Le chapitre VI de S. C. (Conduite de Gia-long, oppression
de ce prix, mais ce qui révolte davantage le peuple et excite son indignation, c'est la difficulté de faire accepter les matériaux qu'on a tant de peine à se procurer, soit par soi-même au risque de sa vie, étant obligé d'aller les chercher au milieu des marais dont les eaux sont extrêmement malfaisantes et dont les bords sont ordinairement habités par des éléphans des tigres des Rhinocéros [114] et autres animaux sauvages ; soit par autrui en envoyant ses enfants ou ses domestiques, ou des gens qu'on paye ; malgré toutes les difficultés qui viennent d'être énoncées les collecteurs ne trouvent jamais les bois de bonne qualité ni la pierre bien taillée à moins qu'on ne donne de l'argent pour les petits mandarins et leurs écrivains. On offre souvent deux ou trois pièces de bois pour une, qui sont encore trouvées de mauvaise qualité, il faut donner de l'argent pour arrêter les coups de rotin qui pendant les pourparlers de minute en minute tombent sur le dos des contribuants ; ces malheureux, pour l'ordinaire [147/275] sont couchés d'avance pieds et mains liés à deux piquets fichés en terre et étendus de toute leur longueur ; néanmoins ces bois et autres matériaux dont on livre trois pour un, sous le faux prétexte qu'ils ne valent rien, sont réputés très bons pour être revendus à un très haut prix aux particuliers des autres villages qui n'ont pas pu aller en chercher dans le désert. Une partie de ce bénéfice est celui
du peuple, p. 250-253) commence en ce point et reproduit la matière des p. 112-116 du manuscrit.
que les petits mandarins passent à leurs supérieurs. On change tous les huit à dix jours ces receveurs de matériaux pour qu'ils puissent s'enrichir tour à tour, ceux qui procurent d'avantage d'argent aux mandarins sont continués plus longtemps, mais si un de ceux [116] qui grugent ainsi le peuple est par hazard pris par les Espions du Roy ou par ceux des premiers mandarins on lui fait son procès en un instant et pour éviter des suites que pourroit avoir l'interrogatoire le fripon est décollé ; les Espions sont payés très grassement, et tout va son train comme à l'ordinaire. Depuis qu'on bâtit les villes et les forteresses tous les mandarins deviennent riches et le peuple est réduit à la dernière misère de sorte que plusieurs après s'être défaits de leur bétail et de leurs Champs sont obligés de vendre jusqu'à leurs enfants ce qui arrive même à des chrétiens.
[148 /ii7] La langue tonquinoise ^ est douce, polie susceptible de beauté d'éloquence et même de poésie ; le langage Cochin Chinois, n'est à quelques mots près que le tonquinois corrompu, et prononcé d'une manière plus hardie et plus brusque ce qui n'empêche pas les individus des deux pays de s'entendre entre eux ; les Lettrés ont un langage qui leur est propre qu'on apprend par principe comme
1. Les p. 117 à 119 de L. B. forment le début du chapitre XII de S. C. (De la Langue et des Arts du Tonquin, p. 286-289). MN. consacre tout un chapitre, le septième (II, p. 96-119) à la langue ; beaucoup de généralités ; quelques détails exacts sur la langue annamite ; quelques méprises.
le latin en Europe, ils se servent des caractères chinois et des livres de Confucius (a) ainsi les lettrés \118] chinois et tonquinois peuvent communiquer et se comprendre mutuellement en écrivant mais non pas en parlant. On a remarqué que les Chinois ont plus de difficulté que les Européens pour apprendre à parler le Tonquinois, et y en a un grand nombre qui se sont établis dans le pays, ils conservent toujours leur accent Chinois et ne prononcent jamais bien le Tonquinois [149 /ilP], il ny a que leurs enfants qui sont nés dans le pays qui le puissent parler avec pureté ; il y a peu de gens lettrés en Cochinchine, ce n'est que dans les provinces situées près de la Capitale du Tonquin qu'on parle cette
(a) Je ne sais pas pourquoi on a donné ce nom au législateur chinois. C'est une des mille erreurs qu'ont commis les missionnaires de Pékin. Confucius nest pas un nom [118] chinois, cest purement un nom latin. Le véritable nom de celui dont on a fait Confucius est en chinois Gong, la famille des Gong existe en Chine et VEmpe' reur lui paie même tous les ans une certaine somme par rapport au grand [119] homme qui est sorti de cette famille ; Il était mandarin avec le titre de Fou ou Hou, qui veut dire employé dans une ville du i^^ rang comme Chef de la Justice. Cette ville s'appelait Zee-Fou par [120] ce qu'en Chine les villes portent les titres de mandarin, comme on dit Quantong-Fou et Hong-Chang-Hyen qui est un titre plus bas, Ainsi on nommait le mandarin à bouton-blanc de Casa-blanca Colman-Fou, la dernière syllabe étant son titre ; Ainsi les Miss^^^ ont fait Confucius, ce qui est plus facile assurément que de dire Gong-Fou-Zee, en Chinois ce nom s'écrit par trois caractères (R.). Casa-Blanca était le nom que les Portugais donnaient à la résidence du mandarin représentant le gouvernement chinois à Macao ; Casa-Blanca était distant de Macao d'une lieue et demie ; voir S. C, III, p. 68.
langue avec perfection et qu'on la prononce avec délicatesse.
Les Chinois ^ anciennement ont gouverné le Tonquin qui s'étendait jusqu'au Camboge. Il ny avait pas encore de Cochin Chine ou de gouvernement [120] séparé du Tonquin, il ny a pas deux cents ans que ce Royaume existe sous cette dénomination, les Tonquinois furent longtemps gouvernés par des Vice-Rois envoyés de Chine, qui sy rendirent très puissants ; ils furent chassés et revinrent à différentes reprises, enfin deux Tonquinois qui étoient frères ayant tué le Vice-Roi, furent successivement proclamés Rois ; la Chine, ne pouvant empêcher ce nouveau régime y con [ib0fl21] sentit à condition que tous les Rois nouvellement élus au Tonquin enverroient à Pékin des ambassadeurs pour demander à cette Cour l'investiture. L'Empereur de la Chine envoyé en son nom un mandarin au Tonquin arrivé à la Capitale, on le fait placer sur un throne, il reçoit quatres saints ou prostrations du roy désigné et ensuite il se revêt des marques de la royauté et se fait mettre sur un siège un peu plus élevé que le sien, il se lève ensuite et le salue à son tour et le reconnait [122] Roi du Pays, c'est la formule qui a toujours été pratiquée, jusqu'à présent.
Le Roi actuel en prenant de son Chef le nom et les marques d'Empereur parait avoir voulu abolir
1. Avec ce paragraphe, nous revenons au chapitre I®^ de S. C, p. 228-229.
cette coutume pour l'avenir ; quoiqu'il en soit, il parait que l'Empereur de Chine sans-doute pour conserver son droit ne refuse jamais cette investiture quant on la lui demande. Il l'a même accordée à Quang-trung le plus jeune des frères rebelles nommé Tay-son à qui il semble qu'il aurait du la refuser. En voici la raison, une nombreuse armée chinoise étant venue au Tonquin pour rétablir sur le throne l'ancienne famille Lé qui s'était réfugiée à Pékin, Quangtrung [ibi 1123] qui pour lors était en Cochin-Chine apprenant l'arrivée de cette armée chinoise accourut au Tonquin seulement avec quelques centaines de soldats, il marchait jours et nuits ramassant sur sa route par force tous les hommes en état de porter les armes, il n'avait d'autres provisions que celles qui se trouvoient dans les villages par où il passait, il faisait couper la tête à tous ceux qui refusaient de le suivre, et brûloit les maisons de ceux des habitans qui ne mettaient pas à la disposition de ses troupes, du riz des buffles et des cochons, souvent de rage et de colère il faisait tuer devant lui les hommes et les chevaux qui ne pouvoient pas [124] marcher. Enfin il arriva près du camp des Chinois avec ses soldats fatigués et dont une partie étaient estropiés des longues marches et à demi-morts de fatigue et de suite, sans être effrayé du grand nombre des ennemis, il les attaque et en tue environ quarante mille le jour de son arrivée ceux qui échappèrent au massacre s'enfuirent et périrent près que tous dans les forêts. Il n'en resta que très peu qui
retournèrent en Chine porter la nouvelle de cette déroute ^, peu de tems après ce même roy Tay-son envoya à l'Empereur un Ambassadeur pour demander l'investiture des Etats qu'il avait usurpés et l'obtint, c'est ce qui affermit dans le Tonquin [162/125] la domination des Tay-sons qui ont eu deux rois ; la monnoye frappée à leur coin a encore cours aujourd'hui dans tout le pays.
Les mots tay-son signifient montagne de l'ouest. Les frères rebelles qui s'emparèrent de la Cochin Chine et du Tonquin, quoi que originaires du second de ces royaumes étaient nés dans le premier dans un petit baillage montueux situé à l'ouest de la province de Quin-hone dont ils faisaient partie, c'est pour cette raison que le roy actuel et ses partisans tout en fuyant jusques dans le royaume de Siam devant les rebelles auxquels même ils n'auraient pas [126] échappé, si ils n'eurent pas été secouru des Européens (a) appeloient ceux-là par
(a) M. de la Bissachere rentre ici dans le sujet que fai expliqué dans V introduction et dont il s'était d'abord un peu écarté (R.)-
1. Cette histoire de la conquête du Tonkin par le troisièrrpe des frères Tây-son ne manque pas de surprendre ; peut-être faut-il voir dans le récit de L. B. le reflet des bruits qui couraient parmi le peuple annamite, — effrayé des succès rapides des Tây-son dans le royaume des Le et porté par conséquent à les exagérer encore. Voir, dans le même sens que L. B., une lettre de M. Le Roy, missionnaire au Tonkin, écrite la 3 juillet 1789 {Nouw. Lettr. édif., VII, p. 44). MN., abandonnant Bw qu'il suit généralement dans son esquisse historique, a reproduit sous une forme plus soignée le récit de L. B. qui a dû le frapper davantage, II, p. 169, 170.
mépris du nom de Tay-son comme on dirait : les montagnards occidentaux.
Le culte du Tonquin est l'idôlatrie ^. On y dépense beaucoup d'argent à construire des temples et à orner des idoles mais ce n'est que le peuple et principalement les femmes qui croyent véritablement à ces superstitions, les grands et les lettrés, n'assistent aux cérémo [153/7^7] nies que pour occuper la place d'honneur, et avoir la meilleure portion des viandes immolées ; ils se moquent entre eux des idoles et du Culte qu'on leur rend, seulement ils croient aux Rois Spirituels (a) ou démons adorés dans chaque village ^ sous différents noms ridicules,
(a) Croire aux rois spirituels, cest avoir foi au Culte, ou comme qui dirait je crois à la religion catholique, mais je ne crois pas à la résurrection (R.)-
1. Ce paragraphe et les suivants jusqu'à la p. 142 ont passé avec d'assez nombreuses modifications et interversions dans le chapitre IX de S. C. (Religion, culte, superstitions, génies tutélaires, etc.). — A la nette affirmation de L. B. que le culte du Tonkin est l'idolâtrie, MN. oppose : « On a prétendu que les Tunkinois étaient idolâtres, mais autant qu'il est possible d'assigner des bornes aux erreurs humaines, on ne doit pas attribuer à une nation qui n'est pas sans lumières, ni sans instruction, la croyance qu'une substance inanimée, et qui est l'œuvre de ses mains, est un être supérieur à l'espèce humaine et qui décide de son sort ; que dans chaque lieu où se trouve une idole, existe un dieu ; que chaque fois qu'il est fabriqué une de ces idoles, il est créé un nouveau dieu. Cette imputation d'idolâtrie a été souvent une erreur des Européens, qui se sont permis de juger les croyances des peuples, dont ils n'avaient point étudié les principes, dont ils n'entendaient pas bien la langue et dont ils interprétaient mal les actions, etc. » II, p. 6.