OU
— loo —
faire comprendre et goûter les conséquences de ce mystère.
Première conséquence. L'unité et l'Eglise.
« Vint le moment de créer l'homme, dit saint « Augustin, et il fut fait un, et de cet homme uni- « que sortit le genre humain. Dieu ne voulut « même pa» créer séparément l'homme et la femme ; « mais d'un homme unique il cira une seule femme. « Que si vous désirez savoir pourquoi le genre hu- « main tout entier sortit d'un seul homme, je ré~ « ponds : C'est que l'unité est recommandée an q . lire humain. » (Serm. addict. xx.) Mais bientôt la famille d'Adam se multipliant, les villes se formèrent, puis les royaumes ; et les hommes, d'abord réunis sous le même toit, devinrent étrangers les uns aux autres et souvent acharnés ennemis.
Que fera le Fils de Dieu pour reconstituer l'unité? Tl nous fera remonter tous les degrés qui nous en ont fait déchoir. Après avoir l'ait de son Eglise un « royaume : « Vous nous avez constitués comme un royaume à notre Dieu » (Ap,. v) ; une cité . Vous « êtes de la cité des saints « (Eph., n) ; une maison : « Vous êtes de la maison de Dieu» (ib.) ; une famille : « Vous êtes désormais tous frères » (Matth., xxm); lorsque toutes nos conceptions et nos espérances étaient à bout, il trouve le secret de ne faire de tous les hommes qu'un seul homme mystique, de les unir tous comme membres au même Chef, de les animer tous du même esprit, pour les consommer tous dans la même gloire. Dieu, il se fait homme dans l'Incarnation ; et Dieu-homme, il s'incorpore successivement le reste de l'unité par les sacrements. L'Eglise n'est pas une pure agrégation d'esprits et de cœurs unis par une simple communauté d'idées, de sentiments et d'intérêts ; c'est un corps vivant d'une
même vie dans son Chef et dans ses membres. Jésus- Ghrist est le principe vivifiant, en qui et par qui tout le corps sent et agit, comme il est le lien qui réunit et harmonise les membres, les met en contact et les fait participer à la vie du Chef. Donc un seul Dieu, un seul Christ, une seule Eglise.
Deuxième conséquence. La dignité du chrétien.
Le Fils de Dieu a uni dans sa personne la nature divine et la nature humaine : il est né de notre race, notre sang a coulé dans ses veines, c'est l'un de nous, c'est comme le fruit de nos entrailles, il compte ses ancêtres parmi les nôtres, et le genre humain rencontre un Dieu dans ses généalogies. Quelle gloire pour notre nature ! « Qu'on ne m'objecte plus « mon néant : tout néant que je suis, je suis homme; « et mon Dieu, qui est tout, est homme. » (Bossuet.)
Non content de diviniser l 'humanité dans sa propre personne, il a voulu la diviniser encore dans tous les membres de son corps mystique ; car il ne s'est fait fils de l'homme que pour élever les enfants des hommes à la qualité d'enfants de Dieu, combler les abîmes qui les séparaient de Dieu, les faire renaître d'une substance incorruptible qui n'est autre que le Verbe de Dieu (I Petr., i), les rendre participants de la nature de Dieu (II Petr., i). Et saint Jean déclare que cette adoption n'est pas une fiction légale, mais une réalité (I Epist., m). « Or, si nous « sommes enfants, conclut saint Paul, nous som- « mes aussi héritiers, héritiers de Dieu et cohéritiers « de Jésus-Christ » (Rom., vin) : héritiers d'autant plus heureux que notre Père, toujours vivant, est luimême le trésor que nous recevons en héritage pour le posséder et le contempler à jamais.
Petit enfant qu'on vient de régénérer, tu ne connais pas encore ton père sur la terre, et déjà le grand
Dieu t'appelle son fils ; le nom qu'il ne donne pas au premier des séraphins, il le donne au dernier des chrétiens. Tes yeux chargés d'épais nuages ne peuvent distinguer les membres de ta famille, et l'adorable Trinité lixe avec amour ses regards sur toi. Tu as un trône dans le royaume de Dieu, toi qui ne peux encore imprimer tes pieds sur le sable ; le ciel est ta maison, la maison paternelle; les saints sont les frères ; un ange est descendu d'en haut pour te faire cortège ; et du ciel à la terre, dans les tribus militantes et dans les phalanges glorieuses, tout vient à ton aide, tout t'appelle, tout te répond, tout t'aime, tout te salue, tout te bénit.
Troisième conséquence. L'obligation de vivre de la vie de Jésus-Christ,
On doit vivre de la vie de celui dont on a reçu l'esprit. L'aiglon vit de la vie de l'aigle, le lionceau de la vie du lion. Quiconque a reçu l'esprit de Jésus- Christ doit vivre de la vie de Jésus-Christ. C'est pour nous façonner à l'image du Fils de Dieu, comme dit saint Paul (Rom., vu), nous déiformer, selon le? langage des Pères et des scholastiques, que le Saint- Esprit est venu en nous avec la grâce habituelle, le< vertus théologales, les vertus cardinales, les sepi dons en un mot, tout cet ensemble de propriétés infuses qui sont les éléments constitutifs de la vie surnaturel le.
Donc mêmes pensées, mêmes désirs, mêmes affections, même langage, mêmes démarches. Notre vie ne doit pas être seulement une imitation, mais la continuation de la vie de Jésus-Christ. A nous de le reproduire, de le rendre visible, au point de dire avec l'Apôlre : « Je vis, mais non, ce n'est plus moi « qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » (Gai., u.) Dieu le Père nous verra avec complaisance prier,
souffrir, travailler ; car ce n'est plus simplement un homme. c'est Jésus-Christ avec nous et en nous qui priera, souffrira, travaillera. « Heureux commerce l « admirable échange ! s'écrie David dans un accent « prophétique. C'est comme le parfum répandu sur la c tète d'Aaron au jour de sa consécration, lequel, après « avoir trempé ses vêtements, allait inonder jus- « qu'aux dernières franges de sa robe. C'est comme « la rosée qui se forme sur PHermon et va fertiliser « les collines voisines jusqu'au mont Sion. La béné- « diction et la vie éternelle sont attachées à cette « communauté des biens spirituels. » (Ps. 132.) Comme s'il disait : Grâce à ce mystère de notre incorporation à Jésus-Christ, ses splendeurs nous illuminent, les ardeurs de son cœur nous réchauffent, ses vertus deviennent nos vertus, ses mérites découlent sur ses membres les plus inférieurs, sur les membres en apparence les plus éloignés du Chef. Nulle action faite en Jésus-Christ, par Jésus-Christ, qui ne change de nature, ne se divinise, ne contracte une valeur en quelque sorte infinie : le ciel et l'éternité ne sont pas une récompense au dessus de son mérite.
Quatrième conséquence. L'idée qu'il faut avoir 1° du péché. Le péché mortel est comme une paralysie qui empêche le sang et la vie de circuler dans les veines ; le péché véniel est comme une humeur épaisse et maligne qui, sans interrompre tout à fait la circulation, la gène cependant. — 2a Du vice impur. C'est un attentat sacrilège contre les membres de Jésus-Christ, qu'on souille et qu'on prostitue, comme le dit énergiquement saint Paul, (1 Cor., vi.) — 3° Bu scandale. Il arrache des membres à Jésus- Christ et les livre à Satan. — 1° Du zèle. Sa fin est de travailler, selon l'expression de l'Apôtre, à l'aug-
mentation et à l'édification du corps de Jésus-Christ.
(Eph., iv.) — 5° De la modestie, « Ne savez-vous « pas, dit le même Apôtre, que vos membres sont 4 le temple de l'Esprit saint, qui est en vous?... « Glorifiez et portez Dieu dans voire corps. » (1 Cor., vi.) — 6° Des épreuves. C'est le marteau du divin Ouvrier qui dégrossit la pierre et met d'autant plus de soin à la polir et à l'orner, que sa place dans l'édifice de la Jérusalem céleste doit être plus distinguée et plus honorable.
Colloque : 1° Avec Jésus-Christ. Qu'il nous donne ce que saint Paul souhaitait aux Philippiens : « Ayez « au dedans de vous-même les dispositions et les « sentiments de Jésus-Christ. » (u).
2° Avec V Esprit saint. Qu'il diîate notre cœur, le sanctifie de jour en jour et ie comble a de toute la « plénitude de9 dons de Diva, 9 /Enji.,, ni.)
LE TJROISrK XIE JOUR
PREMIER EXERCICE
Péché véniel.
Premier prélude. Quiconque a considéré l'outrage que le péché véniel fait à Dieu, les châtiments qu'il a quelquefois attirés sur l'homme, ses suites funestes, comprend la vérité de cette parole : « Celui « qui aime l'iniquité déteste son âme. » (Ps. 10.)
Deuxième prélude. Je me représente le souverain Juge assis sur son tribunal et mon âme devant lui couverte de péchés innombrables.
Troisième prélude. Demander la grâce de connaître la malice du péché véniel et celle de l'éviter à l'avenir.
1° Combien le pèche véniel outrage les attributs de Dieu.
1° Sa majesté. Plutôt que de violer sa loi, en matière même légère, je devrais subir le martyre,? laisser périr le monde entier; et à cette loi, expression de la volonté de Dieu, je préfère le plaisir si mince, si misérable, que m'apporte ce murmure, cette jalousie, ce soupçon téméraire ce respect humain, ce mensonge, cette sensualité, que sais-je encore ?
2° Sa justice. Que les tribunaux civils s'avisent de punir ces fautes par la prison ou l'amende la plus modique, j'aurai bientôt acquis, quel que soit
l'empire do l'habitude, une sorte d'impeccabilité. Or Dieu, pour ces mêmes fautes, me menace des cachots et des flammes du purgatoire ; les commettre, les multiplier sans crainte t>t sans remords, n'est-ce pas le braver avec insolence?
3° Sa Sainteté. Traîner dans la boue le portrait du prince, quoique ce portrait soit inanimé et l'ouvrage d'une main humaine, c'est un sanglant affront. Mais ignoré-je qu'au Langage des Pères le péché véoiel rouvre Famé, l'image vivante de Dieu et chefd'œuvre de sa sagesse, d'un fumier immonde, d'un chancre rongeur, d'une lèpre infecte et hideuse?
4° Sa miséricorde. Si Dieu avait limité le pardon à un nombre déterminé des fautes, sans nul doute je me tiendrais sur mes gardes, calculant ce qu'il m'en resterait à commettre. Que si je ne mets point de bornes à mes offenses, c'est qu'il n'en met aucune à sa clémence ; je m'autorise de son infinie patience pour pécher plus souvent, plus librement, et je suis méchante parce qu'il est bon.
5° Son immensité. C'est dans sa maison et entre ses bras que je méprise son autorité, moi, son épouse comblée de faveurs ; c'est dans son sein, dans le secret de sa face et jusque dans la prunelle de ses yeux ; c'est à la vue de la croix du ciel, de l'Eucharistie.
Si ce péché ouvrait l'enfer sous mes pieds, je le jugerais un grand mal. D'où vient donc que je le traite de bagatelle ? Ah ! c'est que la gloire de Dieu me touche moins que mon intérêt ; ce n'est pas le feu de son amour qui me retient, c'est le feu éternel qui m'épouvante ; et, loin que la perspective de ses perfections suffise pour me captiver sous ses lois, il devrait, ce semble, ne me parler jamais que la foudre à la main.
D'ailleurs, puis-je me flatter d'apercevoir toujours, d'une manière sûre, les limites qui séparent le péché mortel du péché véniel, et d'être assez maîtresse de moi-même pour m'arrèter en deçà, sans me laisser jamais emporter au delà? La grièveté dépend de tant de circonstances ! De la matière : et il en est qui d'elles-mêmes sont toujours mortelles. — Du consentement : or un peu plus ou un peu moins de délibération et de complaisance, est-ce chose si facile à préciser ? — De l'intention : le mépris de la loi ou du législateur pourrait constituer un péché grave. — Du doute : agir dans le doute fondé du péché mortel, c'est le commettre. — De la liaison morale que contracte entres elles des matières légères, par exemple, de petits larcins assez rapprochés et arrivant avec intention à une somme considérable. — Du scandale grave et prévu qui peut résulter d'une transgression de soi peu importante.
Quelles ne seraient pas mes alarmes au plussplendide festin, si j'avais de justes motifs de craindre qu'un des mets ne fût empoisonné?
2° Combien il a été quelquefois sévèrement puni.
La femme de Loth changée en statue de sel pour s'être retournée vers Sodome consumée par le feu du ciel ; un Israélite impitoyablement lapidé pour avoir ramassé un peu de bois le jour du Sabbat ; cinquante mille Bethsamites, Oza lui-même, frappés de mort pour un regard ou un attouchement téméraire sur l'arche sainte ; soixante et dix mille hommes moissonnés par la peste, parce que David, dans un sentiment de vanité, avait fait le dénombrement de son peuple ; tous les trésors d'Ezéchias pillés et ses fils mutilés, parce qu'il avait montré ses richesses à un ambassadeur étranger ; quarante-deux enfants subitement dévorés par des ours au moment où ils criaient
à Elisée : Monte, chauve ; monte, chauve; Zacharie muet pendant neuf mois, Moïse mourant loin de la Terre promis.1, pour un doute ou une défiance : autant d'exemples terribles de la justice divine s'exerçant, des ce monde, sur des fautes légères ou qu'on eût pu réputer telles.
Ne m'est-il jamais arrivé, plus désobéissante que la femme de Loth, de porter les yeux sur des i mades statues, des parures, des livres capables d'allumer L'incendie dans mon cœur; plus profanatrice que les Bethsamites et Oza, de traiter sans resjit i i les choses saintes, la parole de Dieu, nos églises, mon corps, temple vivant de la Trinité; plus orgueilleuse que David et Ezéchias, d'étaler, d'énumérer, d'exagérer mes succès, mes talents, mes vertus ; plus insolente que ces petits enfants, de jeter le ridicule sur les démarches, les ordres, les intentions de mes Supérieures ; plus incrédule enfin que Moïse et Zacharie, de penser, quelquefois de dire que la réforme de ma classe, la mienne peut-être était impossible ? A quel purgatoire n'ai-je pas droit de m'at tendre ? et comment oser me plaindre, lorsque Dieu pour m'en adoucir les rigueurs, m'envoie les maladies, les humiliations, les différentes épreuves?
Au reste, quand il n'y aurait que la diminution de la grâce, pourrais-je me croire épargnée et impunie ? Je néglige les occasions de donner à Dieu des marques de ma fidélité ; il laissera passer celles de m'en donner de sa bienveillance. Je compte avec lui, listinguant entre les grands et les petits préceptes ; 1 comptera avec moi, mettant une différence entre es grandes grâces réservées aux âmes généreuses et es petites grâces dont il paye les minces services. Donc plus autant de bonnes pensées, de saintes affectons envoyées d'en haut, la grâce, tel qu'un soleil
d'hiver, n'éclairant et ne réchauffant que rarement et faiblement. Cependant l'imagination commence à s'égarer sur mille objets dangereux, la conscience déjà s'embarrasse, le cœur peu à peu se prend à la créature, le démon redouble ses assauts et va chercher sept autres esprits à son aide. Grand Dieu ! où vais-je aboutir?
3° Combien ses suites sont funestes.
1° Il amoindrit le mérite de nos bonnes œuvres, quand il s'y glisse, et il s'y glisse souvent. S'il iniluait, comme cause principale et fin dominante, sur toute la substance de ces œuvres, les attaquant dans leur moelle et leur racine, il en emporterait sans nul doute tout le mérite ; mais alors même qu'il ne fait que partager ce mérite, en y survenant par accident et à la traverse, quels ravages n'opère-t-il pas? II nous ravit en partie ce poids énorme et incalculable de gloire que nous pouvions acquérir ; il abaisse et fait descendre par degrés notre trône, d'abord placé à une prodigieuse hauteur ; il efface des registres éternels notre signature à peine ébauchée. Comme si, chaque matin, l'ange gardien nous montrait une couronne d'or enrichie de mille perles précieuses, promettant de la déposer à la fin du jour sur notre front, si nous avons préservé nos œuvres du venin et de la rouille du péché ; mais nous, laissant ce venin et cette rouille s'introduire dans la plupart de nos œuvres, nous détachons l'un après l'autre les perles de la couronne et échangeons l'or pur contre un plomb vil et grossier.
2° Il nous plonge dans la tiédeur, quand nous en contractons l'habitude, et cette habitude se contracte facilement. Un homme couvert de plaies, épuisé de sang, chaque plaie fût-elle légère et le sang coulât-il goutte à goutte, tombera bientôt dans un état de
langueur voisin de la mort. Telle est l'âme familiarisée avec les péchés véniels : chaque consentement qu'elle y donne est un coup qu'elle se porte, une blessure qu'elle se fait, une maladie4 qu'elle se procure. Los forces spirituelles une fois perdues, elle traîne à regret sa chaîne, se dégoûte de sa vocation. l'ail tout machinalement et sans fruit. Ainsi placée entre le viceel la vertu, et n'éprouvant ni les utiles reproches de l'un, ni les témoignages encourageants de l'autre ; n'intéressant Dieu ni du coté de l'amour. comme les justes, ni du côté de la compassion, comme les pécheurs : trop loin de lui pour être échauffée de saintes ardeurs, et trop près pour être frappée d'un froid mortel ; se confrontant non avec celles qui sont plus ferventes qu'elle-même, mais avec celles qui le sont moins ; envisageant toujours le peu de bien qu'elle fait encore, jamais la somme considérable de celui qu'elle omet, et dès lors se croyant bonne, parce qu'elle n'est pas tout à fait méchante, ne faut-il pas qu'elle soit tôt où tard rejetée des entrailles du Seigneur et vomi de sa bouche ?
3° Il nous dispose au péché mortel et nous y fait aboutir prochainement. A force de commettre les péchés moindres, on s'apprivoise avec les péchés graves ; on se tient moins sur ses gardes, on s'enhardit, on s'élance toujours plus avant. D'où viennent les grands fleuves ? D'une source presque imperceptible. Comment se déclarent les incendies ? Le plus souvent par une étincelle. La statue de Nabuchodonosor avait la tète d'or, la poitrine d'argent, les pieds d'argile : il suffit d'un caillou descendu de la montagne pour la jeter par terre. Que faudrait-il autre chose pour m'ahaltre, qu*une secousse plus violente, une circonstance imprévue, une occasion malheureuse, si, resplendissante jadis et solide comme l'or, je suis
aujourd'hui terne et ruineuse comme l'argile par le déclin progressif de ma ferveur première? J'ai recueilli les petits de la vipère lorsqu'ils ouvraient à peine les yeux, je les ai caressés, réchauffés dans mon sein: mais ils ont grandi, ils ont aiguisé secrètement leur dard, et maintenant je sens qu'ils cherchent à me piquer au cœur.
Colloque avec V adorable Trinité. Demander pardon à Dieu le Père d'avoir si indignement souillé son image, à Dieu le Fils d'avoir si souvent mis obstacle à La grâce et à la vie qu'il voulait faire circuler dans son membre adoptif, à Dieu le Saint-Esprit d'avoir si rarement permis à sa bonté miséricordieuse d'orner mon cœur, qui est son temple.
DEUXIEME EXERCICE
Quatre sortes de Religieuses.
Nommer la Religieuse institutrice, c'est éveiller l'idée de la sainteté et du zèle : religieuse sainte, institutrice zélée, ces mots sont en quelque façon corrélatifs et synonymes. Toutefois, en descendant de la spéculation à la pratique, on distingue quatre sortes de Religieuses.
Il y a 1° les Religieuses zélées pour leur propre perfection et zélées pour le salut et le progrès des enfants.
Celles-là sont véritablement Religieuses institutrice-, saintes et apôtres : saintes, parce qu'elles sont zélées pour leur propre perfection ; apôtres, parce qu'elles sont zélées pour le salut des enfants. Suivez-
(et dans leur vie de Religieuse et dans leur vied'institutrice, rien ne se dément. Exactes observatrices des règles, elles ne s'affranchiessni sans nécessité et s;in> permission d'aucun exercice de piétié. Quel désir de profiter de l'oraison ! Quel attrait pour la communion ! Quelles fréquentes élévations de cœur vers Dieu pendant la journée! Confession, examen, résolutions, coulpes, tout est dirigé vers le but essentiel qu'elles u'oublienl jamais, la réforme de leur vie. Respect profond pour l'autorité, charité officieuse pour leurs Sœurs, suite des moindres fautes. « Fai- « sanl cela, vous nous sauverez vous-même, et vous « sauverez ceux qui vous écoutent : » cette parole de saint P.iul est leur grande et constante devise.
Voyez comme leur classe est bien tenue, comme les prières s'y font dévotement et posément, comme les catéchismes révèlent une étude solide de la doctrine et l'esprit de piété. Elles se dévouent universellement à leurs élèves, mais plus spécialement à celles que l'âge tendre, la condition, l'ignorance, les vices précoces recommandent à la compassion et au zèle. H n'y a qu'une seule voix sur ces Religieuses : ce sont des saintes, ce sont des apôtres. Heureuses maîlre>ses ! heureuses élèves !
II y a 2° les Religieuses zélées pour leur propre perfection et indifférentes pour le salut et le progrès des enfants.
Ce sont, si l'on veut, de bonnes chrétiennes, non de bonnes institutrices. Elles seraient saintes dans le siècle ou dans le cloître ; mais étant ce qu'elles sont, il ne faut voir en elles que des Religieuses incomplètes, dont la sainteté est plus que douteuse. Dès le noviciat, le démon avait jeté dans leur esprit cette idée fausse, qu'une Religieuse ne saurait trop se dérober aux regards et au contact du monde ; qu'il suf-
— lia —
fit, pour remplir la vocation d'institutrice, de se borner, avec les enfants, aux rapports strictement nécessaires ; que c'est avec Dieu seul, dans la prière, qu'il convient de traiter la grande alîaire de leur éducation : qu'il y a peu à gagner, beaucoup à risquer à se livrer aux études profanes. Leur maxime et celle de Y Imitation : « Aimez à vivre inconnu et .< à itre compté pour rien. » Maxime excellente, mais prise à contre-sens.
Cette règle de conduite adoptée, n'attendez plus rien de ces Religieuses. Quand il faudrait préparer sa classe, corriger les devoirs, imaginer de nouveaux movens d'émulation, elles prient. Quand il faudrait exercer la surveillance, informer sur une faute, rétablir un point de discipline, suivre de près une enfant d'une conduite équivoque, elles prient. Elles ne savent ce que c'est que de s'entendre avec une supérieure, une Maîtresse générale, les parents, pour obtenir l'application au travail et la pratique de la vertu. Comme elles n'aiment point, elles ne sont point aimées, et le peu de bien qu'elles essayent de faire est paralysé par ce froid mutuel. N'importe, elles n'ont là-dessus aucun scrupule, et les raisonnements les plus clairs ne sauraient les tirer de l'illusion.
Il v a 3° les Religieuses zélées pour le salut et le progrès des enfants et indilférentes pour leur propre perfection.
Institutrices consciencieuses, catéchistes infatigables, rien n'égale leur ardeur à poursuivre la paresse et le vice. Elles seraient apôtres, si elles pouvaient l'être sans être saintes. Est-ce désir d'établir leur réputation, ou besoin de soutenir la concurrence, ou simplement activité naturelle, ou sentiment de probité et de justice ? Sans vouloir sonder le motif, tou-
joins est-il que ces Religieuses ont du zèle. On les voil même quelquefois s'émouvoir jusqu'aux larmes, quand elles développent quelques vérités morales. S'agit-il d'ériger ou d'orner un oratoire, de préparer une cérémonie religieuse, de célébrer avec pompe le mois dii sainl Joseph, le mois de Marie, de combattre l'esprit du monde, la vanité, elles sont tout ardeur et tout Feu, une sorte de fièvre les transporte et ne [cuv laisse de repos ni jour ni nuit.
Mais, dans cette agitation violente, tournent elles leurs regards sur elles mêmes? Ont-elles à cœur de taire avec fruit l'oraison, l'examen, la lecture spirituelle? Pourraient-elles seulement dire à la réforme de quel défaut, à l'acquisition de quelle vertu elles s'appliquent? Apportent-elles à la confession, à la communion des dispositions convenables? Se rendent-elles compte des perles ou des gains qu'elle font d'un mois à l'autre, d'une année à l'autre? Autant de choses qu'elles estiment peu dignes d'occuper leur attention. Leur devise est cette parole de saint Paul: « Malheur à moi, si je n'évangélise ! » On pourrait leur répondre avec Jésus-Christ : « Que sert « à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à per- « dre son âme? »
11 y a i° les Religieuses indifférentes pour leur propre perfection et indifférentes aussi pour le salut et le progrès des enfants.
Celles-ci ne sont ni saintes ni apôtres ; elles ne sont pas même de bonnes Religieuses et d'honnêtes institutrices ; elles sont tout simplement de mauvaises Religieuses, qui ne veulent ni ouvrir le ciel aux autres, ni se l'ouvrir à elles mêmes. L'oraison est pour elles l'heure des divagations, l'examen un supplice, les autres exercices un temps à peu près perdu. Inutile de dire que le péché véniel leur est
familier, et qu'elles ne parviennent même pas toujours ù se garantir du péché mortel. Nulle piété au cœurdeces Religieuses, et par contre-coup nulle piété au cœur de leurs élèves.
Aussi peu soucieuses du salut des autres que du leur, elles laissent chacun faire ce qu'elles font, c'est-à-dire pécher tranquillement, ou du moins vivre dans une fausse sécurité. Pourvu qu'elles sauvent les apparences en reprenant par manière d'acquit, en adressant de sèches exhortations, il suffit. Des congrégations en l'honneur de la sainte Vierge ou des saints Anges, point. Des neuvaines avant les principales fêtes, certaines pratiques propres à nourrir la dévotion, point. Desmaximes inculquées pour prémunir contre les dangers du monde, contre les artifices du tentateur, contre l'entraînement des passions, pas davantage. Tout est en désarroi dans leur classe ; absence presque complète de soumission, d'exactitude, de silence ; et dès lors pas d'études sérieuses, pas de progrès. Uue le champ confié à leur culture se couvre de ronces, ces Religieuses laissent pousser ce qui pousse. Que les brebis mises sous leur surveillance se dispersent, elles ne prétendent point gêner leur liberté. Leur maxime est cette parole de Jérémie : « Que ce qui doit aller à la mort « aille à la mort. » Comme le lévite à la vue de l'homme étendu sur le chemin, elles passent outre. Comme Pilate devant la foule qui demande la condamnation du Juste, elles se lavent les mains et disent : « Gela vous regarde, » c'est votre alfaire.
A laquelle de ces quatre classes avons-nous appartenu jusqu'ici ?
TROISIÈME EXERCICE
Délai du renouvellement.
Non, je Q€ voudrais pas mourir dans l'état où je suis : mon cœur n'est pas entièrement dégagé de la créature, ma conscience sur plusieurs points me rend ud témoignage douteux; je n'ai ni satisfait pour mes péchés passés, ni atteinl le degré de sainteté auquel je suis appelée. J'ai besoin d'une réforme ise, complète, radicale... Tel est le langage que je m'adresse souvent à moi-même. Or, en sondant dispositions intimes, je trouve, il est vrai, que je veux me renouveler, mais pas encore, plus tard, quand cela m'accommodera. C'est-à-dire que je compte plus tard sur les trois conditions nécessaires à la sanctification, la grâce, la volonté, le temps; je m'en assure d'avance, j'y fonde mes plus précieuses espérances. Ces conditions, je puis les avoir dans cette retraite ; les aurai-je dans un an, dans six mois? Peut-être. En ajournant l'œuvre de mon renouvellement, au lieu d'accepter les garanties présentes, je hasarde donc mon sort ou du moins le degré de ma gloire et de ma félicité, sur un peutètre. Mon Dieu, faites-moi comprendre l'imprudence et la témérité de cette conduite, ce qu'il y a d'affreux et de terrible dans ce peut-être.
1° Pour sortir plus tard du péché et de la tiédeur, après y avoir persévéré et vieilli, il me faudra une grâce spéciale et de choix. Or qui sont ceux qui reçoivent de Dieu cette grâce ? On ne peut les partager qu'en deux classes : ceux que Dieu renouvelle subitement, par un coup inespéré, et ceux qui par leurs instantes prières s'efforcent de toucher le cœur de Dieu.
Compté-je que Dieu m'accordera plus tard le renouvellement subît, inattendu, qu'il ne doit et n'a promis à personne, et dont on voit à peine de loin en loin quelques rares exemples ? Ou bien compté-je obtenir ce renouvellement, fruit de la prière, auquel on se prépare et qu'en un sens on mérite? Le renouvellement miraculeux ! Mais Dieu doit avoir une répugnance, une opposition particulière à m'en taire don, à moi qui depuis tant d'années résiste à de si vives lumières, étoulïe des remords si impérieux, abuse de grâces si singulières ; à moi qui me crois en droit de faire attendre Dieu parce qu'il veut bien m'attendre, qui multiplie mes fautes parce qu'il les dissimule et les tolère. Mépris pour mépris, oubli pour oubli. Ce retour est naturel, et il me serait dû. Le renouvellement ordinaire ! Mais, au lieu de travailler à le mériter, je fais tout pour m'en rendre indigne ; au lieu d'intéresser en ma faveur la miséricorde de Dieu, je provoque de plus en plus sajustice. Que iais-je, en effet, en renvoyant mon renouvellement à une époque indéterminée ? Je compose avec Dieu, et, par le partage le plus insolent ; je prends l'âge mûr, et je lui cède la vieillesse ; je garde la vigueur et l'action, je lui laisse la nullité et la décrépitude; je prétends jouir tranquillement du présent, qui est à ma disposition, et je lui réserve l'avenir, qui n'est pas encore, qui pourrait n'être jamais. Ceci posé, plus tard Dieu m'accordera- t-il cette grâce spéciale et de choix qui me sera nécessaire ? Peut-être. Et je risque mon sort éternel, du moins le degré de ma gloire et de ma félicité, sur un peutêtre ! 0 imprudence ! ô témérité ! ô terrible et affreux peut-être !
2° Après avoir différé longtemps la réforme de ma vie, puis-je me promettre la volonté de m'y dé-
vouer enfin ? Si je n'y mets pas la main dans cette retraite, je m'exposeà colle alternative* ou de perdre [a volonté de me réformer, ou de rencontrer dans des habitudes invétérées un obstacle presque insurmontable. Combien ma volonté est inconstante, capricieuse ! J'ai voulu autrefois une foule de choses que je ne veux j>lus maintenant ; du matin au soir je vois ma volonté varier, et il n'est pas rare que dans un môme jour je prenne plusieurs fois des résolutions opposées. Eh! qui m'assure que plus tard je voudrai sortir du péché ou de la tiédeur ? je ne le veux pas aujourd'hui, parce que cela me gênerait me contrarierait ; mais plus tard comme aujourd'hui ne faudra-t-il pas vaincre cette passion ou cette Lâcheté, l'aire cet aveu pénible, accomplir les obligations religieuses ? Ces obligations, dans quelques années, seront-elles ou paraîtront-elles plus aisées ? Ah ! elles seront ce qu'elles sont aujourd'hui ; elles prendront même avec le temps une couleur plus sombre, un aspect plus effrayant. Ce qui maintenant intimide ma volonté, plus tard la découragera, la déconcertera. Je me plais à dire : Plus tard l'énergie me reviendra au cœur, je ferai un effort suprême, je le voudrai, je le ferai. Eh quoi ! je me sens à cette heure trop faible pour secouer le joug du péché ou de la tiédeur, et je me flatte d'y réussir lorsque le péché ou la tiédeur seront comme identifiés avec moi ! Ma volonté, frappée d'inertie et d'impuissance, se montre déjà rebelle à mes ordres, et je prétends lui commander un effort suprême quand elle sera embarrassée de nouvelles entraves et garrottée de mille nœuds ! Au lieu d'avancer de victoire en victoire jusqu'aux portes du ciel, je recule de défaite en défaite jusqu'à celles de l'enfer, et, sur le point de tomber dans le gouffre, j'espère m'arrêter et me re-
— loi —
jeter de l'autre côté ! N'est-ce pas prendre plaisir à se tromper soi-même? Or donc, plus tard, en présence des mêmes difficultés, de difficultés plus grandes, avec les mêmes habitudes, des habitudes plus tyranniques, voudrai-je sincèrement, efficacement me réformer? Peut-être. El je risque mon sort éternel, du moins le degré de ma gloire et de ma félicité, sur un peut-être ! 0 imprudence ! ô témérité ! ô terrible et affreux peut-être !
3° Et la troisième condition, le temps propre pour travailler à mon amendement, l'aurai-je plus tard ? Très-probablement, de ces deux choses l'une : ou la mort me surprendra, ou je ne ferai dans une dernière maladie, en fait d'amendement, qu'un je ne sais quoi justement suspect. Je vois dans l'avenir un moment où, libre des préoccupations de mon emploi et affranchie de celle passion, j'entreprendrai l'affaire importante, essentielle ; je, marque ce moment, je le touche du doigt, je m'imagine y êire déjà. Eh î pauvre infortunée, loin de l'assurer ce moment, Dieu menace en cent endroits de te le refuser. As-tu pu oublier la parabole des vierges folles, celle du voleur, celle du maître qui simule \\a voyage lointain et qui rentre brusquement au logis ? Los exemples de mort subite et rie mort prématurée sont-ils rares de nos jours? Je veux cependant que Dieu me réserve encore de nombreuses et tranquilles années; entre toutes ces années, quelle est celle qui verra éclore enfin et se réaliser le projet depuis si longtemps formé de mon amendement ? J'interroge mes souvenirs : de tant de compagnes liedes, dissipés, sensuelles, que j'ai connues ou dont j'ai entendu parler, puis-je en citer beaucoup qui, à un moment donné, se sont exécutées, et auxquelles on a fini par rendre ce témoignage: Maintenant ce sont des saintes,
on no les reconnaît plus ? El moi aussi je dirai : Plus tard, à quarante ans ; je dirai : Plus tard, à cinquante ans ; je dirai : Plus lard, à soixante ans ; et j'arriverai à nia dernière maladie telle que je suis, sinon pire encore» Or donc, à cette heure décisive et solennelle, lorsque les forces de mon esprit et de mon corps seront presque anéanties, que des insomnies cruelles, des défaillances, des douleurs aiguës me jetteront dans un accablement voisin de la léthargie, et que le démon agitera successivement mon àme de pensées d'orgueil, d'impureté, de désespoir, serai-je assez pénétrée des vérités saintes, auxquelles j'ai si rarement réfléchi, pour surmonter une tiédeur ou des passions qui m'ont dominée les deux tiers de ma vie, pour faire ma confession avec une intégrité et une contrition qui me rassurent pleinement, pour acquitter en quelques jours par des actes héroïques et parfaits toutes mes dettes spirituelles, racheter tout le temps perdu et restituer à ma couronne toutes les perles que j'en ai arrachées ? Ici encore il faut répondre : Peut-être. Et je risque mon sort éternel, ou du moins le degré de ma gloire et de ma félicité, sur un peut-être! 0 imprudence ! ô témérité ! ù terrible et all'reux peut-être.
Concluons. Trois conditions sont nécessaires pour le renouvellement: la grâce, la volonté, le temps. Or, en l'ajournant, je ne puis compter sans témérité ni sur la grâce, ni sur la volonté, ni sur le temps; il y a autant de probabilités contre moi qu'en ma faveur, il y en a même beaucoup plus contre moi qu'en ma laveur. Me voilà donc réduite à dire: Peut-être plus lard sortirai-je démon état, peut-être aussi n'en sorlirai-jepas. Y songé-je quand je dis: Peut-être, sur le sujet dont il s'agit? Hasarder sa fortune, sa santé, son honneur sur un peut-être,
c'est une imprudence ; mais risquer sur un peutêtre son salut, son éternité, du moins le degré de sa gloire et de sa félicité, n'est-ce pas l'excès et le comble de l'impiété et de la folie? Ali! ne disons pas : Plus tard ; disons : Aujourd'hui, oui, aujourd'hui je veux commencer et poursuivre l'œuvre de mon renouvellement et de ma sancti fi cation. 0 Dieu, fortifiez ma volonté ; sans vous je ne puis rien, avec vous je puis tout.
QUATRIEME EXERCICE
L'enfer de la Religieuse.
Premier prélude. H y a un enfer ; il suffit d'un péché mortel pour y être condamné. Les Religieuses réprouvées donneraient le monde entier pour se racheter ; et il y a sur la terre des Religieuses qui commettent le péché mortel, et, après l'avoir commis, dorment tranquillement sur le bord de l'enfer.
Deuxième prélude. Se représenter cet océan de feu, la rage des démons acharnés sur leurs victimes, les pleurs et les grincements de dents, le vide immense que laisse dans le cœur la perte de Dieu, le désespoir qu'entretiennent ces mots éternellement retentissants aux oreilles : Toujours, jamais.
Troisième prélude. Mon doux Jésus, dans cette descente anticipée que je vais iaire aux enfers, imprimez en mon âme une si grande terreur, que je ne m'expose point à y être jetée par votre sentence, et qu'au défaut de votre amour, l'appréhension des supplices me retienne au moins dans le devoir.
1° Dans Venjer, la Religieuse est reconnue
comme Religieuse par les autres réprouvés ; elle est donc insultée comme Religieuse.
Autrefois son auguste caractère la rendait respectable aux mondains qui se composaient devant elle, à ses élèves qui la voyaient couronnée de l'auréole de la sainteté, aux anges qui retenaient leur glaive souvent prêt à la frapper après ses intidélités, à l'enfer qui laissai! échapper lésâmes que lui arrachait son zèle, à Dieu même qui ne pouvait s'empêcher de donner quelque efficacité à ses exhortations. Maintenant ce caractère est la source des insultes qu'on lui prodigue, comme il le fut des honneurs qu'on lui rendit ; il sert à augmenter son supplice, comme il servit à multiplier ses péchés et ses titres de condamnation.
Venez voir, diront les mondains, celle qui se glorifiait de porter les livrées de Jésus-Christ, et qui les a traînées dans la boue ; de reproduire Jésus-Christ dans ses trois grands traits, la pauvreté, la chasteté, L'obéissance, et qui n'a fait que le déshonorer par ses secrets larcins, ses sensualités et ses caprices ; de former la cour d'élite de Jésus-Christ, de l'accompagner sur la montagne de Sion, de chanter le cantique que nul autre ne peut chanter, et qui compose maintenant le cortège de Satan, roule dans les basfonds de l'abîme infernal, et hurle en chœur avec nous l'imprécation et le blasphème.
Venez voir, diront ses élèves, celle qui nous montrait le chemin du ciel et qui n'a pas su elle-même trouver la porte, que nous regardions comme un ange de piété et qui n'était qu'une hypocrite, qui nous pressait de nous convertir et qui est morte impénitente. Veux-tu encore nous prêcher? Veux-tu encore nous surveiller, nous intimider, nous corriger?
Venez voir, diront les démons, celle qui préten-
dait occuper l'un des trônes les plus élevés laissés vacants par notre chute, ceindre son front de l'une de nos plus belles couronnes. Tu as donc été blessée comme nous? Gomment as-tu pu tomber du ciel, brillante étoile? Viens, tu seras notre jouet, nous te courberons sous le fouet et le bâton, nous te pousserons du pied, nous enfoncerons dans ta chair nos ongles aigus, nous te ferons avaler l'ignominie à pleines coupes. Que n'avons-nous eu comme toi des années entières pour nous repentir !
2° Dans l'enfer , la Religieuse est reconnue comme Religieuse par le feu vengeur ; elle est donc tourmentée comme Religieuse.
Si ce feu, doué d'une sorte de discernement et de jalousie, comme l'affirme saint Paul, attisé d'ailleurs par le souffle de la colère de Dieu dont il est le vicaire et le délégué, ainsi que s'expriment les Pères de l'Eglise, plus perçant qu'une épée à deux tranchants pour disséquer l'âme et l'esprit, les jointures et les moelles, et démêler les pensées et les mouvements du cœur, se proportionne au nombre et à la nature des péchés, à l'ingratitude et à la malice qui les caractérisent, à l'étendue et à la durée des ravages qu'ils ont causés, quelle intensité ne doit-il pas prendre lorsque, distinguant une Religieuse d'une séculière , celle qui a reçu mille faveurs spéciales de celle qui a reçu une mesure de grâces moins pleine et moins comble, il découvre le criminel abus des sacrements, la jalousie, la médisance, mille propos tenus contre l'autorité, une attache opiniâtre à son jugement, l'absence presque complète de zèle, une conduite pleine d'inconséquence devant des enfants tout yeux et tout oreilles, une passion coupable volontairement allumée et nourrie durant de nombreuses années?
Rongez cette langue, lui erio-t-on de toute pari, et faites-lui sentir mille pointes aiguës ; mettez en pièces cette bouche, sans égard au corps de Jésus-Christ qui s'y esl presque journellement reposé ; établissezvous dans ce cœur profané, pour en faire voire proie et votre pâture ; jetez des charbons ardents là où ne devait jamais brûler que le feu delà charité ; passez et repassez lentement autour de ce corps que le vœu de virginité avait consacré; doublez, doublez le suplice : par où l'on a péché, c'est par là qu'on doit être puni. Kt parce que le défaut de zèle et de régularité dans cette Religieuse chargée de procurer le salut des entants a causé la perte de plusieurs, mesurez votre activité sur les péchés qu'elle a laissé ou fait commettre, et faites-lui souffrir ainsi, dans un seul enfer, plusieurs enfers différents.
0 sang de Jésus-Christ, qui descendîtes si souvent
dans cette conscience indigne, sortez maintenant de
toutes ses veines, et mêlez-vous au feu vengeur,
pour l'attiser et doubler comme à l'infini sa violence
i Lgueurs.
3° Dans l'enfer, fa Religieuse se reconnaît elleilùhm comme /Religieuse ; elle se désespère donc comme Religeiuse.
Son prie-Dieu, sa chaire, l'église : telles étaient sur la terre ses trois stations principales ; telles sont encore les trois stations que son imagination éperdue lui fait parcourir éternellement.
Voilà mon prie-Dieu. C'est là que je faisais oraison, que je chantais Toffice, que je vaquais à l'examen. Comment n'ai-je pas su dire à Dieu une bonne fois : Je vous demande pardon, je vous aime ? Comment ne suis-je jamais entrée dans l'esprit de componction qui animaitle Psalmiste, dont j'ai dit et redit les cantiques touchants? Ah! si l'on me lais-
sait aujourd'hui la liberté d'un quart d'heure d'oraison et d'examen !
Voilà ma chaire. Dans mes exhortations et mes catéchismes, je déclamais contre le péché, et je le commettais ; je faisais trembler les enfants au récit des jugements de Dieu, et je ne tremblais pas moimême ; je les prémunissais contre les pièges de Satan, et je m'y laissais prendre ; je leur dépeignais l'enfer, et je m'y suis précipitée.
Voilà l'église, chemin et vestibule du ciel, où je venais plusieurs fois le jour. Je vois ce confessionnal où il m'eût été si facile de faire l'aveu de mon péché ; une misérable honte m'a retenue. Je vois cet autel où l'Agneau de Dieu s'immolait chaque matin pour moi, et je n'ai pas profilé d'une seule goutte de son sang. Je vois cette table sainte où je m'avançais à la suite de mes compagnes, aussi recueillie, plus recueillie qu'elles en apparence, et j'allais boire et manger ma condamnation.
C'était bien la peine de quitter avec tant d^ larmes mon vénéré père qui comptait que je prierais pour lui, ma mère qui s'applaudissait de voir sa fille assurée de son propre salut et travaillant au salut des autres ; je suis damnée !
J'avais pris Jésus-Christ pour époux,je m'étais revêtue d'un habit de deuil, j'avais sacrifié fortune, affections, liberté ; le jour de ma profession m'avait paru l'aurore de mon éternelle félicité; et je suis damnée !
Pendant de longues années, j'ai vécu sous une règle sévère, j'ai l'ait avec les autres mes exercices de piété, je formais les enfants à la vertu, j'en ai préservé du mal un grand nombre ; et je suis damnée !
Héritière du ciel sans ma patrie, enfant de Dieu
sans mon Père, reine sans trône, épouse de Jésus- Christ sans Jésus-Christ !
Et maintenant tout est passé. Pour mes compagnes du paradis, fout est passé : renoncements, travaux, privations, saintes violences. Pour moi, tout est passé : vaines satisfactions, folle indépendance, pertes de temps, infractions à la règle et à mes vœux. Mais de la récompense décernée à la vertu et du châtiment infligé au vice, jamais on ne pourra dire : T.nit est passé.
A d'autres les chants d'allégresse, la claire vue de Dieu, Ions les plaisirs de l'esprit, du cœur et du corps ; à moi les cris de détresse, les tortures, la société des démons, la malédiction pour jamais.
Colloques : 1° Avec l'Ange gardien. Le conjurer de veiller sur nous à la vie et à la mort, sans se laisser rebuter par nos infidélités. Réciter la prière : Ange de Dieu.
2° Avec la sainte Vierge. Nous consacrer à elle pour le temps et pour l'éternité. Àh ! qu'elle ne nous laisse pas périr. Réciter le Souvenez-voits.
3° Avec Jèms-Christ. Embrasser sa croix, nous attacher à ses pieds sacrés. Réciter l'acte de contrition le plus parfaitement po?sihie.
LE QTJATIRXÈiyiE JOUR.
PREMIER EXERCICE
Le verbe fait chair.
Premier prélude. « Celui, dit saint Paul, qui, ayant « la forme et la nature de Dieu, n'a point cru que ce « fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu, <( s'est néanmoins anéanti lui-même en prenant la « forme et la nature de serviteur, se rendant semblait ble aux hommes, et étant reconnu pour homme « par tout ce qui a paru de lui au dehors. » (Philipp., n.)
Deuxième prélude. Se représenter l'étable de Bethléem et l'enfant-Dieu dans la crèche.
Troisième prélude. Demander la grâce de comprendre les anéantissements du Fils de Dieu dans son incarnation, et de revêtir l'habit religieux comme il a revêtu notre humanité, dans les sentiments de l'humilité la plus profonde.
Premier anéantissement. Le Verre, dans le temps, s'est fait chair.
Avant que les flambeaux éclatants du Jour et de la nuit aient été allumés, avant que la terre ait été assise sur son axe, avant que les ténèbres aient enveloppé le hideux et informe chaos, le Verbe était. « Au « commencement, dit saint Jean, était le Verbe. » Entassons siècles sur siècles, mondes sur mondes, et, de cette hauteur, tournons nos regards sur le Verbe :
il était; aussi éloigné de son origine à l'instant qui commence cettechaîne immense qu'à celui qui la termine
« Mais lorsque les temps furent accomplis, dit saint « Paul. Dieu envoya son Fils formé d'une femme. » (Galat., iv.)Ce Verbe, du soin do son Pore où il s'est engendré, vient dans le sein d'une Vierge où il. est conçu. Celui qui est le principe de tout reçoit l'être d'une femme. 11 esl Dieu dans l'éternité, et il se fait. homme dans le temps.
Comptons, s'il est possible, combien la puissance infinie de Dieu peut produire de natures plus nobles et plus parfaites que la plus noble et la plus parfaite des célestes Intelligences; mesurons ensuite la distance qui sépare la plus excellente de ces natures de celle de l'homme, et disons que le Verbe, pour arriver jusqu'à la chair, a passé par autant de degrés qu'il y a de natures plus excellentes que la nature humaine.
Ce n*esl point un Verbe fait ange, ni un Verbe fait chérubin, ni un Verbe fait séraphin, mais un Verbe fait chair. Du faite de la gloire, des splendeurs de la Divinité, il descend dans le limon et la boue. Ce qui fait dire à un commentateur : « L'é- « vangéliste, en s'exprimantainsi : Le verbe s' est fait « chair, oppose la chair au Verbe, comme ce qu'il y « a do plus bas, do plus misérable, de plus vil, de « plusinlirme, depluscorruptible àcequ'ilyadeplus « haut, do plus heureux, de plus glorieux. Car qu'y « a-t-il de plus misérable, do plus vil, de plus in- « firme, de plus corruptible que la chair humaine ? « Sans aucun doute, elle est inférieure à la chair de « tous les animaux connus ; et voilà que le Verbe, « par amour pour nous, a daigné s'abaisser jusque <( là. » (Cornel a Lap.).
Deuxième anéantissement. Le Verbe s'est fait