‹ La ReligionChapitre 13 sur 66 · INTRODUCTION. XXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXIX

mort de quelque personne. De même, une vieille loi . anglaise confisquait et vendait au profit des pauvres £^^ toute bête ou chose convaincue de meurtre. Xerxès ^^.^ flagella l'Hellespont rebelle. Auguste, châtiant la mer h\^ révoltée contre ses flottes, exclut d'un cortège solennel ^^^ la statue de Neptune. ' »v>^

Entre les actes du gorille ou du chien et ceux du j^^ sauvage, de TAthénien, de TAnglo-Saxon, du Perse, du Romain, il n'y a que les différences impliquées par l'inégalité des appareils pensants; les uns etles autres' procèdent d'impressions et de raisonnements instinctifs communs à tous les organismes vivants.

La sensation ne va pas sans répercussion. Elle tend à renvoyer aux objets qui l'ont provoquée l'atteinte qu'elle en a reçue. Par cela même, elle établit une sofrte d'équivalence entre Tagent du choc et l'agent du contre-coup; la conscience et la volonté de celui-ci se trouvent, par réciprocité, conférées à celui-là. Il se forme ainsi chez l'homme une tendance invincible — aujourd'hui encore — à prêter aux êtres et aux choses qui limitent sa propre personne et la lui révèlent par le plaisir ou la douleur, des intentions malignes ou bienveillantes, à les considérer comme des ennemis ou des alliés, doués des facultés qu'il remarque en lui-même.

Transportez-vous par la pensée dans cette période d'incubation oti se formait lentement l'intelligence, lorsque, dans une sorte d'hébétement bestial, le misérable bipède errant voyait tournoyer le monde comme

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un kaléidoscope, subissant les fatalités ambiantes, passant des ténèbres au jour, du torrent à la forêt, de l'attaque à la fuite, traqué par sa proie , fouetté par les vents, aveuglé par Téclair, tout entier à la sensation immédiate, à la défense, au péril imminent, sans répit, sans réflexion, presque sans langage, se connaissant à peine lui-même et forcé de juger tout d'après lui. Vous concevrez, je crois, la vraisemblance et la légitimité de son raisonnement : quand je frappe, quand je cours, quand j'agis d'une façon quelconque, je sais que j'ai voulu frapper, courir, agir. Donc ce qui me frappe, ce qui court, ce qui agit comme moi, a possédé la volonté de le faire.

Toujours, par quelque point, la vie et la volonté se révélaient dans les êtres, dans les choses et dans les phénomènes. L'arbre, la plante agitent leurs tiges et leurs branches comme autant de corps et de bras, leurs feuilles comme autant de langues sonores ; ils sont attachés de plus près au sol, mais l'homme et la bête n'y retombent-ils pas toujours?

L'eau se meut, se gonfle, happe sa proie ; elle court, elle chante. Le mouvement et le bruit ne décèlent-ils pas la vie ?

La pierre ne bouge pas, elle est muette; mais, comme on dit, elle n'en pense pas moins. Embusquée sur les chemins ou à fleur d'eau, elle ^sait très bien arrêter, blesser le passant et crever la pirogue.

Quant aux vents, aux nuages, aux astres, leur mobilité implique sans conteste toutes les autres facultés

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de la vie. L'ouragan, la trombe sont des animaux géants, furieux, d'une force irrésistible. Le tonnerre est une arme lancée par un prodigieux bras caché dans l'étendue. Le soleil, la lune ne montrent que leur visage. Le ciel ouvre des yeux innombrables. Et le feu ! quelle activité, quelle force dévorante ! c'est un être vivant, terrible ou propice.

Et pendant que la raison naissante s'exerçait, s'égarait ainsi, le langage, se développant avec elle, s'emparait de ces métaphores et les fixait pour jamais — car nous les employons encore. De son côté l'hallucination y logeait ses fantômes. L'expérience de l'homme endormi venait s'ajouter à l'expérience de l'homme éveillé.

On le voit, la tendance à douer les êtres et les choses de facultés animales et humaines eût suffi, sans autre secours que celui du langage, à créer des dieux et des religions, peu différents de ceux et de celles que nous connaissons. Elle est antérieure à l'animisme qui, avant de l'englober, en procède et dont elle doit être distinguée.

Nous lui avons donné le nom ^anlhropisme. C'est en vertu de sa tendance anthropique que Thomme s'est transposé dans ses dieux et qu'il adore en eux ce qu'il leur a libéralement prêté. Dans les âges postérieurs, l'art lui a permis de compléter l'assimilation et d'envelopper dans sa propre forme les facultés divinisées. Alors on a pu dire, en toute vérité, que les dieux sont faits à l'image de Thomme. A cette phase esthé-

tique des religions, nous réserverons le nom si connu et si juste à! anthropomorphisme.

La part de Tanîmisme n'en sera pas amoindrie. C'est, en effet, l'invention du simulacre, du double matériel et subtil, c'est la substitution naturelle du fantôme humain à toutes les autres âmes des êtres et des choses, qui ont permis à la poésie et aux arts plastiques d'imposer aux dieux une forme de plus en plus humanisée.

L'animisme est donc la transition nécessaire de l'anthropisme à l'anthropomorphisme.

On s'étonnerait de ne pas trouver ici l'aphorisme de Pétrone : Primus in orbe deos fecit timor. La crainte a fait les dieux. C'est une de ces vérités acquises qu'il me suffit de rappeler. La vie précaire des âges primitifs tenait l'homme en alerte; le danger était partout, jaguar dans les fourrés, scorpions sous les pieds, serpents sur la branche ou dans l'arbre creux, et pire encore, l'homme de la horde ennemie. Le malheureux devenait méfiant jusqu'à en être visionnaire, soupçonnant un monstre dans le buisson que le crépuscule estompe, dans la pierre ou la montagne aux profils singuliers. La crainte concourait donc avec l'anthropisme à préparer les visions animistes. De plus, elle est cause que la malignité, la cruauté, caractérisèrent les plus anciens parmi les génies et les dieux, et, bien qu'atténuées, ont laissé à la plupart des personnages surnaturels quelque chose de redoutable et d'inquiétant. La jalousie et la vengeance divines devinrent le

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thème fructueux de toutes les démonstrations sacerdotales ; il fallut des supplications, des larmes et du sang, des hommes et d'excellents bœufs immolés, pour flédiir des maîtres si féroces et si capricieux. Enfin la crainte est restée l'Ame de la piété, et altère toute morale religieuse. Combien sont vrais et justes encore ces vers du poète romain :

Longtemps dans la poussière, écrasée, asservie, Sous la religion l'on vit ramper la vie. Horrible, secouant sa tête dans les ci eux. Planait sur les mortels Tépouvantaîl des dieux.

Toutefois, quelque prépondérante que fût la crainte dans les temps antiques, l'homme a connu dès l'origine des sentiments moins dépressifs. La nature ne lui a pas été si marâtre, qu'elle ne lui sourît quelquefois. Janus ne montrait pas toujours sa face maussade ; la sinistre Hécate reprenait au matin le masque fier, mais attrayant, d'Artémis la chasseresse. Le plaisir, la joie, la reconnaissance doivent être comptés comme correctifs de la crainte et de la douleur ; les danses, les chants, les orgies sacrées indiquent assez qu'ils ont eu leur part d'influence dans les idées et les pratiques religieuses. Chez beaucoup de peuples, l'opposition entre la terreur et la confiance joyeuse a divisé les „ Olympes en deux camps, dieux méchants et dieux bons, dieux de la nuit et du jour, de la tempête et de la brise, de la sécheresse et de la pluie féconde, etc. Elle a abouti, notamment dans la doctrine

de Zoroastre et de Manès, au dualisme, à l'éternel combat d'un bon et d'un mauvais principe.

D'autres sentiments, plus instinctifs encore, moins accentués que la crainte et la joie, que la douleur et le plaisir, accompagnent toutes les actions humaines, mais ne se montrent pour ainsi dire qu'aux heures de repos, quand la chasse, la guerre, la faim, laissent à l'homme quelque répit. C'est l'étonnement, et sa sœur, la curiosité, qui ont tant fait pour le développement de l'intelligence. Pardonnez si je viens de m'exprimer en langage mythologique; vous voyez combien ce métaphorisme est inhérent à la parole, et comme il entre aisément encore dans le tissu du discours.

Certains naturels de la Polynésie révèrent certains galets bleuâtres et polis que la mer dépose sur leurs rivages. Les Mexicains et les peuples de l'Amérique centrale ont donné pour symboles à leurs plus grandes divinités l'émeraude, l'or, l'argent, le perroquet aux riches couleurs et les colibris semblables aux pierreries. Nous remarquons souvent dans les très anciennes sépultures certains coquillages, certaines pierres qui n'appartiennent pas au pays.

Autant de menus faits, mais dont les similaires sont innombrables, et qui tous relèvent de Tétonnement, de l'admiration naïve. Nous ne citons, bien entendu, que ce qui peut toucher à la mythologie ou au culte, et nous nous bornons. Tout être, tout objet nouveau ou extraordinaire a pu et dû être plus ou moins divinisé. Cela est si vrai, que les Mexicains, voyant pour

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