant par la douceur de sa conversation que par celle de sa musique, qui chatouilloit assez plaisamment leurs oreilles, qui (comme je m'imagine) etoient fort enrouillées. Enfin , l'intendant du festin sortit un billet où étoit la liste des santés qui se dévoient boire dans le même ordre que le czar lui avoit prescrit ; et , conformément à cela , il ne manqua pas à commencer d'abord la santé de son grand seigneur. Après cette santé, il but celle du roi d'Angleterre, laquelle (si je ne me trompe) il trouva bien plus agréable, parceque Son Excellence lui fit présent de la coupe où il la but , qui etoit de vermeil doré, dont il fut si ravi qu'il sembloit ne boire les autres santés que par imagination, et peu après il s'éclipsa tout d'un coup avec sa coupe.

Deux jours ensuite, monsieur l'ambassadeur eut enc3re audience du czar, où nous allâmes dans le même ordre et de la même manière que la première fois; mais Son Excellence fut conduite dans une autre salle qui n'etoit pas si grande , mais qui étoit beaucoup plus belle que la première , car elle étoit richement garnie, et le lambris étoit tout doré, avec d'excellentes peintures. Et, au lieu que les trompettes et les valets de pied de monsieur l'ambassadeur n'eurent pas la liberté d'être admis à la première audience, ils eurent la satisfac-

tien de voir le czar à celle-ci. Il est vrai qu'il n'étoit pas si haut monté que la première fois, car il n'étoit que sur un petit trône élevé simplement d'un degré ou deux sur le pavé ; néanmoins, il ne laissa pas d'avoir, comme l'autre fois, sa couronne sur la tête et son sceptre à la main , et , sur une fenêtre, il y avoit à son côté droit la boule impériale, qui étoit d'argent doré. Cette audience étant plus familière que l'autre , il n'y eut pas tant de boyards ni de bravoure , et monsieur l'ambassadeur s'approcha à deux pas du czar; mais il se tint toujours découvert en sa présence, comme auparavant. D'abord le czar s'enquit de la santé de monsieur l'ambassadeur, et lui dit ensuite qu'il avoit nommé six commissaires d'entre ses principaux boyards et conseillers pour traiter avec lui touchant le sujet particulier dont Je roi lui faisoit mention dans sa lettre '. Au reste. Son Excellence^ qui avoit des ordres particuliers du roi en faveur de monsieur le chevalier Hebdon (comme elle l'avoit déjà donné à entendre au czar à la première audience), fut néanmoins refusée de remettre entre les mains propres de Sa Majesté czarienne une lettre de recommandation qu'il y avoit de la part du roi en faveur du chevalier, et elle fut contrainte de la donner aux commissaires. Enfin, après avoir demeuré un quart d'heure avec le czar, monsieur l'ambassadeur fut conduit de là à la chambre destinée pour les conférences , et dans son chemin il fut rencontré et com-

I . Ces commissaires (au nombre de cinq , et non de six i étoient : le prince Nikita Odoefski , le prince George Dolgorouki, Bazile Volinski, Ivan Pronchichef et le diaire Ahnaz Ivanof.

DE TROIS Ambassades. io>'

plimenté deux diverses fois par quelques personnes de la cour portant de grandes chaînes d'or à quatre ou cinq tours , ce qui me fit souvenir de ces prisonniers ou esclaves d'Ethiopie que l'on enchaînoit (comme dit l'histoire) avec des chaînes d'or massif. Quand il fut entré dans la chambre de conférence, il s'assit avec les commissaires, et Son Excellence leur donna pour lors par écrit deux propositions, dont je prétends de rendre un compte fidèle dans son lieu. La conférence étant finie, nous fûmes reconduits à la maison, comme la première fois, avec un grand dîner qui fut envoyé du palais, car c'est toujours la coutume aux jours d'audience.

Six jours après, à savoir le 19 de février, le czar nous fit un festin public dans son propre palais, et nous y fûmes conduits avec le même respect et les mêmes cérémonies que Ton observoit lorsque monsieurl'ambassadeur alloit à l'audience. En entrant dans la salle où le festin se fit (qui étoit la salle de la première audience), nous vîmes le czar qui étoit assis sur son trône , avec un grand bonnet de renard noir, comme ceux dont j'ai fait mention à notre entrée à Moscou, et il avoit sa table mise devant lui ; mais, au lieu que Son Excellence y devoit recevoir des marques extraordinaires d'honneur et de civilité, au contraire, elle y fut traitée, à divers égards, tout à fait desobligeamment : car, quand elle entra dans la salle, le czar ne daigna pas seulement lui tirer son bonnet, comme si la civilité étoit au dessous d'un prince et quelque chose indigne des trônes. Il est vrai qu'aussitôt que monsieur l'ambassadeur fut assis, il mit bas son grave bonnet , et demeura toujours

io6 La Relation

tête nue comme nous, quoique ses cheveux fussent si extrêmement courts qu'un de nous prit la liberté de dire qu'il s etonnoit qu'un si grand monarque n'eut par seulement des cheveux pour lui couvrir les oreilles. D'ailleurs, bien loin de recevoir monsieur l'ambassadeur à sa propre table, il le fit mettre à une table à part , ort éloignée de lui*, et à sa main gauche, pendant que ses principaux boyards avoient une table à sa droite et moins éloignée de lui'. Au reste, il s'assit tout seul, d'un côte, contre la muraille, et, de lautie, il y eut un conseiller du czar et un de ses stolnics pour lui faire compagnie 2. En droite ligne, et tout proche de sa table, on plaça monsieur le vicomte, et ensuite (par ordre exprès du czar) non seulemicnt les gentilshommes et les pages, mais même les valets de pied : car ce fut le bon plaisir de Sa Majesté czarienne de nous régaler tcus ensemble. Ainsi nous demeurâmes assis près de demi-heure avant le premier service, et cependant nous nous divertîmes à considérer le pilier de la salle, qui , par parade, étoit alors garni tout autour d'une admirable quantité de vaisselle d'or et d'argent, oii il y avoit beaucoup de pièces curieuses. Enfin l'on commença de servir, et ceux qui apportèrent le service avoient tous de grands bonnets de renard noir, comme celui que le czar avoit sur sa tête quand nous entrâmes dans la salle. Le czar étant servi le premier, les boyards l'étoient après lui, et ensuite monsieur l'ambassadeur et son train.

1. Ces boyards étoient: les princes Odoefyki, Dolgorouki, Volinski . Ivanof, Théodore et Daniel Strogonof.

2. Ce conseiller etoit Pronchichef, et ce stolnic Chérémétef-

DE TROIS Ambassades. loy

Le premier plat fut de cavayar, que nous mangeâmes en salade; après, nous eûmes de certain potage fort doux et plusieurs sortes de poissons, tant en pâte que frits et bouillis; mais nous n'eûmes point de viande , parceque c'etoit en carême ' . Pour boire , nous eûmes de fort bonne bière, de Thydr miel blanc et rouge, du vin d'Espagne et de Grèce, et assez d'eau-de-vie ; et nous n'étions servis, jusqu'au moindre, que par des gens de qualité, qui le faisoient bien paroitre par leur équipage 2. Mais ce qu'il y eut d'incommode et qui fut de mauvaise grâce, c'est que nous n'eûmes point de serviette, non pas même Son Excellence . et la nappe, d'ailleurs, etoit si etroitequ'elle ne passoit point la largeur de la table. Enfm, nous n'eûmes ponctuellement que chacun une assiette tout le long de ce festin, et monsieur%l'ambassadeur lui-même n'eut point d'avantage en cela sur ses serviteurs. Cependant nous eûmes au moins la faveur de n'être pas obligés (comme nous appréhendions) de boire avec excès ; seulement, de temps en temps on nous avertissoit de n'oublier pas de boire la santé du czar. Au reste , d'abord que l'on eut commencé de servir, on fit entrer douze des gardes du corps avec leurs riches habits, et ils se rangèrent avec leurs pertuisanes vers la porte de la salle, vis-à-vis de Sa Majesté.

1 . Ce n'étoit pas en carême, mais le vendredi de la semaine de carnaval , appelée semaine de fromage , dans laquelle on s'abstient déjà de viande.

2. C'etoient le prince Ivan Kozlofski et Grégoire Boîachef, qui avoient ete charges par le tzar de faire les honneurs ''e son festin à Carlisle. et le jeune prince Jacauos Bariatinski Caisoit auprès de lui les fonctions de chambellan.

io8 La Relation

Après cela , deux seigneurs entrèrent avec les épées royales, et, s'étant approchés du trône avec un profond respect, ils se mirent à chaque côté du czar, où ils se tinrent debout fort long-temps, l'épée sur l'épaule, jusqu'à ce qu'ils fussent changés'. La nuit s'approchant, après beaucoup de services que l'on avoit déjà apportés , on garnit tous les lustres de bougies , et quelque temps après on fit sçavoir de la part du czar à Son Excellence qu'il souhaitoit de s'entretenir quelques momens avec elle. Là-dessus, monsieur l'ambassadeur sortit de table , et , ayant approché le czar, il se tint debout devant lui d'un côté de la table, tellement qu'il se parloient face à face. D'abord ils s'engagèrent à boire diverses santés , et la première que le czar porta à Son Excellence, dans un gmnd gobelet d'or ou d'argent doré, fut à la mémoire du roi Charles 1er, en ces mots : (( A la mémoire (dit-il) de ce glorieux martyr Charles 1er, qui , comme il a souffert de grandes afflictions dans ce monde, aussi je ne doute point qu'il ne jouisse maintenant dans l'autre d'une grande mesure de gloire. » — Ensuite il but la santé du roi régnant, et donnoit toujours de sa main propre le gobelet à monsieur l'ambassadeur. Son Excellence commença aussi à son tour la santé des deux jeunes princes, et, comme le czar sembloit l'oublier ou la négliger, elle prit son temps pour lui en faire souvenir. Cependant ils eurent ensemble des discours sérieux , tantôt touchant la guerre que le czar avoit

I . Ces deux seigneurs étoient les princes Pierre et Bazile Prozorofski.

DE TROIS Ambassades. 109

pour lors avec le roi de Pologne , et tantôt sur le sujet de la négociation de monsieur l'ambassadeur, qui y fit venir le czar fort adroitement. Sur cela , le dessert entra , qui n'étoit composé que de beignets, de gaufres et quelques autres bagatelles de pâtisserie à la mode du pays. Et par ornem.ent l'on fit venir trois petits arbres, l'un pour la table du czar, l'autre pour celle des boyards , et le troisième pour celle de monsieur l'ambassadeur, tous trois étant bien garnis de branches bien proportionnées, toutes couvertes de pâte cuite et dorées à chaque bout. Là-dessus, le czar fit entendre à monsieur l'ambassadeur qu'il se remît encore pour quelque temps à table afin de goûter du dessert. Demi-heure après. Son Excellence quitta sa table et remonta pour la seconde fois vers le czar, si bien qu'ils se mirent encore à boire d'assez bel air. Les gentilshommes mêmes de monsieurl'ambassadeureurentpour lors l'avantage d'être de la partie, et le czar lui-même leur distribuoit le vin de sa main propre , comme il faisoit à monsieur l'ambassadeur. Mais Son Excellence , remarquant la facilité avec laquelle le czar vidoit de grands gobelets , s'imagina que la boisson de Sa Majesté n'étoit pas si forte que celle qu'on lui donnoit'- : si bien qu'il lui dit franchement et de bonne grâce cju^il eut bien souhaité d'être un peu son éclianson; et le czar,

1. Ce soupçon de Carlisle, observe le baron Korf, étoit légitime, car nous lisons dans Samuel Collins, qui a été pendant neuf ans médecin du tzar : The czar is temperate in his dict , drinks very little wine, someîimes he drinks at meales a Utile cinnamon water, or oyl of cinnamon in his smal béer. (The présent state of Russia, London, 1671.)

110 LaRelation

qui éloit de bonne humeur, ne répondit 1^ -dessus à Son Excellence qu'en riant de fort bon cœur. Néanmoins, il se trouva peu après si échauffé qu'il se mit à saigner du nez, et ce fut alors que monsieur l'ambassadeur prit congé de lui. Ainsi, nous nous en revm es a onze heures de nuit, ce festin n'ayant pas duré moins de neuf heures entières , pendant lesquelles on servit apparemment cinq cents plats pour le moins'. Le 1 7 de mars étant le jour de la naissance du czar, Sa Majesté nous envoya un grand dmer de son palais , avec trois ou quatre boyards pour célébrer la fête avec monsieur l'ambassadeur. Quelque dix semaines après, à savoir le 29 de mai, nous solennisâmes aussi , avec beaucoup de réjouissance, le jour de la naissance du roi , qui n'est que de ces dix semaines plus jeune que le czar, car ils naquirent tous deux l'an 1630: si bien qu'alors ils etoient tous deijx dans leur trente et quatrième année. Son Excellence (qui étoit aussi de même âge) traita, ce jour de fête, entre autres personnes, le premier des trois ambassadeurs que le czar avoit envoyés au roi d'Angleterre ; mais, parceque c'eût été un crime presque capital pour un homme de sa qualité d'avoir quelque conversation ^vec un ambassadeur étranger sans la permission ou l'ordre de Sa Majesté czarienne. Son Excellence fut obligée de demander la permission du czar par avance, et même elle eut bien de la peine à l'obtenir : de sorte que, nonobstant l'amitié que ces deux ambassadeurs avoient contractée en Ande-

I. L'énumération de ces 500 plats prend, dans les Dvorzovoï Razriadi , plus de sept grandes pages d'impression.

DE TROIS Ambassades. irr

terre , ce fut ici la seule occasion qu'ils eurent de se rejouir ensemble en Moscovie.

En ce temps-là, il y avoit à Moscou un résident de Suède, qui fit souvent visite à monsieur l'ambassadeur et eut diverses conférences d'Etat avec lui. Son Excellence le traita diverses fois avec tout Kaccueil possible.

Le 3 d'avril, qui étoit le jour des Rameaux, nous vîmes la belle procession qui se fait tous les ans à Moscou , huit jours devant Pâques, pour représenter l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem. Le czar invita monsieur l'ambassadeur à voir cette cérémonie, et pour cet effet lui envoya son carrosse, car les traîneau.x n'étoient plus alors en usage, parceque la glace étoit la plupart fondue; mais, comme Son Excellence voulut entrer le premier dans le carrosse, un stolnick que le czar lui avoit envoyé pour lui faire compagnie prit si bien son temps qu'il s'y fourra le premier. Monsieur l'ambassadeur, voyant sa témérité, le laissa dans le carrosse, et, comme il s'en alloit remonter les degrès, voici le stolnick qui sort tout confus du carrosse pour l'assurer qu'il avoit reçu cet ordre, et que c'étoit leur coutume. Son Excellence répliqua qu'elle sçavoit bien que cette incivilité ne se faisoit point ailleurs, et qu'on n'en avoit jamais agi de la sorte en Angleterre avec les ambassadeurs de Sa Majesté czarienne. Là-dessus, le stolnick , voyant la résolution de Son Excellence, dépêcha d'abord un courrier pour informer le czar de ce qui s'etoit passé: si bien que Sa Majesté révoqua l'ordre, et sur cela monsieur l'ambassadeur partit. Mais, avant que nous fussions venus au lieu destiné pour lui et pour sa suite , le czar

étoit déjà sorti de l'église qu'on appelle de Jérusalem, d'où il venoit de faire sa dévotion. Ainsi, nous le vîmes marchant à pied sur du drap , avec sa couronne sur la tête , au milieu d'une grande assemblée de boyards et de gens d'église , parmi lesquels étoit le patriarche , avec une espèce de tiare sur la tête et une grande croix d'or à la main' . Le reste du clergé portoient leurs habits d'église, avec des livres , des bannières , des croix et des images. Dans cet état, ils vinrent jusqu'à une plateforme qui est dans une place où se tient le marché, près du Tzargorod , et , étant venus là , le patriarche présenta des palmes au czar, et ensuite à tous les autres. Cela fait, il ôta la couronne de dessus la tête du czar, la mit sur une assiette d'argent, puis il présenta sa croix d'or à Sa Majesté czarienne pour la baiser, ce qu'elle fit avec un profond respect. Après cela , le Patriarche se mit à guinder la croix de tous côtés en signe de bénédiction ; et là-dessus toute l'assemblée , tant dans la plate-forme que dehors, se courboit comme le jonc pour se prosterner jusqu'à terre. Ensuite l'on chanta plusieurs hymnes , si bien que cette dévotion dura une bonne heure. Cependant il arriva une plaisante bévue à l'occasion d'une des filles de service de notre maison, laquelle, souhaitant de voir cette pompeuse procession , s'étoit glissée parmi la suite de monsieur

I . Ce patriarche étoit le célèbre Nicon, le plus grand homme peut-être que la Russie ait jamais produit, dit l'excellent auteur de La Russie scra-t-elle jamais catholique, tandis que M. yiouravief {Lettre à M. Bautain) lui reproche risiblement d'avoir été cause de sa chute par son caractère, car il n'avoit jamais su se plier aux circonstances.

DE TROIS Ambassades. 113

l'ambassadeur ; el, comme elle se mit derrière Son Excellence (qui néanmoins ne l'avoit point aperçue), le czar, qui levoit souvent les yeux de notre côté, la remarqua, et, s'imaginant que ce fût madame l'ambassadrice, envoya un de ses boyards pour la complimenter. Monsieur l'ambassadeur, tout surpris de ce compliment , remercia le czar pour sa bonne intention , et lui fit sçavoir en même temps qu'il s'étoit mépris et que madame étoit à la maison. Là-dessus, il fit retirer la fille avec une âpre censure, et elle, toute étonnée d'une aventure si étrange et si inopinée, s'en alla dans un profond silence, toute confuse de l'honneur et de la honte que l'on venoit de lui faire en même temps. Peu après, on amena au patriarche un cheval tout couvert de linge blanc, avec de grandes oreilles qu'on lui avoit fait par artifice pour le déguiser en âne; et cela se fit faute d'un âne réel , car c'est un animal si rare dans la Moscovie qu'à peine s'en voit-il quelqu'un ; mais ce défaut est merveilleusement bien suppléé par le grand nombre d'ânes métaphoriques qu'il y a. La selle de ce cheval étant couverte de plusieurs riches housses ou couvertures, le patriarche y monta par le moyen d'un marchepied et s'y assit (comme faisoient autrefois les femmes) tout d'un côté. De là , il bénissoit le peuple avec sa croix à mesure qu'il marchoit ; et le czar, ayant repris sa couronne, marchoit à pied devant lui et menoit par la bride son cheval métamorphosé'; mais^ dès

I , Le fils d'Alexis ne voulut pas se soumettre à mener le patriarche par la bride de son cheval ; il abolit cette cérémonie , puis le patriarcat lui-même, dont la puissance contrebalançoit la sienne, et donna, en 1721, une forme toute

qu'ils eurent commencé de marcher vers le palais, il y eut un chariot de six chevaux , tous couverts de toile blanche comme celui du patriarche, qui prit l'avance. Ce charriot portoit un arbre que l'on avoit garni de pommes , de figues et de raisins , et parmi les branches il y avoit cinq ou six personnes qui chantoient le Hosanna.

Huit jours après cette procession, nous eûmes la fête de Pâques , et alors les Moscovites ont accoutumé (à l'imitation de l'Eglise grecque) de se présenter les uns aux autres des œufs colorés : car, quand deux amis se rencontrent, l'un dit à l'autre : Christoswos Chresty c'est-à-dire : «Christ est ressuscité » ; et l'autre répond : V/ostin wos Chrest, c'est-à-dire : «Certainement, il est ressuscité.» Et là-dessus ils se baisent et se présentent un œuf l'un à l'autre'. Cette cérémonie dure pour le moins toute la semaine de Pâques. De là vient que pendant ce temps-là on a de coutume de

moderne et anti-nationale à l'Eglise russe. II ne se contenta pas, dit le marquis de Custine, d'être la raison de son peuple, et en a voulu être la conscience ; il a osé faire le destin des Russes dans l'éternité, comme il ordonnoit de leurs démarches dans ce monde. — Le souverain qui n'a pas reculé devant une telle responsabilité , et qui , malgré ses longues hésitations, apparentes ou réelles, a fini par se rendre coupable d'une si exorbitante usurpation, a fait plus de mal au monde par ce seul attentat contre les prérogatives du prêtre et la liberté religieuse de l'homme, que de bien à la Russie par toutes ses qualités guerrières, administratives, et par son génie industrieux. » (L. X.) Ici, il faut le reconnoître, notre sévère critique est dans le vrai, mais il ne s'y maintient pas toujours.

1 . Le moindre paysan qui rencontre Sa Majesté l'empereur de Russie le jour de Pâques a le droit de l'embrasser et l'embrasse. Naguère les tzars se rendoient ce jour , après Matines, dans les prisons de la ville : « C'est aussi pour

DE TROIS Ambassades. 115

porter avec soi des œufs bouillis durs , colorés en rouge ou en cramoisi. Le czar lui-même s'en sert pour ses officiers de guerre qui sont à Moscou , leur donnant à chacun d'eux un œuf avec une courte bénédiction pour le succès de leurs armes.

La ville de Moscou étant fort combustible , comme j'ai dit ci-devant, nous en vîmes trois preuves pendant le peu de séjour que nous y fîmes. La plus grande de toutes fut le jour même de Pâques-; mais, comme il n'y eut que quelque cent maisons brûlées , cela ne fit pas grand bruit : car, à moins qu'il ne se brûle cinq ou six mille maisons à la fois , l'on n'y fait pas grand compte d'un incendie. Tout le remède que les habitans emploient dans ces occasions, pour éteindre la rage du feu, est d'abattre d'abord les maisons voisines , afin de lui donner de l'espace pour s'éteindre en lui ôtant la matière dont il se nourrit ; mais, comme cela ne réussit pas toujours, surtout quand il fait du vent , il arrive quelquefois qu'une grande partie de la ville s'ensevelit sous ses cendres en fort peu de temps. Cependant ils se consolent aisément dans ces malheurs , par la facilité qu'ils ont de se rétablir : car, outre que les maisons y sont à fort bon marché , n'étant bâties que de bois fort légèrement , elles sont faites de telle façon que , quand un homme achète une

vous , disoient-ifs aux condamnés , que le Christ est ressuscité » ; et ils donnoient à chacun d'eux une pelisse neuve, après quoi le geôlier étoit chargé de leur servir le réveillon. Bien des personnes ont conservé cette touchante coutume et descendent encore aujourd'hui dans les prisons ou y foat descendre leurs bienfaits.

maison, en quel endroit de Moscou que ce soit, il peut la faire transporter là oh bon lui semble en faisant démonter les pièces et les remettre en leur place, ce qui se fait dans fort peu de temps. Pour ce qui est de notre maison , bien qu'elle fût assez assurée contre le feu matériel , néanmoins elle n'étoit pas tout à fait exempte du feu de la dissension ; et , puisque les grandes maisons sont sujettes à avoir des serviteurs qui le portent haut , comme dit fort bien Juvénal :

Maxima quaeque domus servis est plena superbis,

il ne faut pas trouver étrange qu'il y eût quelquefois de la division entre nous , et particulièrement parmi les gentilshommes de monsieur l'ambassadeur. Mais Son Excellence y mit si bon ordre qu'il leur fit bientôt quitter la passion qu'ils avoient eue souvent à se donner des défis. Il est vrai qu'il se fit un duel , mais ce fut avec un Ecossois qui avoit quelque office dans la milice du czar , et leur querelle fut qu'étant ensemble en compagnie , celui-ci soutenoit la gloire et la puissance du czar au désavantage du roi , de quoi l'autre étant choqué, ils remirent tous deux à leurs épées la décision de leur différend ; et si la prééminence de l'un ou de l'autre prince eût dépendu de l'événement du combat. Sa Majesté Britannique auroit emporté le prix, car le domestique de Son Excellence désarma l'Ecossois et s'en revint à la maison avec son épée.

Au reste , si même, parmi tant de domestiques de monsieur l'ambassadeur, il s'en trouva quelques uns d'un esprit de contention , il y avoit une concorde très grande parmi le reste , jus-

DE TROIS Ambassades. 117

que là même qu'il se fit à Moscou un mariage avec la même femme qui avoit eu l'avantage , le jour des Rameaux, d'être publiquement complimentée de la part du czar. Le mariage fut célébré chez nous par le chapelain , qui trouva dans notre maison, aussi bien qu'il auroit pu faire dans une paroisse, de quoi remplir toutes les fonctions d'un ministre.

yoilà ce que j'avois à dire touchant les choses les plus remarquables qui se passèrent à Moscou pendant que nous y séjournâmes ; il reste maintenant que nous finissions ce chapitre par la négociation de monsieur l'ambassadeur.

La première conférence qu'il eut avec ses commissaires fut (comme nous avons déjà remarqué ci -devant) le 15 de février, qui fut justement sept jours après l'entrée. Mais, avant que d'entamer le sujet de son ambassade , il leur donna premièrement par écrit une demande fort modeste touchant la réparation qui lui avoit été promise pour le désordre qu'il y eut à son entrée. La substance de cette demande étoit qu'on lui donnât une description parfaite , en la manière la plus authentique, de la raison de ce désordre, des noms des personnes criminelles , tant principales qu'accessoires , et quelle sorte de châtiment l'empereur leur avoit fait subir , et que cette description fût signée de la main et scellée du sceau des commissaires pour sa justification. Ensuite de quoi, pour leur faire voir que son dessein n'étoit pas de s'engager dans d'autres affaires d'Etat avant que d'avoir reçu la satisfaction promise , il leur déclara qu'il attendoit cette réparation avec toute l'impatience imaginable , afin

qu'après cela il pût s'appliquer entièrement à cette négociation d'amitié qui lui avoit été commise, et que pour cet effet il avoit passé sous silence beaucoup d'autres choses dont il auroit pu se plaindre , puisqu'il n'étoit pas venu pour chercher querelle , mais au contraire pour affermir la plus parfaite union qui eût jamais été entre les couronnes d'Angleterre ei de Moscovie. Cependant , sur la sollicitation des commissaires, qui passèrenttousleurparole qu'ils lui feroient avoir une due réparation, Son Excellence leur donna en même temps un autre papier, touchant le rétablissement des privilèges de la compagnie des marchands anglois en Moscovie qui furent généreusement cassés par le présent czar, l'an 1 649 , à cause de la rébellion d'Angleterre. Mais, comme cette rébellion avoit maintenant pris fm , Sa Majesté britannique demandoit par son ambassadeurque ces immunités fussent rétablies; et monsieur l'ambassadeur y insista d'autant plus fortement , parce que (comme il le dit dans son papier) ces privilèges étoient le premier fondement de cette heureuse correspondance et de cette grande amitié qui avoit si long-temps continué entre les monarques d'Angleterre et Moscovie ; que c'étoit un don gratuit qui avoit été fait par les empereurs de Moscovie aux marchands anglois , parcequ'ils avoient introduit le commerce en ce pays par la voie d'Archangel , et que non seulement les sujets de chaque couronne (et particulièrement de celle de Moscovie) en avoient tiré de grands avantages, mais que les princes mêmes avoient eu souvent occasion , par ce moyenlà , de recevoir mutuellement beaucoup d'assi-

DE TROIS Ambassades. 119

stance et plusieurs autres témoignages d'amitié. Enfin, Son Excellence déclara qu'après qu'on lui auroit accordé ces privilèges il feroit , de la part du roi son maître , une ouverture toute particulière touchant la grande affection qu'il portoit à Sa Majesté Impériale.

Quatre jours après cette conférence, monsieur l'ambassadeur en eut une autre au même lieu que la première , et il y fut conduit avec presque autant de respect et de solennité que quand il avoit audience du czar. Dans cette conférence, les commissaires lurent à monsieur l'ambassadeur leur réponse à ses deux papiers ; mais ils ne voulurent pas lui en donner pour lors une copie. Cependant monsieur l'ambassadeur , voyant qu'il n'y avoit rien qui ne fût tout à fait contraire à l'espérance qu'il avoit d'obtenir une réponse favorable, commença de leur parler un peu rudement ; et sur cela il arriva qu'une grande fenêtre de la chambre où ils étoient assemblés tomba à terre avec un bruit si horrible bue les commissaires en furent tout étourdis , et eussent bien souhaité que Son Excellence eût parlé plus doucement. Quelqu'un qui leur servoit là d'interprète dit quelque temps après, sur ce sujet, assez plaisamment : a Si (dit-il) deux ou trois mots d'emportement de monsieur l'ambassadeur sont capables d'ébranler si fort la maison , en quelle peine seroient-ils s'ils entendoient le roi Charles tonnant à leurs oreilles avec une juste colère î »

Enfin, le 26 de février, Pronchissof (qui étoit un des commissaires) apporta une copie de leur réponse à Son Excellence. Mais, de peur de m'étendre trop et d'ennuyer le lecteur avec un dis-

cours mal tissu , je me contenterai d'en dire la* substance en peu de mots. Premièrement, pour ce qui est de la réparation , après qu'ils ont bien exagéré la pompe qui parut à la réception de Son Excellence à Moscou , comme étant la plus belle et la plus magnifique qui eût été faite dans cette cour à aucun ambassadeur, ils disent que le désordre du jour précédent étoit arrivé par le moyen des courriers qui avoient perdu leur chemin ; qu'au reste il n'étoit pas à propos que Son Excellence fît son entrée de nuit, et que, pour cette raison, le czar avoit donné ordre qu'elle logeât cette nuit plus près de Moscou , afin que le lendemain elle pût être reçue d'e bonne heure avec un apparat digne de sa qualité , et qu'ainsi tant d'étrangers qu'il y avoit à Moscou vissent par cette réception combien étoit grande l'amitié que le czar portoit au roi , et qu'ils en pussent discourir chacun dans sa patrie. Après cela, ils disent à. monsieur l'ambassadeur qu'il tarda aussi fort long-temps le lendemain , après qu'on lui eut envoyé plusieurs messages. Ensuite ils prennent la liberté de lui dire qu'il ne devoit pas demander réparation là oh il étoit. Enfin ils se contentent de lui déclarer, sans autre formalité , que les courriers qui avoient manqué accidentellement leur chemin avoient été châtiés.

La réponse qu'ils firent à l'autre écrit , touchant les privilèges de la compagnie angloise , n'étoit pas plus raisonnable ; et , quoiqu'ils ne les refusèrent pas positivement , néanmoins ils s'y disposoient assez sous ces prétextes qu'ils vouioient faire passer pour des raisons légitimes. Premièrement, ils allèguent que ces privilèges

DE TROIS Ambassades. 121

avoient été cassés à cause de la rébellion d'Angleterre, et que la compagnie d'Archangel y avoit trempé ; puis ils affirment que le roi défunt avoit envoyé un certain Luc Nightingale à Sa Majesté czarienne pour lui donner avis de cette infâme rébellion et pour la conjurer d'aboli^ les privilèges des marchands anglois , puisqu'ils s'étoient aussi révoltés de son obéisance ; et , pour faire valoir cet argument , ils disent que ce Nightingale avoit apporté des patentes du roi , et qu'il étoit un de ses plus grands confidens ; qu'il avoit averti les Boyards qui traitoient avec lui d'un mauvais dessein que les facteurs de la compagnie avoient fait de piller, sous la conduite d'un nommé Jean Cartwrite, qui en étoit membre, les sujets de Sa Majesté czarienne du côté de l'Orient, et que peu après ledit Cartwrite ne manque pas de mettre ce dessein en exécution ; et, comme si monsieur le chevalier Hebdon(dont nous avons parié ci-devant) eût été un de ses complices , ils disent qu'il étoit son facteur. Ensuite ils accusent hautement les marchands de la compagnie de n'avoir pas fourni le magasin du czar de leurs marchandises (comme ils y étoient obligés) au même prix qu'elles se vendoient en Angleterre; d'avoir vendu des marchandises de contrebande, comme le tabac; d'avoir fait passer quantité de marchandises étrangères qu'ils achetoient, ou qu'ils faisoient passer sous leur nom, pour les exempter d'impôts. Après ils disent que tous les marchands s'étoient plaints que les Anglois avoient tout le trafic entre leurs mains , et que d'abord ils se faisoient riches , mais qu'au contraire eux s'appauvrissoient tous

les jours. Enfin, ils allèguent que les premiers marchands qui avoient été nommés pour les privilèges étoient morts, comme si ces privilèges eussent dû mourir avec eux.

Après cette réponse, il plut à messieurs les commissaiigs d'ajouter une grande plainte contre monsieur l'ambassadeur pour s'être servi du titre de très illustre pour le czar, au lieu de sérénissime ; et ce qui leur donna principalement cette jalousie , c'est que (comme ils avoient remarqué) Son Excellence avoit toujours donné le titre de sérénissime au roi son maître, et non pas à Sa Majesté czarienne. Ce mystère fut découvert par le moyen d'une copie en latin de la harangue que monsieur l'ambassadeur avoit faite au czar à sa première audience, et que Son Excellence avoit prêtée par hasard à Pronchissof, qui avoit envie de la faire traduire en la langue du pays. Et parceque là il appeloit le czar Ulustrissinws , à l'imitation du roi , les commissaires s'en choquèrent si fort qu'ils en firent une invective où il y avoit beaucoup plus de passion que de raison. En un mot, ils requirent tout à bon que Son Excellence donnât désormais le titre de sérénissime au czar, comme elle faisoit au roi son maître , et qu'elle en donnât avis au roi, afin que, quand il lui plairoit d'écrire à leur grand seigneur, il en usât de même. Enfin, pour faire voir la justice de leur plainte , ils déclarèrent que tous les autres princes chrétiens le qualifioient sérénissime , selon son mérite , et entre autres l'empereur d'Allemagne : en témoignage de quoi ils avoient déjà fait voir dans la dernière conférence une des lettres de Sa Majesté Impériale s'adres-

sant au czar. Voilà quelle fut l'occasion et la manière de leur invective à cause d'illustrissimus , dont ils firent une grande affaire d'Etat, comme s'il ne s'agissoit d'autre chose parmi eux que de chercher querelle.

Le 29 février, trois jours après que cette réponse fut donnée à monsieur l'ambassadeur, il répondit amplement et solidement à chaque point dans une autre conférence , oii il donna aussi sa réplique par écrit. Et premièrement, voici de quelle manière il insiste sur la réparation promise : « J'ai peine (dit-iP à comprendre, puisque ' Sa Majesté czarienne peut à son absence , par le bon ordre de ses généraux , faire lever promptement de grandes et triomphantes armées, dans ses pays mém.e les plus reculés , pour surprendre un ennemi, qu'après être venu si lentement de Vologda et après avoir logé trois jours entiers si près de la ville capitale , ceux qui sont continuellement à la cour, où ils voient tous les jours le plus bel ordre qui soit, ne pussent dans un jour entier se mettre en état de recevoir l'ambassadeur d'un ami. D'ailleurs, je trouve fort étrange que les postes de Sa Majesté czarienne, qui courent tous les jours par ses ordres à travers un si grand pays, et qui ne voudroient pas même, au milieu de la

I . Son Excellence commence ici de se servir de ce titre : car, comme il fit dessein, après l'invective des commissaires à l'occasion dUUustrissimus, de donner le titre de sérénissime au czar, ainsi il résolut de ne l'appeler désormais que czar et Sa Majesté czarienne, comme il remarqua que le César faisoit dans sa lettre , selon la langue du pays ; si bien qu'il ne le qualifia plus empereur, comme il avoit fait jusque alors, selon la coutume d'Angleterre.

nuit, s'égarer d'un pas dans les plus vastes déserts de la Tartarie , eussent perdu leur chemin , en plein jour, à une lieue de. Moscou. Et je suis pourtant très assuré que Sa Majesté czarienne avoit résolu de me faire ce jour-là tout l'honneur qui , selon la coutume de sa cour, se doit au caractère que je porte delà part du roi mon maître. Tellement qu'il est vraisemblable que ce désordre n'arriva pas tout-à-fait par accident. Outre que ce même jour ceux qui furent envoyés au même lieu, pour un sujet fort incivil , à M. Hebdon, gentilhomme de la chambre de Sa Majesté et de mon train, trouvèrent fort bien le chemin de bon matin, au lieu que ceux qui furent envoyés pour ma réception s'égarèrent jusqu'au soir. C'est pourquoi, puisque tant d'étrangers qui demeurent en cette ville furent témoins d'une si grande indignité, et qu'ils en ont discouru et même en discourront encore selon leurs sentiments, ici et ailleurs , au désavantage du roi mon maître et même de Sa Majesté czarienne, hormis que sa prudence ne paroisse en sa justice , j'ai demandé qu'on me satisfît là-dessus. Mais, au lieu de cela, l'on me dit que je tardai moi-même fort longtemps, le lendemain, après qu'on m'eut envoyé plusieurs couriers. A quoi je réponds que, si l'on m'envoya ce jour-là plusieurs courriers , ils s'égarèrent, comme les autres avoient fait le jour précédent. Et de fait , il étoit plus malaisé de me trouver là , parcequ'il semble que plus on est près de Moscou, moins on en sache le chemin. Il est vrai que je reçus ce jour-là un message , à une heure après midi , par une personne très considérable, le diack du cabinet de Sa Majesté cza-

DE TROIS Ambassades. 125

rienne; mais, aussitôt que nous eûmes parlé ensemble et qu'il m'eut promis toute sorte de satisfaction (ce qu'il ne devoit point faire, si, comme l'on prétend, je faisois mal de la demander, au lieu que , la chose étant une fois promise , on est obligé de la mettre en effet) , je fus prêt à partir dans un quart d'heure, bien que ce ne fût pas encore tout à fait|deux heures, selon le compte d'Angleterre, et qu'il n'y eût que deux verstes' de chemin à faire jusqu'à Moscou. Il est vrai qu'en faisant réflexion sur le jour précédent, je prévis ce qui arriva, que, pour être plus près de Moscou , je n'y entrerois p^s pour cela de meilleure heure. Cependant, quoique j'eusse bien souhaité d'y entrer de jour, comme il étoit convenable , et que peut-être j'en fusse venu à bout le troisième jour, je ne laissai pas pourtant, puisque c'étoit le bon plaisir de Sa Majesté czarienne , de me servir de la nuit, à tout hasard. Et ce que j'aperçus (avant qu'il fût nuit) de l'honneur que Sa Majesté me fit, outre ces sincères témoignages d'amitié que j'avois à lui donner de la part du roi mon maître, me fit prendre cette obscurité pour splendeur et me fit préférer cette belle nuit qui m'amena si près de Sa Majesté czarienne à ce beau jour qui m'avoit privé de cet avantage. Mais on me dit que je ne devois pas demander en ce village d'être satisfait pour ce retardement. Je réponds, après avoir premièrement protesté, que je n'ai rien dit ci-dessus à mon égard touchant le second jour de mon entrée ; que, par un pur désir

I. Quatre verstes de Moscovie font environ trois milles d'Angleterre ou une lieue commune de France.

que j'ai de conserver, par tous les moyens honorables, la bonne opinion de Sa Majesté czarienne, comme étant un si grand prince et ami de Sa Majesté royale, et dans les bonnes grâces de qui j'espère de pouvoir pénétrer avant mon départ , à moins que d'autres personnes n'y apportent quelque obstacle fatal ; je réponds, dis-je, qu'il n'y a que le roi mon maître qui sache ce que je devrois avoir fait; c'est pourquoi je requiers que l'on ne parle plus en ces termes à l'avenir. Cependant, il faut que j'avoue, si l'on ne me donne aucune réparation, que j'ai fait véritablement ce que je ne devois point f^ire, lorsque, sur la promesse d'une personne si éminente qu'est le diack du cabinet de Sa Majesté czarienne, je me suis laissé persuader à faire mon entrée, et que, sous les belles espérances que m'en ont donné messieurs les commissaires , sur l'honneur de qui je me suis entièrement reposé , j'ai bien voulu passer de cette plainte aux autres affaires que Sa Majesté m'a commises. Or je puis bien dire qu'en effet je n'ai point encore reçu de satisfaction , puisque tout ce que l'on m'allègue à ce sujet , c'est qu'en ma réception on m'a fait de grands honneurs ; ce qui n'est rien si , pour ne m'avoir pas reçu le jour précédent, on m'a fait un grand déshonneur : car les actions de Sa Majesté czarienne sont toutes réglées sur un même modèle, et il n'est pas possible qu'un prince si généreux manque tellement de courtoisie que, pour donner de l'éclat à celle-là , il ait été contraint le jour devant de me faire un si grand mépris. Enfin, puisque messieurs les commissaires se contentent de dire simplement que l'on a châtié ceux qui ont

DE TROIS Ambassades. 127

été la cause de ce désordre, j'en appelle à euxmêmes, et je voudrois bien savoir, en cas qu'ils eussent à répondre d'une affaire de cette nature, s'ils se contenteroient d'une excuse si légère et si superficielle, s'ils croiroient que Sa Majesté czarienne en fût satisfaite et que ce fût une décharge suffisante pour eux-mêmes. C'est pourquoi j'insiste sur ma demande, comme elle est contenue dans mon premier papier du i ^ de février. »

Pour ce qui est des objections de messieurs les commissaires touchant les marchands et leurs anciens privilèges. Son Excellence les réfuta toutes par ordre, de cette manière :

<( Premièrement, dit-il, pour ce qui regarde le bannissement des marchands anglois hors des terres de la Moscovie , et tout ce qui s'est passé sur ce sujet en public ou en particulier, le Roi mon maître en est suffisamment informé, et, selon la bonne opinion qu'il a de Sa Majesté czarienne, l'a toujours pris en bonne part. C'est aussi suivant ces sentiments que j'en ai toujours fait mention tant au conseil privé du roi maître qu'ici publiquement, à l'avantage de Sa Majesté czarienne. Néanmoins il est très certain que, bien que toute la nation angloise ait été enveloppée dans le malheur de la dernière rébellion, cependant la meilleure partie l'a souffert innocemment , que la plupart des Anglois qui étoient ici portèrent le deuil en détestation d'un si horrible parricide , et qu'ils avoient des certificats signés de la propre main et scellés du sceau de monsieur Culpeper, que Sa Majesté mon maître envoya dans cette cour en qualité d'ambassadeur, par où ils étoient déclarés fidèles sujets du roi : ce qu'ils firent pa-

roître , entre autres , par le soin qu'ils eurent de fournir des sommes d'argent considérables qu'ils mirent entre les mains de monsieur Culpeper pour le service de Sa Majesté. Cependant il faut avouer que Sa Majesté czarienne fit une action généreuse lorsque, dans le mauvais soupçon qu'elle conçut des marchands anglois, elle les bannit de ses terres, se saisit de leurs maisons et des obligations qu'ils avoient contre ses sujets. Et sans doute le roi mon maître ne sauroit assez reconnoître une action si obligeante, surtout si cela se fit à la requête de son père , d'heureuse mémoire, par le moyen de Luc Nightingale, comme les boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne le rapportent dans leur réponse.

0 Mais il est certain que ce Luc Nightingale n'avoit point apporté de lettres privées de Sa Majesté, car la lettre qu'il avoit étoit ouverte ou sans cachet. Elle ne venoit pas non plus de Sa Majesté, comme il sera fort aisé de faire voir quand il plaira aux principaux boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne de montrer celle dont il fait mention; ce que je demande au nom du roi mon maître. Et, bien loin que ce Nightingale fût si assidu auprès de Sa Majesté royale, comme il est rapporté dans l'écrit des principaux boyards et conseillers , il n'étoit pas seulement connu d'elle, et Sa Majesté n'ouit jamais parler de cet homme que lorsque le bruit des crimes qu'il avoit commis ici parvint à ses oreilles : car il n'étoit qu'un marchand ruiné, un parjure et un infâme imposteur. Ce qui paroîtra plus clairement s'il plaît aux principaux boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne de se ressouvenir

DE TROIS Ambassades. 129

que Sadite Majesté dans une lettre datée de l'onzième de juillet 7155', s'adressant au père de Sa Majesté royale, fit le même rapport que font maintenant les principaux boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne touchant ce Luc Nightingale, et de la confronter avec celle que je leur offre maintenant , tirée (par ordre du roi) du bureau des secrétaires d'Etat, et étant une copie de la réponse que son père d'heureuse mémoire faisoit à cette lettre là, et que sa mort précipitée ne lui donna pas le temps d'envoyer, u Votre Majesté impériale, dit-il, nous ayant fait savoir qu'un certain Luc Nightingale a pris la hardiesse de traiter à notre nom avec Votre Majesté impériale et vous a présenté un écrit, nous espérons que, cet écrit étant faux et tournant à notre déshonneur. Votre Majesté impériale nous en fera tenir une copie, afin que, quand cet imposteur reviendra sur nos terres , nous puissions le mettre entre les mains de la justice , comme étant coupable de lèze-majesté en abusant de notre nom, en traitant d'affaires d'Etat sans notre commission royale, et en proposant des choses contraires à notre intention. 1648. )> Cette lettre fait bien voir quelle étoit la commission de Nightingale ; c'est pourquoi, bien qu'il soit mort, et qu'ainsi il ait évité la justice du roi mon maître, je demande au nom de Sa Majesté que cette lettre de Nightin-

1. Selon notre époque, c'étoit l'an 1647, au lieu que les Russiens comptent depuis la création du monde, depuis laquelle jusqu'à la naissance du Christ ils comptent, selon les Grecs, j^oS ans, à quoi si l'on ajoute 1647 ans depuis la naissance du Christ, cela fait justement le nombre de 7155 ans.

gale me soit délivrée, et que je puisse savoir avec quels boyards il traita de cette matière , soit de bouche ou par écrit, afin que j'en puisse donner une claire information à Sa Majesté royale. Et quoique ce que je viens de dire suffise pour faire voir que tout ce que Nightingale a pu dire sur ce sujet est très faux et ne mérite plus d'avoir lieu parmi des gens d'honneur et de jugement, néanmoins je ne saurois cacher ce que les principaux boyards ajoutent à son occasion touchant M. le chevalier Hebdon : car je ne puis pas comprendre à quel dessein on l'a mentionné dans ce lieu, puisqu'il avoit quitté le service de Cartwrite dix ans auparavant, et que ce fut lui qui fit ramener Nightingale de Novogorod et le fit arrêter ici quelque temps, jusqu'à ce qu'il s'en alla aussi secrètement qu'il étoit venu ; et comme il n'osoit pas retourner dans sa patrie de peur du feu roi d'heureuse mémoire ou du roi mon maître , il mourut quelque temps après, d'une mort infâme, à Riga. Au reste, il faut avouer que les principaux boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne en agirent prudemment lorsque, voulant me faire passer cette affaire pour une chose effective et indubitable, ils firent difficulté de recevoir dans notre conférence ledit chevalier Hebdon, nonosbstant que je le requisse avec beaucoup d'instance selon le désir du roi mon maître, et qu'en ce même temps là il y eut des étrangers tout le long de la conférence pour épier les discours que je tenois touchant les affaires de Sa Majesté royale. Et de fait, les principaux boyards sa voient bien que monsieur Hebdon pourroit leur rendre un compte parfait de toutes les impostures de

Nightingale, et en deux minutes de temps leur découvrir la nudité de tout ce faux bruit, qui, faute d'audience, tout ce temps ici a passé pour une vérité incontestable. Pour ce qui est de Cartwrite, s'il est vrai que, pour se venger du mauvais traitement qu'il avoit reçu de quelques uns des officiers de feu Sa Majesté czarienne de glorieuse mémoire, il a cherché quelque réparation ailleurs à l'insu ou contre l'intention de Sa Majesté royale d'heureuse mémoire, je n'ai rien à dire maintenant en sa faveur.

« Mais après cela on allègue diverses fraudes dont on noircit les marchands anglois au regard de leur commerce. C'est ce qui me surprend fort et qui semble donner à connoître (ce que je ne saurois pourtant me persuader) que ce ne fut pas tant par un principe généreux que Sa Majesté czarienne cassa leurs privilèges que par d'autres raisons particulières ; ce qui est si contraire au sentiment qu'en a toujours eu le roi mon maître , et que Sa Majesté czarienne ellemême lui a inspiré par diverses lettres, que je ne puis de moins que de couper court là-dessus. Cependant il faut que je dise quelque chose en faveur des marchands, après avoir averti les principaux boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne que leurs allégations auroient eu beaucoup plus de poids s'ils eussent nommé

Quelques particuliers coupables de ces fraudes ont ils accusent les marchands en général , comme premièrement de n'avoir pas fourni selon leur devoir le magasin de Sa Majesté czarienne. Il est certain que les marchands n'ont jamais manqué, jusqu'au temps qu'on leur ôta

leurs privilèges, de fournir ledit magasin de drap, étain , plomb et toutes autres marchandises et manufactures que l'Angleterre produit ; et cela à beaucoup meilleur marché que les Flamans ou Hambourgeois ne pouvoient donner les leurs , quand elles égaloient en bonté celles des Anglois. D'ailleurs la compagnie angloise affirme que leurs serviteurs et facteurs se sont souvent offerts de faire porter des marchandises au magasin pour le même prix qu'elles coûtoient en Angleterre , sans qu'on voulût les accepter ; et que quand on les acceptoit , les facteurs ne pouvoient presque jamais retirer leur argent, à moins qu'avec de grands présens ils ne fissent la cour aux officiers, et que même il yen a eu plusieurs qui n'ont jamais rien reçu. Tellement que, bien loin que les marchands anglois se soient rendus coupables de n'avoir pas voulu fournir le magasin de Sa Majesté czarienne , ils ont beaucoup perdu pour n'avoir pas été payés des marchandises dont ils l'ont fourni. Pour ce qui est d'avoir fait trafic de tabac, il y a fort peu d'apparence ,. puisque la compagnie avoit établi cet ordre , à l'observation duquel chaque membre étoit obligé par serment, qu'en cas qu'il se trouvât quelqu'un d'eux qui eût du tabac , on s'en saisiroit d'abord pour le brûler publiquement en la présence des sujets de Sa Majesté czarienne , de quoi l'on pourroit produire divers exemples. Mais les principaux boyards se contentent de dire la chose sans la prouver, et n'allèguent pas seulement un i| exemple d'aucun membre de la compagnie franche qui ait été coupable de ce qu'ils imputent au corps en général. On les accuse aussi d'avoir

DE TROIS Ambassades. 135

acheté des marchandises des autres nations étrangères à dessein de les exempter d'impôts comme les leurs propres ; mais , bien loin de cela , les marchands ont fait de temps en temps entre eux des ordres si exacts pour prévenir cette tromperie que , si quelqu'un d'eux s'en trouvoit coupable, on l'abandonnoit à la justice de Sa Majesté czarienne , sans aucune protection soit de l'agent ou de la compagnie. Il n'y a pas même fort long-temps que la compagnie prit un si grand soin qu'il ne se fit point d'abus à cet égard, que pour cet effet elle fit défense expresse qu'aucun de ses membres n'eût quel traffic que ce fût avec les Hollandois, Hambourgeois ou autres étrangers, ni à Archangel , ni en aucun aucun autre lieu dépendant des terres de Sa Majesté czarienne.

(( Après ces accusations sans preuves, l'on allègue une requête des goses ou facteurs de Sa Majesté czarienne et de tous les autres marchands de Moscovie en général contre les marchands anglois. Pour moi, je ne doute pas que les goses, n'étant qu'un petit nombre de personnes, n'eussent bien voulu s'attirer tout le commerce entre leurs mains, quoiqu'au préjudice de tous les autres sujets de Sa Majesté czarienne en général ; mais de dire que tous les marchands et gens de métier de Russie , qui tirent de grands avantages du traffic qu'ils font avec les Anglois, se soient ainsi opposés à eux par une requête en commun, il y a fort peu d'apparence.

<f Enfin, l'on objecte que les marchands qui furent les premiers nommés pour les privilèges sont morts. Mais je pense que les prédécesseurs

du czar et je suis bien assuré que les rois d'Angleterre n'ont jamais entendu que ces immunités ne fussent données qu'à des personnes individues ou particulières, de la mort de qui la cessation des privilèges dépendît : car, si cela étoit, à quoi bon auroit-on toujours compris ces privilèges dans les traités faits entre les deux couronnes par leurs ambassadeurs ? Il faut donc nécessairement conclure que les privilèges ne furent pas seulement donnés aux marchands les premiers nommés, mais aussi à ceux qui leur succèderoient dans le commerce, c'est-à-dire, en un mot , que les privilèges étoient un don fait à la nation.

(c Au reste il n'est pas nécessaire que je m'arrête davantage à éplucher tous ces prétextes, puisque cela pourra aisément se faire en d'autres conférences, à moins que la réponse inopinée que j'ai reçue des principaux boyards et conseillers ne m'oblige à ne parler plus d'affaires. Je me contenterai de dire rondement (et j'espère que les principaux boyards en agiront de même de leur côté) que, si les privilèges ont été enlevés à cause de la dernière rébellion et des impostures de Luc Nightingale , comme on l'a donné à entendre au roi mon maître , ces impostures étant maintenant découvertes et la rébellion éteinte et pardonnée, outre que Sa Majesté royale demande par mon moyen que lesdits privilèges soient rétablis comme auparavant , il est temps pour Sa Majesté czarienne de redoubler maintenant l'obligation que le roi mon maître lui a. Que si ces autres prétextes sont les seuls motifs pourquoi on les cassa, ou s'ils ne le sont qu'en partie , Sa

DE TROIS Ambassades. 135

Majesté royale est prête à faire par mon moyen que ces bons ordres que l'on avoit faits autrefois pour prévenir de semblables fraudes soient rétablis dans leur première vigueur, et qu'il y ait de si bonnes précautions et règles pour l'avenir que l'intérêt de Sa Majesté czarienne et de ses sujets soit toujours conservé dans son entier. C'est pourquoi le roi mon maître désire qu'avant toutes choses les privilèges soient remis dans leur force ; non pas qu'il en revienne aucun avantage ou profit à Sa Majesté royale , qui ne feroit pas difficulté de tirer tous les ans à la santé de Sa Majesté czarienne, son cher et bien-aimé frère , autant de poudre que ce à quoi peut monter la valeur de ces privilèges. Ce n'est pas non plus que les marchands ses sujets se soient si fort enrichis par ce moyen , comme on veut le faire accroire ; car, par leur noble façon de vivre dans ce pays, ils ont plutôt tâché de gagner et de conserver l'amitié des habitans que de s'acquérir des richesses. Que si même ils s'étoient enrichis, devroient-ils pour cela être sujets à Tenvie et aux reproches de ceux chez qui ils ont attiré les richesses de l'Europe et qui pendant cent années ont reçu de si grands avantages du commerce des .^nglois ? Ce n'est pas non plus que Sa Majesté demande ces privilèges comme une récompense de tant de preuves d'amitié que cette couronne a reçues de celle d'Angleterre en diverses occasions, Sa Majeté aimant beaucoup mieux multiplier toutes ces obligations que d'en diminuer le prix par des reproches. Mais, pour vous dire la vérité en toute rondeur, Sa Majesté considère ces privilèges comme l'ancien fondement

de cette heureuse amitié qui a continué si longtemps de père en fils. Et comme on prise un gage d'amitié, pour petit qu'il soit, plus qu^on ne feroit des perles et des diamans, ainsi Sa Majesté se tiendroit bien malheureuse si elle se voyoit frustrée des privilèges, ce précieux gage d'amitié que ses prédécesseurs ont gardé si heureusement. Mais d'autant plus elle en seroit étonnée si cela lui arrivoit après ces belles assurances qu'elle a reçues de Sa Majesté czarienne en deux diverses lettres, dont la première, datée du 28 de juillet 1661 , parloit en ces termes sur le sujet dont il s'agit : « Votre Majesté nous ayant écrit touchant quelques autres affaires, à l'occasion desquelles vous avez fait dessein d'envoyer à notre Majesté czarienne les marchands vos sujets avec un ambassadeur qui nous déclarera plus amplement l'affection que Votre Majesté notre cher frère porte à Notre Majesté czarienne, nous répondons que , quand votre ambassadeur sera arrivé et qu'il nous aura déclaré sa commission , il nous trouvera tout prêt à vous accorder tout ce qu'il nous sera possible et à commander qu'on exécute nos ordres en votre faveur selon la sincère affection que nous avons pour Votre Majesté notre bien-aimé frère.» L'autre lettre, qui étoit datée du 2^ de juillet 1662, étoit conçue en ces termes : « Notre Majesté czarienne, faisant réflexion sur le florissant état de notre empire et sur la sincère amitié que notre auguste père de glorieuse mémoire Michel Fédérovitz , empereur et grand duc de toute la Russie, et Charles premier, votre auguste père, de glorieuse mémoire, ont eue l'un pour l'autre et ont conservée

DE TROIS Ambassades. 137

inviolablement, et considérant d'ailleurs les avantages que leur correspondance apportoit à leurs peuples, souhaite avec passion que cette amitié ne soit pas seulement continuée, mais aussi qu'elle soit rendue plus intime, plus ferme et vraiment fraternelle, et qu'elle soit soigneusement cultivée par un fréquent commerce. Pour ce qui est de notre part , nous , le grand seigneur, serons toujours prêt à répondre autant qu'il nous sera possible au désir de Votre Majesté notre cher frère. » Ces lettres sont si pleines de tendresse et d'affection et répondent si à propos au désir du roi mon maître, qu'il n'y a personne qui à la vue de ces expressions n'ait conclu que j'obtiendrois les privilèges à ma première requête. Autrement, à quoi serviroient toutes ces belles promesses et ces expressions obligeantes, où Sa Majesté czarienne s'engage manifestement à entretenir cette heureuse correspondance qui est entre les deux couronnes, et comment cela se peut-il faire sans les privilèges qui en sont le fondement ? C'est pourquoi le roi mon maître est d'avis qu'il vaudroit mieux pour l'honneur de Sa Majesté czarienne qu'elle les rétablît d'abord franchement et sans aucun scrupule : car Sa Majesté mon maître seroit bien aise d'être par ce moyen plus obligée à Sa Majesté czarienne, afin qu'elle eût sujet de lui témoigner sa reconnoissance à quel prix que ce fût. Mais il semble que cette demande paroît excessive et déraisonnable aux principaux boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne, et qu'ils craignent qu'on ne les prît pour de mauvais conseillers en cas qu'ils fussent d'avis de l'accorder, bien qu'au fond ce

ne soit que peu de chose. Toutefois, s'il leur plaît de considérer l'exemple que je leur vais mettre maintenant devant les yeux, en attendant qu'ils me fournissent l'occasion de leur proposer d''autres choses pour l'intérêt de Sa Majesté czarienne , je ne doute point que cela les prépare à changer de sentiment. C'est qu'il y a quelques cent ans que l'Angleterre (qui a toujours été si puissante sur mer en vaisseaux de guerre) étoit néanmoins obligée pour une partie de leur traffic aux villes anséatiques , qui faisoient venir dans leurs vaisseaux marchands toutes sortes de marchandises aux Anglois. De là vient que les rois d'Angleterre ont accordé à ces villes là de grandes immunités, outre une maison publique et toute sorte d'accommodement; et, quoiqu'il se soit passé plusieurs siècles depuis l'établissement de ces immunités , et que le commerce ait bien changé de face depuis ce temps-là , les Anglois s'en étant rendus les maîtres il y a long-temps , néanmoins les prédécesseurs du roi mon maître ont toujours fait conscience de conserver ces privilèges aux villes anséatiques, et lui-même les a confirmés depuis son rétablissement: car j'étois à son conseil quand on les fit renouveler. En effet , c'est affaire aux marchands de calculer et de subdiviser leurs comptes à la rigueur ; mais c'est aux princes à faire des obligations perpétuelles : ils s'enrichissent plus en donnant que les autres en recevant , et quelquefois il vaut mieux avoir obligé un autre prince généreux et reconnoissant que d'avoir amassé de grands trésors. Or il ne faut pas douter que le roi mon maître, à la parole de qui ses sujets ont déjà recouvré et

DE TROIS Ambassades. 1^9

augmenté tous leurs privilèges ailleurs, ne prenne en mauvaise part le procédé de Sa Majesté czarienne , si elle seule, qui est le plus ancien et le plus constant de ses amis et alliés, venoit à leur refuser ceux dont ils ont joui si long-temps dans ses terres. Et il le prendra sans doute d'autant plus à cœur, voyant que les autres nations jouissent des privilèges qu'ils ont, qu'ainsi leur traffic égale à peu près celui des Anglois. Que si les Anglois, et principalement leurs princes, sont d'ordinaire les plus francs et les plus fidèles pour rendre un bienfait reçu, aussi par la même raison ne sont-ils pas moins sensibles à un refus, surtout quand il semble choquer leur réputation. Enfin je dirai seulement ceci pour conclusion: que , si l'on n'entend pas mieux l'intention du roi mon maître , on n'avoit pas besoin de faire un refus si périphrase, et que, si Ton a fait dessein de m'accorder sa demande, cela ressent un peu trop le second jour de mon entrée C'est pourquoi je requiers que l'on me donne au plus tôt une réponse positive et définitive , afin que, suivant les ordres du roi mon maître, je me dispose à partir dans peu de temps. »

Au reste, pour ce qui est du titre de Très Illustre , dont messieurs les commissaires s'étoient plaints avec fort peu de raison , voici comment monsieur l'ambassadeur s'expliqua là-dessus :

«Je réplique, dit-il , premièrement, que les principaux boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne sont mal fondés dans leurs plainte , puisque je n'ai point envoyé la harangue dont il est question au bureau des ambassades, mais qu'à la requête du conseiller Ivan Offonassevitz Pron-

chissof, je l'ai remise entre ses mains, n'étant pas un papier d'Etat ni écrit en la langue angloise, en laquelle je traite de mes affaires, ni signé de ma main , ni translaté en moscovite par mon interprète, mais seulement comme une pièce curieuse, qui m'a été rendue et dont je suis maintenant rentré en possession. Néanmoins, pour faire voir la signification et la force des mots d'illusîrissinms et serenissimus , afm d'éclaircir cette affaire (puisqu'il nous faut ici tomber des affaires d'Etatsur des chicanes de grammaire), je dis que le mot serenus ne signifie proprement que calme; et, bien que depuis peu l'on s'en soit servi pour les titres des grands princes, eu égard à cette aimable sérénité et cette majestueuse gravité avec laquelle ils paroissent ordinairement , et à la contenance modeste et respectueuse de ceux qui les environnent (de quoi je vis un illustre exemple lorsque je fus en la présence de Sa Majesté czarienne) , toutefois l'on s'en sert plus proprement pour exprimer la sérénité du temps ou de la saison. Ainsi la nuit se dit également en latin serena , même par les meilleurs auteurs, comme Ciceron, in Arato, 12, et Lucretius, 1. I, 29; au lieu qu'i7/u5f m signifie proprement, selon son étymologie, ce qui est tout luisant , glorieux et resplendissant , tant par dehors que par dedans, et cela par une lumière primitive et originelle: car, puisque le soleil est sans doute la première source de lumière, et que les poètes se servent d'expressions beaucoup plus relevées que ceux qui écrivent la prose, n'est-ce pas dans ce sens qu'Ovide dit de Phébus parlant à Phaéthon, au 2 des Métam, :

DE TROIS Ambassades. 141

Qui y îerque quaîerque

Concutiens illustre capuî?

Et les orateurs latins , comme Pline, ép. 139, quand ilsvouloient dire la chose la plus relevée qui se pût dire sur aucun sujet, s'exprimoient ainsi : Nihil illustrius dicere possum. D'ici je laisse à juger aux principaux boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne quelle diminution d'honneur il y a pour Sa Majesté quand j'attribue S^rf/iw^/nius au roi mon maître et Illusîrissimus à elle, qua nihil dici potest illustrius. Mais , comme ceci étoit du temps que la langue latine étoit dans sa pureté, lorsque l'on ne se servoit jamais du mot serenus pour le titre d'aucune personne, j'en parlerai en toute sincérité , parceque la pureté de cette langue très éloquente n'est pas fort bien connue en cette nation', ce qui a causé ces bévues. Je dis donc qu'en effet , du temps que la langue latine commencoit à être sur son déclin , et que l'on avoit de la peine à trouver assez de mots propres pour suppléer à la moderne ambition des titres, Serenissimus , et même plusieurs autres mots, sont venus en usage tant pour les petits que pour les grands princes. De là vient qu'on dit : Screnissima respublica Veneta, Serenitateselectori£, Serenitatesregid; comme le motCelsitudo ou d'Altesse s'attribue à un duc , à un prince, à un roi, à un empereur,

I. La raison en est parceque ce peuple vit dans un tel état d'ignorance que l'on n'y apprend qu'à lire et à écrire leur langue; tellement qu'à moins qu'il n'y en ait quelques uns dans la cour qui entendent le latin, comme faisoitce Golozof dont nous avons parlé ci-devant, à peine s'en trouve-t-il ailleurs qui l'entendent. [Note de l'auteur. )

de même en est-il d^Illustris. Mais, quand même le commun usage auroit donné l'avantage à Serenus depuis le temps de la plus pure antiquité, si toutefois Illusîris est ajouté dans le transcendant degré au titre d^ Empereur, qui est la plus haute qualité dont un prince soit capable , cela revient à la même chose. De sorte que d'interpréter Illusîrissimiis dans un sens diminutif, c'est trouver un positif dans un superlatif et chercher des ténèbres dans la plus brillante lumière. El je souhaiterois que les principaux boyards et conseillers, puisqu'il leur a plu de faire mention du titre que l'Empereur a donné à Sa Majesté czarienne, m'éclaircissent en ceci , à savoir si quelque empereur a écrit autrefois à cette cour en haut allemand , et s'il a donné à Sa Majesté czarienne le titre Durchleuchtighste, qui signifie Très-Illustre, et que l'empereur (si je ne me trompe) s'est réservé pour soi-même. Mais, pour couper court, le roi s'est servi d'Illusîrissimus en la lettre qu'il a envoyée à Sa Majesté czarienne, non pas pour imiter les autres (quoi qu'en la lettre hollandoise du seizième de juin 1663, laquelle s'adressoit à Sa Majesté czarienne, je trouve Doorluchtighsîe, qui veut dire Illusîrissimus, comme j'ai déjà remarqué), mais, selon la coutume de sa cour, en mettant devant Très-Haut , Très-Puissant , et en ajoutant après cela Grand Seigneur Empereur, qui est un plus haut titre qu'aucun prince dans le monde donne à Sa Majesté czarienne, et un aussi haut titre d'honneur qui puisse être attribué à aucune chose après la Divinité : car le roi mon maître , qui possède des seigneuries aussi considérables, et par un droit aussi juste et aussi indépendant qu'aucun prince.

Page 1