RETRAITE DU MOIS DE JANVIER
PREMIER EXERCICE
L'Enfant nommé Jésus.
Premier prélude. « Le huitième jour, auquel « l'Enfant devait èlro circoncis, étant arrivé, it fut « nommé Jésus, qui était le nom que l'ange avait « annoncé, avant qu'il fût conçu dans le sein de sa « Mère. » (Luc, cap. h.)
Deuxième prélude. Se représenter l'Enfant blessé par le couteau, ses cris douloureux, les larmes de Marie mêlées avec le sang de son Fils, l'imposition solennelle du nom de Jésus.
Troisième prélude. Demander la grâce de comprendre les grandeurs de ce nom, et de porter notre nom de religion comme Jésus a porté le sien.
Le nom de Jésus est grand 1° par la majesté de Celui qui le donne.
Si l'ange fut le ministre chargé de l'apporter du ciel, Dieu seul en est l'auteur et pouvait L'être. Pour nommer un sujet, il est nécessaire de connaître ses attributs essentiels ; car la fin du nom étant de qualifier, de désigner, de distinguer, le sujet doit réunir dans toute leur étendue et réunir seul les significations de son nom. C'est ainsi que Dieu, faisant passer les animaux devant Adam pour les nommer, ['éclaira sur leurs natures respectives. Mais qui connaîtra la nature et les attributs d'un Dieu, si ce n'est un Dieu ? Qui qualifiera un Fils Dieu, si ce
n'est un Père Dieu ? Pour caractériser et comprendre clans un nom des qualités infinies, il faut une
intelligence infinie. Pour nommer le Fils de Dieu, il faut la même fécondité d'entendement que pour l'engendrer.
Ce qui fait dire à saint Bernard : « Le nom de « Jésus est un nom inné, qui fut prononcé sur Jé- « sus comme un nom préexistant et déjà connu au « ciel de toute éternité, mais qui n'a été ni imaginé « ni imposé par une créature humaine ou angéli- « que ; car il tient de sa nature propre d'être Sauce veur. » (Serm. 1 de Circurnc.)
2° Par la circonstance mystérieuse où il est reçu,
La circoncision, chez les Juifs, 1° supposait le péché, 2° faisait couler le sang, 3° engageait à l'accomplissement de la loi. En s'y soumettant, le Fils de Dieu inaugure donc sa mission de Sauveur, offre les prémices de son sang et se dévoue à la mort, pour réaliser les prophéties et nous racheter. Jusque là, quel que fût son mérite et sa perfection, il ne s'appelait que l'Enfant ; maintenant il peut prendre le nom de Jésus, il en a le di^oit, puisqu'il prélude pour notre salut, dit saint Bernard, à l'effusion de son sang immaculé. (Ihid.) Tous ses autres noms ne lui coûtent rien, il les reçoit de son Père avec la génération divine ; mais le nom de Jésus, il ne l'a qu'à titre de conquête, au prix de ses abaissements et de son sang.
« Il faut qu'il lui en coûte du sang pour recevoir « le nom de Sauveur, dit excellemment Bossuet ; ce « peu de sang qu'il répand oblige à Dieu tout le « reste, et c'est le commencement de notre rédemp- « tion. Je vois, ô Jésus, toutes vos veines rompues, « toutes vos chairs déchirées, votre tète et votre « côté percés ; votre sang voudrait couler tout en-
« lier à gros bouillons, vous le retenez et le réser- « vez pour la croix. Recevez donc le nom de Jésus ; « vous en (Mrs digne, et vous commencez à l'ache- « ter par votre sang. » [Elevât., 17e sem.)
3° Par le sens qu il renferme.
« Il n'en est pas de mon Jésus comme des prin- « ces du siècle, dit saint Bernard ; son nom n'est « pas vide de sens, un nom de fantaisie, ou l'ombre « d'un grand nom : c'est une réalité. » (Ibid.) Nom « d'un Dieu sauveur, il lui convient véritablement et ne convient qu'à lui : Jésus a rempli la mesure de son nom et en a pavé le prix. Sa rédemption s'étend à tous les hommes et à tous les péchés passés, présents et futurs ; il nous a affranchis de tous les maux auxquels nous avions été condamnés, nous a restitué tous les biens que nous avions perdus ; et cette rédemption, il l'a accomplie lui-même, acquittant de son propre fonds l'universalité de nos dettes, prenant nos infirmités pour nous en délivrer, se faisant esclave pour nous tirer de la servitude, pauvre pour nous enrichir, et mourant pour nous rendre la vie.
Ce nom, en outre, résume tout ce qu'on peut dire de lui, et renferme éminemment tous ses autres noms. Pourquoi est-il appelé Admirable, Conseiller du rlrès-Haut, Dieu fort, Père du siècle futur, Prince de la paix ? Parce qu'il est Jésus. Comment est- il Pontife, Pasteur, Brebis, Lion, Agneau, Vigne, Porte du ciel, Médecin, Soleil de justice, Voie, Vérité et Vie ? En étant Jésus. C'est le nom d'un père, d'un frère, d'un ami, car c'est le nom d'un Dieu-Homme. C'est le nom d'un Créateur, d'un Roi, d'un Juge, car c'est le nom d'un Homme-Dieu. Jésus, voilà le fond de ses mystères, le mémorial de ses œuvres et l'abrégé de l'Evangile.
3° Par ses effets.
Ce nom opère ce qu'il signifie. Tout ce qui est dit de la personne de Jésus, son nom l'accomplit et dans l'Eglise en général et dans chaque fidèle en particulier. Par cela même que l'Homme-Dieu est véritablement notre Jésus, il ne possède pas seulement tous les titres dont son nom est le résumé et le symbole, mais il remplit les fonctions attachées à ces titres ; s'il manquait à une seule, il ne serait plus notre parfait Jésus.
Jésus ! à ce nom, le ciel se peuple, l'enfer se ferme, le purgatoire se vide ; à ce nom, les anges accourent, et les démous prennent la fuite. Jésus! à ce nom, la foi se ranime, l'espérance s'augmente, la charité s'embrase, les larmes du repentir cornmement à couler. Jésus ! ce nom est pour les justes l'annonce de nouvelles faveurs et pour les pécheurs le gage du pardon. Jésus ! ce nom est une prière, une poésie pleine de grâce, un miel exquis, un concert harmonieux, une lumière ravissante, un baume souverain pour toutes les douleurs.
Application'. Et moi aussi, Religieuse, épouse de Jésus-Christ, je porte un nom grand par la majesté du Dieu qui me la imposé, grand par la cérémonie où il me fut donné, grand par le sens qu'il renferme, grand par ses effets. Mon Dieu, ne permettez pas que je le porte en vain ou que je le déshonore. Je vous demande la grâce d'en remplir la signification clans toute son étendue et toute ma vie, à l'exemple de votre Fils Jésus.
Colloques : 1° Avec l'ange qui apporta du ciel le nom de Jésus. Qu'il nous dise avec quel respect et quelles délices il le prononça.
2° Avec Joseph et Marie. Oh! qui nous donne de
L'invoquer comme eux avec foi, espérance et amour dan- toutes nos nécessités '?
3° Avec Jésus. Qu'il lasse opérer en nous à son nom ce qu'il signifie. Qu'il soit notre Sauveur, et qu'après avoir béni et chanté son nom sur la terre, il bous s >iî donné de le bénir et de le chanter encore dans le ciel.
DEUXIEME EXERCICE
L'office divin
1° Qu'est-ce que l'office divin?
C'est l'office par excellence, puisque c'est l'office de la louange et de la prière, dont l'Eglise a réglé la malière, l'ordre, le temps, la solennité. Le visible et l'invisible, les cieux, la terre et les mers, la création tout entière chante et bénit Dieu, mais surtout les religieux et les prêtres, chargés de se présenter devant son trône avec l'encens et le parfum de leurs cantiques, comme les ambassadeurs du genre humain et les députés de l'univers, pour glorifier sa majesté, proclamer sa grandeur, raconter sa puissance, célébrer sa bonté, sa justice, sa sainteté.
Saint office, divin office, qu'il est bien nommé, puisque c'est le plus grand acte de la Religion après la messe et les sacrements, la fonction des anges et des saints dans la Jérusalem céleste !
2° Que contient l'office divin?
Des psaumes louchants et sublimes ; des leçons extraites de l'Ecriture et des Pères ; des hymnes, des versets, des répons, dont la piété ou l'enthousiasme ravissent quelquefois et transportent notre âme.
Le grand office surtout peut être regardé comme
le mémorial périodique des mystères du Sauveur ef des exemples de la sainte Vierge, des apôtres et des saints, l'histoire de l'Eglise depuis le berceau du monde, un traité complet de dogme et de morale, le parallèle frappant de l'ancienne et de la nouvelle loi» un exercice admirablement coordonné de toutes les vertus chrétiennes, un concert harmonieux des sentiments les plus purs et les plus variés, et comme une initiation anticipée au commerce de l'Eglise triomphante avec son Epoux, Jésus-Christ.
3° Par qui est offert l'office divin ?
Par l'Esprit saint, qui sollicite pour nous dit l'Apôtre, en gémissements inénarrables. 11 est le principe surnaturel de toute prière, qui doit descendre du ciel pour y monter, venir de Dieu pour s'élever jusqu'à lui.
Par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Toute requêle doit passer par ses mains, toute supplication doit sortir de sa bouche. C'est lui qui préside au ciel ce sacrifice de louange de bénédiction et d'amour qu'offrent les élus et les anges ; c'est encore lui qui préside sur la terre ce sacrifice de louange, de bénédiction et d'amour qu'offrent les hommes. Rédempteur et Médiateur, il ne cesse d'intercéder pour son corps mystique et pour chacun de ses membres. En sorte, dit Saint Augustin, que Jésus-Christ prie pour nous comme notre Pontife, prie en nous comme notre Chef, et est prié par nous comme notre Dieu.
Par les religieux et les prêtres, dont la mission ejlde rendre un culte public à la Majesté divine et de s'interposer pour les coupables. Mêlés par état aux différentes classes de la société, ils connaissent mieux les besoins de leurs frères; saints et amis de Dieu, leurs hommages et leurs vœux sont accueillis avec plus de bienveillance; libres des sollicitudes
du siècle, ils peuvent négocier à loisir les intérêts éternels des peuples.
4° En présence de qui offrons-nous l'office divin.
En présence de Dieu, dont l'œil nous pénètre et dont l'oreille esl attentive aux moindres mouvements de nos lèvres. « Il faut donc, conclut saint Cyprièn, « s'efforcer de plaire à ce grand Dieu et par la révé- « renée de l'attitude et par le son de la voix. »
En présence de toute la cour céleste, au milieu de laquelle nous allons prendre place. Représentez-vous « Jésus Christ à votre droite, dit Thomas à Kempis, « Marie à votre gauche, les saints rangés en cercle « autour de vous. Regardez vos frères qui prient avec « vous comme autant d'anges, et espérez qu'un jour « vous chanterez avec eux dans la gloire les mêmes « cantiques que vous entonnez ici-bas. »
En présence d'un monde rempli d'infidèles qui ne connaissent pas Dieu, d'hérétiques et de schismatiques qui ont secoué son joug, d'indifférents à qui sa pensée est importune, de pécheurs qui foulent aux pieds sa sainte loi. Au moment où nous récitons l'office, il va des âmes que le démon harcèle et pousse au précipice, d'autres qui consomment des crimes affreux, d'autres que l'excès de la tristesse ou de la misère entraîne au désespoir, d'autres qui agonisent et pour qui le jugement se prépare.
5° Comment peut-on occuper son esprit pendant l'office divin ?
En trois manières : s'appliquer a bien prononcer les paroles, suivre le sens, s'abandonner à quelque affection pieuse. La première est la moins excellente ; cependant, par la relation intime qui existe entre l'âme et le corps, l'attention à la prononciation produit presque nécessairement l'attention au sens. La
seconde est la plus parfaite ; mais elle suppose l'intelligence des psaumes, et l'intelligence des psaumes en suppose l'étude. Il faudrait donc à L'aide d'une traduction et d'un commentaire, se fixer sur le sens et l'idée générale de chaque psaume. La troisième est la plus facile, puisqu'il suffit de se laisser aller, sans etfort et sans travail de l'esprit, au sentiment de l'amour, de la confiance, du zèle, de la résignation, du repentir ou de toute autre vertu. On peut encore s'occuper utilement du fruit de l'oraison ou de l'examen, d'une grâce particulière qu'on demande pour soi ou pour les autres. Avant de commencer l'office, il conviendrait de discerner notre disposition intérieure, l'attrait de la grâce, et de nous y abandonner doucement.
Saint Bernard a tracé cette règle : « Dans ce sacri- « fice de louanges joignons le sens aux paroles, au « sens l'affection, à l'affection la joie, et à la joie la € gravité. »
6° Quels défauts doit-on surtout éviter dans l'office divin?
1° La divagation, fruit de la légèreté et de la dissipation habituelle. Si la vie est immortifiée et que l'imagination ait plein pouvoir de s'égarer sur toute espèce d'objets, n'est-il pas naturel qu'on ne puisse se recueillir quand il le faudrait? Dès lors la prière sera froide, languissante, exprimant plutôt la lassitude et l'ennui que la foi et la piété. « Gomment « voulez-vous que Dieu vous écoute, disait saint « Cvprien, si vous ne vous écoutez pas vous-même? « Vous prétendez que Dieu doit se souvenir de vous, « et vous-même êtes loin de votre propre souvenir. » « L'aboiement des chiens est plus agréable à Dieu que « votre prière, ajoute saint Augustin ; car que sert * le bruit des paroles, quand le cœur est muet ? »
2° La précipitation, qui a pour principe le dégoût des choses de Dieu, et que sain) François de Sales appelle la peste de la dévotion. On mange la moitié
des mois, ou mêle, on confond tout; ou parle à Dieu avec moins de retenue qu'à un valet ; on n'est pas même de «eux qui l'honorent du hout des lèvres ; il semble qu'en o'ait qu'une pensée, qu'un but, de se débarrasser d'un pension, d'en finir le plus tôt possible avec Dieu, tant son entretien fatigue et ennuie ; 00 va même jusqu'à se faire un damnable mérite de sa rapidité.
3° Mal choisir le temps et le lieu. Sous prétexte d'inspecter ses élèves, on s'expose à tout voir, à tout entendre, à interrompre sans raison ; on attend le moment où l'on est accablé par le sommeil ou distrait par les préoccupations de l'emploi ; on diffère quelquefois jusqu'à la nuit de dire les Petites Heures, et tout est récité à la fois et au pas de course. Ce défaut accuse souvent une absence d'ordre dans la conduite.
Saint Ephrem dit que la psalmodie est lia source de la conjonction, le principe de la joie spirituelle, le levier qui élève l'âme jusqu'au ciel ; comment se fait-il donc que des Religieuses admise à l'insigne honneur de converser avec Dieu une heure chaque jour, depuis vingt et trente années, soient toujours également tièdes, dissipées, sensuelles ? Ne suf tiraitil pas de l'office, s'il était bien récité, pour les rendre parfaites?
7° Quels moyens employer pour bien réciter l'office divin ?
Se recueillir un instant avant de commencer. — Se porter à l'office prompte ment et avec joie au premier signal. Purifier son cœur par l'acte de contrition, quand on se sent coupable de quelque faute. —
S'apostropher comme autrefois saint Bernard : Pourquoi viens-tu ici ? — Faire appel à toutes ses facultés, en disant: Venite, exullemus Domino: Venez, tressaillons d'allégresse devant le Seigueur. — Recommander au saint dont on célèbre la fêteune intention spéciale. — Avoir sous les yeux une image pieuse. — Faire les signes de croix et réciter le Gloria Patri avec un redoublement de foi. — Quand on dit : Deus, in adjutorium meum intende, se figurer que Jésus-Christ nous répond: Et vous, soyez attentif à moi. C'est le conseil de saint-François de Sales. — Saint Augustin est d'avis que nous nous conformions aux sentiments du Psalmiste, qui tour à tour prie, loue, rend grâces, gémit, craint, espère. — Sainte Thérèse nous engage à considérer Jésus-Christ priant en nous et avec nous, et à prier par sa bouche et par son cœur. — Il est bon de faire de temps à autre sa méditation sur les psaumes et les homélies. Si l'on est seul, on peut se retirer dans un oratoire, adorer la Maj esté divine par une génuflexion ou une prostration, s'arrêter sur quelques versets. — Saint Charles Borromée désirait qu'en terminant on examinât les négligences et les fautes commises, pour en demander pardon.
Ah ! quand je pense qu'au moment où je prends mon office, des milliers de voix, parties de tous les points du globe et de toutes les profondeurs de l'éternité, s'élèvent vers Dieu pour le bénir, voix de l'orient et de l'occident, voix des anges et des hommes, voix de tant de religieux et de prêtres fervents, mon Dieu, ne permettez pas que je trouble par ma tiédeur un concert si admirable, éclairez mon esprit et enflammez mon cœur.
TROISIÈME EXERCICE
Le temps.
1° Rien n'est plus précieux que le temps. (S. Bern., Déclam. 44.)
Tout péché mortel, en donnant la mort à l'âme, mérite la mort au corps : donc, au moment où nous reçûmes la vie, nous méritions de la perdre. Que si notre* vie s'est prolongée depuis L'instant de notre naissance jusqu'à relui de notre baptême, et depuis notre premier péché mortel actuel jusqu'à ce jour, nous le devons à la médiation de Jésus-Christ, qui a demandé et obtenu pour nous une prolongation, un sursis, c'est-à-dire le temps. Le temps est le fruit de sa Passion, il vaut le sang et la vie d'un Dieu. Aussi, pour en faire sentir le prix, ne nous le donne-t-on qu'en détail, au fur et à mesure, goutte à goutte : jamais deux instants à la fois ; la main qui accorde le second retient le troisième, et nous laisse dans une entière incertitude si nous l'aurons.
Or le temps, dit saint Bernard, nous est accordé pour ces quatre fins: 1° demander notre pardon, 2° satisfaire dès ce monde à la divine justice, 3° acquérir la grâce, 4° mériter la gloire. Criminels dévoués aux flammes éternelles, on nous offre notre sentence d'absolution ; débiteurs de Dieu et ses prisonniers, on nous offre le moyen de nous acquitter; pauvres réduits à la dernière impuissance et à la plus extrême détresse, on nous offre la grâce avec laquelle nous pouvons tout dans l'ordre surnaturel; rois exilés, on nous ollre un ro)Taume et un trône dont la mort et les révolutions ne nous déposséderont jamais : tout cela à une condition, c'est que nous prouverons d'un nombre déterminé do jours
ou d'années pour éviter le mal et faire le Lien. Donc ce que vaudrait aux réprouvés l'affranchissement de l'enfer, aux âmes du purgatoire leur délivrance, aux
élus de nouveaux degrés de grâce et de gloire, le temps nous le vaut à nous. Par un seul acte de contrition, fait en moins d'une minute, je me réconcilie avec Dieu, quel que soit le nombre et l'énormité de mes fautes, ce que ne pouront jamais les réprouvés; à chaque bonne œuvre, je m'enrichis de grâces et j'embellis ma couronne immortelle, ce que ne pourront jamais les saints. J'ai le temps, ils ne l'ont plus.
Ah! si, sous l'unique condition du bon emploi d'un temps limité, on permettait à Lucifer et à ses satellites de fléchir la colère de leur Juge, aux âmes détenues dans les flammes expiatrices de s'arracher de leurs prisons, à tous les ambitieux d'obtenir un vaste et paisible empire, perdraient-ils la moindre parcelle de ce temps?
Mais je ne suis pas simplement chrétienne ou religieuse, je suis institutrice : en un sens, avocate auprès de Dieu pour des enfants coupables, caution pour des enfants insolvables, dispensatrice des trésors divins en faveur d'enfants en proie à l'indigence spirituelle, portière du ciel en faveur d'enfants exilées loin de leur Père. Or ce n'est que dans le temps que je puis remplir ces fonctions sublimes, et on ne me laisse le temps, en partie du moins, qu'afin que je puisse les remplir. Donc ce que vaut L'affranchissement de l'enfer, la délivrance du purgatoire, l'acquisition de la grâce, la possession de la gloire à un grand nombre d'âmes, le temps me le vaut à moi.
2° Rien, hélas ! qui soit réputé plus vil que le temps. (S. Berx., ibid.)
Plus une chose est précieuse, plus on la ménage et on en regrette la perte. C'est le contraire pour le temps: il nous est quelquefois à charge, nous ne savons qu'en faire ; on s'étudie à le dissiper, on s'applaudit même, selon l'expression adoptée, de l'avoir tué.
On perd le temps 1° en le consumant dan» l'oisiveté ou dans des inutilités, ne faisant rien ou faisant des riens, allant et venant sans savoir à quoi se fixer ; 2° en péchant par pensées, paroles, actions, tournant ainsi par un sacrilège abus contre Dieu, ce qui devrait servir à le glorifier ; 3° en persévérant dans le péché mortel, les meilleures œuvres ne pouvan! dès lors élre écrites dans le livre de vie, bien qu'elles attirent des grâces de conversion ; 4° en ne rapportant pas à Dieu, d'une manière au moins indirecte ou virtuelle, les actions indifférentes, telles que manger, dormir, se récréer, etc., puisque, pour obtenir le moindre degré de grâce ou de gloire, il faut agir par un principe et pour une fin surnaturels; 5° en donnant un motif pervers ou humain à des actions saintes, ces actions ne méritant plus aucune récompense, méritant même quelquefois le châtiment ; 0° en faisant des actions excellentes de leur nature, mais alors que Dieu en demande d'autres, substituant ainsi le caprice à la règle. Enfin on perd le temps, partiellement du moins, 7° en se contentant d'une sainteté médiocre et en mettant des bornes à son zèle, ne faisant rendre au talent confié que cinq, pouvant lui faire rendre dix.
Or le temps perdu est perdu sans retour, le temps tué ne ressuscitera plus. Quand on perd un objet, on a l'espoir de le retrouver ou l'équivalent ; s'agitil du temps, on ne retrouve ni le temps perdu ni l'équivalent du temps. On peut rétablir sa santé, re-
lever sa fortune, recouvrer môme l'amitié de Dieu ; on peut désormais égaler sainte Thérèse pour la ferveur, sainte Françoise de Chantai pour le renoncempnt, saint François Xavier pour le zèle, saint Jean de la Croix pour la pénitence ; mais on ne saurait : lire revivre le temps passé, il est englouti dans l'éternité. Les moments de notre vie sont comptés : que nous les employions bien ou mal, nous n'en augmenterons pas lenombre, et ce nombre déterminé décroit à chaque moment. Tandis que je médite sut le temps, il s'enfuit pour ne plus revenir.
Mon Dieu, que me restera-t-il, si je retranche e ma vie le temps perdu dans l'oisiveté, dans le péchA, dans votre intimidé, dans des actions indifférente^ non surnaluralisées, dans des actions d'elles-mêmes excellentes mais viciées par le motif ou faites à contre-temps? Et si je m'envisage comme institutrice, qui dira combien dïimes j'aurais pu, par un meilleur usage du temps, arrêter sur le bord de l'enfer ou du purgatoire, enrichir de mérites, porter au faite de la gloire céleste?
Que faire donc ? Déplorer le passé, le rachetant par mes larmes, et me punissant moi-même pour obtenir que Dieu ne me punisse pas dans sa colère ; sanctifier le présent si court, qui passe, qui n'est déjà plus, égalant, par mon soin assidu d'en bien user, sa rapidité à m'échapper ; préparer l'avenir, en jetant dans le cœur des enfants des germes de vertu qui se développeront avec l'âge, et, se transmettant de famille en famille, de génération en génération, glorifieront Dieu, même après ma mort, et ajouteront de nouvelles perles à ma couronne.