‹ La religieuse en retraiteChapitre 7 sur 45 · LE TROISIEME JOUR · texte numérisé non relu

LE TROISIEME JOUR

Qui fait mal sa retraite ?

1° Celles qui ne la font pas avec une intention droite et pure, pour se réformer, se sanctifier, mais par contrainte, curiosité, respect humain, à dessein peut-être do sauver les apparences. Ah ! quand on réfléchit sur la sublimité de sa vocation, ses nombreuses infidélités, les approches de la mort, les pièges dont on est environné, les lamentables chutes de tant d'autres, peut-on avoir un autre mobile dans la retraite, se proposer un autre but que son amendement et sa perfection ?

2° Colles qui, peu soucieuses du silence et du recueillement, accostent celle-ci, font un sourire à celle-là, entrent dans la cellule d'une autre, tiennent registre de toutes les nouvelles, promènent leur désœuvrement et leur dissipation dans toute la maison. « Quand on ouvre souvent la porte d'un « four, dit saint Liguori, toute la chaleur s'en va ; « et quand on oublie de fermer la volière, tous les « oiseaux gagnent le large. Cette chaleur, c'est l'es- « prit intérieur ; ces oiseaux, ce sont nos saints dé- « sirs. Celui qui parle beaucoup avec les hommes « montre qu'il s'entretient peu avec Dieu. Pour bien « faire la retraite, il faut renoncer à l'œil et à la lan- « gue, et ne se réserver que le cœur. »

3° Celles qui ne se font point scrupule de médire

et de critiquer, ou qui, voyant les autres blesser la charité en leur présence, négligent de le leur faire remarquer. De tous les dénions qui viennent tixer leur tente au milieu de la Communauté pendant la retraite, un des premiers rendus à son poste et des plus redoutables sans contredit, c'est celui de la médisance. On ne s'était pas vues depuis longtemps, rien de plus naturel, dès la première entrevue, que de décharger son cœur ; mais, sous les coups redoublés de la langue, que devient une Supérieure, une compagne, un curé peut-être ? Recevra-t-elle miséricorde, celle qui traite le prochain sans miséricorde ? Ne sait-elle pas que, d'après sa demande même, on lui pardonnera comme elle aura pardonné ?

4° Celles qui dans l'intervalle des exercices, ne réfléchissent pas sur ce qu'elles ont lu ou entendu, se contentant de croire les vérités, sans les approfondir et se les appliquer. La réflexion est le levier tout puissant qui opère les conversions ; et qui trouverait le secret de faire réfléchir le monde, aurait celui de le convertir. C'est la réflexion qui seule peut arrêter nos idées, tixer nos sentiments et durcir leur empreinte. Si les vérités de l'Evangile sont comparées par Jésus-Christ au grain de moutarde, ne serait-ce point aussi parce que le grain de moutarde, qui ne se fait nullement sentir quand on l'avale tout entier, arrache les larmes dès qu'on le mâche lentement et à loisir ? Il faut bien, au reste, donner quelque aliment à nos pensées, puisque notre esprit, au dire de Cassien, ressemble à la meule du moulin sous l'effort d'un torrent, disposée à broyer toute espèce de grain: que ne lui donnons-nous toujours, au lieu d'ivraie, le plus pur fromsfti?

5° Celles qui, après avoir entendu te sajeS d'oraison ou l'entretien, courent d'un point k l'autre

pour les effleurer tous, veulent ressaisir cl suivre le lil de toutes les divisions et subdivisions, attribuent tout au raisonnement et presque rien à l'onction de l'Esprit saint, et se torturant ainsi la tète et ne laissaut jamais ou que rarement agir le cœur, se réduisent bientôt à l'impossibilité de méditer. Ne seraitce point un piège de Satan, qui exciterait d'abord leur ardeur outre mesure, pour les arrêter ensuite tout court par l'excès de la fatigue et les dégoûtera jamais des retraites? La retraite étant l'ouvrage du cœur plutôt que de la tète, laissons donc l'Eprit saint parler en toute liberté à ce cœur. D'ailleurs, la retraite n'est pas une classe au sortir de laquelle il Taille se livrer à un travail d'analyse. C'est un banquet spirituel ; or, dans un banquet, il vaut mieux savourer à loisir un petit nombre de mets exquis que de se répandre avidement sur tous les vins et toutes les viandes.

6° Celles qui, par des lectures trop rapides et trop prolongées, disparates et sans rapport à l'exercice précédent, ne cherchent qu'à satisfaire la curiosité, se dessèchent le cœur et finissent par éteindre la dévotion. Si abondante que fût une source, celui qui s'aviserait d'y puiser avec un crible en retirerait au plus quelque humidité. C'est tout ce qui reste de ces lectures faites sans frein et sans discernement. Pour rendre l'impression plus forte et plus durable, on doit rattacher à l'objet et au fruit de chaque exercice non seulement les lectures, mais les pensées, les affections, les prières, et pour ainsi dire jusqu'aux teintes et aux nuances de l'âme.

7® Celles qui ne s'appliquent pas à découvrir les principes de leurs chutes et à se prémunir pour l'avenir, ou qui, craignant peut-être d'être obligées cl?1 te vaincre, ferment l'oreille à la voix de L'Esprit

saint et feignent de ne point l'entendre. Trop certaines que si elles s'interrogeaient sérieusement, si elles allaient au fond des choses, il faudrait en venir à une réforme vraie, sincère, fondamentale, elles mettent toute leur étude à se distraire. L'esprit saint montre la plaie, elles mettent le remède à côté; au lieu de porter la cognée à la racine de l'arbre, elles s'amusent à secouer quelques feuilles. Dans une retraite, il importe souverainement de constater h marche qu'a suivie le tentateur, de marquer les oc casions et les pièges, de nous avouera nous-mêmes sans détour nos faiblesses et nos connivences, afin de pouvoir préciser et motiver nos résolutions. Sans cela, nous serions comme celui qui tient le miroir sans s'y regarder, ou qui aperçoit ses taches sans se laver.

8° Celles qui refusent à l'Esprit saint les sacrifices qu'il exige, consentant à se renouveler sur quelques points seulement, non sur tous; à se sanctifier, mais pour un temps limité, autant que cela les accommodera ; cherchant mille raisons pour justifier ce qui est blâmable ou éluder ce qui est commandé ; s'efîorçant d'amener leur directeur à une . composition, à une sorte de transaction qui ne remédiera à rien. Au lieu de répondre avec Samuel : « Parlez, Seigneur, votre serviteur écoute ; » ou « avec David : « Mon Dieu, mon cœur est prêt, mon « cœur est prêt ; » ou avec la sainte Vierge : « Qu'il « me soit fait selon votre parole, » elles disent : Pas encore, Seigneur, plus tard ; pas si vite, pas si loin ; laissez-moi respirer, vous me pressez trop... On veut s'en tenir à une demi-réparation, à ce que Bossuet appelle un replâtrage. L'édifice spirituel pourra résister encore quelque temps, l'horloge marchera quelques semaines : après, tout sera à recommencer.

9° Celles qui, retenues par la honle ou la défiance A cachent, déguisent, atténuent leurs fautes, ou ne découvrent qu'avec peine à leur directeur leurs tentations, leurs doutes, les plaies secrètes de leur âme. « Si le serpent infernal vous a fait une morsure, « dit saint Jérôme, et que vous vous obstiniez à la « tenir cachée, l'homme de Dieu ne vous sera pas « plus utile que le médecin au malade qui rougit de « s'ouvrir à lui ; car ce qu'elle ignore, la médecine c ne le guérit pas. » Est-ce à des Religieuses qu'il faut recommander la sincérité et la confiance? Ne sont-elles pas habituées à les recommander dans les termes les plus pathétiques aux enfants qu'elles disposent à la réception des sacrements ?

10° Celles qui, à la vue des difficultés, se découragent, s'imaginant que Dieu les a abandonnées, que les obstacles sont insurmontables, qu'elles ne se relèvent que pour retomber. Il est naturel, sans doute, de craindre en voyant combien il y a de choses à faire : péchés à expier, inclinations à combattre, vertus à acquérir... Non, jamais je n'arriverai... Tant de retraites déjà sont restées infructueuses !... Et les passions de leur côté : Quoi ! vous voulez nous faire la guerre ! Plus de ces adoucissements, de ces négligences, de ces attaches!... Jetons-nous entre les bras de Dieu, il adoucira tous les sacrifices, il rendra tout possible. « Mes petits enfants, « je vous écris ces choses, afin que vous ne péchiez « pas. Que si pourtant quelqu'un vient à pécher, eh a bien ! nous avons un avocat auprès du Père, Jésus- « Christ le Juste. » (Ep. I, chap. h.) Ainsi parlait L'apôtre qui a le mieux connu le cœur de son Maître. « Vous avez peur de Dieu, dit à son tour saint t Augustin, jetez-vous dans ses bras. » Il vous a cherchée quand vous le iuyiez ; avec quelle bonté

— oO —

vous cccueillera-t-il maintenant que vous venez à lui?

li° Celles qui, comptant trop sur elles-mêmes et poi.it assez sur Dieu, no prient pas avec instance le ciei de bénir leurs résolutions. A nous de tracer nos résolutions sur le papier, mais il n'appartient qu'à Dieu de les graver dons notre cœur. On ne doit écrire les résolutions qu'en les arrosant de beaucoup de prières. C'est d'en haut que descend la lumière qui nous les inspire et la force qui nous les fait mettre en pratique. Quelle Religieuse n'a pris cent fois des résolutions aussi parlaites que celles de saint Louis de Gonzague ? Mais, hélas ! « dès qu'il faut mettre la main à l'œuvre, « nous rappelons, dit Rodriguez, ces soldats en peinc ture rangés en -bataille, qui menacent toujours et c ne frappent jamais. »

12° Celles qui recherchent avec trop d'empressement les consolai- ^s sensibles, qui s'étaient promis, avant la retraite, de reposer délicieusement sur la poitrine du Sauveur, comme saint Jean, ou d'être inondées de la gloire rayonnante de son visage, comme les disciples favoris sur le Thabor, et qui, trompées dans leur attente, ne rencontrant que croix et épines, se laissent tristement abattre et sont près de tout quitter. La fin de la retraite n'est pas de jouir, de se reposer, mais de s'exercer, de s'exécuter soi-même. Au reste, une once d'oraison faite dans la « désol tion pèse plus devant Dieu, dit saint Fran- « çois e Sales, que cent livres faites dans la consof lalion. »

13° Celles qui ne jettent pas sur le papier, afin d'en perpétuer le souvenir et le fruit, les lumières et les bons sentiments que Dieu leur donne clans la méditation ou hors de la méditation. Non qu'il faille

rédiger des noies longuement, d'une manière oratoire, pour en tirer parti dans les instructions faites aux enfante : c'est nous-mêmes avant tout qu'il faut avoir en vue. Mieux vaut un tour sentencieux, une affection reproduite telle qu'elle sort du cœur. Pins tard, de toutes les lectures spirituelles ce sera la Meilleure.

14° Celles qui, après avoir bien commencé, laissent leur ferveur et leur attention se relâcher, dès que la revue est faite comme si toute la retraite consistait dans la revue, et que, la revue achevée, la retraite le fût aussi. Le moment critique et qui demande une vigilance plus grande, c'est le soir et le Lendemain de la revue ; alors la joie monte du cœur à la langue, et adieu le silence ! Craignons de refuser quelque chose à Dieu, ses desseins sont, impénétrables ; il n'est exercice si peu considérable en apparence auquel il n'attache les plus grandes grâces, et d'où il ne fasse dépendre peut-être les conséquences les plus décisives. S'il se plaît à la bénir et à recevoir les prémices, il déclare non moins formellement que celui-là seul qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé.

15° Celles qui, ayant des chagrins ou des projets à confier à leur Supérieure, ou des avis à recevoir, ou des renseignements utiles à transmettre, où peutêtre d'humbles excuses à faire, ou même une explication liliale à demander, malgré le mouvement intérieur qui les y pousse, refusent, par des motifs d'amour-propre , de défiance, de ressentiment, de crainte, etc., de profiter de l'occasion favorable. L'effet précieux de ces communications, en tout temps et plus spécialement pendant la retraite, est d'ouvrir et de consoler les cœurs, d'éclairer sur la position réelle, de dissiper les préventions, de donner

cette estime, cette affection et cette confiance réciproques, si nécessaires à celles qui travaillent de concert au bien commun. Les dispositions qu'elles requièrent sont la droiture dans le motif, la précision dans l'exposé des faits, une respectueuse franchise, la soumission prompte et entière aux ordres, la déférence aux simples conseils, la discrétion pour la durée de l'entretien.

Page 1