Comparer MN., II, p. 14 suiv. « Chaque commune a un
tels que ceux des plus vils animaux. Ils les craignent beaucoup, parce que de fait ils nuisent grandement, faisant courir çà et là ou rendant malades tous les bestiaux d'un village, le fléau ne cesse que lors qu'on est allé les saluer dans leurs temples et qu'on les a apaisés par des sacrifices ; ces mauvais génies ne procurent jamais de bien ils ne savent faire que du mal [128] ; aussi on ne les aime pas mais on les redoute il ny a que les Chrétiens qui ne les craignent pas et auxquels ils n osent pas nuire (a) comme [154/i;29] ils l'avouent eux-mêmes par la bouche
(a) M. de la Bissachère aura sûrement été trompé, car ce quil raconte est impossible à croire ; je sais très bien que la croyance des peuples surtout de PAsie pour les génies malfaisants est une des superstitions de ce pays, mais comment est-il possible quun homme instruit puisse admettre de semblables opinions pour faire valoir les chrétiens Tonquinois. Quest-ce que ces Chrétiens, des gens empreints d'autant de superstition que les autres Tonquinois [129] et à qui VEau du baptême na pas rendu le jugement plus sain. C^est ainsi que j'ai reconnu que les missionnaires ont écrit toutes leurs histoires. Ouvrez les lettres édifiantes, vous les trouvez remplies de faits si extraordinaires que Von se persuade lire quelques histoires religieuses du XIV^ siècle, écrites bien fanatiquement ; cela serait peut-être de recettes si des voyageurs judicieux et éclairés navoient pas aussi parcouru les mêmes contrées sans avoir vu les choses extraordinaires que raconte M. de la Bissachère (R.)-
génie tutélaii'e, dont il n'existe aucun signe représentatif, mais qui pourtant a un temple, et reçoit des sacrifices... Les habitans des communes rendent des hommages et font des sacrifices à leur mauvais génie, ainsi qu'au bon ; mais plus encore au mauvais, parce que la dévotion tunkinoise est plus électrisée par la crainte que par rafTection ou par la reconnaissance. » Plus loin (p. 18-20) se trouve une dissertation sur les bonzes et les bonzesses, dont ne parle pas L. B.
de ceux qu'ils obsèdent ; ils leur font faire des cris affreux, des courses prodigieuses et surtout des courses qui surpassent de beaucoup les forces naturelles de l'homme. [130] A mon arrivée au Tonquin, je me moquais comme un homme peu crédule de ce qu'on racontait de ces obsessions et autres opérations du démon, mais après sept ans de courses dans le pays après de sérieux examens des faits vus et entendus je ne puis raisonnablement plus douter de leur vérité ; des obsessions passagères d'un jour ou deux à l'égard d'hommes et de femmes procurées quelquefois par les sortilèges des Magiciens ^, d'autres fois par les invocations du peuple souvent par le pur caprice du démon (a), sont des choses que je
(a) Mes amis ^P^ <ï Ayot qui ont séjourné dix ans en Cocldncliine ainsi que beaucoup d'autres, rnont dit [131] y avoir vu des faiseurs de tours aussi adroits quen Chine, et qui en imposent facilement à un peuple aussi crédule que les hahitans de ces contrées, fai été moi-même fort étonné des tours que j^ai vu faire en Chine dans V Inde et aux Philippines, cependant fai vu les tours de Camus et ceux de son successeur Pinetti, etc., tous ces AP^ qui ont encore dernièrement parcouru la Cochinchine rnont assuré cjue ces faiseurs de tours nétoient pas plus sorciers que ceux d'Europe, je nai pas eu de peine à les croire, et j'en aurais eu beaucoup à me persuader les faits que raconte fauteur (R.).
1. Voir, dans MN., II, p. 21-24, ce qui est dit sur la magie et les magiciens, assez difîérent de L. B. « II serait impossible de décrire tous les pronostics, toutes les superstitions qui ont de l'empire sur l'esprit de ce peuple ; le vol et le chant des oiseaux forment des présages favorables ou sinistres ; une poule qui chante comme un coq est d'un mauvais augure, on la tue... etc. », p. 23. Par contre, il n'est fait aucun usage des renseignements que fournit L. B. sur les pratiques des Tonkinois,
[131] n'ai plus de peine à croire. J'ai vu par moi même de ces obsessions ; j'ai interrogé sur ce sujet des Magiciens convertis à la [132] foi et particulièrement un jeune homme qui avant de se faire chrétien gagnait sa vie à suivre un Magicien auquel il servait de Python (ou compère) presque tous les jours.
Il y a au Tonquin plusieurs genres de magie qui ont des effets surprenants comme de transporter par le moyen des démons des masses énormes d'un lieu à un autre et très éloignés, ces magiciens sont pauvres ils peuvent nuire beaucoup, et rarement peuvent-ils profiter à autrui et jamais à eux-mêmes.
Le nouvel Empereur et Roi Gia-long est absolument athée et n'honore pas d'autre Dieu que [155/i«3t3] soi-même et son i^entre^. Il ne parait estimer que le seul Culte de Confucius et cela pour plaire à ses courtisans, il ne fait bâtir et entretenir aux frais publics que les temples qui sont dédiés à ce philosophe, un communément par chaque gouvernement ; au commencement de son règne il défendit la secte des Magiciens qui ne causent que du mal comme de faire mourir les bestiaux, brûler le tiers ou le quart d'une maison construite en bois et couverte de paille la plus grande partie demeurant intacte, transporter les effets d'une maison dans une autre pendant quelques tems. Ils se sont tenus
1. S. C. se contente de dire que l'empereur Gia-long ne croit à rien (p. 267), hésitant à reproduire l'expression énergique tirée de saint Paul dont L. B. fait usage.
cachés et ont interrompu leurs exercices [134] nocturnes qu'ils font au son du tambour et ont fait disparaître les autels particuliers qu'ils avoient dans leurs maisons mais ensuite ne voyant pas d'exemples de punitions et quelques mandarins les ayant appelés et fait exercer leur art chez eux ils ont continué à agir comme auparavant.
La mère et la sœur du roy actuel croyent aux idoles et en ont un grand soin dans les temples qu'elles ont pris sous leur protection ce sont les Rois du pays qui donnent aux démons tutélaircs des villages des brevets de Rois spirituels plus ou moins honorables selon leurs exploits et les maux dont ils [IbQ/lSô] ont délivré les habitans. Le Roy actuel régnant qui n'est pas dévot a fait donner l'ordre à l'insçu de sa mère de rassembler tous les Brevets anciens et nouveaux de tous les génies tutélaircs des villages du Tonquin, d'examiner leurs titres leurs exploits les services qu'ils avoient rendus à l'Etat ensuite d'abolir le culte de ceux dont les droits seroient douteux et de jetter leurs sièges dans la rivière, de brûler leurs brevets ; cet ordre n'a été exécuté qu'en peu d'endroits, parce que les mandarins craignoient que les démons se vengeassent et que les villages donnaient de l'argent pour conserver [136] leurs génies tutélaircs ; on les adore ordinairement sous la qualification de très grand Roi Dai-vuong, il y en a qui sont honorés sous le nom de serpents, de grenouilles d'arêtes de gros poissojis de tigres, de chiens d'oiseaux, de coquillages, de Voleurs de tête ou de bras de Voleurs et assassins de courtisanes etc. tout le village en
habits de cérémonie va saluer le très grand roy grenouille ou autre et lui offre un bœuf un cochon mort, mais entier dont on n'a ôté que les intestins, on présente aussi un peu de ce que mange l'animal sous le nom duquel on honore le Grand roy du Village, après le [137] sacrifice on se place selon l'âge quatre à chaque table les jeunes gens dépècent la chair de la victime qu'on mange crue si ce n'est celle de cochon qui se trouve d'avance à moitié cuite, on partage ce qui reste selon l'âge et la dignité et chacun s'en va ivre ou à demi ivre pour avoir trop bu de l'Araque ou de l'eau-de-vie du pays. Sous le règne précédent le Gouverneur de la province de Xu-nghé où sont à ce que l'on dit les plus puissants Rois ou Génies (et où je suis resté pendant sept ans,) chaque année on donnait avis à tous les baillages qu'à tel jour, il y aurait concours pour les génies tutélaires, et qu'on [138] ajouterait pour les vainqueurs de nouveaux titres et de nouveaux présens ; pour augmenter les sacrifices dans leurs temples, les habitans des villages qui prétendoient avoir des Rois puissants dévoient apporter leurs brevets les plus honorifiques qu'on pût trouver, on trainoit ensuite dans la salle d'audience une longue et pesante barque garnie sur tous les bords de quinze à seize rames, on prenait un des brevets des vingt ou trente rois qui seulement osoient se présenter au concours et on le mettait sur le siège du patron, et on invitait le génie à qui il appartenait de faire aller la barque sur la terre, [ibl 1139] Tout le monde se tenait de bout et éloigné et sans qu'il parût aucun agent
extérieur, il y avait des brevets dont ceux qu'ils représentoient faisoient mouvoir la moitié des avirons, d'autres les deux tiers, quelques-uns les agitoient tous, il y en avoit qui faisoient avancer la barque les uns de quelques pouces les autres de quelques pieds, mais ordinairement chaque année, il n'y avait que le diable le plus fameux de la province dont le temple est au village maritime de Ke-can par où j'ai passé qui put faire aller et revenir la barque, aussi c'était toujours lui qui remportait le prix ; le roy lui-même lui envoyait des présens avec des titres plus pompeux [140]. Son temple est très riche et en sa considération tous les gens du village sont exempts de corvées et d'impôts, ce génie est adoré sous le nom de Con-leo-hanh ^, c'està-dire de la Courtisane Hanh qui mourut de libertinage ; ce que je viens de dire sont des faits publiés par des milliers de témoins oculaires (a), voilà pour [ibSjlél] le Culte du pays un petit apperçu. D'après les relevés faits des Chrétiens catholiques il y a sept à huit ans on en comptait trois cent sept
(a) Je suis fâché que fauteur de ces notes n'ait pas vu ces faits par .ui-mème car je suis persuadé quil aurait découvert les agens secrets qui doivent faire agir la barque dont il parle ce quil raconte seulement par oui dire ; quant à ce qui regarde la religion des Cochin [141] chinois, d'après ce qui rn a été rapporté par M^ d' Ayo (qui d'après ses voyages et ses connoissances est fort à même d'en juger) ils suivent la religion de Confucius, mais au Camboge et au Tonquin plus encore quen Cochinchine cette religion est mêlée
1. Le mol leo, dans cette expression, est difficile à expliquer ; peut-être faut-il lire dào. Voir, à l'Appendice, la liste des mots et expressions annamites.
mille maintenant il y en a davantage. Dans la Cochinchine et le [142] Camboge, il s'en trouve environ soixante mille ; nous estimons que les Chrétiens sont à peine la cinquantième partie de la population du Tonquin (a) ; il y a dans ce moment seize missionnaires Européens dont quatre sont Evêques deux Vicaires Apostoliques et deux coadjuteurs, on compte cent et quelques prêtres du pays dont plusieurs sont infirmes et on manque de fonds suffisants pour entretenir les collèges et les séminaires, on a pas d'autres ressources que les personnes pieuses et Charitables qui malheureusement dans ce siècle pJiilosophe diminuent [ibd/143] tous les jours ^.
de beaucoup de rites et de pratiques de la religion de Brama qui sont arrivés dans ce pays par Siam ; on trouve dans les pagodes indiennes les mêmes figures dont parle M^ de la Bissachere qui sont des allégories aux incarnations de Brama (voyez le voyage de Sonnerat aux Indes) (R.)- H s'agit dans cette note de l'ouvrage bien connu intitulé : Voyage aux Indes Orientales et à la Chine fait par ordre du roi depuis 1774 jusquen 1781 avec des observations sur le Cap de Bonne-Espérance, les Iles de France et de Bourbon, les Maldives, Ceylan, Malacca, les Philippines, les Moluques... Paris, 1782 ; 2 vol. in-4.
(a) Ce qui diaprés le calcul porte le nombre des habitans du Tonquin à 15.350.000 (R.).
1. Comparer ce tableau de l'état de la mission au moment où La Bissachere se trouvait dans le pays avec celui qui est tracé dans les Nouvelles des Missions Orientales reçues au Séminaire des Missions Etrangères à Paris en 1787-1788, — Paris, MDCCLXXXIX, p. 70-83. A propos du christianisme, MN. trace un vaste tableau qui débute ainsi : « Parmi les religions qui ont des sectateurs dans les Etats de l'empereur du Tunkm, doit être compté le Christianisme qui, dans cet Etat, a eu le même sort que dans plusieurs autres Etats de l'Asie. Introduit
Les institutions civiles et morales du Tonquin ^ et par conséquent de la Cochinchine en général sont très sages très justes et très conformes au droit naturel, elles sont en grande partie imitées des loix de la Chine ^, quelques-unes mêmes sont meilleures ; le sage rédacteur de ces loix a bien raison de dire à la fin de son recueil que la matière précieuse anéantit
à la faveur du commerce, il s'y est accrédité par la propagation des sciences et des arts ; puis, devenu suspect par les indiscrétions de quelques missionnaires, et redouté par la liaison des intérêts religieux avec les intérêts politiques, il a été prohibé. » Suit un historique, assez exact dans l'ensemble, de l'introduction du Christianisme ; les Portugais, les Français, les Jésuites, les Missions Etrangères font œuvre religieuse ; des persécutions ont lieu, etc. On a compté au Tonkin jusqu'à deux ou trois cents mille chrétiens ; au début du xix^ siècle on a estimé qu'il y en avait trois cent vingt mille au Tonkin et soixante mille en Cochinchine, soit le cinquante-cinquième et le vingt-cinquième de la population de ces états. II, p. 28-35.
1. Le chapitre VII de S. C. (Du Gouvernement et des Lois du pays, p. 253-259) débute par quelques lignes de la p. 153 de L. B. : « Malgré la bonté du code législatif... mais les coutumes territoriales sont bien différentes » ; il reproduit ensuite le contenu des p. 143-154, en apportant au texte quelques altérations de minime importance. Comparer MN., I, p. 269 : « Le droit civil du Tunkin, imparfait et défectueux dans quelques-unes de ses dispositions, est en général sage, juste, confirma tif des droits de l'homme et du citoyen ; il a pour base le droit chinois, qui est pour ce pays ce que le droit romain était pour les pays coutumiers de la France, la raison écrite... Suivant le droit général admis dans tous les pays de la domination de l'empereur, l'homme y naît libre et ne peut perdre sa liberté... »
2. Voir IL M. P. A., ch. IX, § 1, l'article intitulé Justice,
la loi ; Kim-ngan pha le luât^, et d'anciens écrivains avant lui a voient dit que la Clef d'or ouvre toutes les serrures, ce qui signifie absolument la même chose ^ ; l'avarice outrée des mandarins, la rapacité de leurs suppôts rendent toutes ces loix inutiles et même [144] nuisibles en prolongeant et multipliant les formalités, pour avoir de l'argent des parties et ils font espérer alternativement à l'une et à l'autre partie une décision favorable et ils ne prononcent jamais définitivement tant qu'ils entrevoyent pouvoir tirer quelque chose des plaignants ; de ce mal il en résulte un bien c'est que la crainte des coups de rotins celle de perdre son tems et son argent retient beaucoup de gens qui plaideroient si la justice était mieux administrée. Après qu'on a coupé la tête à un juge prévaricateur, son successeur ne laisse pas d'en faire autant et quelquefois même de le surpasser, ainsi il faut passer par là.
[160/245] Les meurtres et les assassinats sont rares ^, mais il s'en commet cependant quelquefois,
1. Dans S. C. (p. 254), le dernier mot est écrit, par suite d'une mauvaise lecture, hiât. Voir la liste des mots et expressions annamites.
2. MN., I, p. 292, dit en d'autres termes : « Les législateurs tunkinois ont reconnu et déploré cette dépravation désorganisatrice de l'ordre social, mais n'ont point employé de moyens efficaces pour y remédier. »
3. Exemple de développement : « Avant que les guerres civiles eussent altéré les mœurs et familiarisé avec la violence et le crime, il était très rare qu'il fût commis un vol de quelque importance, et bien plus encore qu'il fût commis un meurtre. Aujour-
on prend alors des précautions très multipliées pour que le cadavre ne puisse jamais se retrouver ; il y a eu des villages obligés d'abandonner leurs foyers pour plusieurs années à cause d'un cadavre trouvé sur leur territoire ; il y a des loix de police pleines de bon sens et d'utilité, que les villages observent, souvent dans les cas soumis à leur jugement ; ils [les] insèrent ensuite dans le registre des règlements qu'ils ont faits pour eux-mêmes, et pour être principalement observés par tous ceux du village, qui ont signé et parafé ledit registre, il y a pour ceux qui ne s'y conforment pas des peines [146] très fortes et des amendes pécuniaires. De cette manière on fait prompte justice parce que les amendes qui sont en chair, en vin, ou en argent tournent au profit commun du village, et que les jeunes gens qui y ont leur part sont toujours prêts, à aller saisir les bufïles, les bœufs, ou les cochons du délinquant, aussitôt qu'un des anciens leur en donne l'ordre ; quand ils ont fait cette saisie ils amènent le tout à la maison commune du village, où il y a toujours des couteaux prêts pour égorger les animaux ainsi amenés et comme tout individu est boucher l'opération est bientôt faite ; il faut que celui qui a violé [161 1147]
d'hui même, il y a dans le Tunkin et la Cochinchine des cantons où, depuis nombre d'années, il n'a été commis par les nationaux aucun délit grave ; et quoique des peines capitales soient prononcées contre plusieurs délits, on estime que, dans les temps ordinaires, il ne périt pas par an, dans tout le Tunkin, plus de vingt ou trente personnes pour crimes poursuivis devant les tribunaux. » MN., I, p. 293.
le règlement de police vienne promptement ou à son défaut sa femme ou un de ses enfants offrir compensation pour ravoir le buffle, le bœuf ou la vache dont ils sont disent-ils accoutumés de se servir pour labourer (au Tonquin communément un seul animal traîne la charrue). Par le moyen de ces confiscations faites sans l'intervention du juge il y a de très grands villages même tous païens, qui sont parvenus à établir de père en fils, une police exacte et admirable ; on ne perd pas le moindre fruit quoique les arbres soyent sur le passage public, on n'ose pas prononcer à haute voix la moindre malédiction, ni entrer sans [148] témoins dans la maison de filles, ou veuves, ou bien des femmes dont les maris sont absents ; si cela arrivait à quelqu'un son cochon serait expédié dans l'espace de quelques heures par les jeunes gens du village qui dans plusieurs cas manifestes, n'ont pas besoin de l'ordre des anciens pour punir l'infraction au règlement de police, un témoignage authentique est suffisant pour cela ^. Alors après avoir lié et frappé le délinquant à coups de rotins, on se met à cuire son cochon dans sa propre cour se servant de son bois de son chaudron pour faire le festin dont
1. Comparer MN., I, p. 292, 293. « Ce sont les communes qui sont chargées directement du maintien de la police ; et dans chacune d'elles, des jeunes gens sont préposés à la garde des fruits de la terre et à la sûreté des maisons ; ils reçoivent, pour Cette garde, une rétribution de chaque propriétaire, proportionnée à l'étendue de sa propriété ; et s'il se commet un vol, soit de jour, soit de nuit, ils sont obligés d'indemniser la personne * volée. Quelques communes ont fait sur la police des règlemens
il reste spectateur oisif. Après le repas s'il n'est pas content de ce jugement provisoire on le conduit [162/149] à la maison commune du village où il doit présenter une table servie de bouchées de bethel et d'areque, avec un pot de vin pour occuper les mâchoires des anciens, tandis qu'ils écoutent son plaidoyer, ordinairement ils finissent par condamner le complaignant à faire aux esprits spirituels protecteurs du village une amende honorable, aux anciens des saints ou prostrations ; et des excuses à la Classe des jeunes gens avec une prière de ne point imiter sa conduite ; si l'accusé mécontent court au tribunal du baillage pour appeler de la sentence portée contre lui et exécutée, le mandarin le renvoyé aux Chefs du village, surtout dès qu'il s'agit d'un cas exprimé dans le règlement [150] de police, il na pas le pouvoir d'en prendre connoissance, ni même d'improuver le jugement déjà porté.
C'est pour l'ordinaire la Classe des jeunes gens de vingt à trente ans qui est chargée de faire patrouille jour et nuit dans tout le territoire du village, ils se divisent eux-mêmes en plusieurs bandes sous la conduite de Chefs ou caporaux, qu'ils choisissent entre les plus âgés et les plus sages, chaque proprié-
si sages, et en surveillent l'exécution avec tant d'attention, que, dans l'étendue de leur territoire, règne le plus grand ordre ; un homme n'ose entrer dans la maison d'une femme mariée en l'absence de son mari, ni même dans la maison de qui que ce soit, sans en avoir auparavant obtenu la permission du maître... » C'est L. B. clarifié, si l'on peut dire, et même, par extraordinaire, résumé.
SUR LE TONKIxN ET LA COCHINCHINE 147
taire leur donne par arpent une gerbe ou demie gerbe par ans pour faire leur repas communs, mais aussi ils sont solidairement tenus à rendre le double de ce qui a été volé aux particuliers dans les [163/2(52] champs et les jardins soit en riz, coton, fruits et ils ne peuvent qu'après la moisson finie dépenser leurs fonds communs, sur lesquels on prélève les restitutions auxquelles ils peuvent être obligés.
Les loix du royaume ne fixent pas les peines et amendes à imposer aux filles et veuves reconnues pour être enceintes, les amendes sont laissées à la discrétion des Chefs du village qui les proportionnent, à la fortune des parents de la coupable ; elles montent ordinairement à la moitié de la valeur du bien des père et mère lorsque leur fille demeure encore chez eux ; quant à elle, un mois après ses couches elle reçoit publiquement un [152] nombre fixé de coups de rotin. C'est un axiome reçu et tiré de la loi que les parents doivent payer les sottises de leurs enfants, garçons ou filles, Con dai cai mang^. Il y a de plus quelques loix de police communes à tout le royaume un peu trop sévères et inclinant à la barbarie à l'occasion desquelles des innocents mêmes peuvent perdre la vie quoi que très rarement ; une entre autres porte qu'un homme et une femme surpris en adultère doivent être liés ensemble mis dans un filet espèce de lit ou hamac, couverts et transportés ainsi à la salle d'audience, si les
1. Il faut lire sans doute cha au lieu de cai. Voir la liste des mots et expressions annamites.
témoignages sont suffisans on les fait décoller tous les deux liés de cette manière, à moins qu'on ait [164/255] secrètement promis beaucoup d'argent pour faire surseoir l'exécution.
Malgré la bonté du code législatif le gouvernement du Tonquin est despotique et tyrannique ^, les loix de ce royaume comme celles de la Cochinchine sont les mêmes, mais les coutumes territoriales sont bien différentes ; le tribunal de première instance ^ pour toutes les causes moyennes est l'assemblée du village ou les parties ont leur domicile ; c'est le meilleur et le plus juste il ne laisse pas que d'avoir beaucoup d'autorité ; de là on appelle au tribunal du baillage appelé Nha-huyen, si l'affaire ne s'y arrange pas
1. Comparer S. C, p. 253, qui reproduit les premières lignes du paragraphe et MN., I, p. 264 : « Pendant long-temps, dans le Tunkin et dans la Cochinchine, la puissance souveraine a été despotique sans être tjTannique... » Suivent des considérations sur les résultats des guerres civiles, assez étrangères à L. B., mais il faut signaler la conclusion qui est, en vérité, assez remarquable et pour ce qu'elle exprime et pour la manière dont elle l'exprime (p. 266, 267) : « Les lois, le gouvernement, le régime de cette nation étant justement appréciés, on reconnaît qu'elle a moins à se plaindre de la constitution de l'état que du gouvernement et moins du gouvernement que de l'administration ; que le malheur des sujets vient moins du degré de puissance conféré au souverain, que de l'abus de cette puissance ; moins du souverain lui-même, que des dépositaires de son autorité. »
2. Comparer MN., I, p. 289, 290, qui utilise la matière de L. B. en l'agrémentant de quelques détails : « On compte jusqu'à cinq degrés de jurisdiclion, dont le premier est la jurisdiction communale qui juge en dernier ressort de l'exécution des règlemens qu'elle a le droit de faire, et qui sont des règlemens de police... »
on a recours au Nha-phû qui a trois baillages sous son ressort ; [154] de là on peut se pourvoir au Bontran ou gouvernement de toute la province et enfin au Grand Conseil du Roy appelé Con-dou, mais les simples particuliers ne sont pas assez riches pour aller si loin.
Les individus sont partagés en deux Classes ^ les Royaux et les Populaires, les simples soldats sont comme mixtes étant tirés des populaires leur famille femme et enfants restent dans cette classe, quant à eux comme ils sont à la solde du roy ils sont de la Classe royale ; chaque village doit fournir un nombre de soldats relatif à la population, on les choisit parmi les plus riches et les plus nombreuses familles afin que s'ils s'enfuyent, jouent [165/755] ou volent, leurs parents puissent répondre pour eux ou les remplacer ; en cas de mort c'est au village à fournir un successeur. Au Tonquin sur sept hommes couchés sur les registres on en prend un pour être soldat ; en Cochinchine depuis un an sur trois sujets, il en faut un pour le service, mais Sa Majesté aide les villages à les nourrir et à les habiller, ce qui n'a point lieu au Tonquin ; on reçoit les soldats à 20 ans et
1. Le chapitre VIII de S, C. (Population ; division des hahitans en classes ; des impôts ; manière de les lever, p, 259-264) commence par un paragraphe formé de la seconde moitié des p. 187 et 186 de L. B., se poursuit par quelques lignes tirées des p. 161 et 162, deux lignes du crû de S. C, et se complète (p. 260-264) par la matière des p. 154-162 légèrement modifiée. Comparer MN. : « La nation est divisée çn deux ordres... » I, p. 256 suiv.
on ne leur donne leur congé qu'à 51 ans ^ pour éviter la peine d'exercer de nouveaux soldats, quand un soldat a du talent il devient petit mandarin, le village fournit un autre soldat, mais il n'entretient pas le dignitaire ; seulement [156] quand il vient dans sa patrie les habitans de son village doivent le saluer, l'aider à bâtir une belle maison, faire la dépense des sacrifices offerts aux génies tutélaires et à ses ancêtres en action de grâces de ce qu'ils lui ont porté bonheur pour devenir mandarin, on est débarrassé de toutes ces corvées que quand il est reparti.
La Classe des Royaux est composée de la famille Royale des Favoris des Mandarins Lettrés et Militaires et de leurs soldats, le Roy actuel a environ deux cent mille soldats de troupes réglées mais les mandarins les font seulement venir aux appels moyennant quatre ligatures de deniers [166/757] qui sont la valeur de deux piastres qu'ils leur paient chaque mois, ils les envoyent en grande partie travailler et commercer, ils n'en gardent pas la moitié auprès d'eux.
La Classe des Populaires est composée de Mandarins Lettrés à la vérité mais tirés d'entre le peuple et choisis par lui parmi les laboureurs et artisans
1. « L'assujétissement au service militaire commence à dixhuit ans et finit à cinquante », dit MN., I, p. 302. Pour le reste du passage relatif au recrutement, à la responsabilité de la commune, etc., MN. ne se distingue guère de L. B. que par une forme plus élégante et plus châtiée. Comparer S. C, p. 260,
ainsi que parmi la Classe des gens qui vivent sur l'eau qui est très nombreuse et qui est taxée différemment que celle qui vit sur terre ; ils ont leurs Mandarins particuliers, ces Mandarins populaires reçoivent les ordres des mandarins royaux aussi bien que la quantité d'impôts à [168] payer de corvées à faire et de soldats à remplacer ou à nourrir et à habiller, etc. etc. Ensuite les mandarins populaires divisent le tout par toparchies et par villages à proportion du nombre des habitans de chaque endroit couchés ^uv le registre, si quelque village se trouve trop surchargé, ils abandonnent leur maison et leurs champs pendant trois ou quatre ans ; après ce tems, il ne reparaît que quinze ou vingt pères de famille, et on fait pour eux un nouveau registre, les autres sont sensés (sic) morts de faim et de misère ou passés dans d'autres provinces, ils reviennent ensuite peu à peu, n'habitent qu'une maison pour deux [167 1159] ou trois ménages et par ce moyen ils n'ont que peu d'impôts et de corvées pendant de longues années.
Lorsque la quantité de corvées et d'impôts est notifiée aux Mandarins populaires les mandarins royaux envoient des espèces de sergents avec quelques soldats, ceux-cy si avant tout il ny a pour eux de l'argent comptant pressent la levée des impôts à coups de rotin sur le dos et les cuisses des mandarins populaires, ceux-cy font frapper les Chefs élus par les villages, ces derniers ont leur revanche sur les particuliers du village qui à leur tour battent leurs femmes et leurs enfans afin qu'ils travaillent
pour gagner l'argent qu'il faut donner [160] aux soldats des mandarins royaux ; on met aussi de légères cangues au col des mandarins populaires, ceux-cy en font mettre aussi au col des Chefs du village et vont ainsi presser l'ouvrage de la collecte afin que le peuple ait plus de peur et fasse davantage d'efforts, ainsi c'est la cangue et le rotin, et non pas l'honneur et les sentimens qui sont le mobile de tous ; d'ailleurs il n'y a point d'infamie attachée à porter la cangue ou à recevoir des coups de rotin, il n'y a absolument que la peau qui en souffre ; les Grands Mandarins les plus proches parents même de Sa Majesté Impériale sont souvent frappés publiquement de trente ou quarante coups de rotin par ordre de l'Empereur, ils [168/161] récompensent grassement les soldats qui ont l'adresse de leur donner des coups qui fassent beaucoup de bruit sans que la peau en soit endommagée ; le génie du pays est d'être bas à l'égard du supérieur et orgueilleux à l'extrême à l'égard de l'inférieur.
La population du Tonquin ^ est près de vingt fois plus considérable que celle de la Cochinchine et du
1. Les premières lignes de ce paragraphe ont passé au chapitre VIII de S. C. ; le chapitre IX (Du sol, de ses productions, p. 279-285) en comprend la suite, p. 162 et la moitié de la p. 163, puis un extrait à peine modifié de la p. 187 ; il retourne à la p. 164 et suit librement le texte de L. B. jusque vers la fin de la p. 168 ; retour ensuite à la p. 167 pour faire un nouveau saut à la p. 189. La dernière partie du chapitre (p. 283-285) réunit assez judicieusement les passages épars dans L, B. qui ont trait à l'alimentation.
Camboge pris ensemble (a). Selon les registres du Roy [162] elle n'est que quinze fois plus considérable mais au Tonquin, il y a un grand nombre de villages où à peine une moitié ou un tiers des individus sont inscrits sur les registres ^ ; le terrain pour la plus grande partie, est le plus fertile que j'aie jamais vu, cette fertilité consiste à ce qu'une moitié des champs portent deux récoltes de riz par an ^ et à quelques
(a) Suivant M"" (h la Bissachère la population de la Cochinchine et du Camboge ne serait que de 767.500 âmes. M^ d'Ayot après un mur examen la porte au double ou 1.500.000 âmes (R.). Se reporter à la note de la p. 142 du ms.
1. Comparer S. C. (p. 160) et MN. (p. 60) qui paraphrase. S. C. ajoute de son côté : « On peut, sans crainte, porter la population des états de Gia-Long à dix-huit millions d'âmes. » Voici comment il arrive à ce chiffre : à la note (a) de la p. 142 de L. B., on voit qu'il conclut d'un renseignement du texte que le Tonkin compte 15.350.000 habitants ; si l'on se reporte à la note de la p. 161, on verra que pour lui la population du Cambodge et de la Cochinchine s'élève à 1.500.000 habitants, soit en tout 17.000.000 environ ; il force les chiffres pour compenser le nombre des non-inscrits sans doute. MN. donne un total de 23.000.000 de sujets de l'empereur : 18.000.000 au Tonkin, 1.500.000 en Cochinchine (Annam actuel), 2.200.000 à 2.400.000 au Tsiarapa, Camboge et Lac-tho ; au total 21.700.000 à 21.900000 soit 22 millions environ et non 23, — ainsi que le fait remarquer Crawfurd {Journal of an Embassy jrom the Governour General of India to the Courts of Siam and Cochinchina, p. 526).
2. Comparer MN. (I, p. 108) qui ajoute aux renseignements du texte quelques fioritures. Il débute en disant (p. 106) que « les terres du Tunkin sont d'une fécondité supérieure à celle de la Chine, quelle que soit la renommée de celles-ci ; elles sont toujours en fermentation et richement productives «. Il signale aussi que l'on trouve « des coteaux qui, jusqu'à leurs sommités, sont couverts d'orangers ».
endroits jusqu'à trois y comprise une de pois ou de grain propre à faire de l'huile. J'ai compté au Tonquin plus de vingt espèces différentes de riz, la majeure partie reste quatre mois et demi en terre, il y a une espèce qui vient en cent jours, il y a le riz d'eau le riz des terrains secs, le riz des montagnes * [169/163] il y a aussi plusieurs espèces de fruits inconnus non seulement en Europe mais encore en Chine et en Cochinchine, il y croît particulièrement plusieurs espèces de racines propres à faire de la farine, des pommes de terre, plusieurs plantes médicinales comme le Cinamome et autres ; les rivières y sont grandes et poissonneuses et en fort grand nombre, les étangs et les lacs ainsi que les champs de riz (a) contiennent une infinité de poissons différents et bons à manger pour la pluspart inconnus dans les eaux douces [164] d'Europe ; les côtes qui bordent la mer sont aussi beaucoup plus abondantes pour la pêche au Tonquin qu'en Cochinchine ; la morue et la sardine certaines années entrent même dans quelques unes des grandes rivières ; c'est le riz et le poisson qui sont la base
(a) Parmi ces poissons il faut compter celui quon nomme le dalac aux Philippines et en Chine où il s'en débite une grande quantité, le pêche-caboche, ce poisson se vend salé de 7 à 10 ptres le pickle en Chine ; il se trouve principalement dans les champs de riz (R.)-
1. MN. Signale une autre espèce de riz que L. B. a omis d'indiquer ; c'est « une espèce spiritueuse de laquelle on tire l'arack, liqueur plus forte que les eaux-de-vie de vin ; si l'on mange ce riz en nature il enivre très-prompteraent » (p. 109).
de la nourriture de cette nombreuse population^. Il y a au Tonquin ^ de l'or qui passe pour le meilleur qu'on connoisse, de l'argent", de deux espèces d'airains (a) du cuivre de l'étain, le plomb y est rare mais le fer y est commun (b). On tire le salpêtre des [110/165] montagnes mais on y fait très mal la poudre à tirer, il y a une espèce d'airain noir (a)
(a) L'airain dont parle Vauteur me paraît être la platine (R.). MN. (I, p. 53, 54) est d'un avis diiïérent : « Il y a deux espèces d'airain, dont l'un est presque aussi blanc que l'argent, et est plus solide ; ce qui en élève le prix, qui est intermédiaire entre celui de l'argent et celui du cuivre ; l'autre airain est noir et en l'enfonçant plusieurs fois dans la terre il devient rouge ; mais lorsqu'on l*en retire, revenu à l'air, il change en très-peu de temps et redevient noir. Ce métal qui ne se trouve que dans une province, est présumé un composé de cuivre rouge et d'or : est-ce une production de la nature ? N'y a-t-il point quelque concours de l'art ? c'est ce que nous ne sommes point en état de décider ; mais ce qui est certain est que ce métal ou cette composition se vend quatre fois le prix de l'argent ; et quoique moins cher que l'or, il est aussi estimé, et aussi recherché pour les ornemens, à cause de sa pureté. »
(b) Le fer de Cochinchine est mauvais mais cela vient de la manière de Vextraire.
(a) Celui dont fai parlé plus haut.
1. MN. (I, p. 100) écrit que « les poissons fournissent à l'habitant de ces pays bien plus d'alimens que les animaux terrestres, et ne contribuent guères moins à sa subsistance que les végétaux », manière élégante d'exprimer ce que dit L. B.
2. Comparer ce passage sur les productions minières du Tonkm avec S. C. qui le reproduit sans grandes modifications (p. 281) et MN. qui ajoute de nombreux détails, celui-ci, par exemple : « le fer, le plus utile des métaux, est très commun, et d'une telle pureté, que dans le simple état de minéral sans le fondre, il est possible de le forger ». Ce n'est pas l'avis de S. C. ; voir note (b) de la p, 164 du manuscrit.
qui se vend plus cher que l'argent mais pas autant que l'or ; personne n'ose et ne sait même exploiter les mines d'or et d'argent, on en retire pas d'autre que celui qu'on trouve dans les montagnes quant il s'écroule quelques rochers ou dans les ruisseaux parmi le sable qu'ils trainent ; on craint beaucoup que les Mandarins Royaux sachent qu'on a fait une pareille trouvaille, car lorsqu'une fois un village est inscrit sur les registres comme ayant quelque chose de précieux dans son territoire, il faut en fournir tous les ans une certaine quantité pour les magasins [166] du roy et plus encore pour les mandarins et l'impôt continue quoi qu'on ne trouve plus de laditte matière, il faut alors se redimer par argent, ou en faire acheter ailleurs, ou bien abandonner sa maison et ses champs ; depuis surtout que la famille Lé ne règne plus sur le Tonquin le peuple est très pauvre quoique naturellement il dut être plus à l'aise que partout ailleurs, il soupire sans cesse après un changement de gouvernement quelconque espérant qu'il sera moins vexé et au contraire il parait que cela va toujours de mal en pis. Les Tonquinois ont appelé le Roy actuel et l'ont aidé à détruire les Tay-sons, mais [171/167] à peine y a t'il six ans qu'il les gouverne, qu'ils le maudissent journellement parce qu'il les surcharge de corvées deux fois plus que les taysons, ils ont le cœur disposé à la révolte, mais ils sont sans énergie et privés de chefs capables d'agir. Il y a plusieurs endroits au Tonquin où l'air est très bon. Les habitans sont intrépides et assez bons soldats, quand ils sont bien commandés, ils ont du
goût et de l'aptitude pour la marine, on les forme aisément à la manœuvre des vaisseaux européens ; ils méprisent les troupes chinoises et se servent adroitement des éléphans pour faire la guerre, le roy en a environ [168] cinq cent de dressés aux opérations militaires, il n'y en a que quatre de parvenus au grade de mandarin, et qui ont des anneaux d'or à leurs dents. Chacun d'eux est dans le cas de mettre en déroute un gros détachement, plus on tire sur eux plus ils s'avancent sans faire le moindre cas d'une grosse balle qui leur entre dans la peau, il n'y a qu'un petit endroit au-dessus des yeux où une balle qui les atteint puisse les tuer ^.
Les Tonquinois méprisent les Chinois ils leur donnent le nom générique de Ngo-cho qui veut dire Chinois chien, en partie par ce qu'ils ont les dents blanches et ne se les [169] teignent point en noir comme font les Tonquinois et parce qu'ils sont plus intéressés plus avares, voleurs et fripons qu'eux ^,
Quant aux mœurs et aux coutumes du pays ^
1. Comparer S. C. (p. 282) et MN. (I, p. 82). Du texte de L. B., celui-ci reproduit ce renseignement : sa peau « n'est point à l'épreuve de la balle, mais la balle y pénètre sans le tuer, à moins qu'elle ne le frappe au front entre les deux yeux ». Puis il se livre à une longue description : sa marche est comme celle du chameau, il parcourt autant d'espace qu'un cheval au trot dans son allure ordinaire, tous les jours on le conduit deux fois à l'eau, aucun animal n'a plus d'intelligence. Il se plaît avec les enfants, se mêle à leurs jeux, joue à croix ou pile, etc., etc.
2. Ce paragraphe a passé, on ne sait trop pourquoi, dans le chapitre XII de S. C. sur la langue et les arts du Tonkin, p. 287.
3. Le chapitre X de S. C. (Mœurs et Usages du Tonquin, p. 272-279) reproduit, avec des modifications de forme, ce qui
elles sont entièrement différentes de celles d'Europe, on n'oserait paraître devant un supérieur sans lui offrir des présens, ni le saluer ayant des souliers aux pieds ; quand un grand mandarin arrive dans un lieu où il y a des inférieurs qui veulent lui parler de près, il faut que ceux-cy quittent leurs souliers, quoique brodés en or ou en argent, fassent quatre salutations ou prostrations [170] le front touchant par terre ^, ensuite ils peuvent proposer leurs affaires ; les femmes s'asseyent sur la terre, les jambes croisées et font quatre inclinations profondes portant le front jusqu'aux genoux, ensuite elles exposent le sujet qui les amène ou bien attendent en silence qu'on les interroge. C'est la coutume du Tonquin comme de la Cochinchine d'être assis les jambes croisées comme les tailleurs en Europe ce qui s'observe soit en mangeant soit en conversant et cela par tout le monde depuis le Roy jusqu'au dernier de ses sujets, on ne voit point de sièges dans les maisons, chez les gens de condition privée on présente aux étrangers des nattes pour [173/271] s'asseoir à la manière déjà décrite. Chez les Mandarins quand on vient pour affaire, après avoir fait
suit jusqu'à la p. 183 ; il se termine par un passage extrait de la p. 192 sur « l'habit de cérémonie » des Tonkinois.
1. Voir dans MN. (II, p. 72, 73), la description de ces pratiques de politesse qui reproduit L. B., mais MN. observe : la politesse tonkinoise « se ressent du despotisme en ce que ses formalités vont jusqu'à l'humiliation, et de l'aristocratie en ce qu'elle porte dans tous ses signes des traces d'infériorité ou de supériorité ».
les prostrations sur la terre nue les hommes se tiennent debout, les femmes restent assises à terre ; si on fait au mandarin une visite d'honnêteté, il offre une natte sur une planche, et invite à s'asseoir.. Pour prendre ses repas ^ on est assis sur des planches ou espèces d'échafaudages plus élevés les uns que les autres selon la dignité, le maître de la maison ou le plus honoré mange seul à la table qu'on lui a placée sur le plus haut échafaudage, à moins qu'ils ne soient tous deux de même rang en ce cas ils mangent ensemble. [172] On n'est jamais plus de quatre à la même table, on les multiplie selon le nombre des convives, elles sont rangées à la file et les premières sont plus chargées de mets que les dernières qui sont les moins honorées ; on ne se fait point prier, pour se placer dans le haut bout, ordinairement on sait l'âge et la dignité de chacun ; si quelqu'un l'ignorait, on lui dirait « Vous êtes plus « âgé ou plus élevé en dignité que moi » il en conviendrait sans peine et il ny aurait plus de contes-
1. Ces informations sur les repas sont reproduites dans S. C, p. 275, 276. MN. les utilise en supprimant certains détails et en en ajoutant d'autres. Il fait remarquer que « des formalités aussi multipliées et aussi gênantes altèrent nécessairement le plaisir de la table ; mais en établissant jusque dans les moindres relations sociales l'empreinte de la soumission et de la dépendance, elles cimentent des sentimens qui, dans les Etats despotiques, ne peuvent être trop souvent rappelés ». Il termine en disant qu'on observe dans les repas une très grande propreté et qu « au lieu d'extraire de sa bouche avec ses doigts, comme il se pratique en Europe, les os de la viande ou les arêtes de poisson, qui y sont engagés, cette extraction ne se fait qu'avec de petits bâtons », II, p. 78.
tation. Dans les repas publics qui se font dans les villages, aux festins de noces ou de funérailles, aussi bien qu'à ceux qui suivent les sacrifices [174/272] offerts aux Génies Spirituels, chacun met dans sa manche les restes de sa portion, s'il na pu la manger en entier et l'emporte pour en faire part à la maison des anciens, qui ont assez de mérite pour obtenir cette distinction *. Dans les repas ordinaires que donnent les particuliers, on n'emporte rien du reste des mets. Si le maître de la maison veut envoyer quelque chose à la femme ou aux enfants de son convive c'est à sa volonté.
Les femmes ne sont jamais admises aux repas publics qui se font à la maison commune du village, ni aux festins d'appareils (sic) qu'on donne dans les familles ; on est bien [174] éloigné dans ce pays cy de courtiser les belles, on donne presque dans un excès contraire, mais qui produit un bien dans Vordre social, les femmes ne se donnent pas le ton de précieuses et ne font pas les coquettes, ne se rendent jamais les maîtresses de la maison et de leur mari ; quand une fille du Roy du Tonquin choisit un mari parmi les Mandarins son père lui donne un Sabre pour couper la tête de son Epoux si il commet un Crime d'Etat mais en même temps il fait présent à son gendre d'un joli rottin garni d'or moins gros
1. Il paraît y avoir une lacune à la fin de cette phrase ; le texte de S. C. (p. 274) est dans tous les cas plus satisfaisant : «... chacun met dans sa manche le reste de sa portion pour en faire part— ^à sa famille. Les crieurs du ç>illage portent ce qui reste — à la maison des anciens qui ont assez de mérite... »
que le petit doigt, pour corriger la demoiselle dans le secret du ménage, si il lui arrivait de manquer aux devoirs de son état; toutes les [175/175] [femmes] sortent vont et viennent librement comme en Europe, les grandes dames ont un nombreux Cortège de Suivantes, et de Soldats proportionnés à la dignité de leur mari, elles ne peuvent manger à une même table avec lui, si il y a des Etrangers, seulement elles peuvent être présentes au repas.
Les Tonquinois sont sensés (sic) n'avoir qu'une femme légitime, mais ils peuvent épouser autant qu'ils veulent des femmes subalternes, la poligamie n'étant point défendue par la loi *. Les enfants des épouses secondaires donnent à leur propre mère le nom de Sœur ainée et appellent Mère la femme légitime de leur père. Ils ont néanmoins leur \176] part de l'héritage, dans le partage des biens l'aîné prend préalablement un cinquième de l'héritage et la maison principale, ensuite il reçoit encore une portion égale à celle de ses autres frères. Il est ainsi avantagé parce qu'il doit avoir soin des Sacrifices
1. Se reporter à MN. (I, p. 77, 78), qui, parlant de polygamie, ne reproduit pas une ligne de L. B., et fait un discours sur la question. Mais, dans son chapitre sur le Droit privé, il revient sur la polygamie à propos du mariage et utilise L. B. : « La pluralité des femmes est permise ; mais il n'y en a qu'une qui ait les droits de femme légale ; les autres sont considérées comme concubines... », p. 275 ; « son autorité (de la femme légale) s'étend sur tous les enfans nés de son mari, même sur ceux des concubines ; elle préside à leur éducation, et ils l'appellent leur mère ; tandis qu'ils n'appellent leur véritable mère que sœur aînée... », p. 276. C'est du L. B., mais combien mieux exprimé !
offerts aux ancêtres, quant aux filles elles n'ont presque rien, comme devant passer dans une autre famille qui doit les entretenir ; si elles sont infirmes et ne peuvent trouver de parti leur frère aine en a soin ; on leur assigne sur le Commun une petite portion de terre et la famille lui bâtit une petite maison. La mère, tante, sœur ou cousine ne peuvent aliéner leurs biens immeubles [176/277] sans le consentement des fils, neveux ou frères ou cousins qui sont sensés chefs de la famille et chargés du soin des Sacrifices ; ainsi le Contrat de vente est non valide par là même qu'il n'est pas écrit de leur main ou signé de leur parafe par devant les chefs du village. La loi permet d'épouser en même temps les deux sœurs et d'établir la plus jeune Femme-légitime^ les femmes secondaires ou concubines sont comme les servantes de la première si elles habitent la même maison ; quand une des concubines devient favorite de son mari et qu'elle a dispute avec sa rivale, on lui bâtit une maison dans le voisinage et on y fait meilleure chère que [178] dans le logis principal ; néanmoins la première femme peut si son mary qui est le seul maître, ne s'y oppose prendre les enfans de la Concubine, lors qu'ils sont sevrés pour les faire élever à sa manière ; on peut répudier légalement même la femme légitime quand elle est trop turbulente ou qu'elle manque à son mari devant les Etrangers. Quant aux femmes du second rang, on peut les donner ou miême les vendre, pour retirer l'argent des épousailles, on peut aussi vendre ses enfans mais plutôt en qualité de domestiques ou
de fils adoptifs que comme de vrais Esclaves. Les dames du Tonquin ont des pierreries et des joyaux en [177/779] or des habits de soye et du beau linge mais d'une forme toute différente que les ajustemens d'Europe, au lieu de s'enrhumer en se dépouillant comme font ailleurs les dames qui suivent la mode elle se font suer pour se trop charger de beaux habits les jours de parades, plusieurs sont aussi blanches que les Européennes ^, mais elles n'ont point de couleurs ; il n'y a que les comédiens et les comédiennes qui osent se farder. On en trouve souvent qui ont de l'esprit et toutes ont des manières moins guindées que le grand nombre des Européennes parées qui ont peur de gâter leurs habits en se remuant naturellement et librement. [180] Le sens de la vue est fort exposé au Tonquin à cause de la chaleur du climat de la forme des habits pour le travail et de la coutume où l'on est de se baigner à l'endroit où l'on se trouve mais comme on est accoutumé à cela dès l'enfance, on passe son chemin
1. MN. reproduit ce renseignement, mais il développe, à son habitude ; le passage est assez curieux : « Le Tunkin et les pays adjacens sembleraient, d'après leur proximité de l'équateur, devoir être habités par des hommes noirs ou du moins fort basanés ; mais le rafraîchissement et l'humidité de l'atmosphère par les pluies et les inondations garantissent de l'action brûlante du soleil à laquelle est attribué le noir de la peau. La nuance particulière de celle du Tunkinois est olivâtre et tirant un peu sur le brun, et le Cochinchinois a un teint d'un brun plus foncé. Dans les deux pays, les femmes et les hommes qui par leur profession sont peu exposés aux ardeurs du soleil ont une peau qui approche de la blancheur européenne. »
sans y faire attention ; en revanche on est extrêmement sévère sur le sens du toucher à moins qu'on ne soit mari et femme, les personnes de différents sexes ne se touchent jamais pas même les mains, si on le faisait on perdrait sa réputation, en général on est au moins aussi Chaste qu'en Europe et les Chrétiens le sont davantage ^.
[lis 1181] On décolle les criminels qui sont de condition plébéienne, les femmes sont jettées en
1. S. C. (p. 277, 278) introduit ici plus de changements que de coutume : « Le peu d'habillemens que portent les Tonquinoises lorsqu'elles vont travailler dans les champs, et que la chaleur du climat autorise, expose souvent les Européens à des tentations qui n'auraient pas lieu si les femmes n'avaient pas l'habitude de se baigner par-tout où elles se trouvent. On est plus sévère sur le sens du toucher... etc. » MN. (II, p. 44-48), sur le thème de L. B., se livre à une dissertation sur la décence au l'onkin, dit que « les femmes mettent peu d'importance à se soustraire aux regards des hommes ; la douceur du climat fait qu'elles laissent à nu une partie de leur corps ; et pour ce qui est couvert, la légèreté des vêtements en rend les formes sensibles... » ; « mais tandis qu'une si grande licence est accordée à l'organe de la vue, tout est refusé à l'organe du tact... » ; « malgré cette réserve, la liberté de la communication entre les deux sexes occasionne quelques jouissances illicites » ; suit une page sur la prostitution ; puis, «dans l'intérieur des terres, la chasteté est encore plus observée que dans le Tunkin » ; « la violation des lois de la nature et les honteux égaremens de l'amour... sont inconnus dans ce pays. » Et le morceau se termine par quelques lignes sur « ces monstres humains qui, privés de leur sexe, n'ont ni les grâces du sexe auquel ils n'appartiennent pas, ni l'énergie du sexe que leur avait donné la nature, mais qui réunissent les vices de l'un et de l'autre» ; le pays commence à s'en purger, dit MN. ; avant l'empereur actuel, la cour en était remplie, maintenant l'impératrice, les autres femmes de l'empereur sont servies par des personnes de leur sexe.
l'air par les éléphans et retombent sur leurs dents ; pour les criminels de considération ou qui sont de la famille régnante, on leur envoyé dans la prison une pièce de soyerie avec les moyens de s'en servir pour s'étrangler après quoi on les enterre honorablement ^.
Il n'y a pas au Tonquin de ports sûrs pour les vaisseaux de construction européenne mais il y a entre les montagnes des abris qui couvrent trois côtés, il est vrai qu'il faut attendre le vent quelquefois longtems pour en sortir. Les sommes chinoises peuvent entrer dans plusieurs rivières [182] et remontent jusqu'à la ville royale (a).
La loi défend le luxe dans les bâtimens et les habits 2, chacun se tient selon son rang et sa dignité, si quelqu'un excédait en dépenses le mandarin ne manquerait pas de s'emparer de cet excédent ; il y a même deux provinces qui sont le pays des Rois
(a) Voyez le Pilote Cochinchinois par M. (TAyot (R.). Se reporter à notre introduction (p. 30-33) ; il y est question des travaux de Dayot.
1. Comparer S. C, p. 289, qui termine par ce paragraphe son chapitre sur la langue et les arts du Tonkin avec MN., I, p. 288, 289, qui le délaie en une page et conclut par cette phrase inattendue : « La profession de bourreau n'est pas déshonorante ; elle est exercée dans le Tunkin par une famille cochinchinoise, dans laquelle elle est héréditaire depuis plusieurs siècles. »
2. Ce paragraphe se trouve presque textuellement reproduit dans le chapitre Mœurs et Usages de S. C, p. 278. MN. développe, II, p. 49, ce qui concerne la restriction du luxe et en tire parti pour énoncer quelques généralités : Ce peuple « aurait assez de penchant pour le luxe, s'il n'était pas contenu par des
et d'où ils sont sortis, où il est défendu de couvrir les maisons de tuiles excepté celles ou l'on sacrifie aux ancêtres du Roy ; les habits des riches ont la même forme -que ceux des pauvres ; ils prennent séances dans les assemblées du village selon leur âge, à moins que pour avoir rendu au village quelques [183] grands services ou lui avoir fait quelques dons considérables, on ne lui ait donné par écrit signé de tous les habitans le droit de s'asseoir au premier rang et d'opiner le premier.
Les arts au Tonquin sont comme prohibés au lieu d'être encouragés ^, si quelqu'un se distingue dans sa profession on l'oblige à venir travailler pour la Cour gratuitement, si quelqu'un est connu pour avoir un arbre rare on l'oblige à le mettre dans une grande caisse et de le faire porter ainsi au Roy ou
lois somptuaires qui règlent le degré de magnificence permis dans les habits, les meubles, les maisons et le proportionnent aux dignités ; institution qui peut être critiquée, en ce que, restreignant les jouissances, elle ôte au travail et à l'industrie une impulsion qui leur est nécessaire et un appât qui excite leur activité ; mais, d'autre part, institution convenable pour borner les fausses jouissances... etc. ».
1. Voir ce passage reproduit dans S. C. (p. 287, 288) avec les ordinaires modifications de forme. MN. n'a pas négligé de noter ce renseignement intéressant (I, p. 175) ; il parle de « l'absurde et tyrannique administration du Gouvernement qui, dès qu'un artisan excelle dans sa profession, le met en réquisition et l'oblige à travailler gratuitement pendant un certain temps pour le service de l'empereur, ou du gouverneur de la province, ou même de quelque mandarin ». Suit l'anecdote au sujet de la porcelaine ; mais MN. dit que c'étaient des Chinois qui, ayant exercé leur art au Tonkin, furent en butte à tant d'exigences qu'ils furent obligés de retourner dans leur patrie.
au Gouverneur de la province et s'il ne peut subvenir aux frais du transport, son village est tenu de l'aider ; il en est de même à l'égard de tout ce qu'on peut avoir de précieux [184] ou de curieux. On a trouvé dans ce pays le secret pour faire la porcelaine comme en Chine mais la famille des inventeurs fut obligée de s'expatrier, ne pouvant sans se ruiner fournir gratuitement tout ce que le Roy et les Mandarins exigeoient.
Le Gouvernement du pays ^ est naturellement foible et très timide sans confiance en l'affection du peuple qu'il grève, et qu'il ruine, en sorte que sa politique porte ses vues à tenir le peuple dans un état de pauvreté et à cacher les richesses et les productions précieuses du pays dans la crainte que d'autres puissances ne cherchent les moyens de s'en rendre maîtres. Je [119/ 186] pense que les plaines de ce pays sont les plus fertiles du monde, et que les mines de ses contrées sont peut-être aussi riches que celles du Pérou. Le thé y est commun tout le monde en boit, mais on ne sait pas le préparer comme en Chine. Il y a aussi beaucoup de coton, de soye et d'indigo.
On compte douze provinces au Tonquin ^ d'après
1. Tout ce paragraphe est reproduit presque textuellement dans le chapitre XII de S. C, traitant de la langue et des arts.
2. La première moitié de ce paragraphe forme le début du chapitre VIII de S. C. (p. 259) et la seconde moitié se trouve au chapitre XI (p. 280). Comparer MN. (I, p. 72) qui ne reconnaît que dix provinces, mais qui indique comme L. B. que la province du Xu-nam est la plus peuplée. A la p. 262, il reconnaît douze provinces.
la nouvelle répartition des Gouvernements, mais il y en a une qui est presque aussi peuplée que toutes les autres ensemble, au moins beaucoup plus que la moitié de toutes les autres. Elle s'appelle Xu-nam c'est elle qui donne au royaume le nom d'Anam, tout y est à bon compte [187] on y a des charges de fruits pour quelques liards, avec la valeur de dix piastres on peut aisément nourrir et payer un domestique un an, il ne coûte pas davantage par an pour la nourriture et l'habillement de nos écoliers tonquinois, c'est peu, mais encore faut-il quelque chose et nous n'avons rien ou presque plus rien.
Dans chaque province il y a un Gouverneur militaire, qui garde le Sceau et un mandarin lettré qui signe les affaires, le sceau sans le seing ou le seing sans le sceau l'affaire est seulement arrêtée, mais il faut l'union des deux, mais c'est le Mandarin lettré qui a toujours le plus d'influence et à qui l'on fait le plus de présens secrets ^.
[iSO/ 188] Les Tonquinois sont naturellement éloquens et beaux parleurs, la facilité de s'exprimer est presque le seul moyen de parvenir de se distinguer et d'éviter les nombreuses corvées, il faut d'ailleurs répondre par soi-même dans tous les procès qu'on peut avoir et les avocats ne peuvent que donner des conseils en secrets ; si on ne s'exprime pas aisément et poliment devant les mandarins, on a pour l'ordinaire des coups de rotin et on perd son procès, aussi dès la plus tendre jeunesse on s'exerce .à parler