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CHAPITRE VI

LA BÉFORME NÉOPYTHAr.ORlClENNE. L'ENTOtnAGE DE JULIA DOMNA

Lorsque Seplime Sévère, encore simple légat impérial, eut perdu sa première femme, il fit, dit-on, tirer Thoroscope des personnes à marier, et découvrit qu'il y avait quelque part en Syrie, auprès du célèbre temple d'Emèse, une belle jeune lille à laquelle il était réservé d'épouser un roi (1). Les grandes richesses qu'elle tenait de son oncle Julius Agrippa, la considération dont sa famille jouissait en Syrie, concoururent sans doute autant que les prédictions des astrologues à la séduction de l'ambitieux général. Il épousa Julia Domna(2), et tint à honneur de ne pas infliger un démenti aux interprètes du destin. Quelques années plus tard il était empereur; la jeune Syrienne, non moins intelligente et non moins ambitieuse que

(1) Sparlien, Set'., 3 ; Dion, LXXIV, 3.

(2) Nous ne connaissons pas exactement la date de ce mariage. Voyez à" ce sujet: Bayle, Diclionn, hist. et crit., p. 203 et 204 (éd. de Rotterdam, 1697), et de Ceuleneer, Essai sur la vie et le règne de Sept. »Ser., p. 23. — Il est certainement antérieur à 188, puisque Caracalla naquit le 4 avril de celte année, et postérieur à Tannée 179, époque à laquelle Sévère vint en Syrie pour prendre le commandement de la quatrième légion scythique. En général on le place en l'année 186 ou 187, d'après Aurelius Victor et Sparlien qui dit que le premier enfant de Julie naquit peu de temps après le mariage.

lui, entrait en souveraine dans ces palais des Césars, d*où elle devait un jour gouverner le monde.

La famille où Ton s*entendait si bien à faire parler les astres (1), n'était pas de celles qui laissent échapper les avantages dont une subite fortune se plail à les combler. Elle renfermait un groupe déjeunes femmes éminemment distinguées, qui suppléaient par le charme de leur nature et la singulière souplesse de leur intelligence à la médiocrité quelque peu banale des hommes, et qui réussirent à détourner pour elles-mêmes ou pour leurs enfants une partie de la puissance acquise par Septime Sévère : Julia Mœsa, la sœur de Domna, Julia Soaemias, Julia Mama^a, toutes deux filles de Mœsa (par conséquent nièces de Domna), toutes deux mères d'empereurs, puisque Elagabal était fils de Soanmias et Alexandre Sévère de Mamée. Julia Domna fut ainsi la première de ces princesses syriennes, de ces quatre Julies, qui dirigèrent pendant une quinzaine d années le monde civilisé, et dont rinfluence sur la vie religieuse et morale dans la haute société romaine est si considérable qu'il faut commencer par s'introduire auprès d'elles, pour se rendre compte des tendances religieuses qui régnent dans l'entourage impérial.

Sans doute le temps n'était plus où la femme idéale était celle qui se confinait dans ses devoirs domestiques. Li.*s mœurs romaines, en se relâchant de leur ancienne sévérité, avaient émancipé les femmes des exigences trop exdusivfr^ d'une morale respectable mais bornée. L*émanci[iation avait même atteint de telles proportions que jamais jieut-être. «i nous en exceptons FAmérique contemp^j raine, les femmes d<' la haute société n'ont été plus libres en fait, sinon en droit, et D*oiil £ut preave d*une culture plus étendue que «<rus Tempir*: romaÎD. Elles avaient la libre disposition de leur propre fortune, le droit de former des associations, une grande indrpendance dans la vie sociale: elles ne craignaient pa« de

de B« à A^^^. o>- - t »t%1: o-. ',rv:>. V:t^ i* «'>*-. >-,4ïtr. «>prr. ^/-. p. 23 «1 p. 1">.'. î/'icr« 'j:^ier.jA.''.z. r.-..'.-.* :* Vi.è.>-.. r*iV,f '•'ir.-^i Mir-

s*occuper d'art, de littérature^ parfois même de philosophie; elles jouissaient d'une liberté religieuse étendue et en profitaient pour exercer une active propagande en faveur de leurs cultes préférés. Et si la liberté avait dégénéré en licence chez un grand nombre d'entre elles, il ne manquait cependant pas dans cette société romaine, trop décriée par ses propres censeurs comme par ses adversaires chrétiens (1), de bonnes et nobles femmes qui joignaient aux vertus domestiques d'autrefois un esprit plus cultivé et des goùls moins lerre-àterre (2).

Le ni* siècle semble être par excellence dans Tantiquité le j^, siècle de la femme païenne, intelligente, ayant conscience do^i-»c sa valeur et de sa puissance, aspirant au gouvernement de lawi^ a chose publique comme à Tempire des lettres, curieuse de tou^s- -«s les problèmes et avide d'une foi renouvelée, entourée tout .«uit ensemble d'adorateurs et de savants, — le siècle des Zénobie. ^^e, des Victoria (3), des Salonine, et de ces princesses syriennes ^^^^ qui représentent dans l'histoire de la civilisation un type tout -•: Jl particulier, intermédiaire entre la femme romaine et la femmes -^6 chrétienne, la personnification féminine du syncrétisme reli — i'" gieux et moral de leur temps. Énergiques comme des Ro-

(l)Les auteurs nous ont, en efTel, transrais surtout les extravagances delc^-^ ^^ société dans laquelle ils vivaient.Leur histoire ne s'élève guère au-dessus de Isî ^ '^ catégorie des faits divers ; et chacun sait que dans les fait» divers on raen mtm^' tionne les accidents et les crimes plutôt que les bonnes actions ou les vertu? «— ^s tranquilles. On signale un vol ou un scandale, mais il ne viendra à respri^""^"^ de personne de signaler au public qu'un tel a résisté à la tentation de voler*"* '^^' ou que Madame X... est une bonne mère de famille qui s'occupe de ses en- ^"* "" fants avec un inaltérable dévouement. En tenant compte de ces observations ^""^ "" on appréciera comme il convient une remarque, fort juste en principe, dm fc^. M. W. E. H. Lecky : « Jl y a certainement eu plusieurs périodes dans l'his^^ ^^' toire, pendant les({uelles la vertu fut plus rare que sous les Césars ; mais m ''

n'y a probablement jamais eu de période où le vice fût plus extravagant e^^ ^ plus indiscipliné. » {Hist. of European Morals, etc , 4« éd. de Londre? '^"^ '''' 1880, p. 303.)

(2) Voyez les descriptions de la femme dans la sociélé romaine par MM. Friedkender {Sitteng. BomSy I, livre 5) et G. Boissier (Rcl. rom,, II p. 193 et suiv.). M. V. Duruy a réuni dans le V« volume de son Histoire de^^ Romains (p. 363 et suiv.) une véritable galerie de femmes remarquables d la société romaine sous l'empire.

(3) Victoria ou Victorina, qui exerça ie pouvoir dans les Gaules et qu^ l'on a surnommée la Zénobie de l'Occident. (Cfr. Trebellius Pollio, Trig» tyranni, V et VII, XXIIl et XXIV.)

maines du temps passé, instruites et spirituelles comme des hétaïres grecques, gracieuses et séductrices comme de véritables syriennes, éprises de merveilleux et de mysticisme comme les orientales et capables de saisir les réalités de la politique comme des occidentaux, ardentes au plaisir comme des courtisanes ou prêtes à Taction comme des hommes, encore tout imprégnées d'esprit païen et déjà sur le seuil du christianisme, ces filles d'Emèse sur le trône impérial sont les vraies souveraines de la société cosmopolite, où toutes les traditions se confondent, et les vraies représentantes des tendances multiples qui travaillent les âmes de leurs contemporains.

La plus remarquable est sans contredit Julia Domna(i). C'est elle qui fraya aux autres la voie des grandeurs et de la fortune, et qui d'une famille riche, mais déchue de son ancienne splendeur (2), fit à nouveau une famille de souverains. C'est elle encore qui, entre toutes, se distingua le plus par son esprit philosophique et littéraire. Elle était fort belle; tous les témoignages qui nous sont parvenus concordent sur ce point, aussi bien les relations écrites que les médailles ou les bustes et statues que Ton peut voir au Louvre dans la galerie des empereurs (3). Mais il ne lui suffisait pas d'être admirée; elle voulait aussi être obéie.

Septime Sévère, il est vrai, n'était pas homme à se laisser mener par une femme, fùt-elle la plus belle du monde. C'est à

(1) Ce nom deDomna n'est pas, comme on l'a cru, une contraction du laiin domina. Ce doit être un surnom d'origine syriaque, dont la signification nous échappe /(voyez Suidas s. v. Domnos). A Cyzique le même nom était donné à Proserpine (Pellerin, Recueil de Médailles, III, pi. 132, n" 1). Il nest pas invraisemblable que la même personne qui se fit représenter plus lard en Cérès ou en Junon [vide infra) ait, dans sa jeunesse, emprunté à Tune des déesses les plus populaires en Asie Mineure un de ses surnoms. — Sur une inscription de Lambèse on trouve la forme Dôme au lieu de Domna{C. L L,, VIII, 2670); mais celte variante isolée semble due à une erreur.

(2) Dion (LXXVIII, 24) parle positivement de son origine plébéienne; mais il vaut mieux suivre Lampride {Alex, Sev., 5) qui l'appelle : nobilem Orientis mulierem. Car la famille, comme le prouve toute son histoire ultérieure, était évidemment en possession des fonctions héréditaires de la prêtrise d'Elagabal à Emèse. Or ces grands prêtres avaient été souverains et indépendants après la destruction de Tempire des Séleucides (Strabon, XVI, 10 et 11 ; éd. Meineke, p. 753.).

(3) Sparlien, Carac., 10; Mongpz, Ouvr. cité, p. 157.

la supériorilé peu commune de son intelligence et à la ténacité de son ambition, qu'elle dut d'exercer néanmoins une réelle influence sur l'esprit de son mari, non seulement, conmie on a cherché à l'établir (i), dans le domaine spécial des questions religieuses et littéraires, mais encore dans la politique tout entière du puissant empereur. N'était-ce pas le meilleur moyen d'agir sur l'esprit superstitieux de Septime Sévère que de le tenir par la religion? Elle ne le quittait guère ; nous la voyons à ses côtés pendant les guerres civiles, en Orient et en Occident, en Egypte, en Grande-Bretagne (2). Etant donné son caractère, il n'est pas probable que ce fût par pur dévouement conjugal. Capitolin, citant Marins Maximus, dit expressément qu'elle décida Septime Sévère à engager la lutte contre Niger et Albinus pour assurer l'empire à ses fils. Sévère était Africain, et l'Afrique n'eut qu'à se louer de son règne ; mais la patrie de Julie n'est pas moins bien partagée ; il la comble de faveurs (3). A l'exception de Plautien, tous les conseillers du vaillant empereur sont originaires de S)rrie ou de Phénicie, c'est-à-dire compatriotes de Julie (4) ; quelquesuns même passent pour être parents de l'impératrice (5) ; le précepteur de ses fils est un sophiste de Hiérapolis (6).

La rivalité intense entre Plautien, le premier ministre de Sévère, et Julia Domna suffirait déjà à nous convaincre de l'ascendant que cette princesse pouvait exercer sur l'empereur. Pourquoi le puissant favori l'eùt-il à tel point combattue s'il ne l'avait pas continuellement rencontrée entravers de ses projets (7) ? U ne recula devant aucune hardiesse

(1) Par exemple M. de Ceuleneer dans l'excellente monographie sur Sep- — time Sévère déjà citée.

(2) Capitolin, Albinus, 3 (citation de Marius Maximus) ; Hérodien, 111, i5 fin. Cfr. de Ceuleneer, p. 125. — Notons aussi Spartien (fieta, l)où nous voyons Julie intervenir en faveur de Geta.

(3) Cfr. V. Duruy, Hist, des Rom,, VI, p. 60 et suiv. ; de Ceuleneer, p. 165. — Voyez aussi les nombreuses colonies fondées ou privilégiées par les Sévères en Syrie et en Cœlésyrie.

(4) Papinien, Ulpien, Paul.

(5) Spartien {Carac., 8) mentionne, sans Taffirmer expressément, la parenté de Julia Domna et de Papinien,

(6) Philostrate, Vie des Soph.^ II, 24 (il s'agit ici de Hiérapolis en Syrie)-

(7) Dion, LXXV, 15 ; LXXVI, 4 ; LXXVIII, 24.

pour la perdre dans l'eslime de Tempereur cl, s*il triompha momentanément dans cette lutte d'intrigues, il n'en fut pas moins en fin de compte la victime, le jour où la haine de Caracalla, fomentée sans doute par la mère du jeune prince, porta celui-ci à le tuer dans le cabinet même de Sévère et à poursuivre jusque dans l'exil les enfants du favori abhorré (1).

Le règne de Caracalla réservait à son ambition des satisfactions, sinon moins chèrement achetées, du moins beaucoup plus complètes. Elle ne put, il est vrai^, prévenir le meurtre de Gela par Caracalla (2). Son influence sur Tesprit fantasque de ce dernier semble, en effet, avoir été restreinte ; elle s'entendait beaucoup mieux avec Geta(3). Mais, à Tencontre de son père, Caracalla était enchanté de se décharger sur quelque autre personne du soin d*administrer Tempire ; il vivait avec ses soldats, en vrai soudard qu^il était, de sorte qu'il laissa volontiers carte blanche à sa mère, Julia Domna, dans toutes les questions où ses soldats et lui n'étaient pas directement impliqués (4). Il la savait capable de bien gouverner et n'aurait pas trouvé de favori en qui il pût avoir une confiance aussi complète, puisque le pouvoir de la mère et celui du fils étaient solidaires. Elle, de son côté, savait qu'il était impossible de faire revenir Caracalla sur un projet quelconque, lorsqu'une fois son imagination maladive s'était butée sur une idée avec l'entêtement d'un enfant gâté et la persistance d'un maniaque. Elle lui cédait afin de jouir d'une liberté d'autant plus grande pour tout le reste. Il gaspillait l'argent; elle veillait à ce qu'il y en eût toujours. Et elle semble, en vérité, s être tirée à son honneur de cette situation difficile ; car l'administration de l'empire ne suscita pas de plaintes pendant ce règne. Des réformes importantes furent accomplies ; Télaboration des lois fut confiée aux hommes les plus éminents et le

(1) Dion, LXXVI, 4etsuiv.

(2) D'après Hérodien (IV, 3) elle prévint le partage de l'empire entre les deux frères. M. V. Duniy (Hùt. des Rom,, VI, p. 203) met en doute lauthenticité de ce renseignement que Dion ne mentionne pas. Il nous semble, au contraire, tout à fait vraisemblable.

(3) Sparlien, Geta, 5.

(4) Dion, LXXVII, 18; LXXVIII, 4, 23 et 24.

trésor impérial conserva d importantes ressources, malgré les prodigalités de l'empereur (1).

Faut-il admettre qu'elle ait dû acheter ce pouvoir, non seulement au prix d'une indulgence coupable envers un fils qui n*avait pas craint de commettre un fratricide en sa présence, mais encore en se livrant à ce même fils peu de temps après le crime ? Spartien dit expressément que Julie, pour s'assurer les faveurs de Caracalla, le provoqua elle-même à rinceste (2). Mais le témoignage de cet auteur est fort sujet à caution. Les chroniqueurs de VHistoire Auguste sont aussi avides de scandales dans la vie privée que leurs successeurs des feuilles boulevard! ères d'aujourd'hui. C'est déjà le même Spartien qui, dans la biographie de Septime Sévère, reproche au farouche empereur d^avoir été moins rigide pour les membres de sa famille que pour les autres, puisqu'il a gardé auprès de lui une femme célèbre par ses adultères et complice d'une conjuration (3). Il y a là certainement un écho de la lutte entre Plautien et Julie. L'historien Dion Cassius, contemporain des personnages qui nous occupent^ déclare expressément, à deux reprises diflérentes, que le ministre favori de l'empereur Sévère calomnia Julie dans l'espoir de la discréditer et lui rendit ainsi la vie très pénible (4). Il ne fait aucune mention des désordres moraux imputés à l'impératrice, à moins qu'on ne veuille découvrir une allusion aux prétendus adultères de Julie dans la réponse d*une femme Calédonienne, à laquelle la princesse avait reproché le manque de retenue des femmes barbares : « Nous, dit la Calédonienne, nous nous livrons publiquement aux plus braves ; vous, au contraire^ vous vous commettez en adultère avec les plus vils (5). » Or, cette anecdote est si peu dirigée contre l'impératrice person-

(1) Cfr. Dion, LXXVII, 10 et 18 : LXXIX, 12 fin. Elagabal trouva de grosses sommes dans le trésor impérial.

(2) CaraCj 10 : Qux cum esset pulcherrima et quasi per negligenliam se maximacorporis parle nudasset, dixissetque Antoninus : « veWem, si licerel, » respondisse fertur : « Si libety licet. An nescis te imperatorem esse, et leges dare non accipere ? »

(3)Sev., 18.

(4) Dion, LXXV, 15; LXXVIII, 24.

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