INTRODUCTION. XXXV
la première fois des hommes blancs et des chevaux, prirent les uns et les autres pour des dieux. De même, en Sibérie, je crois, une certaine tribu vit pour la première fois un chameau ; elle divinisa la bète, et par surcroît, comme certaine maladie inconnue était arrivée à peu près dans le même temps, le chameau fut reconnu génie de cette maladie.
L'étonnement et Tadmiration, dont Horace nous conseille d'être ménagers, sont inséparables de l'organisme vivant et sentant. Combinés dans des proportions diverses avec la crainte et la reconnaissance, ils ont certainement contribué à introduire, par apothéose, des hommes et des femmes dans le monde mythique, à créer ces mélanges de fables imaginaires et de légendes historiques contre lesquels Évhémère a dirigé ses ingénieux persiflages.
Que dire de la curiosité? C'est la qualité maîtresse, l'aiguillon de tout progrès et la source de toute erreur. Étrange fatalité de notre organisme où la ligne droite et la déviation ont le même point de départ ! La curiosité persévérante a créé les sciences ; la curiosité hâtive a créé les religions. Et quand les sciences ont apporté tour à tour la solution des problèmes que se pose l'esprit humain, elles se sont heurtées aux réponses depuis longtemps données et consacrées par les théologies et acceptées par les petits comme par les grands.
Pour peu qu'on regarde, je ne dis pas dans les profondeurs du passé, mais autour de soi, on s'apercevra
que les plus vieilles suggestions de Tanthropisme coii<servent, sous mille déguisements, leur office et leur empire.
G*est que, nés longtemps avant la science, la raison et le langage ont toujours retardé sur la science, gardant comme un patrimoine saint leurs créations virtuellement condamnées, les accommodant seulement, tant bien que mal, à des régimes intellectuels nouveaux. Les formes rajeunies sont venues s'ajouter, sans les détruire, aux formes plus anciennes. Il en est résulté d'innombrables combinaisons, dont le temps et le lieu, l'état social, les migrations, les voisinages, les tempéraments ethniques et individuels ont, sans trêve, remanié les proportions infiniment| diverses* Ainsi s'expliquera le phénomène que E.-B. Tyior a justement appelé survivancey traduction exacte et lu^ mineuse du mot superstition. Le microbe anthropoanimique a développé dans la raison et le langage une sorte de maladie héréditaire qui, passée à l'état de seconde nature, servie par les progrès mêmes qui eussent dû l'enrayer, entretenue par des intérêts puissants, s'est infiltrée et comme extravasée dans toutes les manifestations de l'intelligence et de l'activité hu* maine.
Voilà comment et pourquoi les mythes ont gouverné, parfois charmé et civilisé leurs inventeurs. Voilà pourquoi, à l'heure même où semble devoir finir l'interminable lutte entre la science et la foi, les concepts, les types, les forces, résidus des fétiches et des
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dieux, voltigent encore, fantômes vides, à la place où tonnait Jupiter, où le souffle de la fureur plissait le nez de Sabaoth.
Les considérations qui précèdent ont mis, je pense,, en pleine lumière, les origines, réputées si mystérieuses, du sentiment religieux, des mythologies et des religions.
Cette déviation s'est produite, après de longs tâtonnements, dans un milieu trouble et confus — sous l'influence de certaines conditions organiques.
Le milieu, c'est l'ignorance, totale d'abord, puis partielle, d'abord naïve, ensuite factice et imposée, rignorance de ces successions constantes et indifférentes des phénomènes, qu'on a, plus tard, qualifiées de lois naturelles.
Les conditions ont été la crainte, Tétonnement^ l'admiration, la joie, par -dessus tout la curiosité hâtive.
L'agent général a été le langage.
Comme facteurs premiers, nous avons signalé et dé-
fini l'anthropisme, l'animisme, l'anthropomorphisme,
enfin le symbolisme esthétique et moral.
Nombreux sont les éléments sur lesquels se sont
r exercés ces facteurs. On peut dire qu'il n'est pas un
•^ être, un objet, appartenant à l'un des trois règnes, pas
li-l un phénomène ou circonstance du monde atmosphé-
n-l rique, planétaire ou sidéral, pas une condition de Tor-
ei; ganisme vivant, pas un accident de la vie humaine.
pas une invention, une industrie, une faculté, une institution, pas une passion, pas une illusion, pas un concept, pas une doctrine morale ou scientifique, qui ne soit entré dans le cycle de l'évolution religieuse, et qui n'ait parcouru, plus ou moins vite, les diverses phases de Tanthropisme, de l'animisme diffus ou condensé.
Ces éléments mythiques — ainsi les nommeronsnous — n'ont pas tenu la même place partout à la fois dans les religions de tous les temps et de tous les pays. Nous les trouverons souvent rebelles, soit à l'ordre chronologique, soit à l'ordre logique. Mille causes physiques, historiques et morales ont précipité, arrêté ou retardé, faussé ou interrompu le développement des croyances et des doctrines. A la diversité des climats, des faunes, des flores, des contrées correspond la prépondérance de telle ou telle classe de mythes. Les tempéraments des races, les voisinages, les rapports pacifiques ou violents de civilisations inégales n'ont pas moins notablement influé sur les fictions, les systèmes elles cultes.
Le genre humain n'est pas ce prétendu Grand Être, qui, selon des généralisateurs trop hardis, aurait, par une loi de progrès indéfectible et indéfini, marché sans écarts et sans défaillances vers un idéal commun. Au sein du même groupe social, de nombreuses variétés collectives ou individuelles représentent les stades les plus humbles comme les plus avancés de l'évolution. Sous nos yeux, dans le même pays, dans