INTRODUCTION. VII
 tout prendre, rÉvhémérisme eut son rôle utile. Dirigé par son fondateur contre le sentiment religieux, détourné par les apologistes chrétiens contre les dieux de la Grèce et de Rome ; aujourd'hui, par une juste revanche, il redevient, contre la légende évangélique, une arme légitime et efficace. Mais, dans le vaste domaine de la mythologie comparée, il n'occupe plus qu'une place modeste, étroitement limitée au cas d'un Gonfucius, d'un Alexandre, d'un Gésar, etc. Au temps même de sa plus grande faveur, il s'est heurté au dédain de ces gens qui se qualifient d'esprits élevés, et qui prennent tout au sérieux, lignée des Parménide et des Platon, race hyperphysique des esthéticiens et des idéalistes.
Désagréablement affectées par l'incohérence et l'immodestie des mythes, ces âmes nobles les passèrent au crible de l'abstraction, s'ingéniant à rendre les dieux moins indignes d'une raison épurée. Nous leur devons le Symbolisme^ qui a trouvé, dans le livre de Creutzer-Guigniaut, la Symbolique^ sa plus haute — sa plus nuageuse — expression. Toute fable, à leur sens, est réductible à quelque grande vérité, physique ou morale ; les dieux sont des figures de forces cosmiques ou de facultés humaines. Le Symbolisme fait trop d'honneur aux conceptions de l'humanité dans son enfance. La subtilité de ses interprétations ne convient qu'aux temps où la théodicée naît de l'accord entre deux choses inconciliables : la foi et la science, quand la philosophie s'évertue à transformer les reli-
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gions en conceptions du monde, en règles de la conduite privée et publique. Mais il est hors de doute que cette évolution vers l'^dlégorie et l'emblème était en germe dans la métaphore inconsciente qui Hait le fond de chaque mythe. Envisagé au seul point de vue de l'expérience, le Symbolisme apparaît bien comme la raison d'être de nombreux faits d'ordre religieux : tout le matériel, toute la mimique du culte y ressortissent, depuis l'amulette, l'idole et l'œuvre d'art, jusqu'aux formes et formules du sacrifice.
On peut rapporter au symbolisme une vue intéressante du grammairien Macrobe, et qui renferme une grande part de vérité. Ge polygraphe du cinquième siècle, qui semble avoir échappé à la conta^on chrétienne, mais non au gnosticisme païen où se complaisaient les Julien, les Jamblique, derniers défenseurs du polythéisme expirant, s'avisa, dans ses Saturnales^ d'identifier avec le soleil la plupart des divinités mâles ou femelles. Macrobe se rencontrait sans le savoir avec d'anciens commentateurs du Rig-Véda. Lassen cite un passage de Çatyâyâna {Anouçramani) où « toutes les divinités sont ramenées au soleil, âme de tous les êtres; les autres dieux ne sont que les manifestations de sa puissance ». C'est aussi le système du NirouJcta. Il s'en faut que les rapprochements de Macrobe soient tous heureux. Toutefois, si l'on songe à la place que tiennent dans toutes les mythologies les divinités célestes et les combats sans fin de la lumière contre les ténèbres, on ne s'étonnera pas que Macrobe ait plus
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d'une fois touché juste. Son hypothèse prélude au système qu'on peut appeler solaire^ où Dupuis a vouh;i faire rentrer le christianisme^ et dont les séductions^ ont parfois égaré nos plus savants indianistes. Sans doute, l'inextricable végétation des métaphores où les religions sont édoses ne se laisse pas ramener à un germe unique, à une essence commune ; mais Texplicatioa proposée par Macrobe, compromise par Dupuis, appuyée par Max Muller d'une foule d'exemples probants, n'en demeure pas moins un précieux guide dans une très vaste région de la forêt mythique.
Ëyhémérisme, Symbolisme (y compris la doctrine solaire), nous l'avons vu, n'atteignent point aux couches primitives. Croyant serrer de plus près la question des origines, les théologiens, et après eux tous les tenants de la métaphysique, Voltaire lui-môme — chrétien ici sans le vouloir — se sont prononcés pour un monothéisme initial, longtemps oublié, dont la trace reparaît sans cesse sous le lacis des déviations les plus capricieuses.
Les inventeurs de la religion naturelle^ du déisme primordial, ont cru combattre — ils ont réellement combattu — pour l'émancipation de la pensée. Aucun d'eux ne s'est douté qu'en sa révolte il obéissait encore; aucun surtout ne soupçonnait qu'un jour sa libre, théodicée serait le dernier refuge de la théologie aux abois, un point d'appui pour les retours offensifs : quel argument plus captieux que la conformité de la foi et de la raison ? Trois causes ont produit l'illusion
XII hti RELIGION.
figurisme des derniers philosophes platoniciens, qui prêtait à des nations ignorantes et sauvages une connaissance des causes les plus cachées de la nature... L'allégorie est un instrument universel qui se prête è tout... Dira-t-on, avec Plutarque, que le crocodile, n'ayant point de langue (!),doit être considéré comme le symbole de la divinité, qui, sans proférer une seule parole, imprime les lois éternelles de la sagesse dans le silence de nos cœurs?... On n'a guère mieux réussi quand^ par des rapports la plupart forcés et mal soutenus, on a voulu retrouver dans les faits mythologiques l'histoire détaillée, mais défigurée, de tout ce qui est arrivé chez le peuple hébreu, nation inconnue à presque toutes les autres, et qui ,se faisait un point capital de ne pas communiquer sa doctrine aux étrangers. ... Quelques savants plus judicieux... et versés dans l'intelligence des langues orientales... ont enfin trouvé la vraie clef dans l'histoire réelle de tous ces premiers peuples, de leurs opinions et de leurs souvenirs... (application des fables aux événements réels de la vie des personnages célèbres de l'antiquité profane..., fables historiques..., vie des hommes déifiés, etc.) ; dans les fausses traductions d'une quantité d'expi^essions simples dont le sens n'était plus entendu de ceux qui continuaient à s'en servir ; dans les homonymies qui ont fait autant d'êtres ou de personnes différentes d'un même objet désigné par différentes épithètes ; ils ont vu que la mythologie n'était autre chose que le récit des actions des morts (Mythologie linguis-