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CHAPITRE PREMIER

LES ÉLÉMENTS d'oRIGINE GRÉCO-ROMAINE

Les anciens dieux de la Grèce et de Rome (1)

On connaît le mot de Pétrone : « Notre pays est à tel point encombré de divinités qu'il vous serait plus facile d'y trouver un dieu qu'un homme » (2). Si une pareille assertion pouvait se justifier à l'époque de Pétrone, à combien plus forte raison s'applîque-t-elle à la période des Sévères? Le Panthéon romain n'avait cessé de s'enrichir de nouvelles divinités. II faut se reporter à l'Angleterre moderne, avec ses cent quatre-vingtsix sectes différentes (3), pour trouver une variété de cultes et de pratiques aussi considérable que celle de la Rome impériale au in* siècle de notre ère.

(1) G*est dans ce chapitre particulièrement que nous nous bornons à indiquer les éléments du syncrétisme, sans entrer dans aucun développement, parce que nous avons le droit de considérer comme connus les dieux et les institutions religieuses de la Grèce et de Rome.

(2) Pétrone, 17 : Utique nostra regio tam prœsentibus plena est Numinibus ut fcunlius possis Deum quam hominem invenire, Gfr. Pline. Hist. Nai»i2, 16 (éd. Janus): quamobrem major cœlitum populus etiam quam homiman intellegi potest.

(3) D*aprè8 le recensement officiel de 1882.

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L'avènement des nouveaux dieux n'avait pas mis un terme au culte des anciennes divinités. Tout au plus la popularité do quelques-uns parmi les nouveaux venus avait-elle relégué au second ou même au troisième plan de vieux dieux qui avaient connu des temps meilleurs; à peu près comme les saints à la mode du catholicisme moderne, les saint Joseph, les sainte Marie Alacoque et autres, ont éclipsé, sans les faire disparaître, les bons vieux saints d'autrefois, saint Rémi, saint Jacques ou saint Denis. Les dieux ont la vie dure. La foule restait fidèle à ses habitudes locales, et, parmi les hommes cultivés, il ne manquait pas de gens du monde pour répéter le raisonnement du païen Cecilius, dans le Dialogue de Minucius Félix (1) : « Puisque nous ne pouvons rien connaître du monde supra-sensible, puisque la philosophie en est encore à chercher le secret des choses, ce que nous avons de mieux à faire, c'est de nous en tenir aux dieux des pères. »

Lorsque nous voulons nous faire une idée de la formidable affluence de divinités dans la Rome impériale du ni® siècle et analyser les éléments dont elle se compose, il nous faut tout d'abord tenir grand compte de la persistance des anciens dieux et des anciens cultes. Ils étaient si intimement mêlés à tous les actes de la vie publique et privée qu'il était presque impossible de les en dégager. Rompre avec eux, c'était rompre avec la société ; les chrétiens en firent mainte fois l'expérience. Quel que fût le nombre et l'autorité des divinités d'importation étrangère, les anciens dieux n'en restaient pas moins les protecteurs de l'État, invoqués dans toutes les cérémonies publiques, d'après un rituel déterminé, même par ceux qui ne les adoraient plus pour leur édification personnelle; et dans la vie privée c'étaient encore eux qui présidaient à la célébration de toutes les solennités, selon l'institution des ancêtres (2).

(l)Min. Fel., 5.

(2) Eusèbe nous fournit, à ce sujet, un témoignage d'autant plus curieux qu'il provient d'une époque plus tardive et d'un juge moins favorablement disposé : « Ce que j'admire par-dessus tout, dit-il, c'est que, malgré Taffluence de mille peuples divers obligés d'adorer leurs dieux particuliers selon les coutumes de leurs patries, la cité (de Rome) n'ait jamais cherché à introduire officiellement chez elles les rites étrangers, comme il arrive souvent, mais, au contraire, qu'elle ait conformé à ses propres coutumes les

L'empereur, même lorsqu'il était comme Elagabal grandprètre d'une divinité étrangère, restait Pontifex Maximus (1); comme tel il avait pour premier devoir de veiller au maintien de la religion nationale. Les anciens dieux conservaient leur place privilégiée dans la procession qui descendait du Capitole pour l'ouverture des jeux du cirque; ils présidaient ainsi aux plaisirs du peuple, de même qu'à Toccasion des nombreux sacrifices publics ils apparaissaient comme les plus sûrs garants de la puissance romaine. On les retrouvait partout, au théâtre, dans la littérature, dans les œuvres classiques par Tétude desquelles se faisait l'éducation de la jeunesse. Tout au plus constatons-nous par les inscriptions qu'un certain nombre d'entre eux, par exemple Esculape, ont acquis un prestige qu'ils ne possédaient pas auparavant, et que d'autres anciens dieux des temps primitifs, tels que Silvanus, Hercule, les N3rmphes ont reconquis une nouvelle popularité.

Les anciennes fêtes religieuses étaient célébrées comme autrefois, l'institution de nombreuses fêtes nouvelles ne leur avait fait aucun tort. Il en résultait uniquement une augmentation considérable de jours fériés; de soixante-six, à la fin de la République, leur nombre s'était élevé à cent-trente-cinq, sous Marp Aurèle (2); et, plus tard, dans l'empire chrétien, il atteignit le respectable chiffre de cent soixante-quinze (3). Les fêtes de Mars et de Vesta, les Lupercales, les Ambarvales et tant d'autres qui remontaient à la plus haute antiquité, subsistaient au uf siècle comme elles avaient existé sous la République et la Royauté ; bien plus tard elles se célébreront encore, et les principales d'entre elles ne disparaîtront sous leur dénomination païenne que pour renaître avec un nom chré-

cultes qui étaient introduits en vertu de quelque oracle. » {Praep. cv., II. 8.7.)

(1) Les empereurs chrétiens eux-mêmes conservèrent ce titre jusqu'à Gratien, en 382. Voyez au sujet du pontificat des empereurs : Bouché-Leclercq, Les Pontifes de l'ancienne Rome, p. 342-425.

(2) C'est là du moins ce qui semble ressortir de cette phrase de Capitolin (Marc. Ant.j 10) : Fastis dies judiciarios addidit, ita ut ducentos triginta dies annuos rébus agendis litibusque disceptandis constitueret»

(3) Voir le calendrier de Tan 354 inséré dans le C. I. L., I, 362. Il ne s'agit ici que des fêtes illustrées par des jeux . Cfr. Minucius Félix, Octav,, 24. Macrobe (Sat., 1, 16) signale les différentes espèces de fêtes.

tien (1). Les dignités sacerdotales, telles que celles des flamines, étaient maintenues, et même plus recherchées qu*à la fin de la République (2). Les corps constitués de Tancien culte national existaient intacts, et veillaient à la conservation des cérémonies qui perpétuaient leur raison d'être. Il y avait comme autrefois un collège de pontifices et un collège de XV viri sacris faciundis, des VII viri epuloness des Vestales, des augures, voire même des fétiaux (3). Les Saliens exécutaient encore leurs danses sacrées en répétant des chants tellement vieux qu'ils ne les comprenaient plus eux-mêmes (4), et les Frères Arvales se réunissaient comme par le passé dans leur bois sacré, pour sacrifier aux divinités autochthones avec des rites et des formules dont ils eussent été bien embarrassés d'expliquer la signification précise (5). Enfin, les très nombreuses associations professionnelles ou funéraires, le*» collèges et sodalices de Tindustrie, du commerce, des gens de même quartier ou de même origine, ayant tous un caractère plus ou moins religieux, avaient le plus souvent pour patron quelqu'une des divinités classiques, à laquelle ils ne manquaient pas de rendre hommage dans leurs sacrifices, leurs processions ou leurs repas (6).

D'autre part, l'ancien paganisme gréco-romain régnait encore dans les cérémonies de la vie privée. Le culte du foyer,

(1) Ainsi les Lupercales furent transformées en fête de la Purification de la Vierge par le pape Gélase,en 494.

(2) Les fonctions de Flamen dialis restèrent sans titulaire pendant soixantequinze ans à la fin de la République.

(3) Dion, 71. 33, les menlionne sous Marc-Aurèle, et Ammien Marcelin (XIX, 2. 6, éd. Gardthausen) parle encore de leurs fonctions sous Constance et Julien.

(4) Quintilien, I, 6, 40.

(5) Cfr. Acta fr(UrumArvalium,C. L X., VI, p. 459 et suiv., en particulier

(6) Voyez un article de M. G. Boissier dans la Bévue archéologique (janvier 1872) sur les associations de cultores d'une divinité, et les remarquables réflexions émises par le même auteur dans sa Religion romaine, II, p. 248 et suiv. M. Boissier, tout en reconnaissant avec M. Mommsen que ces associations ne s*étaient pas formées dans un but religieux, relève néanmoins fort justement le caractère religieux de leurs cérémonies. Cfr. Renan, Mare- Aurèle, p. 569 ; le célèbre traité de Mommsen, De collegiis et sodaliciis Romanorum (Kiliœ, 1843), et Marquardt, Rasmische StaatsverwaUung,lUfpA3i et suiv. (Leipzig, 1878).

des Lares et des Pénates, les rites funéraires hérités des ancêtres, étaient toujours en honneur (1). Les vieilles formules d'invocation étaient conservées. Les sacrifices étaient fréquents (2). On continuait à consulter les oracles et à observer les présages. Au ni" siècle les anciennes superstitions sont plus vigoureuses que jamais, sans détriment pour celles qui ont une origine plus récente.

Si telle était réellement la situation dans les villes, la persistance de Tancien paganisme était encore plus complète dans les campagnes. Nul n'est plus conservateur de ses croyances et de ses superstitions que le campagnard. Beaucoup moins exposé que le citadin au contact des étrangers et au frottement des idées, il persévère dans ses habitudes religieuses, soit par attachement à la tradition, soit parce qu'il ne connaît même pas les cultes nouveaux. Les villageois, les pagani, furent les derniers à se convertir au christianisme; ils ne suivirent que de loin le courant qui entraînait la société païenne vers les religions étrangères.

Dans l'un de ses plus spirituels Dialogues, Lucien nous montre les dieux, réunis en concile afin de prendre les mesures de légitime défense que l'invasion des nouveaux dieux rend de plus en plus nécessaires. Sur la proposition de Momus, le concile décide de convoquer les comices, de nommer un jury de sept dieux de la vieille roche, trois du temps de Saturne et quatre du temps de Jupiter, et de présenter les résolutions suivantes : l'expulsion de tous les dieux qui ne justifieront pas leur introduction dans l'Olympe; la recommandation à chaque dieu de s'en tenir à ses propres fonctions sans usurper celles des autres ; une sommation à l'adresse des philosophes, leur intimant l'ordre de ne plus inventer de nouveaux dieux et de ne plus parler des choses qu'ils ignorent; enfin la confiscation de tous les temples et autels des dieux expulsés au profit des dieux authentiques (3). Le simple coup

(1) Voir Porphyre, De abst., 2, p. 106 (éd. Didot); Lucien, Charon, 22 ; De luctUf 9; Tertullien, De remrr. camiSy 1 ; De test animœ, 4.

(2) Terlullien, AdnationeSy 1. 10; ApoL, 13; 42. Voir à la un du iv* siècle : Prudence, Contra Symmachum (éd. Dressel), 1, v. 215 et suiv.

(3) LucieDy Dear» conc, 14-18.

d*œil que nous avons jeté sur la vie publique et privée des Romains au ni* siècle, suffit à nous convaincre que les craintes exprimées par les dieux de Lucien étaient pour le moins prématurées. Les anciens dieux occupent encore le centre du Panthéon et constituent Télément, sinon le plus intéressant, du moins le plus important de la grande confusion des cultes dont la Rome des Sévères nous offre le spectacle (1).

Le culte des empereurs.

Un second élément dont nous avons à tenir grand compte dans notre analyse de cette situation religieuse complexe, c'est le culte des empereurs. De tous les cultes professés dans l'empire romain, c'était le seul qui fût universellement pratiqué. Jupiter ou Apollon étaient adorés presque dans toutes les régions du vaste empire; Isis et plus tard Mithra comptèrent partout des fidèles : mais Jupiter était devenu une sorte de nom commun s'appliquant à diverses conceptions de la divinité selon Tépithète qui lui était adjointe; le Jupiter d'Héliopolis ou celui de Doliché n'était pas identique au Jupiter Capitolin ou au Jupiter Pœninus. Isis était tantôt adorée comme déesse maritime, tantôt comme déesse de la fécondité, tantôt comme reine du monde inférieur. L'empereur, auquel tous les peuples réunis sous son sceptre rendaient également hommage, était le même partout. Les rivalités des villes et des provinces s'effaçaient devant la pratique de ce culte relativement nouveau qui, à rencontre des anciens cultes nationaux, n'appartenait en propre à aucune d'entre elles; ou plutôt comme ces rivalités ne perdaient jamais entièrement leurs droits, dans le

(1) Voiries recueils d'inscriptions. Dans celles du ni* siècle, les noms des dieux gréco-romains sont ceux que l'on rencontre le plus fréquemment.

monde grec surtout, elles se traduisaient dans l'ardeur avec laquelle villes et provinces s'efforçaient de célébrer plus pompeusement les unes que les autres le culte de ce dieu qui avait, sur tous les autres, Tincontestable supériorité de pouvoir se venger sans relard de ses détracteurs.

Après Tanéantissement des nationalités indépendantes par la conquête romaine, les anciens dieux de chaque pays ou de chaque cité avaient perdu le prestige qu'ils exerçaient autrefois comme protecteurs de l'indépendance nationale. Au-dessus de la puissance locale et des intérêts particuliers de la cité ou de la région dont ils restaient les patrons, s'était élevée la puissance romaine, dont la grandeur et l'éclat avaient impressionné les populations vaincues. Cette puissance qui leur apparaissait avec un caractère quelque peu surnaturel, comme une manifestation spéciale du numen, s'était bientôt incamée pour elles dans la personne de l'empereur. Sans doute le caractère particulier de chaque empereur influait sur le degré de ferveur avec lequelson culte était pratiqué; Auguste etMarc- Aurèle furent adorés plus que d'autres princes (1); mais les pires comme les meilleurs eurent leur part d'adoration. Ceuxlà même qui, au lendemain de leur mort, furent voués à toutes les exécrations du public, n'en avaient pas moins, de leur vivant, recueilli les hommages et l'encens des fidèles et passaient immortels au moindre retour de fortune. Car ce qu'on adorail, c'était bien plutôt le représentant de la puissance romaine que le prince considéré en lui-même, en tant qu'individu.

Le culte des empereurs fut, en quelque sorte, la religion officielle de l'empire romain. Rome, en effet, n'avait nulle part substitué ses proprés dieux nationaux aux anciennes divinités locales. Elle appliquait le principe essentiellement païen qu'il faut dans chaque pays adorer les dieux particuliers à ce pays (2) : aussi avait-elle laissé la plus entière liberté religieuse aux nations conquises. Elle avait bien plutôt la tendance,

(1) Auguste demeura après sa mort comme la personDiûcation par excellence de l'empire romain. Quant à Marc-Aurèle, sa statue figurait encore au lye siècle parmi les dieux Pénates de nombreuses maisons. ( Capi t., 3/(irc. Ant,, 18).

(2) Cicéron, Fro Flacco, 28 : Sua cuique civitati religio, Lœliy est ; nostra nobis.

non moins caractéristique du paganisme, à introduire chez elle les dieux des peuples vaincus, spécialement des plus vaillants, afin de s'assurer leurs faveurs. Cependant il fallait un lien religieux entre les diverses populations de Tempire. Malgré les infinies variétés de leurs cultes, elles étaient toutes habituées à solenniser les actes de la vie publique par des cérémonies religieuses. Aux cérémonies des anciens cultes locaux il convenait d'ajouter, de superposer, pour ainsi dire, un culte commun aux habitants de tout l'empire. Or il n'y en avait pas de mieux qualifié pour une pareille destination que celui des empereurs.

En introduisant les Lares Augustin le culte de son Génie, en autorisant la consécration de nouveaux autels à la justice et à la puissance augustes, en permettant aux villes d'Asie de l'adorer en même temps que la déesse Rome (1), en préparant ainsi de son vivant son apothéose après avoir consacré celle de Jules César (2), Auguste obéit à une véritable nécessité politique et manifesta une fois de plus sa haute valeur comme homme d'État. A mesure que la centralisation administrative s'accentue, à mesure que la fusion des vaincus et des vainqueurs devient plus complète, à mesure aussi le culte des empereurs s'établit plus solidement et se généralise davantage. C'est la religion administrative; dans les municipes les magistrats prêtent serment, non pas par les dieux de la localité, ni par les dieux immortels du paganisme classique, mais par Jupiter, par les divins Augustes et par les Pénates (3); les seuls êtres divins qui, en dehors de Jupiter, soient nettement spécifiés dans ce serment, sont les divins Augustes. Le serment par le Génie de l'empereur ou par les Divi est tout particulièrement sacré, à Rome comme en province, dans la vie privée comme dans la vie publique (4). Lorsque Septime

(!)Voir: Suétone, Oc/av., 52 ; Dion, 51. 20; Mommsen, Inscr, Neap.^ 2231 ; Orelli, 642, 3874 ; C. I. G., 2696, 2943, 3524, 3569. Cfr. G. Boissier, Ouvr, cité, I, p. 130 et suiv.

(2) Suétone, Cassar, 88; Dion, 45. 7; Pline, Hw^ Nat,,2, 93-94; Tacite, Ann., 1. 10.

(3) Lex munie, Malacit., 59.

(4) Tacite, Ann., 1. 73 ; Dig.y fr. Ulpien, 13, § 6, 1. XII, t. II, de Jurejur. sive volunt ; Min. Fel., Octav., 29.

Sévère procède à l'apothéose de Perlinax, il ordonne que le nom de ce prince soit désormais intercalé dans toutes les formules de prière et dans tous les serments (i). Suivant l'expression énergique de TertuUien, les païens se parjuraient plus volontiers par tous les dieux que par un seul Génie d'empereur (2). Toutes les autres religions jouissent de la plus large tolérance, à la seule condition que leurs adeptes apportent aux empereurs des tributs d'hommages. Si les juifs et les chrétiens sont trop souvent exclus de cette tolérance, c'est, dans la plupart des cas, parce qu'ils se refusent obstinément à rendre un culte au Génie de l'empereur vivant et aux divins Augustes ; ils se posent ainsi catégoriquement en ennemis de l'État. Ils ont beau rappeler qu'ils prient pour le salut de l'empereur, qu'ils le respectent profondément, qu'ils n'ont d'ailleurs jamais pris part aux révoltes et aux guerres civiles d'un Cassius, d'un Niger ou d'un Albinus (3); le seul refus de sacrifier à Tempereur suffit à les faire condamner.

Au ni" siècle le culte des empereurs est en pleine vigueur et jouit d'une grande popularité (4). Les bienfaits inappréciables de l'administration impériale pendant le n® siècle dans les provinces qui n'avaient jamais été aussi bien gouvernées, avaient développé un profond attachement aux institutions impériales. Ni la mauvaise gestion de Commode, ni les horreurs des guerres civiles qui précédent le triomphe définitif de Septime Sévère n'avaient pu l'ébranler. Sévère lui-même rétablit l'ordre et la sécurité dans l'empire; son biographe nous assure qu'après sa mort il fut regretté (3), et nous n'avons pas de peine à le croire. Sous le règne de ses successeurs, les folies, les dissipations et l'incurie des princes furent largement compensées par l'excellence des législateurs auxquels ils abandonnèrent le pouvoir, et le vertueux Alexandre Sévère

(1) Dion, 74. 4.

(2) TertuUien, Apo/., 28 : Citius denique apud vos per omnes deos quant per unum genium Cœsaris pejeratur.

(3) Ad Scap,, 2.

(4) M. G. Boissier a consacré une centaine de pages à l'étude très détaillée de ce culte jusqu*à la fin des Antonins, dans sa ReL rom., I, p. 1G9 à 186.

(5) Spartien, Sev., 19.

est certainement un de ceux qui méritèrent le plus d'être adorés.

D'autre part, Tavènement des princes orientaux, Tinfluence croissante des Orientaux à Rome même, l'invasion des idées et des croyances orientales favorisèrent puissamment l'extension du culte des empereurs. L'Orient était, de longue date, habitué à considérer ses rois comme des représentants de la divinité ; il était porté par tempérament, à la fois par servilisme et par exaltation, à Tapothéose des grands hommes et des grandes puissances. L'apothéose d'êtres humains ne répugnait pas davantage aux Grecs (1). Même avant la conquête romaine certaines villes grecques avaient prévenu leurs futurs maîtres en instituant des autels à la déesse Rome (2).

Pendant la première moitié du m* siècle tous les princes indistinctement, h Texception d'Elagabal, sont promus après leur mort à la dignité divine. Garacalla, après avoir assassiné son frère Géta, lui fait accorder les honneurs divins : qu'il soit dieu tant qu'on voudra, pensait-il, pourvu qu'il ne soit pas vivant (3). Lui-même ne semble pas avoir beaucoup tenu à passer pour dieu de son vivant; mais la foule est portée à l'adorer, puisqu'il est obligé de défendre qu'on lui donne des noms de divinités : après sa mort il n'en va pas moins prendre sa place parmi les Divi ; il a son temple ; il est honoré par les Saliens; il a son association sacerdotale (i). Commode est appelé par le sénat, de son vivant. Hercule et Dieu, et on lui sacrifie comme à un dieu (5). Septime Sévère prend régulièrement le titre de Dominiis ;205^er impliquant une autorité sacrée, divine (6) ; ses sujets lui décernent le titre de très divin (7).

(1) M. L. Friedlœnder, dans le III* vol. de la Sitteng. Roms^ p. 513, cite une série de personnages historiques auxquels les Grecs rendaient un culte.

(2) P. ex. Smyrne qui se vantait d*avoir, la première, élevé un autel à la Dea Roma, dès l'an 195. Tacite, Ann., 4.56 ; Tite-Live, 13. 6.

(3) On lui prêle ce mot : SU divus dum non sit vivus. (Spartien, Geta, 2.)

(4) Spartien, Caritc.y 5; 11.

(5) Lampride, Comm., 8 et 9.

(6) Tertullien, ApoL, 34. Cependant Caligula et Domitien avaient déjà toléré cette appellation.

(7) C, /. (j., 2<54, 3178. Cfr, de Ceuleneer, Ouvr. cUé, p. 303.

Les qualifications de sanctus et sanctissimus sont devenues monnaie courante à l'adresse des empereurs* Les impératrices elles-mêmes veulent avoir leur part des honneurs divins. Il ne suffit pas à Julia Domna d'être Auguste, mère de la patrie et des camps ; il fallut que son culte fût associé à celui de la «Mère des dieux (1). » Elle est élevée au rang de déesse (2), de même que plus tard sa sœur , Julia Mœsa (3), et sa nièce, Julia Mamaea. Elle est adorée de son vivant comme une nouvelle Demeter et comme une nouvelle. Junon en Grèce (4). A Rome même, où Ton s'accorde le plaisir de médire beaucoup des empereurs décédés après les avoir encensés de leur vivant, les cérémonies de l'apothéose sont plus brillantes que jamais, à en juger par la description que nous a donnée Dion Gassius des funérailles de Pertinax, où l'on retrouve des réminiscences de la glorification d'Hercule, ou bien par le récit de l'apothéose de Sévère que nous trouvons dans Hérodien (5). A la fin du siècle Tanthropolâtrie atteindra son couronnement; la notion orientale de la monarchie divine', absolue, l'emporte définitivement; Dioclétien exige qu'on se prosterne devant lui comme devant un dieu (6).

De nombreuses associations religieuses s'étaient consacrées au culte des empereurs; elles apportent un élément important à la vie religieuse du m® siècle. Non seulement les anciens collèges sacerdotaux, par exemple les aristocratiques corporations des Saliens et des Frères Arvales, le célébraient avec autant d'ardeur que leur culte traditionnel (7), mais encore chacune des principales maisons impériales avait son collège, sa sodalité particulière : les Augustales pour la gens Julia, les

(1) Mommsen, /nscr. Neap., 1090.

(2) Cohen, Monnaies de l'emp. rom., t. III, p. 333 (n» 6), 334, (no« 10 et 11), 337 (no 43 et suiv ), 339 (p. 63 à 73). Cfr. Millin, Galerie mythologique, pî. CLXXIX, no 683.

(3) Eckbel, Doctr. Numm,, VIII, p. 463.

(4) Mommsen, Inscr. Neap., 1091. C. L G., 2815,3642,3956. Voyez ses médailles dans Coben. t. III, p. 332 et suiv.

(5) Dion, 7.4, 4 et 5 ; Hérodien, 4, 2.

(6) Aur. Victor, C«s, 39, 4.

(7) Voir M arquardt, Rôm» Staatsv., III, p. 420, p. 442. Henzen, AHa Arval.f Cm L L.p 6, p» 575, où nous apprenons qu'à l'époque d*Alexandre Sévira les Anrales randaieni un culte à vingt Divi.

Flaviales (combinés avec les Tiliales) pour les empereurs de la famille Flavienne, les Antoniniani qui furent affectés aux pseudo-Anionins du m"* comme aux véritables Anionins du if siècle (1) ; chaque empereur déifié avait son ilamen ou prêtre particulier; les impératrices avaient leur flaminica. A côté des sodalités officielles, instituées par décret du Sénat et recrutées parmi Télite de la société romaine, il y avait à Rome de nombreuses associations privées qui s'étaient constituées pour rendre un culte aux empereurs divinisés ou à tel divus particulier (2), et en dehors de Rome des il aminés municipaux (3), des flamines provinciaux officiant dans les réunions provinciales (4), et surtout d'innombrables collèges d'Augustaies ou de Seviri aiigustales fo).

L'importance sociale de toutes ces associations était considérable. Accessibles aux plébéiens et aux affranchis, elles offraient aux gens de moindre condition qui ne pouvaient parvenir aux honneurs civils, Toccasion tant désirée de revêtir des charges honorifiques et de porter des insignes. Au ni« siècle, à l'époque où le décurionat tend à devenir héréditaire dans les municipes, les Augustaux formaient véritablement une classe de la société venant immédiatement au-dessous des décurions.

On comprend aisément à quel point toutes ces associations contribuaient à la popularité du culte des empereurs. Elles y intéressaient la bourgeoisie, la partie la plus intelligente, la plus riche et la plus active de la société romaine^ tout ce monde d'affranchis qui avaient bien quelque raison de rendre hommage aux représentants d'un régime dont ils avaient tant profité.

(1) Marquardt, Ouvr, ciléf p. 451 et suiv.

(2) Tacite, Ann., 1. 73.

(3) Ils sont mentionnés dans de nombreuses inscriptions sur toute retendue de l'ancien empire.

(4) Cfr, C. I. I.,2. 42, 47; Preller (Jordan), ROm. Myth. (3% éd.), à propos des xoivà d'Asie, II, p. 453. Voir aussi Gaston Boissier, La Re/. rom.f \, p. 150 à 154.

(5j La distinction entre les Augustales et les Seviri AugustcUes n'est pas encore complètement élucidée. Voir à ce sujet V, Duruy, Hist. des Rom,^ V, p. 133, note 1. Preller (Jordan), Rôm, Myth., II, p. 446, note 2; Marquardt, Rôm. StaatsVf I, p. 512; III, p. 450; H. Dessau, de Sodalibus et flaminibus Augustalibus (Berolini, 1877).

Les empereurs divinisés avaient leurs temples, leurs statues et leurs fËtes au même titre que les dieux proprement dits, et le Génie de l'empereur vivant était honoré religieusement à toute occasion. Les uns, comme Auguste ou Faustine, avaient leur temple particulier; les autres avaient des temples de famille; enfin, il devait y avoir do nombreux autels consacrés à tous les Divi en général pour l'usage des associations aug^stales(f},Le3 fêtes étaient régulières ou extraordinaires; on commémorait la consécration de chaque empereur divinisé, la dédicace du temple qui lai avait été élevé, à lui en particulier ou à sa maison ; le 3 janvier on exprimait solennellement des vœux pour le prince et pour les siens, afin que l'année nouvelle lui fût favorable; à ces vœux annuels s'ajoutaient chaque cinq, dix ou quinze ans les vota quinguennaiia, decennalia, quindecermatia, etc., en imitation de ce qui s'était fait sous le règne d'Auguste ; on fêtait l'anniversaire du prince régnant, la date de son avènement au tr6ne ; on commémorait les dates de naissance des Divi. Pour les plus illustres ces fêtes étaient accompagnées de jeux; ainsi, pour Auguste on célébra pendant toute la durée de l'empire les Ivdi circenses, les Augustalia et les ludi palatini (2). Mais ces fêtes régulières ne suffisaient pas. Il y en avait encore d'extraordinaires en faveur de la santé du prince, à l'occasion de son retour, en l'honneur de l'heureuse délivrance de l'impératrice (3). Des jeux furent organisés à l'occasion du mariage de Septime Sévère, en l'honneur de sa femme Julia Domna comme pour d'autres impératrices, en l'honneur de Caracalla et de Géta, en l'honneur d'Alexandre Sévère (4).

Le peuple s'en donnait à cœur joie dans ces fêtes. U n'y

(1) Nous connaissona, p. ei., le Cxianum des Arvales (Heoien, Aeta fr. Arvat.,^ Berlin, 1874, p. 148. C. /. I., VI, p. 561) ; le Itmplum divorum fondé par l'empereur Tacite, m quo etsent statiae prùicipum bonorum. (Flavius VopiscuB, Tac., 9.)

(2) Voyez les détails et leur justification dans Marquardt, RCim. Slantsv., III, p. 256 et suiv., p. «8 et suiv. Preller [JordaiO, IlOm. IHijlh., 2. p. 438 el SUIT,

(3) Voyet les Acta fratrvm Arvalium, de Henten, où tonlea les Kles célébrées par les Arv. en l'honneur des emperotin «Ml t p. 49 el suiv.

(4) Cfr. Preller (Jordan), Ouvr. ciU, 2, p. 4

avait pas de culte plus joyeux. Les portes des maisons étaient garnies de feuillage; des lampes brûlaient à l'entrée. Les autels fumaient; les habitants d*un même quartier se réunissaient dans des banquets fraternels où les convives, échauffés par le vin, s'abandonnaient à toute sorte d*excès, et la piété populaire dégénérait souvent en licence (1).

Les fêtes du paganisme ne s'étaient jamais distinguées par leur caractère moral ; il n*est pas étonnant que le culte des empereurs n'ait pas apporté au paganisme le levain de vie morale qui lui manquait. Au contraire Tapothéose de personnages méprisables, les déifications de fous ne pouvaient qu'exercer une influence dégradante sur ceux qui étaient à même de juger le contraste entre l'homme et le dieu. Les perpétuelles promotions de princes à la dignité divine devaient contribuer à la dissolution et au discrédit du paganisme. Aussi a-t-on souvent, et à fort juste titre, déclamé contre l'influence démoralisante du culte des empereurs (2). Cependant nous ne devons pas juger ces débordements du paganisme, uniquement à notre point de vue monothéiste et chrétien, sans tenir compte des antécédents, et surtout sans observer que les hommages des populations s'adressaient moins au prince en lui-même qu'au représentant de la puissance impériale. Autres temps, autres mœurs. Combien de moralistes se sont indignés contre le culte scandaleux des empereurs, qui s'inclinaient respectueusement devant un roi de droit divin, véritable délégué de Dieu sur la terre, ou qui se soumettaient religieusement aux évêques de Rome, vicaires de la seconde personne de la Trinité, quels que fussent d'ailleurs le mérite ou l'indignité du roi ou du pape.

Nous aurions tort de croire que le culte des empereurs fût uniquement la glorification de la force et que sa popularité tint exclusivement aux plaisirs ou aux avantages sociaux qu'il procurait à ses adeptes. Les nombreuses inscriptions à la Providence, à la Justice, à la Clémence des princes, le droit d'asile accordé aux temples et aux statues des empereurs,

(1) TertuUien, Apol.y 35.

(2) Voyez, par exemple, la violente sortie de M. Th. Keim dans son excellent ouvrage posthume : Rom und das Christenthum, publié par H. Ziegler. (Berlin, 1881), p. 73-81.

témoignent du respect et de la reconnaissance qu'inspirait au peuple ce gouvernement impérial distribuant, comme une seconde providence (I), terrestre, positive et tangible, les bienfaits d'une administration régulière, d'une prospérité considérable et d'une civilisation très développée. Le culte domestique rendu, même après leur mort, aux meilleurs et aux plus illustres des divins Augustes, par exemple au fondateur de la puissance impériale et au sage qui Ta sanctifiée, à Auguste et à Marc-Aurèle(2), témoigne d'une sincère piété, constante et désintéressée, chez de nombreux païens. Au iir siècle en particulier le côté moral et vraiment religieux de ce culte se développe d'une façon remarquable. Ce n'est pas là une des moindres curiosités de cette époque si riche en phénomènes religieux.

UI

Le culte des Génies et des Démons.

Le culte des empereurs nous amène à dégager un troisième élément dans la confusion religieuse du ui* siècle : le culte des Génies et des Démons. A Rome même, en effet, Tadoration de l'empereur vivant s'adressa toujours de préférence à son Genius, à son Numen, plutôt qu'à sa personne. Quelques princes, tels que Caligula ou Commode, se tirent, il est vrai, passer pour de véritables dieux de l'Olympe ; c'étaient les fous. Les autres, même ceux qui tinrent fermement au maintien de leur caractère sacré, se contentèrent des hommages décernés à leur Génie. Que Ton adorât le Génie de l'empereur

(i) Voyez Pline le Jeune, Panég., 80.

(2) Capitolin, Marc, Ant. PhU,, 7. Voir le chapitre consacré plus bas à la réforme du paganisme par Alexandre Sévère.

ou Tempereur en personne, c'était tout un pour le prince, puisque son Génie ne pouvait pas être séparé de sa personne. Mais cette forme de dévotion à leur égard avait le grand avantage de s'accorder avec la vieille croyance italiote aux Génies, Tune des plus originales et des plus persistantes du polythéisme romain; elle répondait mieux aux instincts de la foule que l'adoration pure et simple d'un homme en chair et en os. Sa popularité nous est attestée par les très nombreuses inscriptions au Génie du prince et par les fréquents témoignages de dévouement au Numen et à la Majesté de Tempereur.

Le prince n'était pas seul à avoir un Génie. Chaque homme avait le sien, chaque famille, chaque maison, chaque ville, chaque peuple, de même. Les dieux aussi ont leurs Génies. Nous retrouvons dans cette multiplication à l'infini une manifestation de la tendance innée qui portait les anciens Romains à imaginer, derrière chaque phénomène et sous chaque genre d'activité particulière, un esprit, une personnification de la force qui agit dans le phénomène ou qui se révèle par cette activité, un Génie de la chose ou de l'être qui les frappe (1).

Nous laissons complètement de côté la question très intéressante, mais terriblement obscure, des rapports entre les Génies, les Lares, les Pénates, les Mânes, et par conséquent la détermination du sens précis des Génies dans Tancienne religion romaine (2). Nous nous bornons à constater que la conception primitive des Romains fut fortement influencée par les croyances des Grecs relatives aux Démons et par les spéculations de la philosophie soit stoïcienne, soit platonicienne éclectique. Ainsi à l'époque dont nous nous occupons, au m* siècle, nous n'avons plus affaire à une conception d'origine purement romaine.

A aucune époque peut-être la croyance aux Génies et le culte congénère des Démons n'ont été aussi répandus. Si nous combinons les idées d'un Varron et celles d'un Plutarque, les

(1) Tels sont les dieux des Indigi lamenta,

(2) Ammien Marcelin, Bcr. gest,^ 21. 14, donne un bon aperçu de la doctrine des Génies.

deux témoins les plus autorisés de la religion romaine et de la foi grecque renaissante, nous retrouvons dans cette combinaison l'essence des idées concernant les Génies et les Démons au sein de la société romaine à Fépoque des Sévères. Pour Varron les Génies sont les puissances préposées à la création des choses. La raison de chaque être est son Génie ; le monde lui-même a un Génie, puisqu'il a une âme (1). Varron, en effet, semble avoir assimilé plus ou moins rigoureusement le Génie d'un être ou d'une chose à l'âme qui les anime. On comprend aisément comment il était possible de rattacher à cette conception philosophique la croyance romaine aux Génies qui président à chaque genre d'activité ; ils devenaient les puissances créatrices préposées à l'accomplissement de cette activité.

Pour Plutarque les Démons sont les intermédiaires entre les dieux et les hommes, des êtres participant à la fois de la nature matérielle et de la nature spirituelle, ne possédant pas une divinité sans mélange, passibles de jouissance, de peine, voire même de déchéance morale, et distribués de par le monde comme gardiens et surveillants des choses humaines : ce sont de véritables fonctionnaires de la providence générale (2). Mais en même temps Plutarque manifeste déjà une tendance très marquée à identifier la raison humaine avec un Démon (3); le point d'attache pour relier au Démonde Plutarque le Genius de Varron est ainsi tout indiqué.

En vertu même de ses origines multiples, la notion des Génies et des Démons demeure confuse dans l'esprit de la société romaine du m* siècle. Tantôt ils sont extérieurs aux êtres réels auxquels ils se rapportent, tantôt, au contraire, ils leur sont immanents ; tantôt ils sont presque complètement assimilés à des dieux, tantôt ils sont à peu près réduits à la condition d'êtres inférieurs. Cette indétermination n'était pas pour déplaire aux hommes religieux de l'époque. Le fait est qu'elle ne les empêchait pas de se sentir entourés d'une légion

(1) Augustin, De Civ. Lei, 7. 13.

(2) Plutarque (éd. Dubner), De îs. et 05., 25 ; Le Fato, 9 ; De Def. orac, 9 ; 10 et 13.

(3) De Gen. Socr., 22.

de Génies et de Démons, et d'entretenir avec eux des rapports suivis.

En premier lien chacun avait son Génie individuel auquel il offrait, le jour de son anniversaire, un sacrifice de vin pur, sans immoler de victime, afin de garder les mains nettes de sang(l), et auquel ses familiers ou ses affranchis pouvaient ofirir un culte domestique (2). Censorinus, grammairien et philosophe du temps d'Alexandre Sévère, appelle ce Génie un dieu sous la tutelle duquel chacun vit depuis sa naissance; il le représente comme un gardien vigilant qui ne s'éloigne pas un seul instant de nous jusqu'à l'heure de notre mort (3). Apulée, à la fin du n* siècle, le qualifie de témoin et gardien de la vie, invisible à tous, toujours présent, instruit non seulement des actions^ mais encore des pensées. En provoquant des songes ou des présages, peut-être même par des apparitions positives, lorsque la nécessité l'exige, il peut prévenir des malheurs ou préparer des succès. Et Fauteur ajoute qu'au terme de la vie ce même Génie, qui fut constitué à la garde de l'homme, l'enlève aussitôt et traîne devant le juge celui qui fut en quelque sorte son prisonnier. Là, il assiste à la défense ; si le prévenu dit un mensonge, il le redresse; s'il dit vrai, il le confirme. Bref la sentence d'un chacun est prononcée d'après le témoignage de son Génie (4). Ailleurs, dans le même ouvrage, Apulée semble au contraire assimiler l'âme elle-même au Genius ou à un Démon (5). Et il est bon de consulter cet auteur ; car autant il manque de profondeur philosophique, autant il se recommande à notre attention comme témoin des croyances généralement répandues de son temps. Il était fier de ses connaissances religieuses ; à mainte reprise, dans son Apologie^ il fait ressortir sa fervente piété, et la grande popularité dont il a joui nous garantit que ses idées religieuses devaient s'accorder avec celles de la foule. Chez des hommes à tendances mystiques, convaincus que le monde est peuplé d'esprits divins avec lesquels ils se sentent

(1) Censorinus, Le Lie nat., 2.

(3) Censorinus, Ibid., 3.

(4) Apulée, De tko Socr.y p. 156 et suiv. (éd. Panckoucke iBibl. lat. franc,

(5) Ibid., p. 154.

en relation continuelle, la croyance à un Génie prolecteur devait être un précieux élément de vie religieuse ; c'était un ami de nature supérieure, sur la fidélité duquel ils pouvaient compter, un conseiller et un consolateur d'autant plus cher qu'il leur tenait de plus près. Les catholiques pieux ont puisé des satisfactions analogues dans la croyance aux anges gardiens et, de nos jours encore, les dévots rendent un culte à leurs saints patrons qui remplissent auprès d'eux des fonctions semblables à celles des Génies chez les païens.

Outre le Génie individuel, les païens du m*' siècle connaissaient encore une foule d'autres génies, celui de leur famille, celui de leur cité (1), le Génie de l'empereur dont nous avons déjà parlé, le Génie du peuple romain (2). Il n'y avait pas de lieu de quelque importance, pas d'association, pas de profession, pas de fonction qui n'eût son Génie ; les inscriptions en font foi. C'est ainsi que nous trouvons les Génies des centuries, des cohortes, des légions, des camps, des quartiers, des marchés, des établissements de bain, etc.

Nous pouvons faire rentrer également dans cette catégorie des Génies toutes les personnifications de vertus et de fonctions abstraites qui pullulent au m*' siècle, telles que Honos, Virtus, Libertas, Spes, Pietas, Pudicitia, Mens, Clementia, et tant d'autres (3), qui ne sont en réalité que la puissance inspiratrice ou créatrice d'une qualité morale, c'est-à-dire le Génie de cette qualité. Dans ce domaine des personnifications abstraites il n'y a pas de raison pour que l'imagination s'arrête ; le premier venu peut se créer un dieu nouveau ; il ne lui en coûte que la dédicace d'une inscription. Nulle part l'indétermination de la conception des Génies ne se manifeste aussi complètement que dans la représentation de ces abstractions divinisées. Sont-ce des dieux? Sont-ce des idées abstraites ? En vérité on ne sait comment résoudre la question (4). La plupart des païens ne se la posaient même pas.

(1) Tels sont les dieux locaux cités par TertuUien, ApoL^ 24 ; les dei decurioneSj 4-d. nat»^ 2, 8. Cfr. les Index du C. LL»

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