LA VIE DBS MORTS
et une trachée artère, et que l'haleine d^nn mort ou d'un vivant ne renferme pas plus d'énergie vitale ou de conscience indivi* duelle que le vent ou la vapeur d'eau, ces conceptions vagues d'un être qui serait à la fois la réduction d'un corps, une ombre portée par ce même corps et un souffle produit par l'ingestion de Talr dans un des organes de ce corps, n*ont pas été sans inquiéter les sauvages et les philosophes. Partout on a utilisé chacun des trois ou quatre aspects de l'âme, soit pour distinguer les esprits en bons et mauvais, en terrestres et aériens ou célestes^ soit pour classer tant bien que mal les facultés physiques et intellectuelles de l'homme. On a compté ainsi dans le même individu deux, trois, quatre et jusqu'à sept âmes.
De nombreuses races, tout à fait capables de répondre au questionnaire philosophique de nos baccalauréats, par exemple les Peaux-Rouges del'Orégon, les Kharens de Birmanie, les Algonquins, aiment à spéculer sur Pâme rationnelle et le principe vital. Ceux-ci pensent que le fantôme entrevu dans les rêves entre seul dans le monde des esprits, mais qu'une autre âme demeure dans le tombeau^ ou aux environs ; ceux-là ont un la, fantôme, et un tka, entendement. Les Esquimaux distinguent l'ombre du souffle, et ils n'ont pas tort ; les Fidjiens, un peu moins nets, parlent d'un esprit sombre, qui va dans l'autre monde, et d'un esprit léger qui reste sur la terre.
La division tripartite a eu plus de succès encore. Les Malgaches se connaissent trois âmes : aina, qui meurt avec le corps ; saina, qui se perd dans l'air ; maioatoa, qui ne s'éloigne ^uère du tombeau et prend la forme de revenant ; Mawi, une divinité polynésienne, a donné à chacun une âme vitale, soghéy une ombre> luwo ou ahlamo, esprit protecteur qui, en retournant au pays des âmes, laisse sur la terre un spectre nommé noalL Certains nègres ont une âme composite, kla ou sita, formée d'un principe vital, 6/a, d'une ombre, susuma^ et d'une voix intérieure, ghési ou won. Comparez les trois âmes du Romain, umhra, ma," ne#, spiritus^ Tune voltigeant au-dessus du tombeau, l'autre descendant aux enfers, l'autre s'élevant au ciel ; rappellerons-nous
les trois âmes des Grecs, voD;, 4'ux^» w*i\hl%, et les âmes Tégétative, sensitive, rationnelle, si chères aux scolastiques du moyen âge?
Voulez-vous compter par quatre? Adressez- vous aux Dacotahs de FÂmérique du Nord. Ils ont une âme qui reste avec le corps, une qui retourne au village, une qui s'élance en l'air, et une qui va rejoindre les esprits. Les Khonds de TOrissa pensent à peu près de même : leur âme n<> i meurt avec le corps ; le numéro 2 reste dans la tribu pour animer un enfant; le numéro 3 va rejoindre le dieu Bouro, et la quatrième, qui parfois se change en tigre, erre çà et là ; c*est le revenant. Chez les Siamois, nous retrouvons l'esprit errant, Tombre qui gagne les bois, Tâme qui retourne à la maison ; une quatrième entre dans un couvent, autant dire dans une sorte de paradis ou de purgatoire. Les idées égyptiennes sur Tâme sont tout ce qu'il y a de plus... disons quintessencié, ou plutôt contradictoire. Tout d'abord, il faut se souvenir que le double, attaché à des statues du mort, est enfermé avec lui dans une chambre secrète du tombeau, attendant je ne sais quelle occasion de rentrer dans le corps momifîé ; c'est une croyance très répandue en Amérique, et si bien admise dans le monde romain après le triomphe des cultes d'Adonis et de Sérapis, que l'Église a été obligée d'en faire son dogme de la résurrection de la chair. Eh bien, ce même double continue bien H se morfondre dans l'hypogée, mais en même temps il se livre au ciel et sous terre aux exercices les plus fatigants; il se compose de quatre éléments qui jurent d'être associés ensemble, le Khou^ le JBa, le NiwoUy le Khat,
Le Khou voltigeait çà et là, vêtu d'un feu subtil. Soudain, on ne sait pourquoi, il échange sa robe de lumière contre une enveloppe moins pure, divine encore, Ba ; il s'insinue dans un corps, Khat, avec lequel il communique par une substance intermédiaire répandue dans le sang et les organes, NiwoUy le soufQe ou la vie. Délivré par la mort, il reprend son voile de flamme et sa nature incorruptible; Niwou, le souffle, s'est évaporé ; quant au corps, Khat, on n'en parle plus, à cette réserve près que c'est
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son effigie, c'est lui-même qui va voyager d*épreuve en épreuve. Reste donc Ba, Tâme proprement dite, seule responsable. Ce qui est inique. Si elle est coupable, elle est livrée à ce Khou bizarre qui est venu la chercher avant la vie et qui la torture après la mort. Ce bourreau enflammé rentre dans Timpie, « la flagelle du fouet de ses péchés, et la livre aux tempêtes et aux tourbillons des éléments conjurés ». La damnée, à son tour, rentre dans un corps humain, qui n'en peut mais, et elle lui rend en maladies, en crimes, en démence, les tortures qu'elle a subies. Enfin, après des siècles de souffrances, une seconde mort procure à l'âme perverse une délivrance définitive, le néant. Il était beaucoup plus simple de commencer par Ifk.
Les Kharens se sont montrés plus ingénieux encore que les sages de TÉgypte. Leur âme, la ou kélah, pcissède sept existences ou plutôt sept personnes, toutes acharnées à la perdition du corps : Tune le menace d'imbécillité, l'autre de folie furieuse ; celle-ci inspire les passions honteuses, celle-là excite la colère, 6t ainsi de suite. Il y a une force dirigeante, tso, qui neutralise ces malignes influences, tant qu'elle siège au sommet du cer« Teau. Il y a encore un agent responsable des actions humaines, le thah. C'est pendant le sommeil et après la mort que le kélah suit en liberté toutes ses inspirations mauvaises. Pendant les funérailles, les enfants sont tenus à l'écart, attachés avec un lien d'une nature particulière, de peur que leurs kélah ne les quittent pour le cadavre du décédé. .Ensuite la maison mortuaire est abandonnée ; le kélah du mort pourrait y revenir et entraîner avec lui ceux des parents et des amis.
Les âmes, dont nous venons de définir, autant que possible, la nature et la substance, ne peuvent consacrer tout leur temps à tourmenter ou à protéger les vivants. Il leur reste des loisirs presque infinis. A quoi vont-elles les employer?
Comme elles sont en tout, moins Texistence, semblables aux corps dont elles sont émanées, elles peuvent continuer de vivre à la manière des hommes, en des régions plus ou moins déterminées où elles retrouvent toutes les occupations, tous les exer-
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cices qui leur étaient familiers. Comme elles sont inconsistantes et ductiles, elles peuvent revêtir toutes les formes qui leur agréent, suppléer ou absorber les esprits des animaux et des choses, faire tels échanges, tols commerces passagers, avec les autres génies. Extrêmement agiles, elles peuvent encore faire alterner ces deux modes d'existence, quitter leurs demeures souterraines ou célestes pour vagabonder dans les bois et les grottes, et se trouver encore à temps aux repas et aux sacriGces où elles sont invitées. On n'a pas inventé pour elles d'autres manières de combattre l'immense ennui de l'immortalité ; mais à mesure que le sens moral, lentement formée arrivait à concevoir l'idée du juste et de Tinjuste, du vice et de la vertu, l'homme, choqué par l'inégale répartition des biens et des maux, se servit de la vie future pour réparer les erreurs et les étourderies des dieux. U distribua aux morts les peines et les récompenses qui avaient manqué aux vivants. Tantôt, adoptant la donnée de royaumes funéraires où les âmes demeurent plus ou moins enfermées, il imagina les enfers et les paradis ; et c'est l'expédient qui a finalement prévalu. Tantôt, séduit par les mille ressources que lui offrait la transmigration, il en a tiré la doctrine de la métemps^^ cose, que nous allons exposer.
Toute préoccupation morale en est d'abord absente. Beaucoup de peuples avaient commencé par se représenter l'âme, même pendant la vie du corps^ comme un petit animal, un papillon, une couleuvre. En Allemagne, l'âme s'échappe du corps endormi sous l'aspect d'un rat, d'une belette, d'une araignée ; l'écuyer d'un roi Gontran voit sortir de la bouche de son maître, endormi dans une forêt, un serpent qui revient au gîte après une longue et capricieuse excursion. Ces merveilles abondent dans nos contes populaires. Une légende de l'ancienne Grèce nous montre l'âme d'un certain Aristée, de Proconnèse, s'en volant sous la forme d'un corbeau. A plus forte raison, les mêmes faits s'observent après la vie.
Chez les Esquimaux, les morts revivent dans les phoques ; chez les Pohwatans, les âmes sont de petits oiseaux ; des tourte-
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relies chez les Hurons; aux fanérailles; les Iroquois lâchent un oiseau. Chaque tribu de rAmérique da Nord a fait choix d'un animal, le totem, qui est la demeure et la figure des âmes des ancêtres. Les Tlascalans affectent aux esprits des nobles les plus brillants oiseaux chanteurs; à la foule des morts obscurs, les écureuils, les scarabées, les insectes infimes. Les sauTages brésiliens, Icanas, Abipones, passent dans le corps de certains petits canards. Un voyageur raconte qu'à Buenos-Ayres, une femme chîriguane croyait sa fille changée en renard. En Afrique, chez les Maravis, chez les Zoolous, ce sont les chacals, les serpents ; en Guinée, les singes; chez les Khonds, les tigres, ailleurs les crocodiles, qui logent les âmes. Les nègres de la côte d*Or croient que l'âme, kla, Revient un fantôme malfaisant jusqu'à ce qu'elle sent réincarnée dans un animal ou dans un homme ; que le pauvre, par exemple, revit riche et viee versa. Déjà le sentiment d'une compensation se fait jour.
LMnvasion des Européens est venue ajouter à ces croyances, Vraiment universeHes, de curieuses variantes. Ainsi, les Baris du haut Nil regardent les blancs comme autant ^'esprits nègres qui reviennent sous cette forme pâle. En Australie, les indigènes prirent les Anglais pour des compatriotes décolorés par la mort et ramenés par la nostalgie. Une vieille essaya de caresser sir George Grey ; elle reconnaissait en lui un parent perdu. On a recueilli cet adieu des Australiens à leurs malades : aMeurs noir, Ressuscite blanc.)» Le capitaine Gook fut pris pour un héros ou \)n dieu, Orou, dont on attendait le retour. Les mêmes idées régnent en Calédonie. Mais les Canaques ont remarqué. que les revenants blancs leur apportent des maladies inconnues; c'est pourquoi ils détestent les envahisseurs et cherchent à les exterminer.
A côté de ces inventions bizarres, intéressantes pourtant, il en est une qui dénote chez les intelligences les moins cultivées une véritable faculté d'observation. Les hommes ont été frappés de bonne heure par les ressemblances héréditaires; ils les ont expliquées par la transmission des âmes. Les ancêtres revivent dans
leurs descendants; les frères morts renaissent dans leurs frères et sœurs. La qualité physique ou morale, la particularité de la démarche ou du geste qui rappelle quelque trait analogue d'un aïeul ou d'un oncle éloigné, tous ces faits d'atavisme si précieusement notés par les partisans de la doctrine évolutive trouvent leur raison d'être dans la transmigration et viennent à l'appui de la croyance qu^ils ont suggérée.
Au vieux Galabar, en Guinée, l'enfant mort reparaît dans le nouveau-né. A une mère qui perd son enfant^ on dit : il reviendra. Des Yorubas saluent ainsi leur petit : Enûn te voilà revenu. «C'est moi^ ne le dis pas,v répond le Revenant de Y. Hugo. Les Indiens de Vancouver vénéraient un enfant qui portait à la hanche la trace d'une balle, croyant revoir en lui un ancien chef, jadis connu par une marque pareille. Les Nutkas, reconnaissant leur langage chez une tribu éloignée, la déclaraient animée par les esprits de leurs morts. Au Groenland, une veuve, pour s'assurer un protecteur, cherchait à faire croire à un père que l'àme d'un de ses enfants morts s'était incarnée dans un de ses fils, à elle. Chez les Khonds, le prêtre, en jetant du riz dans un vase plein d*eau, détermine quel ancêtre revit dans le nouveau-né. Chez les Lapons, la mère apprend en rêve le nom de l'enfant qu'elle porte en son sein ; elle l'apprend de l'ancêtre qui va s'incarner en elle. Ce genre d'avertissement abonde aussi dans la mythologie grecque.
Les Algonquins enterraient les petits enfants sur le bord des routes pour que leurs âmes pussent entrer au passage dans le corps des femmes. Le sorcier Taculli pose les mains sur le moribond, puis sur la tête d'un parent, et souffle à celui-ci Tâme qui passera dans son premier enfant, lequel recevra le nom et le rang du décédé. Ces sauvages tranchaient ainsi, sans y songer peut-être, une question qui a fort tourmenté les théologiens et les philosophes de tous les temps.
II y a des sujets qui paraissent graves au premier abord ; et pour peu qu'on les serre d'un peu près, on s'aperçoit qu'ils ont leurs côtés amusants.