II. MYTHOLOGIE ZOOLOGIQUE
La faane idiale. — Transfiguration de Toars, da loup, du chien. — Rôle du langage. — Le lion, le tigre et le chat. — L'éléphaut Ganéça, l'éléphant blano de Siam. — L'hippopotame, le sanglier ; le singe Hanouman, le cynocéphale Thoth. — Le bœuf et la vache en Egypte, Hapi, Hator ; chez les Sémites ; dans les Védas ; chez les Éraniens ; dans la religion mithriaque ; chez les Grecs ; chez les Gaulois ; dans le christianisme. — Le bélier et l'agneau. — Le bouc émissaire, la chèvre, le cerf. — Le cheval ; les chevaux de Gortez ; les coursiers d*AchiIIe. — Le cheval solaire dans le Big Véda, — Les oiseaux et les êtres ailés chez tous les peuples. — Les augures chez les Romains et les Ombriens.
— Crocodiles, batraciens, insectes. — Les serpents, dragons, ophionides; Typhée. — Cétacés et poissons, Dagon, Oannès. — Petits poissons polynésiens.
— Éloge des animaux.
L'évolution du genre humain a eu partout le même point de départ. Tous les groupes se sont avancés dans une même direction par mille routes si peu divergentes qu*elles paraissent se confondre en une seule. Mais^ tandis que les uns franchissaient d'un pas rapide les étapes du chemin, les autres s'attardaient ou s'arrêtaient par fatigue ou par impuissance. Les civilisés ont perdu le souvenir des stades anciens que tous ont traversés ; et leurs livres, les monuments de leurs industries et de leurs arts ne nous permettent pas souvent de reconstituer les débuts de leur carrière. C'est aux sauvages et aux barbares modernes qu'il faut se hâter de demander les témoignages que l'histoire n'a pas su conserver, les anneaux disparus de la chaîne qui s'est déroulée jusqu'à nous. Nous avons été ce qu'ils sont encore. Ils nous présentent le miroir où l'homme mûr retrouve les traits de son enfance. Chez les plus arriérés se révèlent, en acte pour ainsi dire, l^s rudiments des institutions, des idées et des croyances qui ont atteint, chez les plus avancés, divers degrés de développement ; ®t) chez les nations plus cultivées, nous découvrons les restes, 'es vestiges plus ou moins longtemps visibles des anciens états sociaux et intellectuels. Ainsi, l'expérience et l'érudition se prêtent un mutuel secours. Ainsi, au prix d'un apparent anachronisme, la science ethnographique rétablit Tordre des temps, lors-
qu'elle met la main tout d'abord sur des faits et des documents antérieurs à toute chronologie.
Appliquant cette méthode, qui reconnaît pour fondateur le président De Brosses, nous avons vu poindre, dans la zoolAlrie des primitifs, les germes épars de la mythologie animale. Celleci dérive de celle-là ; aussi doit-on s'attendre à y rencontrer les traces innombrables et durables de la zoolàtrie, qui fut sa raison d'être. Mais le régime mental a changé ; la faune idéale a remplacé la faune réelle. Tantôt les animaux ont quitté la terre ou les mers ; il faut les chercher dans les régions vagues, an milieu des nuages et parmi les astres. Tantôt ils se sont emprunté des membres, tout étonnés de se voir réunis ; c'est la curieuse race des monstres, des hybrides, qui, le plus souvent, fait effort pour se rapprocher de la figure humaine ; tantôt ils fournissent aux dieux et aux déesses des victimes, des messagers, des parèdres, des attributs et des ornements. Enfin, lors même que le culte direct des animaux sacrés se conserve durant des siècles, comme en Egypte, il ne s'adresse plus à la bête, si bien nourrie, si parée, si vénérée qu'elle soit ; il s'adresse à l'être surnaturel dont l'animal est l'emblème. D'où procède une telle transformation ? De bien des causes particulières que nous ne pouvons toujours saisir ; avant tout, des progrès parallèles de l'anthropisme, de l'animisme et du langage.
Voyez ce qui est advenu de Tours, si respecté dans sa personne, sinon dans sa vie, par les peuples du Nord. C'est un être lourd et qui ne prête guère à la fantaisie poétique ; il tient pourtant sa place dans la mythologie du plus artiste des peuples ; les Hellènes ont trouvé le moyen d'en faire une constellation. Comment justifier des honneurs si peu mérités? La linguistique indoeuropéenne répond à cette question. Par une coïncidence qui n^a rien d'insolite, le nom sanscrit de l'ours se trouve identique, au moins pour la racine, à l'un des mots qui signifient lumière, étoile, astre. Le fait peut très bien être fortuit, mais il se peut aussi que l'ours ait été nommé Rkchas, "ApxTo;, Ur-k-sus, d'après la racine Rkch, briller, soit qu'on voulût l'honorer (de /utVe vient
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illustre), soit qu'on fit allusion à l'éclat de sa fonmire. Quoi qu'il en soit, une expression métaphorique s'était formée, bien avant la séparation des peuples et des dialectes : a L'Ëtoile, ou l'Ourse, est très belle; 9 ce que les Grecs, oubliant le sens pri* mitif, traduisirent ainsi : a L'Ourse, est la plus belle étoile ; » on encore, Callisto, la plus belle des nymphes d'Artémis, a été placée au ciel sous la forme d'une ourse ; elle a pour fîls Arcas, le dieu brillant (qui procède de la même racine que Arktos), le soleil lui-même.
Une telle explication vous paraîtra plus ingénieuse que certaine, et je ne me porte pas garant de sa justesse. Et cependant, elle est rendue très probable par deux autres interprétations du même mythe astro-zoologique. Les sept étoiles de la Grande Ourse sont appelées, chez les Latins, Septem Triones (d*où nous avons tiré septentrion), ou Striones, les Sept Bœufs ; or, la racine aryenne Sir, Stara^ Starula (avec A prosthétique : A-Strum) = Stella^ a fourni de nombreux mois qui signifient étoile. Ces bœufs mythiques du Bouvier et du Chariot de David ont donc toujours été ce qu'ils sont : des astres. Dans l'Inde brahmanique, cette même Grande Ourse est appelée les Sept Rishis^ les Sept Sages. Eh bien, la racine de Bish n'est qu'un doublet, une variante bien connue de likch, et signifie également briller, luire. Dans les trois cas, le mythe procède donc également d'une confosion de mots.
Il va sans dire que les exemples analogues sont d'une abondance extrême ; vous les trouverez par vingtaines dans la Science du langage, de MaxMùller, dans les ouvrages de Kuhn, de F. Baudry, de Michel Bréal, et notamment dans la Mythologie zoologique^ de de Gubernatis. Nous pensons, pour notre part, que si les interprétations ne sont pas toujours complètes, si elles ne triomphent pas toujours de toutes les difficultés, elles n'en démontrent pas moins l'existence de toute une classe de mythes nés d'erreurs linguistiques tout à fait inconscientes. Il nous paraît plus que probable que, chez tous les peuples, dans toutes les langues, des métaphores, ou plutôt des coq-à-l'âne semblables, ren-
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dront compte, en partie, de cette bizarre et universelle transposition de la zoologie dans l'astronomie. Il n'est pas jusqu'aux Australiens qui ne voient des animaux dans les astres. La constellation des Pléiades, à laquelle ils sont fort dévots, est pour eux une troupe de casoars et de jeunes chasseurs.
Quoi ! direz-vous peut-être, le langage est-il encore ici pour quelque chose ? C'est possible, mais je n'en sais rien. Les mêmes effets n'ont pas toujours les mêmes causes, et Tétat d'esprit des primitifs est si différent du nôtre que nous ne concevons plus les analogies qui les ont frappés. Le casoar ou émou est, pour les Australiens, un gibier inestimable, une chair sacrée que le tabou le plus rigoureux interdit aux femmes et réserve aux guerriers. Cette circonstance a peut-être éveillé, dans leur esprit, l'idée qu'il existe dans les cieux une race de casoars divins. Peut-être, parmi toutes ces figures d'animaux que nous continuons de dessiner sur nos cartes célestes, beaucoup sont-elles dues à des raisonnements de ce genre?
Mais laissons les casoars. Nous ne les avons cités en passant que pour montrer, à leur occasion, combien nous sommes éloigné des vues systématiques.
<t Voici pourtant un cas », comme dit La Fontaine, où la linguistique vient encore en aide à la mythologie. Le loup est un animal peu aimable. Tout enchaîné qu'il est, Fenris, le dieuloup des Germains et des Scandinaves, mange le bras d^Odin. Dans le ciel védique, le loup reste un soldat de la sombre armée, un ennemi des dieux de lumière et de fécondité. Chez les Latins, le loup, vieux héros des lupercales, est le fidèle suivant du Mars farouche, dieu des forêts et des batailles. A la même donnée appartiennent le nom de la Lycie, contrée abondante en loups, du mont Lycée et de Pan Lycéen, et le lycanthrope, aïeul de nos loups-garous.
Comment donc se fait-il que ce même animal, nocturne et sauvage, ait été donné pour compagnon et pour emblème au dieu-soleil, à Phébus-Apollon ? C'est, répond le linguiste, que la racine indo-européenne Ruk ou Luk^ qui a fourni au latin les
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mots Luxj Lucinay par contraction Luna, et au grec les adjectifs leukos (blanc, éclatant), luheios, épithète d'Apollon^ du dieu lumineux par excellence, se trouve littéralement identique au nom du loup, Luhos. £t ce qui ajoute à la vraisemblance de Fexplication, c'est que la coïncidence est particulière au grec ; or, c'est précisément en Grèce et en Asie Mineure que se produit la confusion.
Les proches parents du loup, le renard et le chacal, ont retenu fidèlement leurs traits originels^ Tastuce et la voracité. Les légendes du renard appartiennent surtout à la mythologie populaire^ à l'apologue et à la satire. Quant au chacal, nous avons vu qu'il est devenu, en Egypte, un très grand dieu funéraire, latrator Ànubis, Faboyeur Anubis. Le rongeur de cadavres est l'introducteur naturel des âmes dans le sombre royaume.
Les fables où le chien joue un rôle ont un caractère mixte. Tantôt elles font allusion aux services de cet ami fidèle^ tantôt elles rappellent les temps où, confondu avec les loups et les chacals^ il mordait les vivants et dévorait les morts. Tandis que les Aînos et certaines peuplades sibériennes considèrent le chien comme leur ancêtre^ tandis que la reconnaissance des Bactriens et des Perses pour le gardien de leurs troupeaux allait jusqu'à égaler le meurtre d'un chien au meurtre d'un homme, la mythologie grecque en fait le frère et le compagnon des monstres farouches, fils de Typhon et de l'indomptable Echîdna. C'est Orthros, le chien du tricéphale Géryon ; c'est Cerbère, chien d'Aïdès, niaQgeur de chair crue, aux cinquante têtes ; tous deux vaincus par Héraclès, le héros solaire. Les tètes qu'Hésiode prodigue à Cerbère ont été réduites à trois ; puis le farouche gardien des enfers s'est adouci en protecteur assez inoiïensif de la maison romaine : Cave canem; enfin, la civilisation moderne en a fait un <îitoyen utile, un contribuable. Notez que le mythe grec porte avec lui sa date, d'ailleurs préhistorique ; il se réfère aux premiers essais de domestication. Malgré sa férocité et ses fonctions funéraires, Cerbère est déjà l'aïeul des chiens de garde. Nous retrouvons ce personnage et plusieurs de ses congénères,
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Karburah, Saramd et Sorani^a, dans le ciel védique ; ils dent lei troupeaux célestes et uornbatteat avec les dieux, Sat Mt l'Aurure, ou plutAt la chienne joyeuse qui aboie dem char de l'Aurore, l'avant-courriëre du Soleil. Ses lils, au • traire, Sarameyait, les deux Sarameya, ont quelque rapport : Anubis, et i)s paraissent avoir légué, sinon leur figure, du m luur office et leur nom a Ilermeins, Hermès psychopompe, ti conducteur des Hmes, tanlAt gardien et voleur de bœufs.
Bien que la faune mythique n'admette guère de classiSn rigoureuse, nous pouvons achever) par les félins, la revue carnassiers. Los mythes qui se rapportent au lion et au tigre nombreuic, mais dénués d'intérêt ; ils sont trop clairs. Pi force redoutable et sa majesté, le premier de ces animaux tout d'abord indiqué comme emblème et attribut du soleil i nnt, des divinités lumineuses et souveraines. Tel est, sai CBS particuliers, le caractère des lions fantastiques de la CU des lions étouffés sous le bras des géants assyriens, des qui traînaient le char de CybËle, de Luarasic, dieu-lion dei ciena Borussea, des monstres N tête de lion qui ornaient le le de Jérusalem, voire même du lion accolé à l'évangéliste I Twashlar, l'un des dieux cosmiques de l'Inde ancienne, est r sente en lion ; la forme du tigre est réservée au destructeur L'art égyptien a employé, avec beaucoup de succès, le cor] lion et la tfitc de la lionne. Les beaux sphinx accroupis pattes étendues, aux tètes de bélier, d'épervier, d'homme et, i souvent, de femme, sont des effigies emblématiques d'Am Horus, Osiris, etc. Les lionnes et les femmes h tète de 1 sont les épouses du soleil, les formes féminines de l'énergie neuse, et, par suite, de.'! déesses lunaires, Sekhet et Tefno Il n'était pas difficile de diviniser des animaux aussi anci ment redoutés que les grand» félins; le culte du chat m; un progrès dans les mœurs et dans la symbolique. Dans le récemment domestiqué, les contemporains de la douzième c tie ont vu la miniature de ses terribles congénères ; dans 1 neur de souris, ils ont honoré un protecteur de la maison, 1
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et la panthère mis au senrice de rhomme. Voilà ce que disent les innombrables momies de chats sacrés empilées dans les puits de Beni-Hassan. Puis^ le symbolisme a fait son œuvre. A côté des vieilles divinités lionnes, Tartiste hiératique a placé leur réduction, leur sœur, la favorable et mystérieuse fieset, Bast ou Pacht, reine du nome de Bubastis, déesse lunaire et amoureuse qui ressemble à la fois à Hécate et à la Diane d'Ëphèse, et qui porte dans sa main le sistre, symbole de Tharmonie du monde. Les dévotes à cette divinité aimaient à prendre le titre de Tehau^ la chatte, qu'on lit sur diverses statues funéraires. De même que la chatte double la lionne, le chat est le substitut civilisé du lion. Les oreilles percées et ornées de bijoux en or, il figure les dieux Râ, Shou, etc. Au milieu des figurines en bronze ou en terre émaiilée qni abondent dans nos musées, on remarque souvent un chat accroupi, portant sur son collier l'œil osirien, emblème du soleil.
Parmi les quadrupèdes qui ont tenu dans la faune sacrée un rang honorable, on ne peut omettre les éléphants, sages et forts, qui soutiennent le monde sur leur dos, et ceux qui dressent leurs trompes aux quatre points cardinaux. Ganéça, le dieu indien de la sagesse, de l'art, de la poésie, est coiffé d'une tête d'éléphant. Un livre bouddhique, le Lalita-Vistara, décrit ainsi « le trésor de l'éléphant )», c^est-à-dire l'éléphant par excellence :
« Tout blanc, ayant sept membres (pieds, défenses, trompe), solide, le haut de la tête doré, portant un étendard d'or, couvert d'ornements et d'un réseau d'or, possédant la force surnatarelle, pouvant traverser le ciel, ayant la puissance des transformations, ce roi des éléphants se nomme Bodhi (la sagesse). Le roi monte sur lui au lever du soleil et, parcourant de tous côtés la terre, qui a pour fossés TOcéan, revient à sa capitale et jouit de sa puissance. »
Un tel éloge ne semblera pas excessif, si l'on songe à Timportant office réservé à Téléphant dans la légende bouddhique. C'est monté sur ce roi des éléphants et suivi d'un très nombreux cortège, que le futur Bouddha entra dans le sein de sa mère imma-
culée, la vierge Maya, environ quatre cents ans avant Jésus-Christ.
Auprès de cette monture sacrée, le lourd hippopotame occupe un rang fort inférieur ; il se vante cependant d'être une des figures de Typhon, génie du mal, implacable ennemi d'Osiris. Sa légende^ d'ailleurs> n'a pas franchi son pays d'origine.
Le sanglier, qui paraît avec quelque noblesse dans les rôles de Vichnou et de Thonnête Verethraghna, vainqueur du démoii indo-perse Vritra> reprend son naturel brutal pour désoler Érymantlie, pour découdre le gracieux Adonis, ou pour se hérisser sur les enseignes des Gaulois sauvages.
Le singe, naturellement, a été plus favorisé. Hanuman, roi des singes, est le brillant allié du héros indien Rama, soit qu'il rappelle une tribu aborigène accueillant les Aryas conquérants, soit que la tradition se rapporte à la commune origine des singes et des hommes. Le singe est resté, dans l'Inde, presque aussi inviolable et sacré que la vache. En Egypte, le cynocéphale Toth préside aux lettres, aux sciences, aux bibliothèques et siège comme greffier au tribunal funéraire.
Les animaux que nous venons de citer, bien qu'ils aient donné lieu à des mythes de quelque importance, n'ont joué, en somme, dans les religions, qu'un rôle épisodique. Les ruminants et les équidés nous arrêteront davantage. II semble que partout, dans l'ancien continent, l'homme se soit ingénié à leur rendre en hommages, en fictions et en métaphores, l'équivalent de leurs services, et que la mythologie ait voulu acquitter envers eux la dette de la civilisation.
L'Egypte a conservé plus longtemps qu'aucun autre pays le culte direct du bœuf; les classer populaires y sont restées, peut-on dire, à cette période d'adoration naïve que les Todas n'ont point dépassée. Est-il besoin de rappeler ici l'interminable dynastie des Apis, lâchement interrompue par l'épée de Cambyse, mais qui s'est prolongée en fait jusqu'au temps de Théodose; les riches étables de Memphis, les rites minutieux observés par les prêtres pour le choix, pour la nourriture et le bien-être du dieu; les fêtes magnifiques dont il était le héros? S'il atteignait
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l'âge de vingt-huit ans, ses prêtres le tuaient^ mais il mourait le plus souvent de sa belle mort et était enseveli dans les souterrains du Sérapéum, retrouvés par Mariette. Le veau qui lui succédait devait naître pourvu de vingt-huit marques; il était noir, portait au front une tache blanche triangulaire, sur le dos l'image d'un vautour aux ailes éployées, sur la langue un scarabée. Le retour ou la manifestation d'Apis excitait une joie universelle. D'autres bœufs, Ounnefer, l'Onuphis des Grecs, Bachis^ Mnévis, jouissaient pareillement d'honneurs divins. Les vaches n'étaient pas moins révérées. Hérodote a vu encore promener en grande pompe cette génisse d'or où le pharaon Mycérinus (Men-ke-ra), près de 4000 ans avant notre ère, avait enseveli sa fille pour la diviniser. Quand la religion officielle entreprit, dès la plus haute antiquité, de combiner et de coordonner les cultes locaux, elle associa les animaux sacrés aux divinités anthropomorphes. Apis, ou mieux Hapi, devint le nom et l'emblème du Nil, puis d'Osiris. Ounnefer et Mnévis firent avec Ammon et Râ échange de cornes et de disques solaires. Hator, Isis^ antiques génisses, en prenant la figure humaine, gardèrent les oreilles et les cornes, image et tariante du croissant lunaire.
Nous passerons rapidement sur les mythologies sémitiques ; mais les grands bœufs ailés de Ninive, les Ghérubs et le veau d'or des Juifs, le taureau Moloch des Chananéens y attestent assez l'antique prépondérance de l'élément bovin. Il ne tient pas une moindre place dans les mythes indo-européens : c'est un thème que l'imagination aryenne a développé avec une prédilection et une richesse extraordinaires.
Il n'est guère d'hymne védique où ne paraissent les bœufs et les vaches. Toute force douée de virilité est un taureau, toute fécondité est une vache ; toute énergie naissante et qui va grandir est un veau, une génisse. On chante le Ciel et la Terre « auteurs de toute félicité, trésors de bonté, habiles à soutenir les mondes, grands, larges et distincts, taureau vigoureux et vache féconde ». Indra est « un taureau brillant que le ciel et la terre ont formé pour être un modèle de force ». L'aurore est une
génisse éclatante. D'autre part^ les puissances mâles, quelles qu'elles soient, lumineuses ou sombres, violentes ou douces, sont propriétaires et dispensatrices de troupeaux, conquièrent et défendent des vaches célestes. Ce sont les mœurs de la terre transportées au ciel. « Personne, dit le poète, ne raille ceux qui furent nos pères, qui combattirent pour les vaches ; Indra est leur défenseur. »
Enfin, les hasards du langage et le point de vue momentané, en attribuant tour à tour les deux sexes à la plupart des personnifications divines, autorisent le chantre sacré à des confusions perpétuelles. La lune, au masculin, le dieu Lunus,est un taureau; au féminin, Luna, elle est une génisse. Pareillement, le nuage orageux et fécond, la nuée stérile, la nymphe, le vent et la tempête, la foudre et Téclair, le matin et Taurore, se dédoublent en taureaux et en vaches qui échangent leur sexe à tout moment Ces taureaux qui se combattent, ces vaches prix de la lutte, sont roux, tachetés ou noirs, selon qu'ils appartiennent à l'armée lumineuse ou aux bandes de l'orage et de la nuit. Le résultat de leurs victoires et de leurs revers, c'est, pour les mortels, le lait, le soma ou liqueur du sacrifice, la pluie, le feu, la sécheresse» l'abondance ou la famine, la vie ou la mort, autres taureaux, autres vaches encore. Combien de légendes ont dû naître^ et sont nées, en effet, de ces images mobiles! La fable s'est emparée non seulement de ces taureaux et de ces vaches, de leurs voyages, de leurs exploits les plus invraisemblables ; mais encore de leur lait, de leurs mamelles, de leurs cornes, de leur peau. Joigne^ à ces éléments de confusion leurs perpétuelles métamorphoses en hommes, en chevaux, en dragons, en chiens, voire en arbres et en montagnes, et vous aurez à peine une idée de toutes ie$ fantasmagories qui assiégeaient Tesprit, cherchant une expressioncapable de fixer sa pensée, et qui agitaient leur voile diapré entr^ rhomme et le spectacle de l'univers.
Bien que mutilée par la réforme de Zoroastre, la mythologie éranienne fait plus d'une allusion au caractère bovin du soleilet de la lune; au premier, les Perses sacrifiaient des bœufs et^