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CHAPITRE II

PHYTOLATRIE.

Galte des forêts et des arbres en Amérique, en Océanie, chez les Sibériens et 1m Finnois; dans Tlnde, en Perse, en Grèce, en Italie, chez les Germains, lu Slares et les Gaulois : le chêne et le gui. — Culte des perches, bàton>t baguettes ; l'araui ; la bûche de Noël. — Les génies et les dieux des forêts, lei arbres fées, les arbres sacrés. — L*arbre cosmogonique chez les Andamans* dans rinde, en Egypte, en Grèce, chez les Germains et les Slares. — Le frèn* Ygdrasill. — L'arbre assyrien. — L*arbre de la vie, de la science, de la croix. — Le culte des herbes médicinales, magiques, des plantes alimentaires, chez

.. les différents peuples. — Génies et dieux des plantes et de l'agriculture. — LM génies et les dieux agricoles chez les Romains. — Les pâtes alimentaires et les liqueurs enivrantes. — L'eueharistie au Pérou. — L'amrita, Tambroisie, le soma et le haoma. — Survivances chrétiennes.

Le monde végétal n*a pas fourni à la crédulité et à l'imagination moins ample carrière que les autres règnes de la nature. La flore, tout autant que la faune, a joué dans la vie humaine un rôle primordial et perpétuel. N'a-t-el le pas abrité, nourri, abreuvé, armé, vêtu, chauffé, porté sur terre et sur mer les sauvages et les civilisés? L'architecture civile, militaire et navale, ragriculture, la médecine, les arts, les industries, lui doivent leurs matériaux et leurs instruments. Il n'est pas d'essence forestière, pas d^herbe salutaire ou vireuse, pas de plante alimentaire, enivrante ou stupéfiante qui, par ses formes, ses couleurs, ses produits et ses usages infiniment divers, n'ait exercé une infiuence quelcoD' que sur les mœurs, la santé, la pensée des individus et des peuples- Vous nevous étonnerez donc pas que, dans sa hâte à expliquer tout avant de rien savoir, l'homme ait attribué les vertus des plante^ d'abord à quelque puissance intérieure, puis à des génies capri^ cieux, enfin à des dieux de toute taille et de tout rang. VoU^ savez que toute connaissance, toute idée, ont revêtu la form^ mythique et passé par le stade religieux. Bien plus, elles gardeD^

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'empreinte et le pli de la déviation primitive. L'hérédité perpéue les illusions fixées par le langage. La légende persiste et vit i côté de la science. Il s'en faut que la botanique et la raison lient triomphé du culte des plantes. Et ce n'est pas seulement ;hez les arriérés et les instinctifs, dans les bas-fonds de Tignoance^ c*est dans les sociétés les plus fières de leur haute culture, «armi les classes les plus éclairées, que nous constaterons Tezrème ténacité des superstitions végétales.

Deux volumes ont à peine suffi à de Gubernatis pour dresser 'inventaire des mythes végétaux et des pratiques qui s'y rattahent. Encore, la complexité du sujet ra**t-elle forcé de recourir Tordre, ou plutôt au chaos alphabétique. Quelles routes, quelles émarcations tracer au milieu de cette forêt inextricable et rebelle toute classification rigoureuse? Nous essayerons cependant d'apliquer ici la méthode évolutive, passant du culte direct, ou phyolàtrie proprement dite, à la mythologie et au symbolisme religieux.

Rien de plus universel que le culte des forêts; l'homme a vécu ous les arbres et sur les arbres, comme les Veddahs et autres né- ;ritos; il a dormi dans les fourrés épais, nichédans les fourches des branchages, erré dans les clairières, brouté le gland au pied des •bènes ou cueilli la nèfle sauvage, attentif à tous les bruits, à ous les avertissements de la lumière et de Tombre, toujours en chasse ou en fuite, assiégé par toutes les hallucinations de «l'horreur sacrée». Nulle part les fantômes, les revenants, les ^uûmaux enchantés n'ont trouvé de refuges plus inexpugnables, ^ulle part le vent et les feuillages n'ont prononcé de plus mystérieux oracles.

£n dehors des forêts, ou dans les forêts mêmes, les arbres isolés, les groupes d*arbres ont reçu des honneurs particuliers; ^t cela par mille raisons sérieuses ou frivoles, et qui, souvent,

se contredisent.

Tel arbre est commun dans la contrée, tel autre est rare. Celui-

f est précoce, celui-là tardif; l'un est trapu, l'autre élancé,

immense ou nain, rigide ou pliant, luisant ou terne, pâle ou

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foncé ; se distingue par ses fruits, ses fleurs ou ses feuiJles, attire les oiseaux ou les effraye. L'un projette une ombre emp<»sonnée, l'autre distille un baume salutaire. L'un a été frappé de la foudre, l'autre visité par une apparition, creusé par les abeilles, hanté par un aigle ou par un serpent, planté un jour de naissance, de mariage^ de victoire, à l'entrée d'un village, au seuil d'une maison^ près d'un temple ou sur un tombeau.

Par quelque point de la terre que nous commencions notre revue, dans le présent comme dans le passé, nous trouvons les mêmes sentiments et les mêmes pratiques. Le nord et le sud de FÂmérique sont unanimes. Charlevoix a observé, en Acadie, le culte rendu à un grand arbre isolé qui poussait au bord de la mer; et dans les plaines brûlées de la Patagonie, Darwin a va l'arbre sacré de Wallitchou, salué par les Gauchos, garni par tous les passants de fils, de cigares, de rubans, de pain et de viande séchée. On verse peut-être encore sur les pieds de ce dieu les libations de maté ; peut-être l'encense-t-on encore de fumée de tabac ; peut-être de nouveaux sacriGces de chevaux ont-ils continué de grossir le tas d'ossements qui blanchit autour de l'arbre.

Les Péruviens, les habitants du Nicaragua, du Mexique, ne se comportent pas autrement que les Patagons et les Acadîens. Les Espagnols ont trouvé au Mexique d'antiques cyprès chargésd'ex* voto. Les Mingos invoquent les manitous éternels des arbres et des plantes. Les Gris suspendent aux branches des bandes d'étoffe et des lanières de viande séchée. Les Hurons du lac Supérieur déposent des offrandes au pied d'un grand frêne.

Mêmes remarques en Océanie et dans les îles malaises. Les Tahitiens vénèrent les Varouas ou âmes des fruits ou des arbres, et les envoient après la mort dans les mystérieux paradis de Bolotou. Les Tongans font des offrandes aux dracœnas et aux bananiers-ava. Ainsi en use- 1- on aux Philippines à l'égard des vieux et des beaux arbres isolés. En attachant des loques aux arbres des carrefours, les Dayaks de Bornéo croient prévenir ou guérir la fièvre des jungles; abattre un de ces arbies, c'est risquer la

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mort* A Malacca, pareillement» les maladies sont attribuées à certains arbres démoniaques ou aux esprits de ces arbres, les Hantou-kayou. A Sumatra, les vieux arbres sont considérés comme les génies tutélaires de la forêt.

Toutes les tribus mongoliques et ougro-finnoises, depuis les Samoïèdes jusqu'aux Lapons, depuis les Tchérémisses jusqu'aux Yotiaks, rendent également hommage aux arbres isolés, ou groupés, aux forêts de sapins. Les Kirghises vénèrent le tremble; les Yakouts et les Ostiaks, le mélèze. On rencontre chez ces derniers des bois sacrés composés de sept mélèzes ; ils regardent comme divins les arbres où les aigles font leur nid. Les Finnois honorent aussi les arbres verts, les mélèzes, les forêts; ils croient que leur grand Orphée, Waïnamoïnen, a déposé dans le sol le germe du chêne. En Estonie^ chaque famille a son arbre tutélaire au* quel on sacriGe des poules noires, sans préjudice des chants, adjurations, offrandes et ex-voto de toute sorte.

Chez les peuples indo-européens, la phytolâtrie a laissé des traces fort nombreuses.

« Il y a, dit le Rig-Véda, six grandes divinités : le ciel et la terre, le jour et la nuit, les eaux, les plantes. » Dans plusieurs hymnes, on relève les formules suivantes: a Puissions -nous être gardés par les plantes, les bois, les collines couronnées d'arbres. — Invoquons les plantes, les arbres, la ramée. — Que les plantes, Us arbres nous favorisent, i» Encore aujourd'hui, chaque village de rinde a son arbre sacré, généralement un figuier banian.

Il en était de même en Perse, lorsque Chardin la visita. Ce ^o^ageur a mesuré à Chiraz, dans un jardin royal, un arbre qui ^vait plus de quatre brasses de tour. Les habitants, voyant cet surbre usé de vieillesse, le croyaient âgé de plusieurs siècles et loi faisaient dévotion comme à un lieu saint. « Us affectent, dit CSiardin, d^aller faire leur prière à son ombre ; ils attachent à ses branches des espèces de chapelets, des amulettes et des morceaux de leurs habillements. Les malades, ou des gens envoyés de leur part, viennent y brûler de l'encens, y offrir de P«Utes bougies allumées, et y faire d'autres superstitions sem-

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blables^ dans l'espérance de recouvrer la santé. Il y a partout, en Perse, de ces vieux arbres dévotement révérés par le peuple, qui ]es appelle draei fUsch, arbres excellents. On les voit tout lardés de clous pour y attacher des pièces d'habillement ou d'autres enseignes votives. Les dévots, particulièrement les gens consacrés à la vie religieuse, aiment à se reposer dessous et à y passer les nuits. Si on les en croit, il y apparaît alors des lumières resplendissantes, qu'ils jugent être les âmes des Aoulia (des saints, des bienheureux) qui ont fait leurs dévotions à l'ombre des arbres divins. Les affligés de longues maladies vont se vouer à ces esprits, et s'ils guérissent dans la suite, ils ne manquent pas de crier au miracle. >

La Grèce primitive a connu le culte des forêts. Avant rinvasion hellénique, les chênes de Dodone rendaient déjà leurs oracles; Is abritaient le gran d dieu des Pélasges opirotes, des Graîkoi, qui ont porté dans Tltalie méridionale le nom même de Grxcif Graii, inconnu des Hellènes auxquels nous l'appliquons encore. Partout, dans l'Europe et l'Asie grecques, tout sanctuaire comporte un bois sacré.

Chez les anciens Latins, la forêt profonde {nemus), la clairière {lucus), le bouquet de hêtres [fagutal)^ étaient habités par une foule de génies sylvestres. Les arbres isolés, comme partout ailleurii recevaient des offrandes et des ex-voto. On y suspendait des lambeaux d'étoffe, des peaux d'animaux tués à la chasse, des trophées de guerre.

« Les Germains, dit Tacite, consacrent les bols et les forêts et donnent des noms de dieux à ces mystères. » Cest au fond des ' forêts saintes que les Suèves tenaient leurs assemblées solennelle^ à la nouvelle et à la pleine lune. Tacite nous signale encore ^ Rugen une forêt, castum nemus, où les Teutons cachaient le chaT sacré de la terre, et, chez les Naharvales, un bois anciennement' révéré, antiquae religionis.

Les Slaves restèrent fidèles jusqu'à leur conversion tardive^ neuvième et dixième siècle, à leur vieille dévotion forestière^ Un de leurs poètes s'écrie : a L'ennemi a chassé l'épervier de no#

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forêts sacrées ! » Quant aux Gaulois, nos aïeux, c'étaient par excellence des sylvicoles, des adorateurs des forêts et des arbres. Qui ne connaît la forêt des Carnutes, centre de la religion druidique^ les Vosges, les Ardennes, la forêt Noire, Vosegus, Ardiiinna, Dea Abnoba, et le beau passage ;de Lucain, la marche des légions à travers une sombre forêt, et les Romains tremblant d'y rencontrer le génie du lieu. Les inscriptions sex arhonbm et deroonihuSj aux génies des chênes, suffiraient à constater le culte animiste des bois. Le christianisme a lutté vainement contre la coutume d'attacher aux arbres et aux buissons des rubans et des ex-voto. Grégoire le Grand fait défense à Brunehaut de tolérer le culte des arbres; la même inhibition se retrouve dans un mandement de saint Ouen, Tami de Dagobert. « Que nul n'allume des lampes auprès des pierres, des fontaines et des arbres... Que nul n'ose enchanter des plantes, ni faire passer des bêtes par des trous creusés en terre ou par des arbres percés... £t, encore une fois, quand une maladie survient, qu'on ne recoure point aux enchanteurs et qu'on n'aille pas suspendre des bandelettes diaboliques aux arbres auprès des fontaines et à la croisée des chemins. »

Le clergé prit le parti de sanctiûer ce qu'il ne pouvait détruire ; mais il eut beau coller des images de saints et nicher des vierges dans les arbres sacrés, planter des croix aux lieux suspects; en Lorraine, en Bretagne, jusqu'en Brie, les ex-voto et les rubans viennent encore s'attacher où les suspendaient nos pères, aux branches mêmes de la croix bénite.

Le chêne était l'arbre sacré par excellence, surtout lorsqu'il portait le gui. Ce parasite recevait, comme on sait, des honneurs extraordinaires. La cueillette du gui donnait lieu à des cérémonies que Pline TAncien décrit ainsi au livre XVI de son Histoire naturelle :

« Aux yeux des druides (c'est ainsi que les Gaulois appellent leurs mages), rien n'est plus sacré que le gui et l'arbre qui le porte, si toutefois c'est un chêne rouvre. Le rouvre est déjà par lui-même Tarbre dont ils forment leurs bois sacrés; ils n'accom-

plissent aucune cérémonie religieuse sans le feuillage de cet arbre. Tout gui venant sur le rouyre est regardé comme on envoyé du ciel; ils pensent que c'est un signe de l'élection que le dieu même a faite de Tarbre. Le gui sur le rouvre est extrêmement rare, et, quand on le trouve, on le cueille avec un très grand appareil. Avant tout, il faut que ce soit le sixième jour de la lune, jour qui est le commencement de leurs mois, de leurs années, de leurs siècles qui durent trente ans, jour auquel Tastre, sans être au milieu de son cours, est déjà dans toute sa force. Us l'appellent d'un nom qui signifie remède universel. Ayant préparé, selon les rites^ sous Tarbre, des sacrifices et un repas, ils font approcher deux taureaux de couleur blanche, dont les corn^ sont attachées alors pour la première fois. Un prêtre vêtu de blanc monte sur l'arbre et coupe le gui avec une serpe d'or; on le reçoit sur une saie blanche; puis on immole les victimes, en priant que le dieu rende le don qu'il a fait propice à ceux auxquels il l'accorde. On croit que le gui pris en boisson, donne It fécondité à tout animal stérile et qu'il est un remède contre tous les poisons. »

Deux usages longtemps conservés semblent faire allusion à cette double croyance. Les buissons qu'on suspendait à la porte des étables et qu'on attache encore à l'entrée des cabarets, d'où le nom de bouchon, furent les humbles substituts du gui salO' taire. Et le gui du Christmas, sous lequel s'embrassent les couples dansants de la joyeuse Angleterre, rappelle, sans que l'on s'en doute, les énergies prolifiques de la plante fécondante.

De l'arbre vivant^ ses vertus ont passé à tous les fragments de Tarbre. Le gui est un exemple frappant de cette croyance. Dans la même catégorie, il faut ranger à divers titres : les perches où les Sibériens suspendent les têtes de Tours, du loup, où ils attachaient saQs doute les têtes des vaincus, et qu'ils arrosent de libations diverses; le bâton de Taugure romain, la lance adoré» par les Scythes et les Sabins, la baguette du .sorcier, le sceptre doroi, la main de justice ; les ramilles que les prêtres germaine' jetaient sur un drap blanc pour consulter le sort, ou que le^

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nègres d'Afrique^ les Polynésiens, mêlent à ces faisceaux informes qu'on appelle proprement fétiches ou gris-gris; les deux bâtons de Farani brahmanique, d'où jaillit le feu sacré, les tisons du bûcher solsticial, la bûche de Noël qu'on enterre soigneusement d'anoée sur autre; enfin, le bois travaillé par les industries, le tronc informe peu à peu modelé en Minerve et en Hermès, la palissade de l'enclos, la poutre du toit, les jambage^ et linteaux des portes, la cabane et le navire.

Sii'on peut admettre que le culte des animaux a précédé Tanimisme, on doit reconnaître aussi que l'homme n'a guère pu adorer l'arbre et la plante sans leur prêter ses intentions et ses volontés. C'est un effort que l'animal ne lui demandait pas. A la rigHeur,on peut dire que les rameaux épineux arrêtent et saisissent le fugitif ou l'audacieux ; on peut prendre pour un gémissement le craquement du tronc sous la hache, et pour un discours confus, joyeux ou irrité, le bruissement des feuillages. On n'y a pas manqué; témoin les chênes de Dodone, et tant d'autres. Mais la vie, chez les végétaux, quoique évidente, est incomplète, le mouvement limité. Il a bien fallu suppléer à ces insufûsances^ donner Touïe, la vue et la parole articulée, enfin des personnes à l'innombrable famille des arbres et des herbes; infuser enûn la vie consciente dans les fibres du bois. Gomment expliquer aur trement cette croyance populaire des Siamois : le génie de l'arbre tbattu et creusé en pirogue ne quitte pas la substance où il rendait; il devient le génie de la barque. Ainsi, l'âme qui habitait les bois du Pénée reste et parle dans les planches du navire Argo. ^Qis le sang humain a remplacé la sève ; dans chaque arbre se cache, dit le poète, une personne

Couverte de peau rude ou de vivante écorce,

q^ bientôt fait éclater son enveloppe et montre aux yeux du passant effaré

Quelque Chimère étrange à la gorge écaillée.

D'un arbre entre ses doigts serrant les larges nœuds ;

OU encore

Le faune aux doigts palmés, le sylvain aux yeux verts Et l'antique dryade aux mains pleines de feuilles,

ou bien des héros captifs, enchantés par quelque magicien ; ce sont eux qui habitent les forêts de TArioste et du Tasse et dont le sang coule à travers Técorce, sous la hache qui les délivre.

Ces génies des arbres y font toujours leur demeure; mais lis en sortent volontiers pour danser sur la mousse des clairières, pour égarer le voyageur ou le ramener dans le bon chemiOi pour se livrer à toutes les distractions de la féerie, et surtout pour donner naissance aux mille races des gnomes, des sylphes et des lutins qui reviennent sans cesse dans les récits populaires de toutes les nations.

Les menus dieux forestiers, encore si voisins de la vie végétative et des arbres d*où ils sont sortis, abondent aussi bien chez les Veddahs, les Madécasses, les nègres d'Afrique, les Peaux- RougeSy que chez les Grecs et les Latins, les Slaves ou les Gaulois. Partout les sauvages redoutent les esprits des bois et surtout ceux de certains arbres funéraires. Dans les forêts de rinde brahmanique errent les Rakchasas et les Pisatchas, guettant l'ascète solitaire, comme les démons de la Thébaïde épiaient saint Antoine. Les Péris de la Perse, les iEgypans, chèvres-pieds et nymphes de la Grèce, le cortège de Pan et celui d'Artémis la chasseresse, les innombrables fées et faitiaux de la Gaule appartiennent à la même famille. Chez les Latins, le groupe des dieux de la forêt ou associés à la forêt a pris une extension toute particulière: Faunus et Fauna ou Fatua, ce vieux couple royal d'une légende évhémériste, n'étaient que la forêt propice ou les voij^ favorables de la forêt ; Maïa, Flora, les syl vains, les nymphes, les vires et les deux Paies, le mâle et la femelle, Gérés, Vénus, enfin le grand Mavors ou Mars, habitent les bois, les champs, les pâturages, activent et protègent la croissance des arbres, des herbes et des moissons. La plupart sont déjà des

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^^tes mythologiques, de yéritables dieux. Faunus, que ses surnoms, Junus et Lupercus, font proche parent de Juno, de Janus ^t de Mars, a pour fils Fons ou Fontus, le père des sources ; il frappe sa compagne, Fauna, Fatua, Favola, d'un rameau de mjTte et s'unit à elle sous la forme d'un serpent (symbole de renouvellement). — Nous citons ce trait parce que le serpent est partout associé à Tarbre.

Les conceptions de Tlnde^ de la Grèce et de Tltalie nous ont jéjà entraînés hors de Fanimîsme proprement dit, désormais ibaudonné à la liturgie, à la sorcellerie et aux superstitions locales. Elles nous montrent les puissances éparses de la nature le condensant en catégories personnifiées, en dieux ramenés à a figure humaine, et les religions subordonnant et associant à les dieux les êtres ou objets d'où elles les avaient tirés. Le chêne, le pin, le tilleul, le saule, le hêtre, le peuplier, l'olivier. Le figuier, le palmier, et combien d'autres, furent distribués entre les personnages des divers panthéons. Représentants et emblèmes des dieux, les types végétaux entrèrent dans le monde à la fois réel et fictif de la poésie et de Fart. Chacun correspondit à quelque vertu ou à quelque sentiment de l'homme : le chêne à la force, le myrte à Tamour, Tolivier à la paix, le cyprès à la mort, le lierre et le laurier à la gloire, le peuplier à la liberté, le gui à la renaissance et à Timmortalité.

Quant aux arbres fées qui figurent encore dans les légendes et dans les contes, et qu'on a raison d'alléguer à l'appui d'une phytolâtrie primitive, il suffit d'un rapide examen pour se convaincre qu'ils ont passé par la phase mythique; ils n'ont plus rien à voir avec la nature propre de l'arbre. Tantôt ils n'ont plus de nom dans la flore ; c'est l'arbre des dames, sous lequel Jeanne Darc entend ses voix ; c'est, dans les Mille et une nuits, l'arbre qui chante et dont une seule branche piquée en terre repousse en un moment jusqu'au ciel. Telles encore ces forêts de cuivre rouge, de fer, d'or ou d'argent, soudain évoquées par un talisman et qui s'interposent entre le héros des contes et ses persécuteurs. Tantôt ces arbres merveilleux ont gardé le nom d'espèces

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réelles et connues, mais ils ont changé de formes, ils ont acquis des vertus surnaturelles. Il existe encore dans Tin de des pippalas^ des açvatthas^ des mandâras, des paridjâtas^ des santanas, des kalpavrikshas et des haritchandanas ; ou du moins les botanistes ont essayé de les identifier avec diverses essences communes dans la région. Mais ils ont été transplantés dans le paradis ; sous leurs feuillages fantastiquesjes dieux se reposent, buvant Timmortalité qui distille deleurs fruits et de leurs fleurs. Les oiseaux qui les habitent sont des Garudas, des rayons et des éclairs, des astres et des constellations. La lune et le soleil nichent dans leurs rameaux. Us appartiennent «^ une curieuse lignée imaginaire, à celle des arbres de la pluie et de la semence éternelle, des arbres cosmogoniques.

Dans beaucoup de pays, l'univers a été conçu comme un arbre gigantesque qui de Tabîme s'élève jusqu'aux cieux. Des peuples de race et de langue différentes se sont complu dans cette comparaison^ qu*ils ont plus ou moins développée selon leur degré de culture ; tant il est vrai qu'à un même état mental correspondent des fictions identiques ; et toutes les variantes qU*y insère le génie particulier de tel ou tel peuple ne peuvent en dissimuler la concordance frappante. Peut-être, dans rancien continent, le mythe de l'arbre cosmogonique a-t-il eu un ouplusieurs centres de dispersion ; mais il est commun à TËgypte» à TÂssyrie, à la Judée, à Tlnde, à la Grèce^ aux Germains et aaz Slaves.

Sous sa forme la plus rudimentaire, nous le trouvons aux lies Ândaman, chez les négritos Mincopies. Ces proches parents d» Veddahs, qui ont peut-être gardé le souvenir instinctif d'un temps où ils vivaient sur les arbres, ont imaginé un arbre immense qui soutient le monde et dont les racines plongent dans l'empire des morts. Les vivants sont établis sur ses branches; ses pieds sont assiégés par les âmes qui se ruent sur le tronc et s'efforcent de l'ébranler. A chaque secousse^ un vivant se détacbe comme un fruit mûr et roule dans l'abîme ; autant il en tombe^ autant d'âmes remontent au jour et reprennent un corps.

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Dans rinde, la légende se présente sous tant de formes, les Pouranis l'ont exploitée a?ec tant d*ingénieuse prolixité, que nous renTOjons le curieux à la Mythologie des plantes, de Gubernatis. Noos en avons d'ailienrs tracé plus haut les linéaments principaux. Ajoutons un trait on deux seulement. L'arbre s'est élancé d*nn océan primitif» d'une mer de lait agitée, barattée par les dieux créateurs ; il se dresse à travers les cieux innombrables, et les sages, les Vasishthas, s'élèfent d'étage en étage sur c l'arbre mystérieux qui a mille branches ». Tout an fond de Tabîme, Âhir-Budhnya, Danou, serpents démesurés, embrassent la racine de l'arbre du monde. L'homme qui toucherait à ses fruits éprouverait la vengeance des dieux. De même, l'Egypte a connu l'arbre cosmogonique et le serpent. On lit dans le rituel funéraire, traduit par Emm. de Rongé : a Je suis ce grand chat qui était à la vallée du Perséa, dans Au (Héliopolis), dans la nuit du grand combat. > Sur le papyrus Cadet, ce chat, au pied du Perséa (le grand arbre de vie)^ tient sous sa patte la tète d'un serpent. Sur les papyrus de Dublin et de Leyde, le chat tient un sabre et tranche la tête du reptile.

En Grèce, l'arbre des Hespérides, aux pommes d'or — qui sont à la fois des oranges et des astres — est gardé par un serpent. Le génie hellénique a relégué le mythe parmi les fables secondaires; il a préféré l'image du géant Atlas portant le ciel. Les Indo-Ëuropéens du Nord ont aussi leur géant Ymer, d'où sont issus les dieux et les hommes ; mais ils ont donné à la légende de Tarbre une grandeur sauvage. VEdda Scandinave, cette Mble précieuse où des réfugiés islandais ont recueilli le trésor des croyances germaniques, VEdda chante l'arbre Ygdrasill aux trois racines, à la tète couronnée d'étoiles. L'une des racines est i su ciel, l'autre sur la terre, et l'autre plonge aux enfers. Auprès de la racine céleste siègent les trois nomes, Urda, Verdandi, Skulda,qui président au passé, au présent et à l'avenir. Le puits de Mimer baigne la racine terrestre. La racine infernale est ▼oisiiie de l'étang Hvegelmer, séjour du dragon Nidohgr ; à l'entour plane l'aigle Hvesvelgr. A la base, le serpent lormungandr

enroule ses anneaux, surveillé par le chien Garm, le loup Fenris ou Freki et Hel, déesse de la mort. L'arbre traverse et soutient les neuf mondes. La lune mâle, Mani, et Suna, le soleil femelle^ décrivent leur circuit autour du faite, chacun monté sur un char attelé d'un seul cheval . De ses branches, les Ases ont fabriqué un homme de frêne, Âsk, une femme d'orme^ Embla, couple primordial.

Les Slaves n'ont pas eu la même fortune que les Germaus. Le niveau chrétien a passé sur leur mythologie avant qu'ils songeassent à en rassembler les débris. Mais la légende de l'arbre ne leur était pas étrangère. Il n'est pas difficile de la découvrir dans ce fragment cosmogonique recueilli chez les paysans de la Gallicie :

« Quand il n'y avait pas de commencement du monde, alors il n'y avait ni ciel ni terre. Seulement, il y avait une mer bleue, et, au centre de la mer, un frêne verdoyant. Sur le frêne perchent trois colombes; elles délibèrent comment ourdir le monde : descendons au fond de la mer, extrayons la pierre d'or, ainsi un ciel clair se fera pour nous, un soleil brillant, une lune claire et des étoiles mignonnes. »

Une colombe aussi s'était posée sur le chêne de Dodone.

Le mythe que nous avons suivi dans le monde aryen ou ary«nisé, nous allons le retrouver en Assyrie et en Judée, d'où il est passé dans le christianisme.

Entrez au musée assyrien et poussez jusqu'au fond, à droite. Vous distinguerez, sur un grand bas-relief, une sorte d'arbre schématique, à la tige rectiligne, aux branches raides et nues, garnies seulement d'appendices pointus groupés par trois et qui doivent figurer des fruits. Auprès se tient un prêtre ou un dieu qui semble offrir entre ses doigts allongés une sorte de grappe ou de corymbe. En revenant survospas, vous verrez, près du vestibule d'entrée, une autre représentation de l'arbre de vie, comme auréolé d'une sorte de ruban. Au bout de chaque branche pousse un petit bouquet de palmes grossières. Un génie à tête d'aigle présente, avec le même geste, la même grappe sacrée, qui se voit, d'ailleurs,

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partout dans les sculptures hiératiques^ et qui pendait à la vigne d'or enroulée autour des deux colonnes du sanctuaire juif. Nous retrouvons encore ce pampre mêlé à des feuilles et à des sarments de vigne, sur un beau cercueil en pierre du musée judéo-chrétien. Nous venons de faire allusion à deux colonnes du temple de Salomon ; elles étaient de bronze et reliées par une frise de métal ; c'est un emblème sémitique par excellence, qui décorait les temples de Tyr et que les Phéniciens portaient partout avec eux; les fameuses colonnes d'Hercule n'étaient rien autre chose. Dans VExode, elles sont figurées par|les deux colonnes de fumée et de lumière qui marchent devant les Hébreux. Est-ce trop de hardiesse que de rattacher ce symbole, dédoublé pour ainsi dire> au mythe de l'arbre ? Je ne le crois pas. D'une part^ les grappes et les feuillages jetés sur les colonnes jumelles; d'autre part, la fable concordante des deux arbres édéniques, arbre de la vie, arbre de la science, dont l'un sert de demeure au serpent, enfin l'histoire delà pomme, du fruit défendu, ne laissent guère place au doute. Ailleurs, sur la côte de Syrie, le même mythe apparaît réduit à ses traits principaux : Tarbre, 1^ serpent et les colombes. Toujours est-il que l'antique fiction de l'arbre cosmogonique^ du serpent, du fruit réservé aux dieux, avec ses corollaires^ le péché origine], l'impiété de la science, est le support du christianisme, puisqu'elle est l'unique raison d'être de la rédemption. C'est une idées! fortement incrustée dans les cerveaux, que les bouddhistes l'appliquent aux arbres sanctifiés par le souvenir de ÇakyaMouni, et les chrétiens superstitieux à la croix et à l'arbre de la croix, ^ousne pouvons nous étendre sur ces menues inepties; mais on ne saurait croire combien elles sont nombreuses et variées. Il est plus piquant de citer une innocente survivance : les arbres généalogiques sont les ultimes successeurs de l'arbre cosmogo- Bique.

Si nous passons des arbres aux herbes, même succession, même confusion de croyances et de pratiques, de fables et d'allégories, mais multipliées à Tinfini par le nombre incalculable des espèces et des variétés. Port, couleur, parfum, forme des

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racines et des feuilles, vagues analogies, habitati saisons, heures du jour et de la nuit^ vertus salutaires, excitantes^ stupéfiantes, somnifères, enivrantes, aphrodisiaques, vénéneuses, consécration aux esprits, aux fées, aux dieux, aucune circonstance réelle ou supposée qui n'ait été mise à profit par la liturgie, la poésie, l'imagination ignorante ou raffinée, surtout par la sorcellerie de tous les pays et de tous les âges. La botanique sacrée ofïre une matière vraiment inépuisable aux collecteurs de contes et de traditions, depuis les cent quatre plantes médicinales célébrées dans UD hymne du Rig Véda, depuis Therbe Gouça, gazon sacré où siègent les dieux appelés au sacrifice indien, depuis le Moly vénérable et le non moins divin Nepenthès d'Homère, jusqu'aux ingrédients chers à Circé, à Médée, à Canidie, à Locuste et aux sorcières de Sbakspeare, jusqu'aux prairies foulées par le branle circulaire des fées, aux simples sur lesquels les bonnes femmes disent des paroles — armoise, basilic, absinthe, centaurée, mandragore, verveine, menthe, etc., etc. — aux herbes sur lesquelles il ne faut pas marcher, jusqu'au buis bénit et aux herbes de la Saint-Jean que l'on cueille à minuit, jusqu'aux breuvages et philtres d'amour, aux roses mystiques, et aux mièvreries puériles du langage des fleurs. Laissons pour le moment, dans les centaines de volumes, d'herbiers pour mieux dire, où les colle patiemment une érudition facile, méritoire toutefois, ces innombrables échantillons de la flore mineure. De la foule végétale qui fait cortège à la Nuit et à la Lune, reine des herbes, maîtresse des enchantements, ou aux Mexicains Macuilxotchitl^ Coatlicué, Tlaxotéotl, dieux et déesses des fleurs, deux groupes se détachent, celui des plante^ alimentaires, celui des plantes désaltérantes ou enivrantes et de leurs produits. Ces groupes occupent, dans les conceptions religieuses, une place qui correspond à leur importance vitale. Des basses régions de l'animisme diffus, le besoin et la reconnaissance les ont fait monter au rang des dieux; et le symbolisme, plus naïf qu*il ne croit, les y maintient.

L'Egypte adorait l'oignon, les légumes, les lotus. On ne sera, donc pas surpris de voir les Dayaks de Bornéo invoquer l'âme du.

lit!

PHITOLATRII. et

riz, Samangai Padi; ils la supplient de ne pas quitter la plante, de ne pas les condamner à la famine. Les Tongans yénèrent les patates et en font des offrandes à la déesse agricole Alo-Alo. Les Tabitiens agissent de même à l'égard du génie Ofanu^ qui veille sur le taro et l'arbre à pain.

Dans le Nicaragua, dans le Nouveau -Mexique, au Pérou, le maïs et les haricots étaient l'objet d*un culte. Le Popol-Vuh nous montre les dieux créateurs façonnant quatre hommes parfaits, en maïs blanc et jaune. L'une des grandes f&tes religieuses du Pérou, Aymoriy était consacrée aux moissons. Le maïs en était le véritable héros. Les prêtres portaient en triomphe des corbeillea pleines d'épis ; les dieux à qui on les offrait n'étaient là que pour la parade, à titre d'inventeurs et protecteurs de l'agriculture.

Les Karens de la Birmanie n'ont pas un moindre cuite pour le riz que les Dayaks; mais l'âme de la plante est déjà devenue chez eux une déesse, Yau, qu'ils se ûgurent assise sur une souche an bord du champ, et veillant au grain. « Secoue-toi, grand'mère, disent-ils, secoue-toi ! Que mon tas de riz devienne aussi gros qu'une colline ! » Us lui font des présents et lui donnent une ficelle pour attacher les voleurs.

Tous les documents anciens et modernes qu'on a pu recueillir témoignent d'une indécision entre le culte direct^ l'animisme et la personnification mythique. Presque partout ce dernier procédé a prévalu, sauf dans les contes populaires. Là nous retrouvons encore de petits génies alimentaires, notamment en Allemagne, le génie du chou, qui vaut bien l'âme du riz; et même un haricot eotmogonique, qui monte rapidement jusqu'au ciel, à l'instar de l'arbre du monde. Mais c'est d'ordinaire à des divinités que se rendent les hommages autrefois offerts à la plante elle-même. C^es dieux sont tantôt des inventeurs de l'agriculture, tantôt les premiers ancêtres civilisateurs, tantôt des dieux spéciaux, des saisons, de la pluie, des orages, enfin du ciel et de la terre mère. Souvent ils participent de ces divers caractères et nous ne pourrions les distinguer sans courir le risque de répétitions fatigantes. Chez les Iroquois, c'est le tonnerre, Héno, qui avait été choisi

comme patron des semailles et de la moisson, et les Indiens l'appelaient leur grand-père. Tupan, autre dieu tonnerre, aYait donné la houe aux Brésiliens ; Tamoï, ancôtre du ciel, avait enseigné le labour aux Guaranis. Les Mexicains fêtaient Centéot, chargée de veillera la croissance et à la conservation des céréales. Pour les Péruviens, les inventeurs de Tagriculture étaient Manco- Gapac et Marna Oello, le premier homme et la première femme.

On sait en quel honneur la Chine tient l'agriculture. Un empereur fabuleux, Chin-Noung, successeur de Fou-hi (3218 ans avant notre ère), inventa la charrue et sema les cinq sortes de blé. a Alors, dit Pauthier, le peuple apprit à se nourrir de grains. » Désormais, tous les Fils du ciel, pour honorer le ciel et la terre, tracent solennellement le premier sillon et y jettent la première semence. Mais le culte officiel et simplifié par les philosophes n'a point détruit la vieille mythologie populaire, et de nombreuses divinités et idoles du printemps, des saisons, témoignent encore que les croyances chinoises, dans une antiquité qui nous en dérobe l'évolution, ontparcouru les phases ordinaires de Tanimisme.

Chez les anciens Perses, le champ et le labour sont l'objet des prescriptions les plus rigoureuses. Le travail agricole est une vertu, très appréciée par divers Yzeds et Aroschaspands.

Les Grecs nous offrent les légendes bien connues de Triptolème, de Déméter et de Kora.Enfin^ nous rencontrons, chez les anciens peuples du Latium, le tableau le plus détaillé, la plus riche nomenclature d'un panthéon agricole. Les Latins manquent d'imagination mythique, mais leur esprit positif et pratique excelle à décomposer un fait et une idée, à en noter toutes les circoQ' stances, à les marquer d'un mot précis, qu'ils divinisent. Tous leurs dieux. Semons et Indigètes, sont purement des noms.

Au-dessous des grandes divinités agricoles, telles que Semo Sancus le Sabin, SaBturnus, Consus et Gonsivius, Gérés, Proser^ pina, Maïa, Tellumo et Tellus, viennent se ranger des vingtaine^ de petits dieux mâles et femelles, les dieux du blé, tous attachée à la tige, à l'épi, au grain, et que rien ne peut détourner de leoT^ besogne. Chacun a sa fonction, et c'est à lui, non à son voisiiB.

PHTTOLATRIB. 61

qu'il faut s'adresser pour obtenir le succès de ropératlon à laquelle il est préposé.

Séia Teille à la semeoce ; Segetia ou Segesta à la moisson. Lacturcia, Lactans, protègent l'épi naissant quand il passe à Tétat laiteux; Matura le conduit à la maturité; pendant que Nodotus détire les nœuds de la tige, Yolusina et Patelena enroulent et déroulent la gaine de Tépî. Hostilina ne laisse à aucune autre, parait-il, le soin d'égaliser les tètes des épis. Runcina enlève les mauvaises herbes; Messia coupe; Tutilina engrange; Terensis bat et foule.

Obarator et Occator préparent et remuent le champ. Yervactor brise les mottes. Imporcitor herse ; Sarcitor sarcle. Enfin, Subrancinator, Messor, Gonvector, Gonditor, Promitor, se tiennent prêts à suppléer leurs compagnes fatiguées.

Le vrai dieu de la Rome primitive, c'est le blé, qui a donné la patience et la force à ses légions ; c'est l'abandon de ce dieu bienfaisant, ce sont les latifundia^ les vastes friches^ qui ont déterminé la décadence de la Rome impériale.

Les pâtes alimentaires, et tout ce qu*on peut comprendre sous le nom de pain ont eu nécessairement leur part dans les légendes et les pratiques relatives aux plantes d'où l'homme les a tirées. Mais le pain est une conquête tardive, et qui est loin d'être universelle ; c'est pourquoi ses inventeursn'ont pas reçu, ce me semble, tous les honneurs auxquels ils avaient droit. Je ne vois guère que les Mexicains qui aient divinisé spécialement la première femme ^ '^ (lui ait pétri le pain, Tchicomecoatl. Cependant, bon nombre de ' r. peuples, les Égyptiens, les Grecs, les Latins, les Slaves, etc., û] ont offert à leurs dieux des gâteaux sacrés en fleur de farine; et ' dans les sacrifices, des animaux de pâte, origine des pains d'épices î^l qui se débitent dans nos foires, ont remplacé les victimes trop ^■j coûteuses. Ghez les Romains, la rupture du même pain par les i^-j deux époux consacrait le mariage religieux le plus solennel, la :d^ ^farreatio. La tradition du gâteau de mariage s'est conservéa ®u Angleterre.

^ plus remarquable emploi du pain.dans une cérémonie reli-

ii''

gieuse se rencontre au Pérou. Lors de la grande fête des moissons, les épis de maïs présentés aux dieux servaient à la fabrication d'un gâteau sacréy trna, auquel chaque père de famille riche sacrifiait un chevreau; les pauvres Tarrosaientd'un peu de graiise. £n septembre avait lieu la fête du printemps (Gitua-Raymi), qa'oa peut appeler fête de la purification et de la communion. On s'y préparait par le jeûne et des bains pris avant le jour; on demandait àî l'astre sauveur d'épargner à une vie nouvelle les souillares de la vie passée. Tous les fidèles s'étaient munis d'une certaine pâte, appelée Caucu^ pétrie en boulettes avec du sang de jeunes garçons qu'on avait piqués entre les deux yeux, à la racine du nez. Le grand prêtre frottait de ce pain les portes des temples, des couvents, exemple suivi par tous les pères de famille; on s'en touchait la tête, le visage, la poitrine, les épaules, les bras et les jambes. Ces boulettes ou brioches bénites n'étaient pas mangées. Mais les Incas eu envoyaient, ainsi qu'une liqueur nommée aca, à tous les Curacas, descendants des princes médiatisés, comme gage de pardon et d'alliance.

Vous aurez remarqué peut-être que nous avons passé .sous silence le rôle, tout aussi important, joué par le blé et parle pain dans les mystères d'Eleusis. C'est avec intention. La grande céréale y est trop intimement associée à in vigne et au vin pour que nous coupions en deux un mythe ou plutôt un symbole si bien conçu, mais si peu mystérieux. Ëtait>il besoin de tant d'initiations et de fantasmagories pour révéler à l'univers qu'une juste proportion d'aliments solides et liquides est la condition de la santé physique et morale ? Car c'est bien à cette remarque plus que naïve que se ramène, en fin de compte, tout cet enthousiasme, tout ce travail des mythologies, des liturgies et des religions, à. l'endroit des plantes nutritives et désaltérantes, ou enivrantes. Four qu'une telle vérité ait échappé aux anciens, il faut que la glorieuse invention des liqueurs fermentées leur ait troublé la vue. Les délices de l'ivresse, plus encore que le calme d'un esto-^ mac satisfait, luur sont apparues comme le plus grand bienfait de^ dieux. C'est à travers les vapeurs de l'orgie sacrée qu'ils ont en-

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trevu la Ggare idéale du jeune, du pétulant, de reiïéminé Dionysos à côté de sa robuste et sage épouse Kora, la fille de la terre nourricière.

Javénal se moquait des oignons d'Egypte. Et sa raillerie n'eût pas, sans doute, épargné le haricot, le maïs, la patate, le tare, l'arbre à pain, le chou, le houblon, etc., et autres divinités bienfaisantes de rAmérique, de la Polynésie ouderAlIcmagne. Il est assez probable, cependant, qu'il offrait à ses pénates des gâteaux sacrés, et des libations de vin au génie de l'empereur. En écrivant^ sans y songer autrement, les mots de nectar et d*ambroisie, il ne se doutait guère que ce mets et cette liqueur figurent simplement, transposée dans le monde idéal, la quintessence des aliments et des breuvages végétaux. Esquissons rapidement l'histoire de l'ambroisie et de ses congénères, produits complexes de tous les fruits, de toutes les fleurs, de toutes les plantes et de tous les arbres cosmogoniqucs, arbre de vie, arbre de science, de semence et de pluie, arbre universel. Il faut y voir Tessence et comme le précipité de toute la mythologie végétale.

L'ambroisie classique est tantôt Taliment, tantôt la boisson des dieux. Elle préserve les cadavres de la corruption, guérit les blessures, donne Timmortalité. Apollon en frotte le corps de Sarpédon, Thétis celui de Patrocle, Aphrodite les plaies d'Énée. C'est Hébé, c'est Ganymède, personnifications de réternelle jeuitesse, qui présentent ou versent aux dieux l'inaltérable santé et Uvie éternelle. La libation que les mortels offrent aux dieux, aux ancêtres, aux morts, est un viatique, une image de la boisson ambrosienne.

Le mythe, tout entier contenu dans le mot (a privatif et mbrotos, mortel), n'est que le voile jeté sur cette tautologie : les imn^ortels se nourrissent d'immortalité.

La même conception, mais plus développée, se retrouve chez les deux branches orientales de la famille aryenne, le rameau indien et le rameau éranien.

VAmrita, dans l'Inde, est aussi la liqueur d'immortalité. Le iQot sanscrit d'ailleurs, sauf un suffixe, est identique au mot grec.

Le^ dieux la savourent joyeusement, dans le ciel d'Indra, k Tombre des cinq arbres paradisiaques. Il arrive même que, mdns sages que les Olympiens, Çiva, Krishna et les autres s'en gorgent jusqu'à l'ivresse ; ils se livrent alors à des extravagances et à des distractions qui feraient rougir Dionysos et ses bacchantes. La danse des bayadères sacrées est une représentation atténuée des jovialités divines.

Le Rig-Véda fait allusion | à des oiseaux, sans doute fabuleux, qui picorent Tamrita dans les figues de Taçvattha ou pippala. De Gubernatis cite par vingtaines les plantes dans le nom desquelles entre le mot amrita ou amara, et parmi lesquelles figure probablement la vigne ou quelque fruit susceptible de fermentation. 11 rapporte une légende où ramrita est un fruit, fort analogue au corymbe assyrien ou à la pomme de la Genèse. Celui qui le mange est en butte, comme Adam, à la colère jalouse du dieu suprême. Quel qu'il soit, l'arbre de l'ambroisie est la meil* leure des plantes, l'herbe type, fécondatrice et régénératrice par excellence ; il résume en lui les arbres de la semence éternelle et aussi l'élément humide. L'eau du Léthé qui fait Achille invulnérable, et qui infuse aux âmes de Virgile la force de renaître, la source qui rend à Junon sa virginité, la pluie divine qui res* suscite les singes de Hanuman, le lait des vaches célestes, la rosée qui vivifie les pâturages, l'acte sexuel qui perpétue la vie, ont également droit au titre d'amrita. Enfin l'amrita est encore un océan, le ciel sans doute, où se baignent les dieux, et dont le barattement fait surgir précisément l'un des arbres ambrosiaques et cosmogoniques, le paridjâta, dont les élus gravissent les étages. Ainsi autour d'un mot se sont jouées toutes les fantaisies mythiques et mystiques suscitées par le spectacle de la vie universelle, par le mystère de la génération et la soif d'immortalité. Mais le poiot de départ est l'aliment et le breuvage fer* mente, la plante.

Dans YAvestay qui nous a conservé seulement les débris d'une mythologie défigurée, Ameretât, le même mot encore, allongé d'un suffixe^ apparaît comme un Amschaspand, un génie des plantes.

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Mais la signification première est nettement déterminée, non seulement par son association constante avec un autre Amschaspand, Haurvat&ty dieu de la richesse selon Plutarque et, selon les Parsis, génie des eaux salutaires, mais aussi par la lutte constante de ce couple divin contre la soif et la faim, la maladie et la mort, contre les démons Taura et Zairitcha« On reconnaît, d'ailleurs, dans les attributions de Haurvatât et Ameretât, Tempire des eaux et des plantes, le double caractère de VAmrita. De sorte que, par le sens des mots comme par l'analogie, ces deux génies ne 3ont que la personnification de la santé et de la vie immor* telle. On peut consulter à ce sujet Hovelacque : VAvesta, et Dar* mesteter : Haufvatdt et Ameretât.

Il ne serait pas impossible de suivre le mythe à travers les diverses mythologies indo-européennes ; on y rattacherait aisément toutes ces liqueurs merveilleuses, eau d'or, eau de Jouvence, eau de beauté, eau d'immortalité, baume de Fierabras, que cherchent tous les héros des contes populaires, et la bière écumante qu'on verse à Odin dans le Walhalla,et le Saint-Graal des chansons de gestes, et jusqu'à cet élixir de longue vie, si vainement brassé parles alchimistes, si fructueusement exploité encore, sous mille formes grotesques, par tous les inventeurs de panacées.

Mais l'ambroisie n'est pas seulement Tune des formes de la conception naturaliste propre aux Indiens et aux anciens Perses, et le fond assez insignifiant de la cuisine olympienne. Sous des noms divers, elle a été appelée à des destinées plus hautes. L'humble etméconnaissable Ameretàt de YAvesta a pris un corps ij et une personnalité divine ; elle est devenue le grand médiateur entre l'homme et les dieux, le dieu liturgique par excellence, le dieu des prêtres, et par suite le dieu suprême. Voici comment s'est opérée cette métamorphose.

Le sacrifice indien n'est, au fond, qu'une commémoration delà

découverte du feu, assimilé à la lumière et à la vie. C'est ce que

prouve l'antiquité même du procédé traditionnel. Les deux pièces

de bois dont Varani est constituée, le frottement producteur du

^ feu, ont suggéré des rapprochements inévitables. De là, l'inter-

vention du principe humide dans la production du feu sacré. Le prêtre donc verse sur la flamme naissante une double libation de beurre clarifié et de sôma ou suc fermenté de VAsclepias adda.

L'identité du sôma avec Tamrita, démontrée par Kuhn, ne fait l'objet d'aucun doute. Or, célébré comme intercesseur, comme auxiliaire, comme nourricier, enfin comme créateur des dieux, dont il faisait, pour ainsi dire, éclore la lumineuse essence, Sàmos dès les temps védiques, est célébré comme le substitut d^Agni et de tous les autres Âdityas. Les victoires de Varouna, d'Indra, de Mitra, du préhistorique Dyaos, sur les dragons et les Titans de la nue, sont transférées à Sôma, au suc d'une plante. Et les prêtres qui fabriquaient et fabriquent encore tous les jours le sôma, se vantent déjà de savoir seuls évoquer, puis créer les dieux à chaque nouveau sacrifice. C'est de ces hyperboles prises au pied de la lettre par les niais qu'est née la puissance exorbitante des brahmanes. Haoma, dieu perse, n'est qu'une prononciation différente du même mot. C'est aussi le même objet efc le même personnage : une plante sacrée, dont Plutarque a entendu parler sous le nom d'Omômi, qui croît sur la célèbre mon — tagne fabuleuse, Haraïti; et un « dieu pur, victorieux, d^s couleur d'or y>, qu'on exprime sur le feu du sacrifice, q»éloigne la mort, disperse les démons, donne la force, la ri. — cbesse, la fécondité surtout, et la sainteté. Zarathustra, maK- ' gré ses tendances au dualisme moral, a dû glorifier Haoma. Toi^ce qu'il a pu faire, c'est de le subordonner à Ahura Mazdà. *L-^^ plus petite libation, ô Haoma, la plus petite louange que t.'^ reçois », est-il écrit, <c est la mort de mille démons. Toute in»- " pureté disparaît de la maison où Ton célèbre Haoma le guérisseur. ^ Nous avons vu que Dionysos et le jus de la vigne ont donm ^ lieu chez les Grecs à un symbolisme semblable. C'était donc u»- ^ conception répandue dans le monde entier, lorsque la légenA- ^ chrétienne, au sortir de la Palestine, vint se pénétrer de la m& ' taphysique et du mysticisme flottant dans Tair. Des souvenirs dL ^ la Cène et de la Pâque juive amalgamés avec les fables d'Êleusi^ -

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se formèrent rapidement une liturgie et une doctrine, dont le gâteau et la liqueur sacrée du Pérou nous ont fourni un curieux exemple.

Le vin du sacrifice constitue^ avec le pain^ la substance^ la chair et le sang d'un dieu, du dieu suprême, que le prêtre, à son gré^ par la seule puissance de sa parole, crée et distribue au fidèle convenablement préparé et purifié par le jeûne et le bain moral de Tabsolution. Tous les jours, le prêtre ofîro, demande et assimile à la divinité la farine d'une graminée et le jus d'un frnit. Le meuble qui renferme le dieu virtuel devient ainsi le vrai, le seul dieu du clergé, du temple et de l'Église entière ; et le Saint Sacrement se trouve être le successeur indubitable et identique du Sôma indien, du Haoma perse, c'est-à-dire de l'ambroisie. Qu*est-ce, en effets que l'incorporation de la divinité dans le vin et le pain, sinon la glorification des deux aliments par excellence ?

Le cycle botanico-théologiquo finit ainsi par où il a débuté; et la fiction la plus vénérée de l'animisme condensé n'est que la synthèse^ Tultime résidu de l'animisme diffus* La mythologie végétale s'est donc perpétuée jusqu'à nous, et non pas seulement comme son aînée, la mythologie zoologique, en menues et innombrables superstitions cachées, mais bien au grand jour, eu pompeuses cérémonies, en croyances, en pratiques révérées par des millions d'hommes qui se considèrent commeréiite du genre humain.

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