REGLES DU DISCERNEMENT DES ESPRITS
L'àme est mue par divers esprits : Dieu et ses anges, qui ne peuvent nous porter qu'au bien ; les démons, qui nous portent toujours au mal directement ou indirectement ; ses propres pensées, qui nous portent tantôt au bien, tantôt au mal. Si rien n'est plus nécessaire que de discerner ces esprits et leurs mouvements, pour acquiescer aux bons et résister aux mauvais, rien aussi n'est plus difficile, surtout à l'homme charnel. Comment en effet, sans la sagesse d'en haut et le secours d'une grâce spéciale, démêler les voies mvstérieuses de Dieu, les innombrables embûches de Satan, les plis et les secrets du cœur humain ?
Saint Ignace nous a laissé sur cette matière quelques règles dont les unes conviennent surtout aux commençants et les autres aux plus avancés. Plus il y aura en nous pureté de cœur, silence des passions, simplicité , recours à Dieu, étude et expérience des choses spirituelles, plus l'application de ces règles sera sûre et aisée. Quant à la certitude
absolue, dans les cas particuliers, elles ne sauraient la donner, à moins d'une révélation expresse de Dieu.
Règles qui conviennent surtout aux commençants.
1° A ceux qui tombent facilement dans le péché mortel et qui vont de chute en chute, l'ennemi a coutume de représenter les charmes de la volupté et les amorces des sens, afin de les retenir plus fortement et de les engager plus avant dans le désordre ; tandis que le bon esprit, pour les en retirer, les harcèle sans relâche, en aiguisant la pointe du remords, et en leur prodiguant de vives et inquiétantes lumières.
2° A ceux qui travaillent de toutes leurs forces à se purifier de leurs péchés et à faire des progrès toujours nouveaux dans le service de Dieu, l'esprit malin envoie des scrupules, des ennuis, des anxiétés, pour les dégoûter, les arrêter, les embarrasser ; tandis que l'esprit bon les encourage, les fortifie, les console, les attendrit jusqu'aux larmes, éclaire leur entendement, répand la paix dans leur cœur, lève les obstacles, rend tout facile, afin qu'ils aillent de vertu en vertu.
3° La consolation spirituelle se reconnaît aux traits suivants : une certaine impulsion intérieure enflamme l'âme d'amour pour son Créateur et Seigneur, et ne lui permet plus d'aimer aucune créature que pour lui; quelquefois de douces larmes attisent cet amour, larmes que faitcoulerle repentir, la passion du Sauveur, ou toute autre cause qui ait rapport au culte ou à l'honneur de Dieu ; enfin tout
aceroïssemenV de foi, d'espérance, de charité, ce qui dilate et réjouit l'àme au dedans d'elle-même, ce qui l'attire et l'affectionne aux choses célestes et à son propre salut, ce qui la porte à trouver son repos et sa paix en Dieu, cela s'appelle consolation.
4° La désolation spirituelle est ce qui obscurcit Tâme la trouble, l'incline vers les objets inférieurs et terre - 1res ; ce qui est pour elle un sujet, d'inquiétude, d'agitation, de tentation ; ce qui lui enlevé l'espérance et l'amour divin, la jette dans la défiance de son salut, la rend triste, tiède, languissaste, et semble déjà la séparer de son Créateur et Seigneur. Comme la désolation est opposée à la consolation, ainsi les pensées qui proviennent de Tune et de l'autre sont diamétralement opposées.
5° Pendant la désolation, bien se garder de mettre en délibération et d'innover quoi que ce soit qui ait trait à nos résolutions ou à nos déterminations ; car, comme, dans la consolation, c'est surtout, le bon esprit qui nous inspire et nous dirige, ainsi, dans la désolation, nous sommes plutôt sous l'action et l'influence du mauvais esprit, qui ne dicta jamais une décision sage et utile.
63 Quoiqu'il ne faille rien changer à la conduite et aux desseins, il est néanmoins très avantageux de se raidir contre la désolation, en la combattant par des oraisons prolongées, des examens sévères, des pénitences proportionnées à l'état et à la complexion.
7° Sous le poids de la désolation, on doit se sou* tenir par ces réflexions : La grâce divine, bien qu'elle cesse 'i'ètre aussi grande et sensible qu'autrefois, me reste. Encore que les premières ferveurs de ma charité m'aient été soustraites, j'ai tout ce qu'il faul pour opérer mon salut. Qu'a donc voulu le Seigneur? Voir si, muni des secours ordinaires de la
nature ef de la grâce, je résisterai aux assauts de la tentation. Oh ! sans doute, je le puis.
8° L'esprit qui nous vexe durant la dt's©' 'ion ayant pour adversaire direct la patience, ne négligeons rien pour garder la nôtre invincible, et pourvu que nous tassions usage des moyens indiqués dans la règle 6e, comptons que la consolation ne tardera pas à revenir.
9° La désolation provient le plus souvent de Tune de ces trois causes: ou Dieu nous punit de noire tiédeur ei de notre paresse dans les exercices spirituels, ei alors la soustraction de la consolation nous est imputable : ou il a le dessein d'éprouver ce que nous pourrons et ferons à son service et pour sa gloire, sans ia solde de ses consolations et de ses grâces singulières ; ou il veut nous apprendre et nous convaincre par expérience qu'acquérir ou conserver la ferveur de la dévotion, l'ardeur de Famour, l'abondance des larmes, ou toute autre consolation intérieure, cela dépasse nos forces, est un don gratuit du Seigneur notre Dieu, et ne saurait être revendiqué en aucune façon comme notre propriété et notre ouvrage, sans insolence, criminel orgueil et vanité ridicule.
10° Pendant la consolation, prévoir la conduite à tenir à l'heure de la désolation et faire d'avance provision d'armes et de courage.
11° Il faut encore s'exercer, autant que possible, dans l'humilité et le mépris de soi-même, se représentant combien on fera triste figure quand à la consolation présente succédera la désolation. C'est le contraire dans la désolation : songer alors qu'avec le secours divin, qui ne fait jamais défaut, et pourvu que l'on compte sur son Créateur et Seigneur, oe triomphera aisément de tous ses ennemis
12° Satan, dont la faiblesse égale la rage dès qu'on lui résiste, peut bien se comparer à une femme qui se querelle avec un homme ; car comme la femme perd contenance et prend la fuite si l'homme lui tient tête et s'avance avec assurance, mais que si l'homme s'intimide et recule, rien ne peut peindre la colère, la vengeance et la férocité de la femme : ainsi notre ennemi sent tomber sa force et son audace lorsque l'athlète spirituel le combat de front, faisant précisément l'opposé de ses suggestions ; mais s'il voit qu'on tremble et qu'on cède du terrain, c'est de toutes les bêtes la plus furieuse, la plus cruelle, la plus acharnée.
13° On peut le comparer encore à un séducteur qui, dressant des pièges à la fille d'un père vigilant ou à l'épouse d'un honnête homme, recommande avant tout le secret sur ses conversations, ses projets, ses flatteries, de peur que son manège, venant par la fille à la connaissance du père, ou par l'épouse à celle du mari, n'échoue aussitôt. De même le plus vif désir et le premier soin du démon, c'est que l'âme garde le silence sur ce qui se passe entre elle et lui ; . car si elle en parle à un confesseur ou à un directeur éclairé, ses ruses et ses manœuvres, par cela seul qu'elles seront découvertes, ne pourront aboutir.
14° Enfin il imite un général d'armée qui, se proposant d'assiéger et de saccager une citadelle, étudie d'abord les lieux et l'état des fortifications, afin d'opérer sur le point le plus faible. Dans ce but, notre adversaire, rôdant autour d'une âme, examine quelles ertus théologales, cardinales et morales elle a ou n'a p is ; et, du coté qu'il voit le plus ruineux et le noins défendu, il porte toutes ses batteries et dit : C'est là que je tenterai l'assaut.
A ces règles de saint Ignace joignons, comme développement plutôt que comme complément, celles du cardinal Bona, qui dans son ouvrage, Du Discernement des esprits, n' a f ait que reproduire, en l'amplifiant, l'opuscule du P. Achille Gagliardi, jésuite, qui a pour titre : Explication des règles de saint Ignace pour le discernement des esprits.
1° Ce qui vient de nous se commence, s'interrompt, se continue et s'achève avec une pleine liberté. Ce qui vient d'un principe extérieur, bon ou mauvais, arrive souvent inopinément, sans raison certaine, sans règle connue, et n'est arrêté ou renvoyé qu'avec difficulté.
2° Les mouvements qui surpassent les forces naturelles, ceux qui s'annoncent avec impétuosité et violence, ceux qui ne se rattachent à aucune occasion antérieure et déterminante, doivent être attribués plus ordinairement à un agent étranger. Au contraire, les mouvements qui sont doux, proportionnés aux dispositions et aux forces de la nature, sont censés procéder du dedans.
3° Les mauvaises pensées qui commencent dans l'imagination par la représentation d'objets propres à les produire, et qui réagissent sur les sens, ont le plus souvent le démon pour auteur ; et les mouvements de la convoitise, qui précèdent les mauvaises pensées, paraissent plutôt l'ouvrage de la nature.
4° La nature abandonnée à elle-même étant toujours portée au mal, il est hors de doute que notre ennemi en fait jaillir comme des étincelles pour allumer ses tentations; cependant on attribue facilement à l'esprit malin des effets mauvais qui sont la production de la nature corrompue. On met aussi sur le compte de l'Esprit saint plusieurs effets spé-
cfeux que la nature peut réclamer comme siens. 5° Pour faire en ce point un juste discernement, il est nécessaire de connaître les principes qui suivent : 1° Certaines larmes, des soupirs, de rudes austérités, des pensées élevées, d'apparentes extases peuvent venir de l'ardeur du tempérament, d'une imagination exaltée, d'une émotion subite. Cetie ferveur toute naturelle languit bientôt et s'éteint en présence des difficultés, au lieu que la ferveur surnaturelle se termine à quelque chose d'utile et ne fait que s'accroître au milieu des contrariétés. 2° On commence quelquefois ponr Dieu, et l'on finit pour soi. C'est ce qui se découvre bientôt ; car s'il survient une maladie ou un accident quelconque qui empêche ou retarde le succès, on tombe aussitôt dans le trouble et l'inquiétude. 3° Nous exerçons trop souvent par un motif humain, d'orgueil, de crainte servile, d'amour-propre, des actes d'humilité, de mortification, de zèle, etc. 4° Un homme rempli de grandes lumières peut les attribuer à la grâce, et elles lui viennent de son talent naturel, de l'étude de la réflexion. 5° La nature porte communément les hommes doctes à s'avancer dans la science par vanité ou pure curiosité. 6° Quand on s'étonne de ses fautes et que l'affliction n'est pas accompagnée d'espérance, c'est un effet de l'amour-propre. 7° C'est encore une marque de l'esprit humain de s'attacher tellement à ses exercices et à ses fonctions, qu'on se laisse aller au murmure si l'on en est retiré pour être appliqué àd'autres, et qu'on s'imagine ne pouvoir désormais se sanctifier dans son état ; de tels sentiments supposent, non un vrai désir de Ja perfection, mais la recherche de sa propre satisfaction. 8° Tout ce qui parait venir de la nature, quoique bon en soi, doit être suspect. Quand donc nous
sommes portés à quelque bien, si la partie inférieure le désire, nous devons aussitôt réprimer l'impétuosité du désir et épurer l'intention. 9° Toute impulsion qui porte à entreprendre le gouvernement des âmes est douteuse et incertaine, et ne doit être admise qu'avec crainte, par obéissance aux Supérieurs ou déférence aux conseils d'un bomme saint e! prudent
(i L'espril de la chair trompe souvent les hommes [es plus e\f reés cl les plus spirituels, en leur inspirant un amour charnel, sous prétexte de piété et de z'ic. <>i; le reconnaîtra à ses traits : parler peu des choses de Dieu, mais beaucoup de soi et de l'amitié qu'on a l'un pour l'autre; se louer, se flatter, s'excuser réciproquement; dans l'absence delà personne, éprouver de l'inquiétude et de la tristesse, s'informer avec grand soin où elle est, ce qu'elle fait, quand elle sera de retour, si elle n'a point d'afleciion pour un autre; avoir des entretiens secrets, prolongés et tendres ; se donner d'autres témoignages d'attachement.
7° La prudence de la chair en retient une multitude dans la médiocrité de la vertu : ceux-ci sous prétexte de santé, ceux-là par l'appréhension de l'humiliation et de la souffrance, d'autres parce qu'ils mesurent toutes choses sur leur faiblesse, ne tenant nul compte de la grâce, d'autres parce qu'ils se sur-? chargent de mille occupations temporelles ou même spirituelles qui les oppriment.
8° Combien qui, appuyés sur une vaine confiance en la miséricorde divine, persévèrent tranquillement dans leurs désordres ! N'en voit-on pas quelques-uns outrager la vertu par des crimes grossiers, et se vanter en même temps d'être indifférents tout ou de rapporter tout à Dieu ? Que devenons-
nous, hélas ! quand nous sommes livrés aux suggestions de l'esprit infernal ou aux instincts de la nature dégradée par le péché ?
9° Quand un cheval ombrageux se cabre aux approches d'un pont jeté sur un abîme, le cavalier tourne bride, faisant semblant de céder à ses justes terreurs. Bientôt après, il étend son mouchoir sur les yeux de l'animal rassuré et le ramène au pont, qu'il traverse sans s'en apercevoir. Ainsi se comporte le démon : nous a-t-il effarouchés en nous proposant trop ouvertement un crime à commettre, il paraît se désister, il temporise, il se tient attentif aux circonstances pour en profiter, et, après certaines évolutions dont lui seul possède le secret, il nous conduit là où nous avions juré de n'arriver jamais. C'est ce qui explique comment plusieurs, après s'être maintenus longtemps si haut, sont tombés tout à cour, si bas.
10° «Notre ancien ennemi, dit saint Léon, tend « de tous côtés ses filets pour nous surprendre ; « mais il sait parfaitement à qui convient chaque « tentation : à celui-ci l'intempérance, à celui-là « l'attrait de la volupté ; aux uns le venin de la haine « et de l'envie, aux autres l'éclat de la renommée ; « à d'autres l'accablement de la tristesse ; à quelce ques-uns la crainte, etc. 11 examine les habitudes, ce l'inclination, le caractère, et prend ainsi chacun « par son faible. » (Sermon. 7 de Xativ.)
11° Ecoutons saint Augustin : « La grappe de la « chair de Jésus- Christ a été portée sous le pressoir a delà croix, pour que le vin de la divinité s'en ex- « primât. Ce vin nouveau demandant des vaisseaux « neufs, l'Esprit saint 1° purifie nos cœurs de la « joie d'iniquité, cet amour du péché, péché luit même, qui souille le vaisseau et profane le vin :
« 2° lie et fortifie nos cœurs contre la joie de va- « iiilc, (clir attache au siècle, occasion dépêché, qui <t fend !•• vaisseau et répand le vin. Rejetez l'esprit « du démon, qui opère la joie d'iniquité, corrompt « .1 lue, cl l'esprit du monde, qui opère la joie de « vanité, Malle et séduit. Alors l'Esprit saint, mettra « dans votre cœur la bonne joie et le bon amour. » (Mon., cap. xxvn.)