CHAPITRE IV
LE PAGANISBfE STNCRÉTISTE
Nature du Syncrétisme religieux au m* siècle. Ses variétés.
Jamais encore le monde n'avait connu autant de dieux à la fois. Dieux de TOrientel de TOccident, vieilles divinités rustiques des tribus italiotes et jeunes divinités récemment écloses dans les cerveaux des philosophes comme autant d'hypostases d'idées abstraites, héros déifiés d'autrefois et empereurs divinisés de la veille, puissances protectrices du foyer traditionnel et Génies ou Démons directeurs de la vie individuelle, ils s'étaient tous donné rendez-vous dans le panthéon de l'empire romain, et formaient, avec l'infinie variété de leurs attitudes et de leurs attributions, une société aussi bigarrée que cette foule cosmopolite dont se remplissaient chaque jour les rues de la Rome impériale. Que d'éléments disparates dans ce monde des dieux ! Nous avons passé en revue les principaux groupes dont il se compose. A côté des dieux de la Grèce et de Rome, à côté des divins empereurs, des Génies, des abstractions, à côté des dieux égyptiens, phrygiens, syriens et perses, nous aurions pu en citer encore d'autres, tels que les dieux thraces, gaulois et germains, dont le culte apporté par les légionnaires se célébrait jusqu'au cœur même de Rome (1).
(1) C. 1. 1., VI, 2798, 2799, 2805, 2807, etc. (inscriptions des prétoriens). Cfr. Hérodien, VIII, 3 ; Tertullien, Apol,, 24 ; Ad Nat., Il, 8. Voyez aussi Preller (Jordan), Rôm. Myth., I, p. 289, note 1 et p. 312, note 2.
Mais plus encore que le nombre exacl de leurs variétés, la nature de leurs rapports mutuels mérite d'attirer notre attention. Comment ces dieux vivaient-ils entre eux? Comment les hommes religieux du \if siècle concevaient-ils la coexistence d'un si grand nombre de dieux, dont les prétentions se contrecarraient et dont les attributions se confondaient de plus en plus? Il y a dans une pareille conception religieuse, au sein d'une société très civilisée , un phénomène tellement étranger à nos habitudes intellectuelles et religieuses à nous, hommes modernes coulés dans le moule du monothéisme , que nous avons besoin d'en analyser tous les caractères pour le comprendre.
Le paganisme gréco-romain, à la dernière phase de son évolution, n'est plus qu'un vaste syncrétisme religieux. Tous ces dieux que nous avons étudiés séparément, vivent ensemble sous le régime de. la communauté des droits et des fonctions. On continue à les distinguer, et cependant on les confond. Us ont chacun leurs traditions, leur histoire, leurs origines propres, leur culte, leurs prêtres, leurs temples; et néanmoins ils se substituent si facilement les uns aux autres dans l'esprit des fidèles^ qu'ils semblent ne plus être que des masques divers sous lesquels se cache une seule et même divinité. Leur personnalité tient au. passé ; dans le présent elle est instable et ondulante. Us se mélangent, se combinent^ se superposent les uns aux autres^ suivant les inspirations de leurs adorateurs et les nécessités du moment. En un seul dieu le païen du ui* siècle en adore plusieurs, et quoiqu'il rende successivement hommage à de nombreuses divinités réellement distinctes, ils conçoit l'unité du dieu suprême. Chaque dieu est pour lui comme une expression particulière du divin ; en adorant ce dieu il adore le divin, de même que son voisin en rendant un culte à un autre dieu. Néanmoins il tient à la variété, à la multiplicité de ses dieux, par tradition et par goût; il aime à vivre au milieu de ces légions divines et à prendre part aux cérémonies infiniment variées de leurs cultes respectifs.
La confusion commence avec Tanalogie des symboles et l'attribution de (onctions identiques à des dieux différents. Lorsque deux divinités étrangères l'une à l'autre avaient un symbole commun, leurs adorateurs respectifs qui faisaient la
connaissance du symbole avant celle du dieu, n'hésitaient pas à identifier le dieu nouveau avec celui qu'ils reconnaissaient de longue date au même symbole. En outre, parmi les dieux réunis de tous les coins de Tempire il y en eut nécessairement qui firent double emploi. D'autre part, les fidèles spécialement attachés au culte d'une divinité, étaient portés à lui décerner des attributions qui fissent encore mieux ressortir son pouvoir, sans s'inquiéter des autres dieux auxquels ces mêmes attributions étaient déjà dévolues. A l'époque dont nous nous occupons^ par exemple, presque tous les dieux opèrent des guérisons surnaturelles (1). Cette tendance, inhérente au paganisme, déjà formulée par Plutarque (2), se manifesta surtout chez les divers clergés des divinités orientales. Exclusivement consacrés au service d*un dieu particulier, ils prenaient à cœur l'extension de sa puissance comme un intérêt personnel. Chacune de ces divinités particuHères, Sérapis, Isis, Attis, Mithra» en arrive ainsi à être considérée comme toute-puissante et universelle, parce qu*ellc absorbe en elle toutes les fonctions divines. Il en résuite nécessairement des confusions et des combinaisons entre les dieux eux-mêmes.
Voici, par exemple, Sérapis : comme dieu guérisseur il est mis en rapport avec TApollon salu taris, avec Esculape, lequel à son tour est associé à Hygia; comme dieu du monde inférieur il devient un second Pluton, tandis que comme dieu solaire il est assimilé à Helios ou à Sol^ et que, finalement^ comme dieu suprême, il est identifié avec Jupiter (3). Ailleurs c'est la Grande Mère qui tantôt se transforme en Minerve ou en Diane (4), tantôt s'identifie avec Cérès (oj, ou se rapproche de la Déesse syrienne, comme nous l'avons constaté précédemment. Tandis qu'un tribun fait graver sur une table de pierre à Carvoran en Grande-Bretagne, un hymne à la Vierge céleste, où elle est invoquée à la fois comme Mère des dieux,
(1) Lucien, Deor, conc., 11.
C*^; Plutarque, De Is. et Os., m k 67.
(3) Voyez les iudex du C. i. L., au mot Serapis. — Voyez, par exemple, une inscription à Jupiter Sérapis (C. i. X., 111, 4560) jusqu'à Vienne en Pannonie. UV. G. Lal'aye, Ouvr, cité, p. 239, îd48 efsuiv.
(4) Mommsen, Inscr. H, Neap., 1399 à 1401.
(5; Arnobe, Adv, génies^ V, 20.
comme Pax, Vîrtus, Cérès el comme Déesse syrienne (1), la déesse Isis, apparaissant en personne au rhéteur Apulée, se présente à lui comme la divinité unique, adorée dans le monde entier sous diverses formes et sous des noms multiples : déesse de Pessinonte ou Mère des dieux^ Minerve cécropienno ou Vénus de Paphos, Diane Dictynne ou Proserpine, Cérès ou Junon, Bellone ou Hécate (2); — ce qui n'empêchera pas Apulée de rendre un culte à tous les autres dieux dont son Olympe est peuplé. Nous avons déjà vu les divers Baals do rOrient devenir autant de Jupiters affublés d'un qualificatif trahissant leur patrie originelle.
Le syncrétisme est éminemment subjectiviste. Il y a une grande quantité d'inscriptions où les dieux sont associés, simplement d'après les aspirations, les préférences ou les caprices des auteurs de la dédicace. En voici quelques-unes prises au hasard. Sur une pierre retrouvée en Espagne on lit une dédicace « à Junon, à Minerve, au Soleil, à la Lune, aux dieux tout-puissants, à la Fortune, à Mercure, au Génie de Jupiter, au Génie de Mars, àEsculape, à la Lumière, au Sommeil, à Vénus, à Cupidon, aux deux Castors^ à Cérès, au Génie de la Victoire, aux dieux du passage (3) ; » — et encore la quatrième face de l'inscription manque ! En Afrique, un certain Marcus AureliusDecimus adresse une dédicace « à Jupiter Optimus Maximus, à Junon, la reine (du ciel), à sainte Minerve, au Soleil, à Mithra (ou au Soleil-Mithra), à Hercule, à Mars, à Mercure, au Génie du lieu, à tous les dieux et à toutes les déesses (4). » A Rome nous trouvons la curieuse inscription suivante : « à Jupiter Optimus, au Soleil excellent, à sainte Junon, à Hèra, aux deux Castors et à Apollon conservateurs (5). » Près d'Utrecht, une inscription datant du m* siècle, est dédiée par un légat propréteur « à Jupiter, le dieu suprême et le plus excellent, au soleil invincible Apollon
(1) CI. L., Vil, 759 (du m* siècle). Voyez le rapprochement de la Virgo cmUUU et de Cybèle, dans Tertuiiien, Apol.y 10 et Augustin, De Civ. Dei, 11,4.
(2) Apulée. Métam., XI, p. 328-30.
(3) C. /. L.. Il, 2407.