NOTIONS SUR LE TONQUIN
Par M' DE LA BISSACHÈRE. M"
Tonquin est le nom que les Européens ont donné à ce pays, probablement par rapprochement avec celui que portait l'ancienne ville royale qu'on nommais ci-devant Dou-kinh, ce qui signifie ville plus à l'orient par rapport aux autres, Dou, veut dire l'est, Kinh signifie ville royale, ou rassemblement de gens polis ^ ; depuis que le nouvel empereur (a) et roy en a pris possession, on appelle cette même ville Bac- Kinh ce qui veut dire ville plus au nord ; le véritable nom du pays et qui ne change jamais [106] qui se trouve dans tous les anciens livres et
(a) Voyez l'introduction (R.)-
1. Cette explication du mot Tonkin, juste d'ailleurs et déjà donnée par d'autres missionnaires, est répétée par S. C. (p. 227) et par MN. (p. 15). Mais alors que le premier reproduit la forme erronée Dou (qui ne peut venir que d'une faute de copiste, que La Bissachère n'a certainement pas commise) et dit gravement que Doit signifie l'Est, MN., mieux informé, corrige (au fait la
qui comprend en général le Tonquin et la Cochinchine et le seul qui plaise et soit avoué des naturels du pays est Nuoc-Anam qui veut dire royaume d'Anam ^, royaume Anamite, on désigne ses habitans par le mot latin Anainitœ-arum, — les missionnaires qui écrivent à Rome pour les affaires de la religion et ceux d'entre les Tonquinois qui savent le latin se servent toujours du mot Regnum Anamitîcum (a) ils n'aiment pas l'expression Tunquinenses Tunquinum ^.
[1^3/107] La Cochinchine était anciennement une province du Tonquin ^ habitée par des sauvages qui se tenoient sur les montagnes ; par la suite il y
(a) Nous ne connoissons pas le Tonquin sous cette dénomination que les missionnaires semblent préférer (Recopie qu'il tenait, directement ou indirectement, de La Bissachère était peut-être en ce point plus correcte) et écrit : « Dong signifie l'est, King signifie ville ou rassemblement d'hommes policés. » Par malheur, il veut trop expliquer et dit en note : « Dans une grande partie de l'Asie, le d se prononce comme le t, et les Européens ont pris l'habitude d'écrire Tunkin au lieu de Dong-Kinh. »
1. Comparer S. C, p. 228. MN. reproduit ce nom (I, p. 15), mais s'écarte aussitôt du texte de L. B.
2. Le paragraphe qui précède forme, avec quelques légères modifications, le début du chapitre F"" de S. C. Les deux lignes suivantes sont ensuite reproduites, puis S. C. passe à la p. 119 du manuscrit qu'il suit jusqu'à la p. 122, revient à la p. 111, repasse à la p. 122, puis à la p. 107 et finit par la p. 108. Ce chapitre est un des bons exemples du travail de marqueterie auquel s'est livré S. C.
3. Comparer MN., I, p. 263 : « La Cochinchine étant un démembrement du Tunkin, en a conservé les lois et le régime ; et cette forme de gouvernement est, sauf quelques exceptions
eut trois frères ancêtres du nouveau roy qui sy réfugièrent avec un grand nombre de Tonquinois ; la cause de cette émigration, fut l'ambition d'un de leurs beaux frères, qui après la mort de son beau père s'était emparé de la charge de Maire du Palais ou de généralissime du royaume ; il avait le dessein de faire mourir ses trois beaux frères, mais ayant été avertis par leur sœur ils eurent le temps de se sauver et d'échapper au danger qui les menaçoit ^. [108] La famille du prince régnant qui aujourd'hui gouverne tout le pays situé entre l'Empire de la Chine et le royaume de Siam n'est pas la vraie famille des anciens roys qui s'appelle Nha-lê, celle du roy actuel se nomme Ngu-yen-nho, et était vassale de la première ; c'est pourquoi il y a six ans avant que de recevoir l'investiture royale du Tonquin de l'Empereur de la Chine pour se conformer à l'usage il publia un édit par lequel il déclarait ne connaître aucun rejetton légitime de la famille Royale Lé ^, qu'à son défaut il se laissait proclamer [144 /i^9] et investir roy, pour contenter son armée et assurer la paix de l'Etat ; auparavant, il ne pos-
peu importantes, commune aux autres Etats de l'empereur ; mais dans les pays dont les habitans mènent une vie sauvage, la puissance de l'empereur est réduite à une vaine démonstration... »
1. Ces faits sont assez exactement rapportés ; mais il faudrait beau-frère au singulier ; voir II. M. P. A., Préliminaires.
2. Le fait parait controuvé ; Gia-long, devenu maître du Tonkin, fit rechercher les descendants de la dynastie Le pour organiser le culte de la famille ; MN. reproduit (II, p. 186) l'information de L. B. Voir H. M. P. A., ch. IX, note finale.
sédait que la petite province de Dou-nai dans le Camboge, alors quoique les Européens lui donnassent libéralement le titre de Roy ^ il n'osa jamais le prendre dans les actes publics, et sur son sceau ; il ne prenait que le titre de Chûa, qui veut dire généralissime du royaume ; il désirait par ce moyen conserver l'affection des Tonquinois lettrés et autres avec lesquels il entretenait une correspondance avantageuse. Ses Tonquinois lui faisaient passer des secours en hommes et en argent, le tout en secret ; ils attendoient impatiemment qu'il vint les délivrer de la tyrannie des rebelles [110] tay-sons et rétablir sur le throne l'ancienne famille royale, mais les Tonquinois ont été cruellement trompés dans leur attente car ce prince aussitôt après avoir conquis le Tonquin qui l'attendait comme son libérateur s'est fait déclarer roy et a reçu par politique l'investiture de l'Empereur de la Chine ^ ; deux ans après son installation voulant d'après le conseil de ses favoris abolir tous les vestiges de dépendance de la Chine, il a pris le titre et la qualité d'Empereur ; le nom de Gia-long qu'il s'est fait donner est composé de deux caractères chinois dont le premier fait partie du nom de l'Empereur actuel de Chine [145 /iil] et l'autre de la moitié de celui de son
1. Il avait en réalité été proclamé Vuong, c'est-à-dire Roi, à Saigon, le 5 février 1780.
2. Il reçut l'investiture de l'Empereur au mois de février 1806, trois ans et demi après être entré à Hanoi, — et il ne prit le titre d'empereur qu'au mois de juin de la même année. Voir H. M. P. A., ch. IX, au début.
prédécesseur^; les Chinois conformément à leurs idées superstitieuses ont dû n'être point satisfaits de cette idée du roy de Cochinchine, ce qui passe parmi eux pour une grande injure ; en outre ledit Empereur du Tonquin a osé dire que si celui de Chine avait besoin de son secours contre les rebelles de son Empire il lui enverrait un corps de troupes. Ce prince ^ s'est fait beaucoup haïr du peuple surtout depuis qu'il s'est déclaré Empereur, à cause des corvées exhorbitantes (sic) qu'il exige pour faire construire des forteresses et bâtir des villes, chaque [112] particulier porté sur le registre est obligé de fournir une pièce de bois une pierre de taille une charge de bois à brûler, autant de chaux, de charbon de fer et d'huile, il doit en outre fournir un homme pour creuser et porter la terre pendant un espace de temps fixé ; on punit les réfractaires à des ordres si sévères d'une peine très grave qui toujours est précédée de coups de rotin et de confiscation des buffles et des cochons, cette amende est payée en argent et on évalue d'avance les buffles à dix ligatures de deniers, ce qui équivaut à peu près à cinq piastres (a) et les cochons à [146/275] moitié
(a) La ligature de deniers vaut à peu près [113] 500 sapées ou 4 réaux d'Espagne ce qui fait juste 1/2 piastre, Les sapées de Cochinchine nont aucun cours en Chine, par la raison que fai déjà expliqué de la friponnerie du roy, qui dans la fonte a fait glisser du casin (ti.)-
1. Le détail est curieux ; l'Empereur régnant était Kia-k'ing, dont le prédécesseur avait été K'ien-long.