CHAPITRE VIII
LA RÉFORME ORIENTALE. l'aVÈNEME.VT d'cN BAAL A ROME.
Caracalla avait été assassiné dans un guet-apcns par ceuxlà mêmes qu'il se proposait de faire exécuter; Julia Domna s'élait laissée mourir de faim plutôt que de renoncer h l'exercice du pouvoir suprême ; Macrin avait été proclamé empereur par les soldats. Il semblait que la subite et brillante fortune delà famille syrienne que Julia Domna avait élevée aux grandeurs, se fût éclipsée sans espoir de retour. Ni Caracalla ni «Iulia Domna ne laissaient d'héritier mâle ou de fils adoptif en âge de revendiquer le pouvoir. La famille était réduite à quelques femmes, reléguées à Emèse en Syrie, auprès du lemple du dieu Elagabal, avec deux enfants de quatorze et de douze ans (1). Mais l'une d'entre elles était Julia Mœsa, sœur de Domna, et formée à son école. A l'ambition tenace elle joignait l'esprit politique^ et son habileté ignorait les scrupules. Malgré l'insuffisance des moyens d'action qu'elle possédait, elle se crut autorisée à tenter un pronunciamento des Iroupes cantonnées en Syrie; son audace lui valut Tcmpire. Elle savait les dispositions des soldats, l'attachement qu'ils
(1) Hérodien, V, 3 ; CapitoIin,lfacrm, 9. — Hérodien ne donne que dix ans au plus jeune (le futur Alexandre Sévère). Il doit s^être trompé de deux ans, car Alexandre SéTère régna treize ans et quelques jours, et vécut vingt-neuf ans et trois mois (L.ampride, Alex, Sev., 60). Quand il monta sur le trône, le U mars ^2, il avait seize ans ; à Tavènement d'Elagabal qui r^gna pendant près de quatre ans, il avait donc douze ans. 11 était né, en effet, à la fin de Tan 2(^. Hérodien, il est vrai, assigne quatorze ans au règne d*Alexandre Sévère (VI, \). C'est une erreur, car Tavènement deMaximin est définitivement ïvLé à la fin de mars de l'an 235 par Tun des papyrus impériaux du Fayoum au Musée de Vienne (Cfr. Bev. archéoL tjdinr.'îévr,, 188i, Chronique â^Orient^ par M. Salomon Reinach). Or du 11 mars 222 à fin mars 235 il y a bien treize ans et quelques jours, comme le veut Lampnde.
professaient pour la maison des Sévères, en particulier pour Caracalla, le mécontentement provoqué par Macrin qui avait été élu sans aucun enthousiasme, faute de mieux, et qui, après avoir laissé la victoire indécise dans une sanglante bataille contre les Parthes, s'imaginait de faire revivre la discipline instituée par Septime Sévère, alors que lui-même s'accordait une vie de douceurs et de plaisirs à Antioche. Elle savait que Macrin n'avait pas assez d'argent à sa disposition pour lutter de générosité avec elle. Elle n'ignorait pas son caractère indécis, l'obscurité de son origine, ses prétentions mal vues des légions à gagner les suffrages du Sénat. Elle connaissait la composition des troupes, où l'élément oriental syrien semble avoir dominé, et se rendait compte, à la fois du prestige exercé par le faste syrien sur ces imaginations orientales et de l'attrait que pouvait leur offrir un régime, où ils n'auraient pas de chef capable de leur imposer (1).
Il ne fallait rien moins que toutes ces considérations pour Tenhardir à présenter aux soldats un enfant de quatorze ans, dont on avait fait à Emèse le grand prêtre du dieu Elagabal, et qui n'avait d'autre titre à la puissance impériale que celui d'être le petit-fils de la sœur de la défunte reine-mère. Julia Mœsa^ en effet, avait eu de son mari, Julius Avitus, deux filles, Julia Soa'.mias et Julia Mamaea. La première avait épousé un Syrien, Sextus Varius Marcellus, personnage consulaire dont nous possédons le cursus honorum (2), et en avait eu un fils, Avitus (appelé aussi Varius et Bassianus); la seconde, mariée à un autre Syrien, Gessius Macrianus, avait également un fils, nommé Alexianus(3). De ces deux enfants, destinés à être empereurs sous les noms d'Ëlagabal el
(1) Hérodien, IV, 14 el 15 ; V, 1 à 3; Dion, LXXVIII, li à 18 el26à 30; Capilolin, Maci'irif 11 à 13; Lampride, Diadumène, 9.
(2) Eckhel, D. JV., VIT, p. 246 (inscr. de Velitrœ).
(3) Dion, LXXVllï, 30 ; Hérodien, V, 3 et 7 ; Capilolin, Macrin, 8 et 9; Lampride, Heliogabalus, 1 et 2. Cfr. Tillemont, Hist. des Emp,^ Héliogabale, art. 1 el aux notes 7 sur Macrin et 6 sur Héliogabale. — Il règne une certaine confusion dans les noms de cette généalogie. Dion donne au futur Elagabal le nom d'AvituSy el au futur Alexandre Sévère le nom de Bassianus; mais ici le texte de Dion est en très mauvuis état. — Hérodien appelle, au contraire, le premier Bassianus et le second Alexianus, CapitoUn et LAmpride donnent au futur Elagabal les noms de Varius et de Bassianus, Comme
d'Alexandre Sévère, Avitus était l'aîné; et c'était lui qu'il s'agissait de faire acclamer par les légions de Syrie.
Pour parvenir à ses fins la vieille princesse n'hésita pas à
sacrifier l'honneur de sa fille (1). Le sacrifice, il est vrai, était
probablement déjà consommé depuis longtemps. Aux soldats
qui venaient en grand nombre admirer Avitus. beau comme
un jeune Bacchus et gracieux comme une odalisque, elle fit
accroire qu'il était fils de Caracalla. Celui-ci, subjugué dans
sa première jeunesse par la beauté de Soaemias, était censé
l'avoir séduite (2). Les mêmes troupes qui avaient accepté
Macrin surtout par sympathie pour son jeune fils, le beau
ûiadumène auquel la pourpre allait si bien (3), furent encore
plus sensibles à la beauté d'un descendant, réputé authen-
le jeune homme était fils de Sexlus Varius Marcellus, c'est le nom de Varius qui lui convient le mieux. Il Tut probablement appelé Bassianus plus tard, lorsqu'on voulut le faire passer pour fils de Caracalla. Quant à Mamœa, elle fut mariée deux fois. Cfr. Tillemont, /. c.
(1) Sur ce point encore les historiens contemporains des événements ne sont pas d'accord. D*après Dion (LXXVllI, 31), Mœsa et Soœmias ne seraient pour rien dans cette supercherie. Avitus aurait été conduit au camp par un certain Eutychianus et présenté comme fils adultérin de Caracalla, à l'insu de «tt mère et de son aieule. Hérodien, au contraire, attribue la conception et l'exécution du complot à Julia Mœsa (V, 3) ; et son témoignage est corroboré par celui de Capitolin (Macrin, 9). Nous préférons suivre le récit d'Hérodien. 11 offre beaucoup plus de vraisemblance interne. On ne saurait admettre que l'intrigante et ambitieuse Mœsa n'ait été pour rien dans le complot qui fit de son petit-fils un empereur. Elle est étroitement mêlée à tous les événements du règne. Dion lui-même nous la montre animant les troupes avec sa fille et son petit-Gls dans la bataille contre Macrin (LXXVJII, 38). De plus, le texte de Dion est très mutilé en cet endroit. 11 n'est plus question plus loin d'Eutychianus, mais au contraire d'un certain Gannys, élevé par Mœsa, amant de Sosmias, tuteur d*Avitus, et principal instigateur de la défection des troupes de Macrin (LXXIX, 6). Ce dernier, évidemment, n'a pas agi à l'insu des deux femmes. 11 y a donc ici confusion dans le récit de Dion. Celui d'Hérodien se tient beaucoup mieux.
(2) D'après Hérodien (V, 3),Elagabal avait quatorze ans quand il fut proclamé empereur. D'après Dion (LXXÎX, 20), Elagabal meurt à dix-huit ans après avoir régné pendant un peu moins de quatre ans (du 8 juin 2i8 au 11 mars 222; cfr. Dion, LXXVllï, 39 et LXXIX, 3). Cet auteur le fait donc également monter sur le trône à quatorze ans. Or, s'il avait cet âge en 218, il était donc né en 204 au plus tard. Caracalla, mort à vingt-neuf ans, le 4 avril 217 (Dion, LXXVIII, 6) avait alors au plus quatorze ans. Il n'est donc pas matériellement impossible qu'il fût le père d'Elagabal, mais ce n'est guère vraisemblable.
(3) Lampride, Diadumène, 3.
tique, de Caracallact àTéclat d'un costume sacerdotal éblouissant de richesse. L'argent largement distribué et plus largement encore promis fit le reste. Quand les imaginations furent suffisamment exaltées, Mœsa, Sosemias et le jeune Avituss'introduisirent nuitamment dans le camp. Le prétendu fils de Caracalla fut revêtu de la pourpre (16 mai 218), et lorsque les troupes de Julianus, le général de Macrîn, vinrent mettre le siège devant la ville où les révoltés s'étaient enfermés, il suffit de promener le nouvel Antonin sur les remparts, avec un portrait de Caracalla encore jeune qui attestait la ressemblance du père et du fils, pour que les assiégeants fissent cause commune avec les assiégés. Julianus fut tué. Macrin, d'abord dédaigneux envers cette révolte de gynécée et ces usurpations enfantines, ne se rendit compte que trop tard de la gravité de la situation; il hésita; il manqua d'audace et même de courage. La victoire resta à l'usurpateur ; Macrin s'enfuit, mais il fut rattrappé par ses adversaires à Chalcédoine; il fut mis h mort ainsi que son fils Diadumëne, tandis que le prêtre d'Elagabal restait définitivement mailre de l'empire (8 juin 218) (1).
Cette fois le triomphe de l'Orient était complet. L'empire du monde dévolu à un enfant de quatorze ans, choisi par des soldats parce qu'il était beau et parce qu'il était prêtre! Le gouvernement dirigé par des femmes d'Emèse! Un Baal affirmant cyniquement sa souveraineté à la barbe du Jupiter Capitolin! Et le Sénat de Rome s'inclinant platement devant le dieu et devant son prêtre! Quel romancier a jamais inventé de contrastes plus éclatants?
Il n'y a, en effet, plus rien de romain ni d'occidental en la personne d'Elagabal ou de sa mère Soa^mias. En eux le vieil esprit de Canaan, contre lequel les prophètes d'Israël se sont élevés avec tant d'énergie, s'affirme encore une fois dans un débordement suprême avant de disparaître de Thisloirc. Amenée par deux siècles de bonne administration à un haut degré de civilisation matérielle, la Syrie, d'ailleurs si heureusement dotée par la nature, était devenue un lieu de rendez-
(1) Hérodien, V, 3 et 4 ; Dion, LXXVIII, 31 à 41 ; Capitolin, Macrin, 9 et 10.
vous pour les représentants de toutes les traditions religieuses orientales et pour les apôtres de toutes les sectes. Au sein d'une population frivole et légère, ardente à la passion mais indolente à l'effort, avide de nouveautés mais superficielle, rusée et subtile mais sans consistance (i), toutes les théories et toutes les églises s'étaient réciproquement fécondées et avaient produit une abondante floraison de systèmes religieux syncrétistes. La mythologie grecque, la mythologie syro-phénicienne et chaldéenne, les philosophies de TOrient et de rOccidenl, le judaïsme, le christianisme s'y combinaient sous mille formes diverses, et le gnosticisme païen ou chrétien s'y épanouissait comme ces fleurs étranges qui ne poussent que dans un terreau formé par la décomposition des débris organiques les plus divers.
Mais le fond du sol ne s'était pas modifié; l'esprit syrien n'avait pas changé de nature. Non seulement les idiomes indigènes, si différents du grec et, sous plusieurs rapports, impropres à rendre la pensée grecque, s'étaient universellement maintenus (2), mais encore le caractère du peuple, les tendances fondamentales de sa vie religieuse étaient restés les mêmes; et si les usages avaient subi quelques modifications pour s'adapter aux conditions nouvelles de l'existence, les mœurs n'avaient pas varié. Les bois sacrés entouraient le temple de Ilierapolis comme jadis les sanctuaires d'Atergath ou d'Ashera, et la glorification de la fécondité physique constituait encore l'essence du culte. L'idéal religieux des Galli qui s'attachaient au service de la déesse de Ilierapolis ou celui des Julia Soœmias qui affluaient au temple d'Émèse, était celui-là même qui avait armé les Jézabel et les Athalie contre l'austère dieu des jahvistes : une divinité favorable et clémente, riche de bénédictions, féconde et donnant la fécondité, à laquelle on rend hommage par des scènes désordon-
(1) Hérodien, II, 7 et 10 ; III, 11 ; Dion, LXXVIII, 28; LXXVII, 10; Vopiscus, AureL, 31.
(2) Harmonius, le fils du gnostique syrien Bardesane, compose des hymnes en syriaque pour répandre les idées de son père. Le plus populaire des prédicateurs chrétiens au iv* siècle est Ephrem, qui parle en syriaque. — Voyez aussi ce que dit à ce sujet M. Mommsen, Romische Geschkhtey Y {Die Provinzen von Cœsar bis Diocletian)^ p. 452.
nées, en s'abandonnant sans frein à toutes les voluptés (1).
Le dieu d'Émèse dont le grand prêtre était proclamé empereur, était franchement cananéen et n'en avait pomt honte. U n'avait même pas, comme ses collègues, les Baals de Dolichè ou d'Heliopolis, consenti à se grimer selon la mode grecque pour se faire mieux accueillir du public cosmopolite. C'était un dieu solaire, personnification du principe mâle et de la chaleur fécondante. On l'appelait Elagabal (Elegabal, Elaiagabal, Héliogabal) (2), c'est-à-dire Êl-Gabaly le dieu Gabal. Diverses étymôlogîes ont été proposées pour ce nom, parmi lesquelles il ne faut en retenir que trois.
La première le rattache à la" racine sémitique f/abal qui signifie éire massif, être élevé (3), et d'où proviennent le mot arabe pour désigner les montagnes ainsi que divers noms de régions montagneuses ou de cités élevées. Ainsi la contrée montagneuse au sud de la mer Morte s'appelle Gebalene (4) ; la ville bien connue de Byblos portait dans l'antiquité le nom de Gebal (5), sans doute parce qu'elle était située sur une hauteur. Le même nom se retrouve dans Gabala, située au nord de Byblos sur la côte syrienne, non loin de Laodicée. II est fait mention dans le premier livre des Rois d'un pays des Giblites (Guiblites) (6), où l'on reconnaît le Djoubaïl actuel au nord de Beïrouth, en d'autres termes, la région avoisinant Byblos. Ainsi il n'y a aucun doute que le nom gebal ne fût usité dans le pays araméen et syrien pour désigner les hauteurs. Le dieu Gabal pourrait donc être le dieu des
(1) Cfr. C. P. Tiele, Histoire comparée des anciennes religions de l'Egypte t des peuples sémitiques, trad. du hollandais par G. Collins (Paris, Fisch-
bacher, 1882), p. 505.
(2) Cohen, Monn, des emp, rom,, III, s, v, Elagabal\ Dion, LXXIX, 11 ; Capitolin, Macrin, 9. — Voyez pour les variantes dunom, un excellent article de M. François Lenormant sur Sol Elagabalus, dans la Revue de fHistoive des Religions, t. III (1881), p. 310.
(3) Voyez ce mot dans le Dictionnaire hébraïque de Gesenius. — Déjà Saumaise, dans son édition de la vie d'Âurélien par Vopiscus (ch. 25), a soutenu celle étymologie.
(4) Voyez la version samaritaine du Pentateuque, I, Moise, 32, 3 ; 33, 14 à 16; 36, 8 et 9 ; V, 1, 2 ; 2, 1 ; 33, 2, et le Targum de Jonathan sur ces mêmes versets. Cfr. Eusèbe, Onomastikon, s, v. Idoumaia,
(5) Ezéchiel, XXVII. 9; Strabon.XVl, 2, 18.
(6) I, RoU, V, 18 ; Josué, XIII, 5.
hauts lieux, son culte, son emblème principal, correspondant exactement aux cultes et aux emblèmes des hauts lieux doat l'Ancien Testament nous a conservé le souvenir (1). Il ne resterait plus qu'à expliquer comment ce dieu des hauts lieux se trouve avoir son principal sanctuaire dans la vallée de l'Orontes et non en pays de montagne. Mais cette difficulté ii*est pas insurmontable; bien longtemps avant qu'il ne soit question du sanctuaire d'Émèse, le dieu Gabal avait certaineinent perdu aux yeux de ses adorateurs son caractère naturiste primitif.
La seconde interprétation est celle de M. François Lenormant, dans un excellent article de la Revue de F Histoire des Religions. Il identifie le dieu Gabal d'Émèse avec le vieux dieu chaldéen du feu, dont le nom écrit, bil-giy doit se prononcer Gibil (Kibil), en vertu d'une loi de renversement de Tordre des caractères dans l'orthographe dont on a bon nombre d'exemples. Le savant archéologue estimait que ce dieu Gibil avait appartenu au peuple présémitique des Schoumers et des Akkads^ et qu'il avait été adopté ensuite dans la religion chaldéo-babylonienne d'où il se serait propagé chez les autres Sémites (2). Il cite des inscriptions dans lesquelles Gibil est qualifié : dieu de la pierre noire ^ et se présente comme un dieu du feu cosmique aussi bien que de la flamme du sacrifice ou du foyer domestique. On ne saurait donc être surpris que ce dieu Feu^ transporté en Syrie, y ait été assimilé au soleil.
Les deux explications sont également plausibles, à défaut de documents sur le culte d'Ëmèse dans la haute antiquité. Cependant il y en a une troisième, non la moins attrayante, d'après laquelle Êl-Gabal serait tout simplement le dieu for-
(!) Voyez H, Oort, De dienst der Baalim onder Israël (Haarlem, 1864).
(2) Voyez rarticle cité, Rev, de VHist. des Rel., lU, p. 3t0 à 322, en particulier p. 313. Cfr. François Lenormant, Die Magie und Wahrsagekunst der Chaldœer, p. 191 à 195, et La langue primitive de la Chaldée, p, 421. — M. J, Halévya eu l'obligeance d'interpréter pour nous certains fragments de ses Hymnes assyriennes non traduites (Documents religieux, textes, p. 35 à 36), dans lesquelles le mot Kibil parait à la fois comme nom du dieu et comme nom commun pour désigner le feu. M. Halévy, on le sait, ne voit dans les Accadiens et Sumériens que le produit de l'imagination des assyriologues.
mateur ou créateur^ d'une racine syriaque, gebal, dont le sens est : terminer ou achever, et, par extension, former, créer {{). Aucune autre ét)maologie ne correspond aussi bieu à l*idée que les Syriens du m' siècle se faisaient du dieu d'Émèse. On est en droit de se demander, toutefois, si, dans cette hypothèse, la formation du nom se peut justifier; El- Gebûl ou Êl-Gebîl conviendraient mieux que Êl-Gabal. Cette considération n'a pas arrêté des juges compétents (2); elle n'a, en effet, qu'une valeur relative, puisque la forme syriaque d'Élagabal ne nous a pas été transmise directement. Des trois étymologics que nous avons citées, la dernière parait ainsi la plus vraisemblable. D'ailleurs, elle n'exclut peut-être pas absolument les deux autres. La racine gabal d'où vient le nom arabe pour désigner les montagnes, donne naissance à des formes verbales qui signifient tantôt être massif , élevé, tantôt rendre massif \ en syriaque et en arabe le verbe gabal (ou gebal) s'emploie comme le grec xXajffo) dans le sens de modeler, façonner (par exemple l'argile); de là en hébreu le sens de délimiter (y(?Aoî(/^ frontière), et en syriaque former, puis créer. Le dieu des hauteurs était ainsi, du fait même de son nom comme par les représentations phalliques rattachées aux hauts sommets dans la mythologie cananéenne, en relation étroite avec le dieu générateur ou créateur. Et, quoique nous n'ayons à citer aucun fait positif à l'appui, si ce n'est peutêtre la communauté d'emblème, la fameuse pierre conique noire (3), il n'est pas invraisemblable que le dieu Gibil des Chaldéens et le dieu Gebal ou Gabal des Émésiens aient eu,
(1) Ainsi dans Genèse, II, 7 : « L'Eternel Dieu forma Thomme de la poussière de la terre. »
(2) Déjà Fuller (MisccWmea sacra, 1, 14) a soutenu cette élymologie, d'après une note de Hearnius que je trouve dans l'édition d'Eulrope publiée à Londres en 1821, à la page 471. M. Tiele, dans la seconde édition française du Manuel dllisloire des Religions (trad. par M. Vernes), p. 345, la également adoptée de proforence j\ celle qu'il avait donnée dans la première édition (p. 269, dieu de Gebal ou Byblos).
(3) Cfr. Lenormant, art. cité, p. 314. — Pour les assyriologues qui repoussent l'origine accadienne du dieu Gibil et qui maintiennent rorigine sémitique du nom, il n'est pas impossible de rapprocher Gibil, dieu du feu, représenté par une pierre conique, c'est-à-dire par une réduction de la montagne conique, et Gebal, dieu de la montagne conique elle-même, considérée comme emblème de génération.
sinon une origine commune, du moins des analogies originelles, ou que le culte du premier ait exercé quelque influence sur le culte du second.
Quelle que soit d'ailleurs Torigine du dieu Elagabal, pour ses adorateurs du m® siècle c'était un dieu solaire (i) comme ïes autres Baals syriens, une personnification du principe de vie et de fécondité, et de plus, — selon le syncrétisme régnant dont s'accommode si bien le génie hénothéiste du culte sémitique — le dieu suprême auquel par excellence étaient dûs les hommages de Thumanilé. Il avait pour emblème une pierre conique noire, de fortes dimensions, sur laquelle on remarquait des rugosités et des stries et à laquelle on attribuait une origine céleste, en d'autres termes un de ces bétyles que Ton retrouve dans la plupart des cultes syro-phéniciens et chez les Arabes, une pierre symbolique, peut-être un aérolithe, dont la forme rappelait à la fois le phallus, les rayons solaires et les sommets coniques sur lesquels se pratiquait le culte des hauts lieux (2). Un aigle aux ailes déployées figure sur les monnaies devant la pierre (3). Il jouissait d'une grande réputation, dans un rayon étendu, au sein des populations d*origine sémitique. Les offrandes affluaient, même de loin, vers le grand temple d'Émèse regorgeant d'or, d'argent, de
(1) Hérodien, V, 3 ; Capilolin, Macnn, 9; Lampride, Heliog.^ 1. Julius Balbillus Aquila, avanl d'être nommé par l'empereur Elagabal prêtre du dieu Elagabal, était prêtre du soleil (C. L I., VI, 2270 et 1027). Cfr, Cohen, Monnaies des emp. rom., III, Êlagabale, 9, 81, 89 à 91, H6 à 119, 126, 222 ; Eckhel, D. JV., III, s, v, Emesa (Monnaies avec une tête du soleil ou avec un aigle reposant sur un globe); et VII, p. 252 (l'astre solaire dans le champ des monnaies.)
(2) Hérodien, ibid,; Eckhe\, ibid. Cfr. Tiele, Hist, comp. des anc. tel. de l'Ey. et des peuples sém.y p. 355 et 443 ; II, Chron., 14, 4 ; 34, 4 ; Lét?., 26, 30. — Voir aussi la pierre de la Grande Mère de Pessinus, noire et rugueuse (Arnobe, Adv, gent.. Vil, 46), la pierre noire de Dysarches chez les Nabatéens (Suidas, s, v. Ares), les pierres comme emblèmes divins chez les Arabes (Clément d'Alex., Protrept., IW, 46, p. 40 et 41 de Téd. Potter; MaximedeTyr,i)isser^,VIII,8),les colonnes dressées dans les temples phéniciens, dans le temple de l'Aphrodite de Paphos (v. Eckhel, D. N.^ III, méd. de Paphos), dans celui de Salomon à Jérusalem ; voyez encore les médailles où Zeus Kasios (également un dieu qui porte le nom d'une hauteur, le mont Kasius) est représenté par l'emblème d'une pierre informe (Eckhel, D. N., III, méd, de Séleucie en Piérie), etc.
(3) Cfr. Lenormant, art, cité, p. 312.
pierres précieuses, el où Ton célébrait son culte avec un luxe tout orienlal. Chaque jour le bel Avitus, en lougs vêtements de pourpre à larges manches, sous une tunique brodée d'or, la tète ornée d'une couronne de brillants aux couleurs variées, exécutait devant la pierre noire et autour des autels les mouvements cadencés du rituel, avec accompagnement de flûtes, do trompettes et d'autres instruments; et chaque année des fêtes éclatantes consacrées au soleil, les Hilia Pythia^ attiraient une foule nombreuse auprès du sanctuaire (1).
Il semble, en vérité, que le jeune Avitus, devenu empereur, n ait quitté qu'à regret le siège de son pontificat. S'il ne pouvait pas emporter le temple, il ne manqua pas d'emmener son dieu. Sous la pourpre impériale il resta le prêtre d'Elagabal, ne voyant d'autre avantage au pouvoir souverain que de célébrer avec plus de splendeur le culte de sa pierre noire. Son règne appartient à l'histoire religieuse plutôt qu'à l'histoire politique : dans la mémoire des hommes il a survécu sous le nom de son dieu.
Ses préoccupations exclusivemeYit religieuses &e manifestèrent dès les premiers jours. Jamais Rome n'avait encore été traitée avec tant d'impertinence. Il ne lui fait même pas l'honneur de s'y rendre en usurpateur pour lui faire sentir sa puissance. Foulant aux pieds tous les usages, il se décerne à lui-même, sans Tintervention du Sénat, tous les titres et tous les honneurs, convaincu sans doute qu'il les doit à son dieu seul (2). Il conserve son costume sacerdotal, les tissus de pourpre et de soie brodés d'or, les colliers et les bracelets, les tiares ornées de pierres précieuses; il passe l'hiver dans la ville de Nicomédie, en Asie, à exécuter des danses sacerdotales en l'honneur d'EIagabal; il vit comme un chef de Qiiedêschim, avec un harem, des eunuques, au milieu d'un débordement de débauches. Quant à Rome, elle doit se contenter provisoirement de l'image de son nouveau maître en costume
(1) Eckhel, III, s, v. Emesa; Mionnet, Descr. deméd, ant,^ V, n** 227 el 591 ; VIII. n«» 157 et 168 (p. 157 à 158).
(2) DioD, LXXIX, 2 el 8. — Elagabal se croyait sans doute l'objet d'une oroteclion spéciale de la pari de son Dieu ; voyez la médaille mentionnée par Eckhel, D, iV., VII, p. 249, où le dieu est qualifié de Conservator Aug.
sacerdotal, et d'un tableau représentant la pierre noire. Ce tableau a dû être placé au Sénat, au-dessus de la statue de la Victoire, afin que tous les sénateurs répandent des parfums et des libations en Thonneur du dieu qu'il représente. Avant même d'être arrivé à Rome, le jeune empereur exige que les magistrats romains nomment son dieu avant tous les autres dans les invocations qu'ils prononcent en oiTrant les sacrifices. Et quand il est enfin parvenu dans la capitale, il étale sans vergogne toutes les turpitudes d'une cour orientale : la débauche extravagante qui surgit dans l'imagination des eunuques et fleurit dans les harems, mais qui du moins se cache à l'abri des regards du public dans les pays orientaux; le luxe désordonné et sans même l'excuse de sa valeur artistique ; l'influence prépondérante des femmes et des favoris de boudoir; l'étiquette prétentieuse qui en arrive à régler solennellement, dans les réunions d'un sénat de femmes, les moindres détails de la toilette et la façon dont il convient de saluer les personnes de qualité; l'absence complète de préoccupation du bien public et la concentration égoïste de toute l'activité gouvernementale sur le bien-être du souverain.
Il ne connaît d'autre loi que son caprice, d'autres ministres que les agents de ses plaisirs, d'autres devoirs que ceux envers son dieu (1). Il n'y a sous son règne ni activité législative, ni activité militaire, ni réformes sociales, ni constructions nouvelles, à l'exception des temples qu'il éleva en l'honneur de son dieu sur le Palatin, non loin du palais, et dans l'un des jardins impériaux des faubourgs (2). Lui-même, sur les inscriptions, sur les médailles, sur les monnaies officielles, n'ambitionne d'autre titre que celui de sacerdos dei solis Elagabali ou toute autre dénomination analogue (3). Le plus souvent il
(1) Lampride, Hc/îo^., pas sim ; Hérodien, V, 6 à 8 ; Dion, LXXIX, 13 et suiv,
(2) Lampride, Heliog., 1 ;3; 17; Hérodien, V, 6. Cfr. le Chronographe de Tan 354 (éd. Mommsen, p. 047) qui mentionne VEliogaballium, et Jérôme qui dans sa Chron, parle d'un ÈUogabalum templum. Preller place le second temple dans la région de la Porta Map:giore {Rom. Myth., p. 401, note 2). Cfr. Die Regionen der Stadt Rom, p. 131; Capitoiin (Marc. Aur.^ 26) dit que le temple élevé par Marc-Aurèle à Faustine futplus tard consacré à Héliogabale.
(3) Cohen, Monn. des emp, rom.y III, s. v. Elagabale, 116, H9 à 122. Il y a des variantes telles que : Invictus Sacerdos Aug, (îbid., 36 à 38, 166,
y est représenté en costume sacerdotal, la tète ornée de cornes, officiant devant rautel(l).
C'était lày en eiïet, sou occupation habituelle. Tous les matins il se rendait au temple d'Ëlagabal, où il avait réuni les emblèmes les plus vénérés des autres cultes, le feu de Vesta^ la pierre de la Grande-Mère, le palladium que personne ne devait contempler, les boucliers sacrés des Saliens, les pierres divines du temple de Diane à Laodicée, afin de rehausser la gloire de son dieu en lui subordonnant toutes les autres divinités comme autant de courtisans ou do serviteurs. Il arrivait en costume syrien, les yeux peints, les joues couvertes de rouge, et procédait lui-même aux sacrifices en faisant le tour des autels dressés le long du temple. C'étaient des hécatombes de moutons et de taureaux, des profusions de parfums exquis, de prodigieuses libations d'un excellent vieux vin dont les Ilots se mêlaient aux ruisseaux de sang qui découlaient des victimes. Puis il exécutait les danses sacrées au son des instruments, accompagné par des chœurs de femmes qui chantaient ou qui agitaient leurs cymbales et leurs tambourins en décrivant d^un pas rapide des circonvolutions autour des autels. Et les plus hauts personnages de TÉtat devaient prendre part à ces cérémonies; le sénat, oui le sénat romain, Tordre des chevaliers, assistaient en costume de circonstance à cette mascarade syrienne. Les commandants des forces militaires, les plus hauts dignitaires, vêtus à la phénicienne et chaussés de lin comme des prêtres orientaux, devaient s'estimer heureux de porter sur leurs têtes les vases d'or qui renfermaient les parfums ou les entrailles des victimes. L'empereur croyait leur faire un grand honneur en les admettant à desservir le dieu.
Le jour de la grande fête du dieu, c'était encore pire. Chaque année, au cœur de l'été, l'empereur présidait en grande pompe la procession qui conduisait le dieu du temple palatin au temple des faubourgs. En tète du cortège figuraient les
167), Summiis Sacerdos Aug, [Ibid., 134). — Voyez aussi Henzeu, 551-4, 5515, 7414 a.
(1) Cohen, ibid., 79, 97 et suiv., 103, 105 à 107, 119, t34, t66, 200 à 206, 208 ; Eckhel, D. N., VII, p. 249 et 252.
*™^gcs de tous les dieux, les emblèmes sacrés, les objets les pl^^ précieux de tous les cultes, escortés par une véritable *r*Tàée de cavaliers et de fantassins : les dieux et les hommes "^>^aient la voie au dieu suprême, Elagabal, représenté par ^* célèbre pierre noire. Elle était placée sur un char traîné P^ï^ six chevaux d'une blancheur immaculée, au milieu d'une Profusion d'or et de pierres précieuses. Il n'y avait personne ^^v le char afin que le dieu parût conduire lui-même les ^^ursiers. L'aigle aux ailes déployées figurait-il devant la pierre, dans la procession comme au temple, ou bien était- ^l remplacé par quatre parasols ombrageant la pierre, sui- "^^ant l'étiquette de la souveraineté orientale? On ne saurait ^e décider; les monnaies présentent les deux types (1). Uempereur-prêtre tenait les brides des chevaux, marchant h reculons afin de ne pas perdre de vue un seul instant son dieu. Pour prévenir les chutes auxquelles l'exposait une pareille posture, la roule était saupoudrée de poussière d'or, et des deux côtés les gardes le maintenaient dans le droit chemin. Et le peuple suivait, portant des torches, semant sur le parcours des couronnes et des fleurs. Dès l'arrivée au temple suburbain, les sacrifices commençaient ainsi que les réjouissances populaires; l'empereur lui-même montait sur de grandes tours qu'il avait fait élever tout exprès pour jeter à la foule des cadeaux de toute nature, des objets précieux, des vêtements, des pièces d'étoffe, même dos animaux, domestiques ou sauvages, que la populace s'arrachait au milieu d'une bagarre indescriptible. En même temps il off'rait au peuple des jeux, des représentations théâtrales, des courses, des banquets, bref toutes les distractions favorites de la plèbe romaine (2).
Des fêtes analogues furent célébrées quand Elagabal, plus raisonnable en cela que ne le pensent les historiens romains, imagina de marier son dieu. Hérodien prétend qu'il avait d'abord jeté son dévolu sur le Palladium, mais qu'il renonça à ce
(1) Eckhel, D. N.^ VII, p. 249 ; Cohen, Monn. des emp, rom.y III, s. v. Elagahak, 7, 8, 126 à 129, 155. Cfr. A. Mongez, Iconogr. romaine, II, 3, p. 188 (pi. LI, 3).
(2) Hérodien, V, 5 et 6 ; Lampride, ife/iog., 8.
projet, parce que le caractère guerrier de la déesse lui déplaisait. En vertu d'une appréciation fort juste de la nature et de Torigine d*El-Gabal(l), il comprit bientôt que, de toutes les déesses vénérées par les Romains, il n'y en avait pas de mieux qualifiée pour devenir la compagne du dieu d'Emèse que la Dca Cœlestis^ TUranie de Carthage, l'ancienne Tanith que les Phéniciens avaient au temps jadis transplantée des côtes de la Syrie sur le rivage africain. II fit chercher à Carthage Temblème de la déesse et Tor du temple qu'elle habitait; et après avoir ordonné de réunir de grandes richesses pour lui constituer une dot, il la fit habiter avec son dieu et organisa de vastes réjouissances pour fêter ce mariage divin (2).
Pour tout Romain n'ayant pas encore perdu complètement le sentiment de sa dignité, dépareilles scènes étaient le comble de Tabomination. En réalité, c'était tout simplement la transplantation du culte syrien en pleine ville de Rome, avec toutes ses pratiques et toute son impudicité. Ce qui scandalisait des hommes comme l'historien Dion, paraissait sacré aux habitants d'Émèse ou delliérapolis. Lès costumes féminins portés par des hommes, les visages fardés, les chants et les danses sacrées, les mariages des dieux, Tabondance des parfums, les étoffes précieuses et les joyaux de prix, tous ces débordements du sensualisme, nous les retrouvons dans le culte de la Déesse Syrienne décrit par Lucien (3). De même que tous les dieux de Rome escortaient Ll-Gabal dans les processions, de même les innombrables dieux groupés autour de la Déesse à Hiérapolis lui faisaient cortège pendant la grande fête du printemps (4), et lui constituaient une cour divine analogue aux cours humaines des monarques orientaux. De même que l'empereur Elagabal, au grand ébahissement des Romains, enfermait dans le temple de son dieu des lions, des singes et des serpents vivants, de même les Galles syriens réunissaient toute une ménagerie dans les cours du temple où siégeait leur
(1) Il associe de môme son dieu avec la Diane de Laodicée en Syrie, une Astarté syro-phénicienne. Cfr. EckheI,D. iV, 5. r. Lao^iicea (Syriae), spécialement p. 321 .
(2) Hérodien, passage cité.
(3) Voyez plus haut ch. il, art. 3. Cfr, Lampride, Heliog.y 7.
(4) Lucien, de Dea Syra, 47 et 49.
cSéesse (i). En s'abstenant de manger de la chair de porc, en
pratiquant sur lui-même la circoncision, en faisant jeter dans
l'Ëlagaballium les parties honteuses d'individus mutilés, il
T'enouvelait à Rome ce qui se pratiquait couramment dans son
3>ays d'origine (2), et s*il est vrai qu'il ait immolé des enfants,
ne savons-nous pas qu'à Hiérapolis les plus exaltés parmi les
fidèles précipitaient leurs enfants du haut de la terrasse après
les avoir enfermés dans des sacs (3).
Les nombreuses excentricités d'Ëlagabal que les historiens ont considérées comme des inspirations de la folie, ne furent également le plus souvent que l'application de certaines coutumes syriennes, dans les proportions énormes qu'autorisait la toute-puissance impériale. Lorsqu'il monte sur les hautes tours, construites auprès du temple d'été, pour jeter à la foule des objets précieux et même des animaux vivants, on soupçonne d'abord que c'est là une distraction inventée par une 1 xnagination en délire, alors qu'il s'agit tout simplement d'une ;pratique religieuse syrienne : à Hiérapolis les fidèles précipiiLaient les victimes enguirlandées du haut du . péristyle du temple (4). Un jour il s'habille en femme et s'en va dans les Tuelles de Rome prendre les places des cabaretières et des jirostituées ; une autre fois il s'épile, se fait appeler impératrice, et veut élever son amant, l'esclave carien Hiéroclès, à la dignité impériale ; il réunit dans son palais toutes les prostituées de Rome et prend ses repas avec elles ; il recherche la compagnie des eunuques ; il affiche sa nudité ; il se fait traîner dans un char par des femmes nues, attelées par les seins ; il mendie publiquement ; il se vante d'avoir plus d'amants qu'aucune prostituée ; il prodigue ses faveurs aux athlètes dont la virilité est le plus puissante (5). Qu'est-ce à dire? Estce delà folie? Oui, sans doute, pour tout homme raisonnable;
(!) Dion, LXXIX, H ; Lucien, t6ïrf.,4l.
(2) Dion, ibid, ; Hérodien, V, 6 ; Lucien, 51 et 54.
(3) Lampride, Heliog., 8 ; Lucien, 58.
(4) Lucien, ibid, — Voyez les sacrifices sur les tours déjà chez les Sémites de la Mésopotamie, dans Tiele, Hisl. comp des anc. Rel.y etc. p. 209.
(5) Dion, LXXIX, 13 et suiv. — Voyez le récit de toutes les excentricités d'Ëlagabal dans Lampride, Heliog.,l{2{ et suiv.
mais c'est une folie religieuse. Les Galles sjriens qui se mutilent, n en agissent pas autrement ; eux aussi, ils se livrent par dévotion h toutes les pratiques contre nature ; ils s'habillent en femmes, se prostituent, glorifient les actes sexuels ou parcourent les campagnes en mendiant. 11 y a chez Elagabalplus d'impudence encore que de folie. L'ivresse de la prêtrise lui est montée ù la tète.
Aussi peu respectueux des lois humaines que des lois divines, lorsqu'elles n'émanaient pas de son dieu à lui, Elagabal se mariait et se démariait à son gré, suivant les caprices du jour et de l'heure, comme un monarque oriental change de favorite. Trois de ses femmes légitimes nous sont connues de nom, Julia Cornelia Paula, Julia Âquilia Severa etAnnia Faustina (1). Dion affirme qu'il y en eut encore trois autres, ce qui ferait un total de six femmes légitimes en trois ans et demi. Tantôt il était séduit parla beauté, tantôt par la haute naissance de la femme convoitée ; tantôt encore il obéissait à des préoccupations religieuses. C'est ainsi qu'il épousa la vestale Âquilia Severa (2) parce qu'il jugeait convenable qu'un prêtre épousât une prêtresse. A dire vrai la profanation fut plutôt théorique, soit qu'il eût opéré sur lui-même les mutilations des Galles, soit qu'il fût simplement épuisé par une débauche précoce (3).
A cause de leur distinction même ces femmes n'eurent aucune influence sur l'esprit du jeune empereur, tout entier dominé par sa monomanie sacerdotale. La seule femme avec laquelle il s'entendit complètement était Julia Soaemias, sa mère, et la seule qui parvînt à lui imposer parfois une volonté étrangère, était la vieille Julia Mœsa, la grand'mère. Il s'était déchargé sur elle du soin des afi'aires, afin de pouvoir se con-
(1) Dion, LXXIX, 5 et 9 : Hérodien, V, 6. Cfr. Eckhel, D. N., VII, p. 258 et suiv.
(2) M. Dôllinger (Hippolytns und Kallistus, p. 24) suppose que le traité ad Sererincun, noté sur la stèle d'Hippolyte, «Hait adressé à celte Aquilia Severa. Théodoret mentionne, en eiïet, un écrit d'Hippolyte adressé à une impératrice. C'était un ouvrage de consolation et d'édification à propos de la résurrection. Aquilia Severa, abandonnée par Elagabal à deux reprises, déconsidérée auprès de ses anciennes compagnes, aurait donc cherché un refuge au sein du christianisme.
(3) Dion, ibid, ; Lampride, Iïeliog,,7 ; Aurelius Victor, EpiL, XXIII, 3.
sacrer exclusivement à ses fonctions religieuses et à ses plaisirs. Elle siégeait au Sénat(l), veillait aux intérèlsde la famille, pourvoyait autant que possible aux dépenses extravagantes de son petit-fils, s'efforçant, en fine politique, de ménager le prince abhorré qui lui permettait néanmoins de satisfaire son ambition et de préparer la voie à un nouveau rejeton de sa race, pour le moment où les folies d'Elagabal aboutiraient à une catastrophe. Elle se rendait avec lui au temple pour chanter les cantiques enThonneurdu dieu, mais en même temps elle lui persuadait d'adopter Alexianus, le fils de Mamée, en qui elle avait mis ses espérances pour l'avenir, sous le fallacieux prétexte qu'il fallait initier le jeune homme aux pratiques du sacerdoce. Et l'empereur, séduit par ces perspectives de prosélytisme, se prêtait à la combinaison, croyant obéira un ordre de son dieu. C'était une seconde Julia Domna, avec moins de hauteur de vue et un esprit plus intrigant (2).
Autant Julia Mœsa était ambitieuse, autant Julia Soaemias (3) était frivole. Celle-ci était comme son fils Timpudente incarnation du vieil esprit cananéen. Avide de jouissance bien plus que de pouvoir, cette fille de l'Orient, voluptueuse et lascive, se présente à nous comme un parfait modèle des femmes orgiaques qui exaltaient la puissance de vie dans la nature en se prostituant pour leurs dieux aux abords des temples syriens. Les historiens ne la mentionnent guère que pour parler de ses amants, et les médailles ne la représentent que sous les traits de la Vénus céleste ou d'Astarté (4). Elle
(1) C'est évidemment de Mœsa qu'il faut entendre ce que Lampride (//<:liog.f 4) raconte de Soaemias. Au chap. 12, il dit expressément que Mœsa accompagnait Elagabal au Sénat. Cfr. Duruy, Hist. des Rom., VI, p. 229. Voyez aussi les inscriptions commémoratives des sacrifices offerts par les frères Arvales pour le salut de l'empereur Marc-Aurèle Antonin et de Julia Massa, aïeule de l'empereur. Il n'est pas fait mention de Soœmias (C I. L., VI, 2104, Arv,, p. 570-71).
(2) Dion, LXXIX, 11, 15, 17, 19,20; Hérodien, V, 3, 5, 7, 8 ; Lampride, Ileliog., 31,
(3) Telle est la forme du nom sur les médailles; cfr. Eckhel, D, iV., VII, p. 264. Dion (LXXVIII, 30) et Hérodien (V, 3) donnent la forme Soœmis, Lampride {Heliog., 2) : Semiamira.
(4) Lampride, Ileliog., 2 ; 4 (elle préside le sénat des femmes) ; Dion, LXXVIII, 30; LXXIX, 6, 11 ; Eckhel, D. iV., Vil, p. 204-265; Mongez, Icon, ronin Hi 3, p. 181 (pi. LI, n« 7); cfr. Lucien, de Dea Syra, 43.
semble avoir eu non moins d attachement que son fils pour le dieu d'Émèse et, comme lui, elle eut le tort de vouloir transporter à Rome, dans les palais impériaux, un genre de vie qui pouvait paraître sacré aux habitants d'Émèse, mais qui, même chez les Romains blasés sur toutes les intempérances, ne pouvait susciter que le dégoût et le mépris.
La mëreet le fils, unis dans une commune piété et dans une même débauche, restèrent unis dans la communauté de la mort. Ils furent tués ensemble par les soldats, sans doute à rinstigation de Julia Mœsa et de Julia Mamsa, qui ne voyaient plus d'autre moyen de préserver le jeune Âlexianus contre les embûches de son impérial cousin. Le tradition rapporte qu*Ëlagabal fut assommé dans les lieux d'aisance du camp, ce qui lui aurait fait un lit de mort vraiment digne de lui. Les corps de la mère et du fils furent traînés à travers les rues^ puis jetés au Tibre ; et les flots se refermèrent à jamais sur les acteurs de la formidable débauche religieuse qui s'était déroulée à Rome pendant trois ans (1).
Rarement le verdict de l'histoire a été rendu avec une aussi complète unanimité que lorsqu'il s'est agi de flétrir la mémoire de cet adolescent, dont la beauté à peine éclose porte, jusque sur ses bustes, les traces de l'hébélement causé par une vie contre nature (2). On ne lui a même pas tenu compte, en général, des circonstances atténuantes de son origine et de sa conception religieuse. Il ne semble pas» toutefois, que de son vivant la population romaine ait éprouvé pour lui ni surtout pour son culte la violente répulsion qu^elle aurait dû en ressentir de l'avis des historiens. Les hautes classes seules furent indignées ; la foule et l'armée étaient déjà trop complètement cosmopolites pour se formaliser du triomphe d'un dieu syrien à Rome. Une nouveauté, une excentricité de plus ou de moins n'était pas pour leur déplaire, pourvu qu'elle fût accompagnée de fêtes joyeuses et d'abondantes prodigalités. Les cérémonies du culte syrien étaient incontestablement plus
(1) Hérodien, V, 8; Dion LXXIX, 20 (Dion affirme qu'EJagabal fut tué dans les bras de sa mère) ; Lampride, Heliog.y 16, 17.
(2) Voir dans la galerie des empereurs au Louvre le petit buste de marbre no 83.
brillantes et plus agréables à voir que les sacrifices officiels suivaat le rite traditionnel. Les mœurs et les coutumes de la Syrie n étaient plus inconnues à Rome ; il y avait, en effet, des Syriens partout, parmi les esclaves, dans l'armée, dans Tadministration, dans le monde scientifique et littéraire (1). Le culte d'une pierre n'avait rien de répugnant pour un peuple qui honorait de longue date la pierre sacrée de la Grande Mère, le Jupiter Lapis des Fétiaux, et le lapis manalis près du temple de Mars (2). D'ailleurs Elagabal n'était pas le seul dieu qui €ût la prétention de se substituer au Jupiter Gapitolin en qualité de dieu suprême. Il y avait autant de prétendants au pouvoir absolu dans le ciel que de prétendants au trône impérial sur terre. Pourquoi pas Elagabal aussi bien qu'Isis, ou Sérapis ou Attis, ou Mithra ?
Les seuls qui osèrent protester, à notre connaissance du moins, furent les prêlres dlsis.Leur déesse fut si fort indignée de ce que l'empereur voulût réduire tous les dieux en servitude au profit d'Elagabal, que sa statue se retourna sur son socle dans le principal temple de Rome, de façon à ne plus regarder le monde extérieur où se passaient de pareilles monstruosités (3). A la mort de l'empereur elle fut sans doute rassurée; la suprématie du dieu Elagabal sombra dans les flots du Tibre avec le cadavre de son grand prêtre. La pierre noire (ut rapportée à Émèse oii elle continua à jouir d'une grande considération provinciale, puisque nous voyons les troupes de Sapor respecter la ville d'Émèse à cause d'elle et Aurélicn lui fendre hommage dans cette même ville(4).Le temple construit ^Rome en son honneur subsista, mais ce ne fut qu'un sanctuaire entre tous ceux où le syncrétisme régnant se concentrait sur le culte du soleil (5).
(1) Voir plus haut. — La proportion des légions cantonnées en Syrie ^dans les régions avoisinantes était considérable ; cfr. Mommsen, Rôm.f 6c8cA., V, Die Provinzen, etc., p. 447 et 462. Duruy, Uist. des Rom. ^1 p. 240 et VI, p. 348 ; Fricdlaender, Sitteng. Roms, III, p, 303 (invasion d'artistes populaires syriens, danseuses, musiciennes).
(2) Prcller(Jldm. Myth., éd. Jordan, I, p. 117, 246 et 354.
(3) Dion, LXXIX, 10.
(4) Duruy, Hist. des Rom., VI, p. 339 ; Vopiscu», Aiir., 25.
(5) Lampride, Heliog.f 17.
La tentative d'ËIagabal a donc échoué. Directement elle n'a exercé aucune influence sur le développement religieux de la société ancienne. Mais comme symptôme des dispositions religieuses qui travaillent l'humanité civilisée au i\f siècle, elle est éminemment significative. Malgré l'indignité de ceux qui en furent les organes, elle représente un essai de réforme ; elle est un des avatars de ce syncrétisme religieux lequel cherche à se constituer sous une forme concrète, dans un culte déterminé, qui puisse être le culte universel, une sorte de catholicisme païen.
En la personne légendaire d'Apollonius de Tyane les lettrés du salon de Julia Domna avaient cherché à dresser, sur les solides assises d'une existence concrète, la statue en pied d^un sage idéal qui fût à la fois le révélateur et le modèle de la religion universelle. Procédant avec un large éclectisme, ils avaient fait rentrer les éléments les plus élevés de tous les cultes, aussi bien des barbares que des civilisés, dans le cadre d'une philosophie néopythagoricienne aux lignes vagues et fuyantes. Us avaient tenté de fonder, au moyen d'une vaste synthèse philosophique et religieuse, une religion définitive qui convînt à la société syncrétiste et où tout le monde eût trouvé satisfaction. En s'efl'orçaut de subordonner tous les autres cultes à son dieu d'Émèse, Elagabal, sans du tout s'en rendre compte, poursuivait le même but, mais par une voie directement opposée. Il obéissait à la force des choses qui domine l'évolution de la société, à Tesprit de son temps, auquel il était soumis d'autant plus complètement que sa valeur individuelle était moindre.
Il voulait, lui aussi, fonder un culte universel; mais au lieu d'y parvenir par la combinaison de tous les cultes et de toutes les sagesses antérieures, considérées comme autant d'expressions également justifiées d'une vérité supérieure, il cherchait l'unité dans la subordination de tous les cultes à un culte unique, le seul pur, le sien, le culte du dieu solaire Él-Gabal. L'esprit syncrétiste, en effet, est très nettement marqué dans sa politique religieuse. S'il réunit dans le temple de son dieu tous les emblèmes, même les plus sacrés, des autres cultes, la pierre de la Grande Mère, le Palladium, le feu dcVesta,etc.,ce
n'est pas seulement pour qu'aucun autre dieu que le sien ne soit adoré à Rome, c'est surtout parce que le sacerdoce d'Êl- Gabal doit posséder et concentrer en lui-même le mystère de toutes les religions. Aussi voulait-il que les chrétiens et les juifs vinssent adorer leur dieu sans emblème dans le temple d'tl-Gabal (1). Il ne veut pas supprimer les autres dieux ; il veut simplement en faire les serviteurs d'Êl-Gabal. Avec son enfantillage habituel, il appelle les uns valets de chambre, les autres esclaves, d'autres encore serviteurs à divers titres de son dieu. Il se fait initier aux mystères de la Grande Mère et célèbre des tauroboles, toujours dans le but d'assurer la suprématie de son dieu (2).
On reconnaît aisément la conception sémitique de la religion chez Elagabal. Son dieu est le seul vrai dieu ; il doit régner en monarque absolu dans le ciel, comme le prince, son représentant terrestre, règne sur les hommes. Avec Elagabal le syncrétisme se constitue en monarchie absolue àrorienlale, tandis qu'avec les réformateurs néopythagoriciens il formait comme une fédération de tous les cultes autour d'un drapeau commun. L'avènement d'Kl-Gabal à Rome est le premier Iriomphe d'un dieu jaloux dans le monde occidental et comme un signe précurseur de Tavènemenl du monothéisme oflicieL * Elagabal a commis toutes les folies et toutes les excentricités <iuilest possible d'imaginer; mais il convient de lui rendre celle justice, c'est qu*à Tencontre de la plupart des empereurs romains il fit adorer son dieu et ne se fil pas adorer luimême.
(•) Lainpride. Heliog,, 3.
(3) Ibidem, 7.