RÉCIT ABRÉGÉ DE QUELQUES CIRCONSTANCES
de la conquête du Tonquin parole ci-devant
ROY DE COCHINCHINE NGU-YEN-ANH
qui aujourd'hui porte le titre d'empereur
GIALONG
Par M' DE LA BISSACHÈRE, Missionnaire
Ngu-yen-anh ^ quoique né en Cochinchine est originaire du Tonquin et descend des grands Seigneurs ou maires du palais de ce royaume : il y a environ vingt ans que fuyant les tay-sons usurpa-
1. Le missionnaire appelle le prince de son nom exact Nguyên Anh et S. C. le suit fidèlement (p. 232). Mais Montyon (MN.) agit d'autre sorte : il le nomme Nguy-en-Chung (II, p. 163). A la rigueur, ce nom est acceptable car le prince, qui était de la famille des Nguyên, comme on le sait, avait reçu tout enfant^ le nom personnel de Chung. MN. n'était p^s sans connaître ces détails — il les avait appris peut-être de La Bissachère luimême — et les indique en note. Toutefois à l'époque où le prince luttait contre les rebelles, il ne portait plus depuis longtemps son nom de petit enfant, mais celui de Anh.
leurs de son pays, il errait sur les côtes du Royaume de Siam (a) où il fut même nourri quelques mois par les missionnaires \72] européens ^. Mais bientôt il fut accueilli de rechef par le peuple de la province de Dou-nai ^ qui fait partie du Camboge, occupé ainsi que la Cochinchine et le Tonquin par les taysons ; il se maintint dans cette province sous le titre de Chua ^ par les secours de quelques vaisseaux européens (a) qui effrayaient les tay-sons et don-
(a) On voit que M. de la Bissachère a été mal instruit, voyez notre introduction (R.)- C'est au contraire Sainte-Croix qui fait erreur. Voir H. M. P. A., ch. V, § 2.
(a) Les Bâtimens commandés par M"" d'Ayot, comme on a pu voir (R.).
1. Le fait est exact et il n'est pas étonnant que La Bissachère (L. B.) l'ait connu ; cependant il ne donne aucun détail ; S. C, reproduit le passage sans grand changement (p. 232, 3). Barrow (Bw), informé probablement par des missionnaires, indique (p. 256) que le prince fugitif, traqué par ses ennemis (en 1777), se cacha ainsi que les survivants de sa famille infortunée dans les branches épaisses d'un banyan, qu'il y demeura plusieurs mois et qu'il recevait chaque jour sa subsistance des mains d'un prêtre chrétien. — Il s'agit d'un prêtre, très dévoué à l'évêquc d'Adran, Paul Nghi. (V. Maître, Documents sur Pigneau de Behainc, Revue Indochinoise, 1913, 2® série, p. 344-347.) MN. reproduit en partie (II, p. 163) les données fournies par Bw. Voir ci-dessus, p. 55. le passage de Barrow reproduit et comparé à MN.
2. Dou-nai, erreur de copiste pour Don-nai (ou plus exactement Dông-nai) ; S. C, la reproduit exactement (p. 233). Quant à MN., il dit que Dong signifie Est (I, p. 15), et écrit Dong-nay (p. 22 et ailleurs), comme il a écrit Dong-kinh.
3. Chua, en annamite vulgaire ; chu en sino-annamite ; c'est le titre qui était donné aux seigneurs du Nord, du Tonkin, comme aux seigneurs du Sud, les Nguyên. Voir H. M. P. A., ch, I.
naient la chasse à leurs batimens ; si d'un côté celuici avait l'avantage sur mer accause que les canons et la poudre d'Europe porte bien plus loin que les pièces d'artillerie et la poudre fabriquée au Tonquin ; d'un autre côté les tay-sons [128/73] sur terre lui étaient de beaucoup supérieurs ayant de bons généraux qui n'avaient qu'à se montrer pour faire rembarquer les troupes qu'on débarquait dans les provinces de la Cochinchine ; les affaires restèrent long tems dans cet état lorsqu'enfin ce conquérant se hasarda à faire une tentative, il y fut comme forcé par les Tonquinois de son armée qui ennuyés de guerroyer si long tems sans aucun succès commençoient à l'abandonner. Il y fut aussi encouragé par l'avis de quelques Européens qui disaient que c'était un des plans conseillés par le feu Evêque d'Adran (a) [74], c'était à l'aide d'un vent favorable de tomber avec toutes ses forces réunies sur la ville royale de Cochinchine, résidence du jeune roy tay-son, nommé Cânts-thinh ^ où il restait avec peu de troupes, les nombreuses armées des tay-sons étant alors à quinze ou vingt journées de la capitale plus avant dans la province de Dou-nai ; il exécuta ce plan et se rendit
(a) Ce qui se rapporte à quelques différences près à ce que fai dit dans r introduction. M^ de la Bissachère na pu sa<r>oir au juste tous ces détails, n étant pas encore en Cochinchine (R-)*
1. Faute de copie pour Canh-thinh. Le fils du troisième des Tay-son, succédant à son père au Tonkin en 1792, nommé Nguyên Quang-Toan, avait pour titre de période Canh-thinh ; c'est sous ce titre que L. B. et S. C. à sa suite (Cânh-Thinh, p. 236) le désignent. MN. écrit Canh-thin (II, p. 180).
avec facilité maître de la ville et du palais, le jeune roy tay-son eut à peine le tems de s'échapper sur des éléphans et de s'enfuir au Tonquin avec peu de suite, craignant qu'on le reconnut, et qu'on le tuât pour avoir l'or qu'il emportait, hors d'être apporté d'être pris (sic) par son [75] ennemi ^. Il abandonna ses' éléphans, se déguisa et se sauva avec deux de ses valets de Chambre, seulement arrivé aux frontières du Tonquin il se fit reconnaître par le premier gouverneur de province qu'il rencontra et reprit les marques de la royauté. Pendant qu'il fuyait ainsi le nouveau' Conquérant envoya des troupes pour s'emparer des défdés de difficile accès qui se trouvaient dans de longues chaines de montagnes pour empêcher les armées des Tay-sons de venir au secours de la haute Cochinchine, et il réussit à leur fermer ce chemin le seul par où il pouvait être inquiété. Il envoya aussijdujnonde pour [76] garder la muraille qui défend la Cochin-chine du Tonquin (a), il se trouva ainsi au milieu de deux petites provinces ayant l'ennemi à combattre aux deux extrémités. Il était occupé jour et nuit à se défendre
(a) Aucun voyageur na parlé de cette muraille il rien est pas moins vrai quelle existe. Les asiatiques croyent encore aujourd'hui les murailles suffisantes pour les mettre à l'abri d'une entrée subite de Vennemi (R.). Les lettres de missionnaires, les ouvrages du P. de Rhodes ne manquent pas de parler des murailles que les Nguyêu avaient construites pour se défendre contre les agressions des Tonkinois. Voir H. M. P. A., ch. I.
1. La fin de la phrase paraît peu compréhensible. Voici le texte de S. C. : « il avait à craindre qu'on ne le reconnût et qu'on ne le tuât pour avoir l'or qu'il emportait. Dans cette crise affreuse
et vivait dans d'aussi grandes alarmes que la famille des tay-sons, mais ce qui le rassurait un peu, c'est qu'il avait entre les mains les magasins royaux du Chef des tay-sons pourvus de toutes sortes de munitions, et le pillage qu'il avait fait en s'emparant de ce pays le mettait à même d'acquitter ses dettes et de payer exactement la [129/77] solde de ses troupes, il faisait d'ailleurs de grandes promesses à ceux qui combattaient pour lui, et leur faisait espérer que s'il était victorieux il les comblerait de richesses et de dignités. Tous ces soins auroient été inutiles si une femme forte nommée Thien-pho ^ qui entreprit de rétablir les affaires des tay-sons, eut été fidèlement secondée ^. Cette héroïne força en quelque façon le jeune roy Cants-Thinh à reprendre courage et se fit charger par lui de lui lever une armée ;
il abandonne ses éléphans... ». Il a tout simplement supprimé la difficulté. On pourrait interpréter « hors » par « à moins que » et le membre de phrase signifierait : à moins qu'on ne le prît pour être apporté à son ennemi.
1. Il s'agit de Bùi-thi-Xuân, épouse du général Trân-quang- Diêu, qui avait longtemps tenu en échec les troupes royales dans la province de Qui-nhon. Son courage était devenu légendaire et elle était célébrée par les Annamites sous le nom de Thiêu-pho, qui était un titre dont son mari était revêtu ; on s'explique ainsi le nom que lui donne L. B., u étant pris pour n. Comparer ce qui se trouve dans MN, au sujet de cette héroïne ; le récit de L. B. est suivi assez fidèlement. II, p. 183, 184.
2. Les pages 71 à 77 du ms. jusqu'à ce point forment la matière du chapitre II de S. C, intitulé : Invasion de la Cochinchine par le jeune prince. Fuite du roi Tay-Son (p. 232-235). Le texte imprimé n'offre guère ici que des différences de forme avec le texte manuscrit.
elle ressembla en deux mois et demi environ 300.000 combattans ^5 elle voulut que le jeune roy encourageât les troupes par sa présence, fit nommer pour la forme un généralissisme, mais [78] de fait elle fut l'âme de toute cette expédition, et dirigea toutes les opérations inilitaires ; elle conduisit cette armée jusqu'à la muraille qui defîend la Cochinchine du Tonquin et en fit livrer l'assaut pendant deux jours de suite. Le nouveau conquérant qui était du côté opposé se défendait de son mieux, mais avec l'aide des Eléphans, des Soldats qui creusoient la terre au pied de cette même muraille, y eurent bientôt fait de grandes brèches en plusieurs endroits de sorte que ceux qui la défendoient se voyant sur le point d'être forcés, songeaient à la retraite ; mais Dieu pour punir les tay-sons qui persécu [130 /7P] toient encore la religion (a) permit que leur défaut de marine, joint à la trahison d'un commandant de
(a) Les tay-sons se sont toujours opposés à ce que leurs sujets changeassent de religion, ils faisaient périr les missionnaires (R.). La Bissachère, qui habitait une région au pouvoir des Tây-son, eut, comme on le sait, beaucoup à souffrir des persécutions contre les chrétiens.
1. Les ouvrages historiques annamites ne parlent que de 5.000 hommes qu'elle apporta à Quang-Toan (Canh-thinh), lequel disposait de 30.000 hommes levés au Tonkin et dans les provinces du Nord-Annam. L'erreur sur le chiffre de ses soldats ne doit pas être attribuée à L. B. ; le missionnaire reproduit probablement les données d'une poésie populaiie composée sur l'héroïne qui en inspira plusieurs, — et l'on sait que les auteurs de productions de ce genre se laissent volontiers entraîner à l'exagération.
troupes qui était le plus avancé, ruinât les affaires des tay-sons au moment où tout paraissait leur assurer la victoire ; la nouvelle amazone, avec sa garde pressait les corps des troupes les plus avancés l'épée dans les reins d'escalader le mur, les assiégés ou plutôt ceux qui le défendoient faisaient sur ceux qui se présentoient des décharges de mousqueterie, qui tuaient beaucoup de monde. Le commandant des tay-sons le plus près de la tranchée [80] regardant la mort comme inévitable fit signe aux ennemis, qu'il se rendait prisonnier, mit bas les armes moyennant quoi il eut la liberté de passer de l'autre côté, avec huit à neuf cents hommes qu'il commandait ; cet incident releva le courage du conquérant, quoique dans le fond de son âme, il tremblât. Il affecta de la bravoure et fit ouvrir une des portes de la muraille et envoya un petit détachement comme pour inviter les soldats des tay-sons à passer de son côté.
Pendant ce tems, notre guerrière n'avait pas perdu la tête, elle fit promptement avancer un autre corps de troupe pour [131/81] remplacer ceux qui avaient si lâchement abandonné leur poste et continuer l'attaque ; si elle eut encore continué deux heures, il n'y a pas de doute qu'elle ne se fut rendue maîtresse de ce poste important, mais le jeune Roy actuel de Cochinchine donna ordre à ses vaisseaux de faire mine de débarquer du monde derrière l'armée assaillante des tay-sons pour leur couper la retraite ; ce mouvement exécuté et le jeune prince tay-son en ayant eu connaissance, fit donner ordre à ses troupes de faire retraite d'après l'avis de son gêné-
ralissime. Il avait déjà même fait une lieue et demie de chemin sans que la [82] générale Thien-pho en fut instruite, elle continuait à donner ses ordres pour presser l'escalade et était au moment de l'exécuter ce qui aurait décidé la victoire en sa faveur, mais les troupes ayant appris la retraite du jeune tay-son perdirent courage et firent dire à la commandante qu'elles vouloient aussi se retirer ce qu'elles commencèrent à effectuer. La valeureuse commandante se dépitant de ce que la victoire lui échappait ainsi des mains fit sa retraite bien malgré elle, dès ce moment les troupes ne gardèrent plus d'ordre dans leurs rangs et se débandèrent en jettant leurs armes [83] pour fuir plus vite ; les Commandans craignant que le peuple et les soldats ne les maltraitassent se déguisèrent et abandonnèrent tous leurs bagages, il n'y eut que la nouvelle amazone qui conserva sa garde et rejoignit le jeune roy de son parti, qu'elle reconduisit à la capitale du Tonquin. Si le vainqueur se fut mis de suite à la poursuite des fuyards il se fut emparé de ce royaume huit à neuf mois plutôt (sic), mais il tremblait encore au seul nom du mari de la femme qui venait de le serrer de si près ; ce général était resté dans les provinces les plus reculées de la haute Cochinchine avec [84] des forces capables de vaincre par terre trois armées comme celle qui avait gagné la bataille, mais il manquait de vaisseaux, et il était dans des provinces dont une armée ne pouvait sortir que difficilement et en passant par des défilés dangereux et fortifiés par l'art et la nature et que le jeune roy
vainqueur ne manqua pas d'envoyer occuper par ses troupes. Ce général tay-son (qu'on eut regardé comme un grand homme, même en Europe (a)) ne pouvant forcer les défilés se disposait à aller sur les barques du pays prendre la ville de Dou-nai et il l'eut exécuté en l'absence [132/85] du vainqueur, comme précédemment celui-cy avait repris sur lui la ville de Qui-phû ^, mais la nouvelle qu'il reçut par un bateau que lui envoya sa femme la commandante de l'armée du mauvais état des affaires, lui fit changer de dessein ; il s'achemina par le royaume des Laos, et vit périr son armée en route, soit par la faim, soit pour avoir bu de l'eau des puits et des ruisseaux empoisonnés par les sauvages (b). Il ne put arriver aux déserts de la province de Xû-nghé que deux jours après la [86] prise de la capitale du
(a) Il faudrait en dire la raison (R.).
(b) Probablement les habitans de ces montagnes ne sont pas aussi civilisés que les Tonquinois, ce qui fait qu'on les regarde comme saui^ages • ils ont d'ailleurs consente leur indépendance
1. S. C. : « dans l'absence du conquérant, il eût exécuté cette entreprise comme précédemment il avait repris sur lui la ville de Qui-Phû. » C'est le contraire de ce que dit L. B. En fait, Dieu ayant enlevé Qui-nhon en 1801 et se l'étant laissé reprendre en 1802, — on peut, suivant l'époque considérée, admettre que les royaux ou les Tây-son ont eu le dessus. Mais il est clair que le narrateur fait ici allusion au dernier événement en date ; c'est en 1802 que Dieu, à bout de ressources dans la ville assiégée, avait quitté Qui-nhon à la faveur d'une nuit obscure et avait réussi à s'engager, avec une partie de la garnison, dans les routes des montagnes où les royaux ne le poursuivirent pas.
S. C. a donc eu tort de changer le texte de L. B.
Tonquin ^ ; quoiqu'il n'eut plus qu'une centaine d'hommes montés sur des éléphans mourans de faim et de fatigue, si il fut arrivé un peu plus tôt, la conquête du Tonquin aurait peut-être encore échappé au vainqueur, tant la réputation de ce général était grande et capable de rétablir les affaires ; sa femme qui vint le trouver lui ayant appris les nouvelles pertes des tay-sons, il voulut prendre la route qu'il avait prise par le désert, monté avec sa femme sur le même éléphant. Les troupes que le vainqueur dépêcha pour le poursuivre le joignirent au [133/^7] désert de la province de Xu-thanh et les soldats craignant que si ils vouloient le prendre par force, il ne fit une longue résistance et ne vendit chèrement sa vie, usèrent d'artifice et se déguisèrent en paysans et furent à sa rencontre comme pour lui porter les vivres dont il avait grand besoin ; de cette manière ils se saisirent de lui et de sa femme, sans qu'il eut à opposer la moindre résistance. Cette prise fut la fin de l'expédition et assura au vainqueur la conquête du reste du royaume, qui se fit sans la plus petite opposition ^, de la part des gouverneurs qui abandonnèrent les places à son [88] armée ; le peuple et les soldats prenoient tous les
1. En fait, il fut pris dans le Thanh-hoa par l'armée royale conquérant le Tonkin, au commencement du mois de juillet (1802). La ville de Hanoi ne fut conquise que quelques jours plus tard.
2. C'est ici que finit le chapitre III de S. C. intitulé : Femme héroïque, dont le courage rétablit les affaires des Tay-Son. Trahison qui les ruine entièrement. Le chapitre suivant, — intitulé : Usage que Vempereur Gia-Long fait de sa victoire. Commencement d'op-
grands mandarins et les conduisoient au nouveau maitre comme on amène des bœufs et des cochons pour en faire présent ; on apportait aussi les piques, les fusils et les sabres des vaincus qu'on avait ramassés par charges, dans les campagnes. Cela donna occasion aux mandarins vainqueurs de vexer les peuples, par ce qu'on ne présentait que peu de sabres dont la poignée était garnie en or et le fourreau couvert d'argent ; on amenait aussi des chevaux mais sans selles, ou avec des selles garnies de cuivre ou tout [134 /5P] au plus en argent. En conséquence on eut ordre de rendre tout ce qu'on avait trouvé et on fit des perquisitions sévères à ce sujet, la jalousie donna lieu à des accusations, et il y eut des particuliers ruinés et rudement frappés pour avoir brisé un sabre ; il y eut aussi des villages obligés de payer la valeur de 2 à 3.000 piastres pour une selle de cheval garnie en or, ou en airain noir (a) qu'on avait dérobé. Ce fut là le prélude des mécontentemens contre le nouveau Gouvernement.
[90] Le Conquérant arrivé à la ville Capitale et
(a) Vairain noir dont parle ici M^ de la Bissachère, est un métal fort dur que les Cochincliinois estiment beaucoup, ce métal se vend dans la proportion avec Vor comme 7 : 12 un peu plus de la moitié. J'ai tout lieu de croire que c'est de la platine (R.)- S. C. fait platine du genre masculin dans son livre.
pression — débute par quelques lignes qui sont de S. C. : généralités sur le triomphe de Gia-long. Il reprend ensuite le texte de L. B. qu'il reproduit pendant deux pages (242, 243) avec d'assez nombreux changements ; il passe ensuite de la page 91 du manuscrit à la page 106.
Royale du Tonquin des gens de la province de Xu-
bac vinrent lui amener le jeune roy tay-son Canh- ! thinh avec son frère cadet, le frère aine qui avait été nommé par la courageuse amazone généralissime et dont j'ai parlé plus haut s'étant pendu à la selle de son éléphant ^ pour ne pas tomber en vie entre les mains du vainqueur ; peu de tems après arrivèrent les députés des différentes provinces soumises qui vinrent présenter leurs hommages à leur nouveau souverain. Ils auroient bien désiré qu'il se contenta (sic) de prendre le titre et l'autorité de [135 /9i] Maire du Palais et leur donnât un Roy de la famille Lé mais ils ne laissèrent pas par flatterie de lui donner d'avance le titre ^ ; il assigna ensuite de nouveaux gouverneurs à chaque province et la Conquête du Tonquin fut terminée.
Quelques mois après arrivèrent les mandarins Chinois qui de la part de l'Empereur de ce pays lui donnèrent l'institution royale, cela fait le nouveau roy retourna dans ses Etats de Cochinchine, emmenant avec lui le jeune roy tay-son, ainsi que les autres prisonniers de distinction ; ils étoient tous enchaînés, mais légèrement, et portés dans des cages dorées ou vernissées en [92] rouge selon le grade ou la réputation de chacun. Il ne pouvait s'empêcher de témoigner l'estime toute particulière qu'il avait
1. « De son cheval », dil S. C. (p. 242), — ce qui est peu vraisemblable.
2. S. C. place ici une page qui se trouve p. 108 et 109 du manuscrit ; il reprend ensuite la page 91 où il l'avait laissée.
pour le général Thien-pho ^, il le fit sonder désirant se l'attacher, mais celui-cy répondit avec grandeur « que le roy pourrait user comme bon lui semblerait « de la victoire qu'il tenait plutôt du Ciel que de ses « talens militaires, que pour lui comme mandarin, « il ne servirait pas deux maîtres, il ajoutait que « s'il lui faisait grâce de la vie comme lui-même en « avait usé à l'égard de la garnison de la ville de « Qui-phû, il désirait mener une vie privée payant « tribut avec le revenu de son jardin qu'il se ferait « un [136/93] plaisir de cultiver lui-même ; il finis- « sait par dire, que si son existence pouvait donner la « moindre inquiétude au Roy il saurait mourir, « comme il avait vécu avec honneur espérant un « sort favorable dans le lieu où les morts sont récom- « pensés de leurs bonnes actions.
Le Roy Gia-long étant arrivé ^ à la Capitale de la Cochinchine s'y reposa pendant deux mois ou environ. Ensuite il s'occupa du supplice de ses prisonniers (un de mes gens que j'avais envoyé à la cour, pour m'obtenir une permission du roy et qui fut porté sur la liste de ceux qui pouvoient entrer
1. C'est bien du général qu'il s'agit et non de sa femme ; — Trân-quang-Diêu est nommé par l'un de ses titres qui servait aussi à désigner sa femme. MN. (II, p. 182, 183) dit de ce général qu'il était « le plus grand homme cîe guerre qui jamais eut paru dans ces contrées, et aussi supérieur à ses compatriotes par l'élévation de son âme, que par ses talens militaires ».
2. Ici débute le chapitre V de S. C. intitulé : Supplice des prisonniers ; le manuscrit est ensuite suivi jusqu'à la fin du récit, soit à la page 105 du manuscrit ; des changements dans la forme seulement et une interversion à la p. 100.
au palais et se tenir devant Sa Majesté pendant un mois, se trouva de [94] service le jour de l'exécution, et il la vit tout entière depuis le commencement jusqu'à la fin. A son retour il m'en a fait le récit, je ne puis m'en rappeler aujourd'hui toutes les circonstances qui d'ailleurs sont extrêmement dégoûtantes, je ne rapporterai que ce dont je me souviens, ou ce qui m'a frappé le plus du récit qui m'en a été fait et qui depuis a été publique (sic) dans tous les états du roy de Cochinchine ^.
Pour commencer par ce qui regarde le jeune roy tay-son on le rendit témoin d'un spectacle bien douloureux, les cadavres de son père et de sa mère, morts depuis dix à douze ans aussi bien que ceux [131/95] de ses proches parents furent exhumés, on rajusta les os du roy Quang-trung ^ son père et de sa mère, morts depuis dix ans comme je l'ai dit et ils furent tous décollés pour la forme, afin de leur donner une note d'infamie, et principalement pour ôter à ces os, selon la croyance du pays la plus superstitieuse la vertu de porter bonheur à ses descendans ; ensuite on réunit tous les os des taysons dans un grand panier où les soldats dévoient
1. MN. se contente de résumer (II, p. 193-195) tout ce long récit des supplices infligés pour Gia-long aux princes tây-son et à leurs oiïiciers ; S. C. le reproduit sans grands changements dans son chapitre V (p, 245-250).
2. Quang-Tsung, écrit S. C. Le troisième des Tay-son, Nguyên Van-Huê, avait pris le litre de période de quang-trung après s'être rendu maître du Tonkin en 1788 ; il était mort au mois de novembre 1792.
aller uriner, après quoi on les réduisit en poudre que l'on mit dans un autre panier qui fut placé à la vue du jeune roy tay-son, pour le chagriner^. On lui servit alors un repas assez somptueux [96] comme on l'observe dans ce pays à l'égard des criminels qu'on va exécuter, son frère cadet qui était plus brave que le roy, l'ayant vu manger lui en fit le reproche, et parce que la table qu'on lui apporta toute servie selon l'usage avait les marques distinctives de la royauté ^, il dit « qu'on ne manquait pas « de table dans sa famille, et qu'il ne devait pas « manger sur une table d'emprunt » ; après le repas on lui mit un bâillon à la bouche ainsi qu'à plusieurs autres, parce qu'on craignait qu'ils ne fissent des imprécations contre le nouveau roy, ensuite on lui attacha les pieds et les mains à quatre éléphans pour être écartelé ; un éléphant lui avait déjà arraché une cuisse avec les nerfs, qu'il put encore tourner la tête vers le panier qui contenoit les os de ses parents. Les exécuteurs à l'aide d'un instrument duquel on n'a pas d'idée en Europe, séparèrent en quatre les parties, qui étaient encore unies entre elles, ce qui joint à la cuisse déjà divisée, forma cinq morceaux de chair, on les exposa aux cinq marchés de la ville les plus fréquentés chacun sur un poteau fort élevé ; ils furent gardés jours et nuits et on menaça de ^ grandes peines ceux qui les laisseraient dérober ;
1. « pour lui rendre ce spectacle plus déchirant », corrige S. C. (p. 246).
2. « les marques du nouveau roi », dit avec assez de bonheur S. C, car L. B. manque ici de clarté.
il fallut attendre qu'ils fussent pourris ou [98] mangés par les corbeaux.
Quant au fameux général Thien-phô estimé et regretté de sa famille, et de tous ceux qui le connoissoient, il fit un acte de piété filiale, la veille ou le jour même de sa mort, il réussit à faire représenter au roy que sa mère âgée d'environ 80 ans ne pouvait plus, sous aucun rapport nuire à l'Etat, qu'il demandait pour elle la vie qu'elle devait perdre a cause de lui et il obtint sa demande ; pour lui, il fut simplement décollé ; il avait une fille de quatorze à 15 ans douée de tous les agréments de son sexe, lorsqu'elle vit que [139/99] l'éléphant d'une immense grosseur s'approchait d'elle pour la jetter en l'air, elle jetta un cri perçant et désolant vers sa mère en lui disant : ah, maman sauvez-moi, sa mère qui était celle qui avait commandé l'armée lui répondit « Comment « veux-tu que je te sauve quant je ne puis me sauver « moi-même, et tu dois préférer de mourir avec ton « père et ta famille que de vivre avec cette sorte de « gens-la... » Plusieurs spectateurs auroient voulu la sauver et détournèrent la vue lorsque l'éléphant excité l'enleva et la jetta en l'air en la recevant sur ses dents par deux fois.
Quand le moment du [100] supplice de l'héroïne ou de la femme du Général Thien-pho fut venu elle s'avança fièrement vers l'éléphant pour l'agacer et lors qu'elle en fut près on lui cria de se mettre à genoux afin que l'animal pût mieux la saisir, mais elle n'en fit rien, elle continua de marcher jusqu'à lui ; on raconte même que malgré que l'animal fut
vivement excité, il fallut le forcer en quelque façon de la jetter en l'air, comme s'il l'eut encore reconnue pour une de ses anciennes maîtresses ; avant son supplice, cette femme courageuse avait fait apporter dans sa prison plusieurs pièces de soieries [1^0/ 101] dont elle s'était fortement entourée les jambes et les cuisses et toutes les parties de son corps, jusqu'à l'estomac par dessous ses habits, elle voulut par là éviter la nudité à laquelle les femmes sont exposées dans ce genre de supplice.
Les exécuteurs pour avoir dit-on son courage, mangèrent son cœur son foie, ses poumons et ses bras potelés, elle avait causé tant de peur aux soldats et même à leur Chef à l'escalade de la muraille qu'on livra ses membres à la voracité de ces cannibales. Au Tonquin, la chair humaine se mange crue en buvant du vin (mais on n'en mange que [102] dans de semblables occasions).
On dit qu'il ny eut que cette courageuse femme son mari et le frère cadet du roy tay-son qui aux approches de la mort ne changèrent pas de figure — tous les autres étoient pâles et tremblants. .
Le gouverneur de la province de Xu-nghé un des premiers en grade fut haché en mille pièces parce que c'était celui qu'on baissait le plus de tous, c'est ce même mandarin qui m'a fait chercher plus de sept ans, il avait juré ma perte et désirait me prendre surtout sachant que j'étais dans sa province. 11 avait fait [1^1/103] brûler à petit feu le doigt index de la main à un cochinchinois chrétien et à sa fdle pour les forcer d'avouer que j'étais dans leur village
ce qui était efîectivement vrai. Cet événement eut lieu quelques mois avant la conquête du Tonquin, par le roy, il avait aussi fait mourir plus de 10 chrétiens dans les tourmens et condamné ceux qui refusoient de fouler aux pieds le crucifix à porter pendant dix ans une chaine au col et à nettoyer les écuries des éléphans de son palais ; il semble que c'est parce qu'il persécuta la religion d'une manière si atroce que Dieu permit qu'il fut plus mal traité [104] que les autres qui furent simplement décollés, seulement après leur supplice on coupa les cadavres, les uns en dix morceaux, les autres en quatre, ou cinq selon le caprice des gardes du roy ; on rendit les corps de quelques-uns à leurs femmes, qui auparavant d'avoir cette faveur avaient fait des présens au premier Général du roy actuel ; pour ceux qui avoient été mutilés on mêla ensemble tous les lambeaux de chair et on en fit deux monceaux considérables en sorte qu'on ne pouvait plus reconnoître les membres de personne, le lendemain on les transporta par charges d'hommes en un lieu éloigné et où on les laissa à la voirie.