‹ La religieuse en retraiteChapitre 40 sur 45 · RETRAITE BU MOIS DE JUILLET · texte numérisé non relu

RETRAITE BU MOIS DE JUILLET

PREMIER EXERCICE

Duel entre le vieil homme et l'homme nouveau.

Ppemier prélude. Saint Paul répète à chaque instant qu'il y a en nous comme deux hommes distincts, et que notre grand travail est de faire mourir l'homme terrestre pour faire vivre l'homme céleste.

Deuxième prélude. Se représenter Jésus dans la flagellation, expiant nos sensualités et nous méritant la victoire sur nos passions.

Troisième prélude. Demander la grâce de comprendre la nature de ce duel et l'énergie nécessaire pour l'entreprendre avec succès.

1° Quelle est la raison de ce duel ?

C'est que le chrétien a deux pères, deux naissances, deux vies, et porte deux hommes en lui. II a 1° deux pères : le premier Adam, qui lui a transmis, avec son limon, ses penchants pervers, et le second Adam, Jésus-Christ, qui lui communique, avec son esprit vivifiant, des goûts divins comme les siens. (1 Cor., xv.) 2° Deux naissances: l'une charnelle et terrestre, qu'il tient de l'homme et de la femme, et le condamne à la dissolution ; l'autre spirituelle et céleste, qu'il lient de Dieu et de i'E-

glise, et lui assure la résurrection. (S. Àys., Tract. H in Joan.) 3° Deux vies : la vie des sens, e( la vie de l'esprit. La première, qui vient d'en bas, le tire en bas et lui lait goûter les choses charnelles; la seconde, qui vient d'en haut, le tire en haut et lui fait goûter les choses spirituelles. La vie naturelle, constituée clans la chair et entretenue par la conçu piscence, loyer du péché, n'est, au fond qu'une mort ; la vie surnaturelle ayant son siège dans l'esprit et s'alimentant par la chanté, principe du mérite, est réellement vie et paix. (Rom., vm.)

Quel phénomène, quel monstrueux assemblage, ou plutôt, quel mystère que le chrétien ! Il port? deux hommes en lui : l'homme terrestre et l'homme céleste, eelui qui dépose en lui les germes de la mort avec les semences de tous les \ices, et celui qui lui apporte les germes de la vie avec les semences de toutes les vertus ; et, selon qu'il suit l'un eu l'autre, qu'il K">t aux élans sublimes de cette partie de lui-mèuu ai est sanctifiée par la charité, ou qu'il cède aux appétits ignominieux de celle qui est corrompue par la concupiscence, il se dégîvtde ou s'ennoblit, descend dans la boue ou s'élève vers le ciel, s'animalise ou s'angélise (I Cor., xv.)

2° Quelle est l'issue de ce duel?

Entre ces deux hommes la guerre est continuelle et acharnée. Chacun veut dominer au préjudice et par la destruction de l'autre. Si l'homme animal l'emporte, l'homme spirituel succombe ; et parce que le péché mortel lait mourir toute la charité, la défaite est entière. Si l'homme spirituel a l'avantage, comme la charité ne fuit pas mourir toute !a concupiscence, l'homme animal est vaincu, non désarmé ; affaibli, non anéanti.

Déjà sans doute, par le baptême, Jésus-Christ avriit porté au vieil homme un coup terrible. Attendu qu'une simple ablution eut été insuffisante pour laver nus souillures, et que c'eût été peu d'un replâtrage pour consolider un édifice si profondément ébranlé, il nous avait donné mystiquement la more pour nous rendre la vie, il nous avait démolis de fond en comble pour nous reconstruire. (Theophil., Ad. Tit., c. m.) Toutefois le blessé s'agite et se re mue eïicore, il jette le défi et la menace au vain queur, il se mesore corps à corps avec lui, s'attache à ses membres, le suit partout, gène, souille, arrête la plupart de ses opérations. (Rom., vu.)

De quoi s'agit-il donc pour tout chrétien ? D'enchaîner et de réduire de plus en plus l'homme animal, de donner la victoire et un libre essor à l'homme spirituel ; de faire croître et grandir l'un de tout ce que nous enlevons à l'autre ; de mortifier la bète et de vivifier l'ange ; de nous dépouiller d'Adam pour nous revêtir de Jésus-Christ, ou plutôt de consommer la mort de notre premier père pour perfectionner la vie du second. Ce parricide est innocent ; Adam lui-même, du haut du ciel, y applaudit, et Jésus-Christ ne reconnaît pour ses légitimes enfants que ceux qui le commettent.

Assurément, rien n'est plus noble, plus divin que cette entreprise ; mais aussi rien n'est plus difficile et plus pénible. C'est nous-mêmes qui sommes en jeu, notre cœur est le théâtre vivant de cette guerre intestine ; le vainqueur ne se distingue pas du vaincu, celui qui reçoit les eoups de celui qui les porte.

3° Contre quoi faut-il se tenir en garde dans ce duel ?

Contre les exigences, les souplesses, les trahisons du corps. 1° Les exigences. Egoïste et révolté, comme

tous les égoïstes et les révoltés, il exagère ses besoins et prétend insolemment que ses besoins sont des droits. 11 désire les mets les plus exquis, prêt à s'en nourrir avec avidité et jusqu'au rassasiement. Pour lui, le feu n'est jamais assez ardent en hiver, ni l'air assez Irais en été, ni le drap assez fin pour son vêtement. Pour lui, le lit est toujours trop dur, le travail toujours trop pénible, les heures consacrées au sommeil, au jeu, à La conversation, toujours trop courtes. Pleine autorisation est donnée à ses yeux de tout voir, à ses oreilles de tout entendre, à sa langue de tout dire. A la moindre privation, quels cris ! quels reproches! 2° Les souplesses. « Entreprends- « je de le lier, dit saint Jean Climaque, il m'échappe ; « iais-ie la mine de le juger, il rentre en grâce avec <( moi ; si je me mets en devoir de le châtier, il me « flatte; quand je commence à le haïr, la nature « m'ordonne de l'aimer ; quand j'essaye de le fuir, « il rappelle qu'il est mon compagnon inséparable ; « si je le détruis d'une main, je sens que je l'édifie « de l'autre ; choyé, il se révolte ; maltraité, il refuse « le service ; les veilles le dessèchent, le sommeil « l'engourdit, les coups le brisent, les caresses l'é- « nervent ; à le rudoyer, il y va de la vie ; à l'adu- « 1er, il y va de la mort. » 3° Les trahisons. « Quelles « ne seraient pas, dit Rodriguez, les appréhensions « d'un homme à qui l'on tiendrait ce langage : Vo- « tre serviteur, qui boit et mange avec vous, qui u travaille, converse et voyage avec vous, qui est le « confident de vos secrets les plus intimes de vos « joies, de vos chagrins, machine un dessein homi- « cide contre vous ; il s'entend avec vos ennemis, et « sa haine est telle, qu'il compte pour rien de reca-

voir la mort, pourvu qu'il vous la donne. Or, ce-

li ailre, c'est nutre corps, d

4° Qu'est-ce qui soutient le courage de l'esprit dans ce duel ?

1° La justice de sa cause. « C'est un étrange abus, « dit saint Bernard, lorsque la maîtresse obéit et « que la servante commande. » (Med., c. u.) « Ne « serait-ce pas un horrible spectacle, dit saint Au- « gustin, que celui d'un homme marchant la tête « en bas et les pieds en haut ? » (Serm. 50 ad f, atrès in eremo.) « Et peut-on ne pas qualifier de « monstruosité, dit le P. Avila, l'action de celui qui « gp laisserait 2'arroUer par une bête, atteler par une c bète ? » (G. xi, deaudi, filia.) Voilà pourtant l'opi.o^o L|uc ie curps mliigeà la raison, lorsque, usurpant le sceptre, il l'assujettit aux caprices de la chair, la traîne à la remorque de la chair.

Que si la cause de l'esprit dans ce duel est juste pour tout homme, elle l'est à plus forte raison pour le Religieux voué à la chasteté et à la prière. « Sans « pureté et sans oraison, disait saint Philippe de « Neri, point de sainteté possible ; et sans mortiiica- « tion, ni pureté, ni oraison. » « Le lis de la pureté « et la rose de i'oraison, dit à son tour saint France çois de Sales, ne se conservent et ne se nourrissent « que parmi les épines de la mortification.»

2° Son amour réel pour le corps, malgré sa haine apparente. Tous nos sens, selon l'admirable expression de Tertuliien, ont une répugnance extrême pour l'antidote et se précipitent avec avidité sur le poison {Scorp., c. v) ; ne faut-il pas leur arracher le poison et les contraindre de prendre l'antidote ? Nul autre moyen, en leur épargnant les tourments de l'enfer, de leur procurer pour l'éternité les délices du paradis. « A Dieu ne plaise, s'écrie saint Augus- « tin. que l'esprit, en luttant contre la chair, la t haïsse ; ce qu'il hait, ce sont les vices de la chair,

« c'est i& prudence de la chair, c'est ce qui donne « la mort. » (Serm. 6 in Gai. v.) Et ailleurs : « Si « vous aimez la chair à contre-temps, vous la haïs- « sez ; si vous la haïssez à propos, vous l'aimez. Ne « l'armez pas dans cette vie, si vous ne voulez pas « la perdre dans l'autre. » (Tract. 51 in Joan.) i 3° La vue de Jésus-Christ flagellé, couronné d'épines, crucifie. Ah ! semhle-t-il nous dire, c'est de mes blessures que vous êtes nés ; la grâce qui vous a sanctifiés a dû couler sur vous avec mon sang, de nus veines cruellement déchirées. Voyez : depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n'y a rien de sain ni d'entier ; tout est meurtri, tout est ensanglanté. Je me suis nourri de douleurs, j'ai fait mes délices des tortures, je ne suis mort qu'après m'être saturé de la volupté de souffrir. Telle est la condition de tout apostolat ; ma grâce ne vous sera appliquée et aux âmes confiées à votre zèle qu'autant que vous pourrez dire avec l'Apôtre : « J'accomplis dans ma chair ce qui reste à soullrir à « Jésus-Christ. » (Coloss., i. )

Colloques : 1° Avec saint François d'Assise. Que pense-t-il maintenant de l'extrême pauvreté à laquelle il s'était condamné, des douleurs que les sacrés stigmates imprimés sur sa chair lui tirent endurer ? Qui pourrait compter les légions de saints que sa pénitence a fait monter au ciel ?

2° Avec Jésus-Christ. Lui demander pardon pour nos sensualités ; promettre d'imiter sa mortification, au moins en acceptant celle qui résulte de la vie commune.

DEUXIÈME EXERCICE

Imitation du Cœur souffrant de Jésus.

(Maximes de la B. M. M. Alacoque.)

L'amour rend les amis conformes. Aimons le sacré cœur de Jésus, mais aimons-le sur la croix, puisqu'il fait ses délices de trouver dans un cœur amour, souffrance et silence. Le Cœur de Jésus est plus près de vous quand vous souffrez que quand vous jouissez. Rien ne nous unit tant au Cœur de Jésus que la croix, qui est le gage le plus précieux de son amour.

Qui dit pur amour, dit pure souffrance. Il faut s'abandonner au pur amour pour être crucifiée et consommée à son gré. Il faut tout souffrir avec amour, se faire une continuelle violence, se mortifier et s'humilier par amour. L'amour de Jésus règne dans la souffrance, il triomphe dans l'humilité, il jouit dans l'unité.

Oh ! qu'il est dur de vivre sans aimer Dieu ! Sans son amour, la vie n'est qu'une mort. Mais comment aimer un Dieu crucifié sans aimer la croix, sans vivre et mourir sur la croix? Une vie sans croix est une vie sans amour. Si j'étais un seul moment sans souffrir, je croirais que mon divin Sauveur m'a oubliée et abandonnée. Je ne désire autre chose que d'aimer en souffrant et de souffrir en aimant. 0 Cœur tout brûlant d'amour, faites-moi ou souffrir ou mourir, ou du moins changez-moi toute en cœur, pour vous aimer en me consumant dans vos divines ardeurs.

Mon Souverain m'a dit qu'il voulait que je fusse dans un continuel acte de sacrifice ; que pour cela il augmenterait mes sensibilités et mes répugnances:

en lelle sorte que je ne ferais rien qu'avec peine et avec violence, alin de me donner matière de victoire, même dans les choses les plus minces et les plus indifférentes. Le sacré Cœur m'ayant enfantée sur le Calvaire avec tant de douleurs, la vie qu'il m'y a donnée ne peut s'entretenir que par l'aliment de la croix, et ce doit être mon mets délicieux. Plus je souffrirai de douleurs , plus je m'unirai à son Cœur.

La croix est mon trésor dans l'adorable Cœur de Jésus ; elle y fait toute majoie et toutes mes délices. Rien n'est capable de me plaire en ce monde que la croix de mon divin Maître, mais une croix toute semblable à la sienne, c'est-à-dire pesante, ignominieuse, sans douceur, sans consolation, sans soulagement. Toutes les autres grâces ne sont pas comparables à celle de porter la croix avec Jésus- Ci li ri st.

C'est tout de bon que je veux commencer à souffrir, si Ton peut appeler souffrance le bonheur de participera la croix du Sauveur. Il n'est pas possible de dire qu'on souffre, quand on aime le Cœur de Jésus. Qu'il fait bon marcher à contre-sens de ses inclinations, sans autre plaisir que celui de n'en point avoir ! Qu'il fait bon aimer et servir le divin Epoux de nos âmes pour l'amour de lui-même, sans sentiment, sans goût, dans la souffrance et la désolation ! Qu'il fait bon vivre sur la croix, parmi les clous, les fouets et les épines, sans autre consolalion que celle de son bon plaisir ! Quel bonheur de pouvoir toujours souffrir en silence, et de mourir enfin sur la croix, dans toute sorte de mi-

sère au corps et en l'esprit, oubliée et méprisée!

Si l'on connaissait le prix de la croix, eiie ne serait pas tant repoussée et méprisée d'un chacun ; mais au contraire elle serait tellement chérie, que l'on ne pourrait trouver de plaisir qu'en cette croix de notre aimable Sauveur, de repos que sur la croix, et l'on n'aurait d'autre désir que de mourir entre sesbra^, méprisé et abandonné de tout le monde. Mais il faut pour cela que le pur amour soit le sacrificateur et le consommateur de notre cœur, comme il l'a été de celui du divin Maître.

OiFrez-vous au sacré Cœur de Jésus comme une victime qui veut être immolée avec lui ; ce sacré Cœur sera l'autel du sacrifice, et il sera aussi is sacrificateur. Ce divin Prêtre doit, en l'égorgeant spirituellement, faire mourir en elle la vie animale, ei ensuite, en la consumant dans le feu de l'amour, lui rendre une vie nouvelle et divine. Prenez plaisir à remplir les devoirs de l'holocauste.

L'état d'une viclime est d'être entièrement consumée par le feu, à la gloire de celui à qui elle est offerte. Abandonnez-vous sans réserve à Jésus, pour qu'il fasse de vous selon son bon plaisir. Priez-le d'accomplir en vous tous ses desseins, quelque rigoureux qu'i's dussent paraître à la nature. La victime est à lui, il l'immolera dans le temps et en la manière que ce souverain Prêtre sait le devoir faire. Il vous suffit d'être prête et d'aimer par avance l'espèce de consommation qu'il vous destine : la plus douloureuse est pour vous la plus heureuse.

Un jour, après ma confession annuelle, il me sembi : voir et sentir qu'on me dépouillait, et qu'on me revêtait en même temps d'une robe blanche, avec ces paroles : « Voici la robe d'innocence dont

« je revêts ton âme, afin que tu ne vives plus que v( de la vie d'un homme-Dieu ; c'est-à-dire que tu « vives comme ne vivant plus, mais que tu me lais- « ses vivre en toi ; car je suis ta vie, et lu ne vivras « plus qu'en moi et par moi. Je veux que tu agisses « comme n'agissant plus, et que tu m;î laisses agir « et opérer en toi et pour toi, me remettant le soin « de tout. Tu dois être comme n'ayant plus de vo- « Ion té, me laissant vouloir pour toi en tout et parce tout. »

En tout ce que je ferai ou souffrirai, j'entrerai dans le sacré Cœur de Jésus pour y prendre ses intentions, pour m'unir à lui et pour demander son secours. Tout de Dieu, et rien de moi. Tout à Dieu, et rien pour moi. Un seul cœur, un seul amour, pour un seul Dieu.

Le Souverain de mon âme m'a dit encore quel quefois : « Je te fais bien de l'honneur, ma chère « fille, de me servir d'instruments si nobles pour te v( crucifier. Mon Père éternel m'a livré entre les « mains des bourreaux pour me crucifier ; et moi je « me sers pour cet eiïet, à ton égard, des personnes € qui me sont consacrées. Je veux que tu m'offres « pour leur salut tout ce qu'elles le feront souf- « frir. »

Je ne me plaindrai ni excuserai, songeant que chacun a droit de m'accuser, de m'humilier et de me faire souffrir, puisque l'amour du sacré Cœur m'oblige à tout supporter sans dire : C'est assez. Tout m'est égal : pourvu que Jésus se contente et que je l'aime, cela me suffit.

0 Jésus, je viens à vous en qualité de victime, vous suppliant de vouloir être mon sacrificateur, pour m'immoler sur l'autel de votre Cœur infiniment aimable. Mais comme cette victime est cri mi*

nelle en toutes ses parties, je vous supplie, ô mon divin Sacrificateur, de la vouloir purifier et consommer dans les ardeurs de votre Cœur, comme un parfait holocauste, pour me donner une nouvelle vie de grâce et d'amour en vous. O mon Jésus, l'unique amour de mon cœur, le doux supplice de mon âme et le martyre agréable de mon corps ! Frappez, mon Dieu, coupez, brûlez, consumez tout ce qui vous déplaît ; n'épargnez ni mon corps, ni ma vie, ni ma chair, ni mon sang : toute la grâce que je vous demande pour honorer votre état de victime, c'est que je vive et que je meure victime de votre sacré Cœur. Ainsi soit-il.

TROISIEME EXERCICE

Viser haut et monter toujours.

Sur le chemin de la vertu, on peut se figurer trois lignes principales, lesquelles se subdivisent ellesmêmes à l'infini : la ligne supérieure, la ligne moyenne et la ligne infime. Dès le noviciat, quelquefois dans la retraite annuelle, la Religieuse prend sa direction sur l'une de ces lignes, d'après le beau idéal qu'elle se fait de la grandeur de sa vocation, et presque toujours elle la suit invariablement jusqu'au bout de la carrière. Adopte-t-elle la ligne supérieure, elle ne mettra aucune limite à sa sainteté, elle planera dans les plus sublimes régions. Est-ce la ligne infime qu'elle veut tenir, elle rampera dans la pratique de la vertu, redoutant toujours ce semble,

d'être trop libérale envers Dieu. Mais c'est la ligne moyenne pour laquelle elle se décide ; des lors elle ne se distinguera ni par sa ferveur ni par sa lâcheté; elle voltigera enlre deux, comme l'oiseau domestique, qui ne se traîne pas comme le serpent, mais qui ne s'élève pas non plus comme l'aigle.

Or l'expérience démontre qu'on ne quitte jamais ou presque jamais la ligne qu'on a d'abord adoptée. Saint François Xavier s'est dit qu'il ne tiendrait pas à lui que le monde entier ne fût conquis à l'Evangile, et sainte Thérèse qu'elle s'unirait à Dieu delà manière la plus intime: l'un et l'autre, après avoir adopté leur ligne, l'ont suivie, suivie constamment, suivie jusqu'à la Bn. Cette Religieuse, au noviciat ou dans une retraite, s'était dit: « Je me contenterai d'une « sainteté commune ; je ne prétends ni monter aussi « haut que celles-ci, ni descendre aussi bas que celles- « là: c'est bien assez pour moi de suivre les chemins « battus.» Qu'est-il arrivé ? La ligne de mitoyenneté qu'elle s'était tracée, elle l'a suivie. Que si quelquefois, après ses chutes, elle s'est relevée, c'a été pour se replacer sur sa ligne accoutumée, jamais pour prendre la ligne supérieure.

Trop heureux encore si, à force de vigilance et de soins, on parvenait à se maintenir solidement sur cette ligne infime ou moyenne ! Mais trop souvent, hélas ! on trouve du mécompte, et, des derniers échelons de la vertu, on glisse imperceptiblement jusqu'aux falales barrières du péché mortel. Quand on « veut tirer au blanc, dit Rodriguez, avec une arba- « lète dont l'arc est relâché, il est nécessaire deviser « plus haut, sous peine de voir la flèche porler trop « bas. Ainsi en est-il de nous : à moins de viser beauce coup plus haut, nous n'arrivons point au but, lant « notre volonté est faible et languissante ! » Vous

vous proposez de ne point commettre de fautes vénielles de propos délibéré : très-bien ; il vous échappera cependant quelques-unes de ces fautes. Que si vous vous proposez de n'éviter que les fautes mortelles, sans vous soucier des fautes vénielles, je tremble pour vous ; il y a cent probabilités contre une que vous dévierez de la ligne et que vous tomberez tôt ou tard dans les régions du péché mortel. Tel vient de succomber qui ne s'attendait à rien moins, et tel se croit inébranlable qui sera renversé à la première secousse.

Que faire donc ? Viser à ce qu'il y a de plus élevé dans la perfection ; prendre son vol" avec les plus ferventes, afin d'atteindre au devoir strict et indispensable ; demandera la nature les plus pénibles efforts, les sacrifices les plus héroïques, pour en obtenir au moins ce qui e*t juste et nécessaire; éviter les imperfections et jusqu'à l'ombre même du péché, afin de s'affranchir au moins de péchés mortels et véniels ; ne perdre aucune grâce, saisir toutes les occasions de glorifier Dieu, porter la pratique des vertus religieuses au degré le plus éminent, afin d'arriver au moins à la médiocrité de la sainteté et du zèle.

C'est peu encore : il faut redouter par dessus tout de demeurer stationnaire. Le plus grand fléau des navigateurs, dit Rodriguez, c'est le calme plat, où ils consument leurs provisions sans approcher du terme. Dans l'échelle de Jacob, tous les anges montaient ou descendaient. Grande leçon! s'écrie saint Bernard ; il faut se perfectionner ou se pervertir, point de milieu : Dieu seul est immuable. Celui qui a commencé l'œuvre de sa sanctification, dit saint Grégoire, ressemble à l'homme qui remonte à la nage un ïleuve rapide ; qu'il cesse un moment de lutter

pt de se raidir, le courant l'entraîne. « Le voyage « chrétien, dit Bossuet, est de tendre à une charité « éminente par un chemin droît, avec un poids d'une « pesanteur infinie qui vous traîne en bas. Tel est <t l'étal du chrétien : il faut toujours être en action, « toujours grimper, toujours faire effort : car dans un « chemin si droit, avec un poids si pesant, qui ne « court pas retombe, qui languit meurt bientôt, qui « ne fait pas tout ne fait rien, qui n'avance pas re- « eu le en arrière. » (Pan. S. Bern.) Ne pas acquérir. c'est perdre ; déposer les armes, c'est être vaincu ; travailler avec lâcheté, c'est défaire son ouvrage, ainsi que s'exprime Salomon. (Prov., xvm.) Ah ! vous ne voulez pas devenir meilleure, vous voulez donc cesser d'être bonne ! Vous ne voulez pas grimper au sommet, vous voulez donc rouler dans l'abîme !

a Un débiteur ne se croit pas quitte pour avoir <a payé cent écus, s'il en doit mille, dit Saint Grégoire « et le voyageur compte pour peu d'avoir fait la moi- « tié de la route, s'il ne va au bout : ainsi en doit-il « être de la dette de la perfection et sur le chemin « du ciel. » (Moral., lih. XXII, c. v.) La perfection est une dette que la Religieuse paye toujours sans l'acquitter jamais, parce que la perfection à laquelle elle s'est engagée n'est pas dans un degré déterminé, mais consiste à croître toujours pour suivre d'aussi près que possible son inimitable modèle ; c'est le pain quotidien dont elle se nourrit et qu'elle gagne au jour le jour, à la sueur de son front ; c'est le négoce où elle doit faire fructifier tous les talents reçus, sans mettre à son ambition ni ferme ni mesure. Nul n'est parfait s'il n'est travaillé du désir toujours plus ar* dent d'une plus grande perfection ; ce désir est le signe d'une perfection commencée et le préservatif contre

les défaillances et l'engourdissement de L'âme. L.e

parfait se croit toujours novice, toujours pauvre. Tout manque, au contraire, à l'imparfait qui s'imagine ne manquer de rien. De là la différence des tendances : l'un, comme dit l'Ecriture, ressemble an soleil en son matin, qui monte toujours ; l'autre au soleil du soir, qui ne fait que descendre.

Vous dites : Je suis assez riche, je n'ai plus besoin, de rien, je ne veux pas être meilleure que mes devancières... Ce langage n'est pas religieux, répond saint Macaire : quiconque jouit de Dieu ignore la satiété ; plus il le goûte, plus sa faim redouble ; et puisque vous ne sentez pas cette faim, c'est une preuve que vous n'avez pas goûté la manne céleste. Nous avons été créés pour copier Jésus-Christ, pour nous déifier, dit saint Grégoire : croyez-vous donc être déjà un Dieu, un autre Jésus-Christ ? Saint Thomas affirme que plus les choses ont de proximité avec leur principe, par exemple, le ruisseau avec sa source, les objets éclairés avec le foyer de la lumière, plus elles doivent participer à sa perfection. Et vous qui avez solennellement promis de reproduire trait pour trait le Fils de Dieu, vous refusez d'aller de vertu en vertu, de courir à l'odeur de ses parfums, de vous élancer comme lui à pas de géant dans la carrière de la sainteté ! Sachez que c'est résister à sa grâce, insulter à sa bonté, vous rendre indigne de l'avoir pour modèle et pour maître.

« Ah ! lâches que nous sommes, s'écriait quelque- « fois saint Ignace : dans la cour des princes, il est « des officiers incomparablement plus dévoués à un « roi mortel que nous ne le sommes au Roi des rois. « Combien peu profitent, autant qu'ils le pourraient « et le devraient, du sang de Jésus-Christ versé pour « leur salut ! Combien peu comprennent ce que Dieu

« ferait en eux et par eux, s'ils se livraient entière- « ment à la grâce ! » Il ajoutait : « Un seul acte parce fait vaut et avance plus devant Dieu que mille actes « vulgaires: le fervent franchira d'un saut l'espace « que le tiède ne parcourra pas en plusieurs ance nées. 1

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