‹ La religion à Rome sous les SévèresChapitre 25 sur 41 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

(3) Voyez, par exemple, les passages où Apollonius est déclaré supérieur à"Pythagore ou à Socrate môme : I, 2 et 17 ; IV, 2 ; VU, 11 ; VIII, 7 (au début).

phies de Tempire, mais où Tautcur est beaucoup plus préoccupé d'éclipser les stoïciens, les cyniques ou les impies que d'arracher au Christ une auréole trop brillante à son gré.

Ainsi le héros de Philostrato n*est pas un pastiche païen du Christ des chrétiens; et cependant, au point de vue plus élevé de la philosophie de Thistoire, il nous apparaît comme un véritable Christ païen. Car, en présentant à leurs contemporains la figure idéalisée de « Thomme divin », les syncrétistes de la cour de Julia Domna obéirent, probablement sans h^ savoir et sans le vouloir, aux mêmes tendances qui amenaient des milliers de fidèles aux pieds de Jésus glorifié. Il leur fallait un héros de la religion morale, dont la grandeur consistât en élévation de sentiments, en pureté de vie et en dévouement à rhumanité plutôt qu'en exploits mythologiques. Il leur fallait un sage qui non seulement eût enseigné la vérité religieuse, mais qui en eût été lui-même la réalisation vivante. Il leur fallait un apôtre de ce paganisme réformé qu'ils cherchaient à propager, un héros humanitaire qui dispensât généreusement à tous les hommes de bonne volonté les moyens de salut réservés au cercle restreint des initiés de certains mystères (1). Il leur fallait un prophète de la religion définitive, et plus qu'un prophète, un être en qui le divin se fiit révélé sous forme humaine, en qui l'idéal se fût incarné, en qui la vérité se fut faite chair et se fut manifestée dans la réalité d'une existence terrestre. En présence des innombrables traditions religieuses qui se partageaient les faveurs des hommes, au milieu des incertitudes causées par le conflit séculaire des écoles philosophiques, ils voulaient un révélateur, qui fût à la fois une autorité et un modèle, assez élevé au-dessus des autres hommes pour commander la vénération et assez semblable à eux pour les inviter à le suivre. En réponse à la grave question qui tourmentait alors également la pensée philosophique et la foi religieuse : l'unité du fini et de l'infini, le lien vivant entre Dieu et l'homme, ils préconisèrent Apollonius, « l'homme divin, » de même que les chré-

(1) Il est digne de remarque, en effet, qu'il y a une certaine froideur entre les hiérophantes et Apollonius. Qïr. IV, i8.

tiens étaient amenés à transformer Jésus en dieu pour offrir le salut par ;< l'homme-dieu ».

Voilà ce qui constitue pour nous l'intérêt de la tentative do réforme du paganisme entreprise par Télite de la société romaine au premier quart du troisième siècle. C'est la contrepartie païenne du catholicisme naissant, provoquée par les mêmes aspirations de Tâme humaine, destinée à satisfaire les mêmes besoins religieux. Les deux plantes ont poussé sur le même sol, indépendamment Tune de l'autre, sous Tinfluence des mêmes courants spirituels qui, comme la brise fécondante du printemps, soulevaient des énergies religieuses nouvelles au sein de la nature humaine.

La réforme païenne tentée par les syncrétistes de l'entourage de Julia Domna ne réussit point, du moins de la façon dont ils l'avaient comprise. Ils donnèrent à la légende naissante d'Apollonius de Tyane la sanction littéraire et pour ainsi dire la consécration officielle qui lui manquait encore. Tandis qu'auparavant le goète d'Asie Mineure passait pour un célèbre magicien ou même pour un charlatan méprisable (1), il jouit dès lors d'une vénération universelle parmi les païens et, même auprès des chrétiens, sa réputation égale celle des plus illustres représentants de l'antiquité (2). Caracalla lui élève un temple (3); Alexandre Sévère lui donne une place dans son oratoire à côté d'Orphée et du Christ (4); Aurélien obtient des soldats, en pleine guerre civile, qu'ils épargnent la ville de Tyane par déférence pour la mémoire d'Apollonius (5) ; Eunape et ses congénères saluent en lui un dieu plutôt qu'un homme (6); longtemps après Philostrate les païens lui élèvent

(i) Dion Cassitis le traite de sorcier et de magicien (LXXVll, 18). Cfr. Apulée, Apol., p. 218 ; Lucien, Pseudom,, 5. — Celse ne le cite pas parmi les sages qui font autorité {Origène, C. Cels.j I, 16;.

(2) AugusUo (éd. Bcned.), EpuL, ia2fSeu Liber ad Deo gratiai), g 32; 136, 138(5 16); Amobe. Adv. geni., I, 52; Sidoine Apollinaire, Epi$t., Vin, 3. Cfr. ChassaDg, Vie dTAp^jU., introd., p. ix.

(3) Dion. LXXVU, 18. — Les nombreuses monnaies de Tyane qui portent le nom de Canealla (Eckbel, D. Jf., III, #. r. Ty^ina) dénotnit i\\kb ce prince fitTorisait la rilie, probablement à cause d'Apoilonius.

(4) Lampride, Alex. Set., 29.

(5) VofMsais, Aurtl., 24.

f6; Tito Sop*., p. 454 (éd. Didol .

encore des statues (1), et à mainte reprise ils l'opposent aux: chrétiens comme un être bien supérieur au Jésus de Nazareth, de ces derniers (2).

Mais, d'une part, l'œuvre des réformateurs néopythagoriciens fut absorbée dans celle» bien autrement solide et corn* préhensive. des néoplatoniciens plus conservateurs du fond même de l'ancienne religion; d'autre part, le christianisme attira de plus en plus à lui les âmes auxquelles le paganisme réformé aurait le mieux convenu. Entre la fraîche et sublime inspiration de l'Evangile et l'enseignement, élevé sans doute, mais singulièrement alambiqué d'Apollonius, la lutte n'était pas égale, pas plus qu'entre la puissante organisation du catholicisme triomphant et la décrépitude des anciens organismes païens. En un sens toutefois on peut dire que la réforme païenne a réussi, autrement que ne le pensaient les syncrétistes ; car les principes fondamentaux de son enseignement trouvèrent leur réalisation dans le christianisme victorieux, à la fois dans ce qu'ils ont d'élevé, et dans leurs éléments formalistes et ascétiques. Que de fois il en est ainsi dans l'histoire religieuse! Les précurseurs des principales réformes seraient le plus souvent singulièrement étonnés s'ils pouvaient, par une anticipation de l'avenir, voir dans leur complet développement les transformations religieuses dont ils préparent l'avènement.

(i) Vopiscug, iWdem. — Il est encore cité par Ammien Marcelin (XXT, 14) parmi les plus grands sages.

(2) Voyez le traité d*Eusèbe, Contra Hieroclem; Lactance, Inst, dit?., V, 3.

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