LA VIE DES MORTS
renverse sur la terre. L'esprit désormais est dompté et, d'ennemi possible, transformé en serviteur ; s'il n'est pas capable de protéger son possesseur, de lui assurer une pluie utile, une chasse heureuse ou une pèche abondante, on en est quitte pour le jeter dans un coin, ou pour le vendre aux étrangers. Les naturels des Antilles fabriquaient ainsi des statuettes où ils croyaient retenir les âmes, les Gémis ou Zémés. La même coutume s'observe partout dans TAfrique occidentale ; les cases du Congo et de l'Angola sont toutes remplies de ces marmousets. J'en possède un qui a été enlevé d'une hutte au Gabon par un marin, et qui représente grossièrement un soldat français coiffé d'un schako à jugulaire; il est plus que probable que l'original aura été tué parles nègres ou sera mort chez eux, et que d'habiles féticheurs auront enfermé là son âme, dont on redoutait la colère.
Partout on a présumé, chez les esprits, au moment où ils sont séparés de leurs corps, une dangereuse mauvaise humeur. Les Égyptiens du premier empire memphite croyaient les sceller, sous forme de statues, dans les chambres secrètes des tombeaux qu*on appelle Mastabas; les Arabes des temps anté-islamiqnes couvraient d'un pesant monticule la dépouille et l'âme redoutée du héros Antar. Les Oldenbourgeois croient que l'esprit revient quand le corps n'est pas enterré assez profondément. Les Tchérémisses attachent l'esprit au cadavre avec des clous de fer. D'autres ûxent avec des épieux les corps des suicidés, dans certains carrefours. Une coutume singulière que nous avons observée en Seine-et-Marne fait allusion à des moyens plus doux. Quand les gens d'un hameau conduisent un cercueil à la paroisse la plus voisine, les femmes sont accroupies dans la charrette, à côté du mort^ comme pour le garder. Le cercueil descendu, la charrette retourne au hameau, et le conducteur ne manque jamais de jeter au pied de la première croix rencontrée la paille où reposait la bière; cette litière pourrira là, sans que personne y ait touché. Les paysans pensaient autrefois que l'âme du mort restait dans cette paille, par la vertu de la croix. De même en Poméranie, entre le cimetière et la maison mortuaire, un lit de
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paiik est préparé, « afin que i'«ipril s'y arrête, an cas où îl ser rait tenté de rentrer ehec lui i».
On craint surtout le mort pn?é d'kmneurs funèbres et ds sépulture; son esprit, disent les^Shwea^ d'ieeord avec k»Méi»- Zélandais» les Iroquois, les ftrésiiieBfr, les Ghamanistes^ les Si»* mois, AYoc les Hindous, les Grecs et les Latins, « erre d'arbre en arbre, ou dans l'atmosplwre* o» au-dessus de la p4ae*iiè Je corps est tombé, josqn'à ce quo \a «adavre ait été brlklé on inhumé ». C'est ainsi que Tonibre d'Ëlpénor, dans rO^fsaée^ Tient supplier Ulysse de lui donner une sépulture; que les Maoris redoutent les âmes de ceux qui ont été mangés à la goene; ou eucore que les Athéniens^ dsAa un aceèâ d'inej^tie, condamnèrent à mort les généraux Tatnq«e«rs aux îles AxginuMs^ peur n'avoir pas recueilli et inbumé les corps tombés dana la mer pendant le coaJMit. Rappelons les préjugés unifersels centre l'àme du suicidé, de TaseasaïAé, de l'enfant ea bas âge, soirpent exclus de la sépulture flacram^nteUs.. Aussi, letrsqu'on le pettt, tâcbe-t-on de la mettre hors d'état de miire^ Quand l'AusUndien a tué un homme, il lui écorche h pouce delà main droite, convaincu qu'il a estropié l'âme pour jamais et lui a ôté toute sa force. Dans* Tancienne Grèce, les meurtriers coupaient les pieds et les mains de leurs victknes, et attachaient ces débris sous Taisselle du mort. Qu'avaientHls désermais à redouter d'une àma cul-de-jatte !
Certaius peuples ont conçu .Fidée ingénieuse de détourner contre l'ennemi lacolèoe den suppliciés. Aux Moluques, chez les Alfourous, des enfanta enteitél jusqu'au cou, du poivre dans la bouche et le soleil sur le erâae, périsseait d'une mort épouvao^ table, afin que la fureur de leurs âmes, laoeées par de puissants sortilèges contre une peuplade voisine, assure à leur tribu la victoire.
Plus tard, on aimera leff morts, en leur donnera des noms ho* norables, pères^ pitris^ ancètresy mânes, lares, pénates ; on ks considérera comme les protecteurs et les gardiens de la famille. Mais le premier hommage qu!ils aient reçu, c'est la peur. Les
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AélM de Loçon redoutent stegulièrement leurs visites ; quaod la cendie da foyer porte quelque trace fui peul faite songer à Veath preÎBte d'on pied, ces Négritos sont couTaincuâ fu'un mort est reinem peur se venger de quelque négligeace. £t cette épreuT» delà cendre existe dans quelques villages derAllemagne. L*Austraiien ne se hasarde pas dans les beia la nuit sans un braïuioii aUnnié. Et ce n'est pas sans raison. Les esprits sont coutumiers de tours cruela; ils effrayent tes Tirants par d'affreux cauchemars^ île les entrainenl loin du bon chemin, ils cassent la ligne au moaenl eà la tôte du poisson a déjà dépassé Teau, ils soulèvent des tempêtes^ ils propagent des maladies, surtout lorsqu'ils sa sont lais les âmes damnées de certains sorciers. Chez les Kharens lûrloansy les magiciene peuvosA envoyer hors d'eux leur estomac, cliAvgé de revenants,, pour dévorer la vie des malades. Les naturels des lies Salomon redoutent par-dessus tout les esprits des chefs débonndres et pacifiques, de ceux qui n'ont pas tué et laangé ks hommes à tort et à travers ; Texception est trop rare pour n'être pas une menace» a Si elle n'a pas tué pendant la vie» diifiBl-iiSf l'ftme ne gouttera point de repos qu'elle n'ait tué après la mort ! » Â Tahiti, el dans beaucoup de terres polynésiennes, les revenants, ta, tupapauy sortent des tombeaux la nuit pour déchirer le cœur et les entrailles des hommes endormis. Les Qègres de l'Afrique croient, pour la plupart, aux vampires, c'està-^e à des êtres qui se glissent dans les cases et sucent le sang dss vivants. £n Amérique, où l'on conte des histoires de ce genre, o& offre aux âmes, pour assouvir leur épouvantable soif, )esang des captifs égorgés. L'Europe a ses légendes de vampires. A iome, ce sont les lémures et les larves, horribles mânes avides <ie sang humain» La Grèce a ses brucolaques ou bourcolaques, bft anciens malgré leur nom slave, et dont les congénères fré- <]«entent encore la Crète, Rhodes, Chypre et d'autres îles de l'Archipel. Les goules de la Perse, les rakchasas de Tlnde ont Ibuts émules en Lusace et en Slavonie. Le vampire est d'ordinaire l'âme d'un sorcier, ou fils de sorcier, qui suce la nuit le sang des entants et des jeunes filles ; parfois il s'embusque dans les car*
refours et se jette sur les voyageurs attardés. «On prétend reconnaître un vampire quand un cadavre exhumé parait frais encore, avec la peau souple et la joue vermeille. » Pour le découvrir, les Serbes promènent dans le cimetière un poulain noir sans tache; la fosse sur laquelle le poulain refuse de passer, sera celle du vampire. Un pieu de tremble, enfoncé dans la poitrine du mort, fait jaillir le sang rose dont il s'est gorgé et empêche le monstre de quitter désormais sa sépulture ; mais il ne faut qu'un seul coup, et solide; un second rendrait la vie au maudit. Ailleurs on casse les jambes du vampire, on brûle son corps et on jette ses cendres au vent.
Quelques peuples, comme on voit, croient qu'on peut tuer les esprits. Les Cafres sont de ce nombre. Un missionnaire leur ayant vanté la puissance de Dieu : <c Où est le morimo? s'écrièrent-ils ; sur quel arbre? que nous allions le tuer ! x> Morimo, au pluriel barimOy et liriti, ce sont, chez les Zulus, les ombres des morts, les esprits, seuls dieux qu'ils connaissent. Unkulukulu, « le vieux des vieux », leur a déclaré que les hommes ne ressuscitent point et quMl leur a permis de mourir pour ne plus renaître; mais notez que cet Unkulukulu n'est lui-même que Tâme de leur arrière-arrière-grand-père. En somme, si Ton cite des peuplades qui considèrent la mort comme la fin de l'existence, on n*ea trouve pas qui ne redoutent les esprits des morts, lis affirment d'un côté ce qu'ils nient de l'autre. Il ne faut donc pas trop croire à la sincérité des Dinkas, lorsqu'ils chantent : « L'homme vient, rentre dans le sol et ne revient plus, » ou des veuves de Matamba qui, avant de se remarier, plongent dans l'eau pour tuer l'âme de leur premier époux. Sans doute, les Groenlandais disent que les âmes meurent en foule au passage d'une terrible montagne ; les nègres de Guinée imaginent un dieu qui casse la tête aux esprits ; les Fidjiens postent, sur le chemin de l'autre mondes un géant qui fait profession de cuire et de manger les âmes, et même un tueur spécial pour célibataires. Mais ces fantaisies n'en' tament pas la croyance générale. La réponse bien connue du chef des Latoukas, au pieux voyageur Baker, n'est que le fait
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isolé d'un sceptique ou, si vous voulez, d'un homme de sens, comme il en a toujours existé, chez les sauvages aussi bien que chez les civilisés. Parmi les exceptions qui confirment la règle, notons encore le Requiescat in pace^ le Pacem da eis, Domine, le Pulvis es et in pulverem reverteris, du rituel chrétien, et surtout un très remarquable fragment égyptien :
« d mon frère! ô mon ami ! ne cesse pas de boire, de manger, de vider la coupe de la joie, d'aimer et de célébrer des fêtes... aussi longtemps que tu es sur la terre^ car TAment est le pays du lourd sommeil, une demeure de deuil pour ceux qui y restent. Ils ne s'éveillent pas pour voir leurs frères, ils ne reconnaissent plus père et mère ; leur cœur ne s'émeut plus vers leur femme ni vers leurs enfants. Un chacun se rassasie de Teau de la vie ; moi seul ai soif... Je ne sais plus où je suis... Je pleure après l'eau... Je pleure après la brise au bord du courant... Car ici demeure le dieu dont le nom est Toute Mort, Peu lui importent et les dieux et les hommes. Grands et petits sont égaux pour lui. On tremble de le prier, car il n'écoute pas. d
L'antique poète qui a trouvé de si justes pensées en doute luimême, puisqu'il les met dans la bouche d'une morte. Non, le témoignage le plus avéré, le silence de ki tombe, n'a jamais triomphé de l'illusion suggérée par le rêve et entretenue par l'amour de la vie. La persistance des âmes domine toute la théologie des races inférieures ; et cette vie d'outre-tombe, qu'on nous présente quelquefois encore comme la conception la plus élevée de la philosophie, est au contraire un legs de la plus infime, de la plus primitive élaboration mentale. L'âme aussi est, dès le principe, telle qu'on se la figure encore, et les théories modernes sur sa nature et sa destinée ne font que ressasser les conjectures et les croyances du Rharen comme de l'Égyptien, du nègre et du Peau-Rouge comme de Platon, de Thomas d'Aquin ou de Jean Reynaud. L'âme est un corps ; et elle Test restée, puisqu'elle voit, entend, puisqu'elle conserve toutes les facultés dont elle a perdu les conditions organiques. « L'âme humaine, dit très bien M. Girard de Rialle, a une
forme humaine ; elle est (»àie et nébuleuse, comme le croient les Esquimaux ; elle a la ténuité du pollen des fleurs pour les Polynésiens de Tonga ; elle est subtile pour les Caraïbes, mais elle conserve toute l'apparence du corps qui Ta contenue, » et dont elle est le décalque. « Marc-Auièle, B'adressant à son âme, l'appelant animula vagula, blandula, se la représentait comme un petit être humain fait d'une matière ténue ; dans les images des premiers siècles chrétiens, on voit les âmes sous la forme de petites figures humaines, les «î^iiXsdes anciens Grecs, y lepurucha des Hindous, le idiorwar et le fétiche des Mariannais et des Goinéens. « L'âme» dit TertuUieny est matérielle, composée d'une substance particulière. £lle a toutes les qualités de la matière, mais elle est immortelle. Elle a une figure, comme le corps. »
« L*ombre que projette notre corps est aussi notre âme pour beaucoup de peuples, pour les grossiers Tasmaniens, pour les Cafires, pour les noirs du Calabar, pour les Esquimaux, pour les Peaux-Rouges de rAmérique du Nord, pour les Abipones et les Araouaks de l'Amérique du Sud, pour les Aztèques et les Qui* chés, » aussi bien que pour les Criées d'Homère avec ieur oma^ pour les Romains de Plaute avec leur umbra.
L'âme est encore un souffle, o^mimc, ovnma, spirituSyUiïe fumée^ 6uf&oc. Vatman des Hindous, le duch des Slaves, le néphésà^ et le rouach des Sémites, le wang des Australiens, le nava de^ Javanais, qui s'envoie par le nez comme l'haleine, appartiennent à la même catégorie. Daos une foule de tribus américaines, 1^ même mot signifie âme et respiration. Au reste, il n'y a peut-ètr^ pas un peuple où l'âme ne soit considérée comme identique o^ attachée au dernier soupir.
£nfin, nous avons vu récemment l'intelligence et la vie assk'^ milées au feu.
Ces idées, fort incohérentes, sur la nature et la substance d^ l'âme, et qui sont toutes également vaines, puisque nul simu-"^ lacre, intérieur ou extérieur, ne subsiste ni pendant ni après 1^^ vie, puisque la forme n'est rien que la rencontre d'un corps avec^ l'espace ambiant, puisque le souffle n'existe pas sans un poumoi^