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CHAPITRE V

PYROLATRIE.

Double caractère da feu, agent naturel et invention hnmaine. — Le feu employé à l'époque tertiaire. — La production dtf feu. — La conservation du feu de la tribu, de la famille, de la maison. — Adoration directe du feu. — > Le feu apparenté aux esprits des ancêtres et à la lumière des astres. — Le culte du feu en Chine, en Egypte, chez les Sémites, chez les Indo-Européens, Aryas, Éraniens, Gréco-Romains. — Rôle du feu et du foyer dans la maison, dans la cité, dans le mariage, dans la fondation des villes. — Les divinités du feu : Hestia, Vesta, Béphaistos. — Le cycle d^Agni. — Légende de Prométhée. — Le feu intercesseur et rédempteur. — Survivances populaires et chrétiennes.

Le feu réclame une place à part entre les éléments mythiques. Il est à la fois agent naturel et invention humaine. La flamme des volcans, Tincendie spontané d'une forêt dans certaines régions tropicales, Tembrasement des nuages, la lueur des éclairs, le rayonnement du jour et Téclat des astres sont des manifestations naturelles du feu. Autre chose est le feu allumé par rhomme, trésor conquis et utilisé par les industries. Le double caractère du feu et l'inévitable confusion qui s'est établie dans la pensée entre le feu du volcan, de Tabîme, de la foudre, des astres, et le feu du foyer, de la forge, de Tautel^ ont joué un rôle capital dans l'évolution des mythologies. Déjà nous avons vu l'identité des eaux terrestres^ marines et célestes, suggérer des considérations très intéressantes sur l'unité, sur les vertus, sur la puissance cosmique et fécondante du principe humide. Le principe igné n'a pas moins exercé l'imagination et la raison; n'a pas moins engendré de divinités solaires ou domestiques, météoriques ou infernales; mais il a d'autres titres à notre attention. Par le feu, Thomme communique avec les dieux; le feu est un intermédiaire, un intercesseur que le prêtre évoque et crée tous les jours; le dieu rédempteur est donc fils du sacrifice, fils

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^^ i'homnie, et n'en demeure pas moins signe, verbe^ synonyme B^^s dieux célestes. Voilà le thème sur lequel broderont leurs va- ''i antes infinies les religions et les métaphysiques. D'autre part, ^ science^ après mille tâtonnements, en extraira la grande idée 1« l'équivalence des forces ou variétés du mouvement : lumière, ^lialeur, électricité.

Le gland recèle un chêne qui engendre une forêt. L'humble ^tincelle^ née du choc de deux cailloux^ a projeté sur le monde un rayonnement qui nous éclaire encore. De ces deux merveilles^ l'une se constate seulement, l'autre s'explique d'elle-même, 30ur peu que Ton songe à l'influence incalculable du feu sur la destinée humaine.

La conservation et l'emploi du feu doivent être considérés comme des attributs caractéristiques de Thumanité, plus anciens certainement, plus spéciaux même et presque aussi précieux que le langage articulé. Tous les animaux communiquent entre eux par le geste et par la voix ; les plus élevés parlent, en quelque sorte. Mais si l'on excepte quelques traits douteux, dont on fait honneur aux singes apprivoisés, ou à des singes d'Afrique rencontrés par Stanley, l'entretien d'un foyer demeure hors de la portée de rintelligence animale. La plupart des animaux sont effrayés, ou attirés, par le feu; quelques-uns seulement, domestiqués, l'aiment et en sentent les bienfaits; mais aucun, pas même le chat, si frileux, n'a songé à pousser une brindille dans l'âtre ou à rapprocher deux tisons.

II est curieux de constater que les premiers objets où se révèle une sorte de travail intentionnel portent des traces de feu. Les silex éclatés et retouchés, découverts à Thenay, avaient été visiblement soumis à l'action préalable du feu. Ces outils auront été le dernier effort, le chef-d'œuvre d'une race quasi-humaine, qui vivait à l'époque tertiaire, il y a environ trois mille siècles. Mais ces précurseurs ont péri sans laisser leur secret à nos ancêtres, et pour trouver des hommes en possession du feu, il faut redescendre, dans le temps, jusqu'à la période moustérienne, dans le dernier tiers de l'âge quaternaire ; cette lacune immense

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a été marquée par Textrême douceur et l'égalité de la température ; il a fallu le refroidissemeot notable des temps qu'on appelle glaciaires pour ramener le besoin et l'usage du feu. Il s'en faut, d'ailleurs, que toutes les races en aient tiré le même parti. Dans quelques pays intertropicaux, là oùThiverest inconnu, où la céramique et la métallurgie n'ont pas même été soupçonnées^ l'homme a pu vivre sans avoir aucune idée du feu. Tel était, à en croire Pigafetta, compagnon de Magellan, l'état des insulaires mariannais en 4521 ; et, plus récemment, des gens de Fakaofo, l'une des lies Tokalaou, au nord des Samoa. Certaines tribus australiennes, qui savent pourtant se chauffer et cuire leur gibier, n'avaient pas encore pensé à faire bouillir de l'eau. Enfin, le prix partout attaché à la conservation du feu, à l'entretien du feu sacré, prouve, chez les civilisés comme chez les sauvages, la vivacité du souvenir traditionnel qui s'attachait pour eux à la découverte et à la production de la flamme.

Comment Thomme s*est-il procuré le feu ? Évidemment, il a été guidé par certaines coïncidences ou expériences fortuites. L'Esquimau, l'Algonquin, le Sémite, auront vu l'étincelle jaillir du contact de deux pierres, et, imitant la nature, ils ont entre* choqué avec succès deux pyrites de fer, deux cailloux ou deux fragments de silex ; d'autres, voyant la foudre ou, paraît-il, le simple frottement des branches incendier une forêt, auront cherché à tirer du bois le feu qu'ils en avaient vu sortir, et ils sont arrivés à leur but par des procédés qui demandent beaucoup de patience et d'adresse, par la giration et par la friction. La première de ces manières, de beaucoup la plus répandue, consiste à faire pivoter rapidement la pointe d'un bâton bien sec dans un trou creusé sur un morceau de bois. Ainsi ont opéré les ancêtres des Indo-£uropéenSy ainsi opèrent encore certains Peaux-Rouges, les naturels des Carolines, les Kamtchadales, les Boschimans, les Nubas du Sennaar et les Australiens. Les Polynésiens et beaucoup de Malais préfèrent le va-et-vient rapide du bâton pointu dans la rainure d'un autre bâton.

Ce n'est pas du premier coup que l'homme a acquis l'habileté

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nécessaire à la production quotidienne et instantanée du feu. Bien longtemps la horde s'est groupée autour d'un foyer unique, allumé par le plus adroit de ses membres, par le sorcier, qui savait les paroles puissantes et les gestes évocateurs, et qui demeura^ sans conteste, le prêtre, le gardien, le distributeur du trésor national. A ce foyer commun, désormais sacré, à cet animal vivant, car c'est ainsi qu'il apparut aux Mariannais cités par Pigafetta, c'est ainsi que le nommait encore Cicéron, ignU animalf chacun venait allumer sa torche et son brandon. Et lorsque la tribu émigrait, elle ne manquait jamais d'emporter un tison enflammé, qui représentait le feu de la nation, et qui recevait les mêmes honneurs. Ainsi agissent encore les sauvages Damaras, dans TAfrique centrale; ils ne voyagent pas sans s'être munis du tison sacré, et l'entretien du feu est contlé aux filles de leurs chefs.

Dans toute l'Australie et dans nombre d'îles mélanésiennes, la conservation du feu est, pour les femmes, un devoir de premier ordre. 11 leur faut, dit Letourneau, tenir constamment allumées des baguettes de Banksia grandis, qui ont la propriété de brûler lentement à la manière d'une mèche. Quand, par malheur, elles ont laissé éteindre ce bois, on les renvoie en chercher, et elles font parfois de très longs voyages pour rallumer leurs torches au foyer de la tribu.

Les Chippeways, les anciens habitants de la Louisiane, de la Virginie, les Leni-Lenapes ne laissaient jamais éteindre le foyer national, et entretenaient dans leurs temples des feux éternels.

Ainsi, par toute la terre, chez les sauvages, et, nous le verrons tout à rheure, chez les races supérieures, la découverte et l'entretien du feu ont laissé des traces durables dans les coutumes et dans les rites. Nous nous sommes efforcé, dans les indications qui précèdent, de ne mentionner que les exemples les plus simples du culte direct. Mais le départ est bien difficile entre les suggestions de Tanthropisme et de l'animisme. Dès que le feu a été considéré comme un être animé, il a été doublé d'un esprit; cet esprit s'est trouvé apparenté à celui de l'ancêtre, du héco&

^ponyme ; chaque foyer eut son génie. C'est à ce génie local qu& les Virginiens, les Gomanches, les Algonquins et les Abénaquis demandaient des oracles ; c'est ce génie que les anciens sorciers péruviens consultèrent, lors de la réforme inaugurée par Manco- Gapac; c*est à lui que les Chinouks et les Indiens de la Colombie font des offrandes ; ils le redoutent et sont plus frappés de ses violences que de ses bienfaits. Lorsque les populations altaîques, Tatars, Mongols, Tongouses, jettent dans le feu de la yourte un morceau de cequMls vont manger; lorsque les Kamtchadales y roussissent le museau des bêtes tuées à la chasse, leur hommage s'adresse évidemment à l'esprit^ à la puissance capable de contrarier ou de favoriser leurs entreprises et qui réclame sa part de tout ce qu'elle est censée leur accorder. Cet animisme est déjà sensible chez les Dahoméens; Zô, leur esprit du feu, réside au milieu de charbons incandescents^ dans un pot, où on le supplie de rester^ de peur qu'il n'incendie sa case sacrée et, par occasion, le village tout entier.

La parenté, ou plutôt l'identité du feu avec les esprits des ancêtres et avec les âmes des vivants est si répandue et sous tant de formes, que nous nous bornons, pour le moment, à les signaler. Enfin, à mesure que le cerveau s'habituait à classer ses impressions, c'est-à-dire à abstraire, à généraliser et à raisonner sur des concepts^ de tous les foyers spéciaux, foyer de la nation, foyer de la famille, se dégageait l'idée de feu, de substance commune à tout ce qui chauffe et h tout ce qui luit; de sorte que 4es génies ignés, petits et grands, n'étaient plus que des doublures, des synonymes ou des serviteurs des dieux solaires, lumineux et fulgurants, même créateurs. Cette conception, si féconde en mythes, en rites et en symboles chez tous les peuples de l'Asie Moyenne et Antérieure et chez tous les Méditerranéens^ est tout aussi familière à la plupart des tribus des deux Amériques. C'est dans les temples du Soleil que les Natchez, les Muyscas^ les Aztèques, adoraient des feux qui ne devaient jamais s'éteindre^ et qui brûlent encore dans quelques souterrains du Nouveau-Mexique, en attendant le retour du grand empereur

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jfootëzuma. Au Pérou, quand la religion d'Inti,\e Soleil, est venue

se superposer au culte des eaux et de la foudre, le feu, loin de

déchoir, s'est élevé au rang suprême; tout un collège de Vestales,

où rinca prenait soin de faire entrer, à son usage, toutes les

£JJes de la noblesse, avait pour principal office l'entretien et le

renouvellement du feu solsticial (notre feu de la Saint-Jean), où

chaque ville envoyait prendre une braise. Et voyez que de sens

divers dans une seule cérémonie! Souvenir traditionnel du foyer

de la tribu, devenu foyer de la nation, emblème de la puissance

impériale, de la vie répandue par Tempereur et par le Soleil, son

père, dans tous les membres du corps social, enfin production,

par des mains humaines, de la substance divine offerte au dieu

souverain pour la rédemption et le bonheur des mortels : tout

cela est contenu dans un seul rite de la religion péruvienne.

Le feu, consacré au dieu solaire Inti, Tétait encore à Catequil, dieu de la foudre et de Téclair, et, chez les Araucans, à Pillan, autre dieu tonnant. Enfin, dans une légende cosmogonique mexi* caine, le feu donne Tintelligence aux ancêtres des hommes. Les dieux créateurs allument un vaste foyer et font passer à travers les flammes les ébauches imparfaites de Thumanité.

Nous pouvons maintenant suivre et nous allons retrouver dans l'ancien monde les divers stades de révolution religieuse du feu. La Chine, à ce qu'il semble, n'a point créé de mythologie proprement dite; elle a passé directement de l'animisme diffus à une sorte de synthèse philosophique ; c'est à peine si elle a personnifié le ciel et la terre, principe actif et élément passif de la fécondité; elle les appelle cependant le père et la mère des dix mille êtres. Mais, entre l'iiomme et le couple primordial, elle ne place que des génies et des mânes; en dépit de sa conversion au bouddhisme et au mahométisme, son véritable et seul culte national est celui des esprits, et, avant tout, des ancêtres» qui gardent, dans chaque maison, leur autel domestique, où l'on dépose des offrandes de riz et de fleurs, où l'on brûle des images ou des bandes de papier doré. Cette association du feu au culte des an* cêtres témoigne assez d'une pyrolâtrie primitive.

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L'Egypte, au contraire, a parcouru le cycle tout entier; du culte direct de la flamme, elle a passé à la personnification du feu. Phtah, le grand dieu de Mempbis, réside assurément, tout comme le Z6 dahoméen, dans le foyer sacré entretenu par ses prêtres ; et le nom même de TÉgypte, Ha Ka Phtak (le pays de Phtah), atteste l'antiquité de cette pyrolâtrie. Mais le dieu s'est incarné en des formes humaines, et il a pris place dans le riche panthéon égyptien, à côté d'Osiris, de Hor et de Râ, les dieux solaires par excellence. Il « accomplit toutes choses avec art et vérité 9 : Hapî est « sa seconde vie » ; allié à Shou, le Soleil, il est Phtah-Sokar-Osiris. Il y a donc, en lui, assimilation complète du feu à la lumière céleste et à Ténergie vitale. Si, dans la religion funéraire, le feu ne paraît pas associé de si près au culte des ancêtres, c'est que la coutume d'embaumer les corps et l'attente de la résurrection avaient détourné la pensée égyptienne vers d'autres images. Cependant, il ne faut pas oublier que le mort était considéré comme un soleil couchant, un Osiris qui traverse la nuit pour renaître à l'aurore; Tftme délivrée est vêtue d'un feu subtil, emblème de pureté, essence ignée et divine.

Chez les Sémites, nous savons que Moloch est le soleil dévorant, le feu purificateur ; les femmes jettent leurs premiers-nés dans ses bras chauffés à blanc ; les hommes se précipitent au travers des bûchers sacrés. La Bible nous a conservé les légendes du buisson ardent et du mont Sinaî. Dans le buisson, c'est-à-dire dans le foyer sacré, Jéhovah réside et prophétise. Sur le mont, le Très-Haut resplendissant^ que Moïse lui-même ne pouvait voir face à face, s'enveloppe d'un nuage enflammé, d'où sortent les tables de pierre, qui ressemblent aux carreaux des anciens dieux de la foudre. Et lorsque Racine s*écrie : « Dis-nous pourquoi ces feux et ces éclairs, ces trompettes et ce tonnerre? » Nous pouvons lui répondre : Parce que les pères des Hébreux ont assimilé le feu de la tribu, ou des volcans, ou encore des sources de napbte, au soleil qui jaillit des montagnes, à la substance même de la foudre, des astres et de la divinité céleste.

Les races indo-eorojpéenneSy auxquelles nous arrivons enfin,

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jNNzr ne plus les quitter, oot donné à la mythologie du feu tous les dé?eloppements dont elle est susceptible.

Si nous ne connaissions pas la yariété extrême et la cornplexité des origines, si nous ne savions pas que la plupart des éléments mythiques, au moins ceux qui appartiennent au monde extérieur, animaux, plantes, eaux, pierres, météores, astres, ont contribué tous à la fois à la conception imaginaire du monde, sans qu'on puisse attribuer à aucun d*eux une priorité certaine, nous serions tenté, comme M. Fustel de Coulanges, de voir dans le feu, dans le premier tison, le centre et le pivot de tout le pseudo-organisme religieux chez les Indo-Européens. Et cette vae serait exacte, pourvu qu'on ne retendit pas au delà du domaine liturgique.il est manifeste, en effet, que le sacrifice, chez les Âryas, est resté la commémoration persévérante de la découverte du feu ; il n'est pas moins évident que, dès avant la séparation des races et des idiomes, la mythologie du feu était achevée ; que le feu était considéré déjà comme la substance vitale universelle, comme Tintermédlaire, le lien, entre l'homme et les dieux. Il a été, par excellence, le dieu sacerdotal, celui qui assurait la puissance du prêtre, de l'Atharvaii védique.

Avant la réforme trop vantée de Zoroastre, le feu, Atar, occupait chez les Iraniens cette haute fonction ; et il Ta conservée sous le Mazdéisme. Hérodote nous le dit, et toute l'antiquité Ta su, les Perses adoraient le feu. Les musulmans les ont connus adorateurs du feu, et les Mille et une nuits ne les nomment jamais autrement. Atar, comme Açman, le ciel, comme Zem, la terre, comme Ap, Teau, reste un de ces dieux élémentaires que n'ont pu supprimer toutes ces entités métaphysiques et morales groupées par Zoroastre autour de son Ahuramazdà. Le culte public proprement dit, écrit Julien Vinson, consistait surtout en offrandes, en sacrifices et en prières faites devant le feu sacré soigneusement entretenu. L'haleine des hommes souillait ce feu, emblème de la pureté ; aussi les prêtres et les fidèles portaient-ils un voile devant les lèvres. Telle est encore la liturgie des modernes Parsis réfugiés sur la côte occidentale de l'Hindoustan.

La maison d'un Grec ou d'un Romain^ nous dit M. Fustel, renfermait un autcl^ élevé sur une tombe : car dans les temps antiques^ le mort était enterré dans sa maison. « Sur cet autel, il devait toujours y avoir un peu de cendre et des charbons allumés. G*était une obligation sacrée, pour le maître de chaque maison, d'entretenir le feu jour et nuit. Chaque soir, on couvrait les charbons de cendre pour les empêcher de se consumer entièrement; au réveil, le premier soin était de raviver ce feu et de' Talimenter avec quelques branchages. Le feu ne cessait de briller sur l'autel que lorsque la famille avait péri tout entière ; foyer éteint, famille éteinte, expressions synonymes chez les anciens», et qui, chez nous encore, appartiennent à la langue courante.

Chaque année, en un certain jour, qui était, chez les Romains, Le 1^' mars, le feu de Tautel domestique devait être éteint et un autre aussitôt rallumé. Cette formalité était assujettie à certains rites. Tout d'abord la percussion, l'usage du caillou et du fer, étaient interdits. II fallait, ou bien concentrer sur un point la chaleur des rayons solaires, ou bien recourir au frottement des deux bâtons. Ovide, Macrobe, Festus, Julien, sont d'accord sur ce point curieux. De plus^ la nature du bois n'était pas indififérente. La religion désignait les espèces d'arbres qui pouvaient être employées, soit pour alimenter, soit pour renouveler le feu de rautel.

Dans l'Inde, le brahmane obéit à des prescriptions analogues; il a son foyer qu'il doit entretenir jour et nuit; chaque matin et chaque soir, il l'alimente avec le bois de certains arbres indiqués par la religion. Le brahmanisme à son déclin, tel que nous le font connaître les lois de Manou, garde encore les vestiges très visibles de la religion du foyer.

Ce feu, animal divin, recevait les libations et les offrandes; dans l'Inde, le soma, le beurre, le riz; en Grèce et en Italie, du vin, des fleurs, des fruits, des victimes. On lui adressait de ferventes prières pour obtenir de lui ces éternels objets du naïf désir ; la santé, la richesse, la prospérité, a Rends-nous, lisonsnous dans un hymne orphique, rends-nous toujours florissants»

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^ujours heureux. 0 foyer! 0 toi qui es éternel, beau, toujours i^iine, toi qui nourris, toi qui es riciie, reçois de bon cœur nos ofirandes, et donne-nous en retour la santé qui est si douce. » Quand le palais de Priam est envahi, Virgile nous montre le vieux roi réfugié près du foyer. « Tes armes, lui dit Hécube, ne sauraient te défendre, mais cet autel nous protégera tous? »

En quels termes touchants Alceste in?oque le foyer : « 0 divinité, maltresse de cette maison, c'est la dernière fois que je m'incline devant toi, et que je t'adresse mes prières ; car je vais descendre où sont les morts. Veille sur mes enfants qui n'auront plus de mère; donne à mon fils une tendre épouse, à ma fille un doble époux. Fais qu'ils ne meurent pas comme moi avant l'âge, mais que, au sein du bonheur, ils remplissent une longue exis- :ence! »

« Dans rinfortune, dit M. Fustel de Coulanges, Thomme s'en prenait à son foyer et lui adressait des reproches ; dans le bonbQur, il lui rendait grâces. Le soldat qui revenait de la guerre le remerciait do l'avoir fait échapper aux périls. )> Eschyle nous représente Agamemnon h son retour de Troie. Ce n'est pas à Seus, roi des dieux, ce n'est pas à un temple qu'il va témoigner ^a reconnaissance ; non, m il offre le sacrifice d'actions de grâces F^u foyer qui est dans sa maison. » L'homme ne quitte jamais sa clemeure sans honorer le foyer d'une prière ou d'un salut ; il ne doit pas embrasser sa femme et ses enfants avant de s'être incliné i^evant ce dieu tutélaire. L'étranger qui s^assied au foyer d'un ennemi, Thémistocle chez Pharnabaze, Coriolan chez ie roi des \olsques, est sous une protection inviolable.

Parmi les hymnes si nombreux adressés, dans le Rig-Véda, a la divinité du feu, au puissant Agni,égal et compagnon d'Indra* tle Varouna, de Mitra, beaucoup renferment des invocations an feu du foyer : Agni, en latin Ignis; en slave Ohni. <( Fais que la terre soit toujours libérale pour nous; que je jouisse longtemps de la lumière et que j'arrive à la vieillesse comme le soleil à sou couchant. 0 Agni, tu places dans la bonne voie l'homme qui s'égarait dans la mauvaise; si nous avons commis une faute, si

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nous afons marché kûa de tcu, pardoniiCHiiou&... 0 Agni, ta é ^^^ la vie^ tu e» le protecteur. Pour prix de bos leuanges, d<«n»* -^ au père de famille qui tlmplore la gloire et les riclMseesw^ 0 Agni, tu et un déiaiisear prudent et un père; à toi nous d^— - TOUS la TÎe, BOUS sommes ta famille. »

Véfitablft citilliatfnir de la nourriture, créateur de la dûsin» , il est juste que le feu participe aux repas ; il y préside. N'esl-co pas lui qui a cuit le pain et préparé les aliments? dit Ovide* Aussi a*t-il droit à une invocation préalable et à on remercie— menty qui font du repas un acte religieux; Manou en décrit scrupuleusement tous les rites ; il commande d'offirir au foyer les prémices des aliments. « Le brakmane, dit la loi, ne peut goûter au riz de la nouvelle récolte avant d'en avoir offert au foyer. Car le feu sacré est avide de grain, et, quand il n'est pas honoré, il dévore Texistence du brahmane négligent. »

A Rome et en Grèce, mêmes idées, mêmes pratiques. Avant d^ manger, on déposait sur Tautel la part du dieu; avant de boir»^ on répandait la libation de vin. Le feu mangeait et buvait. Qca^ en eût douté I Ne voyait-on pas sa flamme s'alimenter et grandir ^ il avait dévoré les offrandes : le bois, Thuile^ l'encens, le beurc^^ clarifié, la graisse des victimes; et, témoignant sa joie, il s^ dressait sur l'autel, illuminant son adorateur. Ainsi le repas étai^ une cérémonie sainte, une sorte de communion entre l'homme et l'essence divine.

Plusieurs expressions, dans les fragments de prières ou d'hymnes que nous avons cités, ont fait voir que le feu n'est d^à plus, et je doute qu'il l'ait été longtemps, le bon animal récemment apprivoisé, mais fort capable de se défendre, à qui Tadmiration vouait un culte respectueux. S'il était défendu d'attenter à sa pureté, d'y jeter des objets contaminés; si aucune action eoa-> pable ou seulement indécente ne devait être commise en sa présence ; si, en Grèce comme dans l'Inde, un criminel ne pouvait se présenter devant lui avant d'avoir expié son forfait ; s'il était sévèrement interdit au brahmane même de s'y chauffer les pieds, c'est que le foyer était une foule vivante et présente, Tas-

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aiemblée des aDcètrQS qui, Fon après l'antre, aTaienl allmealé le et propagé la Tîe de la famille. Le père, en donnant lai Tîe à fils, hii donnait son cnlte, ses formules, le droit exclisif d'eniTCleBir le foyer. L'enfant apportait donc en naissant In droit d'adorer les dieux comme les esprits ûes ancêtres; ne devait-îl pas, à son tonr, divinisé par h, mort, être compté parai ces asipeits et ces dieux ? Les Yétkis appellent le fen sacré la cause de la postérité masculine.

a Quitte cette place, dit Oreste à tlectre^ et pour entendre met paroles, avance ?ers l'antique foyer de Pélops.» Énée a reçu d'Bector les dieux dllion et le feu sacré qui ne doit jamais s'étflîadre : le lare d'Assaracus. Par foyers, dit Seryins, le commentateur de Virgile, les anciens entendaient les dieux lares, et Ton ne distinguait pas les lares, des pénates, des daimones, dea gémes, des mènes, des héros. Tous ces noms étaient synonymes. Nul doute que, pareillement, dans Tlnde (comme en Chwa»), ^aque maison ne confon^t les pt>t>, les ancêtres çon- . iriés aux sacrifices, avec le foyer domestique.

Nous avons vu plus haut, par certaines coutumes des Da^ maras et des Australiens, que le feu a d'abord été le trésor de la horde, auquel participaient tous les membres de la tribu. Ce régime social n'a pas été inconnu aux Indo-Européens ; mais c'est par une sorte d*atavisme qu'ils le rappellent encore. Chez eux, chaque maLsoD, chaque genos, chaque gens, a son autel du feu ou des ancêtres, dressé dans un Ipxo; ou herctutm que garde Zeus ipxeTo;, OU Herculus chez les Latins, au centre de la demeure familiale. Ce Bômos ou Hestia, ce focus ou ara, est le siège d*une religion particulière à la famille, et que nul au monde n'a le droU de contrôler. Pareillement, chaque confédération de familles et d'enclos réservés a son foyer et son lare collectif situé à proximité de chaque groupe familial. La ville, ou plutôt la cité, qui investit des mêmes droits et astreint aux mêmes devoirs les confédérations de familles associées, possède son autel et son ancêtre, réel ou supposé, son héros éponyme. De la cité, nous passons à la nation, qui a ses sacrifices communs à toutes les

cités, à toutes les familles, à tous les individus. A Rome, par exemple, c*est Romulus. c'est la déesse Roma, associés à Ënée et à Véous, et bientôt confondus dans le lare impérial ou génie de l'empereur, qui présideront au foyer et à Tautel domestiques d'une famille immense. Voici un fait assez singulier. Dès laûadu deuxième siècle, lit-on dans Dion Cassius,on portait le feu sacré devant les augustes; et nous apprenons que cet usage paraissait emprunté aux Perses. Ammien Marcellin et Quinte-Curce rapportent en effet que les rois de Perse croyaient posséder un feu tombé du ciel, qu'on entretenait avec soin et qu'ils faisaient porter devant eux sur un petit autel d'argent, au milieu de mages psalmodiant. Les empereurs n'auraient eu nui besoin d'emprunter un symbole commun à tous les peuples indo-européens. Quant aux Perses^ leur légende de feu tombé du ciel est un vague souvenir des temps où, pour la première fois, Thomme devina l'identité, de l'éclair avec la flamme du foyer.

La double conception du feu, considéré en lui-même comme initiateur des industries, et du feu national ou domestique, substance des ancêtres, centre attrayant de la horde, delà maison, de la cité et de l'État, a joué un rôle fort important dans les coutumes et les institutions que nous nommons aujourd'hui cimles. Elle a créé une foule de délits absolument factices, de saintetés, de tabous, pour ainsi dire, qui n'ont pas été moins embarrassants pour des intelligences un peu dégrossies, qu'ils avaient pu être utiles à des sauvages, à des barbares uniquement touchés de faits et de symboles matériels.

C'est d'elle que procédait le cérémonial du mariage ; le mariage transportait la jeune fille du foyer et du culte paternels au fover et au culte du père de son mari. Or, le feu ancestral et tutélaire d'une famille n^avait rien de commun avec le feu des antres familles. Le culte en demeurait secret et fermé à tout étranger; et tout sacrifice aux Pénates, aux dieux intérieurs, était vicié, annulé par un regard indiscret. Par dérogation, le fiancé est admis dans la chapelle de son futur beau-père, et eelm-cj, après un sacrifice solennel, prononce la formule qui

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^lëUdie la jeune fille du culte paternel et l'abandonne aux dieux tla jeune époux. Chez les Grecs, c'est Vengûéns ; chez les Ro- XoaiiiSyla<riu2t<to. La fiancée est ensuite menée en pompe (pompé) ^ souTent sur un char, voilée, couronnée, vêtue de blanc^ précédée du flambeau nuptial, entourée de compagnes qui chantent Sumérij Huménaié, et à Rome, Talassié^ est menée, disons-nous, à la maison du mari. Â la porte, on simule le rapt antique, cette première forme de l'union des sexes ; l'époux emporte l'épouse, dont les pieds ne doivent pas toucher le seuil sacré. Ici quelques différences négligeables s'observent entre la cérémonie latine et la cérémonie grecque ; mais le troisième acte de cette tragicomédie est identique des deux parts : l'épouse est mise en présence du fou sacré, des pénates et des ancêtres rangés autour de Tatrium ou de la salle ; elle touche le feu, verse la libation, est arrosée d'eau lustrale. Après le sacrifice, les deux époux se partagent un gâteau de fleur de fariné, farreus. Par cette con^' farreatio, les deux époux ont communié ensemble et avec les dieux du mari. La femme est désormais étrangère au foyer paternel; elle n'a plus qu'un foyer, une famille, une religion : le foyer, la famille et la religion de son époux.

Nous venons de voir comment, chez les deux grandes nations de l'antiquité, le feu présidait réellement aux mariages ; comment il intervenait dans la vie privée et publique; dans quel emboîtement de minutieux devoirs il enfermait le membre d*une cité, d'une tribu, d'une famille.

Un exemple va nous le montrer coopérant à la fondation d'une cité nouvelle. Rome, comme l'on sait, s'est élevée autour d'une première enceinte où n'était d'abord compris que le mont Palatin. C'est là que Romulus, ou quel que soit le nom du fondateur légendaire, a certainement accompli les rites solennels observés en pareil cas par les Hellènes et les Italiotes. Laissons parler M. Fustel de Coulanges.

« Le premier soin du fondateur est de choisir l'emplacement de la ville nouvelle. Mais ce choix, chose grave et dont on croit que dépend la destinée 4u peuple, est toujours laissé à la déci-

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des dieux. Si Ronrahn eût été grec» 9 aorait consulté l'encie de Delphes; lemuite, il eût saifi rmimal sacré, le loop ea le pivert ; latin, toot Yoisin des Êtmeqoes» imtîé à la science aagwrale, il demande aux dieax de lui révéler leur volonté par le vol des oiseaux. >

Le jour venu, il offre d'abord un sacrifice. Ses compagnons, rangés autour de lui, allument un feu de broussailles — le buisson ardent — et chacun saute à travers la flamme légère. 11 luit que le peuple soit pur, et, comme nous disons encore aujourd'hui, le feu purifie tout. Cette cérémonie préliminaire achevée, Romulns creuse une petite fosse circulaire. U y jette une motte de terre apportée d'Albe, et chacun à son tour jette un peu de terre du pays d'où il vient. Pourquoi ? C'est que l'homme, attaché par ia religion au sol où reposaient ses ancêtres divins, ne pouvait se déplacer sans impiété, si par une fiction, il n'emportait avec lui son foyer et ses aïeux; il fallait qu'il pût dire, en montrant la place nouvelle qu'il avait adoptée : « Ceci « est encore la terre de mes pèreSjferrapatrumypatria, lapatrie; « car ici sont les mânes de ma famille. » Ce trou était appelé mundus, la région purifiée, ie pays des morts^ des âmes^ réunis en ce lieu pour y recevoir un culte perpétuel et veiller sur leurs descendants. Romulus, à cette même place, posa un autel et y alluma du feu. Ce fut le foyer de la cité, autour duquel devait s'élever la ville, comme la maison s'élève autour du foyer domestique; et dès que renceinte a été tracée avec un soc de cuivre, selon un rituel évidemment contemporain de l'époque du bronze, n'y eût-il pas une hutte, pas un toit, la cité est fondée, elle est sacrée, puisqu'elle a son foyer et ses pénates. L'esprit du fondateur ira rejoindre les lares de la cité, qu'il résumera en lui, et le feu de l'autel sera la substance impérissable du héros éponyrae.

Quelle que soit l'obscurité qui plane sur les origines romaines, aucun doute ne peut atteindre la réalité de la cérémonie inaugurale, a rappelée chaque année à la mémoire du peuple par une fête qu'on nommait le jour natal de Rome. Cette fête, dit

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'"^ FmsM, a été célébrée dans toute l'antiquilé, d'année en ^née; et le peuple romain la célèbre encore aujourd'hui, à la ^ême date qu'autrefois, le 2i avril. »

Qfàxat k supposer que de tels rites ont été inventés par le fondateur de Rome, les témmgaages concordants des écrivains e| des poètes, les coutumes constatées des peuples du Latium, des Élmaques, des Hellènes, prouvent bien l'inutilité d'une telle hypotàèse. Sans recourir à Yarron, à Caton, à Denys d'Halicarnasse, à Hérodote, à Thucydide, contentons-nous d'une indication tout aosfii sérieuse, bien qu*empruntée au plus conservateur des poètes comiques. Lorsque Aristophane fonde en l'air, sur deux paniers, sa plaisante cité des OiseauXf il ne manque pas de mettre ee scène un prêtre qui allume sur l'autel le feu sacré. AUftènes gardait dans le Prytanée son foyer natal ; Rome agrandie iMHioiiit le sien dans le temple de Vesta. Pas ime ville» une coionie, qui n'eût le sien, auquel étaient attachés le souvenir et le culte du fondateur, légendaire ou historique, depuis Cécrops, Thésée ou Romulus, jusqu'à lliltiade, en Thrace, et Hiéron, le roi de Syracuse ; pas une peut-être qui ne possédât son poème ou son hysme sur l'acte sacré qui lui avait donné naissance. On entrevoit déjà comment l'apothéose des ancêtres a conduit à eelle des vivants.

liais rhistoire politique du feu, demt-animiste, demi-symbolique, ne doit pas nous faire oublier son entrée dans le personnel divin. Humanisé, pour ainsi dire, par son assimilation aux âmes «t aux mânes des ancêtres, le feu n'en conservait pas moins son essence propre, ignée et cosmique, son double et son génie, particulier d'abord, puis générique, puis personnifié, doué par le langage et la métaphore de sexes variables et d'une existence siythique, U n'en restait pas moins le patron de la famille et de la cité, mais U prenait un ou plusieurs noms propres et donnait naissance à un ou plusieurs dieux.

Hestia, chez les (zrecs, dans la langue comnmne, était bien le loyer et l'autel domestiques; mais, conuue génie et déesse du ieut elle devenait Histia ou Hestia, la fille de Kronos et de Rhéa,

la vierge austère et pure qui règle les mouvements divers des mondea, celle qu'on invoque avant tous les dieux^ avant Athéné et Zeus lui-même*

Ainsi de la Vesta latine, dont le nom correspond lettre pour lettre (sauf une) à celui d'Hestia. Rappelons en passant que le r initial latin représente toujours une aspiration douce ou rude de la langue grecque. Yesta donc, qu'Ovide appelle encore la « flamme vivante », et qu'Ënée, dans Virgile, associe aux pénates et aux lares, se détache du groupe des feux ancestraux ; elle est une déesse, au même titre que Vulcain, Apollon ou Zeus sont des dieux lumineux; c'est à elle, non plus au feu, qu'on sacriOe dans ses temples et sur ses autels où brûle le feu sacré impérissable. Les six vestales primitives de Rome, deux pour chaque tribu, chargées de Tentretien du feu, comme les femmes australiennes, sont les prêtresses de Yesta. Les faisceaux du consul s'inclinent devant elles. Vierges et chastes comme leur déesse. elles ne pouvaient déchoir sans mourir. La coupable était enterrée vive. L'extinction du feu de Vesta et la destruction de son. temple étaient des malheurs publics. C'est que Vesta, toute personnifiée qu'elle soit, représente encore le foyer primordial di^ peuple remain. Cette persistance du sentiment animiste est bieiK^ marquée dans une anecdote que rapporte Tite-Live.

Durant la seconde guerre punique, le temple de Vesta faillit-: périr dans un incendie. Rome est en alarmes, le Sénat prescrit une enquête, et, sans aucune preuve, le consul accuse quelques citoyens de Capoue; et voici son raisonnement, que j'abrège: « Cet incendie qui devait arrêter nos destinées ne pouvait profiter qu'à nos plus cruels ennemis. £n avons-nous de plus acharnés que les gens de Capoue, do cette ville qui aspire à notre liégémonie, qui est présentement l'alliée d'Annibal? Ce sont donc ces hommes-là qui ont voulu détruire notre Vesta, notre foyer éternel, ce gage et ce garant de notre grandeur future. »

L*Hestia stérile des Grecs s'est effacée devant des divinités plus actives, Hephaîstos, Prométhée. Le génie prosaïque des Latins n'a pas dégagé pleinement Vesta du feu de l'autel. Mais

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dans l'Inde, Âgni, qui a les mêmes origines et les mêmes attributions, dispute et souvent ravit le rang suprême à tous les dieux de Tatmosphère et du ciel.

Le voici, d'abord, dans le rôle de Vesta, de génie du feu sacré : « Avant tous les autres dieux, chante le poète védique, il faut invoquer Agni ; nous prononcerons son nom vénérable avant celui de tous les autres immortels. 0 Agni, quel que soit le dieu que nous honorons par notre sacrifice, toujours à toi s'adresse l'holocauste. » Mais déjà il est l'intercesseur, a Tépervier qui apporte de loin l'offrande » : «c 0 Agni, porte nos prières, et appelle de la terre et du ciel Mitra, Varouna, Indra, Aryaman, Yichnou ! Enfant de la force, tous les dieux sont en toi, parce que tu les convoques, tu les appelles, tu les nourris de soma et d'offrandes. » Cette idée revient à chaque page des Védas.

Son mythe est constitué; il naît du frottement sacré, il s'élance et conquiert le ciel. «La jeune mère (l'Arani) porte l'enfant royal mystérieusement caché dans son sein ; les peuples ne soient plus la forme du dieu, qui semble mort et plongé dans la région des mânes. Enfin la reine enfante. J'ai vu ce dieu à rainette d'or essayer ses traits, et moi, j*ai répandu sur lui l'onction Immortelle, le soma. Je l'ai vu sortir de son asile secret, et bientôt s^environner de rayons comme de son riche troupeau. Kl monte sur son char, il lance ses flèches de lumière. » Flamme ^es aurores, créateur des formes, Agni est le soleil, le médecin Suprême, le dispensateur des richesses.

Combien d'hymnes célèbrent ainsi l'ascension d'Agni. Ce

îaible enfant, d'abord nourri par le ciel et la terre, d'abord prêtre

des autres dieux, est devenu leur semblable. Il tue Yritra et

précipite les eaux sur la terre, il partage l'air en trois mondes

brillants, il est l'auteur et le maître de tous les êtres.

Tout ensemble et tour à tour, il est tous les dieux :

« Agni, tu es ^illustre Vichnou. Agni, tu es le royal Varouna,

tues Mitra, tu es Aryaman, le maître de la piété, un reflet, une

forme ; tu es Twachtar, le forgeron céleste ; les prières sont tes

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épouses. Agai, tu es Roodra qai règne dans les airs, tu es la force des Marouts, la foadre, tu es Pouchto, tu es SaTîtri ; roi des hommes, tu es Bhaga, la richesse, tu es les'Adityas. Tu es le maître de tout. Les dieux ont pris ta boa€he et ta langue pour dévorer l'olfrande. m

La métaphysique achève la mythologie : « L'esprit divia qui circiile au ciel, on rappelle Indra, Mitra, Yaronna, Agû. » « €*est le feu, fit-on dans le Yadjour-Véda^ c'est le feu qui est la cause première ; c'est le soleil, c'est le vent, ce sont leseaox ; e*est aussi le pur Brahma, le seigneur des créatures. Cest lui quidemeure dans tous les êtres sous les formes variées qu'il revêt. L'espace et l'orbe solaire ne sont que lui. En lui ce monde est ii>sor1»é ; c'est de lui qu'il est sorti. Il est entrelacé et tissa dans toutes les créatures. Le sage fixe les yeux sur cet être mystérieux qui seul est devenu toutes choses, et dans lequel existe p^pé* tueUement l'univers ! »

En vérité, ce cycle d^Agni, si complet, qui, du feu allumé entre deux bâtons par un pâtre émerveillé, du culte enfantin rendu à un génie du foyer, passant par la conception de l'iden'-' tité substantielle des feux terrestres et célestes, factices et^ naturels, par Tassimilatioa du dieu igné à toutes les autres puis--' sances cosmiques, aboutit enfin à un panthéisme ou plutôt à ui monisme grandiose, ce cycle est l'une des plus belles créatiom de l'esprit humain, la seule que les religions expirantes puissent^ non pas opposer, mais comparer avec orgueil aux conclusions-^ de la science. Nulle part ailleurs que dans les vieux hymnes des Aryas de l'Inde, il ne présente une telle suite, une telle cohérence unie à une telle richesse. Hestia, Vesta, ces froides divkiités, infécondes parce que, le langage leur ayant donné le sexe féminin, les prêtres ont cru devoir leur imposer la chasteté absolue, Hestia et Vesta répondent sans doute aux mêmes idées, résument le même travail intellectuel ; mais les Latins, surtout les Grecs, ont été entraînés vers d'antres fictions plus variées et plus brillantes, empruntées parfois à quelque métaphore oubliée, à quelque menu détail de la liturgie.

Le ayliie, jastenest faneox, de Prométhée, est aa d« ces épisodes qui oat pla à It poésie — laaîs qui, tous des orne* raents étraagers, eanservent eaoere des tnees lisdiies de leur oiigiiie.

L'ittenttoa tout d'abord est éveillée par cette férule creuse, roseau, bâton, où l^ométhée cache le feu dérobé à Zeus ; il y a là une allusion aux procédés primttifi employés pour allumer le feu. Et l'on ae tarde pas à se conyaiacre que la fable et le nom de Frométhée sont nés d'une circonstance cki sacrifice antique* Psrométhée est un Titan, c'est-à-dire une force de la nature, an dieu probablement solaire, proche parent d'Hypérion, petit* dis d'Ouranos, fils de Japetos et de dyméné, l'illustre, la vénérable déesse, iapétos, qui semble une prononciation amollie de- DSfOKiptla, est à coup sûr un doublet d'Ouraaos, une figure du ciel dont sea fils Atlas soutient la voûte. Dans la lutte de Zeus contre les dieux de l'abîme, Prométhée reste fidèle à la cause <ies Olympiens, ses très proches parents; il est Tami du roi des <iiettx, et c'est ioi qui assiste Héphaïstos, le foisgeron, le Twacfatar grec, lorsque ce dernier, d'un coup de hache, fiit J-aûUîr Pailas-Âthéné de la tète de Zeus. liais déjà Prométhée, que Sophocle, dans son Œdipe à Golaney chante comme un des X>atrons de TAttique, Prométhée est i*ami des hommes, leur ^xitercesseur auprès des dieux ; il tient de près au sacerdoce, à ^^ liturgie et tâche de rendre le sacrifice moins onéreux aux dévots. C'est une bien bizarre aventure, et qui remonte sans ^oute à un temps où le prêtre voulut cesser d'offrir aux dieux, ^« brûler en leur honneur, de succulents bestiaux dont il perdait ^a meilleure part.

Donc le fils ingénieux de Japet et de Clymène aux belles limbes voulut jouer au plus fin avec le superbe Zeus ; il tenta de le duper, à Mécène (près de Coriathe), alors que les dieux et Us hommes disputaient entre eux sur les conditions d'une alhance. Ayant dépecé un taureau, il déposa dans la peau du ▼entre la majeure partie des chairs ; puis, ayant paré les os et les abats d'une couche de graisse appétissante, il donna aux

dieux à choisir. Zeas y fut pris^ et c'est depuis ce jour, remarque Hésiode, que sur les autels parfumés d'encens, les hommes brûlent des os en l'honneur des dieux. Le roi du ciel n'en était pas moins furieux ; dès qu'il vit sous la graisse les blancs ossements du bœuf et le succès de la ruse maudite : « Fils de Japetos, dit-il, le plus ingénieux de tous les êtres, ô mon ami, tu ne t'es donc pas encore défait de tes ruses perverses ?» Et depuis, gardant mémoire de cette fraude, « il refusa aux malheureux mortels le trésor du feu ». Mais, bon pour les hommes, le fils de Japet sut encore tromper Zeus; il cacha dans un roseau creux Téclat du feu qui se voit de loin; il rendit le feu aux mortels. D'autres légendes montrent un Prométhée créateur, insufflant la flamme vitale à des corps d'argile. Mais suivons la fable la plus acceptée. « Fils de Japet, s'écria Zeus, mordu jusqu'au fond du cœur, tu te réjouis d'avoir ravi le feu, trompé ma volonté. Mal t'en prendra à toi et aux races futures, J'enverr^ aux hommes un fléau vengeur, un fléau qui séduira leurs âmes et qu'ils embrasseront tous avec amour. » Il dit et se prit à rire, et il ordonna à Héphaïstos — autre dieu du feu, notez ce point — de créer Pandore. Jéhovah, vous le voyez, n'est pas le seul dieu qui ait mal pensé des femmes; mais le dieu grec, au moins, sait rire ; le dieu biblique ne rit jamais.

Bientôt, avec de Teau et du limon, Héphaïstos forma une statue pourvue de Tapparence humaine. Athéné la ceignit, la para d'un voile merveilleux, de guirlandes où le désir s'exhalait des fleurs nouvelles; la blonde Aphrodite versa sur elle la grâce, l'attrait, les brûlantes langueurs; dans sa poitrine, Hermès plaça les doux propos et la perfidie, puis il lui donna la voix. Lorsque fut achevé ce chef-d'œuvre où les maux se dérobaient sous la beauté, Héphaïstos l'amena dans l'assemblée des dieux, qui admirèrent un piège invisible aux humains. Le reste est assez connu.

Prométhée — malgré son innocence, dit Hésiode — et tout habile qu'il fût,n*évita pas la colère de Zeus. Des fers indestructibles, commandés à Héphaïstos, attachèrent le Titan à une

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colonne, le livrant au bec insatiable d'un vautour aux vastes ailes, jusqu'au jour où l'oiseau fut tué par une flèche d'Héraclès, dieu solaire. Nous ne nous étendrons pas sur le célèbre drame d'Eschyle et sur ce protecteur des hommes en proie à la colère des dieux. Il suffît qu'on ait vu combien est riche et ingénieux le mythe de Prométhée, et combien sont dissimulés ou déguisés les liens qui le rattachent au culte du feu.

Transportons-nous maintenant aux temps védiques, dans la patrie primitive des Aryas. Sur un âtre établi au milieu d'un terrain nu, dans un cercle jonché de gazon sacré, un homme tient le vase de soma ou de beurre liquide, tandis qu'un autre fait tourner rapidement un bâton dans le trou d'où va jaillir la flamme. Cet appareil pyrogène constitue évidemment le bâton creux où se cache le feu dans le mythe grec, et d*où s'élance Agni à l'aigrette d'or, Âthéné aux armes éclatantes. L'hypothèse, si c'en e^ une, est immédiatement confirmée par le nom du personnage chargé d'allumer le feu védique : c'est le Pramantha, Or, selon toutes les lois phonétiques admises, le verbe grec manthanôy qui renferme l'élément significatif de Pramantha, est une forme de la racine math^ mèth. Promètheus devient donc le calque du mot védique, mais en acquérant toutes les qualités impliquées par le radical grec. Ce qui voulait dire, dans le langage primitif, tourner, allumer le feu, a pris le sens de rouler des pensées, de méditer et de savoir. Ainsi le mot qui désignait l'humble agent du sacrifice, a franchi les âges et est venu s'incarner dans l'admirable figure de Proçnéthée, le prophétique, l'ingénieux, le bienfaiteur des hommes; ainsi s'est perpétué, sous un nom mythique, le souvenir de l'inventeur oublié qui a fait aux hommes ce don sans prix.

Mais pourquoi et par qui la découverte du feu fut-elle considérée comme un vol ? Parce que les prêtres et les sages anciens avaient, très anciennement, découvert que toute science leur est mauvaise, que tout progrès menace leur autorité, lis enseignèrent donc, aussitôt qu'ils le purent, que toute conquête sur les fatalités extérieures, tout asservissement partiel des forces

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de la DMture est une usurpation sur le domaiiie di?in. L'usage du feu était la participation à un biem dont le dieu de la foudre devait 6tre jaloux; dèa que le penoasage de Piométhée se fiit fonné, il dennt un subtil magicien fui, pai la puissance de ses conjurations, atait mi la flamme; k pes près comme on a dit de Franklin : Eripuit ccbIo fulwkeri, il a dérobé au del sa foudre.

Cédant au charme de ces hautes ou ingénieuses pensées, nous SYona fort accourci l'espace que réclameraient les Germains et les Scandinaves» les Slaves et les Celtes. Mais n'en ayea pas regret; leurs mythologieSy dans l'état où elles nous sont parvenues, ne nous offriraient rien de comparable aux mythes ignés du Pérou» de Tlndeet de la Grèce. Nul doute que le £eu n'ait reçu cfaei eux des honneurs analogues, et n'ait suggéré des fictions ou des éoctrinei aûnilaires; il a été partout Télémeot principal du culte et le dieu de l'autel; partout il a été assimilé à l'àme des morts et à la substance s<4aire ou fulgurante. Deux ou trois faits, anciens et modernes» suffiront à le montrer dans ses divers offices.

Le caractère sacré du foyer domestique est bien marqué dans nos contes populaires; c'est dans Tâtre que se blottissent les lutins et la fée protectrice. C'est dans Tàtre qu'est déposé le talisman, le chanteau de pain, la bourse magique apportés par la fée, comme le présent imaginaire du bonhomme Noël. Une vertu inépuisable est cachée dans ces dons, à condition qu'ils ne soient pas partagés. Ainsi, chez les Romains, chacun devait garder pour soi ses pénates et son foyer; c'était les profaner que d'en révéler le culte et les faveurs. *'

Le feu est encore associé à Tàme et au culte des morts. C'est ce que nous disent les cierges placés à côté du lit funèbre et du catafalque. 11 y a quelques années, aux environs de Coulommiers^ j'ai assisté dans la campagne à une cérémonie dpnt le& acteurs ne comprenaient guère l'antique signification. Derrière un cercueil marchaient les assistants, en double file, portant en main des cierges allumés, — bientôt soufflés d'ailleurs, au petit

. (YBOLATaiE. ,«48

léDâfiee da curé. C'étaient les 4me& des morts, fusent cortège à

ieer descendant.

L'identité du feu du sacrifice a^ec les feux du soleil et du ciel est attestée par certaines cérémonies germaniques et gauloises, ûa tesps de Marina, les Teutons posaient au-dessus d'un feu sacré une vaste chaudière où leurs prêtresses faisaient couler le sang des captifs égorgés; c'est au soleil qu'ils offraient ces victimes. De même, le grand mannequin d'osier où les Druides brûlaient les prisonniers et les criminels était une offrande à quelque dieu lumineux. De même encore ce feu de Noël dont on conserve les tisons, ces feux de la Saint-Jean à travers lesquels sautaient les passants, et où Ton jetait des animaux vivants, n'ont jamais été que les feux allumés aux solstices en l'honneur du soleil.

Le nom seul de Toiseau fulgurant, chez les Slaves, Ohni-vak^ suffirait à prouver que les Aryas d'Europe reconnaissaient le feu dans réclair. Ohniy c'est Agni, c'est ignis. La dévotion chrétienne a recueilli sans y songer cette croyance générale. Nous en trouvons la preuve dans une singulière vertu attribuée à certains cierges. Une de nos jeunes amies, de la Confrérie du Rosaire, recevait tout dernièrement la circulaire suivante :

tt Que faut-il penser du cierge bénit du rosaire? Nous répondons qu'il n'est pas nécessaire, mais qu'il est très avantageux. On peut considérer ce cierge comme une protection contre la foudre. Une famille agenouillée au pied du crucifix, le cierge allumé pendant l'orage, ne craint jamais les effets de la tempête... Les prêtres qui ont le pouvoir de rosarier les chapelets peuvent également bénir les cierges du rosaire avec la formule du manuel. Le souverain pontife accorde une indulgence plénière à tous les associés qui, à l'heure de la mort, tiennent en main le cierge bénit du rosaire. »

Ajouterons-nous que les cierges piqués sur de petits pupitres en l'honneur des saints et des morts^ et la lampe du sanctuaire, qui ne] doit jamais s'éteindre, rappellent que le feu de Vesla est l'essence des âmes et de la divinité ?

Enfin, quand ces menues pratiques auront disparu, quand la désuétude aura eiïacé les traces du culte du feu, le langage conservera, encore résumée dans quelques expressions vulgaires « la vieille tradition qui a tenu tant de place dans la pensée humaine. Le foyer de la famille, le retour aux foyers, les feux du soleil et de Forage, de Tinspiratiou; du génie, de l'amour, la flamme du patriotisme, autant de mots qui rendent hommage à l'antique élément.

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