‹ La religion à Rome sous les SévèresChapitre 24 sur 41 · I, 23 ; IV · texte numérisé non relu

I, 23 ; IV

(6) IV, 34 ; V, 35, et tout le livre VIT, le récit des persécutions de Domitieo.

(7) Voyez l'usage qu'il fait de sa fortune, I, 13. (8j VIII, 22.

champs de balai lie (i); el cependant elle ue recule pas devant le danger pour accomplir son œuvre de régénération religieuse et morale (2).

Tel est l'homme divin, le sage Apollonius selon Philostrate; telles sont les grandes lignes de son apostolat. Tel il va de par le monde, semant la vérité et le bien, semblable aux Gygès et aux Crésus qui laissaient ouvertes les portes de leur trésor et donnaient aux indigents la permission d'y puiser, distribuant la sagesse à qui veut la recueillir et permettant à tout le monde de le questionner sur tout sujet (3).

Pourquoi faut-il que les réformateurs païens du ni* siècle s'arrêtent toujours au moment où ils semblent devoir nous entraîner à leur suite dans les hautes régions de la religion idéale? La figure d'Apollonius, dégagée de tout le fatras d'anecdotes merveilleuses et de rhétorique satisfaite par lesquelles Philostrate croyait en rehausser l'éclat, ne manque certes pas de grandeur religieuse ni d'élévation morale. Il y a là de magnifiques échappées vers le culte en esprit et eu vérité, des élans de spiritualisme religieux comparables aux plus belles inspirations de ceux que nous nous plaisons en général à saluer comme les plus grands parmi les, maîtres de l'cime humaine. Mais au milieu de combien de puérilités, de considérations mesquines et de bizarreries, auxquelles Tauleur parait attacher non moins de valeur et non moins d'importance qu'aux plus hautes pensées! Los apologètes païens, comme Philostrate et la plupart des néoplatoniciens, ressemblent à ces apologètes modernes, qui partent des principes les plus largos et des conceptions les plus hardies pour vous amener pou à pou à la glorification des dogmes traditionnels de leur confession particulière : on croit se mouvoir dans les plus hautes sphères de la pensée, et Ton est tout surpris, à l'arrivée, de se trouver pileusomenl échoué sur les décrets d'un concile ou sur les résolutions d'un synode.

Le noble spiritualisme professé par Apollonius selon Phi-

{{) II, 20. CIV. IV, *J2 (CoiJilaiiinalion des combats de gladiateurs).

(3) VJII, 21.

lostrate aboutit à quoi? Au formalisme païen le plus méticuleux, à un culte de chinoiseries. Sans doute, il ne faut pas de sacrifices sanglants; sans doute, l'esprit seul est assez pur pour offrir à la divinité les sacrifices qu'elle réclame; mais il importe surtout que ce soit dans les formes voulues et suivant les riles prescrits (1). Pourquoi Apollonius parvient-il à arrêter les tremblements de terre de rilellespont? parce qu'il a découvert les causes du mécontentement des dieux et sait, par conséquent, quels sacrifices il faut offrir pour conjurer ce genre spécial de colère divine (2). En quoi consiste à proprement parler la supériorité de sa sagesse? Il va nous l'apprendre en répondant à une question que le consul Telesinus lui adresse à. ce sujet même : « C'est une inspiration d'en haut; la science des prières et des sacrifices » (3). La première et la plus imporlante des instructions qu'il adresse aux Athéniens porte sur les rites particuliers à chaque divinité, sur le moment du jour ou de la nuit où l'on doit offrir des sacrifices, des libations ou des prières (4). Lui-même, dans le sacrifice qu'il offre au soleil, il jette Tencens dans le feu et observe minutieusement de quel côté la flamme monte, quelles en sont les nuances, combien de pointes elle forme, pour se renseigner sur les dispositions des dieux (5). C'était bien la peine, en vérité, de se poser en spiritualiste si convaincu!

Le même contraste se reproduit partout dans l'existence d'Apollonius, non sans causer au lecteur un véritable agacement. Il y a chez le héros de Philoslrate une perpétuelle disproportion entre les prétentions et la réalité, entre le but élevé auquel il vise et les moyens mesquins par lesquels il est censé l'avoir atteint. Ses discours sont, à chaque instant, d'une nullité et d'une platitude désolantes sous leurs airs prétentieux et leurs sentences pompeuses; ils n'en produisent pas moins un effet prodigieux, au dire de son biographe. Chez les brahmanes il fait passer un roi indien du mépris pour les

(1) Voyez, par exemple, I, 16 et 24 ; VI, 41, etc.

(3) IV, 40. Cfr. I, 16 ; V, 25 ; VI, 5 (fin).

— îîe —

Grecs à Tadmiralion, par le plus pielre des raisonnements (1). Il lui suffit d'envoyer une lettre aux Ephores pour que les Lacédémoniens dégénérés reviennent à leurs anciennesmœurs (2). Ses réponses sont d'autant moins satisfaisantes qu'elles jurent davantage avec sa prétention de savoir touteschoses (3). Il attache de l'importance à des règles de conduite^ puériles : ainsi il ne harangue jamais ses auditeurs avant.midi (4). Il s'amuse à faire peur à Damis en lui contant uik^ songe effrayant (5). Il affectionne lesjeux de mots; toutes le^ fois qu'un bon mot se présente sous la plume de Philostrate^ celui-ci, en vrai sophiste, ne résiste pas à la tentation de l'im — puter à Apollonius (6). 11 est sage, il est philosophe; en celtes qualité il aime à se rendre compte des choses d'une façorm rationnelle, par la reconnaissance des rapports naturels d(3 cause à effet (7); néanmoins il se complaît dans les superstitions les plus grossières et les plus invraisemblables, non pas seulement dans les croyances généralement répandues de son temps, aux songes (8), aux Démons (9), aux présages (10) , mais dans Tadhésion aux absurdités les plus fantastiques. Il déclare avoir été pilote dans une existence antérieure et raconte les exploits qu'il a accomplis en cette qualité (11). li dompte les satyres en les enivrant (12); il chasse une cmpuse en la chargeant d'imprécations (13); il nous transporte continuellement dans le domaine du merveilleux, a tel point qu'en lisant la description des brahmanes ou des gymnoso-

(0 111,31 el32. Cfr. I, 28.

(2) IV, 27. Cfr. I, 15 (Sédition calmée à Aspende en Pamphylie par quelques mots écrits sur des tablettes).

(3) Voyez : 1, 19 et 26 ; II, 23 et 24 ; VI, 13 ; VII, 14 (p. 266). W I, 16.

(6) 1,20; VI, 12 et 27; VII, 31.

(7) Voyez, par exemple, ses explications des phénomènes volcaniques (V, 17) et des marées (V, 2).

(il) III, 23 et suiv.

(13) II, 4. — Les empuses étaient des monstres fantastiques de forme incertaine.

phisles (1), on pourrait se croire en présence d'un conle de fée ou d'un récit des Mille et une Nuits. Le sentiment delà vérité ou même de la simple vraisemblance historique lui est absolument étranger.

Nos héros et nos dieux sont faits à notre image. Chaque génération met dans les personnages imaginaires ou réels qu'elle glorifie, ce qu'elle a de meilleur, mais aussi ses défauts et ses faiblesses; et maintes fois elle les trouve d'autant plus admirables qu'ils reproduisent plus fidèlement les infirmités dont elle est elle-même atteinte. L'Apollonius de Philoslrate est un personnage historique^ à tel point idéalisé, qu'entre le modèle primitif et le héros qui nous est présenté par le sophiste il n'y a guère plus de ressemblance qu'entre une esquisse à peine ébauchée et un tableau léché jusque dans les moindres détails. Il est à proprement parler une création du sophiste, dans laquelle le brillant syncréliste a personnifié l'idéal religieux et moral dont s'inspiraient autour de lui les beaux esprits de la cour des Sévères. II est l'incarnation du paganisme réformé, avec toutes ses grandeurs, mais aussi avec toutes ses faiblesses. H est le Christ de ces païens avides dune religion transformée, et c'est bien véritablement un Évangile que Philostrale a composé pour le glorifier.

Apollonius de Tijane et le Christ.

Y aurait-il plus qu'une simple comparaison dans le rapprochement entre le Christ des Évangiles et l'Apollonius de Philostrate? Suivant une opinion déjà ancienne, Julia Domna et son ami Philostrate, en signalant à l'admiration du monde le

(i) Voyez, par exemple, Tarbre qui salue Apollonius (VI, 10) ou la description du repas offert par les Brahmanes au roi (111, 27] •

divin Apollonius, ne visaienl à rien moins qu'à substituer un Christ païen au Christ de TÉglise naissante. Ils auraient été frappés des progrès rapides du christianisme dans la société au sein de laquelle ils vivaient. Aucune des nombreuses religions répandues dans Tempire romain ne gagnait autant d'adhérents que la secte, naguère encore inconnue, qui se rattachait au nom de Jésus, et il n'y en avait pas qui inspirât à ses adeptes une foi plus vive et un dévouement aussi complet. Ils pouvaient lire et devaient sans doute avoir entendu mainte fois le récit des miracles surprenants attribués à Jésus; ils pouvaient constater, par une expérience chaque jour répétée, combien l'histoire et l'enseignement de ce Jésus exerçaient de prestige sur la foule, non plus seulement sur les petits, les ignorants ou les esclaves, mais sur toutes les classes de la société (1). Le meilleur moyen d'enrayer ce mouvement de désertion religieuse, n'était-ce pas de susciter un rival à Jésus en la personne de quelque sage païen, qui eût accompli des miracles non moins merveilleux et dont l'enseignement dépassât la prédication du Christ de toute la supériorité de la civilisation grecque sur les obscures superstitions juives?

Les historiens qui prêtent à Philostrate de semblables intentions relèvent à l'appui de leur thèse les nombreuses analogies entre l'histoire d'Apollonius et l'histoire évangélique. Depuis Hiéroclès au m® siècle jusqu'à M. de Champagny au xix* (2), en passant par les néoplatoniciens de la décadence, les apologètes du christianisme triomphant (3), les polémistes du xvui" siècle (4), ei de nos jours par MM. F. C. Baur (5), Fried-

(1) Les édils de Decius et de Valérien montrent qu*au milieu du iii« siècle le christianisme comptait des fidèles, relativement nombreux, même dans les plus hautes classes de la société romaine.

(2) Les Césars du iii* siècle^ I, p. 228.

(3) Eusèbe, Contra Hieroclem ; Lactance, Inst. Dir., V, 3.

(4) Voyez les nombreuses citations dans la préface mise par M. Chassang en tête de sa traduction de la Vie d'Apollonius, en particulier p. XII où il cite Voltaire, Bayle, Ch. Blount, Legrand d'Aussy (auteur d'une Vie d'Apollonius de Tyane), Castillon (auteur d'une traduction de Toeuvre de Philosirate).

(5) Apollonius und Chinstus, dans la Tûbinger Zeitschrift fur Théologie (1832), et publié à part avec d'autres opuscules, du même auteur, sous le litre: Drei Abhandlungen, etc.

laender (1), von Reumont (2), Freppel (3), Boissier (4), de Pressensé (5) et Albert Réville, elles ont été signalées à la fois par les adversaires et par les défenseurs du christianisme, et — ce qui vaut mieux — par les esprits les plus impartiaux. Nous ne saurions mieux faire que de les résumer sous la forme que leur a donnée M. Albert Réville dans un article de la Revue des Deux-Mondes en 1865 (d" octobre) :

Apollonius naît mystérieusement à la même époque à peu près que le Christ. Il a comme lui une période de préparation où il fait preuve d'une précocité religieuse étonnante, puis un temps d'activité publique et directe, enfin une passion^ une espèce de résurrection et une ascension. Les messagers d*Apollon chantent à sa naissance comme les anges ont chanté à celle de Jésus. Il est en butte à des inimitiés ardentes, quoiqu'il ne fasse que du bien. Il parcourt le champ assigné à son œuvre réformatrice suivi de ses disciples de prédilection, dans les rangs desquels la désaffection, le découragement et même la trahison s'introduisent. Lorsque l'heure est proche, malgré les avis prudents de ses amis, il marche droit sur Rome, où Domitien cherche à le faire périr, comme jadis Jésus marcha vers Jérusalem et vers une mort qu*il savait certaine. Auparavant il avait été en butte aux soupçons meurtriers de Néron, comme Jésus à ceux d'Hérode Antipas. Aussi bien que Jésus, il est aceusé d'opérer par des moyens magiques, illicites, les prodiges bienfaisants qu'il ne peut accomplir que parce qu'il est Tami des dieux et digne de l'être. Comme Jésus sur le chemin de Damas, il confond un ennemi déclaré par une apparition victorieuse plusieurs années après son ascension. Ce qui, en particulier, est fort remarquable dans un livre grec et pénétré d'esprit grec, c'est le grand noml)re des expulsions de démons qu'Apollonius opère par sa parole. Il leur parle, comme il est dit du Christ, avec autorité. Le jeune possédé d'Athènes, par Torgane duquel le démon pousse des cris de peur et de rage, ne pouvant supporter le regard d'Apollonius, rappelle à tout lecteur attentif des récits évangéliques le démoniaque de Gadara. L'un et l'autre ne sont guéris qu'après un événement extérieur qui donne lieu de pen-

(1) Sitteng. îioms, III, p. 519. (5« éd.)

(2) Geschichte der Stadt Rom, I, p. 551.

(3) Les apologistes chrétiens au ii« siècle, II, p. 104 et suiv.

(4) les provinces orientales de l empire romain, {Revue des Deux-Mondes, !•' juillet 1874.)

(5) Histoire des trois premiers siècles de l^ Eglise chrHienne, IV, p. 145.

ser qiie le démon est bien réellement parti : pour l'un des pourceaux ont dtl se précipiter dans un lac; pour l'autre, une statue a dû tomber sous l'impulsion du mauvais esprit battant en retraite. De même un autre possédé ressemble d'une manière frappante à l'enfant épileptique dont il est question dans Jes trois premiers évan^j^iles. A Rome, Apollonius ressuscite une jeune fille dans des circonstances très semblables à celles qui entourent le rappel à la vie de la fille de Jaïrus : on peut môme observer que les deux récits sont conçus de telle façon qu'un interprète scupuleux a le droit de se demander si la ressuscitée était bien réellement morte. Des boiteux, des manchots, (les aveugles viennent en foule pour être guéris par l'attouchement de larchas, le chef des sages indiens, dont nous savons qu'Apollonius emporte avec lui la science et le pouvoir. Son apparition miraculeuse à ses amis Démétrius et Damis, qui croient d'abord voir un fantôme, fait penser par la manière dont elle est racontée, aux apparitions de Jésus après sa mort, et, comme celles-ci, elle est supérieure aux lois qui régissent le mouvement des corps dans l'espace!

Ajoutez aux emprunts à la vie de Jésus les analogies avec rhistoirc dos apôtres; représentez-vous Apollonius brisant ses fors d'une façon surnaturelle comme Pierre (1), parcourant le monde comme Paul, persécuté par Domilîen comme Jean, et, comme ce dernier encore, échappant d'une façon miraculeuse à la persécution ; rappelez-vous que par une nouvelle dispensation du don des langues il parle toutes les langues do Tunivers; veuillez constater qu'il est accusé sottement d'immoler des enfants au même titre que les chrétiens (2), et vous comprendrez .que la Vie d'Apollonius par Pbilostrate ait pu être considérée comme un pastiche païen de l'Évangile, comme une « œuvre inspirée par le désir de détourner, au profit d'un paganisme régénéré, les avantages, les supériorités que le christianisme possède sur le paganisme vulgaire » (3).

L'hypothèse, on effet, est séduisante. Est-elle fondée ? Elle paraît tout au moins exclusive et, à elle seule, insuffisante pour rendre compte des dispositions spirituelles dont Philo-

(1) VU, 38. CFr. Actes des Ap,, XII, 1 et suiv. ; XVf,25.

(3) Rev, des DeuX'Mondes, art . cité^ p. 643.

strate est le représentant littéraire. Les analogies signalées ne sont pas fausses, mais il faut bien reconnaître qu*elles sont quelque peu forcées (1). Sans trop de peine on en trouverait de semblables se rapportant à tous les goëtes qui se partageaient alors la faveur des hommes. Jésus n'était pas le seul cjuî eût évangélisé le peuple; les guérisons miraculeuses, les expulsions de démons, les apparitions surnaturelles étaient ïnonnaie courante dans ce monde où régnait la passion du merveilleux (2). Les accusations malveillantes dont Jésus et Apollonius sont également victimes, sont usuelles entre les philosophes des différentes écoles, les adeptes des diverses religions et surtout parmi les pratiquants des magies rivales. Nulle part, dans l'œuvre de Philostrate, on ne voit la moindre allusion au christianisme ; il n'y a pas la moindre tentative pour démontrer ce qui aurait été, dans Thypothèse que nous discutons, Targumcnt suprême en faveur du Christ païen auprès de la société de celte époque : la supériorité du sage qui triomphe sur le sage qui succombe. On allègue, il est vrai, les Homélies clémenlines^ évidemment dirigées contre Tapôtre Paul, sans que ce dernier y soit nommé seulement une fois (3). Qu'est-ce à dire? Paul n'y est pas nommé; mais il est continuellement mis en scène sous le nom du magicien Simon, conformément au goût des chrétiens pour les désignations symboliques ou apocalyptiques. On croira difficilement que, dans un livre destiné à supplanter Jésus le Christ par Apollonius, il ne soit jamais question de ce Jésus même, ni d'un personnage qui le représente, ni de la société religieuse qui se réclame de lui.

Le plan des syncrétistes qui décernèrent à Apollonius les honneurs d'une apothéose tardive, nous parait avoir été à la fois plus vaste et moins précis. On ne remarque chez eux ni préoccupation de polémique, ni hostilité à l'égard du christianisme ; car il n'y a aucune raison d'admettre comme certains

(1) Voyez à ce sujet la brochure de M. Ed. Muller citée plus haut.

(2) Voir les nombreux exemples de superstitions cités plus haut, à la fin de l'article 2 du chap. v ; cfr. Origène, C. Cels., I, 68 ; VIIT, 45, et en général aux livres I et II.

(3) Ed. Zeller, Die Phil. der Gr., III, 2, p. 153 note (à la fin), 3» éJ.

historiens (1) que i'édil de Tan 201, par lequel Seplime Sévère interdisail la propagande chrétienne, soit dû à Tinfluence do Juiia Domna. Nous conslalons, au contraire, dans la famille même de Timpéralrice, chez sa nièce, Julia Mamœa, une franche sympathie pour les chrétiens, et dans toute l'histoire romaine nous ne connaissons pas de régime sous lequel rÉglise chrétienne ait joui de plus de liberté, que justement celui des princesses syriennes et de leurs amis syncrétistes.

En élevant un monument littéraire au sage Apollonius, Julia Domna et Philostrate ont voulu présenter à la société peuenne un idéal religieux, et non seulement un idéal abstrait, mais un idéal réalisé et, pour dire le vrai mot, incarné en la personne d'un homme divin. A cet effet, ils ont accumulé sur leur héros tout ce qui pouvait contribuer à rehausser sa gloire auprès de leurs contemporains : ils lui ont conféré la sagesse suprême et la sainteté parfaite, une bonté inaltérable qui embrasse l'humanité entière dans son œuvre de relèvement, et une piété assez large pour couvrir de sa protection toutes les religions de Tempirc cosmopolite; ils ont paré de brillantes couleurs la légende dont l'imagination, populaire avait tissé la trame, et, comme les chrétiens des premiers siècles en faveur du Christ, comme les premiers néopythagoriciens en l'honneur de Pylhagore, ils ont glorifié leur héros en lui attribuant les miracles les plus fantastiques. Homme et dieu, philosophe et prédicateur populaire, rationaliste et thaumaturge , il devait capler les faveurs , à la fois des hommes instruits et de la foule superstitieuse. En lui s'incarnait le paganisme réformé, le syncrétisme religieux capable de satisfaire tout le monde, légitimant toutes les traditions locales, offrant néanmoins aux âmes avides d'une religion morale les enseignements les plus purs et les plus élevés, et aboutissant en dernière analyse à la suprématie de la philosophie néopythagoricienne professée par les beaux esprits du cercle impérial et à l'apologie du culte du soleil,

(1) Par exemple M. de Champagny (Les Césars^ I, p. 228) : M. von Reumont [Gesch, der Sladt Rom, I, p. 551). — Voyez une appréciation beaucoup plus exacte dans B. Aube, Les Chrétiens dans Cempîre romain de la fin des Antonins au milieu du \u^ siècle, p. 73.

&uquel la famille de rimpéralrice présidait de longue date •i^^ns l'un des vieux sanctuaires de rOrient.

Que dans leur empressement à doter Apollonius de tout ce qui pouvait lui assurer la supériorité sur tous les autres sages, ils se soient plus d'une fois inspirés des récits chrétiens, i"ien de plus naturel ni de plus convenable au but qu'ils poursuivaient. Ils connaissaient évidemment ces récits; ils pouvaient en constater la puissante influence sur l'esprit d'un grand nombre de leurs contemporains; sans être tentés de les reproduire, ils leur ont peut-être emprunté quelques détails. Quand Apollonius compare ses disciples à un troupeau qu'il doit préserver des loups ravisseurs (1), l'image du bon berger, dans son acception chrétienne, flotte sans doute devant l'esprit de son biographe. Ses dernières paroles à Damis : « quand vous serez abandonné à vous-même pour philosopher, ayez les yeux fixés sur moi » (2), rappellent vaguement les dernières paroles du Christ ressuscité dans les appendices inauthentiques de nos évangiles, et semblent tout au moins avoir été inspirées par l'exemple des chrétiens qui répétaient à chaque instant que le Seigneur était avec eux. Mais cette préoccupation des récits chrétiens nous paraît avoir été accessoire dans Tesprit de Philostrate et de ses congénères. II s'agissait bien moins pour eux de supplanter le Christ de rÉglise naissante, que de créer de toutes pièces un sage qui dépassât infiniment les autres sages, les autres initiateurs religieux, auxquels l'humanité avait jusqu*aIors décerné les premières places dans la hiérarchie de ses conducteurs spirituels (3). Le livre de Philostrate n'est pas une œuvre de polémique; l'auteur n'y vise pas le christianisme d'une manière particulière; c'est, d'une part, une œuvre littéraire destinée à charmer, d'autre part, une œuvre d'édification destinée à convertir, une œuvre à laquelle le christianisme a concouru peut-être au même titre que les autres religions ou philoso-

(1) VII ï. 22.

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