COMBAT SPIRITUEL
L'auteur de Y Imitation dit que deux choses contribuent surtout à opérer dans L'âme une pleine et entière réforme : attaquer avec énergie le vice auquel la nature incline davantage, et s'exercer avec ardeur à la vertu dont on a un plus pressant besoin.
(Lib. 1, cap. xxv.) De là une doublem éthode employée et recommandée par les saints.
Méthode pour combattre le vice. Quatre règles la constituent.
1° Attaquer d'abord le vice dominant : droit au cœur, à la source même du mal ; sans cela, peine perdue, c'est toujours à recommencer. Quand la langue est chargée, au lieu de s'amuser à la nettoyer, on confie à l'estomac, vrai et unique siège du mal, la potion salutaire qui doit chasser les mauvaises humeurs. A quoi servirait de cicatriser une plaie tant que le virus séjournerait dans les veines ? La confession des péchés ne suflitdonc pas, c'est à la passion qui produit les péchés qu'il faut porter la cognée.
La passion dominante est la colonne dont la chute entraînera la ruine de l'édifice, le général dont la mort sera suivie d'une complète déroute, la capitale qui, une fois prise, décidera de la conquête du royaume entier.
2° Commencer par les effets du vice les pfusexté-
rieurs, les plus grossiers, ies plus capables de scandaliser, les plus faciles à réprimer, et arriver insensiblement à ce qu'il va de plus intime, de plus subtil, de plus difficile. Dieu lui-même avait dit à son peuple de ne pas entreprendre simultanément l'extermination de tous les peuples de Ghanaan, ce qui eût été au dessus de ses forces, mais de les ruiner peu à peu et par parties. (Deut., vu.)
Qu'on ne craigne pas, en attendant, d'être vaincu ou envahi par d'autres ennemis : celui qui combat résolument un vice conçoit de l'aversion pour tous ; et l'habitude qu'il contracte de se tenir en haleine, le rend attentif, vigilant et comme invincible sur tous les points.
3° Concentrer sur ce vice unique toutes nos forces spirituelles : l'examen, qu'il soit fréquent et sévère ; les pénitences, qu'elles soient multipliées en raison des chutes ; la prière, qu'elle se propose d'obtenir la grâce de la victoire ; la méditation, qu'elle considère souvent la laideur et ies suites désastreuses du vice; la confession, que l'accusation et le ferme propos portent spécialement sur les fautes qu'il fait commettre ; la lecture, qu'elle en inspire l'horreur ou l'amour de la vertu opposée.
Puisque la passion dominante est de tous nos ennemis le plus terrible et le plus implacable, celui qui porte l'étendard, qui est l'àme et le conseil de tout le camp, imitons le vindicatif qui fomente dans son cœur une haine toujours plus vive contre son adversaire, et jour et nuit ne cesse de machiner sa ruine.
4° Combattre le vice par des actes contraires : la colère par la douceur, la paresse par l'exactitude, la dissipation par le recueillement, l'orgueil par l'humilité. Pour le vice impur, quoique les austéri-
lés soient utiles, il serait souvent dangereux de vouloir L'affronter et se prendre corps à corps avec lui : mieux vaut s'abimer dans son néant, se distraire et prier.
La victoire ne consistant pas précisément à éteindre le vice dominant, à n'en plus sentir les atteintes, œ qui serait impossible, mais à lutter sanscesse pour n'être pas vaincu, il ne faut jamais désespérer du sucées, mais se persuader, comme David marchant contre Goliath, qu'avec la grâce de Dieu on peut tout, et que tôt ou tard l'ennemi cédera aux etîorts continus. On ne doit pas non plus limiter le temps de la lutte, de peur de trouver du mécompte, mais combattre le vice jusqu'à ce qu'il soit hors d'état de nuire et que ses mouvements soient aisément réprimés. Que si l'on interrompt pour quelques jours, revenir bientôt à la charge ; car l'ennemi n'attend que le moment opportun pour surprendre à l'improviste.
Méthode pour acquérir la vertu. Quatre règles encore la constituent.
1° Choisir d'abord la vertu dont l'acquisition est d'une plus grande importance : ou celle opposée au vice dominant, ou celle pour laquelle on a plus de ressource et d'attrait. En choisissant la première, nous remporterons un double avantage : nous abbattrons et nous édifierons, nous arracherons et nous planterons ; en choisissant la seconde, nous pouvons espérer d'aller et plus vite et plus loin dans la pratique de cette vertu.
Rien n'est beau comme le firmament vu à travers un puissant télescope ; chaque astre a son mouvement propre, son volume, sa nuance : faible image et pâle reflet du ciel, où chaque élu dépose sur le
manteau royal de Noire-Seigneur, telle qu'un diamant et un rubis, la vertu qui a le plus brillé en lui sur la terre ! Avec quel soin, sous l'influence de ia grâce, ne devons-nous pas discerner et cultiver la vertu par laquelle nous voulons éternellement et resplendir nous-mêmes et faire resplendir la robe mystique de Jésus-Christ !
2° N'en prendre qu'une à la fois et la diviser par degrés. On connaît les adages : Qui n'a qu'une affaire la fait bien mieux. — Divisez pourrégner. — Qui veut tout faire à la fois ne fait rien.
Ici encore, on doit être sans crainte sur les autres vertus et les autres actes de la même vertu. Comme toutes se tiennent, les efforts qu'on fait pour l'une donnent grâce et facilité pour toutes les autres ; et celui qui, par amour pour Dieu, s'applique avec tant d'ardeur à l'acquisition d'une vertu sur un point, ne laissera pas échapper Foccasion de pratiquer cette même vertu sur les autres points, quand la Providence la fera naître.
3° Exciter en nous un vif désir et une haute estime de cette vertu ; car le succès est proportionné aux efforts, les efforts au désir, le désir à l'estime. Qui bien estime, bien désire ; qui bien désire, bien cherche ; qui bien cherche, bien trouve.
Or, pour estimer et pour désirer une vertu, il faut considérer attentivement et souvent combien elle est excellente, utile, nécessaire ; il faut l'étudier dans Jesus-Christ, dans Marie, les apôtres et les saints de notre état ; il faut lire quelques traités de cette vertu, recueillant les maximes les plus frappantes, les mieux adaptées à notre position ; il faut avec ces extraits, comme le recommandait saint Ignace, composer à notre usage un sermon ou quelques méditations.
4° Exercer [e plus souvent possible des actes de cette vertu. Qui dit vertu, dit courage, habitude: courage contre soi-même, habitude acquise par des actes réitérés. La vertu s'apprend comme la lecture, comme la musique, comme la peinture. Point de vertu sans travail. Le royaume du ciel souffre vio- : chacun doil payer de sa personne, dresser ses batterie-, monter à l'assaut.
Illusion de croire que Dieu nous donnera des vertus toutes faites, comme il donnait aux Hébreux dans le désert des cailles toutes rôties ; c'est à nous de faire nos vertus. A l'exception de la foi, de l'espérance et de la charité, qui sont des vertus infuses, toutes les autres sont des vertus acquises ; et quand on les demande à Dieu, il exauce en ce sens 1° qu'il fait naître les occasions d'en produire des actes, 2° qu'il confère la grâce nécessaire pour se vaincre soi-même, Saint-François Xavier répétait sans cesse : « Surmontez- vous vous-même, surmontez-vous « vous-même ; et quand on paraissait étonné de cette instance, il répondait : « Tel est l'avis que m'a lé- « gué Ignace, mon père ; si vous le suivez, il suffit. »