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CHAPITRE III

LITHOLATRIE.

Théorie du culte de la pierre. — Cailloux, rochers, montagnes, sacrés ou diTinisés chez les Malais, en Australie, en Polynésie, chez les Préaryens de l'Inde, chez les Peaux- Rouges. — La hache et l'éclat de silex assimilés par les Mexicains et les Péruviens à la foudre, au ciel, aux dieux créateurs. — Mythe péravien de Pacari-Tambo. — La litholàtrie en Afrique, en Sibérie, en Egypte, en Chaldée, chez les Sémites, Hébreux, Arabes. — > Les Béthyles. — Les aérolithet associés au culte des astres. — La pierre de la Caaba. — Elagabal. •» Pierres divines de l'Asie Mineure. — Litholàtrie indo-européenne : Inde, Perse (légendes conservées dans les Mille et une Nuits) ; Grèce : Champs Phlégréens et gaerie des Titans ; Deucalion, Niobé, Kronos ; dieux figurés par des pierres bmtes on mal équarries. — Italie, Germanie (Mythe cosmogonique de VEddû), — Gaule. — > L'âge des dolmens. — Survivances chrétiennes.

Gbez les peuples les plus séparés par la distance, par la race^ par la culture, au Pérou comme en Arabie, en Italie ou en Grèce comme au Mexique, chez les Assyriens et les Gaulois comme dans -^ les glaces de la Sibérie, en Judée aussi bien qu'en Océanieouen ^ Afrique, dans toutes les régions de la terre et dès la plus haute^fi antiquité, le monde minéral a été mêlé à toutes les croyances etfB à toutes les liturgies, 11 a fourni des ornements et des amulette!^ à rhomme quaternaire, des armes aux démons de la foudre.^des demeures et des formes aux esprits et aux dieux, des em — blêmes aux sexes, aux astres, des jalons à la mémoire. La plu — part des groupes humains, ù des dates inconnues et diverses, on — ' traversé une période où le culte des pierres — cailloux, rochers ^ cavernes, montagnes, volcans, métaux — a, pour ainsi dire^s^ tenu le premier rang ; et le plus souvent, toutes les idées quèl*-^ conques auxquelles la pierre a servi d'expression se trouven'^ tellement amalgamées, enchevêtrées, qu'on ne peut les diviser^ à moins de détruire la physionomie et la substance même du^ mythe où elles sont entrées. 11 importe cependant de les analyser -^

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d'en concevoir nettement la formation parallèle ou successiye, et les combinaisons très variables. G*est à quoi nous allons procéder avant de retracer l'histoire ethnographique des religions ou des fables minérales.

Certes, aux yeux de quelques milliers d'êtres qui forment l'élite des sociétés civilisées, rien ne paraît plus déraisonnable que ces divagations. Les animaux vivent, du moins ; et leurs actes manifestent leur intelligence. Les végétaux croissent, remuent^ bruissent. Le monde minéral est insensible et immuable, — avant la chimie, bien entendu.

Il n'en est pas moins certain que le culte des pierres a répondu et répond encore à des sentiments qui ne nous sont pas étrangers. Quel enfant n'a été attiré et séduit par la forme ou la couleur d'un caillou ? Qui n'a ramassé et conservé plus ou moins longtemps une pierre bigarrée ou polie? L'impression du sauvage a été plus vive, mais du même genre.

Qui de nous, buttant contre une pierre, froissé par une roche aiguë, n'a pas maudit, comme s'ils pouvaient l'entendre, le silex ou le granit malveillants? Le sauvage n'a pas seulement maudit, il a redouté; c'est là toute la différence.

Qui, enOn, dans le crépuscule, n'a pas pris certain rocher suspect pour un voleur embusqué au tournant du chemin? L'homme primitif n'a pas senti autrement.

Mais ce qui est chez nous illusion passagère de la peur, accès d'anthropisme inconscient, fut, pour nos aïeux, l'occasion d'erreurs durables, bientôt confirmées par l'animisme.

En eiïet, dès que le dédoublement de la personne humaine dans le rêve eut suggéré la croyance aux ombres et aux esprits, les pierres, au même titre que les autres formes ou aspects de la nature, se trouvèrent investies de ce capricieux pouvoir, qui semblait expliquer les événements. Leur mutisme ajoutait même à leur prestige. Qui pouvait savoir leurs pensées ? Quelle bonne fortune annonçaient ces gemmes brillantes, émeraudes, saphirs, corindons que l'on voyait scintiller dans, leur gangue brisée, ce fragment d'obsidienne, de porphyre, d'or ou d'ar^eul w^\.\^% \.^m\.

à coup rencontrés parmi des roches plus communes ? Quelle malice méditaient ce caillou tranchant, cette pierre en dents de scie? Que se disaient entre elles les stalactites assemblées dans les cavernes ? Quels secrets, quelles colères couvaient ces giài et ces basaltes aux singuliers contours, groupés deux à deux, trois à trois, en triangle, en cercle, en bataillons, sur les pentes des coteaux ? Et ces pics neigeux ou flamboyants empanachés d( nuages ou de fumées ? Ces mamelons d'oti s'élançaient le soleik^ ou la lune ?

Ne donnaient-ils point asile aux esprits inquiets des morts à ces autres fantômes invisibles, qui attendent la nuit pouj tourmenter les vivants ? Ne recélaient-ils pas des hommes, femmes, métamorphosés par les enchantements ? N'allait-il pas en sortir des guerriers, des héros, des nymphes et des fées ?

Les uns, à n'en pas douter, manifestent des volontés malfaisantes : recueil, qui guette les barques de pêche, le rocher près duquel un homme du clan a reçu cette flèche mortelle, ou qu l'a fait trébucher sous la griffe du tigre, sous la lance de l'en nemi.

D'autres sont propices, puisque leur présence a coïncidé avet quelque succès à la chasse ou à la guerre, avec la cessation d^ ^ quelque fièvre maligne. Il est donc prudent de fléchir le courrouf^^ de ceux-là, d'adresser à ceux-ci des actions de grâces. Telle -^ étaient les réflexions naïves des pauvres hommes, fortemea..-^^ appuyées tout d'abord par les sorciers illuminés ou malins.

Songez aussi que la pierre était Tobjet constant de leurs pen sées ; durant des milliers et des milliers d'années, ils en ont tir '^ leurs outils et leurs armes. La hache d'un chef, d'un ancêtre, ava^^^ gardé quelque chose de leur vaillance et de leur renommée * une pointe sans défaut et d'une matière fine était un véritaU ^^ trésor; c'est elle qui portait les coups les plus dangereux, qi^^ ^ brisait les crânes, qui fendait et coupait les bois durs.

La pierre étant Tarme par excellence, on en vint à pense^^ que toute b]essure,que toute commotion violente, étaient causée^ par une pierre ; que la foudre, par exemple, et les éclairs

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erres lancées du ciel par uq génie ou par un dieu ; plus 3s métaux, le cuivre et le fer, prirent place h leur tour dans lal des cieux. Nos expressions vulgaires a traits et carreaux budre » attestent la persistance do ces idées. Quand Tusage mes de pierre fut oublié, on continua de révérer les i de silex sous le nom de pierres de tonnerre, météorites, rencontrés en grand nombre, et que Tobser-

ou l'imagination associèrent tout d'abord aux chutes es filantes, ne pouvaient que conûrmer de telles inductions, is, ils attestaient la nature minérale des astres. L'étendue leine de pierres enflammées, mobiles et immobiles. Reni culte à certaines pierres détachées du firmament, c'était ' le ciel et les étoiles.

i déjà le langage (qui personnifie toute chose), et cette néï, pour riiomme, de tout concevoir à son image, avaient

aux pierres les passions et les sexes de leurs adorateurs, rconstances les plus futiles, les rapprochements les plus s de sens, vinrent en aide à la crédulité. U y eut, parmi îhers, des mâles et des femelles, amants ou époux, couples, }, quatrains de frères, de sœurs, ennemis ou alliés. Il arriva ss tribus — américaines ou helléniques — virent dans une gne, dans un champ de cailloux, leurs ancêtres et leurs éponymes.

ulte brutal de la génération et la religion de la fécondité rent dans le caractère sexuel des pierres dressées, ou es^ ou marquées de certaines stries fortuites, toute une de comparaisons et de pratiques grossières. Nombre de i naturelles, ou taillées de main d'homme, figurèrent des es propices à la génération ; et filles et femmes allèrent emander des maris et des enfants. Le pouvoir mâle attrii ciel, aux dieux de la foudre et de l'atmosphère, par-des- Jt au soleil, s'est fixé dans les pierres debout, ou équarries, ntées, comme les menhirs et les obélisques, soit sur des aux, soit à l'entrée des temples. L'énergie féminine de la

de la Lune, de la Mer a passé de même à certains blocs

coniques ou arrondis. Souvent des sculptures signiGcatives réunissent les deux sexes sur un même cippe.

D'autres superstitions s'attachent aux rochers qui pleurent, aux pierres branlantes, à celles qui présentent une tête ou un profil humain, aux montants de la porte, à la dalle du foyer, du seuii, de la sépulture, de Tautel, à la pierre, monument d*une victoire ou témoin d'un serment, à la borne du champ. Puis ce sont les métaux, représentants des astres et des planètes, or^ argent^ bronze, fer, plomb, mercure, qui entrent dans les opérations magiques. Enfin le symbolisme s'empare de toutes ces données et vient encore compliquer les mythes en les interprétant ; de sorte que, dans les fables minérales, il en est bien peu qu*on puisse rattacher à un seul thème, à un seul motif ; la plupart sont composites. Munis des indications précédentes, vous-ferez dans chacune la part de 1b curiosité, de la crainte, de instincts génésiques, des analogies avec la foudre, les astres, e le ciel.

Certains tombeaux anciens renferment des pierres qui n^appar tiennent pas au pays, des morceaux d'ambre, des haches. Ces cas . qui semblent les plus simples de tous, impliquent déjà la croyanc à la vie future et aux besoins des morts en leur voyage funéraire

Les galets bleus et blancs des Hébrides et des côtes malaises d Djohore ne sont pas seulement admirés pour leur forme et lear:= couleur ; ils sont redoutés comme des génies ombrageux. Nul n peut les toucher sans risquer un naufrage immédiat.

Sur le continent australien, près du lac Maquarie et dans 1 district Paterson, des cercles de moyennes pierres passent pou^ avoir été apportés par le faucon-aigle (la foudre, sans doute) les indigènes en défendent l'accès et n'aiment pas à s'expliquopsur le sens qu'ils y attachent. La Polynésie abonde en superstitioiP^ analogues. Citons seulement, à Tahiti, le dieu secondaire Tepap^; et certains blocs madréporiques habillés ; dans l'ile de Pftque^^ les grandes pierres-fiches grossièrement sculptées en bustes.

Dans l'archipel Fidji, on offrait des aliments à une grosse pierr^ brute de Tile Vuna, à un récif près de Naloa; dans la grande 11^

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Titi-Lévou, une sorte de meule noire (météorite, sans doute) ^tait ornée d*une ceinture et adorée sous le nom de Lovékavéka. Ailleurs, une pierre sacrée écarte les moustiques; ce Belzébuth polynésien est mâle et a pour femmes deux autres grosses pierres voisines. Â Vanoua-Léyou, on adore une grosse pierre tombée sur une petite, fétiches nationaux de deux villages ennemis. Le dieu serpent des Fidjiens, Ndengéï, au corps de pierre, était sans doute quelque stalactite ou autre jeu de la nature. Aux Moluques, à Célèbes, Timor, Java, Sumatra, à Madagascar chez es Hovas, on rencontre des pierres fichées en terre. Près de Hle l'Aur, sur la côte malaise, on vénère certains rochers dangereux, ^pars dans la mer. Toutes les populations anaryennes de Tlnde, Droches voisines et parentes des Malais, peignent, habillent et idorent des pierres, Ehuma-Devam^ dieu de la terre, Butas, pénates et dieux termes. Des pierres rangées en avenues, diversenaent groupées, peintes en rouge, figurent les âmes des morts. [Ithaque village khond a pour patron une pierre, «Nadzou-Pcnnu», 3lacée sous un grand cotonnier. Ajoutez à ce panthéon minéral ane foule de tombes, d'enceintes, de montagnes et de volcans, Protégés par une interdiction religieuse qu'on nomme taboUy et l^ue nul n'enfreint sans encourir l'excommunication. Il est un rolcan, aux îles Sandwich, qui a engendré toute une mythologie. Ilinq déesses Thabitent : la farouche Pelé, Ma-koré-wawai-waa LXix yeux étincelants, Noï-te-pori-a-Pélé, celle qui baise le sein le Pelé, labouena-ena la montagne enflammée, enfin Opio, la ^\us jeune des sœurs. Pelé est la grande divinité nationale ; on l'aconte sa lutte furieuse avec un efiroyable monstre ou dieu- ^^cbon, Tama-Pouaa, sa course dévastatrice lorsqu'elle faillit atteindre de sa langue de feu le héros Kahavari, enfin le secours ^'elle apporta au roi Taméha-méha, le Napoléon hawaïen, dans ^ue bataille décisive.

Nulle part mieux qu'en Amérique on ne suit l'évolution complète de la litholâtrie, ou culte de la pierre. Au nord, chez les Onéidas, les Iroquois^les Monitarris, les pierres sacrées abondent. LesDakotas adorent une pierre ronde, peinte, soigneusement po«

sée sur un terrain dépouillé de gazon; chez les Natchez, la pierre est conique, enveloppée de cent peaux de chevreuil ; toutes, avant les expéditions de guerre ou de chasse, reçoivent des offrandes, des libations, accompagnées de danses et de prières. Les Hurons demandent aux rochers des rapides le succès de leurs voyages ; ils y déposent du tabac. Dans la vallée du Mississipi, on rencontre d'énormes pierres dressées, qui ont une signiGcation génésique. Aux Antilles, trois pierres président aux moissons, à l'accouchement, à la température.

Au Mexique, la pierre de Cholula représente le bloc céleste (la foudre), Citlatonax, jadis brisé dans sa chute en seize cents fra^ ments qui se changèrent en guerriers. Son fils, TecpatI, le couteau de silex, précipité du ciel par ses frères» tombe en un lieu nommé les Sept Cavernes, et s'y brise également en seize cents morceaux qui deviennent dieux. Tohil, autre dieu tonnerre, chez les Quiches, avec ses compagnons, la foudre et l'éclair, est encore un couteau de pierre ou un météorite. Camaxtli^ dieu chichimèque, la trombe des tropiques, est dit carreau ou pierre de foudre. Quetzalcoatl, la grande divinité des Toltèques, fut d'abord une pierre noire ; aussi l'obsidienne est sacrée ; les femmes s'en mettent un morceau dans la bouche pour ne pas accoucher d'une souris. La légende du dieu nous le montre dardant des pierres dans le tronc et les branches d'un grand arbre. Tandis qu'il médite sur un rocher, à Temacpalco, la trace de ses pleurs, de sou corps et de ses mains se grave dans la pierre. Ailleurs, il dresse sur sa pointe une énorme roche branlante. Son ennemi Tezcatlipoca, autre grand dieu mexicain, n^est pas moins prompt à lancer des pierres, dont il assomme les habitants de Tulla ; celui-ci est pourtant un dieu solaire plutôt qu'un dieu fulgurant; mais le rayon, comme l'éclair, est une flèche, un carreau de silex ou d'or. Enfin, les vents sont aussi figurés par des croix de pierre, qui indiquent les quatre points cardinaux. Les Espagnols, abordant aux Antilles et dans ITucatan, furent tout étonnés de rencontrer partout cet emblème qu'ils croyaient particulier au christianisme. De pareils faits^ de telles images

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attestent la longue durée de l'âge de la pierre en Amérique.

Tous les peuples de rAmérique centrale adorent non seulement le couteau du sacrifice, les météorites, volontiers consultés par les amoureux, mais encore les pépites métalliques et les gemmes éclatantes. Dans le Chiapas, le grand dieu Yotan, ou Odon, est une émeraude de la grosseur d'un œuf.

Au Pérou, la religion solaire apportée par les Incas a été impuissante contre les pierres-pénates des pâturages, des villages, des maisons, nommées Guacas, Willcas, Gonapas, monolithes conservés dans les temples. Les Péruviens, dit Acosta, «vénéraient dans la nature tout ce qui leur paraissait différent des autres choses : les animaux, les plantes, les pierres, le feu, la foudre, » avant tout, les volontés et les esprits que Tanthropisme et Tanimisme logeaient dans ces corps. Les pierres étaient si bien vivantes qu'elles avaient des sexes et des relations de famille : ici^ trois rochers passaient pour la mère et ses deux fils; là, huit pierres étaient quatre frères et quatre sœurs. Un dieu ou un réformateur, ennemi de la iitholàtrie, s'avisa de renverser une pierre sacrée ; il en sortit un perroquet, c'est-à-dire un génie^ qui se réfugia immédiatement dans une pierre voisine. Les serpents de pierre, les hommes de pierre, les dieux émeraudes, les Guacas bleus, portatifs ou sédentaires, reviennent sans cesse dans les fables tolérées encore parles Incas ; tous ces objets avaient leurs cavernes, leurs temples et leurs clergés honorés et payés par TÉtat. Si national était le culte de ces fétiches, qu'à Cuzco même, le grand prêtre du soleil avait conservé le nom de Huacapvillao^ « qui parle avec ies Guacas » ou « qui les fait parler ».

Viracocha, dieu suprême des Aymaras, façonne des statues de pierre au fond des cavernes et leur donne la vie.

Dans les gorges des Andes règne un dieu du tonnerre, Caté- L quil, armé de la fronde et de la massue, dieu cruel et bienfaisant, friand de victimes humaines et protecteur de la génération. Son culte, très primitif, est tout naturellement associé à l'adoration des pierres, surtout des météorites. 11 était lui-même un des trois

rochers cités plus haut, qu'on vénérait sur la montagne. Il avait pour frère et compagnon inséparable, Piguerao, l'oiseau brillant» réclair qui déchire la nue et, d'un trait d'or, féconde la terre. La pelle d'or de Catéquil, qui laboure le champ et en fait jaillir les hommes, est une variante du même mythe. De même les trois œufSy d'or, d'argent, de cuivre, qui, tombant du ciel après un déluge^ donnèrent naissance aux princes, aux nobles et au peuple. Nous avons fait allusion à huit pierres cosmogoniques. Elles font partie du cycle confus et curieux des Guacas ou Guachemines. Ces êtres, que nous avons vus représentés par des pierres, titans et ancêtres mystérieux, avaient habité jadis les cavernes, les anfractuosités, Paraeinas, considérées par les Collas (à l'est de Cuzco) comme le berceau de leur race. De l'une de ces grottes, Pacari-Tambo, sortirent un jour quatre couples de frères et sœurs époux, « dont la voix faisait trembler la terre, et dont les seize bras lançaient des pierres aux quatre horizons ». Ces personnages mythiques, dont le nombre varie d'ailleurs, civilisèrent les sauvages et leur enseignèrent l'agriculture. Leur légende ne nous est pas parvenue pure de toute interpolation ; elle a sans doute été retouchée par les théologiens de Cuzco après l'admission de Viracocha dans le panthéon officiel. Nous la résumons d'après Girard de Rialle. Le frère aîné dispose, pour prendre possession du pays, quatre pierres aux quatre points cardinaux. Ayar-Uchu-Topa, le plus jeune et le plus rusé des frères, mura cet aîné dans une caverne où il l'avait envoyé prier, précipita le cadet dans un abîme, se défit du troisième à l'aide d'un enchanteur et, désormais époux des quatre sœurs et souverain du monde, fonda Cuzco, et une foule d'autres villes ; puis, comme ses frères, il fut métamorphosé en rocher. Dans cette histoire obscure, où s'associent le culte des pierres, des ancêtres, des génies terrestres, de la foudre, peut-être celui des vents, et quelques vagues traditions nationales, on sent comme un effort discret pour 1^ rattacher aux mythes solaires. La caverne en effet est située à l'orient, et Pacari-Tambo se traduit tantôt par f demeure de subsistance », tantôt par <( lieu de nais-

LITHOLÂTRIE. 8 1

saoce » et « demeure de Taurore ». Une origine et des aventures analogues furent attribuées au fabuleux Roca« premier ou cinquième successeur de ce Manco-Gapac, dont la verge d'or s'était d'elle-même fichée en terre à l'endroit marqué pour l'emplacement de Guzco. Roca est le fils d*Âyar-Manco l'aîné des frères de Pacari-Tambo ; il sort, lui aussi, d'une caverne Chingano, voisine de Guzco, tout resplendissant d'or et de pierreries. Proclamé fils du soleil par sa mère Mama-Cibaco dans le temple même de son divin père, il ramène le peuple égaré aux institutions et aux vertus antiques. Pour donner l'exemple de la vie pure, lui-même se marie aussitôt avec sa sœur Mama-Gora, comme Manco l'a fait avec sa sœur Oello, luti avec sa sœur Mama-Quilla. La caverne où il s'est caché quatre jours, sa robe éclatante, sa filiation, nous révèlent en lui le soleil sortant de la nuit. Son histoire achève la fusion du mythe de Pacari-Tamlp avec la religion dominante d'Inti, le soleil père des Incas.

Deux mots en passant sur le nombre quatre, tout aussi sacré chez les Péruviens, et pour des raisons tout aussi négligeables, que Je nombre trois chez les Égyptiens, les néo-platoniciens et les chrétiens, ou que le nombre dix-neuf chez les Babistes de la Perse : quatre parties du monde, quatre régions du Pérou, quatre quartiers dans toutes les villes, quatre rues en croix, quatre vents, quatre castes (Incas, Guracas, nobles, peuple), quatre peuples (Antis, Guntis, Ghinchas, Gollas), quatre grandes fêtes dans Tannée, et à chaque nouvelle lune une fête de quatre jours! Évidemment la découverte du nombre quatre a paru une merveille à ceux qui n'avaient su compter que jusqu'à trois, et un respect superstitieux s'est attaché au chiiïre nouveau.

Autre remarque : parmi les faits innombrables qui attestent la variabilité de la morale, il faut noter le mariage entre frères et sœurs, que nous appelons aujourd'hui inceste et que nous condamnons avec juste raison ; c'était une institution fort régulière et légale chez les Égyptiens, les Perses anciens et, nous venons de le voir, chez les Péruviens, trois peuples très cultivés et très soucieux de la vertu.

8i LA RELIGION.

Nous ne retrouvons pas en Afrique cette mythologie minérale, al di^veloppée dans lea deux Amériques. Ce n'est pas que la li- Uiolltrie n*y soit des plus communes, mais elle en est restée à la phase rudimentaire. La race des nègres africains est civilisable ; luais* par elle-même» elle n'arrive pas à dépasser la capacité iuttfUectuelle d^un enfant de huit à dix ans. Même en Âbyssinie 0i dans le Sennaar, où ont pénétré des éléments sémitiques ou b«iri>d4^s» les idées et les croyances sont sommaires. On noue des liU autour des rochers, on oint de beurre et de graisse^ on décore de péritoines et d'entrailles sanguinolentes les pierres rondes ou pointues. On a peur de certaines cavernes où sont réfugiés les esprits des morts ; mais on ne pense pas davantage. Pour rencontrer une lilbolâtrie aussi fruste, il faut se transporter en Sibérie, dans le pays du chamanisme.

Petites pierres fétiches de la Sibérie orientale, rochers de Vkltaï adorés par les Yakoutes^ les Bouriates, les Mongols^ Tatars et KirghiseSy pierres où les Finnois voient les sièges des dieux et des géants, blocs où les Khalkhas dressent leurs perches sacrées, qu'ils nomment ohbos^ rochers entre lesquels les Lapons, au dire do Regnard, établissent des liens de famille, et ces deux fétiches samoyèdes, l'un idole à tête de pierre, l'autre simple pierre noire, tous deux vêtus de robes vertes à ornements rouges> tous deux arrosés du sang des victimes : autant de variantes des superstitions communes à tous les peuples, et qui vivent encore dans les bas-fonds de la civilisation moderne.

Nous avons décrit une sorte de cercle irrégulier autour des régions, que Ton peut appeler classiques, où se sont développés diversement les Sémites et les Aryas ou Indo-Européens; ces privilégiés de l'humanité ont dépassé de bien loin la plupart des autres familles ethniques, si toutefois on excepte les peuples de l'Amérique centrale et du Pérou, violemment arrêtés en plein essor par la conquête espagnole ; mais, partout, rintelligence a suivides routes parallèles, partout les stades primitifs coïncident; et, de même que l'âge de la pierre a été universel, de même la litholâtrie a laissé des vestiges nombreux et significatifs dans les

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croyances des Âraméens, des Juifs, des Arabes, aussi bien que des Grecs, des Germains ou des Gaulois.

Chez les Égyptiens, l'antiquité de la sculpture a dû abréger la carrière de la litholâtrie. Nous savons, cependant, qu'une pierre sacrée était adorée à Abydos; elle passait pour le tombeau d'Osiris;Quinte-Curce décrit Âmmon, le dieu dont Alexandre se disait le fils, comme une simple pierre brute. Les pyramides, d'ailleurs, peuvent être considérées comme une image ennoblie des montagnes; et les obélisques, à n'en pas douter, n*ont fait que substituer leur forme élégante à la rusticité des pierres dressées. Ils en ont gardé la vertu génésique et solaire. Us sont restés les emblèmes du principe masculin, auquel tant de villes égyptiennes rendaient sans vergogne un culte aussi enthousiaste qu'indécent à nos yeux.

Les inductions légitimes que nous pourrions tirer des milliers de pierres talismaniques exhumées tous les jours du sol de Babylone et de Ninive, et plus encore du caractère génésique et astrolâtrique des religions assyro-chaldéennes, sont démontrées jusqu'à rèvidence par les coutumes des nations qui reconnais- ^nf , bon gré mal gré, la Chaldée pour institutrice. Jacob, ayant eu un songe mystérieux, consacra la pierre qui lui avait servi de chevet pendant la nuit, en arrosa d'huile le sommet et l'appela Beith'Elf c'est-à-dire maison de Dieu. De Brosses, à ce sujet, écrit fort judicieusement : «r On a dit que c'était de cette consécration que les pierres Baityles avaient tiré leur nom. Mais combien n'est-il pas plus probable que le nom est antérieur à Jacob, puisque l'usage est certainement plus ancien que lui et que, d'après Sanchoniathon, Uranoset le dieu phénicien Ousôos, avaient, avant lui, fabriqué de ces Beith-El ou pierres graissées? d Lorsque Dieu apparut à Jacob dans un autre songe, il lui dit: « Je suis le dieu de Béthel, où tu as graissé la pierre. » Cette pierre et ses pareilles étaient honorées en Judée avant rétablissement définitif des Hébreux. Loin que les Juifs en aieiit inventé le culte, ils Tont condamné et combattu, comme on en peut juger par ce passage du Lévitique ;«Yous briserez les pierres dressées

et VOUS exterminerez tous les habitants de ce pays-là; vous ne dresserez point de colonnes; vous n'érigerez point dans votre terre de pierre remarquable, pour l'adorer. » Les prophètes ont vainement traité ces beith-el de heith-aven, demeures du mensonge ; la tradition a persisté ; les femmes ont continué de sacrî* fier leurs enfants sur les pierres de Hinnom. Les pierres éparses sur le mont Liban, le mont Garizim des Samaritains, le Siuaïi l'Horeb^ enfin tous les hauts lieux d'Israël et de Juda, n*ontpas cessé d'attirer les adorateurs. Les deux colonnes accouplées dû Tyr, celles du temple de Salomon qu'on retrouve à Gadès sous le nom de colonnes d'Hercule, et même à Rome, comme figure de Castor et Pollux^ étaient des simulacres également vénérés dans la zone moyenne du monde sémitique. Mais c'est à l'ouest — du nord de la Syrie aux pays helléniques -— et au midi, en Arabie, que la litholâtrie a pris une extension tout à fait extraordinaire.

Les Arabes anciens adoraient surtout les astres, le soleil, la lune, les planètes. Dénués de toute faculté esthétique, incapables de donner à leurs dieux la figure humaine, ils ont divinisé des météorites, ou fabriqué eux-mêmes des pierres carrées ou coniques; ils leur offraient des libations et les prenaient à témoin de leurs traités.

« Entre ceux qui veulent se donner des gages, raconte Hérodote, un homme — le prêtre — se place avec une pierre aiguisée; il leur fait à chacun une incision à la paume de la main, entre les grands doigts et le pouce; prenant ensuite du duvet de leurs manteaux, il Thumecte du sang^ dont il teint sept pierres disposées à cette place. » Ces sept pierres, les planètes, sans doute, rappellent les sept pierres noires du temple d'Ërech, en Chaldée.

« Au reste, dit M. Girard de Rialle, dans les temps antéislamiques, l'adoration des pierres levées, en forme de cippes rectangulaires, noirs ou blancs, était générale dans toute TArabie. Les auteurs anciens signalent le fait et les écrivains musulmans /e conûrment. Sur ces pierres on égorgeait des victimes; on les

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arrosait de leur sang... Porphyre accuse les Arabes de Duina, ou

d'Idumée, de faire chaque année à leur pierre fétiche le sacrifice

d'un enfant, qu'ils enterraient au pied •— comme le faisaient les

Hébreux — au dire d'Isaïe.)» Ce dieu minéral iduméen s'appelait

Koze; les musulmans le regardaient comme un démon armé de

l'arc-en-ciel ; c'était^ en effet, un dieu céleste, que les Latins ont

connu sous le nom de Jupiter CasiuSf Jupiter lapis. Diodore cite,

chez les Nabatéens, un bloc quadrangulaire revêtu de caractères

inconnus, à la fois dieu et autel. Tels étaient le Dusarès de Pétra,

[ cippe de 4 pieds de haut sur 2 pieds de large, Alilat dans le

[ Hedjaz, £l-sât ou Ai-Ouzza, des Tagyf, Hobal, des Kinâna, Manaii^

i Orotal, et toutes les divinités réunies dans le haram, ou enceinte

]^ sacrée de la Mecque. Il y en avait trois cent soixante.

La plus fameuse de ces pierres est celle de la Kaaba, que ; Mahomet lui-même n'a pas osé enlever de son temple. 11 ne l'aurait pas détrônée sans danger ; aussi fut-il heureux de la trouver sanctifiée par la tradition et associée aux plus anciens souvenirs de la race. 11 adopta la légende qui la présente comme le marche- ^ pied apporté à Abraham, lorsque ce patriarche, visitant son fils Ismaêl, éleva au dieu unique le temple de la Mecque. Non loin est le Makâm Ibrahim, autre siège d'Abraham, et le puits Zem- Zem, source miraculeuse que l'ange Gabriel découvrit à Ismaëi altéré.

Hobal, la pierre de la Kaaba, placée à environ 5 pieds du sol, est, sous sa robe de soie noire et sa ceinture de vermeil, « un j/ aérolithe ordinaire, couvert d'un enduit épais et inégal^ luisant et couleur de poix )>. On suppose qu'elle est d'un blanc grisâtre, |. : Miant et métallique, « résultant d'un mélange de nickel et de Q fer». Certaines stries, où les dévots ont vu tantôt la marque du sexe féminin, tantôt l'ébauche d'un visage, ont aidé à sa transi figuration en déesse sidérale^ la Lune, ou la planète Vénus. Elle \ était, de temps immémorial, le palladium des Koréischites, de * la propre tribu de Mahomet. On la voit, du deuxième au troisième siècle de notre ère, enlevée et restituée par les Karamites, visitée par un pieux tobba de l'Yémen, et baisée et frottée avec

de ron.

un zèio que le monothéisme n'a point ralenti^ certes; et le vieux fétiche demeure pour le moins autant dieu que son ancien confrère Allah.

Allah — le dieu unique — est le £1 des Hébreux et des Phé-» niciens^ le llou des Babyloniens {Bab-ilou^ porte de £1), qui est allé, sous le nom dllos, figurer dans l'histoire fabuleuse desÀchéens et des Troyens. C'était un dieu solaire et atmosphérique.

La Syrie et TÂsie Mineure abondaient, comme nous Pavons fait pressentir, en divinités mâles et femelles de cette espèce. La déesse syrienne de Lucien, sans doute Istar ou Aschéra, était une pierre conique, et elle n'était pas plus seule dans son temple que IaKaabadans son enceinte. Abb-Adir, dont le nom contient le fameux dieu assyro-babylonion Adar, n'était qu'un caillou, comme celui que décrit Nicolas de Damas : a Une pierre ronde, polie, blanchâtre, veinée de rouge, à peu près d'un empan de diamètre. » Les pierres de ce genre, qu'on voyait rangées en grand nombre sur le mont Liban, avaient été autrefois les grandes divinités du pays. H y en avait, entre Byblos et Héliopolis, qui faisaient des miracles par milliers. A Émèse, une pierre conique était nommée Agli-Bel ou Elagabal; c'était la grande divinité solaire de la région. Héliogabale^ le cruel efféminé, qui désho* nora le trône des Césars, en était le grand prêtre ; il la fit porter à Rome, Plusieurs siècles auparavant, Rome avait reçu avec pompe une autre pierre, noire et à angles irréguliers, que Ton disait tombée du ciel à Pessinunte; c'était la grande Cybèlede Phrygie, la Mater îdœay sous sa forme première. L'Artémis d'Éphèse, la Vénus de Paphos^ et généralement tous les dieux et déesses de l'Asie Mineure, avant d'être transfigurés par Tart grec, étaient des blocs ou des météorites ; et leur figure ancienne continuait à siéger dans leurs temples à côté de leurs statues*

Venus après les Sémites^ les Indo- Européens héritèrent de leurs superstitions. Mais aux croyances qu'ils trouvèrent établies, ils ajoutèrent les souvenirs d'une période litholâtrique par la* quelle ils avaient passé comme leurs devanciers. Le culte des

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pierres, des Béthyles, néanmoins, ne faisait plus partie intégrante de leurs mythologies, lorsqu'ils commencèrent leur exode. Leurs dieux, quoique non représentés encore, étaient déjà anthropomorphes ; ni la foudre, ni les astres, ni le soleil, ni le ciel n'étaient conçus par les chantres védiques comme des pierres tombées de rétendue ou voyageant dans les airs. Ils connaissaient seule* ment des dieux forgerons, des dieux architectes, employant le métal et la pierre, 'rwachtar,Âçman. Le nom de ce dernier peut cependant être cité comme un vestige litholâtrique ; il parutt si^ gjaiûeTendumey de pierre ou de bronze; et, sous la forme Âkmôn, il reparaît en Phrygie, avec ce sens primitif, avec la qualité de bloc, d'aérolithe. Dans la mythologie grecque, c'est un marteau lancé du ciel par Jupiter, véritable carreau de foudre, qui tombe sur la terre en neuf jours et neuf nuits. Quoi qu'il en soit, chei les peuples de culture aryenne, la litholâtrie affecte le plus souvent un caractère épisodique, et surtout régressif; les Aryas de rindus l'avaient presque oubliée, lorsqu'ils Tont retrouvée aux sources du Gange; le Mérou, la montagne sainte, la mère du grand fleuve, fournit alors au brahmanisme de riches éléments mythiques. Les prêtres poètes du Rig — du moins les plus anciens — se contentaient d'invocations générales aux montagnes et aux collines couronnées d'arbres. Seul, ou à peu près, le mont Mérou fut considéré comme un Olympe, un Ida, siège des dieux et du paradis.

Les pierres paraissent avoir occupé une moindre place encore dans la religion déjà métaphysique et morale des Iraniens. On rencontre pourtant, dans un recueil de rédaction moderne, dans les Mille et une NuitSy de très nombreuses histoires d'hommes et de peuples entiers changés en pierres; il ne faut pas dédaigner ces récits traditionnels qui nous ont gardé bien souvent le témoignage précieux des plus antiques rêveries de l'homme. Les Mille et une Nuits, d'origine indienne et persane, sont à la fois un des plus charmants livres de toutes les littératures et une mine de documents antérieurs à l'islamisme et même à la réforme de Zoroastre. Que Ton permette donc à la science mythologique

de prendre son bien où elle le trouve et de revendiquer la légende des deux frères et de la princesse Parisade.

Parisade, c'est Parysatis, une princesse persane^ dont le nom, bien connu, a été porté par la femme de Darius Godoman, qui fut la prisonnière et l'épouse d'Alexandre. Nul indice plus certain d'une antique origine. Dérobés à leur mère par. des sœurs jalouses, Parisade et ses deux frères, enfants du roi de Perse, ont été sauvés par l'intendant des jardins royaux. Le destin, qui médite de leur rendre le rang auquel ils ont droit, envoie à Parisade une vieille femme, une magicienne; et celle-ci inspire à la princesse le désir de posséder l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et Teau d'or. L'un après l'autre, les deux frères tentent l'aventure; il s'agit de gravir sans se retourner une montagne couverte de pierres noires^ d'où sortent des bruits menaçants. Les deux princes, pour combattre les ennemis dont ils se croient assaillis, se retournent, et sont changés en pierres. Parisade, plus ferme , et plus ingénieuse, se bouche les oreilles avec du coton et parvient au sommet de la montagne. Elle verse l'eau d'or sur les pierres enchantées; toutes reprennent la forme humaine et font cortège à leur libératrice. N'y a-t-il pas là quelque analogie lointaine avec le mythe péruvien de Pacari-Tambo, et, en tout cas, le vestige d'un stade mental commun aux peuples de l'Amérique centrale et de la Perse^ ou, pour mieux dire, à toutes les races humaines?

La litholâtrie était dans toute sa force, elle régnait en Europe comme en Asie, lorsque les Grecs, les Latins, les Germains et les Gaulois, vinrent se Gxer dans leurs nouvelles patries. L'adoration soit directe, soit animiste, des pierres, des rochers et des montagnes était, notamment, répandue le long de la chaîne du Pinde, en Thessalie, en Béotie, en Épire, en Arcadie et jusqu'au Taygète et à TEurotas. L'esprit souple des Hellènes, si habiles et si prompts à s'assimiler tout le travail antérieur des ' peuples qui les avaient précédés, l'adapta immédiatement à ses propres conceptions. Il s'en servit pour localiser les mythes importés de la Bactriane, et pour figurer les dieux. C'est ce que

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De Brosses n'a pas tout à fait compris ; la mérité de sa thèse l'a, croyons-nous, abusé sur le caractère adventice, artificiel de la Utholâtrie hellénique. Parmi tous les faits que De Brosses a recueillis dans Hérodote, Strabon, Diodore, Pausanias et tant d'autres, il n'en cite qu'un seul qui se réfère au culte direct des minéraux. Le voici : Plutarque, De fluviis (sur les fleuves], mentionne « certains cailloux divins, que les habitants de Lacédémone tiraient du fleuve Eurotas, et qui, s'il faut les en croire, s^élevaient d'eux-mêmes au son d'une trompette, du fond de la rivière à la surface de l'eau». Le cas est curieux, puisqu^il a son similaire dans les îles du Pacifique. De Brosses a donc raison de l'alléguer à l'appui de son système ; mais il prend soin lui-même de le réduire à sa juste valeur, en l'attribuant aux fabuleux Péjasges, premiers occupants du sol hellénique. Il admet que les Grecs, les « colonies étrangères », pour faire agréer leurs dieux, adoptèrent ceux du pays, surtout «les baetyles, dont, sans doute, écrit-il, il y avait déjà bon nombre i» dans THellade. Ici nous nous retrouvons d'accord avec lui.

Il y avait en Thessalie des terrains volcaniques, les Champs Phlégréens, tout parsemés de grosses pierres, peut-être des traînées de moraines, car une tradition diluvienne s'était répandue en cette contrée, comme en beaucoup d'autres. La mythologie, s'emparant de ces données, les fit entrer dans sa légende des Titans; elle installa les dieux fils d'Ouranossur l'Olympe, sur le Pélîon et POssa; ici les aines, enfants de la terre et du ciel, les Titans; là, les plus jeunes, les Kronides, Zeus et son cortège. Les deux groupes rivaux se bombardèrent durant dix années à coups d'énormes pierres. Zeus, enfin victorieux, foudroya les Titans et les enchaîna dans les abîmes, les coucha sous les volcans et les montagnes. Les vaincus s'agitent encore ; leur fureur s'exhale en fumée et en flammes par les cratères de l'Etna et du Stromboli, et leurs soubresauts causent les tremblements de terre ; d'autres Titanides, alliés des Olympiens, furent envoyés dans le^ cavernes et chargés de fabriquer la foudre, sous la direction d'Héphaïstos, que les Latins nomment Vulcain, le Volcan,

dieu du feu. Ce sont les Gyclopes^ dont ToBil unique semble attester l'origine solaire; le soleil est appelé plus d'une fois YcbU de$ deux. Nous n'avons pas d'ailleurs à déraèler encore ce mythe si complexe; il nous suffit d'avoir montré quel parti le génie grec a su tirer des pierres éparses dans les Champs Phlégréens; il les a du même coup associées à la tradition du déluge. Deucalion et Pyrrha, réfugiés sur une cime, ont seuls échappé à l'inondation; toute la race des hommes a péri. Le couple fortuné ramasse les pierres de la région maudite; l'homme et la femme les lancent derrière eux, sans se retourner^ et le monde se trouve repeuplé en un clin d'oeil, comme par les dents du serpent de Cadmus. Niobé changée en pierre avec ses enfants par les dieux lumineux Apollon et Artémis, les ennemis pétrifiés par la tète de Méduse, emblème du soleil^ sont des variations sur les mêmes motifs. Les pierres sacrées n*abondaient pas seulement en Thessalîe; le reste de la Grèce et des îles en était encombré. Aux unes, les Hellènes donnèrent les noms de leurs dieux ; ils enchâssèrent les autres dans le mythe de Kronos et de Zeus, que nous retraçons ici d'après la Théogonie d'Hésiode.

Le sixième couple d'Ouranides ou Titans, et le pins important de la mythologie grecque, se compose de Kronos et Rhéa (le ciel créateur et la terre humide) ; nombreuse fut leur postérité : Istia, Déméter, Héra à la chevelure d'or ; le puissant ÂîdèSi qui habite une demeure souterraine; le retentissant Ennosigaios, dieu des mers ; le prudent Zeus, père des dieux et des hommes, dont le tonnerre secoue la terre immense.

Or, dit Hésiode, le grand Kronos les dévorait, à mesure qu'ils descendaient des flancs sacrés aux genoux de leur mère ; cet artifice devait le préserver du complot de ses fils et de l'usurpation de Zeus, prédite par Ouranos et Gala. Rhéa « en proie à la douleur» et sur le point d'enfanter Zeus, alla demander à ses parents, les dieux retraités Gâta et Ouranos, le moyen de cacher l'enfant et d'arracher les autres à la furie paternelle... Zeus, né à Lyktos,en Crète, fut reçu par Gala, et confié, comme on sait, aux Gorybantes ou Daktyles, habitants d'une caverne sacrée.Une grande

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X>îerre emmaillottée fut offerte à sa place au grand chef Ouranide, ;preniier roi des dieux. uKronos, la saisissant, l'engloutit dans son "ventre^ le malheureux!)) sans se douter de la substitution. Bien- -tôt, circonvenu par les conseils astucieux de Gaîa, il dut rendre la liberté à ses enfants. Quant à la pierre^ il Tavait vomie, « et Zeus la fixa dans la terre au large sein, à Pytho la divine (Delphes), sous les cavernes du Parnasse, pour être un signe à l'avenir et une merveille aux yeux des mortels». Cette fiction nous panât bien grossière, et cependant — telle est la différence entre les périodes intellectuelles — elle a plu aux Hellènes^ à ce point qu'ils ont essayé de rappliquer à la naissance d^Athéné, fille de Métis et de Zeus. Au moment où Métis allait enfanter, Zeus, sur les conseils de Gala et d'Ouranos, l'enferma dans son ventre; ainsi la déesse captive l'informerait plus sûrement du bien et du mal ; pour lui, il évitait d'être détrôné par ses enfants. Mais qu'est devenue dans cette variante, la pierre habillée de Delphes, avec les cavernes sacrées du Parnasse el de Crète^ enfin les raisons d'être du mythe? Les Hellènes ont peu à peu éliminé ces restes d'une mythologie périmée.

Venons aux dieux grecs représentés par des pierres : l'Apollon de Delphes, tout naturellement, puis la Junon d'Argos, Héra au sein blanc, le Bacchus de Thèbes, l'Hermès d'Athènes. La Vénus de Paphos, figurée sur une médaille de Caracalla, était une home ou pyramide blanche. «Le simulacre d'Héraclès dans son temple d*Hyette en Béotie, dit Pausanias, n'est point une figure taillée, mais une pierre grossière à l'antique. Le dieu Éros, des Thespiens, dont l'image est extrêmement ancienne, n'est aussi qu'une pierre brute; de même, dans un très ancien temple des Charités (les Grâces), à Orchomène, on n'adore que des pierres qu'on dit tombées du ciel au temps du roi Étéocle. Il dit avoir vu, vers Corintho, près de l'autel de Poséidon isthmien, deux représentations fort grossières et sans art, Tune de Zeus bienfaisant, qui est une pyramide, l'autre d'Artémis Patroa, qui est une colonne taillée. » Et Pausanias ajoute : «Chez nos premiers ancêtres, les pierres recevaient des honneurs divins ; » mais il ne s'est pas

douté que ces ancêtres, ou plutôt prédécesseurs^ appartenaient à une race différente et à un autre régime mental. Au reste, Tart, malgré l'extrême facilité esthétique des Hellènes, mit assez de temps à embellir et humaniser les dieux, pour que leur forme pélasgique, météorite, cippe, souche de vigne ou tronc d'orme, demeurât définitivement consacrée. Pausanias en fait la remarque : «IQuoiqu'on eût érigé des statues aux dieux, les pierres brutes qui en portaient les noms ne restèrent pas moins en possession du vieux respect dû à leur antiquité; tellement, dit-il, que les plus grossières sont les plus respectables^ comme étant les plus anciennes, i»

£nfin le nombre de ces pierres sacrées était, paraît-il^ inépuisable ; les Hellènes, n'ayant plus de fables où les utiliser, de dieux à leur incorporer^ employèrent le reste à loger, à abriter, soit des êtres énigmatiques comme le Sphinx ou les Gorgones, soit d'innocentes nymphes des montagnes et des grottes, les Oréades.

Les peuples anciens de Tltalie ont connu les mêmes superstitions ; mais les Latins n'y ont guère ajouté d'ornements ; les pierres de foudre ont été chez eux fort redoutées, et Ton cite de nombreuses pierres larges et rondes dont les rides et les dépressions donnaient à penser à ces esprits positifs et très bornés ; ou les encastrait dans les murs des temples, et pour peu qu'il y eût, à peu près en leur milieu^ une apparence de bouche, certains pontifes se donnaient la peine — aisée et fructueuse — de les faire parler. L'une de ces meules, croit-on^ est restée dans la façade de Sainte-Marie-Ëgyptienne à Rome et a donné son nom à la place Bocca délia verità (Bouche de la vérité).

Nous manquons de documents très anciens sur les croyances des Germains; mais il est hors de doute que le culte des pierres y avait trouvé place, soit comme mythe local, soit comme suppléant la sculpture absente. Tacite mentionne des colonnes élevées en Frise par Hercule, et dont le César Drusus aurait entendu parler. Était-ce un autel phénicien? C'est assez probable. Mais il est possible aussi que les antiques Lapons et Finnois, qui occupaient ces rivages avant les émigrants germaniques, eussent

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pratiqué Je culte des pierres fiches ou levées de main d'homme. Nous y verrions alors un souvenir, anciennement constaté, de l'époque mégalithique. Au reste, Vlrminsul national était une colonne grossière ou un tronc d'arbre.

Un mythe cosmogonique de TËdda peut être ici rapporté ; la pierre y joue un rôle important : « Un froid glacial^ une chaleur dévorante régnaient des deux côtés de l'abime. Tout à coup, du nord, du pays des brouillards, s'épancha vers le gouffre une source vénéneuse, bientôt congelée en un bloc énorme. Le sud lança alors ses rayons ardents, et la glace amollie forma le corps gigantesque dTmer. Le géant dort et, durant son sommeil, naissent de lui Hrymur, père du froid, et Surtur, génie de la flamme. Une certaine vache Audumbla^ dont le lait nourrit Ymer, lèche et anime un rocher, Bur (sans doute une pierre levée), d'où procède fier, lequel, uni à la géante Belsta, engendre les trois grands dieux Odin, Vil ou Hénir, et Yè ou Loder. » Ainsi parle sans y chercher malice Sœmund Sigfussen; et la foi naïve du narrateur, jointe au voisinage de l'arbre YgdrasiJl et des serpents qui Je gardent, nous garantit l'antiquité de cette étrange cosmogonie, accommodée au climat glacé et à la sombre imagination du Nord.

Après avoir fait le tour du monde, nous rentrons enfin dans notre vieille Gaule, où le culte des pierres fut si intimement associé à la religion des druides. Nul pays ne pouvait donner plus ample carrière à la litholâtrie. Les montagnes n'y étaient pas moins divines que les forêts. Sur les sommets et dans les cols des Vosges, du Jura, des Alpes, des Cévennes et des Pyrénées, ' dans le voisinage des rochers d'où jaillissent les sources thermales, les conquérants romains ont signalé des autels et des sanctuaires. Les vieux cratères, les moraines éparses déposées par la retraite des glaciers, les pierres debout, les roches branlantes, les grottes, les anciens abris sous roche des contemporains de la pierre polie, les haches en silex, les pierres de foudre, dont notre sol parait être une mine inépuisable, toutes les formes et tous les accidents du monde minéral ont donné lieu à

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t-il pas été dit ; i Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église? ».

Mais il est temps de conclure. Les pierres ont vivement préoccupé l'imagination de Thomme primitif. Douées tout d'abord d*intentions malveillantes ou propices, pourvues par l'animisme d'esprits et de génies, rattachées par des analogies singulières à des phénomènes atmosphériques et à des corps célestes divinisés, considérées comme des emblèmes génésiques, employées à représenter des dieux que Tart ne savait pas ûgurer encore, elles ont eu des temples et des prêtres. Déchues peu à peu de ce haut rang, elles conservent cependant» même dans les pays civilisés, leurs attributions les plus antiques. L*animisme pur et simple survit aux mythologies savantes ou rationnelles.

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