‹ La ReligionChapitre 17 sur 66 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ZOOLATRIE.

Imitation du langage animal par les Apaches et les Esquimaux. — SurTiTanoes

chez les civilisés. — Goudjissi et le phoque. — Les types animaux ; le totem

ou blason. — La baleine chez les Esquimaux, initiation des Angakout. — Les

phoques. — Le paradis esquimau. — Le renne, le chien chez les Esquimaux ;

l'animal expiatoire : rapprochements. — Le culte de Tours chez les peuples du

Nord. — Zoolàtrie égyptienne. — Le serpent de Widah, son clergé, ses pré-

tresses. — Le culte du lait et de la vache chez les Todas des Nilgherries. —-

Divinité du Grand Laitier ou Palal.

Les premières relations de rhomme avec le monde extérieur ne lui ont laissé aucun doute sur l'intelligence des animaux. 11 n'a pas eu un seul instant l'idée de considérer comme des machines, et pour cause, la bête féroce qui l'épiait du fond d'un haliier et le gibier de toute taille qui déjouait sa poursuite. 11 n'a pu voir en eux que ses pareils, ses rivaux, et bien souvent ses supérieurs, mieux vêtus, mieux armés et plus forts que luiniême. Leurs actes n'étaient ni moins réfléchis, ni moins bien combinés que les siens; leurs idiomes n'étaient pas plus pauvres, pas moins expressifs. L'articulation hésitante de deux ou trois consonnes ne créait pas encore une différence sensible entre les jargons animaux et le langage humain. Bien plus, Tonomatopée, cette transition du cri à la parole, donnait au sauvage l'illusion <i'une langue commune entre l'homme et les bêtes. S'il est hasardeux de chercher aujourd'hui sous la complexité des formes dérivées, altérées par des retouches perpétuelles, les traces d'un

LA RELiaiON. \

procédé aussi primitif^ il n'en est pas moins certain que Timitation directe^ quoique naïve et peu concordante, des bruits extérieurs a fourni au langage ses éléments premiers, les syllabes où se con* fondaient le nom, l'adjectif et le verbe et qui, transportées par métaphore aux objets des sens visuel, tactile, olfactif, appliquées aux idées et aux termes abstraits, puis juxtaposées, contractées en mille et mille façons, n'ont cessé de constituer la matière linguistique et la trame du discours. L'élaboration des signes vocaux empruntés d'abord aux cris de la multitude animale, puis aux mouvements, aux formes, aux mœurs, aux facultés diverses de tous les êtres qui hurlent, rugissent, mugissent, bêlent, chantent et bourdonnent, ce travail prodigieux si bien fait pour inspirer un linguiste philosophe et qui établit péremptoirement l'intûne affinité de l'homme avec tous ses congénères du monde vivant, s'est prolongé durant des centaines de siècles. L'apologue de l'Inde et de la Phrygie nous vient en droite ligne de cette lointaine période; après Lokman et le sage Ésope, mais avec quel art supérieur, avec quel charme pénétrant! notre La Fontaine, habillant en animaux les personnages de sa comédie aux cent actes divers, s'est pris lui-même à la vérité de ses fictions; Il croit qu'il fut un temps où les bêtes parlaient, il sait qu'elles parlent encore. De là, cette vie qu'il a su répandre en ses peintures. Un peu plus, et il aurait deviné que l'homme, pendant des milliers d'ans, a parlé le langage animal.

Élie Reclus, dans ses PrimitifSy nous montre les Âpaches jappant à la lune. Dès que l'astre paraît à l'horizon, ils geignent en chœur, imitent les cris du coyote flairant une charogne, «el les bandes de ces animaux ne tardent pas à leur répondre dans le lointain... Plusieurs de leurs dialectes n'ont qu'un seul el même mot pour désigner le chant de l'homme et le glapissement du chien des prairies; des voyageurs ont même trouvé de l'analogie entre les langues de l'un et le cri de l'autre. Peu à peu, les voix s'enflent, éclatent en jappements; on dirait une meute en chasse, ou aboyant à la lune, ce qui est bien le cas. Le concert continue par les rauquements du loup -hyène et de l'ours, les

LE CULTE DIRECT DES ANIMAUX. t

bramements du cerf^ les cris de tous les frères et cousins du monde animal, les hennissements du cheval et du mulet, même les braiements de Tàne», ces joyeux t hi-han, hi-han» que nasillaient en pleine église nos basochiens du moyen âge. L'office et Ja fête de l'âne étaient une parodie inoCTensive et tolérée des solennités chrétiennes, la détente et la revanche de la jeunesse, dutempéramentgaulois, fatigués et affadis par toute une année de litanies et de psalmodies insipides. Ce n'en est pas moins une survivance du régime mental où se sont arrêtés les Àpaches et par lequel ont passé nos aïeux, auquel nous semblons quelquefois revenir lorsque, dans le tumulte de nos assemblées et de nos réunions, éclatent soudain les miaulements, les cris de coq et de bêtes sauvages ou domestiques. Ce qui n'est plus chez les civilisés qu'une distraction saugrenue, a gardé chez les primitifs sa valeur originelle, son caractère de langue commune à T homme et aux animaux.

Lorsque les Âpaches ont terminé leurs exercices imitatifs, ils

se livrent, nous dit-on, à des ricanements, suivis d'une furieuse

orgie. Le trait est significatif. S'ils se réjouissent ainsi, c'est qu'ils

se rappellent les bons tours qu'ils ont joués à l'ours, au coyote,

aux bisons, aux cerfs, en les attirant par l'imitation réussie de

leurs voix, de leurs dialectes, procédé que pratiquent encore nos

chasseurs d'oiseaux. Nous voyons poindre ici ces restrictions

mentales, cette habitude de mensonge sournois, qui tiendront

tant de place dans le commerce de l'homme avec les puissances

dont il essaie de piper les faveurs. Qu'il s'agisse d'animaux, de

fétiches, de génies ou de divinités, la prière et l'offrande n'ont

«pi'un but : obtenir beaucoup en donnant le moins possible. Et,

parune réciprocité piquante, les dieux, c'est-à-dire leurs ministres

s'ingénient à rendre un œuf pour un bœuf, moins qu'un œuf,

des promesses, des paroles, du vent.

Ne quittons pas encore les Apaches et leur indulgent observateur. Ces pillards rendent un culte à la lune, et c'est à l'occasion ^'ane des phases lunaires qu'ils jappent et glapissent de leur iûieux. On sait, d'ailleurs, qu'ils professent, comme bien d'autres

peuples, la religion de l'ours^ qu'ils tiennent pour sacrés le hibou, les oiseaux blancs, et avant tout Faigie, grand-père de leurs ancêtres, qui^ en clignant les yeux, lance les éclairs et qui tonne en battant de Taile.

Élie Reclus a donc toute raison de voir dans la bouffonnerie qu'il vient de nous dépeindre «un acte religieux^ un vrai mys* tère. Ces chasseurs, dit-il, s'adressent au surnaturel pour qu'il les mette en rapport intime avec les animaux, afin que le gibier abonde, prospère et se laisse prendre. Nous prenons cette solennité pour un équivalent de la danse du bison décrite par Gatlin et pratiquée par les Mandans et la plupart des Peaux-Rouges, du cerf, solemnitas cervuliy que les anciens Romains, déguisés en bêtes sauvages, célébraient aux Lupercales et aux Saturnales de la nouvelle année. » Les descendants des Celtes, des Germains et des Scandinaves, ajoute notre auteur, mirent longtemps à s'en déshabituer sous la pression des conciles et des synodes; tandis que l'Église latine ne cessait d'admonester et de châtier ceux qui s'entêtaient à «courir génisses )», à faire le daim ou le taurel, l'orthodoxie grecque, «plus condescendante», laissait et laisse un libre cours aux mascarades du carnaval, grand divertissement des mougiks. Alors, de cabaret en cabaret défile la bande joyeuse des animaux jadis sacrés, l'ours dansant avec la dame son épouse, le «seigneur bœuf et sa corpulente compagne, sire loup, maître renard et leurs familles; un chameau ferme la marche». Toutes ces fêtes sont des souvenirs «du temps que les bêtes parlaient» et que l'homme leur répondait en leur propre langage.

Il semble que Thabileté imitatrice ait décru en raison des progrès du langage articulé. On comprend toujours les animauxt mais on perd peu à peu l'habitude de leurs langues. Hall, qui a vécu avec les Esquimaux, nous conte Tanecdote suivante :

<c Goudjissi «parlait phoque 9. Couché sur le côté, il se poussait en avant par une série de sautillements et de reptations. Dès qu» le phoque levait la tête, Goudjissi arrêtait sa progression, piaffait du pied et de la main, mais parlait, parlotait toujours. Et, alors^ le phoque de se soulever un peu; puis, nageoires frémissantes^

de se coucher comme en extase sur le dos et sur le flanc, après quoi sa tête retombait comme pour dormir. Et Coudjissi de se pousser à nouveau, de se glisser, jusqu'à ce que le phoque relevât encore la tête. Le manège se renouyela plusieurs fois. Mais, Coudjissi s'approchant trop vivement, le charme fut rompu, le phoque plongea et disparut, d-ie-ouei», fit le chasseur désappointé. uÀh! si nous savions parler phoque aussi bien que Tours!»

Ainsi l'Esquimau se reconnaît, se croit inférieur à l'ours blanc dans le maniement du dialecte phoque. Mais, à côté de ce naïf aveu, persiste la conviction que Tanimal entend et comprend le chasseur^ même quand celui-ci parle un langage humain. Tous les peuples qu'il nous arrivera de citer adressent aux animaux des saints, des compliments, autant dire des prières. Notez que cette coutume primitive, si générale et si prolongée, n'a pas eu peu d'influence sur les relations nouées entre les dieux et leurs adorateurs. C'est parce que le sauvage s'est cru ou senti compris par le seigneur tigre et compère Martin, que le barbare et le civilisé ont parlé à Taaroa, à Tialoc, à Mars, à Zeus ou à Jahvè, que le simple déiste, enfin, adresse des prières ou des actions de grâces à la o Catégorie de l'Idéal», toute dénuée qu'elle soit d'ouïe, de pavillon auriculaire, de limaçon et de tympan.

Cette remarque a son prix. L'anthropisme, la tendance de rhomme à prêter ses facultés aux êtres imaginaires, nous rend bien compte do la croyance à l'efficacité des hymnes et des rhapsodies pieuses, mais Thabitude de converser avec les animaux (qui, du moins, vivent et parlent), la certitude plus ou moins iustifiée d'être entendu et compris par eux, voilà qui ajoute à l'illusion anthropique une vraisemblance suffisante; d'autant plus que les animaux ont été dieux fort longtemps et sont longtemps restés dieux à côté des autres objets ou êtres divinisés. Avant même que l'animisme vînt étendre aux esprits des choses ftt des phénomènes la vie et les facultés retenues par les fan- ^^mes du rêve et les simulacres des morts, les relations de ^'homme avec les animaux avaient déterminé une sorte de cou-

nnt irrésistible^ de pente naturelle où glissait la raison faible encore. L'expérience était faussée dès le principe, et ne pouvait rien contre les erreurs qu'elle avait suggérées.

Nous n'avons pas craint de nous arrêter à ces débuts obscurs de la pensée, où Tinduction découvre le point de départ de la déviation mythologique ; et c'est à dessein, c'est pour mettre en lumière cette quasi- animalité^ cent fois millénaire peut-être, où a végété l'humanité dans son enfance, que nous avons, autant que possible, écarté des faits jusqu'ici rapportés les pratiques manifestement religieuses auxquelles ils ont donné lieu. Car les primitifs, que nous interrogeons en ce moment, et la plupart des peuplades encore inférieures et qualifiées d'athées, sont entrés déjà dans la période animique, et c'est à travers l'animisme qu'il nous faut pénétrer jusqu'à un régime mental plus ancien que l'animisme lui-même.

Le culte direct rendu par la terreur ou par une familiarité reconnaissante à l'animal voisin, au jaguar bien connu qui habite le fourré, au serpent solitaire qui fait sa retraite dans la caverne où la horde serait heureuse de le remplacer, à tel ours, à tel corbeau, que l'on cherche à fléchir ou à gagner par des paroles et des offres d'aliments, ce culte a certainement précédé la déification de ces animaux, l'incarnation de certains esprits ou puissances surnaturelles dans les formes animales; il nous est attesté par une foule de fables et de légendes, mais de dates très postérieures. Telles les fausses localisations du boue de Mondes, du lion deNémée, du sanglier de Galydon, de l'hydre de Lerne, des dragons d'Andromède, de saint Georges, et de monstres comme la guivre, la tarasque, le sphinx. Ce sont là des personnages mythiques appartenant à des cycles très avancés, mais leur histoire n'en fait pas moins allusion au culte individuel et direct de certains animaux. Mais, en fait, et si haut que nous remontions, le culte des animaux est déjà générique, même avant de passer à l'animisme; c'est-à-dire que, dans chaque individu animal, il vise l'espèce tout entière, non plus un serpent, une baleine, un crocodile, un éléphant, mais bien la baleine, i'élé-

Le culte direct des animaux. 7

phant, le crocodile, la manifestation d*un type. Nous verrons qu^il en est un peu autrement dans le culte des plantes, des pierres et des eaux. L'immobilité relative, les physionomies nettement caractérisées, Tidentité permanente, tout s'est réuni pour assurer à certains arbres, à certains rochers, volcans et chaînes de montagnes, aux sources, aux lacs, aux fleuves, des honneurs individuels et locaux. Au contraire^ chez les animaux, les caractères du groupe sont bien plus accentués que les traits de l'individu ; et il n*est pas téméraire de penser que l'abstraction et la généralisation, ces procédés si indispensables à la raison et à la science^ ont été suggérées insensiblement par la nécessité de classer les animaux par familles et par genres. Un Peau-Rouge, dit de Brosses, qui avait un bison pour manitou, reconnaissait qu'il n'adorait pas le bison lui-même, mais un manitou de bison, qui était sous terre et qui animait tous les bisons. Ainsi les idées de type, de moule préexistant, auxquelles sont dues tant d'aberrations métaphysiques; ainsi la notion d'Espèce, dont personne ne contestera l'utilité, mais dont le dogmatisme buté a si longtemps rétréci Thorizon des sciences naturelles, étaient déjà fixées, incrustées dans quelque pli du cerveau, bien des milliers d^ans avant Platon, avant Guvier ou Agassiz. N'est-ii pas curieux de constater que ces fantaisies de métaphysiciens, que ces préjugés zoologiques sont en quelque sorte un legs immémorial de l'antique zoolâtrie?

Pour rester dans notre domaine propre, notons que Tidée d'espèce a joué dans l'évolution religieuse un rôle des plus importants ; c'est elle qui a établi une hiérarchie dans les multitudes de fantômes évoquées par Tanimisme ; c'est elle qui a condensé,^ résumé dans un nom devenu dieu chaque catégorie de puissances similaires; c'est elle, enfin, qui, par voie de résorptions successives, a finalement ramené les dieux à Tunité, et incarné un genre dans une personne.

A l'introduction de l'animisme dans la zoolâtrie se rattache la coutume du blason, du totem. Le mot est emprunté aux Peaux- Rouges d'Amérique, mais la chose est quasi-universelle, et se

retrouve, notamment, chez les Gafres Béchuanas, chez les Australiens, en Sibérie. A force de confondre les esprits des hommes morts avec ceux des animaux, à force de tirer ses noms et ses surnoms de quelque animal commun dans la contrée, ou rare, ou distingué par une qualité quelconque, la peuplade a fini par compter ici le kangourou, le casoar, là l'élan^ le buffle, le serpent, la tortue, Taigle, etc., au nombre de ses ancêtres, par considérer telle ou telle de ces espèces comme sa patronne, son éponyme. Chaque tribu, du castor, du grand lièvre, de Topossum ou du puma n'a point manqué de saluer, d^honorer au passage ou par de véritables commémorations, l'animal sacré dont chacun de ses guerriers porte rimage peinte sur sa poitrine nue, brodée sur sa tunique ou gravée sur son bouclier. Au reste, qu'il y ait ou non totem, peinture ou tatouage commémoratif, la croyance est la même, et dans l'antique Egypte où le crocodile, le bouc, le^chacal, le chat possédaient chacun leur ville et leurs demeures privilégiées, et dans Rome qui célébrait la louve nourrice de son fondateur, et en Ghaldée dont les rivages recevaient la visite du grand ancêtre créateur, le poisson Oannès, si aimé de Voltaire. La plupart des tribus yakoutes ont l'oie, le cygne, le corbeau pour ancêtres et pour signes distinctifs. Les Tibétains sont issus d'un singe et d'une guenon. La postérité du chien surtout, est innombrable dans le nord de l'Amérique et dans l'Asie orientale : Aléoutes, Esquimaux, Aïnos, Oïgours, Kirghiz. Ceux-ci, par exemple, descendent d'un chien rouge uni aux quarante suivantes d'une princesse tartare. Les Chinois racontent qu'un vieux loup séduisit une princesse Hunne enfermée dans une tour, et devint père des Oïgours ou Kao-tcha. Eux-mêmes sont fort dévots au dragon qui est leur insigne national.

En Amérique, on offre à l'animal totem des aliments, delà fumée de tabac, des victimes. Ses os, sa peau, ses dents, ses écailles, ses plumes, etc. , fournissent d'innombrables fétiches, amulettes et talismans. Son effigie, soit taillée dans sa propre peau, comme chez les Esquimaux, soit sculptée en reliefs barbares sur les téocallis du Mexique et de l'Yucatan, est l'objet d'une véritable

idolâtrie et préside à toute sorte d'opérations magiques. C'est que les animaux, non contents d'incarner en eux les mânes et les ancêtres, sont déjà passés à l'état d'êtres mythiques, et cachent sous leurs formes diverses de véritables dieux régionaux ou cosmiques : tels, chez les Osages, l'escargot, qui a épousé la fille du castor; chez les Hurons, le grand castor; chez les Mayas, les Quiches, les Toltèques, le perroquet-serpent Quetzalcoatl; chez les Iroquois, le grand lièvre qui tira la terre du fond des eaux ; la tortue, qui porte la terre, d'abord petite île amassée sur son dos par les poissons et les amphibies; chez les Ghippeways et les Côtes- de-chien, un oiseau gigantesque qui, lui aussi, a rapporté la terre du fond de l'Océan.

De telles fictions et les légendes qui en dérivent dépassent de loin l'étroit horizon de la zoolâtrie, telle qu'elle a dû être dans les périodes tout à fait primitives; et cependant elles apparaissent déjà, plus ou moins développées, à côté du culte des animaux, sous la forme la plus ancienne que nous puissions constater.

Adressons-nous d'abord à la faune sauvage, et commençons par Ja baleine et ses congénères ; ils s'imposent par leur taille même, qui les fait redoutables, et par la masse de chair qu'ils offrent à la gloutonnerie des peuplades souvent affamées des terres australes ou des régions arctiques. Leurs os, leur lard, leurs intestins, leur peau, leurs fanons, leurs dents constituent, pour des industries rudimentaires, un trésor inestimable. Aussi lue baleine échouée est-elle accueillie partout avec des trans- =>orts de joie et de reconnaissance.

Lorsque les Malgaches ont pris un baleineau, ils supplient la Taère de leur pardonner, s'excusant sur la faim et la nécessité.

Mais c'est surtout dans les climats glacés de l'Amérique po- ^ire que les cétacés obtiennent un véritable culte et des honneurs divins.

Disséminés par petits groupes sur une étroite lisière qui se

prolonge depuis le Groenland et le Labrador jusqu'au Kamtchatka,

fermés au reste du monde par leur barrière de frimas, les

esquimaux et les Aléoutes, qui se donnent le nom d'hommes,

iQoït OU Innuity sont plus que tout autre peuple restés en dehors des influences étrangères. La science préhistorique a vite compris qu'ils lui offraient un type intermédiaire entre l'homme actuel et l'homme des temps disparus. Quand on entra chez eux pour la première fois, dit Ëiie Reclus, « ils étaient en plein âge d*os et de pierre ». De Mortillet, Abbot et Boyd Dawkins sont tentés de reconnaître en eux les descendants directs de nos Magdaléniens. Le retrait successif des glaces et la poursuite du renne les auraient entraînés peu à peu des Eyzies aux champs de neige du Labrador^ aux bords désolés de la baie d'Hudson, du Mackenzie et de TAlaska. C'est donc un débris de l'humanité quaternaire, et nulle part nous ne pouvons espérer de rencontrer une race plus pure, un état d'esprit plus original et plus primitif. On peut être assuré qu'ils n'ont emprunté à personne leurs croyances et leurs pratiques religieuses.

Nulle chasse ne passionne davantage les Inoït, surtout les Aléoutes,que celle de la baleine. Ils la harponnent, la tuent et la dévorent, mais la révèrent. Leurs sentiments, à la fois très grossiers et très fins, les conceptions morales qui se mêlent à la ' joie des appétits satisfaits, ont été saisis avec tant de sagacité par l'auteur des Primitifs que nous ne pouvons résister au plaisir de citer ou de résumer quelques-unes de ses pages vivantes et familières.

a Ils font semblant de croire que, poussé par le sort, mi-contraint, mi-résigné, l'animal obéit aux enchantements et met quelque bonne volonté à se laisser prendre. A l'ouverture de la saison, une cinquantaine d'hommes et de femmes se mettent dans leur plus bel attirail et s'embarquent pour saluer au large la bande qu'on a signalée à l'horizon, pour la complimenter et lui faire fête. Car le «roi des océans» tient à l'étiquette; il tient à la morale et à la vertu. Il évite les parages hantés par des hordes lâches et dissolues, n'admet pas que les baleiniers se commettent avec des femmes pendant la saison de chasse ; même il les punirait par un châtiment terrible, si leurs épouses trahissaient, en leur absence, la foi conjugale ; il les ferait périr par une

LE CULTB DIRECT DBS ANIMAUX. 11

mort cruelle, rapporte Venjaminof, si leurs sœurs manquaient à la chasteté avant le mariage.

<t Qu'un coup de vent fasse échouer une baleine, ils ne peuvent trop la remercier de sa complaisance, se congratulent d'avoir été admis au privilège de manger cette chair sacrée. Ils s'avan« cent au son du tambourin, haranguent la divinité, la flattent, la complimentent, exécutent en son honneur des danses solennelles: les profanes vêtus de leurs plus. beaux costumes, les baleiniers et sorciers tout nus, sauf qu'ils ont la ûgure masquée, comme aux grandes cérémonies. Après ces témoignages de respect, ces préliminaires de convenance, le tambour retentit pour la dernière fois. C'est le signal du festin. Hommes, femmes, enfants et chiens se jettent sur l'énorme dieu, un morceau de 60000 kilogrammes, l'attaquent des dents et du couteau. Ils piquent, trouent, forent, creusent, jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans l'intérieur; ils se feront jour à travers les côtes. Avant longtemps, avant que la chair mûrie et faisandée soit arrivée à la complète putréfaction, ils n'auront laissé que les os,* laissé, non, puisqu'ils les rongent à fond, les emportent pièce à pièce, pour en faire cent et un outils et instruments, et s'en servir comme de fer et de bois. Ils tirent parti de tout, s'éclairent et se chauflent avec la grahise, s'habillent de la peau, construisent avec les côtes, tendent les intestins sur les fanons en forme de barques et kayaks. Finalement, de la montagne d'abondance, il n'aura été perdu ni brin ni miette. » Voilà, certes, une divinité utile.

Nous sommes ici en présence du culte direct, dans ce qu'il a de plus naïf. £t cependant il est déjà, comme cela était inévitable en un milieu très animiste, il est accompagné de concepts abstraits et de véritables mythes. A côté des individus du genre baleine, il existe un type idéal, la Grande Baleine, expression de toutes les qualités physiques et morales de l'espèce, et qui ne se fait voir qu'aux angakout, prêtres-sorciers parvenus à un certain degré d'initiation. Par parenthèse, le métier de ces saints personnages est des plus laborieux ; voués dès leur naissance au sacerdoce, ils subissent plus d'épreuves que n'en accepteraient

les plus résolus candidats aux prêtrises civilisées; à force de jeûnes^ de convulsions, d'extases, l'angakok devient fou et se livre, avec une désolante sincérité, aux plus odieuses et aux plus viles bouffonneries. Un des exercices familiers à ces aspirants magiciens semble renouvelé de Jonas. Ils errent au bord de la mer, invoquant la Grande Baleine ; dès qu'ils l'ont attirée du fond des eaux par leurs incantations, ils la forcent d'ouvrir une large gueule où ils se précipitent. L'orque fabuleuse les transporte d'île en île, de rivage en rivage, et descend avec eux dans le gouffre où se cache le paradis boréal. Là, ils sont initiés à loisir aux mystères de l'autre monde. « Combien de temps y séjournentils? Ils ne le savent pas eux-mêmes ; car la mesure du temps est autre en bas, autre en haut, d Ils y acquièrent d'extraordinaires facultés, une intelligence transcendante. Leur noviciat accompli, la Grande Baleine vient les dégorger sur la plage. Cette histoire est un peu répugnante, mais elle convient au milieu où elle est née. Réduite à ses éléments significatifs, elle ne vaut ni plus ni moins que tant d'autres descentes aux enfers, que tant d'autres ravissements aux divins séjours, qui abondent dans les anciennes et dans les nouvelles mythologies

La Grande Baleine ne se borne pas à jouer son rôlet dans l'éducation ecclésiastique; elle gratifie d'une sainteté particulière les hardis pêcheurs, les membres de la confrérie des baleiniers, où n'entraient d'ailleurs que les hommes éprouvés, capables d'attaquer seul à seul et de tuer le puissant cétacé. Ces héros observaient un usage singulier : celui qui, d'une lance congrûment bénite, avait frappé le dieu, courait s'enfermer dans une cabane isolée ; il passait là trois jours sans manger ni boire, à imiter les gémissements de la baleine mourante. Cette retraite avait deux buts : premièrement, éviter l'esprit courroucé de l'animal ; ensuite, assurer la mort de la baleine par la force des conjurations. Si la bête n'était pas morte le quatrième jour, c'est que quelque omission avait été commise, et le baleinier juré recommençait sa pénitence. Pendant la chasse, les membres de la confrérie, leurs aliments, leurs barques et leurs rames jouis-

LE CULTE DIRECT DES ANIMAUX. It

saient d'un prestige surnaturel. Nul n'aurait osé les approcher, ni même les regarder. A la mort de l'un d'eux, ses confrères se partageaient son corps et frottaient de sa graisse leurs harpons favoris ; ou bien, s'ils avaient laissé le cadavre entier, moins les TÎscères et les matières grasses, ils le conservaient dans la glace; puis, à leur entrée en campagne, ils l'aspergeaient d'eau et butaient dans ce liquide précieux les vertus et la force du défunt. M. Pinard a découvert dans l'archipel aléoutien une des cavernes où reposent ces privilégiés, couchés tout de leur long ou debout dans une armure de bois, la tète sous un masque d'animal, qui protège les vivants contre les yeux des morts. La croyance aux reliques est de tous les pays et de tous les temps.

La tribu des morses et des phoques n'est guère moins honorée que la baleine, et c'est à bon droit. Le grand cétacé est une aubaine qui vient par surcroît, mais le phoque est l'aliment nécessaire et quotidien ; s'il manque, la famine ravage des populations entières ; il fournit d'ailleurs les mêmes ressources accessoires que nous avons énumérées plus haut, éclairage, chauffage, vêtements, etc. Les compliments et les excuses ne lui sont donc pas épargnés. L'anecdote suivante prouvera en quelle haute estime le tiennent les Esquimaux.

Des missionnaires vantaient le paradis chrétien ; on les interrompit :

« £t les phoques ? Vous ne dites rien des phoques. Avez-vous des phoques, dans votre ciel? — Des phoques? Non, certes. Que feraient les phoques là-haut? Mais nous avons les anges et les ^urehanges, nous avons les chérubins et les séraphins, les dominations et les puissances, et les douze apôtres, et les vingt-quatre ^eillards... — Mais quels animaux? — Des animaux?... Nous avons, sans compter les chérubins et les séraphins déjà nommés (anciens bœufs et anciens serpents), TAgneau, nous avons un lion, un aigle... — Il suffît. Votre ciel n'a pas de phoques, et un eiel qui manque de phoques ne peut pas nous convenir. y>

D'autant que le paradis des Esquimaux se trouve au fond des mers; pour eux le ciel n'est qu'un séjour d'épreuves et d'expia-

lions douloureuses. C'est au séjour sous-marin que vont les baleiniers héroïques, les gens de cœur qui se sont tués pour ne pas être à charge à leur famille, et les femmes bien tatouées qui sont mortes en couches. Songez que ni le ciel ni la terre ne sont doux à rhyperboréen ; la mer le nourrit^ l'habille et le chaufiTe. Aussi tous les êtres marins sont-ils volontiers honorés. Il n'est pas jusqu'au a roi des harengs )) qu'on ne manie avec des gants — au propre et au figuré — écrit Dali. Ce petit personnage^ à qui l'on prodigue les titres pompeux, est tout simplement le premier hareng qui se laisse prendre. Mais en lui on salue le type, l'espèce entière.

La plupart des animaux terrestres (sauf le renne, qui reçoit aussi des compliments funéraires, et le chien), les fouines, loutres, blaireaux, sont non pas méprisés, mais redoutés comme démoniaques. Les sorciers-prêtres se confectionnent des masques avec les muûes de ces bêtes et se font de leurs langues un grisgris personnel. L'esprit qui habite ces dépouilles leur donne la faculté de transport rapide et toute sorte de vertus magiques.

Quant au chien, les Inoït lui réservaient dans les funérailles un rôle assez singulier : il suivait immédiatement le corps de son maître, non pas précisément comme ami, mais comme purificateur interposé entre le mort et le cortège funèbre ; on pensait que les vices moraux et physiques, les mauvais esprits, en s'échappant du cadavre, entreraient dans Tanimal. Relatée sans commentaire, cette coutume apparaît peut-être comme une simple bizarrerie et un fait isolé. Et cependant, si nous la dégageons des circonstances accessoires, l'emploi du chien et la cérémonie funéraire, nous remarquerons tout d'abord qu'elle procède très logiquement de l'illusion animiste; ensuite qu'elle est apparentée à une foule de survivances qui nous sont attestées par Phistoire et par les traditions populaires ; enfin, qu'elle contient en germe la théorie si fameuse des victimes expiatoires. Si nous avons relevé ce minime épisode d'un convoi mortuaire chez les Esquimaux, c'est qu'il entre dans notre programme de rattacher à leurs origines les plus humbles les théories qui ont eu

dans révolution religieuse les plus hautes fortunes. La digression n'est ici qu'apparente, et elle sera courte.

Uanimisme admet que tout bien et tout mal sont dus à Tingérence d'esprits propices ou malveillants. Les vices et les maladies sont des esprits mauvais logés dans un corps vivant ; il est donc tout naturel, pour en préserver les vivants, d'offrir une demeure à ces démons, lorsqu'ils déserteront le corps où ils s'étaient logés. Dans le cas présent, la demeure offerte est un chien ; mais on peut se servir de tout autre animal, d'un homme, d'une plante, d'un objet ou d'un lieu quelconques ; on peut envoyer les démons, les vices, les péchés, les maladies, dans un réceptacle quel qu'il soit, par ruse, par persuasion, et surtout par la force des incantations et des exorcismes. Inutile d'ajouter que, dans aucun temps et dans aucun pays, les sorciers et les voyants n'ont négligé cette source de miracles et de proûts abondants. 11 n'est pas de religion, si pure qu^elle se dise, dont les fondateurs et les ministres n'aient revendiqué le privilège de chasser les démons, de les transférer dans un arbre, dans un trou, dans un troupeau de porcs, qui n'en peuvent mais. Aujourd'hui, la vertu de l'exorcisme officiel parait épuisée, mais elle s'est réfugiée dans les campagnes, où l'animisme règne encore. Dans les départements les plus voisins de Paris, chaque village a ses sorciers et diseurs de paroles qui savent jeter les sorts, c'est-à-dire transférer les mauvais esprits, et nouer par de simples rubans à Une bête, à une branche, à un buisson, les fièvres et les maux de dents. Nous n'avons rien à envier, sous ce rapport, aux angakout du Labrador ou aux chamans de Sibérie.

Lorsque les dieux succédèrent aux esprits, et que les religions furent entrées dans la phase morale, les maux du corps et de ^ âme furent considérés comme des offenses aux dieux, des fautes tiu'il était urgent d'expier. Entre autres procédés, on s'arrêta au plus ordinaire, c'est-à-dire que l'on continua d'en charger un être ou objet quelconque, mais, de préférence, irresponsable ou innocent. Plus la victime est pure et plus elle est agréable aux dieux outragés. Voilà toute la théorie du sacrifice. Il y a eu des

transitions. Le bouc Azazel, que les Hébreux chassaient dans le désert après l'avoir chargé des péchés de tout un peuple, n^estil pas un assez proche parent du chien esquimau ? Mais nombre de tribus, de cités, de grandes nations, estimèrent, de fort bonne heure, que l'homme était la plus précieuse des offrandes. Iphigénie versa son sang sur les autels de Diane ; les Romains enterrèrent vivants des prisonniers gaulois ; des héros, les Curtius, les Décius, rédempteurs de père en fils, se dévouèrent aux dieux infernaux. Enfin le christianisme tout entier est fondé sur cette conception, si peu nouvelle, du rachat expiatoire (peut-être un peu moins vraisemblable que la naïve illusion des Esquimaux), et qui consiste à transférer sur une tête innocente, sur une victime vertueuse, le fardeau des maux et des crimes accumulés par mille générations.

Le chien nous a entraîné sur une piste lointaine ; il nous ramènera au point de départ par le « sentier du chien ». C'est le nom que les Inoït donnent au chemin hasardeux qui conduit les morts vulgaires aux paradis souterrains. Pourquoi ? Pourquoi les Romains appelaient-ils coup du chien, au jeu de dés, le coup qui les faisait perdre ? Nous nous servons encore d'expressions analogues. Nous rencontrons ainsi, sur la route, une foule de menus et curieux problèmes. Ici se présente un rapprochement que nous ne pouvons omettre. D'un chien, ou mieux d'un chacal, l'Egypte ancienne a fait l'introducteur des âmes par-devant le jury funéraire. Peut-être l'Esquimau a-t-il pensé qu'un pareil office convenait à l'animal qui déterre les cadavres et délivre l'esprit, le fantôme des morts.

Avant de quitter les régions polaires, ou du moins septentrionales, nous devons nos hommages à Tours brun, noir, gris ou blanc. C'est un gibier encore, comme la baleine et le phoque, mais un gibier chasseur. A la force, il joint la ruse et la férocité. Aussi est-il grandement honoré. Les Apaches vénèrent le terrible grizzli, et ceux de son totem n'en voudraient pas manger la chair. Les Sibériens sont moins scrupuleux ; mais ils ne Tabor* dent qu'avec (des compliments, le traitant d'oncle et d'allié

Cependant quelques-uns, YakouteSf Koriaks, Ostiaks^ Samoyèdes, évitent de lui parler de son vivant. Quand il est tué, ils saluent son cadavre ; sa tête est pendue à un arbre ou fichée sur une perche sacrée. On lui dit : < Qui t'a enlevé la vie ? — Ce sont les Russes. — Qui t'a coupé la tète ? Qui t'a ôté la peau ? — C'est la hache d^un Russe. Le couteau d'un Russe. — Nous sommes tes amis et tes serviteurs, d On espère ainsi détourner sur les étrangers la vengeance de l'esprit. Les Inoït usent de subterfuges analogues. Le chasseur qui a tué l'ours « se tient généralement renfermé dans sa hutte pendant un ou plusieurs jours ». Lui aussi craint le ressentiment de sa victime, a Mais, rapporte Ëlie Reclus, comme il est toujours des accommodements avec les puissances de l'autre monde, si le temps presse et que la chasse donne, il sera licite d'additionner les pénitences encourues et de faire toutes les expiations en bloc ou par série. En attendant, on hisse, au plus haut des perches qui soutiennent la cabane, la vessie de l'ours, poche dans laquelle le chasseur dépose des pointes de lance et de harpon. Si la bête est une femelle, la vessie recevra comme offrande des verroteries et des colliers de femme. Le paquet ne sera descendu qu*après trois jours et trois nuits, n Les Esquimaux font grand cas de la vessie ; ils en attachent à leur barque, à leurs rames et à leurs harpons, parce qu'elle les aide à nager et qu'elle soutient la proie sur l'eau. Comme ils la fient en soufûant et que le souffle est l'àme même, ils la considèrent comme le siège de la vie ; et même vide de l'esprit qu'elle contenait, c'est pour eux un objet sacré.

Si nous changeons de climat, nous trouverons partout des croyances et des pratiques semblables ; qu'il s'agisse de l'éléphant divinisé à Siam et dans l'Inde, du tigre adoré dans les grandes îles malaises, comme le jaguar dans l'Amérique méridionale, ou du caïman, tout aussi sacré pour les Madécasses que son congénère le crocodile pour les riverains du Nil et du Niger, «ans parler de l'hippopotame, du lion, du sanglier, du cheval et de tant d'autres, qui ont tenu une place distinguée dans la période mythologique. Nous y viendrons plus tard. Nous citerons

cependant une page de de Brosses, sur Tindéniablezoolâtrie égyptienne. C'est comme un résumé de tout le personnel animal adoré, selon les pays, durant les longs âges de Tanimisme diffus.

(c Le bœuf avait ses prêtres et ses temples dans toute la basse Egypte, comme le bélier dans la haute. Le chat est une divinité à Bubaste, le bouc à Mondes, la chèvre sauvage à Goptos, le taureau à Héliopolis, l'hippopotame à Paprémis, la brebis à Sais, l'aigle à Thèbes, i'épervier à Thèbes et à Philœ, une espèce de petits serpents cornus à Thèbes encore, le faucon à Buto, le singe d'Ethiopie à Babylone, le cynocéphale à Arsinoé, le crocodile i Thèbes et sur le lac Mœris, Tichneumon dans le nome héracléo* tique, l'ibis sur la rive arabique, la tortue à rentrée de la mer Rouge, la musaraigne à Athribis ; ailleurs le chacal, le loup, le lion ; certains poissons à Eléphantine, à Syène, le serpent à Axoum, où l'apôtre Frumentius le trouva encore au quatrième siècle de notre ère. Et partout on s'agenouillait au passage de la bête sacrée, on étendait des tapis sur sa route, on brûlait de l'encens, on chantait des hymnes en de pompeuses procesûons, on vouait les enfants en leur rasant la tête et donnant aux prêtresses le poids des cheveux en argent, pour la nourriture du dieu. Qui tuait un animal sacré dans sa ville éponymique, même par mégarde, évitait rarement la mort. Le sacrilège était mis en pièces. Et tout cela encore au temps de Cicéron, après les Ptolémées grecs, après la conquête romaine. Le serpent uraeus, sous le nom d'Agathodaemon, recevait partout un culte. »

La religion ophidienne remplirait tout un livre ; elle a rempli l'univers, attestant d'abord la multitude innombrable des reptiles et les sentiments infiniment divers qu'ils ont provoqués chez les hommes : appréhension, épouvante, confiance, étonnement toujours nouveau. Le serpent s'est prêté à toutes les métaphores, à toutes les rêveries, à toutes les doctrines. Les contes de fées et les cosmogonies les plus révérées témoignent également de sa popularité. Combien il est inquiétant par son silence et ses sifflements, par sa reptation, ses enroulements rapides, ses écailles brillantes et froides, son venin, sa fascination^ son

changement de peau^ ses disparitions mystérieuses ! Le culte des serpents rayés à Wydab^ sur la côte de Guinée, servira d'exemple pour tout ce qui se passait et se passe de semblable dans le reste du monde.

Le serpent de Wydah est un bel animal, gros comme la cuisse d'un homme et long d'environ sept pieds, rayé do blanc, de bleu, de jaune et de brun, la tète ronde, les yeux beaux et fort ouverts, sans venin, d'une douceur et d'une familiarité surprenantes avec les hommes. Ces reptiles entrent volontiers dans les maisons; ils se laissent prendre et manier même par les blancs, et n'attaquent que l'espèce des serpents venimeux, noirs et menus, dont ils délivrent souvent le pays, comme fait l'ibis en Egypte. Et telle est précisément la cause de sa divinité ; car il est dieu sans conteste, et dieu extérieur à ce qu'il régit, présidant au commerce, à l'agriculture, aux saisons, aux troupeaux, à la guerre. On lui fait des offrandes de toute sorte, des pièces entières d'étoffes de coton, des marchandises d'Europe, des tonneaux de liqueurs, des troupeaux entiers ; ses demandes sont pour l'ordinaire fort considérables, étant proportionnées aux besoins et à l'avarice des prêtres, qui se chargent de porter au serpent les adorations du peuple, et de rapporter les réponses de la divinité ; il n'est permis à personne autre que les prêtres, pas même au roi, d'entrer dans la case et de voir le serpent.

Toute cette espèce, si l'on en croit les noirs de Wydah, descend d'un seul, qui habite l'intérieur d'une grande cabane près de la ville de Sbabi et qui, vivant depuis plusieurs siècles, est devenu d'une grosseur et d*une grandeur démesurées. Il avait été ci-devant la divinité, le palladium des peuples d'Ârdra, indignes de sa protection par leur méchanceté et leurs crimes. Un jour, les abandonnant en pleine bataille, il assura la victoire aux gens de Wydah. Un sorcier, qui sans doute avait préparé cette représentation, prit dans ses bras le transfuge pour le montrer à son peuple et le transporta, sur un tapis de soie, dans un sanctuaire préparé d'avance. On lui assigna une liste civile (au serpent, bien entendu) ; on lui choisit des prêtres et des jeunes filles

tO LA RELIGION.

pour le servir. Aussi sa postérité est-elle devenue fort nombreusO; non seulement parmi les serpents^ mais parmi les hommes. Voici comme on s*y prend pour recruter les jeunes épouses du dieu :

Pendant un certain temps de l'année, les vieilles prêtresses, armées de massues, courent le pays, depuis le coucher du soleil jusqu'à minuit, furieuses comme des bacchantes. Toutes les filles d'environ douze ans qu'elles peuvent surprendre hors des cases, leur appartiennent de droit ; il n'est pas permis de leur résister. Elles enferment ces enfants, les instruisent au chant, à la danse, aux rites sacrés. Après les avoir stylées, elles leur impriment la marque de la consécration, en leur traçant sur la peau, par des piqûres d'aiguille, des figures de serpents, de fleurs et d'animaux. L'opération est douloureuse et parfois suivie de fièvres mortelles. Mais lorsqu'on en guérit, la peau redevient fort belle et semblable à un. satin noir broché. Ainsi marquées par le serpent, elles rentrent dans leurs familles, qui payent richement la grâce que le dieu leur a faite. Nubiles, elles retournent au temple en cérémonie, et le mariage avec le serpent s*accom* plit dans une loge écartée, pendant que les compagnes de la mariée dansent assez loin de là, au son des instruments. Plus tard, les plus considérables de la nation tiennent à honneur dé les épouser, mais ils doivent ne leur parler qu'à genoux. Les prêtresses qui ne se marient point forment des confréries analogues à nos couvents, se livrant entre elles aux austérités ou aux loisirs agréables, protégées, par la marque du serpent, contre tout regard et tout contrôle indiscrets. Les unes prophétisent, les autres se livrent à toutes les extravagances de la pâmoison. Ainsi l'amour du serpent de Wydah produit exactement les mêmes effets que l'inspiration du divin Phébus et l'adoration mystique de toute sorte de dieux ineffables. Un nègre racontait au voyageur Bosman qu'il avait trouvé le vrai remède à ces vapeurs pieuses. Sa femme en ayant été atteinte, il la conduisit sur la côte pour la vendre à des marchands d'esclaves ; dès que la possédée aperçut le vaisseau d'Europe, elle guérit subitement. Il

LÉ CULTB OIBBGT DES ANIMAUX. SI

nous reste à noter le pouvoir presque sans borne que le serpent communique à ses prêtres, surtout au grand pontife, au moins aussi respecté que le roi, et bien plus redouté, puisque seul il converse avec les dieux et leur famille. Chaque nègre tient à honneur de posséder, de choyer, de nourrir un exemplaire du dieu suprême ; les serpents rayés sont, chez eux, dans toutes les cases, sur toutes les nattes et dans toutes les jattes, car ils sont friands de lait. Les tuer, c'est mériter la mort. Un cochon qui en avait mangé quelques-uns attira sur toute sa race un massacre général. Un Portugais qui en avait volé un chavira en vue de la côte, et ses rameurs rapportèrent en triomphe la boite où dormait l'innocent fétiche, et qui avait surnagé. Plus d*une fois, de pareils faits donnèrent lieu à une tuerie générale des négociants étrangers. Rien ne manque, vous le voyez, à cette religion du serpent, ni les légendes, ni les clergés mâles et femelles, ni le pouvoir spirituel, ni le fanatisme.

Nous ne nous sommes guère occupés, jusqu'ici, que des ani- . maux sauvages. La zoolâtrie, en effet, a précédé, de bien des siècles, la domestication. Cet événement, capital dans la destinée humaine, a coïncidé avec un développement rapide de l'intelligence, avec une conception sinon plus juste, au moins plus étendue et plus complexe de l'univers, alors que le culte, encore animiste cependant, des phénomènes de l'atmosphère et des puissances cosmiques s'élevait au-dessus des petites religions locales. Désormais l'homme et ses facultés vont tenir le premier rang dans le monde ; les dieux vont se rapprocher de plus en plus de la figure et de la nature humaines. Les animaux, comme les plantes, les pierres, les sources, rentreront dans la classe, fort intéressante d'ailleurs, des accessoires et des comparses, des attributs symboliques.

Toutefois, le bœuf, le bouc, le bélier, le chat, ces compagnons si précieux de l'homme, n'ont pas manqué d'autels et de dévots adorateurs. Leur culte s'est implanté si profondément en Egypte, qu'il a continué d'y fleurir jusqu'à l'extinction totale de la civilisation antique. Il y est resté le vrai fonds de la religion popu-

23 LÀ RELIOION.

laire ; mais les mythes ingénieux et les doctrines auxquels il a •enri de support et d'ornement réclament un chapitre à part. Nous chercherona ailleurs^ dans un milieu mental peu avancé, un exemple, pour ainsi dire unique, du culte direct rendu à une espèce domestiquée.

Les monts Nilagiris, dans le sud occidental de la presqulle indienne, ont servi de refuge à des populations refoulées par l'invasion du brahmanisme çivaîste. Les Iroulas, lesKouroumbas, les Kotas, les Badagas, qui habitent les divers paliers de la montagne, mêlent à des superstitions tout à fait zoolâtriques quelques bribes des croyances ambiantes. Montons encore, et sur les plus hauts plateaux, nous découvrirons, dans quelques hameaux clairsemés, un millier d'hommes isolés de l'univers, derniers débris d*une race qui se dit autochthone. Ce sont lesTodas, pâtres sédentaires et pacifiques.

Caldwell et, d'après lui, Élie Reclus, les dépeignent comme des échautiiions fort honorables de la forme humaine. Couleur chocolat clair, taille haute et bien proportionnée, membres robustes, traits réguliers^ yeux bruns, mélancoliques ; nez aquilin, lèvres épaisses^ barbe bouclée, chevelure abondante, qui les di^ tinguent de l'Hindou et du Dravidien. Leur ton de voix est calme et grave, mais fort, car ils sont habitués à se répondre de colline à colline. Ils parlent un canara archaïque saupoudré de sanscrit. Leur costume laisse à nu un bras et une cuisse et se drape correctement. Les hommes sont affables et polis, les femmes avenantes mais défigurées par de nombreux tatouages. Les missionnaires les traitent de beaux animaux indolents et fainéants. Cest que les Todas ont mis peu de complaisance à se convertir.

Bergers, comme le dit leur nom tamoul, bergers depuis des siècles innombrables, ils sont incapables de prendre autre chose au sérieux que le soin de leurs bêtes; ils disparaîtront avant de s'être intéressés à ragriculture et à l'industrie. Ils ne vivent guère que de laitage. Comment penseraient-ils à autre chose qu'aux vaches?

« Enlevez-leur la vache, dit Marshall, et du coup leur société

LE CULTE BriKCT DBS ANIMAUX. ff

se détraque et s'écroale. Les soins dévoUeux dont ils entourent leurs troupeaux, voilà leur culte et leur religion. 9

Ckaque Tillage toda possède son troupeau sacré, conduit non par un taureau, mais par une Tache, descendant en ligne femelle d'une vache illustre venue du paradis, et incarnation d'Hiria Déva. Si la vache suprême meurt sans postérité, une génisse lui succède, également issue d'une étable divine. La consécration est faite par le prêtre qui, matin et soir, pendant trois jours, a brandi la cloche destinée à l'héritière ; et voici la prière qu'il prononce :

« Combien belle fut ta mère ! Que de lait elle donna ! Ne sois pas moins généreuse. Désormais, tu seras une divinité parmi nous. Ne laisse point dépérir nos étables ! Vêle mille veaux et génisses ! p

Avant de présenter le taureau à ses futures compagnes, on lui impose vingt-quatre heures de retraite et de jeûne, on le purifie, on le consacre.

La tribu possède une étable centrale, sanctuaire de la nation, où sont rassemblés les ustensiles sacrés et les reliques : clochettes sans battant, vieilles barattes, couteaux à manche de bois, doloires et serpettes. Le peuple n'a jamais contemplé ces objets divins. Devant ce temple-fruiterie se règlent les disputes et se prononcent des arrêts solennels qui ne sont jamais enfreints.

Les prêtres sont de plusieurs ordres, mais tous appartiennent à la caste sacerdotale des Peikis, fils des dieux ; ils sont préparés au pontificat par des initiations longues et délicates. Trois jours et deux nuits ils restent nus, dépouillant, avec leurs habits, les affections et les passions terrestres ; ils coupent une branche de l'arbre tude et boivent une liqueur sacrée. Dès lors ils sont de véritables dieux. Personne n'oserait toucher à leur personne ou à leurs ustensiles ; car leur unique fonction est le soin des bêtes, la fabrication du beurre et du fromage.

Le Palal, grand laitier, pontife suprême, garde scrupuleusement ses distances, même en face de ses acolytes ; son second.

le Kavila), pâtre ou berger, n*ose lui adresser la parole. A son tour, le Kavilal reçoit les respects des Palkarpals ou trayeurs, des Vorchals et autres diacres. Tous vivent dans un célibat rigoureux ; ils sont libres d'y renoncer ; mais toute relation avec les hommes et les femmes leur enlève la divinité.

Le Palal est chargé de toutes les relations du peuple toda avec les autres dieux, avec le Soleil, la Lune, le Vent, la Terre mère et les esprits des ancêtres. Il préside aux funérailles. C'est lui qui fait défiler le troupeau sacré, vache reine en tête, devant le cadavre ; qui commande Timmolation de deux veaux sur la sépulture ; lui qui charge de tous les péchés du mort la vache rousse, désormais maudite et pourchassée à travers la montagne.

Il est permis de voir, dans la dévotion matérielle de Tlnde brahmanique tout entière pour la vache, un souvenir de ce culte direct, antérieur à l'invasion aryenne, et que les Todas onf emporté dans leur lente retraite, jusqu'au sommet des Nilagiris, où bientôt, avec eux, il aura disparu de la terre. Mais nous ve^ rons que les Âryas eux-mêmes étaient déjà imbus, dès les temps védiques, du respect et de la passion de la vache. Les troupeaux de bœufs étaient leur principale richesse et l'objet constant de leurs désirs. L'hymne transfigure et divinise la vache et le taureau, mais il les transporte dans le ciel et les associe aux aventures des dieux solaires et cosmiques.

MYTHOLOGIE ZOOLOOIQUB. SB

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