LA RÉFORME NÉOPYTUAGORICIKNXE. APOLLONIUS DE TYANE
La vie d'Apollomus par Philostrate,
La Vie d Apollonius par Philostrate est-elle un roman ou une histoire? Nous serions tenté de répondre : c est un « évangile ». Elle a été écrite à la requête de Julia Domna. Un sien ami lui avait remis des mémoires encore inédits où l'un des disciples d'Apollonius, Damis le Ninivite, avait consigné les souvenirs que lui avaient laissés les voyages et les enseignements du maître pythagoricien. Elle les Jugea dignes d'être publiés sous une forme plus littéraire, et chargea le meilleur conteur de son entourage, Philoslrate, de refaire le travail du Ninivite inexpérimenté. Le sophiste cependant ne se contenta pas de refondre les mémoires qui lui étaient confiés. Il composa une œuvre nouvelle, en partie originale, tirant profit des traditions sur Apollonius qu'il avait recueillies pendant ses voyages, compulsant les lettres et les traités attribués à son héros, consultant le « testament » d'Apollonius et les ouvrages antérieurs sur le même sujet, toi que le livre de Maxime d'Egée, et s'attachant de préférence à tout ce qui relevait la gloire du personnage. Il ne s'arrêta pas, en efl'et, aux quatre livres de Mœragène, sous prétexte que ce biographe n'avait pas connu un grand nombre des actes qui illustrent la vie d'Apollonius, en d'autres termes parce qu'il ne mentionnait probablement pas la plupart des légendes qui s'étaient lente-
ment formées autour du mystérieux personnage qu'il s'agissait de glorifier (1).
Malgré le grand nombre de documents dont Philostrate nous donne l'imposante énumération, son livre n'est donc pas ù proprement parler une histoire. Il abonde en inexactitudes, en descriptions fantaisistes et en discours fabriqués de toutes pièces par le narrateur (2). On a été même jusqu'à nier l'existence des Mémoires de Damis, comme si les références du sophiste au témoignage d'un compagnon d'Apollonius n'eussent étù qu'un pieux artifice pour donner une autorité plus grande à son récit (3). Il n'est point nécessaire de recourir à cette ivpothèse, toute gratuite, pour s'expliquer comment une l)i <3graphie qui se prétend fondée sur la relation d'un témoin oe salaire, peut être si peu historique. C'est bien mal connaître et Tépoque où fut écrite la Vie d'Apollonius et l'homme qui erm est l'auteur, que de s'imaginer qu'il se soit soucié de ret.racer une histoire réelle. Le siècle qui inspirait les récits d^ ^ gnostiques chrétiens ou des philosophes néoplatoniciens, \^ société où s'épanouissaient les pseudo-traditions néopythagc>riciennes et l'histoire allégorique des mystères, accordaient A' a.ulant plus de valeur à une histoire qu'elle s'éloignait davan- Va^e de la réalité vulgaire pour servir uniquement d'illuslraûon à une idée. Et le sophiste amoureux de beau langage î^igeait l'histoire d'autant plus vraie qu'elle était plus conforme
(i) Vie d'Apollonius de Tyane (éd. Teubner, Lipsiœ, 1870), 1, 2 et 3. Cfr. 1, 19; III, 41 ; VIII, 29. Nous avons adopté le plus souvent le texte de Texcellente traduction de M. A. Cbassang : Apollonius de Tyane, sa vie, ses wyageSf ses prodiges (2« éd., Paris, Didier, 1862).
(2) La justiÛcation de ces assertions ressort avec évidence de Tensemble de la Vie d^ Apollonius» Voici quelques exemples à Tappui : I, 25 (description deBabylone comme au temps de sa splendeur); le livre III tout entier (description fantastique de Flnde et des Brahmanes) ; le livre VI (description des gymnosophistes), etc. Voyez, du reste, la démonstration péremptoire donnée par F.-C. Baur dejis Apollonius von Tyana und Christus (Tùbinger Zeiischrift fàr Théologie f,iS'62 ; publié à part dans un recueil de Mélanges : Drei AbhandUmgen, etc., p. 109 et suiv.).
(3) Baur, Ouvr. cité, p. 111 ; M. Ed. Zeller {Die Phil. der Gr., III, 2. p. 151 note, 3* éd.) suppose que les Mémoires de Damis remis à Philostrate avaient déjà été remaniés par un auteur antérieur, peut-être par Tami de Julia Domna, de façon à les rendre plus conformes à la légende. Cette hypothèse nous parait inutile.
à ses idées et plus propre, par ses merveilles, à lui servir de canevas oratoire. Damis, toutes les fois qu'il parait dans Touvrage, se présente à nous comme un brave homme, dévoué mais borné. De même que les apôtres du IV* Evangile à l'égard du Christ, il ne comprend jamais son maître. Fut-il véritablement le compagnon de route d'Apollonius ou ne fut-il qu'un disciple spirituel, qui recueillit plus tard sans aucune critique les traditions relatives à ce philosophe pour les présenter comme des souvenirs personnels? Nous n'avons aucune donnée pour résoudre la question. Dans les deux hypothèses il a pu raconter toute espèce de merveilles sur le compte d'Apollonius, qu'il les ait vues ou non, comme les braves gens qui vous rapportent en toute sincérité les miracles qu'ils ont vus à Lourdes ou que leurs amis et connaissances y ont vus. Mais, ne les eût-il pas racontées, Philostrate ne se serait pas trouvé embarrassé pour si peu ; il avait la riche collection des traditions recueillies par lui-même et le talent d'embellir celles qui lui étaient fournies par d'autres. L'histoire, ainsi transformée, n'en devait être que plus belle et plus vraie, puisqu'elle répondait davantage au but : la glorification d'Apollonius (1).
Il convient ici de se tenir à égale distance de ceux qui voient dans la Vie d Apollonius un roman presque entièrement inventé par Philostrate, et de ceux qui, d'autre part, attribuent au modèle réel du premier siècle toutes les qualités du héros idéalisé par un brillant représentant du syncrétisme au m* siècle. Il est incontestable qu'il y a eu un philosophe pythagoricien du nom d'Apollonius au premier siècle de notre ère, que ce philosophe est né à Tyane en Cappadoçe (2), et qu'il produisit une profonde impression sur la foule par son
(1) Vie d'ApolL, I, 3: <( Puisse cet ouvrage apporter quelque honneur à l'homme auquel il est consacré et quelque utilité aux personnes qui a'iment à s'instruire! Elles y trouveront, j'ose le dire, des choses qu'elles ignorent. » Cfr. I, 2 : « Bien qu'il (Apollonius) ne soit, par son époque, ni trop éloigné ni trop rapproché de nous, les hommes ne connaissent pas encore sa véritable philosophie, si digne d'un esprit sage et d'une ûme saine. » C'est Philostrate qui va enfin placer Apollonius sur le piédestal qu'il a mérité.
(2) Tous les auteurs l'appellent le Tyanéen. Cfr. Dion, LXXVII, 18 ; Vopiscus {AureL, 24).
enre de vie, par ses actions merveilleuses et par un enseinement religieux à la fois populaire et élevé (1). La tradition st formelle à cet égard; il n*y a plus d'histoire possible si l'on ne consent pas à. lui reconnaître un fondement quel- #3onque. Ce philosophe voyagea probablement en Orient et jpeut-être aux Indes; il composa quelques ouvrages, entre «lutres une Vie de Pythagore (2), un Traité sur les sacrifices et un autre sur les prédictions astrologiques (3), des lÉpitres (4), un Testament (5) ; il se consacra à Tévangélisation de ses contemporains et fut sans doute en butte aux tracasseries de l'empereur Domitien (6). Voilà, semble-t-il, tout autant de faits positifs que la critique la plus exigeante peut admettre comme établis. Une analyse minutieuse des docu- Tnents relatifs à Apollonius permettrait peut-être d'en ajouter encore d'autres, moins généraux (7); mais il nous suffit d'a- Toir montré que Philostrate, s'il n'a pas écrit une histoire, n'a pas non plus inventé le sujet même de son tableau. Il s'est l)omé à distribuer les personnages et à composer les couleurs selon les besoins de la cause qui lui tenait à cœur. Quant à nous, il nous importe bien moins de savoir ce qu'Apollonius a été dans la réalité que de reconnaître ce que Philostrate a voulu qu'il fût.
Apollonius est originaire de Tyane. Les habitants du pays prétendent qu'il est fils de Jupiter, mais Philostratc repousse
(1) Origène, Contra Cels., VI, 41.
(2) Suidas (s. v. Apollonius) ; Porphyre, Vita Pyih,f2.
(3) Vie (TApo//., III, 41.
(4) L'authenticité de la collection actuelle est fort douteuse (voyez Chassang, Vie d'ApolL^ éclaircissements, p. 481) ; mais il est certain que Philostrate a connu des lettres d'Apollonius (Voyez Vie d'A., I, 2 ; IIl, 51 ; IV, 5, 22, 26, 27, 46 ; V, 2, 39, 41 ; VI, 29 ; VII, 31 et 42.
(5) IMd., I, 3.
(6) Dion, LXXVIT, 18.
(7) Voir pour la reconstitution de l'histoire réelle d'Apollonius d'après les écrits de Philostrate, outre les ouvrages déjà cités de Baur et de Zeller : Ed. Mûller, War Apollonius von Tyàna ein Weiser oder ein Betrùger oder ein SchwàtTner und Fanatiker ? Eine culturhistorische Untersuchttng (J. Max, Breslau, 1861) ; Th. Keim, Rom und dos Christenthum (éd. posthume par M. H. Ziegler, Berlin, 1881), p. 59etsuiv. Ce dernier accorde une valeur historique beaucoup plus considérable à l'ouvrage de Philoslrate.
cette légende et se contente d'affirmer qu*il vint au monde dans des conditions extraordinaires, après que sa mère eut appris en songe qu'elle portait dans son sein le dieu Protée en personne (1). Comme de juste, nous dit son biographe, dont nous résumons le récit, l'enfant était parfaitement beau et manifesta de bonne heure une mémoire et une intelligence remarquables. Dès l'âge de quatorze ans il entreprit l'étude de la philosophie, à Tarse d'abord, puis à Egée, auprès d'Euthydème le phénicien et d'un pythagoricien dégénéré, nommé Euxène. L'insuffisance du maître ne fut qu'un stimulant de plus pour un pareil élève. A seize ans il embrassait déjà la vie pythagoricienne (2); il devenait Thote assidu du temple d'Esculape à Egée, le témoin préféré du dieu (3). A la mort de son père, il renonce à sa fortune en faveur de parents moins bien partagés; il fait de larges donations à un frère plus figé qu'il ramène par la même occasion dans la voie du bien (4). Pendant cinq ans passés en Pamphylie et en Cilicie il observe le silence; mais ce silence même est éloquent, car son aspect seul suffit à faire rentrer dans l'ordre les foules ameutées (S). Ainsi se termine ce que l'on peut considérer comme la première période de sa formation. Il a appris tout ce que la Grèce et la discipline philosophique traditionnelle peuvent lui enseigner. Dès lors c'est au loin, chez les barbares, dans les contrées mystérieuses, qu'il ira chercher le complément indispensable de la science supérieure.
A cet effet il part pour l'Orient. Après un court séjour à Antioche, il visite Ninive où il fait la rencontre de ce Damis qui devait être son plus fidèle disciple; il entre à Babylone, s'entretient avec les mages, jouit .de la faveur du roi Vardane pendant vingt mois (6). De Babylone il se rend dans l'Inde en passant par le Caucase ; il visite le roi I^hraote (7) et parvient enfin à la colline sacrée où vivent les sages brahmanes au
(5) ï, 14 et io.
(7) Livre IL
milieu d'un broaillard, qu'ils condensent ou dissipent à volonté selon qu'ils désirent être vus ou rester invisibles (1). Apollonius passe quatre mois entiers avec eux, admirant leur pouvoir sur les éléments et s'iniliant à leur sagesse (2). Ainsi le but de son voyage est atteint; il connaît les meilleurs des philosophes; il est complètement préparé à l'apostolat qu'il doit entreprendre parmi ses contemporains de la Grèce et de Rome. Il retourne par mer, remonte TEuphrate, passe une seconde fois à Babylone, mais sans s'y arrêter, laisse Antioche de côté et arrive en lonie après avoir visité le sanctuaire de Vénus à Paphos (3).
Partout où il parait, sa réputation Ta déjà précédé. Il admoneste les individus et les cités, opère force prodiges, redresse les torts et rétablit dans leur pureté les rites altérés. Après avoir parcouru la Grèce, il arrive à Rome sous le règne de Néron, quitte cette ville dont les philosophes sont bannis, pour visiter l'Occident de l'Europe (4), et passe en Afrique; P^îs, après un second séjour en Grèce, il se rend en Egypte oà il persuade à Vespasien d'accepter l'empire (5). La proxitûilé de l'Ethiopie Tinvite à pousser une pointe vers le sud jasqu'au pays des Gymnosophistes, ces rivaux des Brahmanes, moins sages, mais non moins célèbres et non moins mystérieux (6). A son retour à Alexandrie il est appelé par Titus qui réclame ses conseils avant d'assumer les charges de l'empire (7).
Le voilà donc parvenu à l'apogée de sa gloire! Il continue sa vie itinérante ; mais désormais ses voyages sont moins longs et ne le conduisent plus en dehors des limites de l'empire (8). Cependant l'éclat même de son nom et l'indépendance qu'il manifeste à l'égard des tyrans ne pouvaient manquer de
(2) III, i6 à 50.
(3) Iir, 50à58.
(4) Livre IV.
(5) Livre V.
(6) VI. 1 à 28.
(7) VI, 28 à 34.
(8) VI, 35. — Voyez dans VHist. des Rom. de M. V. Duruy (V, p. 220 à 230), les preuves* à lappui de la facilité des voyages dans l'empire romain.
lui attirer la colère de Domitien^ le farouche ennemi de tous les philosophes. Dénoncé par son rival, Euphrate, pour avoir prédit aux gens de Smyme le prochain avènement de Ncrva, il est cité à comparaître devant le tribunal de l'empereur. Ses amis lui conseillent de ne pas s'y rendre afin d*échapper à une mort certaine. Il ne tient pas compte de leurs avis; il affronte le monstre, et Tissue du procès prouve que son audace était justifiée. Car, après un court séjour en prison dont il profite pour instruire ses codétenus, il est absous par Tempereur. D'ailleurs, comment ce prince eùt-il fait périr un homme qui, au moment même où son acquittement était prononcé, put disparaître du tribunal et se transporter miraculeusement à Dicéarchie, sur le golfe de Naples. Evidemment on ne pouvait se saisir de lui que s'il y consentait (1). Aussi Domitien se dispcnse-t-il de le persécuter davantage. Le sage divin a vaincu le tyran.
Il était réservé à Apollonius de vivre assez longtemps pour voir la fin de la tyrannie et l'avènement de la sagesse au trône impérial en la personne de son ami Nerva. A Ephèse, où il dissertait en présence d'un grand, concours de population, il annonce le meurtre de Domitien par Etienne, l'affranchi de Clément, au moment même où ce prince tombait sous les coups des conjurés (2). Dès lors, il peut mourir. Nerva, il est vrai, réclame son assistance ; mais le temps de quitter la terre est venu pour lui, car il avait au moins quatre-vingts ans ou, selon d'autres témoins, cent ans et plus. Pour mourir tranquille, il éloigne Damis et disparaît d'une façon mystérieuse, sans que personne ne l'ait vu. On ne sait même pas s'il quitta la terre à Ephèse, à Linde ou en Crète. Mais, même après sa mort, il propage encore la vraie sagesse, en apparaissant dans un songe à un jeune homme pour le convaincre de l'immortalité de l'âme (3).
Tel est le canevas sur lequel Philostrate a dessiné les riches contours de sa philosophie religieuse et brodé toutes les fleurs de son imagination de sophiste. Les visées apologétiques de
(1) Livres VII et VIII, 1 à 10.
(2) VIII, 25 et 26. Cfr. Dion, LXVII in fine.
(3) VIII, 26 à la fin.
Tauteiir éclatent dès le début du livre. N'allez pas croire au moins que son héros soit un magicien, et que les merveilles dont le récit est illustré soient le fait d'un habile prestidigitateur (1). Il ne manquait pas de bons esprits pour en juger ainsi (2). Aussi fallait-il àtoutprixprévenirleretourde pareils blasphèmes en montrant qu'Apollonius devait sa puissance supérieure à la seule pureté de son âme. Les magiciens se flattent de changer la destinée par des sacrifices, en faisant violence aux esprits ou en employant des charmes et des maléfices. Apollonius, au contraire, n'a pas la prétention de changer quoi que ce soit aux décrets du destin. Tout son pouvoir provient uniquement de ce que, grâce à la parfaite pureté de son âme, il les prévoit mieux que les autres hommes, et de ce qu'il sait lire dans les phénomènes de la nature la volonté des dieux.
C'est ainsi que dès sa jeunesse Apollonius dénonce aux prêtres d'Esculape l'indignité d'un opulent Sicilien qui cherchait à se rendre le dieu favorable par des sacrifices fastueux (3). A Ephèse il arrête la peste en faisant lapider un vieux mendiant ; le mendiant n'est autre, en effet, qu'un Démon déguisé en qui le fléau s'est incarné. Apollonius n'a usé d'aucun artifice dans cette circonstance; il a bénéficié de la sagesse supérieure dont il est doué et du concours divin qu'elle lui assure (4). Sur les rives de l'Hellespont il arrête les tremblements de terre; il commence par chasser les charlatans qui prétendaient conjurer le fléau à prix d'or ; il s'informe des causes qui ont provoqué la colère des dieux ; dès lors il sait quels sacrifices il doitoffrir pour les apaiser (5). A Leucade il quitte le vaisseau syracusain qui devait le transporter en Achaïe, parce qu'il sait que ce navire fera naufrage avant d'arriver à destination (6). A Alexandrie il reconnaît instantanément dans le cortège des condamnés à mort un innocent (7). Il sait à Ephèse la mort de
(1) I, 2; V, 12; VU, 39 ; Vlll, 7.
(2) Dion, LXXVII, 18; Lucien, Pseudom , 5.
(4) IV, 10;cfr. Vllî. 7(p. 314).
Domitîen au moment même où ce prince est frappé à Rome. A quoi bon citer encore d'autres exemples? Ne déclare-t-il pas lui-même à Damis et au philosophe Démétrius:c< Je sais plus de choses que la plupart des hommes ; car je sais toutes choses » (1)?
Mais il y a chez Apollonius plus que la connaissance des choses cachées aux autres hommes. Il dispose d*un véritable pouvoir sur les éléments de la nature ; il opère ce que nous appelons des miracles. Non seulementil parletoutes leslangue& sans les avoir apprises (2) ; il chasse aussi les Démons (3) ; il se transporte instantanément à de grandes distances (4) ; il s'entretient avec les ombres des héros (o) ; il fait tomber ses fers en prison par le seul prestige de sa volonté (6) ; il rend la vie à une jeune fille qui passait pour morte (7).
Ici le doute ne semble plus possible. Si Apollonius n'est pas un magicien, il est un dieu ; car un dieu seul est capable d'opérer de pareils prodiges. Eh ! bien, non ; Philostrate ne l'entend pas ainsi. Son héros est, en vérité, supérieur aux hommes ordinaires; il a une nature toute pénétrée du divin, à tel point que ses admirateurs Tout pris pour un dieu (8) ; mais luimême déclare positivement qu'ils sont dans l'erreur (9). Apollonius agit d'après les inspirations des dieux ; il les voit en songe ; il comprend leurs pensées ; il vit avec eux en commerce assidu ; il est leur agent, envoyé par eux pour -veiller aux lois du monde moral ; mais il n'est pas lui-même dieu : il est un homme divin (10). Les habitants de la Cappadoce croient
(1) VII, 14 (p. 260).
(3) IV, 10 et 20.
(4) IV, 10 ; VIÎI, 12.
(8) IV, 31 ; cfr. III, 50 ; VII, 38 ; VIII, 5.
(9) Voir le développement des idées de Philostrate à ce sujet dans l'Apologie qu'il attribue à Apollonius, VIII, 7, p. 310 et suiv.
(10) Voyez encore : I, 4, 18, 23 ; III, 18; IV, 40 ; VI, 11 (p. 218); VIII, 5, 12, 13 et surtout VIII, 7, p. 314 à 316. — Le môme qualiflcatif est appliqué à Socrate, VI, 19 (fin). Les brahmanes accomplissent des actes non moins surnaturels que ceux d'Apollonius. Néanmoins ils ne sont pas dieux. Cfr. III, 38 et 39; VII, 32.
qu'il est fils de Jupiter; lui-même déclare qu'il est tout simplement fils d'Apollonius (1). 11 a manifesté d'une façon plus éclatante qu'aucun autre la parenté entre Thomme et la divinité. Par sa nature exceptionnelle, par la pureté parfaite de son âme, il est à même de comprendre parfaitement les volontés des (lieux; par la communion qui Tunit à eux il disj^ose de leur pouvoir (2). Il est ainsi la personnification la plus accomplie (le la noblesse spirituelle à laquelle Thumanité peut atteindre; il est le sage idéal (3). Rien ne caractérise mieux le curieux état d'esprit des syncrétistes comme Philostrate que ces efforts pour rendre le merveilleux raisonnable et pour transporter leur idéal philosophique et religieux dans la réalité d'une existence passée.
A travers toutes les merveilles et toutes les histoires fantastiques qui sont pour ainsi dire les illustrations du livre, la silhouette de l'homme divin se dessine nettement dans tout l'éclat de sa beauté. Le voici, couvert de vêtements de lin, avec la longue chevelure flottant sur les épaules, pieds nus, à la façon des pythagoriciens (4). Le philosophe de Samos, en effet, est le maître vénéré auquel il se rattache, mais pour le dépasser (5). Sa nourriture est exclusivement végétale; rien de ce qui a eu vie ne touche son corps. Il s'abstient de vin , observe une chasteté absolue (6), mais il repousse l'ascétisme grossier des cyniques pour lesquels Fart et la distinction dans les goûts sont une source de péché. Il affectionne le silence ; mais quand il parle, c'est pour l'instruction de ses auditeurs, non pour le plaisir de causer, et alors sa parole simple et naturelle lui gagne promptement tous les cœurs. Accompagné de disciples fidèles et enthousiastes (7), il va de ville en ville, partout où il y a du bien à faire^ de bons conseils à donner,
(2) VIIÎ, 12.
(3) Voyez le dernier conseil donné par Apollonius à Damis : « Quand tu seras abandonné à toi-même pour philosopher, aie les veux fixés sur moi » (VIII, 28 fin).
(4) 1, 7 et 8 ; VIII, 7 (p. 309) et 29.
(5) I, 2. 32 ; lîl, 26 ; IV, 40 ; VI, 5 et 11 ; VIII, 7 (p. 308).
(6) I, 8 et 13 ; II, 7 ; VIII, 7 (p. 307 et suiv.), et surtout VI, 11. Cfr. Philostrate, Vies des Soph., II, 5.
(7) I, 18 et 19; V, 21 ; VU, 13 ; VIII. 21.
des vérités à répandre ou des maux à conjurer. II ne fait pas de longues dissertations métaphysiques sur la nature de Dieu ou sur la création du monde. La symbolique des nombres, chère aux pythagoriciens, ne le tente même pas, et la métempsychose, à laquelle il croit fermement, n'occupe guère de place dans ses discours (i). Il procède par affirmations et par apologues ; il parle d'autorité ; il a conscience d'accomplir une mission religieuse (2).
Sans doute il se propose d*instruire les hommes ; miûs il lui importe bien plus encore de les édifier (3). Restaurer les temples (4), redresser les torts (5), réformer les pratiques superstitieuses ou impures (6), combattre le charlatanisme reli- >(ioux (7), dévoiler les iniquités et défendre la justice (8), guérir les plaies morales de Tindividu ou la société (9), et surtout amener les âmes à Tétat de pureté (10), voilà la sainte tâche à laquelle il s'est consacré. Car il n'y a ni science véritable, ni liberté, ni bonheur, ni piété, ni connaissance de l'avenir, ni pouvoir sur la nature, sans la pureté des sentiments et de la conduite. Les conditions do la connaissance et du salut sont morales ; il en est lui-même la preuve vivante :« J'ai été, dit-il dans son Apologie, tenu en grande considération par tous ceux qui avaient besoin de moi pour quoi que ce fût; or voici ce qu'ils réclamaient de moi : les malades demandaient la guérison ; les uns voulaient pratiquer d'une façon plus sainte les initiationsetlessacrifices; les autresvoulaientextirper l'orgueil et fortifier les lois. Ils m'ont récompensé de mes peines en
(1) Philostrate expose ses idées sur Dieu et le monde en les meUant dans la bouche des Brahmanes, III, 34 et suiv. ; cfr. III, 19 à 25 et III, 30 : V, 42; VI, 21.
(2) I, 17 ; cfr. le beau passage, V, 30 m fine.
(3) L'efTet produit par les entretiens d'Apollonius est presque toujours celui que ressentit, au dire de Philoslrate, le roi de Babylone : « Le roi étant tombé malade, Apollonius lui parla de Tûme si souvent et d'une manière si divine que le roi s'en trouva tout réconforté » (I, 38 à la fln). Cfr., IV, 41.
(5) IV, 2i et 22.
(6) I, 16 et 31 ; III, 58 ; IV, 17 et 24 ; V, 25.
(8) VI, 21 et 22.
(9; VII, 22 et suiv. ; IV, 1 et 4, et tout ce livre quatrième. (10) II, 5 (fin); III, 5 (fln); VI, 5.
reconnaissant eux-mêmes qu*ils étaient devenus meilleurs. Et en agissant ainsi je vous rendais service (il s'adresse à Tempercur). Carde même que les bouviers rendent service aux éleveurs de bestiaux en maintenant les bétes dans l*ordre, de même que les bergers engraissent les moutons au profit des propriétaires du troupeau, de même que les gardiens des abeilles éloignent d'elles les maladies, afin que la ruche ne soit pas perdue pour leur maître, de même en corrigeant les défauts des citoyens, je redressais pour vous les cités (1). »
Il n'y a en lui aucune étroitesse d'esprit. Foncièrement attaché à la glorieuse civilisation grecque (2), il reconnaît néanmoins ce qu'il y a de bon chez les barbares. Précurseur de Rousseau, il aime à se les représenter dans un état voisin de l'innocence, à l'abri de la corruption engendrée par une organisation sociale vicieuse. Il n'hésite pas à déclarer qu'ils ont conservé, mieux que les Grecs, la piété primitive (3), les traditions de cette sagesse suprême que Pylhagorc leur a empruntée et dont les brahmanes ont gardé le dépôt précieux (4). Son patriotisme n'est pas exclusif, et sa religion n'est pas intolérante. Toutes les traditions religieuses ont leur valeur à ses yeux (5), à l'exception peut-être du culte rendu aux animaux par les Égyptiens pour lequel il éprouve une aversion non dissimulée (6). Ce n'est pas lui qui engagera les diverses cités à changer leur culte traditionnel ; il s'efforce, au contraire, de rétablir dans leur pureté primitive les pratiques religieuses abandonnées ou dégénérées (7). Car autant il est absurde de prendre à la lettre toutes les fables inventées par les poètes sur le compte des dieux, autant il est insensé de vouloir changer les riles que les dieux eux-mêmes ont établis autrefois (8). Mais en même temps il rappelle aux
(1) VIII, 7, p. 310.
(2) I, 7 : Apollonius agit en bienfaiteur et en réformateur partout où il se trouve ; mais il va à l'étranger surtout pour développer sa sagesse, tandis qu'il exerce son apostolat dans l'empire romain.