‹ La religieuse en retraiteChapitre 37 sur 45 · CONDITIONS D'UN BON GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

CONDITIONS D'UN BON GOUVERNEMENT

1° Le meilleur gouvernement est celui qui se rajy* proche le plus du gouvernement de Dieu dans le monde, celui dont la Sagesse a dit qu'il arrive à ses fins avec force, en disposant toutes choses avec suavité ; celui qui, dans la même personne, présente à la fois le caractère du père, toujours grave quand il caressé, et le caractère de la mère, toujours tendre quand elle punit ; celui qui est doucement efficace et efficacement doux.

La douceur est essentielle au gouvernement, dont presque toute la science se résume dans ces deux mots : aimer et être aimé. La fermeté toutefois ne

lui est point étrangère, puisque le Dieu miséricordieux est aussi appelé le Dieu juste ei terrible, et que Jésus-Christ, l'ami drs pêcheurs, ne laissa pas de s'armer du fouel et de fulminer l'aoathème. Entre

deux excès, la dureté et la faiblesse, l'institutrice

s'efforcera, comme le funambule, de garder féqui-

libre, el si elle doit pencher d'un côté, que ce soit du côté île la douceur.

2° Le 'gouvernement trop dur se reconnaît aux traits suivants: imposer des charges d'elles-mêmes ou relativement accablantes ; multiplier ou changer arbitrairement, au gré de ses goûts particuliers, Les coutumes et les règlements ; interpréter toujours dans le sens rigoureux tes points douteux de la discipline ; exiger les choses moins importantes ou de conseil aussi strictement que les choses majeures ou de précepte ; se servir facilement des termes impératifs, je veux, f ordonne ; prendre un ton sévère ou hautain, alors que les esprits sont mal disposés; fermer l'oreille aux excuses et aux réclamations légitimes ; refuser ou accorder de mauvaise grâce ; manifester de la défiance, de la prévention, une sorte d'aversion ; garder le sentiment des offenses personnelles ; suivre les élèves de trop près, entreprenant de savoir tout ce qui se fait et se dit ; exagérer les fautes qu'on signale et prendre tout au pire.

Le lion se laissera volontiers conduire à un fil ; mais s'il sent la chaîne, il la hrise et s'échappe.

3° Le gouvernement trop faible se reconnaît à ces traits : ne veiller qurà certains points de la règle et permettre que d'autres tombent en désuétude ; faire trop facilement droit aux réclamations ou aux excuses; ne s'élever point ou trop rarement contre les abus et les infractions, se contentant de gémir

en secret ; s'habituer à les regarder comme moindres, à mesure qu'ils deviennent communs; reprendre seulement pour la forme, avec timidité ou indifférence, sans faire usage des moyens de répression ; faire des concessions coupables ou imprudentes, par quelques respects humains, intérêt, lâcheté, politique ; ne relever pas de temps en temps son autorité par un coup d'éclat ; se laisser gouverner ou mépriser par pusillanimité d'esprit un fausse humilité ; fermer volontairement les yeux sur l'état de la classe ; temporiser quand il faudrait agir ; être inconstante, irrésolue, inégale, avançant et reculant, voulant et ne voulant pas ; se montrer partiale, injuste, pour complaire à certains personnages du dedans ou du dehors.

Quand un cheval est sujet à broncher, il faut lui tenir la bride haute, et s'il se ralentit, il faut le réveiller par un coup d'éperon, dût-on faire jaillir une goutte de sang.

4° Deux moyens d'arriver à un heureux tempérament de douceur ferme et de fermeté douce.

Le premier est d'incliner toujours du coté opposé au caractère. Le caractère, en effet, influant nécessairement sur la conduite, quiconque veut tenir le juste milieu doit contrebalancer le poids de la nature par celui de la raison, et se porter par l'effort de la volonté du côté où il est le moins porté par l'inclination naturelle.

Le second est de se proposer toujours dans l'usage de l'autorité. le plus grand bien des élèves, sans se former à priori aucun système, en sorte que la douceur ou la fermeté l'emporte, selon que l'une ou l'autre est plus profitable à la classe en général ou à tel enfant en particulier.

Le mal est que les rigides s'accusent toujours

do mollesse , et les mous toujours de rigidité. 2° Conditions d'une bonne correction.

Qu'elle soit 1° commandée par le zèle.

Déclarer la i->i el reprendre les infracteurs, c'est une seule et même obligation ; car si l'institutrice rougit ou craint d'arrêter le mal, elle périt avec toutes celles dont son silence a causé la perle ; et alors, que Lui servira de n'être point condamnée pour ses propres fautes, si elle est condamnée par les fautes d'autrui ? Epargner la correction, c'est pécher à la fois contre Dieu dont on profane le pouvoir, contre les élèves dont on sacrifie les intérêts contre sa conscience, dont on augmente l'accablant fardeau. Et parce que la plupart des élèves ne sauraient, ou ne voudraient pas s'en faire l'application ce n'est pas seulement du haut de la chaire et en général, mais en particulier et seul à seul, que l'institutrice leur doit la correction. Quel médecin se contenta jamais d'étaler ses remèdes au milieu de l'hôpital et d'inviter les malades à se servir?

2° Fondée sa?' la vérité.

Ne pouvant tout voir par vous-même, vous avez sans doute besoin d'être avertie. Mais 1° tenez d'abord tout rapport pour suspect : Celui, dit l'Esprit « saint, qui se hâte de croire, montre la légèreté de « son âme, et il tombera dans la déconsidération. » (Eccli., xix.) Saint Bernard marque trois effets delà crédulité : de grandes colères sans motif, la condamnation des innocents, et les préjugés contre les absents. (De Consid., lib. II, c. xiv.) Dès qu'on ne parle qu'à un petit nombre, surtout s'ils sont liés par les mêmes intérêts, on s'engage à recevoir toutes leurs préventions, et l'on court sciemment au devant de l'injustice et de l'erreur. 2° Appliquezvous à démêler le motif probable de celle qui fait le

rapport, jalousie, vengeance, méchanceté, désir de se l'aire valoir et ne vous laissez jamais impressionner au point de lai dire votre pensée sur l'inculpée. 3* Affranchissez-vous de tout ressentiment et de toute passion capable de pervertir votre jugement.

3° Réglée par la discrétion.

Quatre écueils à éviter : 1° Etre trop lente à corriger. « Celui qui pèche et est aussitôt repris, dit « saint Augustin, recouvre immédiatement la vie, « n'ayant pas le temps d'être enseveli dans l'habite tude du crime comme dans un linceul dont on ne « peut se dégager. » {Tract. 49 in Joan.) On ne doit s'abstenir qu'autant que la correction, inutile ou nuisible aux coupables, serait encore inutile ou nuisible à la classe. 2° Etre trop prompte à corriger. Pour les maladies de l'âme comme pour celles du corps, il est un moment de crise qu'il ne faut point prévenir, sous peine d'envenimer le mal ou de causer la mort. Dieu fait longtemps gronder son tonnerre avant de lancer sa foudre, encore n'en iaisse-l-il tomber qu'une étincelle. 3° Déclamer sans cesse contre les moindres désordres. Toute une maison s'éveille et se tient en alarmes aux premiers cris d'un bon et fidèle gardien qui n'aboie jamais qu'à l'approche des voleurs ; mais on hait l'importunité de ces animaux bruyants qui troublent jour et nuit le repos public, et dont les avertissements continuels et déplacés ne se font pas même écouler au moment qu'ils sont nécessaires. 4° Déclamer publiquement contre des fautes particulières et secrètes. 11 en est de si personnelles et de si hideuses, qu'il y aurait diffamation ou scandale à les signaler.

4° Animée par la charité. Epurez votre intention, vous proposant uniquement l'amendement. Distinguez si bien la personne de la faute- qu'en

vous élevant contre celle-ci, vous ne cessîezpoint d'aimer celle-là. Ne faites entrer dans la correction que la sévérité strictement q • : les remèdes

violents, souvent reitérés, perdent leur effiea< ité. Prenez rarement le Ion du courroux et de l'indigna?» tion : jamais d'apostrophes injurieuses et méprisantes ; n'usez même de l'ironie qu'avec urte extrême réserve. N'entreprenez pas de corriger celles dont le cœur est vivement ému ou dont la passion est dans loul son feu, calmez-vous vous-même : si le malade1 est furieux et que le chirurgien soit bouillant de colère, au lieu d'une opération salutaire, n'aurat-on pas un duel et une affreuse boucherie ?

Ayez égard à l'âge, à la condition, au caractère, au àegré de vertu, aux efforts. Il n'est pas rare de voir un cheval qui se cabre, secoue le mors, résiste à l'éperon ; c'est que celui qui Je monte a la main dure ou pesante, ou le gourmande mal à propos. Donnez à ce cheval un écuyer habile et intelligent : en paraissant céder à ses saillies, il l'arrêtera, et d'une main caressante et légère le conduira à son gré.

Lisez et relisez ces conditions d'un bon gouvernement et d'une bonne correction, et ne craignez pas d'en faire quelquefois la matière de votre examen. Combien de Religieuses institutrices échouent honteusement dans leur classe où ne font qu'à demi le bien qu'on se promettait de leur talent, parce qu'elle- ignorent ces conditions ou négligent de s'y conformer !

TROISIEME EXERCICE

Solidarité.

1° Dieu et les hommes admettent une responsabi-

lité mutuelle qui étend quelquefois à tous les peines méritées par un seul.

Outre la solidarité originelle par laquelle la déso- « béissance d'un seul homme nous a tous consti- « tués pécheurs » (Rom., e. v), d'autres traits montrent que, sans imputer la faute, Dieu fait quelquefois porter à une multitude le châtiment encouru par un seul : l'armée de Josué défaite par les Ghananéens à cause du vol d'Achan sur les dépouilles de l'ennemi voués à l'anathème, soixante et dis mille hommes moissonnés par la peste en punition de l'orgueil de David faisant le dénombrement de sou peuple, dix tribus à jamais enlevés 'Uix rois d<:> Juda pour châtier Salomon, une tempête menaçant d'engloutir le navire où Jouas a pris place contre la volonté du Seigneur, etc.

Il en est de même des récompenses. La postérité d'Abraham est pour toujours bénie à cause de la foi de ce patriarche. Que dix justes se fussent trouvés dans Sodome et Gomorrhe, et ces villes abominables eussent été épargnées. Moïse seul ne s'est pas prosterné devant le veau d'or ; sur sa médiation, Dieu retient sa colère prête à exterminer trois millions d'hommes. Jérémie reçoit l'ordre de parcourir Jérusalem, et s'il rencontre un seul Israélite fidèle, le royaume sera sauvé du glaive des Assyriens.

Les hommes partagent à leur manière cette disposition de Dieu. Tous les enfants d'un père dont les biens ont été confisqués, sont par là-même deshérités. Toute une famille est anoblie par une belle action ou dégradée pour un crime d'un de ses membres. Toute une cité est affranchie ou décimée pour le. service signalé ou la félonie d'un de ses habitants. Toute la race d'un sauveur de la patrie est appelée par le suffrage public à régner après lui, comme

toute celle d'un tyran est déclarée déchue à jamais du trône. Des i'ails de ce genre se trouvent dans L'histoire <le tous les peuples, et L'esprit humain n'y voit rien qui le choque.

2° Il existe aussi pour les Religieux une solidarité en vertu de laquelle un particulier peut quelquefois attirer la bénédiction ou la malédiction sur lu Communauté entière.

Les nœuds qui les attachent les uns aux autres sont assez étroits pour que, devant Dieu et devant les hommes, le mérite ou le démérite d'un seul ait des conséquences heureuses ou fâcheuses pour tous. Qui pourrait dire ce qu'a valu à leurs enfants la sainletéde saint Benoit, desaintDominique, de saint François d'Assise, de saint Ignace ? Sans être ni fondateur ni supérieur, n'y a t-il pas tel Religieux dans un emploi obscur, comme Alphonse Rodriguez, qui a obtenu aux travaux apostoliques de ses frères les plus éclatants succès ? Du fond de cette infirmerie ou se pratiquent tant d'actes de vertu héroïque, ne mon te- t-il pas souvent vers le ciel des soupirs qui font descendre sur une vocation qui chancelait ou sur une volonté qui faiblissait des secours aussi opportuns qu'efficaces ?

D'un autre côté, s'il était permis de pénétrer dans les secrets de Dieu, combien de fois reconnaitrait-on que la décadence d'un ordre, la stérilité de ses ministères, un malheur qui le frappe, ont leur cause première dans la conduite d'un ou de plusieurs Religieux ? Les fautes et les vertus sont personnelles sans doute, et chacun ne peut recevoir la récompense ou le châtiment que selon ses œuvres ; toutefois ce principe, vrai en soi, subit une modification, dès que les individus s'unissent en corps et forment un tout moral. Comme tels, ils sont coobligés, responsables

1rs uns pour les autres, et ou religion non moins que dans une association quelconque, il est des cas où tous ont à expier les fautes d'un seul. Sans s'astreindre aux lois d'une stricte solidarité, Dieu les frappe comme il veut et quand il veut, toujours juste et clément.

Ici encore, les hommes s'accordent avec Dieu et la so idarité n'est appliquée à personne plus inexorablement qu'aux Communautés. On les laisse, quoique à regret, bénéficier de la réputation de science ou de sainteté de quelques Religieux; mais qu'un seul vienne à faillir, le scandale est aussitôt publié sur les toits, tous sont enveloppés dans la réprobation générale ; et il arrive ce que les Juifs disaient en proverbe : « L'un a mangé le fruit vert, et les au- « très ont eu les dents agacées. »

3° Quelles sont, pour la Religieuse, les conséquences pratiques de cette doctrine ?

Qu'elle doit 1° mettre dans la masse commune le plus de mérites possible, afin d'y faire immédiatement participer ses Sœurs et de retirer elle-même plus tard en proportion de sa mise. Fut-il jamais charité mieux placée et justice plus grande ? Toutes méritent pour elle, ne faut-il pas qu'elle mérite pour toutes ? Et si elle contribue à la perfection et à l'efficacité du zèle de plusieurs, quelles perles magnifiques n'ajoute-t-elle pas à sa couronne ?

Cependant quoi de plus aisé en religion que de verser dans le trésor spirituel d'immenses sommes de mérites? Prières ferventes, exact accomplissement de la Règle et des vœux, contradictions et infirmités endurées avec patience, sacrifices connus de Dieu seul, tout est occasion de s'enrichir soi-même et d'être utile aux autres.

Quelle doit 2° dépenser ses forces et exploiter son

talent pour servir sa Congrégation, bien convaincre qu'elle n'acquittera jamais, quoi qu'elle lasse, sa dette envers elle. < >li ! qu'il y en a peu qui justifient pleinement les espérances qu'on avait d'abord fondées sur elles ! Est-il rare d'en voir qui, après avoir élé formées à grands Irais, avec des soins maternels, à la science e1 à la vertu, perdent rapidement ce qu'elles avaient acquis, ne tirent qu'un faible parti de leurs ressources, etse rendent incapables de remplir les emplois auxquels on les destinait ?

Quand une Religieuse, ainsi réduite à végéter par sa faute, se rappelle tout ce qu'ont fait celles qui l'ont précédée dans la carrière, quand elle considère tout' i e que l'ont près d'elle ses compagnes, s'il lui reste un peu de cœur, ne doit-elle pas s'accabler de repro- < lies et se dire à elle-même : Tient-il à moi que ma Congrégation ne tombe dans le discrédit et ne soit regardée comme une superfétation dans l'Eglise?

Qu'elle doit 3° agir et parler toujours devant le public selon les règles delà prudence, delà charité de la gravité religieuse, comme si elle portait entre ses mains le sort de la Communauté. Combien de fois la confiance, un concours puissant, la bonne renommée, ont-ils été le fruit d'une prévenance, d'un acte de civilité, d'un mot gracieux, d'un service rendu ! Combien de lois aussi a-i-il suffi d'une impolitesse, d'une parole indiscrète, d'un trait de mauvaise humeur, de moins encore, pour enlever la protection, la sympalhie et l'estime !

Qu'on imagine une Communauté où l'on se préoccupe de cette solidarité redoutables, n'y verra-t-on pas régner une sainte émulation pour acquérir les vertus religieuses, pour s'édifier mutuellement et attirer sur les œuvres, avec la bénédiction de Dieu, la considération et la faveur des hommes?

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