‹ La religieuse en retraiteChapitre 6 sur 45 · MIROIR DE L'AME · texte numérisé non relu

MIROIR DE L'AME

ïl est bon, pendant la retraite, de parcourir cette galerie et de se confronter avec chaque tableau. iz Ld.rte distraite par sa faute. Il y a quatre

source^ principales de nos distractions. La première, ({ni est la plus commune, est la dissipation des sens. An lion de les tenir dans le devoir, on se permel de tout voir, de tout entendre, de recueillir toutes les nouvelles ; et l'âme se remplit ainsi d'images importunes dont elle ne peut plus se débarrasser. La deuxième est un certain libertinage auquel l'imagination, l'esprit, la mémoire, la volonté se laissent habituellement aller. Chimères ridicules, pensées creuses, souvenirs profanes, désirs frivoles: telle est la pâture ordinaire de l'âme. La troisième est Rattache excessive à un objet souvent misérable, ou l'aversion souvent sans fondement pour une personne: il n'en faut pas davantage pour préoccuper l'âme, l'absorber, fermer F accès à toute autre idée. La quatrième est l'accablement des affaires, ce qui a lieu dans deux cas: quand on se surcharge, entreprenant au delà de ses forces ; et quand on se livre trop aux choses de l'emploi, l'activité naturelle ou le désir immodéré de bien faire enlevant la paix de l'âme.

On se plaint de ses distractions, l'oraison est mal faite, les forces s'en vont : à qui la faute ?

2° L'âme tiède. On connaît ces malades qu'une langueur chronique mine sourdement et fait flotter sans cesse entre la vie et la mort. Voilà l'âme tiède. Ces malades ne mangent qu'avec dégoût, lesmels les plus exquis leur font bondir le cœur. Ainsi l'âme tiède ne prend la nourriture spirituelle qu'à regret, le plus tard et le moins possible ; les plus saints exercices lui sont fades et insipides. Ces malades voudraient demeurer dans une continuelle inaction; s'ils marchent, c'est si lentement qu'ils semblent devoir tomber à chaque pas; s'ils travaillent, ce n'est qu'avec d'incroyables efforts et presque en pure perte. Ainsi l'âme tiède, au service de Dieu, se sent

faite pour ne n'en faire ; tout l'inquiète et la chagrine; et si parfois elle met la main à l'œuvre, le peu qui sort de ses pénibles efforts est imparfait et de nulle valeur. Ces malades ignorent leur mal, et la médecine désespérant de leur guérison, nul n'ose leur en parler. Ainsi l'àme tiède atfecte de méconnaître son état et ne permet point qu'on le lui signale ; elle dit qu'on s'alarme sans raison, que sa conscience lui rend bon témoignage. Enfin ces malades deviennent en peu de temps pâles, exténués ; leurs yeux sont mourants, et tout leur corps déjà s'incline vers la tombe. El l'àrne tiède, en quel dépérissement est-elle bientôt tombée? Où est cette vivacité de foi, cette dévotion tendre, cette générosité qui la distinguaient jadis ? Sur les ailes de l'amour, elle s'élevait, comme l'aigle, à la hauteur des cieux; elle rampe aujourd'hui tristement, appesantie vers la terre.

Approchez, regardez-la de près ; c'est Lazare languissant qui s'en va mourir ; pour le ressusciter, il faudra toute la puissance divine.

3° Vâme qui ménage une passion secrète. Quelle qu'elle soit, cettepassion 1° dégrade etempoisonne les vertus. En peu de temps elle corrompt le cœur et dérègle l'esprit à tel point, qu'on ne juge que sur ses fausses lumières, on n'agit que sur son impression, on ne raisonne que selon son caprice. C'est elle qui préside à la piété, règle les exercices, dicte en quelque sorte la prière. Cette Religieuse est retirée et amie du silence, c'est par humeur chagrine ; celle-ci est active et entreprenante, c'est désir de faire du bruit et de se produire ; celle-là est respectueuse et soumise, c'est pour se faire bien venir et obtenir ce qu'elle convoite. 2° Elle conduit aune foule de fautes ; une fois maîtresse du cœur, elle veut se satisfaire à tout prix et par tous les moyens. Qu'est-ce qui

a déterminé la chute de quelques Religieuses? Une secrète passion à laquelle elles avaient prêté l'oreille. Ah! dans le principe, elles étaient loin de prévoir un dénouement si funeste, elles se rassuraient sur leurs victoires passées; mais un instant a l'ait ce que n'avaient pu faire des années, et les barrières réputées insurmontables se sont renversées tout à coup. 3° Elle réussit à nous faire excuser et justifier nos vices, appelant cette attache, charité ; cet emportement, zèle ; cette liberté ae censurer, amour de l'ordre. Du moment que la passion est d'un côté et le devoir de l'autre, ou plutôt, du moment que le cœur a pris parti, ce serait un miracle si la conscience restait droite et saine. « Tout ce que nous voulons, dit saint Augustin, est bon, juste et saint.» 4° Elle a pour terme le plus fatal aveuglement. Qui pourra, en effet, rompre le charme et dissiper l'illusion? — Religieuse que celte passion domine? — Mais elle chérit cette passion, elle la défend envers et contre tous, elle s'est comme identifiée avec elle. — Le confesseur de cette Religieuse? — Elle ne le consulte pas pour avoir son avis, mais pour l'amener au sien. S'il abonde dans son sens, il est sage et insiruit ; s'il la condamne, c'est un esprit étroit et borné.

Descendons dans notre cœur, le flambeau à une main, pour découvrir la passion ennemie ; le glaive à l'autre, pour l'égorger sans pitié. Pourquoi balancer à tuer les monstres ?

4° Lame superficielle. On se contente des pratiques extérieures, on court après le sentiment, on fait fond sur des velléités, on se nourrit de bonbons spirituels. La vie religieuse n'est pas prise au sérieux, l'esprit des vœux n'a pas été saisi ; on ne travaille pas à devenir une sainte par le renoncement

absolu, on ne fait que s'amuser dans la piété, se jouer dans la dévotion : rien ne coûte. Ah ! c'est qu'on ne lait qu'effleurer le sol, on ne taille pas dans le vil : on ne plante pas des chênes, on sème des fleurs. Vienne le souffle de la tentation, le vent de l'épreuve, tout est balayé en un instant.

Rien de plus commun que la piété sans vertu, c'est-à-dire sans courage, sans abnégation, sans sacrifice : la piété ne doit pas suppléer, mais compléter la vertu.

5° L'âme amie clé ses aises. Il lui faut les menus soins, les prévenances délicates, les attentions plus que maternelles ; et, dès qu'on refuse ou qu'on tarde de les lui accorder, elle jette les hauts cris. Elle prévoit tous les maux futurs et possibles, et s'étudie à les écarter tous et toujours. Une piqûre d'épingle est réputée un coup d'épée; une heure d'insomnie est l'annonce d'une maladie grave, ou tout au moins une raison suffisante pour différer le lever jusqu'au milieu du jour. Elle ne veut point des emplois qui gênent ou fatiguent, et, dans celui qu'elle accepte, sa devise est celle de certains manœuvres : Le moins $)Ossihle. Elle possède le secret de se faire adjuger le meilleur en tout, et il ne tient pas à elle que sa Supérieure et ses Sœurs ne soient ses trèshumbles servantes.

Un pauvre sans pauvreté ! Une fille d'Eve sans souffrance ! Une épouse du Dieu crucifié sans croix ! Cela se conçoit-il ?

6° Lame aigrie par l'antipathie. Souvent, pour une parole jetée au hasard, pour un avertissement procuré selon la règle, pour un soupçon conçu témérairement, pour un défaut de corps ou de caractère, pour moins encore, on se prévient contre une compagne, on s'éloigne d'elle, on ne peut s'en (en-

dre avec elle dans le même emploi, on en vient aua paroles piquantes, aux procédés peu charitables, aux dénonciations envenimées. Resserrées en un si étroit espar», dans une égale impossibilité de se fuir et de se supporter, obligées de se rencontrer sans cesse et hors d'état de se rencontrer sans se blesser, on se fait souffris* une sorte de martyre-.

Une prière assidue pour celle qui est l'objet de L'antipathie, une explication calme, tel est le remède qui guérirait tout et qu'on s'obstine à refuser.

7° L'âme mécontente. Tantôt c'est la nourriture, l'habitation, qu'elle trouve détestable. Tantôt c'est au caractère des enfants qu'elle s'en prend : jamais on n'a rien vu d'aussi indocile et d'aussi grossier. Tantôt ce sont les Officières auxquelles elle reproche de n'avoir ni habileté, ni intelligence des règles, ni charité. Tantôt c'est l'emploi dont elle est ellemême chargée qui paraît au dessous du talent ou au dessus des forces. Le plus souvent c'est le gouvernement de la Supérieure qui est jugé absurde et désastreux. Quelquefois elle s'imagine et elle dit tout haut que la Congrégation est en décadence, qu'elle a fait son temps, qu'elle ne se recrute que de médiocrités, que le public lui retire son estime et sa confiance.

Ah ! si cette âme voyait le mal qu'elle se fait à elle-même et qu'elle fait à la Communauté, elle n'aurait pas assez de larmes pour le déplorer.

8° Lame ambitieuse. Avant d'être Supérieure» elle flatte et caresse ; elle est humble, douce, officieuse ; pour montrer sa capacité, elle distribue à propos la louange ou le blâme, met en avant d'excellentes vues, tâche de rendre quelque important service ; elle aime tout le monde, et tout le monde

L'aime. Supérieure, elle devient fière, dédaigneuse, ennemie du conseil, prompte à innover, et si despote qu'elle s'est bientôt aliéné tous les cœurs. Une fois déposée, si elle est laissée près de la nouvelle élue, elle cherche à la circonvenir, à la dominer ; et quand elle n'y réussit pas, elle critique tout, relève les moindres bévues, sème la zizanie, forme un schisme, oppose un camp à un autre camp.

C'est surtout dans les Communautés religieuses que se justifie cette parole de Sénèque : « L'ambition ne conduit aux dignités « que les indignes. »

9° L'âme scrupuleuse. Elle veut compter chaque éclair dépensée, peser chaque parole, disséquer chaque a lïection, analyser chaque démarche. Elle s'obstine à remonter dans le passé, a recommencer ses confessions pour les recommencer encore, à confondre la simple pensée avec le contentement, le sentiment involontaire avec l'action délibérée, à croire que le péché n'est pas remis tant qu'on en conserve le souvenir.

Pur entêtement, et orgueil si délié et si subtil, dit saint François de Sales, qu'il trompe celui-là même qui en est travaillé.

10° L'âme aux tendances mondaines. Faute de se tenir sur ses gardes etp our vouloir se faire tout à tous, avec les grandes élèves et les anciennes pensionnaires, on prend leur esprit, au lieu de leur donner le sien. On parle modes, fortune, plaisir, comme elles et mieux qu'elles. Regard, geste, démarche, tout respire la vanilé.iOn no rés;*te même pas toujours à la tentation de donner un 'our plus élégant à son habit. Il semble que Ton regrette de n'être plus jeune fille.

Rien de religieux dans cette âme, et par contrecoup rien de sérieux dans les élèves.

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