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CHAPITRE IV

HYDROLATRIB.

Vie appafttnle de Tean. — Galte des soarees» des laos, des fleaves, des mers, ehex les Sibériens, AUalques, Lapons, Finnois, Esthoniens; dans l'Amérique da Nord, BOX Antilles, au Pérou, en Colombie ; en Afrique, chez les Gafres, Achantis, Dahoméens ; en Océanie, Tahiti, Tonga. — L'eau dans le JHÇ'Véda,

— Traditions mazdéennes et persanes. — Croyances et légendes des Hellènes ; raoe d*Okéanos et de Téthys ; Athéné, Aphrodite. — Le principe humide dans le chthonisme sémitique. — Le Nil, Hapi, Tnn des grands dieux de l'Egypte.

— Fleuves infernaux ; traversées funéraires. — Hydrolàtrie chez les Latins, les Slaves, les Germains et les Gaulois. — Survivances chrétiennes. — Qualités morales de l'eau ; lustrations, baptême, eau bénite ; eau mêlée au vin eucharistique.

Si la loi du moindre effort a quelque valeur, c'est aux vivants, c'est aux choses douées d*une vie apparente que Tesprit a prêté le plus aisément des volontés et des facultés agissantes : les mystiques de nos jours confondent encore le mouvement avec la vie. Avec quelle force ce rapprochement ne s'imposait-il pas à la crédulité antique! Quoi de plus mobile, de plus vivant que la source, la rivière, la vague ?

L'eau murmure, Teau chantOi et rit et se plaint; elle parle.

L'eau respire, la vapeur est son haleine. Elle dort^ elle se réveille ; elle court et s'arrête ; elle monte à l'assaut des rochers, bondit dans les abîmes, déploie une irrésistible fureur. Elle n'habite pas seulement la terre ; elle se joue dans les hauteurs. Par le nuage qui la porte et la secoue en pluies, en grêles, en flocons de neige, elle est l'agent de tous les phénomènes atmosphériques. Elle relie la terre au ciel.

Et les relations de l'homme avec Teau n'ont jamais changé. Les bienfaits de l'eau sont restés aussi nécessaires à la vie qu'ils l'étaient il y a dix et vingt mille ans ; les dangers dont elle nous menace, les misères et les désastres qu'elle nous inflige ont tou-

jours été les mêmes. Sa puissance a pu être utilisée^ parfois conjurée, mais n'a pas été atteinte. En dépit d'une domestication imparfaite, elle demeure libre et indomptée. La source et le fleuve, le lac et la mer oBt gardé leur nature, leur force, leui physionomie. Gomment s'étonner, qu'après avoir exercé l'imagination religieuse et le symbolisme métaphysique, qu'après avoii subi toutes les expériences de la physique et de la chimie, les eaux conservent encore aux yeux de l'ignorance naïve leur prestige mystérieux ?

Gardez-vous de croire cependant que des superstitions si fortement incrustées dans les cerveaux peu cultivés se soient formées tout à coup, sans lente préparation. Quand nous parlons de mythes primitifs, il faut toujours sous-entendre les myriades de siècles où l'extrême pauvreté, pour ne pas dire l'absence^ du langage interdisait à Thomme tout raisonnement suivi.

Dans ces âges lointains, on peut se figurer des groupes ds chasseurs réunis autour d'une source pour s'y désaltérer er: goûtant la fraîcheur et la paix des hois, ou bien, comme nos Magdaléniens de la Vézère, arrêtés sur le bord d'un fleuve qui leufl assurait une vie abondante, comme ceux du Danemark et de le Frise, élevant sur les plages des millions de coquilles vides que la mer leur avait fournies pleines. Le précurseur de l'homme^ ranimai qui étonnait au feu les silex trouvés par l'abbé Bourgeois, vivait il y a trois mille siècles sur la rive du grand lac d& la Beauce, lac disparu dans les temps quaternaires ; enfin, à de» époques presque historiques, les anciens Thraces, les aïeux des Helvètes et les futurs civilisateurs du Pérou, bâtissaient leurs huttes sur des pilotis enfoncés dans les lacs, ou sur le bord des grandes nappes d'eau poissonneuses.

C'est durant ces périodes indéterminées, mais immenses, que l'homme acquit à la longue, sur la nature et les propriétés de l'eau, un certain nombre dénotions justes et fausses, peu à peu traduites en gestes, en paroles et en ofl'randes diverses. Bien longtemps l'homme a vu dans Teau son image sans se reconnaître ; il a cru la source, la rivière, habitées par des êtres propices ou

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malveillants, et cette idée le hante encore. Bien longtemps l'homme a vu dans Teau les montagnes renversées et les eonsteUatioDs, sans être tout à fait sûr que le lac et la mer ne recelaient pas un monde réel, pareil à ceux de la terre et du ciel ; cette indécision n'aurait-elle duré que cent ans ou mille ans, elle a déposé dans le cerveau le germe héréditaire d'innombrables divagations.

C'est la pente et secrète gestation des idées religieuses qui explique leur développement rapide, et comment on peut y saisir à peine le passage du simple anthropisme à l'illusion animiste, et de l'animisme diffus à l'animisme condensé.

Rappelons que nous avons nommé anthropisme le contre-coup instinctif de la sensation, qui porte l'homme à douer les objets ambiants d'une volonté analogue à la sienne. L'animisme diffus est l'attribution à chaque être et à chaque chose d'un double, fantôme, esprit, âme, indépendant du corps où il fait sa résidence momentanée. L'animisme condensé est la résorption, en caté* gories divinisées, plus ou moins nombreuses, de ces doubles, âmes ou génies, épars dans la nature. Cette dernière phase de l'évolution, qui va du polythéisme le plus touffu au déisme le plus subtil, suppose et laisse subsister les produits mythiques afférents aux deux premières.

Ceci dit pour mémoire, nous allons suivre, selon notre méthode ethnographique, dans les pays sauvages, barbares et civilisés de tous les temps, ]*évolution parallèle, quoique inégale, du culte universel des eaux.

11 n'est pas de peuplade sibériennne, ouralo-altaïque, ougrofînnoise, qui ne rende aux sources, aux fleuves, aux lacs et à la mer des hommages religieux. Les Votiaks sacrifient aux rivières une chèvre ou un coq. Les Tatars, avant de commencer le repas, y jettent les prémices de leur pâture. Quand le poisson se fait rare, les Ostiaks et les Samoyèdes attachent une pierre au cou d'un renne et le précipitent dans l'Obi. Les Bachkirs ont leur lac sacré, TAouch. Les Bouriates, bien que bouddhistes, continuent de porter des offrandes au petit temple du lac Ikéou-

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goun ; ils brûlent du beurre et de la graisse sur ses autels.

Les Lapons et les Finlandais n'étaient pas moins dévots à leurs lacs ; Gastrèn fait remarquer que certains noms d'hommes, très répandus chez ces derniers, signifient fleuve sacré, lac sacré, eau sainte. Un certain ruisseau qui coule près de Dorpat et se jette dans le lac Péipus, le Wohanda, était adoré par les Esthoniens. Quiconque, dit Girard de Rialle, avait commis le sacrilège de couper un arbre ou même une branche sur ses bords mourait dans le courant de l'année. Rien ne devait souiller sa source ni son lit, qu'on nettoyait avec soin. Un Allemand ayant construit un moulin sur le fleuve sacré, un mauvais temps prolongé châtia cette entreprise impie, et le moulin fut brûlé par les paysans. On sacrifiait au Wohanda des animaux et de jeunes enfants.

Voici une légende esthonienne, résumée d'après Jacob Grimm et Girard de Rialle : Le lac Eim s'étendait dans une région habitée par des hommes méchants et sauvages qui souillaient ses ondes pures. Un soir, le lac rassembla tous ses poissons et s'éleva dans les airs, ne laissant dans son lit que des crapauds et. des serpents. Le lac, cependant, continua de monter, semblableà un nuage blanc ou à un cygne. Les riverains consternés se^ hâtèrent de lui préparer un lit propre et tranquille, et de planter^ des arbres pour rafraîchir ses rives ; alors seulement il consentit à redescendre.

L'Amérique tout entière abonde en exemples du même genre. Les Esquimaux auraient manqué à tous leurs devoirs s'ils n'avaient invoqué l'élément qui leur apporte le phoque et la baleine. Les Peaux-Rouges du Nord n'abordaient pas un rapide, une cataracte, sans acquitter un droit de péage ; ils jetaient dans le fleuve des morceaux de viande, des paquets de tabac, des cailloux brillants, des colliers, quelquefois un chien, pour conjurer la tempête. Les Virginiens offraient aussi du tabac aux rivières. Les Navajoes n'approchent qu'avec terreur d'une certaine source sacrée. Aux Antilles, les ruisseaux/les lacs, la mer, étaient représentés par des Zémés ou fétiches. Au Paraguay, chez les Patagons, la fumée de tabac était l'encens réservé aux fleuves.

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AUleurs^ on offrait au courant un peu de maïs, pour faire bonne pèche. Ne prend-on pas ici sur le fait et à ses débuts la déviation religieuse? Quelque pêcheur avait remarqué que le maïs, ou tout autre appât, attirait le poisson, et c'était un motif suffisant pour en adopter Tusage. Mais l'animisme intervint et trans* forma en offrande au génie du fleuve^ maître du poisson, Famorce dont Texpérience avait démontré Futilité. Les Collas se croyaient issus « les uns d^un fleuve, les autres d'un ruisseau, et offraient aux fontaines des coquilles que Ton tenait pour filles de la mor ». Lorsque les Péruviens traversent une rivière, ils n'oublient pas de lui faire honneur en buvant une gorgée de son eau. Les grands lacs, le Titicaca, par exemple, d*où sortirent les civilisateurs du Pérou, Manco-Capac et Mama Oello, et surtout l'Océan, berceau ou demeure de puissances proportionnées à son étendue, suggérèrent des conceptions plus larges, le culte de la catégorie eau, de l'élément humide, principe de toutes choses, Yiracocha (l'écume des eaux) et sa compagne Mama-Cocha, et ce dieu Con, sans ossements et sans forme, qui se dilate en tout sens, abaisse les monts et comble les vallées. Corij dans une période subséquente, ayant été relégué au second plan, on imagina qu*il s'était retiré, par dégoût pour l'humanité, mais que, par compassion, il avait laissé aux hommes les rivières. Sur les bords du Magdaléna, chez les Muzos, le premier ancêtre, Ari^ se plaisait à façonner des statuettes d'hommes et de femmes et à les lancer dans le fleuve, d'où elles sortaient vivantes. Cette légende doit faire allusion à d'anciens sacrifices humains. Dans la même contrée, on adorait Batchué, la Bonne Femme, une divinité des eaux. Dès l'aube du premier des jours, Batchué était sortie du lac Iguaque, portant dans ses bras un enfant de trois ans, qui fut Tancêtre de l'humanité. Elle avait pour emblème la grenouille. On lui offrait de l'or, des émeraudes, des aromates, qui étaient jetés dans l'eau, au point d'intersection de deux cordes tendues en travers d'un lac.

Nous empruntons à la mythologie malheureusement inachevée de Girard de Rialie le tableau de l'hydrolâtrie africaine. « Les

€«fres ne traTerseot pas une rivière sans loi en demander la permission, ou sans lai offrir nn caillou après l'avoir passée. Les tribos riveraines sacrifient au fleuve un bœnf, en cas de sécheresse ou d'épidémie. Sar la côte orientale, les Ouanikas vénèreiit les fontaines ; sur la côte occidentale, dans le royaume d^Akkra^ les lagunes, les étangs, les rivières, reçoivent TadoratioD des nègres. Un voyageur, cité par Waitz et Lubbock, raconte qutiD jour, dans cette contrée, il assista au sacriGce d'un mouton^ en Fhonnenr d'un certain étang, dans lequel on jeta aussi quelques vases ; les naturels lui dirent que cet étang était le messager de ' toutes les rivières du pays et qu^il leur porterait ces pots pour leur acheter de l'eau qu'il verserait ensuite sur leurs champs.t Chez les Acbanlis, la rivière Pra est le dieu Bossum-Pra. Ao Dahomey, le fleuve Wydah est également sacré. Presque tous les nègres de la côte de Guinée adorent la mer. Au dix-septième siècle, un voyageur fut témoin, à Wydah, d'une cérémonie tout à fait topique : après une tempête, comme le mauvais temps menaçait de se prolouger indéfiniment, certains chefs s'en plaignirent au roi, qui le lendemain, envoya son grand prêtre sur le bord de la mer. Celui-ci avait fait apporter une cruche d'baile de palme, une cruche de bière, une bouteille d*eau-de-vie, du riz, du millet, desétoifes et d'autres objets; il commença par adresser à l'Océan mille compliments de la part du roi; il lui dit que le roi était son ami,mais qu'il avait besoin que les hommes blancs pussent débarquer toutes les belles choses qu'ils apportaient, qu'il fallait donc qu'il calmât ses flots, et, comme on pensait qu'il pouvait désirer de l'huile, de la bière et de l'eau-de-vie, ainsi que d'autres objets, on les lui offrait. Et le féticheur lança à la mer tout ce qu'il avait fait apporter. La mer porle le nom de H«, et son grand prêtre celui de Huno. Il réside à Wydah, où il mène nn train royal, avec ses cinq cents femmes. A certaines époques, il se rend sur le rivage, fait à la mer des offrandes analogues à celles que l'on faisait il y a deux siècles et la prie de modérer ses caprices. De temps en temps, le roi expédie d'Abomey, sa capitale^ un homme destiné à être sacrifié. On le porte dans un

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amac, vêtu comme an chef, avec tous les honneurs, la chaise et K.e parasol, dus à cette qualité. On Femharque dans un canot, et ^ quelque distance de la côte^ on le jette à l'eau, où les requins Mt happent sans retard. Les requins sont les dents de la divinité, ^t «'acquittent de leur office à la satisfaction générale.

Les populations qui se sont mêlées dans les !ies et les continents de rOcéanîe sont d'origines et de rangs bien divers, les unes à peine au-dessus du Boscbiman, les autres presque égales anx Peaux-Rouges, aux Dravidiens et même aux classes intelligentes du Pérou et du Mexique. Chez toutes, Teau a suggéré les mêmes pratiques, et, chez quelques-unes, de véritables mythes cosmogoniques. Ainsi, dans les lies malaises aussi bien que chez les anciens Tasmaniens et en Australie, on rencontre le culte direct de la source et de la rivière ; à Sumatra, les indigènes adorent la mer et s'efforcent de calmer son courroux à force de ^teaux et de sucreries. Mais plus à l'est, chez les Polynésiens des Sandwich et des archipels de la Société, des Tonga, de la Kouvelle-Zélande, la mer est devenue le séjour et le berceau même de tons les dieux créateurs : Orou, Tangaroa, Hiro, Houa- Katou. Ce dernier, content les Tahitiens, dormait au fond des «aux. L'hameçon d'un pécheur, s^embarrassant dans la chevelure du dieu, amena sa tète à la surface de la mer; Roua, réveillé et mécontent, noya le monde; il épargna seulement le pécheur et l'envoya sur un écueil, à l'orient de Raïata, avec un amî, un chien, des poules et un cochon. CeNoé-Deucalion-Saint-Antoine repeupla les îles. La même histoire se conserve à Tonga : Tangaloa, pêchani du haut du ciel, sentit au bout de sa ligne un poids si fort que sa ligne en cassa. Ce poids était un vaste continent qui, à moitié lire, ne laissa hors de Tcau que le groupe des Tonga. L'hameçon du dieu, consacré et gardé par le grand prêtre, n'a disparu que depuis cinquante h soixante ans. Tangaloa envoya ses deux fils peupler les îles émergées.

Les grandes presqu'îles de l'océan des Indes ont été recouvertes ou du moins conquises par des envahisseurs aryas, qui ont superposé leur riche mythologie aux superstitions tenaces des

autochtones. De là pénétration réciproque; et tandis que 1^ culte des eaux, dans les hymnes védiques, est déjà empreint (Tum. caractère mythologique ou même abstrait, les Khonds, les DhimalSy les Bodos, les tribus des Nilagiris continuent de jeter de petites pièces de monnaie dans les rivières; dans le Dekkan tout entier et à Geylan, les plantes qui entourent les sources 9e couvrent d'ex-voto. On sait, de reste, la haute sainteté que les brahmanes eux-mêmes attribuent à la Djamouna, à la Nerbudda, au Gange purificateur^ où l'on jette aujourd'hui les cadavres de ceux qu'on lui aurait jadis immolés. Enfin, dans le Véda même, telle expression nous reporte aux temps où chaque tribu divinisait la rivière au hord de laquelle était établi le campement. Ainsi, lorsque nous lisons (trad. Langlois^ Sect. V, Lect. VI, H. xv] : « Sarasvati, la première des rivièreSyH» et que les commentateurs interprètent Sarasvati par libation, nous concluons sûrement que les Aryas ont longtemps séjourné sur les bords de cette ri* vière, dont Teau, considérée comme sainte, a été versée sur l'autel en Thonneur des dieux, ^abondance extrême des étangs sacrés dans Tlnde et la vénération des poètes védiques pour l'Eau ou les Eaux en général prouvent assez que les croyances des envahisseurs étaient encore en pleine concordance avec les superstitions des indigènes. Sans cesse, dans les hymnes, revient la vieille formule : 11 y a six grandes divinités, le Ciel et la Terre, le Jour et la Nuit, les Eaux, les Plantes — ou bien : Que les Collines^ les Eaux, les Plantes nous protègent. Nous trouvons (Sect. YI^ Lect. VI, H. iv) cette assertion : Dans les Eaux sont tous les remèdes.

Je résumerai ici deux hymnes consacrés « aux Eaux» (Sect. V, Lect. IV, H. XII, xiv) : «Les Eaux pures et aussi douces que le miel, divines^ que le soleil épand avec ses rayons..., s'élancent du sein^ du trésor, de l'Océan; le généreux Indra leur a, de sa foudre, ouvert une issue facile ; elles naissent aussi d'ellesmêmes; le royal Varouna vient au milieu d'elles...; au milieu d'elles réside Agni. Que les Eaux divines me conservent en ce monde ! »

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Une pareille invocation nous transporte bien au delà et audessus des menues superstitions locales. Nous ne sommes plus sur la terre, au bord d'une fontaine ou d'un fleuve ou d'une mer; la source des eaux est dans Tatmosphère, au sein des nuages. £t pourtant on ne saurait affirmer qu'aucun peuple ait méconnu l'identité de Feau dans le fleuve et dans la pluie, sur la terre et dans le ciel ; elle n'a échappé ni aux Peaux-Rouges de l'Amérique^ ni aux demi-civilisés du Mexique, du Gundinamarca, du Pérou ; même en Afrique, elle est marquée dans ce fait que le grand prêtre qui conjure le génie du lac ou de Tocéan est en même temps, par état, le «faiseur de pluie », celui qui procure à la tribu le bienfait des eaux célestes.

Cette notion exacte, et qui pouvait être un rudiment de science, a seulement enrichi la mythologie des races bien douées; les relations constantes établies entre les eaux inférieures et les eaux supérieures que le Jéhovah biblique a séparées se sont traduites en perpétuels échanges de séjour et d'attributions entre les génies et les divinités des eaux terrestres, marines et célestes, en métamorphoses, en aventures, c'est-à-dire en mythes souvent inextricables où tous les éléments mythiques, animaux, plantes, pierres et ceux que nous étudierons plus tard, viennent apporter leur contingent. Si bien que, dans le même pays et dans le même temps, les eaux sont à la fois considérées comme des êtres vivants et volontaires, comme mères ou filles ou demeures de génies, de nymphes, de divinités innombrables plus ou moins étroitement attachées à une source, à un lac, à un fleuve, ou à toutes les sources, lacs et rivières, puis à la pluie, aux nuages, aux météores ; enfin comme substance ou attributs de dieux supérieurs, mâles et femelles. £t cette confusion s'accroît à mesure que nous avançons dans notre exposé des principes de la mythologie. La synthèse, pour ainsi dire, devance et déborde notre patiente analyse. L'écheveau que nous débrouillons fil à fil se reforme et se complique à chaque moment.

Les Éraniens^ dont les croyances ont été défigurées par la réforme de Zoroastre, n'ont pas eu pour l'eau moins de vénération

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que les Aryas de Plnde. Ap, qui est le nom même de Teati, est resté an des Amesaspentas, Amschaspands, compagnons d'Ahiin Mazdà.Ameretàt et Haurvatftt régnent sur les plantes et les eaux salutaires. A côté de ces êtres mythiques^ les eanx terrestres avaient conservé leur culte. Hérodote rapporte que les Perses adoraient partout les rivières ; dans leur patrie primitive, la Sogde, aujourd'hui Zarafchan, garde un caractère sacré; et les Galtchasy tribu éranienne confinée dans les montagnes du Pamir, rendent hommage à un lac divin. Parvenus au bord de TocéaB Indien et du golfe Persique, où habitait le poisson Oannès, les Perses ont considéré la mer comme un être vivant. Xerxès a fait battre de verges THellespont; ensuite, pour lui témoigner ses regrets, il lui a offert des sacrifices. En même temps, le peuple logeait sous les eaux tout un monde de rois, de nations et de chevaux merveilleux qui s*élancent d'un bond à la surface des mers. Des traditions de ce genre se sont répandues an loin; les marchands arabes des neuvième et dixième siècle les ont trouvées encore vivantes sur les côtes et dans les lies ; elles ont fourni plus d'une page aux Mille et une nuits et au curieux petit livre intitulé les Merveilles de l'Inde.

Les Hellènes ont hérité des croyances des Thraces, des Thessaliens, des Thesprotes, et aussi des légendes chaldéo-sémites, portées par les navires phéniciens sur le pourtour de là Blédîterranée. Ces richesses étrangères sont venues s'ajouter à leur propre fond, ancien et nouveau, formant par leurs mélanges, leurs doubles emplois, leurs variantes, une mythologie des plus compliquées. Pour s'y reconnaître, il faut se souvenir, premièrement, que les Hellènes apportaient de la haute Asie un groupe déjà nombreux de divinités des eaux célestes. En contournant le Pont-Euxin, ils acquirent, pour la première fois, la notion d'une véritable mer, et, très probablement, l'idée de divinités vraiment marines. Dans la péninsule balkanique, le long de la chaîne du Pinde, dans THellade et le Péloponèse, ils trouvèrent le culte bien connu des sources, des ruisseaux et des fleuves; enfin, sur tous les rivages où dominaient les colonies de Sidon

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^ de Tyr, ils apprirent à honorer les déesses asiatiques de Télé- ^^i humide et tes dieux phéniciens de la mer. Dès Homère^ à pks forte raison dans la théogonie d^Hésiode, la confusion est complète entre ces eaux et ces dienx de la terre, de la mer et du ciel, distribués au hasard dans les familles des Titans, fils d'OaranoSy et des Olympiens, fils de Kronos.

Nous pouvons, je crois, laisser de côté le culte et les légendes des sources et rivières, Hippocrène, Castalie, Aganippe, Permesse^ Uissus, £urotas, Aréthuse, les Naïades, très semblables à ce que nous connaissons déjà et à ce que nous verrons tout à l'heure en Italie, en Germanie et en Gaule. Notons seulement, an passage, l'origine céleste de l'Hippocrène, arrachée à la montagne par le pied de Pégase, le cheval-oiseau solaire. Cest, en effet, du ciel que descendent les personnages marins les plus anciens du panthéon grec, ceux qui ont participé au triomphe de Zens.

Quoi qu'il en soit, en ce qui touche à notre sujet, pas plus Onranos et Kronos que Zeus ne pouvaient grouper autour d'eux des dieux aquatiques proprement dits, dienx terrestres et marins. Les Hellènes s'adressèrent donc soit à la Terre, comme seule créatrice des eaux, soit directement à la Mer divinisée par eux-mêmes, soit à un dieu phénicien ou méditerranéen, Ogen ou Oken, dont ils firent Okéanos^ nom qui les avait séduits sans doute par sa ressemblance avec Okus (rapide), célèbre épithète du dieu on héros Achiileus.

(c Seule et sans amoureuse union, dit Hésiode, Gaia, la Terre, enfanta Pontes, que sa fureur soulève, abîme où ne poussent pas de moissons. Puis d'Ouranos, elle conçut Okéanos aux gouffres sans fond et la voluptueuse Téthys.

(c Pontos fut père de Nérée, divinité véridique et paisible, juste et conciliatrice. Ce Nérée engendra les cinquante Néréides et parmi elles Amphitrite, Thétis la mère d'Achille, et Galatée. n De son côté^ Okéanos et Téthys (qu'il ne faut pas confondre avec la Néréide) avaient engendré les fleuves aux beaux noms, dont Lucien a raillé les amours dans ses Dialogues marins., Il y

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en a vingt-cinq, les seuls connus, sans doute^ au temps d'Hésiode; le poète avoue qu'il ne saurait les nommer tous, et il abandonne ce soin aux habitants de leurs rives. Trois mille Oeéinides, également nées d'Okéanos et de Téthys, sont répandues sur toute la surface terrestre, dans les sources et les lacs ; elles ont reçu et conservé une fonction qu'elles partagent avec les fleuves : celle de protéger les hommes dans leur jeunesse et de nourrir les chevelures des jeunes gens, qui leur étaient consacrées. Hésiode en cite quelques-unes: Doris, Tépouse de Nérée; Clymène, la mère de Prométhée^ Europe, Asie, Dioné, Métis, aimées de Zeus, enfin la désirable Calypso, et Styx, la plus illustre de toutes. Ou voit quels mélanges déjà s'opèrent entre les divinités des eaux, de la terre et du ciel, et celles mêmes qui portent le nom d'une faculté humaine^ Métis, la Pensée.

Enfin, parmi les enfants de Kronos et de Rhéa (synonymes du Ciel et de la Terre humide), nous trouvons Poséidon ou Ennosigaios, celui qui s'est confondu avec le Neptune latin^ et que la mythologie classique considère comme le dieu souverain et actif de la mer. Celui-là est bien plutôt un dieu atmosphérique chargé de déchaîner ou d'apaiser la tempête. Au-dessus de lui, Zeus, le père des dieux et des hommes, lance la foudre et la pluie féconde, cette pluie d'or qui tombe sur le sein do Danaé, la terre des Danaens ou Hellènes.

A la liste des dieux de la mer, il faut ajouter la patronne d'Athènes, Athéné, et la Vénus de Chypre, Aphrodite, si fameuse entre toutes les déesses. Mais toutes deux n'en procèdent pas moins du ciel.

Athéné est dite Tntogénis, et on la fait naître au bord d*un certain lac Triton. Or, Trito est le dieu céleste chanté dans les VédaSj Triia, dont le nom se cache aussi dans celui d'Amphitrite et des Tritons. Tout ce groupe a nagé dans l'atmosphère avant de fendre les eaux marines. Une autre légende plus connue nous montre Athéné s'élançant de la tête de Zeus, tête qui figure la voûte du ciel.

Quant à la belle Aphrodite, elle naît bien de Técume des eaux;

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mais cette écume est le sang d'Ouranos mutilé par la faux de Kronos, sang qui n'est autre que la pluie ou la rosée féconde du matin. La déesse de la beauté est donc aussi d'origine atmosphérique et céleste. Mais elle est en même temps une divinité asiatique et cbaldéo-syrienne, Istar^ Astarté, la voluptueuse compagne de Thammouz, d^Adon, de Sabazios, celle qui ramène le printemps, la fécondité et la joie. Elle a passé de Bibles, de Sidon, à Chypre, à Cythère, et de là en Grèce ; c'est la mer qui l'y a portée. Le mythe hellénique n'est pas si bizarre qu'il semble au premier abord.

Les anciennes religions sémitiques^ auxquelles l'Occident a faittantd'empruntsplusou moins heureux, glorifiaient l'union du principe igné, ou mâle, et du principe humide, ou féminin, mais avec une prédilection marquée, au moins dans la pratique, pour les images, les représentations et les cérémonies sensuelles. Ce n'est pas un point de vue étranger au reste de T humanité ; . tout au contraire. L'instinct et le culte de la génération dans ce qu'elle a de plus matériel ont été le plus vif et le plus antique souci de la plupart des peuples; et nous aurons, plutôt que nous ne le voudrions^ à montrer quelle part doit être faite aux relations sexuelles dans les conceptions les plus hautes et les plus épurées, les plus respectées et les plus vaines, aussi bien que dans les mythes grossiers et les superstitions infîmes. Mais Qnlle race, plus que celles de l'Asie Antérieure, ne s'y est arrêtée 6t complue, n'en a fait la base de croyances honteuses et de liturgies impures. En vertu d'analogies et de métaphores sur lesquelles nous préférons ne pas insister, les populations de la Chaldée, de l'Assyrie^ de la Phénicie, de l'Asie Mineure ont consacré au principe féminin de la fécondité les sources, les marécages entourés de roseaux, les lacs, les mers, et encore les plaies chaudes et orageuses, tous les aspects et toutes les formes de Feau. La mer et le ciel sont deux océans d'où procèdent à la fois toutes les divinités génésiques. C'est à la fois dans l'atmosphère et sur la surface liquide que voyagent Samdan le Phénicien, Héraclès, Éros et Himeros (amour et désir), Aphrodite

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elle-même, portés dans une barque, une coupe, un coquillage^ qui figure la moitié de l'œuf du monde.

Les Grecs, et Rome après eux, ont reçu de l'Asie sémitique ee« conceptions qui, pour a?oir été dépassées par le génie indoeuropéen longtemps ayant les grandes migrations aryennes, n'en ont pas moins laissé des traces nombreuses dans les hymnes du Véda ; ils les ont goûtées, parce qu'elles réYeillaient d'antiques souvenirs et qu'elles répondaient à des besoins et à des sentiments réels, il faut le dire, et légitimes, toujours présents quoique sous-entendus ou ennoblis par une culture supérieure ; finalement, ils les ont subtilisées en doctrines métaphysiques que résume le mot de Thaïes : « L'eau est la substance première. > Si, quittant, pour un moment, la Grèce, nous passons en Egypte — et ce n'est pas un écart trop violent, car l'Egypte a été l'une des institutrices de la Grèce — nous trouverons aux bords du Nil, avec un culte direct de Teau, culte primitif et persistant, les mêmes confusions entre les eaux terrestres et atmosphériques, entre le ciel et TOcéan.

L'Egypte est un présent du Nil, et le Nil est Hapi lui-même, le taureau fécond, le premier et le dernier dieu de l'Egypte* Osor-Hapi, Sérapis, ce nom qui résume toute la religion égyptienne, n'est-il pas la fusion intime d'Osiris et d'Apis, du ciel lumineux et du fleuve sacré ?

« Salut, ô Nil ! lisons-nous dans un hymne traduit par Maspéro, ô toi qui t'es manifesté sur cette terre, et qui viens en paix pour donner la vie k l'Egypte I — Dieu caché I irrigateur des vergers qu'a créés le soleil, voie du ciel qui descend, dieu Seb, ami des pains, dieu Népra, oblateur des grains, dieu Phtah, qui illumines tonte demeure ; seigneur des poissons, quand tu remontes sur les terres inondées, aucun oiseau n'envahit plus les biens utiles. Créateur du blé, producteur de l'orge 1 Décroit-il, les dieux du ciel tombent sur la face, les hommes dépérissent Les hommes Tinvoquent lorsqu'il s'arrête épandu, et alors il devient semblable à Knoum (le dieu potier qui, avec de Teau et du Jimon, a modelé l'œuf du monde). Se lève-t-il, la terre est

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remplie d'allégresse, tout ventre se réjouit, tout vivant a reçu sa nourriture, toute dent broie. Il fait pousser Therbage pour les bestiaux, il prépare les sacrifices^ les offrandes, pour diaque dieu, n se saisit des deux contrées^ la haute ^ la basse Ég^^te, pour remplir les entrepôts, pour combler les greniers, pour assurer les biens des pauvres... Tu as réjoui les générations de tes enfants. On te rend hommage au Sud. Stables sont tes décrets, quand ils se manifestent par-devant les serviteurs du Nord, lï boit les pleurs dans tous les yeux et prodigue l'abon* danoe. » (Papyrus SaUier.)

Les Égyptiens passent leur vie sur le fleuve, ils ne cessait de descendre et de remonter son cours, escortant les barques, les haris sacrées qui servent de litière aux dieux en visite les nos 1 chez les autres. Hérodote décrit magnifiquement ces processions ^1 qui vont en grande pompe baigner dans le Nil les emblèmes de la fécondité.

Par une transposition inévitable, les barques et les eaux terrestres ont été transportées au ciel, autre fleuve, mais sans ^ limite, Hou^ Taïeule universelle, océan où naviguent les dieux solaires, Osiris, avec ses sœurs épouses, Isis et Nephthys ; ce ne pj sont pas des chars, ce ne sont pas des chevaux (inconnus en Egypte avant la XVIIl^ dynastie), oe sont les ailes de l'épervier, ce sont les rameurs d'une bari aérienne, qui conduisent le soleil, Hâ, le dieu d'HéliopoIis, du seuil de l'aurore aux régions ig du couchant et de la mort. Là, d'autres barques emportent les If I morts et leurs juges sur les fleuves souterrains de TAmenti, que ;o le soleil nocturne doit traverser pour reparaître an jour. Nous ,^ retrouverons tout à l'heure ces fleuves funéraires, que nulle n nation n'a empruntés à ses voisiues et que toutes ont connus. is En dépit de quelques infiltrations étrangères, rares et tardifs îes, la mythologie égyptienne est restée originale ; elle présente l QBe suite d'idées et une unité parfaites. Il n'en a pas été de j même des religions helléniques. Nous avons vu les croyances l des Grecs se combiner, de toute nécessité, avec celles des pre- [ miers occupants ; mais en somme et à la longue, la mythologie

nationale» toute atmosphérique et céleste, a prévalu^ des temps d'Homère à ceux d'Alexandre, sur les systèmes chthoniens et grossiers des Asiatiques. Le tempétueux Poséidon a évincé même Pontos et Nérée du gouvernement des mers. Quant au vieux et débonnaire couple étranger, OkéanosetTéthys, il s'est retiré dans un palais tranquille, sous les eaux, aux extrémités de la terre. Ce sont des dieux consultants, à qui les Olympiens dans l'embarras vont demander volontiers de sages avis. Homère nous les montre apaisant les jalouses colères de Héra, et rétablissant la paix dans le ménage suprême. Souvent même, la divinité d'Okéanos s'évanouit; il redevient l'eau par excellence, le vaste fleuve qui environne la terre, et qui alimente les fleuves d'en haut et les tourbillons de l'abîme infernal, les eaux du pays des morts.

La cosmographie date de Copernic, mais les rêves qu'elle a chassés de la science font encore la pâture de la philosophie courante. A plus forte raison continuent-ils d'assaillir — en plein jour — les cervelles naïves ou indifférentes ; ils ont trouvé un asile sûr dans ce résidu qu'on nomme le sentiment religieux. L'éducation, le langage, l'hérédité, en maintiennent l'empire. Il n'y a pas cent mille hommes, sur les quinze cent millions qui peuplent le globe, à qui ne soit au moins familière l'ancienne et universelle conception tripartite du monde: le ciel, séjour des dieux, la terre, demeure des vivants, et l'abîme, royaume des morts.

Cette division s'imposait tout d'abord : une voûte bleue, de pierre ou de cristal, un vaste bloc solide, et, sous les pieds, le dessous mystérieux. En même temps que la mythologie établissait des rapports constants entre les puissances du ciel et les êtres animés, bêtes, hommes, génies, qui habitent les forêts, les plaines, les montagnes et les eaux ; en même temps qu'elle peuplait l'atmosphère et le firmament de multitudes quasi-humaines, et qu'elle y transportait les productions, les accidents, les villes et les mœurs de la terre, elle modelait l'envers du monde sur son endroit; elle utilisait cet au delà, cet inconnu, pour y loger les ombres des morts et leur y arranger une existence qui fût

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^^mme la contre-partie de la vie terrestre, avec dieux, plaisirs, X^einéSy champs, bois, rivières, lacs, mers et tout ce qui s'ensuit.

Nous n'avons à retenir ici, de cet aménagement mortuaire, que ce qui concerne Teau. La Grèce a singulièrement développé la géographie fluviale des enfers. Qui ne connaît le terrible marais du Styx^ Teau sur laquelle jurent les dieux, la ceinture enflammée du Phlégéthon et du Pyriphlégéthon, et l'avare Achéron et les lents détours du Cocyte, onde morose, inamabilit, et le Léthé, doux fleuve d'oubli où les âmes virgiliennes puisent la force de renaître ? Quand nous traiterons de la vie future, nous pourrons nous convaincre que de pareilles inventions sont écloses et fleurissent encore un peu partout sur toute la terre. Au Pérou, à Tonga, c'est une mer, chez les Finnois un fleuve, le Tuoni, qu'il faut traverser pour gagner les demeures dos ombres. Il n'est pas jusqu*au nocher, l'exigeant Gharon, qui n'ait eu des collègues. Ne lisions-nous pas, tout récemment, qu'en Nouvelle- Calédonie, le mort est muni d'un peu de monnaie en coquillages, afin qu'il puisse payer le passeur infernal?

Gomment donc se sont formées des croyances aussi parfaitement inutiles et dénuées de toute raison ? Deux ou trois circonstances bien ou mal interprétées auront déposé lentement dans les cerveaux des préjugés dont l'animisme aura fait son profit. Songez que, bien longtemps, avant les ponts, les fleuves un peu larges ont paru d'infranchissables limites, que bien des pirogues avaient quitté le rivage et n'étaient pas revenues. N'était-il pas naturel de supposer que les morts étaient séparés des vivants par le fleuve ou la mer qui bornait le territoire de la tribu ? Ou bien, dans certains pays, on avait l'habitude de jeter les cadavres au fleuve et à la mer; et Teau a été chargée, non seulement de charrier les cadavres, mais aussi de porter les âmes au but de leur voyage. Puis la vue de certains cours d'eau qui s'engouffrent sous terre, d'abîmes, de trous, de puits naturels ou de main d'homme, au fond desquels brillait une nappe d'eau, a permis de localiser l'entrée ou la bouche des tristes royaumes. Knfin la conviction universelle que la mort continue la vie, en

faisant des enfers le reflet assombri de la terre et du ciel, a servi de lien à des pensées jusque-là flottantes et fourni à la poésie^ noD moins qu^aux religions^ un thème à divagations sans fin. Ne nous en plaignons pas ; ce sont les fictions plus ou moins ingénieuses des poètes et des anciens prêtres qui ont rendu tolérables les heureux territoires de chasse, les îles Fortunées, les Ëlysées et les Tartares^ les Paradis et les Enfers. Sans les champs d'asphodèle, sans les fleuves, les bosquets et le décor varié de ces lieux vagues, l'idée d'une vie quelconque prolongée après la décomposition des tissus vivants aurait paru tout de suite insipide et presque ridicule.

La mythologie latine est tributahre de celle des Grecs ; soit par les Étrusques, déjà hellénisés avant leur émigration en Ombrie, soit par les colonies grecques de l'Italie méridionale, les peuples du Latium ont été très anciennement initiés aux croyances et aux fables que nous venons de retracer. Le culte de l'eau a donc suivi chez eux, mais sans originalité, la même marche que dans le monde hellénique. Au reste, ils étaient, autant que toute autre nation, foncièrement dévots aux fontaines, aux fleuves, aux gouffres, aux lacs et à la mer. Leurs généraux^ en s'embarquant, offraient des victimes aux flots. Leurs déesses rustiques, Féronia, Herentatis, Garmenta, Égérie, Jutuma, Diana, avaient leurs demeures et leurs temples auprès des sources et des lacs charmants de Némi, d'Albano. Le Tibre était dieu : Pater Tiberinus. Des Napées, autres Naïades, se cachaient sous les eaux ou les berges des rivières, et Neptune régnait sur les tempêtes. Les Nymphes, Lymphœ sous leur forme latine la plus ancienne, personnifiaient aussi les eaux terrestres. Quant aux eaux atmosphériques, elles étaient représentées par le dieu suprême Jupiter pluvius. Comme Indra et Yarouna, comme Zeusy le Jovispater des Latins, tout en étant optimus^ maosimuSt très bon, très grand, est le dieu de la pluie, aussi bien que de la foudre et de la lumière. Neptunus et probablement les Napées ont de même une origine aérienne ; leur nom renferme la racine ajjaque NABH, qu'on retrouve dans le grecNe^oç, Wt^Xia, la nue,

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le naage. Ifympha on mieux Numpha est proche parente du latin Nubes, car la nasale n'est qu'on renforcement adventice, et une allusion génésique peut être derinée dans l'évidente parenté de nuhes avec nubere, se marier, â'oit vient notre mot nubile, et avec connuhiumj nupiùe, mariage, noces.

Les Indo-Européens du Nord, Slaves, Germains et Gaulois, eurent nombre de superstitions et de conceptions analogues. Le Volga^ le Dnieper, le Don, et bien d'autres cours d'eau ont été adorés en Russie. On contait que le Vofga et son affluent fa Yazuza avaient gagé à qui gagnerait le plus tôt la Caspienne; la Vazuza, s'étant levée pendant la nuit, croyait arriver la pre* mière, mais le fleuve, furieux, la rejoignit à Zoubstof, et, vaincue, séduite, elle pria le Volga de l'emporter dans ses bras jusqu'à la mer. Des variantes de cette fable ont été appliquées au Don et au Dnieper. Encore au dix-septième siècle, le Cosaque Stenko Razin jeta dans les flots du Volga, qui l'avait protégé, une victime humaine, une belle captive persane. Les rivières ofTensées savaient se venger : un jeune guerrier avait prié respectueusement fa Smorodina de lui montrer un gué ; après avoir passé, il lai échappa de dire : « Cette Smorodina si redoutable ? Eh ! ce n*est qu'une mare d'eau de pluie!» Au retour, il fftt englouti, tandis que les flots murmuraient : «C'est ton orgueil qui te fait périr.» Aujourd'hui encore, les paysans, â titre d'action de grâces, jettent quelque menue offrande dans les rivières qu'ils ont traversées.

En Bohême, les fontaines recevaient des libations et des victimes ; édits et mandements n'empêcheront pas le paysan tchèque ou morave de lancer un pain frais et deux bougies de cire dans la rivière oà quelqu'un s'est noyéj encore moins, la veille de Noël, de jeter dans son puits une cuillerée de chaque plat. Une certaine source Glomazi était Toracle des riverains d'un étang où elle se déversait; les chances de paix ou de guerre se mesuraient au niveau des eetux, Procope^ au sixième siècle, indique déjà des croyances de ce genre chez les ^aves qui furent en rapport avec Tempire byzantin. Nous Vfon^ ^u (HxXft \^ \t^^ t^v

mogonique où .'devisent les colombes sort du fond des eaux primitives. Enfin^ les génies et les nymphes russes et serbes, Russalkas, Yodiany, Vilas, sont intimement liés au culte des fontaines et des eaux atmosphériques.

Les Germains attribuaient des vertus merveilleuses aux fontaines thermales ou salines; les unes changeaient les sexes; d'autres, intermittentes, ne devaient jamais tarir^ ou, par leur disparition subite, présageaient la sécheresse et la famine. Agathias, Grégoire de Tours, Robert de Fulda, Helmold^ sont unanimes sur riiydrolâtrie des Alamans, des Francs, des Saxons et des Holsteinois. Les Suèves d'Arioviste, avant d'affronter César, avaient consulté le Rhin ; leurs devineresses écoutaient le murmure des eaux, ou étudiaient sur le fleuve les cercles déterminés par la chute d'une pierre. Le christianisme, loin de détruire les vertus magiques des eaux^ les consacra. Selon Jacob Grimm, dans maintes contrées de TAllemagne, Teau puisée à minuit, la nuit de Noël ou de Pâques^ est souveraine contre les maladies.

A ce culte direct et local, la mythologie ajoutait des conceptions plus relevées. Le puits de Mimer, les sources et les étangs qui baignent les racines de Tarbre Ygdrasill et Tempire de Hel, déesse de la mort, nous montrent Teau, en Germanie comme en Grèce, associée aux fables cosmogoniques et infernales.

La facilité avec laquelle les Gaulois ont accepté la nomenclature et les données de la religion gréco-romaine nous a dérobé toute une partie des croyances celtiques, surtout ce qu'elles pouvaient avoir de général et d'élevé ; mais Tadoration locale des eaux, comme des pierres et des arbres, a résisté sur notre sol à toutes les conquêtes matérielles et morales. £n quelque lieu du monde gaulois qu'on se transporte, on y trouvera les traces et souvent les exemples persistants du culte des sources, des lacs et des fleuves.

Le Rhin, consulté par les Suèves, n'était pas moins vénéré sur la rive gauloise. Il attestait la chasteté des femmes, a L'époux, dit Julien, avait-il des doutes sur sa paternité, il exposait le nouveau-né sur le fleuve. L'enfant illégitime était bien vite

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^nglouti^ tandis que les flots berçaient doucement et rendaient ' ^ la mère épiorée le fruit d'une chaste union, d

A Tautre extrémité du monde celtique, en Ecosse, en Irlande, au pays de Galles^ où abondent les puits sacrés, les sources merveilleuses qui recevaient jadis des offrandes de coqs et de poules, remplacés aujourd'hui par des étoffes, des pièces de lacanaie, des épingles, des clous, — des présages sont également demandés au bouillonnement des eaux. Les paysans y jettent leurs maladies présentes et futures.

Une coutume, rapportée par Victor Duruy, semble faire allusion à quelque mythe cosmogonique déûguré. Les druides portaient au cou des oursins fossiles richement enchâssés^ dont il faut rapprocher certaines boules de verre, dites en Ecosse denit de serpent^ et les colliers mis au cou des enfants pour hâter la dentition. Les druides voyaient dans ces objets les images de l'œuf cosmogonique, Tœuf du serpent primordial; à une certaine époque de Tannée, ils les plongeaient dans une rivière sainte; si le prétendu œuf surnageait, quoique entouré d'un cercle d*or, il assurait à son possesseur le succès de ses entreprises et, notamment^ le gain de ses procès.

Toutes les sources minérales et thermales étaient divinisées ; tels la déesse Glutonda, la déesse Acionna et le dieu Borvo^ éponyrae de tous les Bourbon et Bourbonne. Des autels consacraient les sources et les confluents des rivières. L'Yonne, Ycaunis, la Seine, Sequana, la Marne, Matrona, peuvent être citées entre mille. Le nom de la dernière est remarquable; c'est celui des fées, bonnes dames et dames blanches,mères des eaux et de la fécondité.

Les lacs n'étaient pas moins sacrés. Cent ans environ avant notre ère, lorsque Cépion pénétra dans le Languedoc, il existait aux environs de Toulouse un lac où les riverains jetaient des offrandes et des bijoux. Les Gaulois, vainqueurs, y précipitèrent tout le butin fait sur une armée romaine. Quatre siècles plus tard, les Visigoths connurent cette tradition et essayèrent de repêcher ces richesses englouties. Grégoire de Tours mentionne

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encore un lac Bacré sur le mont Héianus. Duruy rapporte au culte des lacs les objets trouvés dans l'étang de Nesmy.

D'innombrables légendes et superstitions, recueillies par Paul Sébillot, demeurent attachées aux boules mannes ou grottes des côtes armoricaines» La mer, dans les anciens temps, en Bretagne comme aux lies Tonga^ marquait la limite du monde des vivante et du pays des morts ; la fameuse baie des Trépassés était le lieu d'embarquement des âmes.

Le christianisme essaya de supprimer le culte des eaux. Mais les bulles des papes, les mandements des évoques, les édits des rois échouèrent contre la ténacité d'une foi plus que millénaire. La religion nouvelle s'empara de ce qu'elle ne pouvait détruire; elle substitua aux fées et aux génies la Vierge et les saints; elle fit plus : aux superstitions antiques elle en ajouta de pareilles qui lui rapportent plus de profit que d'honneur. Non seulement les vieilles sources, les vieux puits sacrés, flanqués de chapelles et d'églises, continuent d'attirer les amateurs d'indulgences ; mais nous voyons les successeurs de celui qui enseignait à adorer Dieu en esprit et en vérité recourir aux procédés du plus humble animisme^ et préposer la Vierge mère à l'exploitation de sources miraculeuses; et ce n'est plus dans l'eau que tombent les monnaies et les offrandes. Quelle preuve plus éclatante de la vitalité du culte des eaux que i'affluence des dévots à Lourdes et à la Salette?

Notre revue des croyances et des mythes suggérés par les divers aspects et propriétés des eaux terrestres, célestes, ma* rines, souterraines, serait trop incomplète si nous omettions le rôle de l'eau dans les liturgies. Le culte considéré en lui-même, dans sa mimique, ses ustensiles et ses accessoires, est un élément mythique des plus puissants, et qui mérite d'être étudié à son tour et à loisir. Nous nous bornerons ici à de brèves indications.

L'action vivifiante et purifiante de l'eau a exercé de tout temps l'ingéniosité du symbolisme. Il a suffi d'une métaphore bJen natvreUe pour retendre du corps à l'âme, et de la tache à

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K a faute : d^autant que les ablutions et les bains, dégageant les ores et retrempant l'organisme, procurent évidemment un bienmoral. Ces effets ont frappé d'admiration nos ancêtres; la cjécouverte de la propreté les a remplis d'enthousiasme. Des liabitudes et des prescriptions hygiéniques ont revêtu aisément un caractère sacré, et Teau s'est trouvée associée à toute idée^ ù toute cérémonie d'expiation, de réparation et de salut. De même que certaines sources rendent aux femmes le trésor de la chaste adolescence, de même l'eau sainte répandue en onctions sur les morts, en lustrations dans les rues et sur les portes des villes, efface les souillures passées des individus et des peuples.

La liturgie chrétienne, concordant ici encore avec les myi^tères d'Eleusis et mille usages antérieurs, lave le péché originel dans Teau baptismale, additionnée, par précaution, d*un peu de sel. Et la simple eau bénite, l'eau sur laquelle un ministre compétent a prononcé quelques paroles, acquiert toutes sortes de vertus contre les démons, contre les maladies les plus incurables et contre les plus mauvaises pensées. Des livres, bourrés de faits, ont été consacrés à Teau bénite.

Enfin, mêlée au vin eucharistique, Teau entre dans la composition du sang divin, dans Tune des trois personnes de l'unité suprême. C'est de quoi couronner dignement la glorieuse carrière de l'eau.

L'histoire du feu nous fera faire un pas de plus vers la connaissance de l'essence divine, et ce n'est pas seulement pour obéir à la loi des contrastes que nous passerons, sans transition, d'un extrême à l'autre. Les dieux des eaux sont les dieux de la foudre et de la lumière. 11 n'est point de mythologie, point de religion où n'éclate l'intime alliance du principe humide et de l'élément igné.

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