‹ La religion à Rome sous les SévèresChapitre 11 sur 41 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LE MlTHRIAaSME DERNIER ET PRINCIPAL ÉLÉMENT DU PAGANISME

SYNCRÉTISTE.

Nature particulière du mithriacisme. Ses origines. Sa propagation dans l'empire romain.

Quels que soient Téclat et la variété des cultes égyptiens, phrygiens ou syriens que nous venons de passer en revue, rapport de l'Orient dans Tassocialion des croyances et des rites au iii« siècle n'est pas encore épuisé de leur fait. Non seulement il avait introduit dans le Panthéon romain d*autres dieux que ceux dont nous avons parlé; nous n'avons nommé que les principaux, nous proposant de montrer un modèle de chaque espèce de dieux plutôt que d'en donner une liste complète; mais, de plus, l'Orient avait apporté en pleine société romaine un groupe de religions supérieures appelées à de grandes destinées : le judaïsme, le christianisme, le mithriacisme.

Pendant la première moitié du iii° siècle, le judaïsme est très répandu dans l'empire romain, et le christianisme s'étend avec une grande rapidité. Par le nombre et surtout par la ferveur de leurs adhérents ces deux religions mériteraient deux places d'honneur dans le tableau de la situation religieuse à l'époque des Sévères. Toutefois elles réclament ces places à l'écart des autres. Elles ont sans doute exercé leur influence sur le développement religieux de la société païenne, de même qu'elles ont été à leur tour influencées par celle-ci; mais elles se sont toujours posées en adversaires irréconciliables du pa-

ganisme. Tandis que les autres cultes se supportaient réciproquement, tandis qu'ils se considéraient mutuellement comme autant d'expressions diverses de la même vérité religieuse et tendaient ainsi à se combiner dans un vaste syncrétisme, juifs et chrétiens se refusaient obstinément à tout compromis avec les adorateurs des dieux païens. Voilà pourquoi le judaïsme et le christianisme, qui doivent entrer en ligne de compte, avant toutes les autres, parmi les religions importées d'Orient à Rome, ne peuvent pas figurer dans une revue des éléments qui constituèrent le syncrétisme religieux de la société romaine. Ces deux religions restèrent en dehors de la combinaison, et c'est à part qu'il faut les étudier, pour rechercher jusqu'à quel point les mêmes causes, qui provoquèrent la formation du syncrétisme païen, les ont modifiées à leur tour.

Il en est tout autrement du mithriacisme. Provenant d'Orient comme le judaïsme et le christianisme, il avait également une valeur religieuse et morale supérieure à celle des autres religions orientales; mais au lieu de s'exercer contre le paganisme, son action répandit au contraire de nouveaux éléments de vie dans le syncrétisme païen, au sein duquel il prit bientôt une importance prépondérante. Le culte de Mithra, tel qu'il se développa dans la société romaine au m® et au iv« siècle, fut une des dernières manifestations de la fécondité du paganisme. Répondant mieux que la plupart des autres formes religieuses aux besoins spirituels de ce temps, il réussit même un instant à contrebalancer les succès du christianisme.

« Quel est donc ce Mithra, s'écrie Momus dans un dialogue de Lucien, qu'est-ce que ce Mède, avec sa robe à grandes manches et sa tiare, ce Mithra qui ne parle pas grec et qui ne comprend même pas quand on boit à sa santé (1)? » Si le grand railleur des dieux avait mieux connu leur histoire, il n'eût pas ignoré que, pour être nouveau venu dans l'Olympe grec, Mithra n'en possédait pas moins des titres de noblesse aussi anciens que ceux de Jupiter lui-même. Avant d'être Mède, Mithra avait occupé une place importante dans le panthéon des anciens Aryens, comme dieu du soleil levant et de lalu-

(1) Beor. conc, 9.

mière bienfaisante, cité le plus souvent à côté de Varuna (1). Il avait pris place à côté d'Âhoura dans le mazdéisme; mais dans la théologie mazdéenne amenée à son complet développement il avait été quelque peu relégué à Tarrière-plan (2). Non seulement il y était considéré comme inférieur à Ahoura- Mazda, le dieu créateur suprême et le principe du bien, mais il ne figurait même pas parmi les six Amschaspands. Comme la plupart des vieux dieux naturistes il était devenu un des Yazatas, c'est-à-dire une des personnifications des forces physiques et morales. D était TYazata du soleil considéré comme agent de la lumière vivifiante (3).

L'histoire de Mithra offre des alternances de splendeur et de décadence. Les théologiens mazdéens ne réussirenlpas à extirper chez les Perses eux-mêmes la dévotion à l'ancien Mithra ni à maintenir ce dieu dans la position subordonnée qui lui avait été assignée. Son culte prit, au contraire, un développement indépendant de plus en plus considérable. Dans les inscriptions cunéiformes datant du règne de Darius ou de Xerxès, il n'est guère fait mention que d'Ahoura-Mazda, mais Artaxerxes Mnemon (premier quart du iv" siècle avant notre ère) invoque positivement la protection de Mithra en sus de celle d'Ahoura-Mazda; de même Artaxerxes Ochus ; les rois de Perse en arrivèrent à se considérer comme ses vicaires (4).

(1) J. Muir, Sanskrit Texts (Londres, 1870), V, p. 58-59; Max Duncker, Geschichte des Allerthums (4« éd., Leipzig, 1877), IV, p. 79-85; Max Mûller, Lectures on the origin and growth of religion (2® éd., Londres, 1878), p. 262-3. Le nom de Milhra est dérivé par le savant indianiste de la racine mi'i, c'est-à-dire rendre gras, luisant, faire du bien à, aimer. Le nom signifie donc ami.

(2) Cfr. James Darmesteter, Ormazd et Ahriinan (Paris, Vieweg, 1877), p. 65-66 ; p. 72.

(3) Milhra est la lumière créée ; il est donc un serviteur, un organe d*Ahoura-Mazda. Voyez Fr. Windischmann, Mithra^ein Beitrag zur Mythengeschichte des Orients (Leipzig, Brockhaus, 1857), p. 54-55.

(4) Spiegel, Keilinschriften, VI : « Darius, mon aïeul, éleva ce temple. Artaxerxes, mon grand-père, le restaura. Par la grâce d'Aura-Mazda, j'y ai établi Anâhita et Mithra. Puissent Aura Mazda, Anâhita et Mithra me proléger î » Cfr. Ibid,, VII. Voyez dans VAnt. expl. de Bernard de Montfaucon (t. II, 1, livre IV, p. 402 et pi. CLXXXII), la représentation et la description d'une procession mithriaque à Persépolis. Noi ris, Jowmal of the R, Asiatic Soc.f XV, p. 159 ; de Harlez, Avesta, dans la Biblioth. onentale de Maisonf^uve^ V, p. 447 ; A. Hovelacque, V Avesta^ p. 173 et suiv. A consulter :

La prière dite Mihir Yasht, que Ton prononçait en offrant des sacrifices à Mithra, peut être envisagée comme le meilleur témoignage des tentatives faites par les adorateurs de ce dieu pour rehausser sa grandeur, sans sortir du mazdéisme (1). Ahoura-Mazda, y est-il dit, Ta créé aussi adorable que luimême. Il est saint; il est la plus belle des créatures. Rien ne lui échappe; il a des milliers de forces et des milliers d'yeux qui lui permettent d'étendre partout son action. Aussi est-il le protecteur et le conservateur des choses, le patron des hommes véridiques (2), le garant des contrats, le dispensateur des bénédictions. Les Amschaspands lui ont construit une demeui^ au-dessus de la haute Ilara; Ahoura-Mazda et Zoroastre exhortent les hommes à lui offrir des sacrifices. On immole en son honneur une couple de bestiaux, des bêles de trait, des oiseaux au vol rapide, après mainte ablution et force pénitences, en récitant les hymnes sacrés. Il est parfaitement pur: il comprend le sens profond de la doctrine pure ; et il passe sur la terre comme le plus fort, le plus énergique, le plus victorieux des Yazatas, protégeant le pauvre et l'opprimé, purifiant les créatures qui lui sont fidèles. Angra-Mainyu qui répand la mortel Acsma, le mauvais esprit, tremblent devant lui. Mithra défend, en elîet, ses fidèles contre les mauvais esprits, contre la méchante mort, et les protège dans le monde spirituel comme dans le monde matériel. Lui-même enfin, escorté de personnages symboliques et avec Tattiràil d'un guerrier, s'élance vers rimmortalilé (3).

Dès Tépoque persane Mithra se présente sous les traits qui le distingueront encore plus tard, quand son culte, après avoir subi dans Thistoire à nous connue une éclipse de longue durée, reprendra une nouvelle vie dans l'empire romain du n* au v*

Strabon. XI, 14, 9 (éd. Meineke, ou fol, 530 C) qui mentionne une fête mithriaque à laquelle les rois participaient ; Athénée, Deiptios., X, 45 (éd. Teubner, I, p. L*88 ; ou fol. p 434).

(1) Traduction par Windischmann, Ouvr, cité,

(2) Cfr. Xénophon, Cyrop,, Vil, 5, 53; ÛEc. IV, 24 (les serments par Mithra); Plutarque, Artax., 4.

(3) Plusieurs traits de cette description de Mithra rappellent les fonctions de ce dieu et de Varuna dans le Rig-Veda : ainsi la protection des hommes véridiques, la surveillance de toutes choses, la toute science, la consécratioD des témoignages. Voyez Windischmann, ouvr, cité, p. 54.

siècle. Les païens éprouvaient pour le mazdéisme une profonde aversion, qui n'avait d'égale que le mépris où ils étaient tenus eux-mêmes par les disciples de Zoroastre. Mithra, seul parmi tous les êtres divins de la religion mazdéenne, trouva grâce à leurs yeux, peut-être parce qu'il avait conservé plus que les autres son ancien caractère naturiste (1). Non seulement il fut adopté plus tard par la société romaine, mais dès les temps anciens il semble avoir été adoré comme divinité solaire par les populations phrygiennes et syriennes sur lesquelles les Perses étendirent leur domination. C'est là du moins ce que Ton est autorisé à déduire d'un passage d'Hérodote, où il dit que les Perses appellent Milra l'Aphrodite que les Assyriens appellent Mylitta^ les Arabes Alilat et qui n'est autre que la divinité féminine syrienne (2). Il n'y a rien que de parfaitement naturel à ce que Mithra, le dieu de la lumière solaire, ait été assimilé en pays syrien aux dieux solaires indigènes (3) et associé à une divinité féminine, personnifiant la fécondité ; on trouve bien dans les inscriptions cunéiformes son nom accouplé à celui d'Anâhita (4). Il est d'ailleurs avéré qu'à une époque postérieure les dieux phrygiens, tels que Sabazius, Mên, Attis, furent identifiés en mainte occasion avec Mithra (5).

D'autre part, Mithra, à mesure qu'il acquit une plus grande importance au sein du mîizdéisme lui-même, absorba en lui divers êtres divins qui s'en distinguaient originairement. C'est ainsi que Çraoscha, l'un des Yazatas, la personnification de Texaucement des prières prononcées pendant les sacrifices, se

(1) M. James Darmesteter {ouvr. cité, p. 78) fait ressortir avec raison que Mithra conserva les traits matériels qui lui avaient appartenu anlérieurement en commun avec Ahoura, tandis que celui-ci se spiritualisa de plus en plus.

(2) Hérodote. I, 131 ; Cfr. Selden, De dis Syris (Lipsiœ, 1762, 3» éd.), p. 255; il assimile Mithra à la Mère des dieux. M. Tiele (De Godsdienst van Zarathustra, p. 181) montre que TAnahila adorée de concert avec Milhra est bien plutôt la déesse sémitique que la déesse originairement aryenne.

(3) Voyez Fr. Lenormant, Sabazius dans la lieu, arc/ieo/. (janvier 1875), p. 48 ; Lassen, Indische Alterlhûmer, II, p. 837. La môme évolution s'est produite dans les Indes où Milhra, après avoir été la lumière du jour, est devenu le soleil (James Darmesteter, Ouvr, cité, p. 72-73).

(4) Spiegel, Keilinschr.y VI.

(5) Voyez Alfred Maury, Hisl, des Reliyions de la Grèce anliquey 111, p. 131 .

confondit plus tard avec lui (1). Il nous parait également fort probable que Mithra, en sa qualité de protecteur des fidèles, fut rapproché à une époque qu'il est impossible de déterminer exactement, de Çaoshyant, le sauveur, un personnage analogue au second Adam des Épitres pauliniennes (2). D'après une doctrine répandue sous les Sassanides, mais qui doit remonter beaucoup plus haut, ce Çaoshyant devait à la fin du monde opérer la résurrection des morts en immolant un taureau dont la moelle servirait à donner un nouveau corps à tous les ressuscites (3). Il y a un rapport frappant entre celle fonction du sauveur Çaoshyant et l'œuvre régénératrice de Mithra sacrifiant le taureau pour le salut des âmes fidèles, qui devint l'affirmation centrale du milhriacisme à l'époque romaine. Par ce sacrifice Mithra assurait déjà dans la vie présente à ses adorateurs le bienfait de la nouvelle naissance qui, d'après la concoplion plus ancienne, ne devait leur être accordé qu'à la fin des temps (4).

De bonne heure Mithra fut un protecteur de la vie, aussi bien de la vie présente que de la vie future, un garant d'immortalité, et ce fut bien là son principal titre aux yeux de la société romaine du m* siècle. Faut-il admettre avec Plutarque que Mithra fut déjà chez les Perses le médiateur suprême entre Ahoura-Mazda et Ahriman(o)?Sans doute le témoignage de cet auteur mérite d'être pris en sérieuse considération, d'autant plus qu'il aprobablement emprunté son exposé du système de Zoroastre à des historiens plus anciens (6). Il semble néan-

(1) Cfr. Fr. Kurts, AUgemeine Mythologie (Leipzig, 1881), p. 41.

(2) Cours inédit sur le Mazdéisme, professé au Collège de France par M. Albert Réville, pendant le semestre d'hiver de 1884. D'après un historien arménien, Elisée, cité par Windischmann (p. 62), Milhra serait d'origine humaine et né d'une vierge. Quoique provenant d'une époque bien postérieure (v« siècle), ce renseignement tend à confirmer rhypolhèse d'une confusion populaire entre Çaoshyant et Mithra.

(3) James Darmesteter, Ouvr. cité, p. 328.

, (4) Le Bundehesch (XV, p. 33, éd. Westerg.) nous apprend déjà qu'au jour Mithra du mois Mithra les premiers hommes étaient issus de la semence du taureau Gayomert.

(5) De Is, et Os., 46. Plutarque prétend que les Perses l'appellent pour cette raison jiedCTriç.

(6) Il cite au ch. 47 Théopompe qui vécut au ivo siècle avant J.-C, et dont les P/ii/tppica jouissaient d'une considération légitime parmi les anciens.

moins avoir confondu la médiation physique, opérée par Vaï ou Tatmosphëre entre la lumière et les ténèbres, avec la médiation métaphysique ou morale exercée par Mithra à l'égard des morts (1). Et cette confusion elle-même, bien loin d'être imputable au seul Plutarque, nous paraît être le témoignage de la transformation que dut subir le culte de Mithra lors de la fusion des idées grecques et des croyances orientales après les grandes conquêtes d'Alexandre. Il est avéré, en effet, que dès l'époque hellénistique ce culte se répandit au loin dans le monde grec, en Asie Mineure, dans les îles, à Athènes (2).

Le même Plutarque nous apprend que les Romains durent leur première connaissance du culte mithriaque, en l'an .70 avant Jésus-Christ, aux pirates Ciliciens combattus par Pompée (3). De prime abord l'impression ne paraît pas avoir été favorable. Pendant le premier siècle de notre ère le mithriacisme végète à Rome et dans la société romaine. Plutarque en parle avec dédain comme d'une superstition barbare; Quinte-Curce mentionne Mithra comme un dieu étranger (4). Stace est déjà mieux renseigné ; il a vu des représentations de Mithra tuant le taureau (5). Depuis Tibère, en effet, il paraît y avoir eu dans certaines localités de l'Italie un culte mithriaque régulièrement organisé. Divers monuments mithriaques remontent peut-être à cette époque (6).

(1) Voir à propos de cette médiation par Vaï : James Darmesteler, Ouïr» cité, p. 112-114. .

(2) Le culte de Mithra était pratiqué dans toute TAsie Mineure, et môme au delà. Dion (63, 5) nous apprend que Tiridate,roi d'Arménie, se prosterna devant Néron comme devant son dieu, comme devant Mithra lui-même. Voii la propagation du mithriacisme dans le monde grec, dans Preller (Jordan), Rôm. Myth.y II, p. 411.

(3) Pomp., 24. La Cilicie et en particulier la ville de Tarse restèrent un foyer de mithriacisme. Voyez la monnaie de Gordien à Tarse dans Lajard, Recherches sur le culte public et les mystères de Mithra en Orient et en Occident (Paris, 1867), Atlas, pi. Cil, n*» 13. Dans s»»s Nouvelles observations sur le grand bas-relief mithriaque de la collection Borghèse, etc., p. 14, M. Lajard prétend que les Romains connaissaient déjà le mithriacisme depuis leur établissement en Asie Mineure. C'est probable.

(4) Quintus Curtius Rufus, IV, 13, 11.

(5) Thébaide, I, v. 719-720.

(6) M. Mommsen (I. Neap., 6864) signale une inscription de cette époque où Claudius Suffecius est appelé sacer{dos) d{ei) SoUis) inv{ictx) Miithrx).

Sous les Antonins, le culte de Mithra profite à son lourde raltraction exercée par les religions orientales sur une société avide d'uue vie religieuse nouvelle. Adrien déjà fut obligé de s*en occuper afin de prévenir de cruelles pratiques dans les mystères de ce dieu (1). Lucien s'en moque comme de tout ce qui est religieux; mais nous avons déjà vu qu'il nous présente la popularité de cet étranger comme fort inquiétante pour les anciens dieux. Les mystères mithriaques ne sont pas encore en odeur de sainteté; car Origène reproche vivement à Celsc, comme une inconvenance, de les prendre pour terme de comparaison avec le christianisme de préférence aux mystères d'Eleusis ou d'Aegine (2). Mais Antonin le Pieux construit un temple milhriaque à Ostia (3) ; sous Marc-Aurèle Mithra est installé au Vatican, sur l'emplacement où s'élève aujourd'hui Saint-Pierre de Rome (4) , et Commode participe avec une telle ardeur aux pratiques du nouveau culte qu'il exagère les épreuves des néophytes jusqu'à les en faire mourir (5). Divers monuments nous révèlent dès lors sa propagation dans les provinces, et les légions comptent déjà un si grand nombre de ses adeptes que l'autorité militaire ne s'oppose plus à ce qu'ils jettent leurs couronnes de légionnaires, comme le voulait un engagement contracté par eux pendant l'initiation aux mystères mithriaques (6).

Depuis Justin les auteurs chrétiens se préoccupent du nouveau dieu. Parmi les païens un certain Pallas lui consacre un livre tout entier, dont nous avons de trop courts extraits dans la Préparation évanyélique d'Eusèbe (7) et dans le traité de Porphyre de Abstinentia (8). Enfin, sous les Sévères, Mithra

(1) Eusèbe, Praep. ev., IV, 16, 7. Porphyre, De A65(m.(éd. Didol)II, 56.

(2) Origène, Contra Cels,, VI, 22.

(3) Marquardt, Rom. Staatsv., III. p. 83, note 3. Cfr. Visconli, del mitreo annesso aile terme Ostiensi di Antonio Pio, dans AnnaUf 1864, p. 147.

(4) Becker, Topogr., I, p. 663.

(5) Lampride, Comm., 9; Cfr. C. I. L., VI, 725, 727, 740, 745.

(6) Tertullien, De Cor. miL, 15; De Bapt,, 5; DePraescr, kaer., 40; Justin, ApoLy I, 66 ; DiaL c, Tryph., 70.

(8) II, 56 ; IV, 16. Il cite également un auteur d'une époque inconnue, Euboulos, auquel il attribue plusieurs livres sur Mithra (Undem, et De aniro nymph.,6).

est définitivement adopté par la société romaine comme Tun de ses dieux préférés : il y a dans l'entourage de Septime Sévère un ordre de prêtres Invicti Mithrœ domus augustanœ[i)\ le prêtre mithriaque Pompejus et ses acolytes élèvent un sacrarium à leur dieu pour célébrer les victoires remportées par l'empereur en Orient (2); dans les Gaules on célèbre des tauroboles pour le salut du prince à Narbonne et à Lyon (3). A Rome les pièces souterraines qui forment aujourd'hui encore la crypte primitive de Téglise Saint-Clément, sont remaniées pour servir au culte de Mithra (4). Sans les traditions africaines et syriennes qui retiennent encore auprès d'autres dieux les princes de cette dynastie, Mithra serait déjà au début du m* siècle ce qu'il fut à l'époque des Âurélien et des Dioclétien, le dieu par excellence de l'empire.

Le Mithriacisme au ni* siècle. — Les monuments figurés. —

La théologie mithnaque.

Les Romains considérèrent dès le début Mithra comme le dieu du soleil (5) ; mais nous avons déjà constaté que la responsabilité de cette confusion remonte à ceux-là mêmes qui leur transmirent le culte de ce dieu. De très nombreuses inscriptions sont dédiées Deo Soli Invicto Mithrœ, Numini Invicto Soli Mithrœ, ou même tout simplement Soli invicto^ sans autre

(1) Marini, Mon. d, fratr. Arv., p. 529.

(2) C. I. L., VI, 758. Autres inscriptions appartenant sûrement aux !!• et m» siècles: C. I. L., II, 4604; III, 1111, 1697, 3020, 3384, 3958, 4237, 4238, 4«3, 4800,5121 ; VI, 715, 716, 723 à 727, 738, 740, 745,746, 3722 A 37.8; VII, 1039; VIII, 1329,5143.

(3) De Ceuleneer, Ouvr. cité, p. 177.

(4) Th. Roller, Saint Clément de Rome. {Rev. archéol., août 1872, p. 72-73.)

(5) Strabon, XV, 3. 13 (fol. p. 732).

détermination (1). Malgré la fréquence de ces inscriptions, malgré le nombre relativement considérable des monuments mithriaques, il n'est pas aisé de déterminer avec une suffisante précision comment les adorateurs de Mithra au m* siècle se ropréscnlaient leur dieu; car au furet à mesure qu'il s'élevait au rang suprême (2), à mesure aussi il absorbait en lui un plus grand nombre de divinités qui lui étaient originairement étrangères^ et il se transformait plus complètement en une divinité de l'ordre moral.

Quelques monuments nous le représentent comme le dieu issu du rocher (3). Tel était aussi, rapporte Justin Martyr, l'enseignement des mystères mithriaques (4). Commodien dit en parlant de Mithra :

hivictus de petra natus, si dcus habctur (5).

A cette même conception de la roche génératrice se rattachent probablement les mots encore inexpliqués que l'on trouve sur plusieurs monuments mithriaques : Cauto JPa/i (6). L'auteur d'un traité faussement attribué à Plutarque, confondant sans doute l'histoire de Mithra et celle de Sabazius, raconte que Mithra, désireux de devenir père, féconda une roche par aversion pour les femmes, et que cette roche donna le jour à un enfant appelé Diorphus (7). Ainsi dès Tépoque de Plutarque, Mithra et Sabazius confondaient leurs légendes, et au m* siècle

(1) Voyez dans le Mihir Yasht les nombreux passages où Mithra est déjà représenté comme le dieu toujours victorieux (§ 70, 95, 101-102, 112, 124, 141, de la trad. Windischmann).

(2) Dana les inscriptions il est qualifié de : indeprehensibilis (C. /. L., V, 805), omnipotens (X, 1479), xternus (V, 6961 ; VIII, 8923); sœcularis (VII. 645-640).

(3) C. I. L., 111, 4424 {Petrœ Genetric(i), en lettres rouges sur un Mithrœum) ; 4543 (P^efra?) G[€ne(rici) D(omini) sur une statue de Mithra). Cfr. Montfaucon, Ant, expL, 1, 2« partie, IV, 3, p. 367 et 4, p. 383, et VAtku de Lajard (Ouvr. citt^), pi. GUI : Deus est petra twtus^ sur un Milhra.

(4) DiaL c. Tryph.,10.

(5) Instructiones, I, 13, v. 1 (éd. Ludwig).

(6) Cauto Pati ; on lit aussi Cauti ou Caute, C. I. L., VI, 86, 748 ; III, 994 et 4736. Le premier de ces deux noms semble être le datif du moi cauteSt roche. Quant à Pd/i, ce pourrait être un nom dérivé de pateo ou patesco, analogue à celui de la déesse Patella qui présidait à la sortie des épis hors de la lige (Augustin, De Civ. D., IV, 8; Arnobe, Adv. genteSy IV, 7).

(7) De puminibus, 23, 4,

il subsistait encore un souvenir du Mithra primitif s'élançant des hauteurs de la montagne, de la roche élevée, comme la lumière fécondante et purifiante dujour semble jaillir des pics élevés que le soleil éclaire les premiers (1).

Toutefois ce n'est pas son origine qui assure à Mithra un grand prestige aux yeux des fidèles dans la société romaine ; ce sont les fonctions dont il s'acquitte. Aussi la très grande majorité des monuments mithriaques nous offrent-ils une toute autre représentation du dieu dans le groupe bien connu du Mithra immolant le taureau. Au fond d'une grotte ou d'un antre voûté, Mithra, en jeune Phrygien, avec le bonnet national, la tunique courte et le manteau flottant au vent comme celui d'un homme qui s'élance vers son but, pose un genou sur le dos du taureau accroupi, et plonge la main gauche dans les naseaux de la bête pour lui relever la tête tandis que de l'autre main il lui enfonce un poignard dans le cou. A droite et à gauche du taureau dont la queue se termine en une gerbe d'épis mûrs, deux jeunes gens également revêtus du costume phrygien tiennent chacun une torche allumée, dressée en l'air chez l'un, renverséechezl'autre. Cinq animaux symboliques figurent sur la plupart de ces monuments : en haut^ sur le rebord ou dans une anfractuosité de la grotte, un oiseau, le plus souvent un corbeau, quelquefois aussi un hibou ; en bas^ le long du taureau, un scorpion qui lui pince les testicules, un chien lappant avec avidité le sang qui découle de la blessure, un serpent faisant face au chien ; enfin un lion^ tantôt accroupi, tantôt assis, tantôt encore bondissant vers une urne. Les détails, en effet, varient d'un monument à l'autre. Ainsi, dans le bas-relief du Capitolc qui est au Musée du Louvre le lion manque ; la scène y est plus simple que sur d'autres bas-reliefs célèbres. On y voit au-dessus de la voûte : le char du soleil traîné par quatre chevaux, monté pai' un jeune homme et précédé d'un porte-flambeau ; — trois pins de haute taille ; — et le char de la lune traîné par deux chevaux, monté par une jeune femme, et précédé d'un autre porte-flambeau qui descend rapidement la déclivité de la voûte avec son flambeau renversé. Sur le bas-

(1) Vide supra le Mihir Yasht, La demeure de Mithra est au-dessus de la haute Hara. Cfr* Windischmaniiy Ouvr. cité, p. 63.

relief de Hedderaheim, au contraire, au musée de Wiesbaden (1), le cadre de Ja scène principale est surchargé de décorations : le long de la voûte les douze signes du zodiaque ; dans les corniches, sur les côtés, sur le fronton, une série de médaillons contenant des figures symboliques et la représentation des épreuves par lesquelles le fidèle doit passer aux différentes phases de son initiation.

Le nombre considérable des monuments semblables actuellement connus (2), montre que la scène dont ils nous ont conservé le souvenir, constituait certainement l'expression la plus haute et la plus saisissante du mithriacisme. Mais en dépit des nombreuses interprétations qu'elle a suggérées, le sens précis n'en a pas encore été découvert (3). Est-ce le sacrifice de rédemption offert à Ahoura-Mazda par un dieu médiateur et sauveur? Est-ce la représentation du soleil toujours jeune, victorieux, invincible, entrant dans le signe zodiacal du taureau à Féquinoxe du printemps? Ou bien le taureau serait-il la représentation idéographique du principe humide dans lequel le soleil plonge ses rayons fécondants ? Le sacrifice de Mithra avait peut-être plusieurs significations à la fois, à cette époque où il semblait invraisemblable qu'une expression ou un symbole n'eussent qu'un seul sens, et où tant de croyances d'origine difTérente se grefTaient sur les traditions mithriaques. Les

(1) Voyez les reproductions clans Lajard, Ouvr. citô^ Atlas, pi. XC; Nikias Millier, Mithras, eine vergleichende Uebersichtf etc. (Wiesbaden, L. Riedel, 1883 ; extiait des Annaien des Vereins fur nassauische AUerthumskunde und Geschichlsforschung \o\. II, n» 1. Wiesbaden, 1831).

(2) Voir dans Lajard, AtlaSy les bas-reliefs de Rome (planche LXXV), Oslie (LXXX), Naples (LXXXIII), Bourg-Saint-Andéol (LXXXVII), Buda (CI), Mauls-en-Tyrol (GUI à CIV), Heddernheim (XC), Neuenheim (XCII), Aquilée (C), etc., et en général sur les frontières le long du Rhin et du Danube. Ne pas confondre le groupe milhriaque avec celui de la Victoire immolant un taureau.

(3) Voyez dans Lajard, Ouur. citéy p. 682 et suiv. la discussion de ces diverses interprétations. Cfr. Eichhorn, De deo sole invicto Mithra, deux mémoires de 1814 et 1815, publiés dans le t lll des Commentationes Societatis regix Gottingensis recentiores; Creuzer, Symbolik und Mythologie, I. p 744, et suiv. ; Zoega, Abhandlungen (éditées par Welcker ; Gôttingen, 1817), p. 89-210. Marquardt (Rôm, Staatav., III, p. 83, note i) cite encore avec éloge: Slark, Zwei Mithrœender grossherzog lichen Allerthumssammlung in Karlsruhe. dans Festschrift zur Heidelberger Philologenversammlang , 1866, p. 27 et suiv.

initiés aux mystères connaissaient la minutieuse explication de tous ces détails d*un culte où le symbolisme était aussi développé que chez les Alexandrins. Dans Tétat actuel des documents qui sont à notre disposition, il faut nous résigner à être des prosélytes de la porte, qui ne sont pas admis dans les arcanes du sanctuaire mais qui savent néanmoins sur quels points portent les révélations dont la complète possession leur est encore interdite (1). En réunissant toutes les données connues, nous arriverons du moins à une solution vraisemblable.

Les fidèles de Mithra ne cachaient pas Forigine étrangère de leur dieu ; aux yeux des païens syncrétistes il n'y avait pas de meilleur titre à Tado ration. Les éléments des mystères mithriaques étaient certainement rattachés à des traditions perses, sur l'authenticité et la pureté desquelles il est perjnis d'avoir des doutes, mais que leurs adeptes faisaient remonter à Zoroastre. M. Lajard et d'autres interprètes ont cru retrouver sur plusieurs monuments mithriaques, un mot zend, nama, à côté de la blessure d'où s'écoule le sang du taureau. Sur le bas-relief capitolin, au Louvre, on lit nama Sebesio; sur le Mithra de la collection Giustiniani : nama^ suivi d'une cassure ; sur une pierre mithriaque trouvée à Tivoli : nama cunctis. Ils traduisent nama par : honneur ou gloire, et insistent sur ce fait pour corroborer les rapports étroits qu'ils établissent entre le culte de Mithra dans la société romaine et le culte persan. Malheureusement la base même de ce raisonnement est des plus contestables. Bien loin d'être un mot zend, nama doit tout simplement être reconnu pour un mot grec fort commun qui signifie : courant, source.

Ces restrictions étant bien établies, il n'en reste pas moinsvrai que l'enseignement communiqué aux mithriastes se rattache vraiment à la religion perse. Mithra est un dieu mède qui ne

(1) M. Lajard, dans son grand ouvrage sur Milhra déjà plusieurs fois cité, affirme Tidenlité des mystères romains et des mystères perses de Mithra, et cherche à les expliquer les uns par les autres. Cette affirmation, sous sa forme absolue, n'est rien de plus qu*une hypothèse. M. Lajard explique ce qui est mal connu par ce qui Test moins bien encore, et il ne tient aucun compte des modiQcalions introduites dans le culte de Mithra, par les populations d'Asie Mineure qui le transmirent aux Romains.

parle pas grec, nous dit Lucien (1). Sur quelques inscriptions mithriaquos on retrouve le nom d'Ahriman (2). Le taureau, le lion, le chien, le serpent, presque tous les animaux des basreliofs avaient déjà chez les Perses une valeur symbolique, analogue à celle qu'il faut leur reconnaître surlesmonaments qui nous occupent. La grotte au fond de laquelle le sacrifice du taureau (»st consommé, est censée une reproduction de la grotte naturelle abondante en fleurs et en sources, que Zoroaslre lui-même consacra dans les montagnes voisines de la Perse à la gloire de l'auteur de toutes choses, Mithra ; c'est une image du monde organisé par ce dieu, et les objets qui y sont placés, à des distances régulières, symbolisentles élémenls et les régions do l'univers (3). Cette tradition qui nous a été transmise par Porphyre, nous apprend qu'au m* siècle un enseignement cosmogonique devait être rattaché à la grotte mithriaque et que cet enseignement était censé remonter à Zoroastre.

D'autre part, il est évident que la révolution du soleil à travers le zodiaque, la succession des saisons, l'alternance du jour et de la nuit inspiraient des spéculations d'un autre ordre. Autrement on ne s'expliquerait pas pourquoi les bas-reliefs portent les signes du zodiaque, les chars du soleil et de la lune, les porte-flambeau qui escortent ces chars ou qui flanquent le taureau. Porphyre nous apprend que la place de Mithra est à Téquinoxe; il tient le glaive du bélier qui est le signe de Mars; il est posé sur le taureau qui est le signe de Vénus (4): car, ajoute Porphyre, Mithra, comme le taureau, est le démiurge, le seigneur de la régénération (5). Ces indications confirment celles que fournissent les nombreuses inscriptions où Mithra est invariablement appelé le Soleil invincible. Ses fidèles célébraient en lui le créateur du monde^ le soleil qui triomphe de l'hiver et des ténèbres, la source de toute vie. Aussi place-t-on à côté de lui, dans ses temples, des cruches,

(1) Dror. Conc, 9.

(2) i\ i.L., 111,3415; VI, 47.

(3) Euboiilos, cité par Porphyro : De Antro nymph,, 6. Cfr., ibid,, 19.

(4) De Antro nymph,, 24.

(5) Cfr. Milhra sortant du rocher et les inscriptions déjà citées iPetrx genetrici.

symboles des sources qui concourent à la production de la vie (i). A Tépoque romaine Mithra n'est plus un subordonné d'Ahoura-Mazda. La divinité suprême des Mazdéens a disparu en Occident; le serviteur a supplanté le maître.

Quelque attrait que ces spéculations cosmogoniques offrissent aux initiés, il n'en ressort pas moins clairement des monuments et des quelques témoignages contemporains conservés jusqu'à nos jours, que la grande majorité des mithriastes accordaient beaucoup plus d'importance aux enseignements mystiques et moraux qui s'y rattachaient. Mithra, l'auteur de toute vie, le dieu invincible, était aussi le protecteur de la vie, le purificateur, le garant de l'immortalité pour tous ceux qui, par leur fermeté, leur constance et leur pureté s'étaient montrés dignes de ses faveurs. Voilà ce qui touchait bien autrement encore que des spéculations cosmogoniques les croyants du m® siècle. Voilà ce qui, parmi tous les cultes païens, recommandait tout particulièrement la religion de Mithra à leur attention ! On lui offre du miel comme au protecteur des fruits de la terre ; le même miel sert aux initiés à purifier leur langue de tout péché ; ils s'y lavent les mains et manifestent ainsi leur intention de les garder pures de tout ce qui est mauvais ou honteux (2). Pour se rendre dignes des privilèges de l'initiation à ses différents degrés, ils se soumettent à des épreuves souvent terribles, montrant ainsi qu'ils sont prêts à tout supporter afin de demeurer fidèles au dieu, et qu'ils placent leur confiance dans sa toute-puissante protection. Sur maint bas-relief on voit Mithra relevant un de ses adorateurs ou le faisant entrer dans le char solaire (3); nous le retrouvons sur un grand nombre d'amulettes (4). 11 est bon de se mettre sous sa garde, non seulement pour la vie terrestre, mais surtout pour la vie future ; car c'est lui qui préside à l'évolution des âmes.

La destinée des âmes était probablement l'objet principal

(1) Ibid.y 17.

(2) Ibid., 15 et 16.

(3) Lajard, Atlas, pi. XC, XCIV, XGVI.

(4) Montfaucon, Ane. expl., II, l'« part., 3, 1, p. a56 et suiv. ; Marquardt, Rl>m. Staatsv,, III, p. 105.

de renseignement mystérieux. Milhra y paraissait comme régénérateur et comme sauveur. Porphyre, parlant de la grotte milhriaque, nous raconte que les Perses, lorsqu'ils veulent initier le néophyte au mystère de la descente des âmes dans le monde inférieur et de leur retour vers im monde supérieur, appellent le premier (jirfîkxio^ (grotte ou antre) (1). Cette grotte était, en effet, comme nous venons de le voir, un emblème du monde terrestre; et nous trouvons dans la tradition orientale les données nécessaires pour reconstituer le rôle que Mithra remplit à Tégard des âmes qui viennent à lui dans ce monde terrestre. N'était-il pas celui qui défend ses fidèles contre les mauvais esprits^ contre la méchante mort, et qui s'élance luimême vers rimmortalité comme un précurseur victorieux? N'avait-il pas été reconnu de bonne heure comme médiateur entre Ahoura-Mazda et Ahriman (2)? Mithra, Tinvincible, est celui qui permet aux âmes de rentrer dans le monde supérieur; ses mystères apprennent aux hommes par quels moyens et à la suite de quelles épreuves ils auront part au salut.

Cet enseignement devait être étroitement mêlé aux spéculations astronomiques mentionnées plus haut (3). Pallas, rhistorîen du u* siècle dont Porphyre nous a conservé des fragments, écrivait que les particularités du rite d'initiation aux différents grades étaient censées des allusions symboliques aux signes du zodiaque, mais qu'en réalité elles se rappoi*taient aux vicissitudes des âmes qui revêlent plusieurs corps (4). Et Celsc, dans son Traité véridi que contre les chrétiens, parle d'un escalier à huit portes élevées qui, dans les mystères de Mithra, représentaient d'une façon symbolique le passage de l'âme par les deux voies célestes, celle des étoiles fixes et celle des planètes (3).

(1) De antro nymph., 6.

(2) Voir plus haut p. 80 et 82 à 83.

(3) La légende très ancienne d'après laquelle Milhra aurait volé des bœufs (Commodien, /nsfr , I, 13; Firmicus Maternus, De err, prof, rc/., 5) fut également interprétée comme un symbole astronomique. En réalité c'est une des plus anciennes légendes aryennes : la délivrance des bestiaux par un dieu solaire bienfaisant.

(4) Porphyre, De Abstin., IV, 16.

(5) Origène, Contra Gels., VI, 22. Cfr. Lajard (Ouvr. cité, p. 625, 662 et suiv.). Nous ne suivrons pas fauteur dans ses essais d'interprétation.

Eq tenant ainsi compte de tous les témoignages que nous fournissent les auteurs du u* et du m* siècle (1), on ne saurait mettre en doute que la représentation la plus répandue et la plus haute expression de la religion mithriaque, l'immolation du taureau par Mithra, ne vise également le salut des âmes. Mithra, le dieu créateur, la source de toute vie, le protecteur des purs, le dieu auquel rien ne résiste, pénètre dans le monde inférieur pour répandre les germes de vie que renferme le taureau. Les animaux malfaisants, tels que le scorpion et le serpent, s'efforcent en vain d'accaparer la force et le sang de la victime; le chien, le fidèle protecteur des âmes pures,veille à ce que le sang régénérateur ne soit pas perdu (2). Heureux ceux qui par leur constance ont gagné l'initiation et mérité d'avoir part à la vie nouvelle ! Us retourneront dans le monde supérieur.

Telle fut certainement, — sans préjudice du détail des spéculations mystérieuses, — l'idée centrale du culte de Milhra. Il n'y en avait pas qui répondît plus complètement aux aspirations religieuses de la société du m° siècle. Toutefois, dans une société aussi mélangée et au sein d'une confusion religieuse aussi embrouillée, les croyances des mithriastes ne présentèrent probablement pas plus d'unité que celles d'aucune autre association religieuse de la même époque. Le culte de Mithra offre les plus grandes analogies avec les cultes des gnosliques. Il fut, en réalité, un gnosticisme païen (3), avec ses théories sur l'évolution des âmes et ses procédés pour assurer leur retour vers le monde supérieur. Il en eut les vastes ambitions et les puérilités, le mélange de vues élevées et de superstitions. Jérôme raconte, dans son Commentaire sur le prophète Amos (4), que le terme mystique abraxas est

(1) M. Albert Dnmont, dans un article sur les fouilles de Salone (Rev, arc/iéo/., février, 1872), signale une inscription mithriaque, probablement de l'époque des Ântonins, où il est dit d'un jeune homme mort à quatorze ans, que la terre a son corps, mais l'air sacré son &me.

(2) Quant au lion, il représente le principe de la chaleur solaire (Tertullien, Adv, Marc, I, 13) ; il est donc comme Mithra un symbole du soleil. D'après Arnobe (VI, 10), il était aussi qualifié de frugifer,

(3) Déjà Celse rapprochait la doctrine des mystères mithriaques des spéculations gnostiques. Voyez Origène, C. Cels., VI, 22.

(4) Ch. II, sur les vv. 9 et 10 (éd. Vallarsius, Venise, 1768, t. VI, 1^« part., col. 257).

souvent remplacé chez les païens par celui de Meithras, et non Mithras, pour que la valeur numérique des lettres additionnées atteigne le nombre sacré 365. On trouve sur plusieurs amulettes la représentation de Mithra ou de son lion, ce dernier parfois confondu avec le lion de Juda (1). Nous rattachons également à ces spéculations ou superstitions gnostiques les Mithra à tète de lion, les Mithra entourés do serpents dont quelques modèles ont été misa jour, et qui font penser aui anciens dieux de l'Assyrie ou de la Chaldée (2).

La part des traditions phr}'giennes dans ce gnosticisme païen fut sans doute considérable, mais comment la déterminer? Les combinaisons antérieures de Mithra avec les dieux phrygiens, Mèn, Attis, Sabazius (3) avaient laissé leurs traces. Le plus connu des bas-reliefs mithriaques, celui du Louvre, en fournit la preuve, puisque les mots Nama Sebesio qu'il porte gravés sur le cou du taureau à côté du glaive de Mithra, concernent très probablement Sabazius. La petite catacombe mithriaque de la Voie Appienno (4) contient, en face Tune de l'autre, les tombes de Vincentius, prêtre de Sabazius, et de M. Aurelius, prêtre de Mithra. Nulle part on ne saisit d'une façon plus directe que dans cette curieuse catacombe les compromissions et les faciles alliances du mithriacisme (S). Les peintures de la tombe de Vincentius représentent le sort d'une femme, Vibia, après la mort. La doctrine mithriaque touchant le salut des âmes y est illustrée par les souvenirs de la mythologie classique : Vibia descend dans le monde souterrain, elle est amenée par Mercure devant Dis Pater (Pluton) et Abra Cura (Proserpinc) en présence des Parques; après un jugement favorable, elle est introduite par son bon ange au banquet des justes. Un autre banquet réunît sept prêtres pieux [septem pii sacerdotes). Au-dessus d'une tombe voisine

(1) Montfaucon, Ant. expL, II, !'• part., 3, 1, p. 356 et suiv.

(2) Lajard, Atlas, pi. LXX à LXXIII.

(3) Voir plus haut p. 81. Cfr. Gerhard, Archaeologische Zeitung^ 1854, p. 209 et suiv. ; Lenormant, Rev. archéoL, janvier, 1875, p. 48.

(4) Voyez à ce sujet Garucci (leR. P.). Les Mystères du syncrétisme phrtfgien (Paris, 1854).

(5) Cfr. Lenormant, art. cité, p. 49-50 ; E. Renan, Marc-Aurèle, p. 578, noie 1 et p. 579, noie i;C. I. I., VJ, 142.

OÙ reposent un prêtre et une prêtresse, une Vénus aversa, nue, est représentée parmi les emblèmes des quatre éléments. La morale des inscriptions est à l'avenant : Tépitaphe de Vincenlius enseigne à mener joyeuse vie sur la terre {ctim vives benefac;hoc tecum feres\ et plus loin : manduca, bibe, Inde et veni ad me) (1). M. Aurelius se vante d'avoir procuré à ses élèves : basta, volnptatem^jocum. Étrange titre de gloire pour un prêtre de Mithra, le dieu pur! On reconnaît ici l'esprit qui inspirait les sabazies (2) et peut-être aussi la tendance antinomienne de ceux qui no craignent pas de faire abonder le péché, puisqu'ils connaissent le secret des purifications divines dont l'efficace est illimitée.

Le mithriacisme, d'ailleurs, s'ouvrît encore à d'autres importations d'origine étrangère. Ainsi les statues de Milhra avec les attributs de Bacchus (3) dénotent qu'il y eut tout au moins des tentatives d'assimilation entre ces deux dieux. L'un etFautre n'étaient-ils pas les dieux de la fécondité et de la vie, et n'avaient-ils pas chacun de son côté fusionné mainte fois avec Sabazius ?

U culte et r organisation du mithriacisme au ni' siècle,

La plus saisissante des pratiques observées dans le culte mi- Ihriaque, celle qui répondait le mieux à l'idée centrale de l'enseignement que nous avons essayé de reconstituer, fut le bain

(1) Nous lisons avec M. Le Blant (Bcr. arch.t juin, 1875, p. 358-368) : ^nduca, bibe et non vive. L'interprétation que l'éminent archéologue donne du mot bencfac nous parait également la plus plausible. Cela signifie : fois'toi du bien. La morale de Vincentius est : tant que l'on est en vie il faut ^tn. donner à cceur joie,

(2) Cfr. Clément d'Alex., Protrept.y II, 15 et 16.

(3) Ujard, A((a«, pi. CIII.

de sang purificateur, le laurobole phrygien que nous avons déjà vu administrer par les prêtres de la Grande Mère (1). D y avait, sans doute, dans l'esprit des fidèles, un rapport étroit entre le sacrifice du taureau mythique par Mithra lui-même et le taurobole accompli par le prêtre. Le premier était comme le prototype divin du second ; tous deux tendaient au même but, la communication d'une vie nouvelle à ceux auxquels le bénéfice de Tacte régénérateur était destiné (2). A partir desAntonios, Tusage en devint de plus en plus fréquent, surtout à la fin du m* et au iv^ siècle (3). Tantôt on lui attribuait une efficacité définitive et permanente comme au sacrement d'initiation qui ouvrait une fois pour toutes au fidèle les portes de la vie éternelle; tantôt encore on éprouvait le besoin de le renouveler au bout d'une certaine période, peut-être afin de laver les souillures que l'on avait pu contracter dans l'intervalle des deux cérémonies. On le pratiquait aussi par substitution. De même que les dévots catholiques modernes font dire .une messe à l'intention d'une personne dont le sort leur tient à cœur, de même les adorateurs de Mithra ou d'Attis procédaient au taurobole en faveur d'une cité, d'un prince ou d'une tierce personne qui souvent en ignorait (4). C'était ïopus operatum, le sacrement magique agissant en dehors de toute participation du fidèle. Où le prêtre chrétien absorbe une hostie consacrée pour faire bénéficier un tiers de la grâce divine, le prêtre païen se couvrait de sang pour procurer à d'autres la régénération.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que datent les rapprochements entrelespratiquesducultedeMithraetlessacrementschrétiens.

(1) Vide supra, p. 68 à 69.

(2) C. /. L., VI, 510 : tauroboUo criobolioque in œtemum renatus.

(3) Cfr. Marquardt, Rôm, Staalsc., III, p. 87. L'empereur Elagabal se fait administrer le baptême sanglant du taurobole (Lampr. fle/to^., 7),

(4) Voyez Boissieu, Inscr, de Lyoriy p. 22 à 38. Tauroboles en faveur de Septime Sévère à Valence, à Narbonne, à Lyon. Voyez rénumération des honneurs rendus à Sévère, dans de Ceuleneer, Essai sitr la vie et le règne de Sept. Sév., p. 176 à 178. Cfr. C. i. L., V, 810 (un esclave établit à Aquilée un antre mithriaque pro salute d*un entrepreneur des mines de la Norique), Vlil, 8203 (criobole pro salute d'Alexandre Sévère administré à deux personnages par le ministère d'un prêtre d*après loracle d'un archigalle).

Déjà les premiers écrivains chrétiens relèvent de semblables analogies. Fortuites à Torigine, elles s'accentuèrent probablement à mesure que le christianisme fut plus répandu, chaque culte ayant alors la tendance à reproduire dans ses propres cérémonies ce qui réussissait chez le voisin. Firmicus Materna» oppose le sang régénérateur du Christ aux souillures du taurobole (1 ). Longtemps avant lui déjà, d'autres rites plus spécialement mithriaques, la lustration des néophytes, la confirmation des initiés, la consécration du pain et de Teau, avaient été dénoncés par Justin Martyr et par TertuUien comme des imitations diaboliques des institutions chrétiennes, du baptême, de Fonction et de la sainte Cène (2). De très bonne heure, en effet, les apologètes du christianisme reconnurent dans le culte de Mithra une forme de paganisme dont la concurrence leur devait être particulièrement redoutable, témoignant ainsi d*une plus grande perspicacité que leurs collègues païens.

Le mithriacisme fut une religion riche en cérémonies symboliques, comme la plupart des cultes orientaux que nous avons passés en revue. A côté des rites mentionnés par les auteurs chrétiens, il y en eut d'autres en grand nombre, que nous ne connaissons guère, mais dont Texistence est certaine, par exemple des rites de purification et d'expiation (3). Porphyre nous a déjà appris que les mithriastes se purifiaient la langue de tout péché avec du miel, et qu'ils s'y lavaient les mains pour se préserver du mal. La plupart de ces cérémonies étaient destinées à préparer, à illustrer ou à symboliser le passage des fidèles à travers les différentes phases de leur initiation. Ainsi les affiliés qui participaient aux « léontiques »

(2) Justin, ApoL, I, 66, et DiaL c. Tryph., 70; TertuUien, De Prœscr, hasr.j 40: a Sed quœritur a quo intellectus interpretetur eorum quœ ad hœreses faciant, A diabolo scHicet, cujus sunt parles inlervertendiveritatenif qui ipsas quoque res sacramentorum divinorum in idolot^um mysteriis wmulatur. Tingit et ipse quosdam, utique credenies et fidèles suos ; expiaiionem delictorum de lavacro repromittity et si adhuc memini Mithrœ, signal illic in frontibus milites suos ; célébrât et panis oblalionem et imaginem resurrectionis inducit, et sub gladio redirait coronam ». Cfr. De Bapt.,5.

(3) Voyez dans le Mihir Yasht (§ 119 à 124; Winclischmann, p. 14 et 15) les prescriptions relatives aux purifications et pénitences dans le culte de Mithra.

(cérémonies célébrées par les « lions » de Mithra) revêtaient diverses formes animales (1). Pour solenniser rinlrodaciion d'un nouvel adepte dans la légion des « soldats » de Hithra, on lui plaçait une couronne sur la tète en interposant une épéc; il devait repousser du revers de la main la couronne, et déclarer que son unique couronne serait Mithra lui-même. Il était lié dès lors par une sorte de vœu perpétuel ; il s'était consacré à Mithra jusqu'à affronter pour lui le martjnre; on le reconnaissait au milieu de ses semblables à son refus de se laisser couronner (2).

La communauté mithriaque formait une société fermée, aux allures volontiers mystérieuses, que M. Renan a fort ingénieusement comparée à une sorte de franc-maçonnerie païenne (3), et qui, par certains caractères, se rapproche de cette « Armée du salut » dont l'Angleterre a gratifié le monde il y a quelques années. Nous n'avons aucune espèce de renseignements sur le culte public; nous ne savons même pas si les mithriastes célébraient d'autres cultes que ceux qui étaient réservés aux initiés. Leur fête principale était celle du soleil renaissant^ le 25 décembre, le prototype païen de notre Noël (4). Les réunions religieuses avaient lieu dans des chapelles, le plus souvent souterraines, aménagées dans des grottes naturelles ou reproduisant à' l'intérieur la forme d'une caverne : sur le fond se détachait en relief le sacrifice du taureau par Mithra. Peut-être y avait-il aussi de petites chapelles latérales pour d'autres divinités rapprochées de Mithra. Le feu sacré brûlait sur un ou plusieurs autels (ordinairement il y en avait sept) ; des lampes à ornements perlés^ des cierges placés dans des règles percées de trous éclairaient le sanctuaire. Le

(1) Porphyre, De Abst., IV, 16.

(2) Tertullien, De Cor,, 15. On comprendra toute l'importance de cette cérémonie si Ton veut bien se rappeler que le mithriacisme comptait des adhérents surtout dans Tarmée.

(3) Afarc-AurtVr, p. 577. Eunape, \U. PhiL, p. 52 (éd. Boissonnade) pnHend que les initias aux mystères de Mithra devaient promettre de ne pas se faire initier à d*autres mystères. Ce commandement trahît plutôt les aspirations du mithriacisme que la réalité.

(4) Voyez à ce sujet l'article Mithra, inséré par M. G. Bonet-Maury dans le supplément de V Encyclopédie des sciences religieuses^publiée sous la direction de M. Lichtenberger.

dieu y était représenté sous divers aspects, en particulier sous la forme d'un jeune homme dont le buste seul ressortait d'un cippe en pierre brute. Auprès de lui étaient placées des urnes symbolisant les sources de la fécondité. Les statues des porte* flambeau (Matin et Soir, ou Printemps et Automne), les représentations des animaux symboliques, les reproductions des scènes les plus émouvantes de Tinitiation, les ex-voiOy les portraits des sages qui avaient propagé le culte du soleil ou de Mithra, complétaient la décoration de ces petits temples mithriaques dont Taménagement ne nous est qu'imparfaitement connu (1).

Il y avait sans doute aussi des salles distinctes où les novices et les affiliés d'ordre inférieur affrontaient les mystérieuses et redoutables épreuves qui devaient leur donner accès aux grades plus élevés dans la hiérarchie des initiés (2). Nous n'entrerons pas dans un examen détaillé des épreuves et des grades par lesquels passaient les adorateurs de Mithra. Les documents qui nous renseignent à ce sujet sont trop peu nombreux, trop confus et d'une époque trop tardive, pour qu'il soit possible de reconstituer la très curieuse discipline

(1) A consulter à propos des Mithrsea : Porphyre, De Antro nymph., 6, 17 et20; Th. Roller, Saint Clément de Rome (Rev. archéoL, août 1872; cfr. BoUetlino di arch. crist.f 2^ série, 1870) ; Visconti, del mitreo annesso aile terme Ostiensi di Antonino Pio (Annali, 1864) ; Nikl. Millier, Ouvr. cité (description du plus complet des temples mithriaques à Heddemheim); J. Burckhardl, Die Zeit Constanlins des Groszen,p, 235; A.Maury,Hw^ des ReL de la Grèce antique, Illt p. 83 (le culte de Cybèle dans les cavernes) ; Windischmann, Ouvr. cité, p. 63 (origine de la grotte mithriaque); C. /. L. . VI, 725, 726, 733, 749, etc.

(2) Tertullien (De Cor,, 15) écrit à propos du soldat de Mithra : cum iniliatur in gpelxo, — Voyez la correspondance adressée de Rome par M. Le Blanl à V Académie des Inscr. et BelleS'Lettres et communiquée à la séance du 24 avril 1885, où Téminent correspondant signale, après M. Stevenson de V Académie d'archéologie chrélierme à Rome, la découverte d*un sanctuaire mithriaque Via dello Statuto. En haut on voit deux chambres, l'une triangulaire, l'autre carrée; cette dernière était ornée de médaillons sous Tun desquels on lit : Apolonius Thyaneus. Dans cette salle étaient honorés, non pas les philosophes comme le veut M. Le Blant, mais les plus illustres adeptes ou promoteurs du culte solaire. Au-dessous de ces deux salles on a découvert deux chambres souterraines ; la première, qui a Taspect d'une salle de bain, servait peut-être aux épreuves ; la seconde était le sanctuaire proprement dit, comme l'indique le groupe central du jeune Phrygien égorgeant le taureau.

de ces mystères. Quel fut exactement le nombre des grades, leur signification et le privilège attaché à chacun d'eux ? On trouve dans les auteurs anciens un assez grand nombre de noms distincts pour les initiés : soldat^ corbeau, lion, hyène, Perse, coursier solaire, aigle, épervier. Père, etc.; mais ces noms indiquent-ils autant de grades distincts ou n'y en a-t-il pas qui désignent simplement des initiés du même grade selon leur sexe ou selon les fonctions qu'ils accomplissaient (1)? Notons seulement que les femmes étaient admises aux dignités supérieures comme les hommes (2) et que toute l'association des initiés affectait un certain caractère militaire. Une hiérarchie rigoureusement organisée, à la tète de laquelle se trouvait le Père des Pères, assurait la discipline. Presque dès le début le tidèle devenait soldat de Mithra; il luttait contre le mal pour mériter les faveurs de son dieu. A mesure qu'il avançait en grade, à mesure aussi il affirmait sa victoire sur la vie inférieure, sa participation à la vie supérieure dont Mithra lui assurait la jouissance, et comme son dieu il aspirait à devenir invincible. Il n'y a rien d*étonnant à ce que le culte de Mithra se soit tout d'abord développé dans l'armée.

(1) M. Lajard (Ouvr. cité) compte douze grades distincts: soldat, bromius ou taureau, lion, vautour, autruche, corbeau, griffon, Perse, Helios ou soleil, Père-Aigle, Père-Épervier, Père des Pères. Cfr. Montfaucon, AiU. expiât 11, 1, ch. 4. Jérôme (Epist. ad Lœlamy 57) donne les huit suivants: corax, nymphus (gryphius?), miles, leo, Perses, Helios, dromo, pater; ils doivent être réduits à sept, puisque Helios et dromo désignent évidemment un môme grade, celui des Heliodromoi. Porphyre {De Abstin., IV, 16) écrit: « Ainsi ils appellent les mystes qui prennent part à leurs fêtes religieuses des lions; les femmes des lionnes; les desservants des corbeaux, et pour ce qui est des Pérès, ils les appellent aigles et vautours ». Cfr. De Antro nymph., 15. Voir aussi les divers passages déjà cités de Justin et de Tertullien etc. 1. L., VI. 754. Les affiliés de chaque grade avaient probablement une direction hiérarchique; voyez Preller (Jordan), Rôm. Myth., II, p. 417, note 4. Marquardt (Riim. Staatsv., III, p. 86) distingue sept grades : les corbeaux, les xpûçioi (c'est-à-dire les hommes du secret), les soldats, les lions ou les lionnes, les Perses, les coursiers solaires et les Pères. Cette classification nous parait aussi la meilleure, parce qu*elle repose sur des données épigraphiques. Les grades qu'elle admet se retrouvent tous sur les monuments, à l'exception de celui des soldats. Mais nous savons par Tertullien {De Cor,, 15) que le grade de mUes existait et qu'il comportait même des engagements importants de la part des initiés.

(2) Flavius Vopiscus, Aur., 4 : la mère d'Aurélien éUit prêtresse du Soleil ou de Mithra à Sirmium.

Les épreuves auxquelles il fallait se soumettre pour entrer dans la communauté ou pour avancer en grade, servaient à mettre en évidence la force d'âme, Tendurance des candidats, et l'intensité de leur confiance en Mithra. C'étaient des mortifications, telles que le jeûne prolongé, les flagellations, ou bien des luttes parfois périlleuses; tantôt il fallait affronter les flammes; tantôt il s'agissait d'échapper au danger de l'eau. Le nombre et la nature de ces épreuves (1) variaient probablement suivant les régions où les initiations étaient pratiquées, et suivant les personnages qui se présentaient. Sur le bas-relief de Heddernheim nous voyons un novice plongé dans la neige ; un pareil supplice ne devait pas être fréquemment imposé aux néophytes de Rome ou d'Ostie. D'autre part, il n'est pas probable que des personnages tels que Commode fussent soumis à toutes les rigueurs des épreuves complètes (2). Alors déjà il était avec le ciel des accommodements; sans quoi on ne pourrait pas s'expliquer le grand nombre des mithriastes. Tous n'étaient pas des héros. Il s'agissait avant tout de frapper l'imagination, de produire, suivant l'expression de rhislorien Lampride, un « simulacre do terreur » (3). Telles de nos jours les épreuves que les francsmaçons prétendent imposer à leurs candidats pour la plus grande terreur des âmes crédules. Il y a tout lieu de croire; cependant que dans certains cas, par accident ou par excès de zèle, ces épreuves entraînèrent mort d'homme. C'est à de pareils accidents que le culte de Mithra dut probablement le renom d'autoriser les sacrifices humains (4). Adrien fut, dit-on, obligé de les interdire, et Commode qui, par malice ou par

(1) Voir les commentateurs de Grégoire de Nazianze. à propos de VOrat, SteliL, lin Jul. (éd. Morelli) p. 77 et 89; Orat. XXXIX, p. 626. Elle de Crète (II, p. 325) parle de 12 épreuves ; Nonnus (II, p. 501, 510, 511) veut qu'il y en ait eu quatre-vingts. — Voyez la décoration des bas-reliefs de Mauls-en-Tyrol, de Neuenheim, de Heddernheim, d'Osterburken (Lajard, Atlas, pi. XC à XCIV). Cfr. Stark, Zwei MUhrœen, etc.

(2) Lampride, Comm.,9,

(3) Cfr. Bollettino délia Commissione archeologica municipale (Rome, 1874, n* 1); Quattro monumenti mitriaci rinvenuti sulC Esquilino, p. 234 à 237 (pi. XX) : le simulacre de la décollation pour éprouver le néophyte.

(4) Photius, Biblioth., 258 (éd. Bekker, p. 483); Socrate, Hist. eccL, III, 2 ; Eusèbe, Praep. cv., IV, 16, 7 ; Porphyre, De A6s^, II, 56.

cruauté instinctive, exigeait des prêtres orientaux qa*ils prissent leurs pénitences sanglantes au sérieux, se rendit positivement coupable d^homicide dans les temples de Mithra.

Desservi comme toutes ces religions orientales par an clergé nombreux (1), le culte de Mithra se répandit avec nne extrême rapidité pendant le m* siècle, au point de contrebalancer les progrès non moins rapides du christianisme et de mettre momentanément en danger le triomphe de celui-ci (2). Comme les autres dieux orientaux que nous avons passés en revue, Mithra eut des prétentions envahissantes. Il n'aspirait à rien moins qu'à être reconnu comme le dieu suprême, unique; mais alors que les autres ne parvinrent pas à développer sensiblement leur empire à partir du m* siècle, les adorateurs de Mithra, depuis Aurélien jusqu*à Julien (3), purent espérer que leur dieu avait remporté la victoire définitive, que grâce aux larges et fuyantes combinaisons de leur syncrétisme^ le soleil invincible, le Mithra éternel^ avait supplanté les dieux de l'Orient et de l'Occident, comme il s'était substitué au Christ dans les spéculations toujours plus répandues du manichéisme, et que Tunité religieuse était faite autour de leur dieu régénérateur.

L'échec de la restauration païenne entreprise par Julien assura le triomphe de la rédemption par le Christ sur la régénération par Mithra. En 377, le préfet de la ville, Gracchus, donna ordre de fermer les temples de Mithra (4), et malgré rattachement persévérant d'un grand nombre de Romains

(1) La première inscription nientionnant un prêtre du Soleil invincible est du règne de Tibère (Mommsen, Inscr. Neap,, 6364. Voyez sacerdos (C. 1. L . , VI. 715, 724, 733) ; Antistes (VJ, 716, 737) ; Pater (VI, 723, 725 à 727, 732. 735, 738).

(2) M. Renan {Marc-Aurèlc, p. 579) a pu écrire à bon droit la phrase suivante : « On peut dire que, si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste. »

(3) Voyez Himerius, Or«t., VII, 2, p. 510 (éd. Wernsdorf) ; Julien, Orat., IV, p. 20"! (éd. Hertiein) ou (Spanheim), 155 B ; Orat,, VII, p. 288 (éd. Spanheim, p. 222 C) ; Cœs., p. 432 (Spanheim, 336 C); Epiitt., 49. Cfr. Marquardt, Rdm. Staatsv.^ III, p. 87, note 9.

(4) Jérôme, Epist, ad Lxtam, 57. Cfr. Sozomène, V, 7 (les troubles suscités à Alexandrie sous Constance, lorsque les chrétiens tournent en ridicule les emblèmes du culte de Mithra).

illustres (1), la religion mithriaque à laquelle le m* siècle semblait avoir promis l'avenir, disparut de la scène du monde occidental, cédant la place au christianisme comme elle devait plus tard en Orient être remplacée par Tislamisme. Le vieux dieu aryen avait vécu.

(1) Voyez les preuves à Tappui dans Renan, Marc-Aurèle, p. 580, note 2. Plusieurs des sanctuaires milbrinques retrouvés de nos jours ont été évidemment fermés brusquement, puis abandonnés. Voyez le compte rendu de VAcad. des Inser. du 24 avril 1885.

Page 1