‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 3 sur 31 · Histoire de Russie, t. j, p · texte numérisé non relu

Histoire de Russie, t. j, p

Préambule. vij

rellement inspirées par l'émotion du moment, ont quelques chances d'être oubliées avec l'intérêt qui les a provoquées, et ce n'est que maintenant qu'il s'ouvre réellement pour la Russie, avec la paix et l'équité, une ère de vérité et de splendeur. Or, pour apprécier l'état présent d'un pays, pénétrer son avenir, il importe, préalablement, de jeter un coup d'oeil sur son passé, et les ouvrages de longue date sur la Russie sont aussi curieux que difficiles à rencontrer. Rassembler quelques uns de ces ouvrages disséminés, essayer de les rendre dignes de l'attention des bibliophiles françois, les offrir comme documens aux travaux civilisateurs qui vont rapidement transformer la Russie sous l'égide tutélaire de son jeune Monarque, telle est la pensée qui me guide en donnant une nouvelle édition de La Relation de l'ambassade de Monseigneur le comte de Carlisle, de la part du sérénissime et tris puissant prince Charles II, roy de la Grande-Bretagne , vers sa sérénissime Majesté Alexey Michailovitz , czar et grand duc de Moscovie.

La figure de Pierre 1er se lève dans l'imagination de tous en abordant l'histoire de Russie. Il semble qu'elle ne commence qu'avec ce héros, qui peut bien forcer les respects et l'admiration, comme tout objet extraordinaire, mais ne gagne pas les cœurs. Je voudrois dissiper cette erreur. En arrière de l'Occident par sa situation topographique, par les traces profondes qu'y avoient laissées les Tatars, détournée de ses voies premières par un esprit religieux resserré , qui n'y répandit pas les bienfaits que le christianisme a semés si largement dans d'autres contrées, la Russie

viij Préambule.

ressentoit déjà, sous le règne du père de Pierre, ces frémissemens qui annoncent une époque nouvelle. Petit-fils du patriarche Philarète , véritable et vénérable fondateur des Romanof, le tzar Alexis fut un des meilleurs princes qui aient gouverné la Russie et qui aient su en porter le drapeau bien haut (i). Ce fut lui qui, en soumettant les Kosaques, acquit à la Russie les plus riches provinces dont elle jouit actuellement. Avant d'aider Sobiesky à refouler les antiques ennemis du nom chrétien , il força la Pologne , toujours divisée, à lui restituer Kief et Smolensk pour ne plus les reprendre, et augmenta ainsi son empire de 10,000 milles carrés. Il fut le premier tzar qui entretint une correspondance suivie avec les principales puissances de l'Europe, et prit immédiatement un rang glorieux parmi elles en protestant, mieux qu'elles, devant l'échafaud de Charles 1er. Tandis que Louis XIV mandoit à M. le Protecteur «qu'il avoit toute la joie que l'on peut avoir de ce que la divine Providence l'avoit élevé à la grandeur où il étoit, et qu'il n'y avoit rien qu'il

1 . Voici ce qu'en dit une précieuse chronique du temps : Princeps decenti affabilitate, naturalibus dotibus corporis pr£ditus necessariis, cuisi lumen verafidei accederet , sane princeps multorum numerorum non immerito diceretur (Sebastianus Glavinich, De rébus Moschorum). Tous les contemporains confirment ce jugement. The présent emperor of Russia, dit Collins, is a pious , conscientious , clememt , merefull and good prince as anyin the world [The présent state of Russia. London, 1667, p. i2j).

Préambule. ix

désiroit davantage que de lui faire connoître par effet jusqu'à quel point ses intérêts lui étoient chers (•)», leczar de Russie, dit M. Gmzot, seul entre les souverains de l'Europe, rompit tout lien avec la république révolutionnaire, et chassa les négociants anglois de ses Etats (2). Clément envers son peuple, le tzar Alexis se rendoit à ses vœux légitimes, cherchoit constamment à améliorer sa position , à mettre un frein à ses vices. Sévère uniquement pour défendre toute parole contraire à la décence et au bon ordre, il avoit coutume de dire, quand on présentoit à sa signature une sentence de mort: ce Je ne suis pas souverain pour faire périr mes sujets j mais pour les conserver. » Il a une tache dans sa vie, et elle est effrayante! Après s'être prosterné aux pieds de Nicon et l'avoir conjuré avec larmes d'accepter le gouvernement de l'Eglise russe (3), dès que cet homme supérieur voulut la réformer, il le fit descendre de son siège par l'astuce et la violence , et rendit ainsi facile à son fils le moyen d'anéantir, avec le patriarcat luimême, tout ce qui restoit dans l'Eglise russe de valeur, d'indépendance et d'avenir. Mais, malgré ce crime, que d'autres que moi tenteront d'atténuer, je crois , comme l'a savamment exposé le comte de Sal-

1. V. les lettres de roi à Cromwell, du 21 février 1654 et du 19 juin 1658.

2. Histoire de la république d'Angleterre et de Cromwell, 1. 2. L'illustre historien y avance ce fait sur l'autorité de Wicquefort , de Clarendon et de Whitelocke.

}. Histoire des hérésies dans l'Eglise russe, par Ignace, évêque de Voronège. Saint-Pétersbourg, 1849, t. i, p. 167.

X Préambule.

vandy, que le tzar Alexis a été trop effacé dans l'histoire par le règne éclatant de Pierre 1er, et que c'est lui qui constitua et dégrossit réellement la Russie, tandis que celui-ci n'eut plus qu'à la montrer au monde, et souvent la faussa pour la policer à l'européenne.

Il n'est pas inutile de rappeler que a la Russie, même à l'époque de sa division en petites principautés, se regardoit toujours comme un seul corps vivant, dont le centre attractif étoit moins l'unité de langue que l'unité de conviction, fondée sur l'unité de croyance dans les commandemens de l'église. Son immense territoire étoit entièrement couvert, comme d'un filet, par une innombrable quantité de monastères isolés , mais liés entre eux par les liens mystérieux d'une fraternité spirituelle. C'est de ces monastères que se répandoit la lumière de la science dans toutes les principautés et les tribus séparées. C'est de là que surgissoient non seulement les idées religieuses du peuple , mais même toutes ses idées morales, sociales et juridiques; les moines leur imprimoient un caractère mystique , les faisoient servir à une utilité générale, leur donnoient une seule et même direction. Indistinctement composé de toutes les classes de la société, tiré également de ses plus hauts et de ses plus infimes degrés , le clergé propageoit partout sa civilisation supérieure, qu'il puisoit au centre même de la civilisation contemporaine , résidant alors à Constantinople, en Syrie et au mont Athos. Et cette civilisation fit en Russie de si prompts et éclatants progrès, que nous sommes maintenant frappés de stupeur quand nous nous souvenons que certains princes du Xlle et du XlIIe siècles possédoient déjà

Préambule. xj

de si considérables bibliottièques, que c'est à peine si celle de Paris, la plus renommée du temps, pouvoit lutter avec elles ('), et que plusieurs d'entre eux conversoient en grec et en latin aussi facilement que dans leur propre idiome (2). w

D'après cette citation d'un écrivain de Moscou , honorable entre tous, nous voyons qu'en Russie , comme en tout lieu , c'est du christianisme que jaillit la lumière. Mais soit que sa foi ne s'alimentât qu'à une source devenue infidèle, car le mont Athos n'est pas fait pour inspirer une confiance complète, soit qu'elle eût à subir une trop forte épreuve par l'invasion prolongée des Mongols, quand le tzar Alexis monta sur le trône c'est à peine si parmi ses boyards il en trouva encore un seul qui possédât la langue diplomatique de l'époque (3). Il s'appliqua avec grande ardeur à faire

Page 1