‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 19 sur 31 · I . Le fait est authentique · texte numérisé non relu

I . Le fait est authentique

sèrent que Sa Majesté czarienne s'offroit d'accorder les privilèges à dix marchands anglois , tels qu'il plairoit à Sa Majesté ro)rale de nommer, après que la paix seroit faite avec Jean Casimir, roi de Pologne , et le cham de Crimée.

Touchant la troisième partie de la réponse, ils dirent qu'elle étoit toute pleine d'expressions choquantes ; et, pour preuve de cela, ils ne surent alléguer que celle-ci où il est dit au commencement que les principaux boyards et conseillers ne sont pas bien fondés dans leur plainte. Et parcequ'étant en conférence avec eux , il les avoit appelés (à ce qu'ils disent) très éminents , sages et puissants boyards, de là ils ils conclurent , en faisant sans doute réflexion sur monsieur l'ambassadeur, que celui qui loue de bouche et diffame à tort par écrit n'est pas propre pour jeter des fondemens.

Au reste , pour ce qui regarde le titre de Défenseur de la foi , les commissaires ne daignèrent pas répondre un seul mot là-dessus.

Le 22 de mars monsieur l'ambassadeur eut une autre conférence, où il répliqua à tous ces points par écrit. Et pour ce qui est de leur première plainte , il leur dit qu'on l'avoit mal entendu et qu'il étoit fort surpris que les principaux boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne prissent en mauvaise part ce qu'il n'avoit dit qu'à l'honneur de tous ceux qui le méritoient. Touchant l'autre point, il leur dit qu'il semble qu'ils prétendent plutôt de le censurer en qualité de juges assis sur des tribunaux que de traiter avec lui comme des conseillers de Sa Majesté czarienne ; ou bien que peut-être , pour s'être trop

hâtés de lui répondre (ce qu'il dit par raillerie , car ils avoient tardé près de trois semaines), ils avoient oublié de modérer un peu la rigueur de leur expression.

Pour ce qui est de cet indigne reproche de l'assistance que le czar avoit faite au roi , monsieur l'ambassadeur répondit qu'il en étoit arrivé comme dit le plus sage de tous les princes : « Jette ton pain sur les eaux , et long-temps après tu le retrouveras » ; mais qu'au reste il n'y a que notre Sauveur qui ait pu multiplier les cinq pains. Cependant il veut bien que les commissaires sachent que, comme on gâte une cédule en la maniant trop, ainsi en est-il des obligations ou faveurs quand on les répète trop souvent. Et comme il leur avoit plu de dire que le roi ne donnoit aucune assistance à leur grand seigneur, comme avoit fait le père de Sa Majesté czarienne, Son Excellence, remarquant par cette expression et plusieurs autres qu'ils sembloient peser les généreux bienfaits des princes à la balance , leur demanda s'ils trouveroient honnête qu'il leur dît que le père de Sa Majesté royale prêta au père de Sa Majesté czarienne, outre un grand nombre de gens de guerre une fois, quarante mille rixdallers une autre fois , et qu'à la seule parole de monsieur le chevalier Hebdon de la part de Sa présente Majesté czarienne , le roi régnant permit que l'on fît une levée de trois mille hommes tant de cavalerie que d'infanterie pour le service de Sadite Majesté. D'où Son Excellence prit occasion de dire que , si on les avoit employés, ils auroient peut être rendu aussi bon service que du pain ou de l'argent , et que , si la

chose ne se fit pas, ce ne fut pas la faute de Sa Majesté royale; tellement qu'à ce compte les obligations étoient égales de chaque côté. Enfm monsieur l'ambassadeur répondit à leur proposition touchant le commerce qu'il rendoit grâces à Sa Majesté czarienne pour sa bonne intention , mais qu'il ne pouvoit pas s'accordera ces conditions, parcequ'il n'avoit ordre du roi que pour recouvrer les anciens privilèges tels qu'ils étoient avant qu'ils fussent cassés.

Pour ce qui regarde les prétendues expressions choquantes de la dernière partie de la réponse, Son Excellence, voyant que les commissaires sembloient les avoir entièrement réduites à celle-ci , qu'ils n'étoient pas bien fondés , leur dit que ce n'est pas une expression si choquante qu'ils ne s'en puissent librement servir à son égard toutes les fois qu'ils en auroient le sujet , et qu'alors , bien loin de s'en fâcher, elle le prendroit toujours en bonne part. Ensuite, monsieur l'ambassadeur leur déclare que, s'il lesavoit appelés sages et éminents boyards, il ne se souvenoit pas de leur avoir donné (comme ils disent) le titre de puissans, et qu'il croyoit de ne l'avoir pas fait , de peur que cela n'approchât trop du titre très puissant, qui est un des propres titres de Sa Majesté czarienne. Cependant il leur dit qu'en cas que la coutume de la cour permit qu'on leur donnât ce titre, il le leur donneroit franchement , et qu'il n'épargneroit aucun terme de civilité, d'estime et d'affection qu'ils voudroient. De là il prend occasion de se plaindre de ce qu'ils avoient obliquement ajouté comme si dans ses écrits il les eût diffamés à tort ou sans vérité et qu'il ne fût pas propre pour jeter

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des foTidemens , en; quoi ils se donnoient toute la liberté qu'un homme peut prendre quand il est dans son pays, u Plût à Dieu (dit-il là-dessus) que vous , les principaux boyards et conseillers de Sa Majesté czarienne, eussiez été aussi bien disposés que moi à travailler si sincèrement et avec autant de zèle que j'ai fait pour le bien des deux couronnes : car, au lieu d'avoir perdu notre temps en de frivoles répliques de part et d'autre, nous aurions pu l'employer facilement à l'avantage commun des deux Etats. »

Outre cette réplique, monsieur l'ambassadeur, se disposante partir dans peu de temps, donna par écrit, dans un papier à part, quelques demandes en faveur des Anglois qui étoient dans les terres du czar>.à savoir : qu'on rendît compte aux marchands anglois de leurs maisons et des obligations ou cédules qu'ils avoient contre plusieurs Moscovites pendant les troubles d'Angleterre , et dont on s'étoit saisi par ordre du czar ; qu'on leur fit justice semblablement pour d'autres dettes qui leur étoient légitimement dues ; que tous ceux-là d'entre eux qui souhaiteroient de se retirer dans leur patrie pussent avoir librement leurs passeports pour passer la mer, et que tous les autres sujets d'Angleterre, de quelle condition que ce fût, pussent aussi avoir en tout temps la liberté de se retirer, après en avoir demandé la permission. En même temps Son Excellence donna une liste de ceux qui demandoient alors quelque justice ou faveur de cette nature.

Long-temps après ceci les commissaires répondirent, mais ce fut aussi mal à propos qu'auparavant : car ils ne firent autre chose dans cette

réponse que d'insulter lourdement contre Son Excellence et ruer contre l'aiguillon. Et comme il n'y eut ni réparation ni privilèges à obtenir, ainsi toutes ces dernières demandes furent rejetées et n'eurent pas meilleur succès que les précédentes. Il est vrai que l'on accorda la troisième de ces demandes; mais ce fut en vain, puisque la seconde , qui étoit nécessairement annexée , n'eut aucun succès.

Cependant monsieur l'ambassadeur, étant bien persuadé qu'il n'y avoit rien à faire avec messieurs les commissaires, trouva bon à tout hasard, avant que de mettre fm à sa négociation, de demander une audience privée de Sa Majesté czarienne; mais ce fut long-temps avant qu'il pût l'obtenir, et cependant les commissaires l'avertirent qu'en cas d'une telle audience il ne faudroit pas qu'il y parlât d'affaires. Sur cela, monsieur l'ambassadeur leur fit connoître que le propre but de ces audiences privées étoit afin que les princes pussent aussi s'informer plus particulièrement de tout ce qui se passoit et en ôter tous les obstacles. Après cette réflexion. Son Excellence eut enfin la liberté de parler d'affaires, et obtint cette audience le 22 d'avril dans la propre chambre du czar, depuis dix heures de nuit jusqu'à une heure de matin. Alors monsieur l'ambassadeur informa amplement Sa Majesté en quel état ses affaires étoient , répondit aux objections que les commissaires avoient faites contre les privilèges, et révéla le secret de l'affection du roi pour Sa Majesté czarienne ; ce qu'il fit dans la harangue qui suit , avec beaucoup d'éloquence et de jugement.

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« Sérénissime et Très-Puissant Czar,

ix semaines se sont écoulées depuis que Votre Majesté a commis le soin de mes affaires aux plus éminens de son *4r5^^o empire qui ont part à ses conseils , et , comme je me trouve de jour en jour plus éloigné de la fin où tendoit mon ambassade, je suis contraint de monter à la source, à l'imitation des voyageurs qui ne peuvent pas fendre les vagues d'une rivière et en surmonter la rapidité. Tout le pouvoir et toute la raison qui se rencontrent dans la vaste étendue de votre empire ne sont que les ruisseaux dont Votre Majesté czarienne est l'unique et la féconde source. Tous vos sujets sont obligés de reconnoître votre puissance et de soumettre leurs sentimens à vos volontés; et pour moi , qui ne reconnois ici que Tempire de la raison , je ne refuserai point d'abandonner le jugement de toute ma négociation à votre raison éclairée : car il me semble que la bonté divine, vous faisant l'objet de ses singulières et diverses faveurs, de même qu'autrefois le roi Salomon, outre les richesses dont elle vous a comblé et la gloire dont elle vous a couvert , vous a aussi donné la sagesse en partage, mais en un si haut degré que celle de vos augustes prédécesseurs étoit beaucoup au-dessous et qu'il y a lieu de croire qu'aucun de vos descendans n'y pourra jamais atteindre. C'est pourquoi j'ai recherché et j'ai obtenu aujourd'hui cette audience de Votre Majesté czarienne, et ma façon d'agir n'est pas si extraordinaire qu'elle ne puisse être autorisée par un exem-

f)Ie: car c'étoit ainsi que le czar Jean Basilovitz, e premier qui lia d'amitié les couronnes d'Angleterre et de Moscovie et qui accorda des privilèges aux marchands anglois, avoit de coutume de parler familièrement et d'agir lui seul avec les ambassadeurs d'Angleterre; et, malgré la résistance de quelques uns de son conseil, et même de son conseiller, il prit si bien ses mesures, ménagea si adroitement son dessein et l'établit si judicieusement , que, depuis ce temps-là jusques à celui auquel Votre Majesté czarienne a été ornée du sceptre, ou même jusqu'au temps présent , personne n'a pu détruire ou offenser les fondemens de l'amitié qui unit vos deux couronnes. Et je n'ai pas de peine à me persuader que je verrai mon ambassade couronnée d'un heureux succès avant que je m'éloigne des yeux de Votre Majesté czarienne, puisque je n'apporte pas moins de sincérité, de zèle et de circonspection à manier la même matière entre des princes qui se témoignent tant de bienveillance.

« Car, quoi que les plus puissans princes de l'Europe eussent prévenu Sa Majesté royale par des ambassades extraordinaires qui lui découvroient les feux de joie que son miraculeux rétablissement dans ses royaumes avoit allumés dans leurs cœurs, néanmoins, poussée par les mouvements de la particulière affection qu'elle vous porte, elle vous choisit entre tous les princes chrétiens et vous envoya la première une lettre, datée du 10 de mai 1661 . Là elle vous informoit de son surprenant retour dans ses états, et vous rendoit grâces de l'affection que vous lui aviez témoignée dans son adversité. Elle portoit

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aussi qu'encore que Votre Majesté czarienne n'eût point envoyé de lettres de créance à Sa Majesté pour autoriser la demande du chevalier Hebdon, toutefois la confiance qu'elle avoit en ce chevalier, et qu'elle croyoit que vous aviez pareillement, l'avoit obligée de lui accorder la permission de lever dans ses royaumes pour votre service trois mille hommes, partie cavalerie partie infanterie, sous des chefs qui eussent donné des preuves de leur fidélité et de leur valeur. Sa Majesté royale ajoutoit ensuite qu'elle feroit savoir à vos ennemis, par le moyen de ses ministres, la satisfaction qu'elle recevroit s'ils établissoient une honnête et ferme paix avec Votre Majesté czarienne, et que, si leur opiniâtreté s'opposoit au succès de cette entreprise, elle leur montreroit, et à tout l'univers, la part qu'elle prenoit à tout ce qui vous touche et le zèle qu'elle apportoit à soutenir vos intérêts. Dans cette lettre enfin elle célébroit votre générosité d'avoir refusé votre protection aux marchands anglois qui sembloient être complices de la dernière rébellion, vous prioit en même temps de les remettre dans leurs anciens privilèges, puisqu'ils étoient rentrés dans leur devoir, et de lui donner à connoître votre favorable résolution là-dessus. Et elle vous assuroit que, dès aussitôt qu'elle l'auroit su, elle vous enverroit un ambassadeur pour vous déclarer combien elle étoit sensible à votre bienveillance, et pour vous protester qu'elle embrasseroit toutes les occasions qui s'offriroient pour vous rendre la pareille. Votre Majesté, ayant reçu cette lettre, fit réponse au roi mon maître, le 28 de juillet 1 66 1 , qu'elle n'avoit rien plus à cœur que

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de voir revivre en Vos Majestés la même amitié qui avoit régné entre vos pères d'heureuse mémoire ; qu'elle n'oublieroit rien de son côté pour la conserver, et qu'elle étoit toute prête à souscrire à toutes les conditions possibles que l'ambassadeur de Sa Majesté royale lui proposeroit. Votre Majesté czarienne envoya par ses ambassadeurs extraordinaires une autre lettre, datée du 31 de juillet 1662, où elle déclaroit qu'ayant considéré le florissant état de son empire, la sincère et l'inviolable amitié que vos pères avoient eue ensemble et qu'ils avoient cultivée par un fréquent commerce, et les grands avantages qui étoient découlés de cette source dans les terres de l'un et de l'autre, elle souhaitoit ardemment que cette affection ne fût pas seulement continuée entre Votre Majesté czarienne et Sa Majesté royale, mais aussi qu'elle fût rendue plus étroite, plus ferme et véritablement fraternelle, qu'elle fût exercée par une fréquente communication, pour en conserver le lustre, et promettoit qu'elle embrasseroit avec promptitude et allégresse toutes les occasions pour seconder les désirs de Sa Majesté royale son très cher frère en tout ce qui dépendroit de son pouvoir. Sa Majesté, étant appuyée sur de si beaux témoignages d'amitié, m'a envoyé vers Votre Majesté czarienne pour lui déclarer en son nom et par son commandement, comme j'ai fait, que son amitié répondoit parfaitement à la vôtre; et je ne doute point que cette déclaration, que j'ai étalée à la vue de tout le monde, n'ait fait une vive impression dans votre mémoire. Votre Majesté czarienne a ensuite député des personnes d'une haute naissance et

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d'une expérience consommée pour démêler nos affaires. Je rends grâce de tout mon cœur à Voire Majesté de ce signalé bienfait, et plût à Dieu qu'ils eussent tous assez de zèle pour l'amitié des deux couronnes, et de promptitude à manier et à débattre les intérêts que vous avez commis à leur soin, en telle sorte que je fusse obligé à vous en témoigner aussi ma reconnoissance. Mais, comme dans la première conférence que j'eus avec eux je leur proposai le rétablissement des privilèges, ajoutant en même temps que, si cet article m'étoit accordé, j'avois ordre du roi mon maître de leur présenter d'autres choses pour récompenser Votre Majesté czarienne, ils m'ont fait une réponse si éloignée de mon attente que, si le ciel se fût écroulé aussi bien que les fenêtres de la chambre furent à ce récit jetées par terre avec un bruit effroyable, sa chute ne m'eût paru ni plus prodigieuse ni plus surprenante. On me refusa absolument les privilèges, et, pour colorer ce refus, ils allèguent premièrement la rébellion des Anglois contre leur prince ; ils mettent en avant que Sa Majesté royale de glorieuse mémoire demanda par un certain Luc de Nightingale que les privilèges fussent cassés. Ils colorent leurs discours de la mauvaise foi dont ils accusent les marchands anglois. Ils disent que les péagers et les marchands de toute la Moscovie ont présenté des lettres de supplication où ils se plaignoient de la grande prospérité des marchands anglois. Ils déclarent que ces marchands, dont les noms étoient insérés dans les privilèges, sont morts. Enfin dans leur second papier ils objectent que, Votre Majesté czarienne ayant

guerre avec les Polonois et les Tartares, Sa Majesté royale a refusé de vous secourir d'argent, et que les marchands de la compagnie ont fait de même lorsque vos ambassadeurs les ont requis de vous prêter de l'argent. Ils entassent quelques autres arguments qui ne servent qu'à faire nombre, dont un seul pouvoit suffire si on avoit déjà fait dessein de dénier les privilèges, mais qui tous ensemble se trouveront trop légers s'ils sont pesés à la juste balance de votre solide jugement. Voyant donc que les commissaires de Votre Majesté czarienne repoussoient par ce moyen l'espérance que j'avois conçue d'obtenir ces anciens privilèges, et qu'ils mepressoient à leur communiquer les autres volontés de Sa Majesté royale, je leur ai demandé, s'ils avoient quelque chose à me proposer de votre part, qu'ils me le découvrissent, leur promettant qu'ils recevroient de moi une raisonnable réponse. Et je les ai conjurés de m'éclaircir sur ce doute s'ils avoient le pouvoir de m'accorder les privilèges, en cas que j'eusse ordre du roi mon maître de leur proposer des choses qui fussent capables d'en contrebalancer la valeur ; mais, soit par manque de pouvoir, soit par défaut de bonne volonté, ils ne m'ont point donné là-dessus de réponse satisfaisante. J'en appelle à Votre Majesté czarienne : étoit-il à propos que je confiasse les secrets d'une amitié royale à des personnes qui n'avoient aucun pouvoir ou qui avoient seulement celui de refuser, sans être revêtues de la puissance d'accorder et de conclure, moi qui ai reçu de Sa Majesté royale des lettres plénipotentiaires (ce qui pourroit suffire) et qui outre cela ai été orné d'une autorité

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particulière, scellée du grand sceau d'Angleterre, pour travailler au recouvrement des privilèges ? Ainsi, les réponses non attendues de vos commissaires ayant empêché le cours de ma négociation, il est absolument nécessaire que les affaires soient ôtées de nos mains pour être remises entre les mains de Sa Majesté royale et de Votre Majesté czarienne. Et puisque j'ai l'honneur de représenter en ma charge la personne du roi mon maître, je prendrai la liberté d'imiter en cette occasion son langage, comme si vos deux Majestés étoient en présence et débattoient ensemble leurs intérêts. Non que j'aie la présomption de croire que je puisse égaler la sublimité des pensées de Sa Majesté royale; mais, autant que la foiblesse de mon imagination en peut approcher, voici comment elle s'expliqueroit :

« Si j'avois demandé quelque chose de nouveau à Votre Majesté czarienne , mon très cher frère, ou quelque chose à quoi elle ne se fût point engagée par promesse, je supporterois avec moins de peine l'ennui d'une si longue délibération , et je digérerois avec plus de patience la dureté de ce refus. Mais je n'ai requis de vous que la continuation des privilèges qui ont subsisté plus de cent ans , et dont la durée a prouvé la solidité de la raison d'état sur laquelle ils ont été établis. Je ne vous ai demandé que la persévérance des fondemens d'une vieille amitié et des anciennes résolutions qu'on peut difficilement ébranler ou détruire sans s'exposer à de grands périls. Et, pour ce qui regarde la promesse dont Votre Majesté czarienne s'est Hée (pour passer sous silence la déclaration qu'elle fit aux marchands

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anglois par le moyen du gouverneur d'Archangel l'année 1645^ presque dès aussitôt qu'elle fut montée sur le trône , laquelle portoit que c'étoit la volonté de Votre Majesté czarienne de les confirmer dans les immunités que votre père, d'heureuse mémoire, leur avoit accordées, et que votre bonté pour eux ne seroit en rien inférieure à celle de vos augustes prédécesseurs), quand je demandai que les privilèges abolis fussent remis en leur premier état, Votre Majesté czarienne ne me repartit-elle pas qu'elle n'avoit rien plus à cœur que de voir revivre en Nos Majestés la même amitié qui avoit régné entre nos pères, d'heureuse mémoire; qu'elle n'oublieroit rien de son côté pour la conserver, et qu'elle étoit toute prête de souscrire à toutes les conditions possibles que mon ambassadeur lui proposeroit de ma part? N'est-il pas vrai que, quand j'interrogeai vos ambassadeurs extraordinaires touchant le rétablissement des privilèges, ils me répondirent qu'ils étoient dans ce sentiment, qu'une solennelle et honorable ambassade de ma part obtiendroit sans doute de Votre Majesté czarienne ce bienfait pour mes marchands ? Et Votre Majesté czarienne ne m'a-t-elle point fait tenir par les mêmes ambassadeurs une autre lettre écrite de votre chambre privée , autorisée de votre propre main et enrichie de ces paroles dorées qui sans doute ne peuvent être l'image que de votre sublime imagination , et qui ne peuvent avoir été exprimées que par votre plume? C'est pourquoi je les garde tracées dans mon cœur aussi profondément que si elles y avoient été gravées avec une pointe d'aimant; et même j'ai commandé à mon ambas-

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sadeur extraordinaire de vous les réciter mot à mot, comme étant très conformes aux sentimens que je porte dans l'âme : « Notre Majesté czarienne, faisant réflexion sur le florissant état de notre empire, etc. ' . )) Une même amitié comprend sans doute les m.êmes traités et les mêmes avantages, et par ces premières paroles pleines de zèle votre fidélité se trouve engagée à la restitution des privilèges, à moins qu'un obstacle invincible ne s'oppose à l'accomplissement de votre promesse : car ce sont les seules bornes que vous prescrivez à votre volonté. Or cela ne vous est point impossible , vu qu'il n'y a personne dans l'étendue de vos états qui ne soit soumis à vos volontés , que tous vos sujets adorent en tremblant votre souveraine puissance, et que vous portez à bon droit le glorieux titre de monarque en sa plus haute signification. Que si autant qu'il est possible ou autant qu'il dépend de Votre Majesté czarienne signifie un refus, je me souviendrai désormais du sens de ces termes. Et, pour toucher à votre dernière lettre écrite du 3 1 de juillet 1 66 1 , pouvons-nous nous engager à une plus étroite et plus ferme amitié que la première ne soit aussi proche et aussi ferme qu'elle a été autrefois ? Si pourtant quelque personne mal intentionnée envers notre mutuelle amitié pouvoit découvrir en votre façon de vous exprimer quelque détour par où il semblât que Votre Majesté czarienne pût se sauver pour n'effectuer pas sa promesse, permet-

I. Ainsi la lettre fut répétée ici tout au long comme auparavant, parcequ'elle est tout à fait convaincante; de là vient que les commissaires se gardèrent bien d'y répondre.

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tez-moi de vous dire^ mon très cher frère, que telles finesses seroient peut-être utiles, et même quelquefois nécessaires, lorsque vous avez affaire à des princes voisins , avec qui vous avez toujours une guerre ouverte ou une paix mal assurée ; mais ce seroit trop au dessous de vous et de moi , qui sommes joints à une amitié de cent années et qui n'avons aucune raison d'entrer en jalousie l'un de l'autre, de conserver de telles pensées dans nos âmes et de nous écouler à travers les filets de nos paroles. Et quoique je tienne notre amitié très précieuse , vous ne trouverez pas étrange que j'en fasse dépendre la vigueur et la destinée de la conservation des privilèges. C'est pourquoi j'ai ordonné à mon ambassadeur extraordinaire d'éprouver votre affection en vous demandant ces immunités qui regardent particulièrement mes marchands , avant que de vous découvrir d'autres indices de l'amitié fraternelle que je vous porte : car c'étoit ainsi que ces privilèges étoient volontairement accordés depuis le commencement, et je ne prends point plaisir de me montrer moindre que mes immortels prédécesseurs, ni je ne suis point réduit à cette dure nécessité, dont je rends grâce au souverain monarque du ciel et de la terre. Vu aussi que ces immunités ne sont qu'une assurée et constante récompense du fruit continuel que les czars de Moscovie et les terres de leur obéissance ont toujours reçu et peuvent encore recevoir du port d'Archangel, que les marchands anglois découvrirent , et où ils introduisirent le commerce , mais non sans perdre plusieurs hommes et plusieurs navires, et sans consumer beaucoup de

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biens. Je pourrois dire dans cette rencontre que les grands princes ont accoutumé de donner une récompense éternelle à un homme dont ils ont reçu une seule fois un bon office, encore que le fruit du bienfait périsse avec l'homme et avec le temps. Mais le soin que j'ai pour votre gloire et le respect que je porte à votre réputation (qui me sera toujours sacrée et vénérable) m'ont confirmé surtout dans cette résolution, afin que, comme par une magnanimité héroïque vous avez révoqué les privilèges à cause de la rébellion de mes sujets, de même, en les renouvelant à ma prière, à cause que mes sujets sont rentrés dans leur devoir, vous manifestiez à tout l'univers combien est juste la règle sur laquelle vous formez vos actions , et avec quelle grâce vous savez me favoriser d'un bienfait : car je tiens pour faveur tout ce qui vient au profit de mes sujets, et, si dans mon exil je me suis laissé chatouiller à quelques mouvemens de joie lorsqu'il leur arrivoit quelque chose d'avantageux, il ne peut être qu'après mon heureux retour je ne procure leur bien et ne l'avance de tout mon possible. A quel propos se fait-il tous les jours tant de traités entre les souverains , que pour la sûreté et pour le profit de leurs sujets ? Quelle est la cause de tant de traités de paix , de commerce , de secours et de mariage.'' Est-ce que les souverains brûlent d'amour les uns pour les autres.? N'ont-ils pas plutôt pour but l'utilité de leurs peuples ? Toutefois, de peur que, comme je demande ces privilèges pour le bien de mes sujets , Votre Majesté czarienne ne me les dénie pour l'avantage des siens, pesons les raisons qui ont été avancées

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selon l'ordre dans lequel le hasard nous les présente.

(c Mes sujets se sont révoltés, il est vrai, mais le soin de me venger de leur insolence est maintenant hors de saison , et Votre Majesté czarienne porteroit trop loin le ressentiment de l'injure que j'ai reçue d'eux si elle continuoit de châtier mes sujets, en faveur de qui j'ai fait proclamer une amnistie générale. Et, puisque moi et mes sujets ne composons qu'un corps, dont je suis la tête, pouvez-vous nuire à quelques uns des membres sans que j'en souffre? Voulez-vous que je porte la peine de la faute qu'ils ont commise ? Mais on allègue qu'un certain Nightingale apporta des lettres de mon père d'heureuse mémoire, et traita avec vos boyards pour l'abolition des privilèges. Ce Nightingale étoit en cela un traître et un imposteur, et je suis persuadé que Votre Majesté czarienne , selon l'inviolable droit des gens et suivant la coutume de tous les princes , qui , pour leur propre réputation sont obligés de manifester ces impostures , remettra entre mes mains ces lettres supposées , puisqu'une mort trop précipitée a dérobé l'auteur au supplice qu'il avoit mérité. Que si mon père eût demandé en ce tempslà, par une raison cachée, la suppression des privilèges (bien qu'au contraire ce bon prince ait jusqu'à son dernier soupir imploré la faveur du Ciel pour son peuple , qu'il ait travaillé au bien de ses royaumes dans ses plus violentes traverses , et qu'il vous ait aussi écrit une lettre, que je conserve religieusement , comme ses autres reliques , par laquelle il vous demandoit de vouloir rétablir les privilèges abolis et vous dèclaroit l'aversion

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qu'il avoit pour Nightingale, cet impudent faussaire^ ; si , dis-je, mon père avoit désiré de vous qu'ils fussent cassés, moi, au contraire, je vous demande qu'ils soient remis dans leur premier état. Après cela les commissaires se plaignent que les marchands anglois ont passé les conditions dont leurs privilèges étoient limités. Mais, si on pouvoit prouver leur mauvais comportement, ce qu'on n'a pu faire encore , j'ai commandé à mon ambassadeur de mettre ordre à ces attentats , et je m'en montrerois le sévère vengeur, parceque ma réputation s'y trouve intéressée. Ils rapportent que les péagers et les marchands de toute la Moscovie ont présenté des lettres de supplication où ils représentent que les Anglois s'enrichissoient par ces privilèges , au lieu qu'eux , les naturels du pays, s'appauvrissoient. Comment donc se peut-il faire que cette complainte subsiste avec ce que votre Majesté czarienne affirme dans la lettre que j'ai citée ci-dessus, qu'au temps que les Anglois jouissoient des privilèges, le bonheur, la paix et le repos abondoient dans nos deux empires ? Pourquoi n'écrivent-ils point des lettres de supplication contre les Hollandois et les Cupshins de Perse ? Car quelques uns d'eux se prévalent de l'avantage des privilèges , pendant que tous les Anglois en sont exclus. A Dieu ne plaise que je demande ces immunités pour le désavantage de vos peuples ; mais je seroisbien aise de savoir si depuis l'an 1649, qu'ils furent supprimés, votre Etat a été plus florissant et vos sujets ont plus abondé en richesses • le temps a été assez long pour en faire l'expérience. Pour mes sujets , qui mériteroient de la louange s'ils avoient pu s'en-

richir par des voies honnêtes , il y en a environ trente de la société de Moscovie qui , dans l'espace de trente ans, après avoir apporté beaucoup de biens dans vos terres , ont été réduits à l'étroit pour avoir suivi opiniâtrement ce commerce. Ils disent encore que tous les marchands dont les noms étoient écrits dans les privilèges sont morts ; mais il en reste encore un en vie , ce qui suffiroit pour les conserver , si cette raison étoit valable. Pour moi , j'ai cru que leurs successeurs étoient compris dans les privilèges, et j'ai ordonné à mon ambassadeur de nommer d'autres personnes pour remplir les places de ceux qui sont décédés. On dit que dans les autres pays les étrangers paient un double tribut. D'où vient donc que les marchands aventuriers anglois n'en paient point du tout dans la Hollande, qu'ils y ont une maison publique et qu'ils sont francs de tous les autres impôts que ceux du pays sont obligés de payer .'' D'où vient qu'ils jouissent des mêmes privilèges à Hambourg , où ils ont un bien plus grand commerce que dans votre empire .? D'où vient que les marchands anglois sont non seulement francs d'impôts au port d'Ormus, mais aussi divisent avec le shah de Perse et partagent également les tributs que les autres nations y paient ? Toutes ces nations se trouvent-elles affoiblies par le libre trafic des marchands anglois ^ Ils ajoutent ensuite la guerre avec les Po- * lonois et les Tartares. Que votre Majesté czarienne me pardonne si je suis un peu ému de cette raison, aussi bien que des autres que j'ai rapportées mot à mot, considérant qu'elles ont été déduites de la réponse qui fut faite à Cromwell,

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cet infâme usurpateur , comme si un légitime roi méritoit d'être traité de la même façon qu'un tyran. Mais , pour passer par dessus cette considération , n'y avoit-il point de guerre sous le règne du czar Jean Basilovitz, lorsque ces privilèges furent premièrement accordés ? Les autres princes qui depuis ont tenu les rênes de l'empire n'ontils point eu de démêlé avec leurs voisins.^ Si vous avez en tète des ennemis si redoutables, mon amitié vous est-elle si funeste que vous ne puissiez la consener qu'à votre dommage ? Et si.x mille roubles par an (qui ne montent qu'à trois mille livres sterlings '^ que les Anglois ont payé d'impôts depuis que leurs privilèges ont été cassés sont- ils si nécessaires pour aider aux frais de la guerre qu'ils ne puissent être récompensés par mon amitié et par le commerce de mes sujets? J'ai refusé d'assister d'argent votre Majesté czarienne, il est vrai, mais cette somme étoit si considérable que je ne sais si le plus grand prince eût été en état de la prêter, puis qu'elle montoit à plus de trois millions de roubles 2. Cependant je veux bien croire que cette somme n'ait pas été demandée pour se faire un honnête prétexte de refuser les privilèges , et que l'on ne m'ait pas proposé l'impossible pour avoir lieu de me refuser ce qui étoit très facile. Le peu de valeur de ce qui est demandé augmente la fâcherie du refus , et la postérité , au tribunal de qui la mémoire des plus grands princes est obligée

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