LXXV
(4) Philoslrate, Mes des Soph., H, 30 : Dion, LXXVÏI, 18.
le genre de ceux qui illustrèrent certaines cours dltalie à la llenai8sance(l), une réunion de beaux esprits comme les courtisanes grecques du siècle de Périclès, les femmes célèbres du 3VIII' siècle en France, Madame Récamier ou la princesse Mathilde dans notre siècle cherchèrent à en constituer. Il semble, en effet, que les femmes aient plus que les hommes le talent de former un de ces salons dont Thisloiro conserve le souvenir, parce qu'ils ont exercé une action sur la marche de la civilisation. Elles seules possèdent le tact exquis, l'art de dominer sans faire sentir la main dominatrice, le charme qu il faut pour maintenir longtemps ensemble des hommes d'opinion et de nature différentes (2).
Julia « la Philosophe » avait toutes les qualités requises pour être une reine des lettres. Elle avait la beauté, Tesprit, le goût de la domination, la curiosité éveillée, la morale indulgente. Les circonstances lui étaient favorables. Dans le grand empire cosmopolite, livré aux caprices des légions, il n'y avait plus ni patriotisme, ni vie publique. La tribune politique est muette. Tous ceux qui ont quelque élévation d'esprit, tous ceux dont Tambition ne se borne pas aux triomphes du cirque et que leurs goûts ne portent pas vers la carrière militaire, se consacrent nécessairement aux arts et aux lettres, h défaut de la science encore peu développée. Ils ont à leur disposition les trésors de la civilisation antérieure. Les chefsd'œuvre de Tart, la poésie, le théâtre, l'histoire, les plus nobles spéculations de Tesprit humain leur réservent des satisfactions innombrables et infiniment variées. Quello plus charmante existence pouvait-on rêver alors que celle des sophistes qui se réîtoissaient autour de cette belle princesse, pour causer de tout ce qu'ils jugeaient intéressant, assurés du reste contre les misères de la vie par la faveur de la souveraine et protégés contre les dangers extérieurs par les légions de Sévère ou de Caracalla ?
Toutes les variétés du monde littéraire et toutes les anciennes civilisations amalgamées dans le vaste organisme ro-
(1) Celle comparaison esl de M. Victor Duruv (Hist. des Rom., Vf, p. 95).
(2) Philostrale, Ouvr. cité, II, 30.
main étaient représentées au salon impérial (1). Il y avait des poètes comme Oppien (2) et Gordien (3), des savants comme Galien, des érudits comme Serenus Sammonicus (4), des conteurs comme Elicn (5). La jurisprudence et la philosophie sociale y paraissaient en la personne de Papinien, d'Ulpien ou de Paul, Thistoire avec Diogène de Laërte et peut-être Marins Maximus (6), la pédagogie avec Antipater de Hiérapolis, précepteur des fils de l'empereur; la littérature et la philosophie y figuraient sous la forme de nomhreux sophistes, au milieu desquels brillait Philostrate de Lemnos (7), le causeur préféré de l'impératrice. Il en était venu d'Orient el d'Occident, mais surtout des Grecs et des Syriens. A c6té d'Arria, la grande dame romaine qui s'entretenait de Platon avec Galien (8), il y avait la Syrienne, Julia Mœsa^ la fine intrigante; dans un coin du salon les deux nièces de l'impératrice, destinées elles-mêmes à gravir les marches du trône, Julia Soœmias et Julia Mamsea, également jolies dans des genres différents, offraient le piquant contraste de la jeunesse insouciante et légère et de la sagesse précoce un peu grave, la cigale et la fourmi. Seplime Sévère ne dédaignait pas d'y paraître. Il aimait les lettres quand il en avait le temps, et récompensait volontiers ceux qui par leurs talents contribuaient à l'illustration de son règne (9). Geta était un let-
(1) Au sujet des principaux personnages qui le fréquentaient, voyez Tillemont, Hist. des Emp,, III, Sévôre, art. 36 et 37, et Caracalla, art* 15: V. Duruy, Hist. des Rom,, VI, p. 93 et suiv.
(2) Oppien, originaire de Cilicie, auteur de poèmes sur la chasse et sur la pêche, très appréciés par Caracalla qui les payait au poids de Tor.
(3) Cfr. Capitolin, Gordiani très, 3. Il semble avoir composé un grand nombre de poèmes.
(4j II composa des discours (Lampride, A/. Sev., 30 ; Spartien, Geta, 5), des traités sur les mœurs, les coutumes, les croyances et les rites anciens (Macrobe, Sat., III, 16, 6 et suiv. ; Arnobe, Adv, gentes, VI, 7), 11 est probable que Larensius, l'hôte des Deipnosophistes décrits par Athénée, n'est autre que Serenus Sammonicus. Cet auteur dit de lui (1,4) qu'il connaissait à fond les rites des ancêtres et des Grecs.
(5) L'auteur des Histoires variées,
(6) Voyez Schmitz, Quellcnkunde der Romischen Geschichte (Gûtersiob. 1881), p. 90.
(7) Vie d'Apollonius, I, 3.
(8) Galien, De Theriaca, 2 (éd. Kuhn, XIV, p. 218).
(9) Dion, LXXVI, 16; Spartien, Sev., 1; 3: 18; Capitolin, Albinos, 12;
Iré (1), et Caracalla lui-même, quand on réussissait à Tarracher pour un instant au corps de garde des troupes germaines, promenait quelquefois son esprit fantasque au milieu des poètes et des sophistes qui attendaient de lui quelque faveur (2). Étrange spectacle, en vérité, pour celui qui peut le contempler des hauteurs de l'histoire , que cette brillante réunion de parvenus de la fortune ou des lettres, ce salon romain où un fils de l'Afrique occupe le trône des Césars et la petite-fille d'un prêtre syrien tient le sceptre de l'esprit parmi les successeurs des classiques d'Athènes et de Rome!
Dans cette société les sophistes tiennent le haut bout. Leur esprit y domine avec ses ressources variées, maïs aussi avec ses petitesses. Us ont, du reste, un sentiment très vif de leur importance, une incroyable vanité qui ne laisse pas de les rendre parfois insupportables. Les uns couvrent le monde de leurs statues; les autres se pavanent, fiers d'être de beaux hommes ou de porter des bijoux de prix (3). Apulée déjà, au quatrième livre des Florides^ avait fait la naïve déclaration que voici : « Empédocle fait des vers, Platon des dialogues, Socrate des hymnes, Epicharme de la musique, Xénophon de rhistoire, Xénocrate des satires, tandis qu'à lui seul votre Apulée s'exerce dans tous ces genres et cultive les neuf muses avec un zèle égal (4) », avec plus de bonne volonté que de talent, ajoute-t-il fort heureusement.
Il est vrai que la belle société d'alors faisait tout ce qu'il fallait pour leur inspirer une très haute idée d'eux-mêmes. Us étaient comblés de faveurs. C'étaient des sophistes qui remplissaient auprès des empereurs les fonctions de secrétaire (5),
Aurelius Victor, de Cœs.,XX, 2 et 22 ; Eutrope, VIII, 19 ; Philostrate, Vies des Soph.^ II, 25.
(1) Hérodien, IV, 3 ; Spartien, Geta, 5.
(2) .Philostrate, Vies des Soph,, 30; Oppien, de Venat,y I, 4.
(3) Philostrate, I6irf., II, 1 (Hérode Atticus)> 5 (Alexandre de Séleucie), 10 (Hadrianus de Tyr). — Apulée, au contraire, en vertu d'une aFTectatiori d'un genre opposé, se vantait de négliger sa personne. Sa chevelure, dit-il au début de son Apologie (p. 12), est hérissée, enchevêtrée comme des bourres d'étoupe ; il serait tout à fait impossible de la démêler, tant il y a longtemps qu'il ne l'a non seulement soignée, mais simplement démêlée.
(4) Florides, IV, 3, 20.
(5) Philostrate, Vies des Soph., II, 5 (Alexandre de Séleucie, secrétaire
afin que les lettres impériales fussent écrites dans le meilleu style ; c'étaient des sophistes auxquels on confiait réducaiioi^^^^ des jeunes gens, soit dans les écoles, soit à domicile (1). les acclamait comme conférenciers et comme avocats (2); le cités leur confiaient le soin de les défendre au tribunal d l'empereur , tant elles étaient assurées de ne pas trouver d meilleur patronage que leur éloquence (3). Septime ayant entendu le sophiste Hermocrate lui permit de demande ce qu'il voudrait : « Que te demanderais-je aujourd'hui que— ^e je ne possède déjà? répondit celui-ci; mon grand père nous laissé la gloire, des immunités de toute sorte, des pension alimentaires, la prétexte, le pontificat; mais comme il m' été ordonné par TEsculape de Pergame de manger de la per — ^' drix parfumée d'encens et que cette plante aromatique esW -t très rare chez nous actuellement, je te prie de me donner pou cinquante talents d'encens afin que je soigne les dieux et qu je me soigne moi-même (4). »
Les sophistes avaient la prétention d'être à la fois philo sophes et orateurs. Ils se faisaient gloire de parler abondam ment sur toute question qui leur était proposée, et de charme leurs auditeurs tant par le tour ingénieux de la pensée qu par la brillante originalité de la forme (5). Les quelques écrit qu'ils nous ont laissés et surtout les Vies des Sophistes à^ Philostrate nous permettent de nous faire une idée suffisam^ment nette de l'esprit qui régnait dans la société littéraire dont ils formaient le plus bel ornement. Dans ce mond^ cosmopolite où Ton parlait et écrivait le plus souvent er» grec, on prisait par-dessus tout la culture littéraire. Philo-
de Marc-Aurèle), 24 (Antipater de Hiérapolis, secrétaire de Septime Sévère) , 33 (Aspasius de Havenne).
(1) Ibidem: II, 2 (Théophraste), 10 (Hadrianus de Tyr), 21 (Proculus de Naucratis),22(Anlipater,déjà nommé), 26 (Héraclide de Smyrne),72 (Hippodromus), 30 (Philiscus le Thessalien, nommé à la chaire de philosophie d'Athènes grAce à la protection de Julia Domna.)
(2) Ibidem : II. 10, 25, 27 et 33 (Voir ce que Philostrate dit de luimême).
(3) Ibidem : II, 30.
(4) Ibidem ; II, 25. Voyez encore au sujet des honneurs prodigués aux sophistes, II, 1, 24, 26 (Héraclide est archiereus des Lydiens), 30.
(5) Voyez Tintroduction mise par Philostrate à ses Vies des Sophistes,
strate estime qu'il est inutile de caractériser le talent du sophiste ancien Prodicus de Céos; car Xénophon en a déjà parlé» et tout le monde dans son auditoire connaît les jugements de Xénophon (1). Mais il se complaît dans les portraits littéraires; il obtient un succès en traçant le parallèle d'Isocrate et de Démosthène (2) ; il amuse la galerie en groupant habilement toutes les anecdotes relatives à la vie privée de ses personnages (3). Les Vies des Sophistes sont les causeries du lundi au ni® siècle; Philostrale est un Sainte-Beuve, avec moins de finesse et moins de sens historique.
Non seulement le sophiste est chroniqueur littéraire; il est aussi critique d'art; les Etkones, d'un autre Philostrate de la même époque (4), sont le premier spécimen des Salons que nos expositions artistiques provoquent chaque année dans nos journaux et nos revues. Il est hors de doute qu'ils écrivaient aussi des chroniques théâtrales. D'autres fois ils se risquaient dans des œuvres de plus longue haleine; ils s'essayaient dans le genre fort goûté alors des romans historiques tels que l'Apollonius de Tyane, ou bien encore ils com-
(1) Ibidem, I, 12.
(4) Voyez au sujet de cel ouvrage : Bertrand, Vn crilique d'art dans l'antiquité ; Bougot, Une galerie antique de soixante-quatre tableaux (Irad. et commentaire, Paris, J881) ;etdeux articles de M. G. Penot dans le Journal des Savants (août et novembre 1882). — Il y a quatre Philoslrutes distincts. L'auteur de la Vie d'Apollonius est vniisemblablement le second en ùge. Nous lui attribuons aussi les Vies des Sophistes, qui furent écrites {«près la Vie d* Apollonius , puisqu'il y cile ce dernier ouvrage comme élaiii de lui (11, 5). Quant aux Eikones ils appartiennent probablement nu troisième Philostrate qui doit avoir élé à peu près contemporain du second. Peut-être est-ce lui qui fut récompensé dès l'âge de vingt-quatre ans par Caracalla {Vies des Soph,, U, 30). Il ne semble pas que dans ce passage l'auteur des Vies des Sophistes se désigne lui-même, tandis qu'à la fin du S 33 il parle évidemment de lui. Nous attribuerions volontiers les Heroica (jugements sur les héros d'Homère) au premier des Philostrates ; il y est encore fait mention du langage de la statue vocale de Memnon ; or, on sait que cette statue cessa de résonner au lever du soleil, à partir du moment où elle eut été réparée par Seplime Sévère lors de son voyage en Egypte (Cfr. de Ceuleneer, Ouvr, cité, p. 129). Il est vrai que le môme fait est signalé avec sa véritable signification dans la7« Eikôn. Nous pouvons d'ailleurs en appeler indistinctement à leurs témoignages respectifs pour reconstituer le portrait du sophiste. Ils appartenaient tous les quatre à cette catégorie.
posaient des pastiches, quelque peu impertinents, des grandes -^ œuvres classiques, des Emtdes, des IliadeSy etc. (1). Le plu^ -*s souvent toutefois ils se bornaient aux causeries philoso — -•phiques, écrites ou parlées (2), aux articles de variétés su^ ^r des questions d'archéologie, à la description des curiositéîrr^ -J» dans les coutumes, le langage et les croyances de Tépoque (3)^ <• Ces compositions brillaient plus par la variété que par la pro — — ^
fondeur. Leurs auteurs cherchaient à plaire plutôt qu'à con -
vaincre, à intéresser plutôt qu'à instruire. C'étaient de beau^s^zi^L esprits k rimagination fertile en petites ressources, ayant lin-^c plus souvent beaucoup de lecture et de voyage, ce qui leur.^ r permettait d'avoir une teinture de toutes choses et de se poser ^ -»* ^»n encyclopédistes. SerenusSammonicus possédait une biblio — ^thëque de soixanle-deux mille volumes (4) ; Diogène de Laertc^ -'^j Elien touchent à tout dans leurs Histoires des philosophes oi^-^u dans leurs contes.
L'ouvrage d'Athénée sur les Deipnosophistes nous donne^.. ^> j'imagine, un tableau assez fidèle de ce qui se passait dans le^s '$ réunions de sophistes. C'est mesquin. Autour du banque siègent cependant des personnages remarquables : Tamphi tryon, le riche connaisseur de l'antiquité, Larensius; Masurius.^ le jurisconsulte; Monus, le poète, Thomme aux connaissances universelles; Zoïle, le grammairien, et Démocrite le philo sophe; yipien de Tyr et Galien de Pergame; des médecins des artistes, l'élite du monde littéraire. Or quel est le sujet d leurs entretiens? Ils parlent de tout, des mets, du luxe, de la gourmandise, de leffémination, des vins et des effets qu'ils produisent, des fruits, des diverses espèces de pain, des différents genres de repas, des fêtes religieuses, des variétés de poisson et de gibier; ils font preuve de connaissances étendues^ ne tarissent pas en citations^ en détails caractéristiques des mœurs et des coutumes des anciens ; ils ne sont pas moins érudits lorsqu'ils parlent des vases à boire, des voluptés, de
(1) Capitolin dit de Gordien Taîné : Scripsit prœterea quenuidmodum Virgilius Mneidos, Statius Achilleidos et multi alii Iliados (Gordiani très, 3).
(2) Voyez dans les œuvres de Philostrate (éd. Didot). le fr.2de8 diaXé^i;.
(3) Cfr., p. 254, note 4.
(4) Duruy, Hist» des Rom», VI, p. 94*
i'atnour ou des courtisanes, que lorsqu'ils décrivent les vaisseaux de Hiéron de Syracuse ou les « Aphrodisîes » célébrées par le roi Anligonus. Mais il n'y a rien sur les grandes questions philosophiques, historiques, scientifiques ou sociales qui auraient dû, semble-t-il, avoir une place dans leurs préoccupations. Ils forment une brillante société d'antiquaires, joigaant, ce qui ne gâte rien, la littérature à l'érudition. Leur conversation devait sans aucun doute être fort agréable, piquante et émaillée de traits d'esprit; elle ne prend jamais son vol vers les hauteurs. Cependant il y avait là Galien et Ulpien ! Dans l'entourage de Julia Domna la conversation avait, pa.raît-il, en mainte occasion un tour plus élevé. Comme l"a.mphitryon des Deipnosophistes elle possédait l'art de quest ionner (1), l'art par excellence de la maîtresse de maison qui v'€iut que la conversation soit animée dans son salon. Elle siiggérait des idées et des sujets de discours. C'est elle qui romet à Philostrate le manuscrit de Damis sur Apollonius pour qu'il le refonde et lui donne une forme plus littéraire (2). C'est elle qui fait parler Philiscus le Thessalien lequel était '^•'enu à Rome en députation auprès de l'empereur (3). Elle- ^néme donne l'exemple; elle s'occupe d'Aeschine, dont les discours lui paraissent « limés ». Philostrate la prie de prendre ^n personne la défense de Gorgias contre Plutarque, ajoutant g^amment : « S'il ne se laisse pas convaincre, tu sais, toi, selon ta sagesse et ta perspicacité, quel nom il faudra lui donner; moi, je le sais bien, mais je ne le dis pas (4). »
On est précieux dans cette société ; on y tourne les compliments à rendre Philinte jaloux. L'affectation de certains hôtes est poussée à l'extrême sans être jugée déplaisante. Ne voyonsnous pas Philostrate, auquel il faut toujours en revenir comme au peintre le plus fidèle de son entourage, s'extasier devant les sophistes à la voix mélodieuse qui parlent comme un rossignol et charment, même ceux qui ne les comprennent pas, par la cantilène de leur phrase et par leur diction harmo^
(1) Athénée, Detpn., I. 4.
(2) Vie cPApoUonius, I, 3.
(3) Vies des Soph., Il, 30.
(4) Epttres (éd. Didot), n» 73.
nieuse? (1). Mais quels que soient les défauts de ce cercle d -^R^ beaux esprits, il faut reconnaître à ceux qui le composent un» ^^ curiosité ouverte à tous les sujets, Tabsence de préjugés *-^?^, l'intérêt pour toutes les nouveautés, le désir de connattre lets -'^s mœurs, les usages, les croyances de tous les peuples. Cc!^ '^^ gens-là ont déjà la curiosité scientifique ; ce qui leur manque -^^^ c'est la méthode, l'esprit critique, la recherche patiente et ^, il faut bien l'ajouter, la confiance dans les ressources propre^=- s de l'esprit humain en face des grands problèmes. Us ont Ta mour du merveilleux; ils vivent dans le miracle comme de poissons dans l'eau. A force de disserter sur des cas imaginaires et de faire de la rhétorique le centre de toute Téducalion ils ont perdu le sens du vrai et du réel, s^ils ont gardé celu des réalités; une mauvaise méthode leur a faussé Tiatelli gence.
En philosophie ils sont tous plus ou moins néopythagori ciens ; l'esprit du néoplatonisme germe sourdement en eux- En religion ils sont syncrétistes. Nous avons déjà eu l'occasio de montrer quelle aversion leur inspire l'irréligion. Ils s'oc cupent, au contraire, beaucoup de choses religieuses; ils son volontiers prêtres (2) ; ils dissertent sur les dieux et sur les pratiques du culte (3). Leur zèle religieux, il est vrai, offr des contrastes qui nous étonnent : dans leurs croyances néo pythagoriciennes ils accordent à la pureté morale une impor tance qui ne s'accommode guère de la morale légère et in dulgente dont ils témoignent ailleurs (4). Il y a chez eux u singulier mélange de rationalisme et de superstition, unc^ étrange promiscuité entre une religion aux aspirations élevées et la licence qui frise l'impiété. Déjà chez Apulée on trouve 'm côté des hvmnes édifiants à Isis le récit charmant, mais sin-
(1) Vies des Soph., I, 8 ; II, 10.
(2) Vies des Soph., II, 1 (Hérode Atlicus est myslagogue à Athènes) ; il, 26 (Héraclide est archiereus des Lydiens), II, 25 (Hermocrate est revêtu du pontificat), etc.
(3) Voir les Deipnosophistes d'Athénée.
(4) Voir, par exemple, les Epitres de Philostrate, n»! et suiv. (billets doux adressés à un jeune garçon) ; 19 et 38 (encouragements à une courtisane); 30 (l'adultère, en tant que fruit défendu, est plus agréable que le mariage). Il est vrai que ces épîlres ne sont probablement que des exercices de rhéto-
riniip
giilièrement profane, des aventures d'Amor et de Psyché. L'un des Philostrates, dans les Heroïcay blîlme Homère d'avoir décrit des dieux trop anthropomorphiques, d'avoir inventé des superstitions au sujet des Cyclopes ou de Circé(l), tandis qu'il suppose lui-même que ses jugements sur les héros d'Homère ont été émis par Protésilas pendant une série d'apparitions.
Philostrate nous a heureusement laissé un ouvrage dans lequel l'idéal religieux des sophistes qui formaient la cour littéraire de Julia Domna, est dressé do pied en cap en la personne d'Apollonius de Tyane. Tandis que Sévère et Caracalla, adonnés à toutes les superstitions et au culte de tous \qs dieux, avec une prédilection marquée pour Hercule et Bacchus (2), représentaient dans le salon impérial le syncrélisine populaire, irréfléchi, consistant dans une juxtaposition fies dieux plutôt que dans leur combinaison syslémalique, la Vie d'Apollonius nous révèle le syncrétisme des gens cultivés, et nous retrace les visions d'un paganisme réformé à la pythagoricienne qui hantaient l'espril de la belle Syrienne et du monde littéraire auquel elle présidait. L'œuvre élait au-dessus i\e leurs forces; mais il leur sera beaucoup pardonné pour le tall seul de l'avoir tentée.
(i) (Éd. DMol) III, 37 à 43.
(2) Dion, LXXVI, 10; Eckhel, 1). A'., VU, p. 170-171, 185,205, 228, 231 ; Mongez, Iconographie romaine, p. 153-15i, pi. XLVII, n«" 3 et 4 ; Millin. Monuments inédits, I, 250. C'étaient les patrons de Leptis, la ville natale de tîeptime Sévère ; en véritable païen, il les considérait pl«is particulièrement comme ses dieux. C'est en vertu du même principe q«ie, pour flaiter Albin, il fait frapper des médailles en Thonneur de lÉon Moschus, le dieu phénicien de la patrie de son compétiteur (de Ceuleneer, Ouïr, cité, p. 58).