CULTE DES ANCÊTRES
l'arbre sacré Eyenda, considéré comme le père des ancêtres. Chez les Amazulus, Kurus'esi adouci en KtUu. Redoublé, comme il convient à un superlatif, il devient le chef des chefs, l'arriôrearrière-grand-père, Unkulukulu^ fils du tronc primitif ou du marais planté de roseaux. On conte que ce roi des esprits avait envoyé aux hommes le caméléon pour leur dire : « Vous ne mourrez pas ; » mais, pendant que son messager s*amusait en route, il eut le temps de changer d'avis. Et quand le caméléon arriva enfin, le lézard, expédié après lui, avait déjà signifié à l'humanité qu'elle devait mourir.
Tout est curieux dans ces traditions cafres : l'intime alliance
du culte des ancêtres avec celui des animaux et des plantes.
Je souvenir inconscient de la forêt ou de la brousse qui a servi
de refuge primitif à toutes les races nègres, papouas et négri-
tos, l'effort intellectuel pour concilier l'évidence de la mort
avec ridée et le vague désir d'une seconde vie, la condensation
de tous les mânes humains, animaux, végétaux, en un grand
esprit, presque en un dieu suprême prêt à devenir dieu unique,
ai ses confrères du christianisme et de l'islam lui en laissaient
« temps.
En Asie, les mêmes superstitions et les mêmes coutumes s* observent chez les vieilles peuplades réfractaires aux religions civiisées. Hunter rapporte que les Santals adorent, outre le dieu familial de chaque maison, les esprits des ancêtres. Chez les Khondsy dit Mac-Pherson, les pères les plus distingués de la tïibu, de ses branches et de ses subdivisions, sont représentés et servis par des clergés spéciaux. Chez quelques tribus kols de rinde, les sorciers ramènent Tàme du mort dans sa maison après les funérailles, et on l'y adore comme dieu domestique. l.es Binjvars de Raepore la rapportent dans un vase plein d'eau, les Bunjias dans un pot plein de farine ; ailleurs, elle est réincarnée dans un poisson, une poule ; en Chine, dans un coq vivant ou empaillé, ou simplement réintégrée dans les vêtements du mort. Les Bhils, les Bghais, les Karens, donneraient lieu à des remarques analogues.
Ul LA RELIGION.
Quant au continent américain, de l'extrême sud à l'extrême nord, depuis les Patagons jusqu'aux derniers Esquimaux, il n'a jamais cessé d'être sous la domination des esprits et des mânes. Les Peaux-Rouges, Hurons, Iroquois, Algonkins, Dakotas, etc., révèrent, en leurs totems, les animaux ancêtres de la tribu ; ils emportent avec eux, dans leurs voyages, les ossements sacrés de leurs pères. Signalons, chez les Péruviens, la distinction entre les ancêtres immédiats, dieux de la maison, et les ancêtres loin^ tains, dieux du village ou de la nation. Au-dessus de ces protecteurs locaux, Guacas, Guachemines, Gonapas, s*étagent encore les grands hommes, les Incas, les premiers civilisateurs, et le suprême ancêtre, soleil ou ciel. Au Nicaragua, les Téotes, ou dieux, que les morts vont rejoindre, donneurs de maïs, dispensateurs de richesses comme les Olympiens d'Hésiode, ne sont autres que des ancêtres transfigurés.
En Europe, comme en Afrique et en Amérique, les monuments mégalithiques, dolmens, menhirs, cromlechs, témoignent d'un culte préhistorique des ancêtres. Rappelons que ces morts, ces esprits divinisés, sont pour leurs adorateurs des êtres parfaitement matériels, bien que d'une substance plus affinée ; qu'ils * voient et se font voir, qu'ils écoutent et qu'ils répondent, qu'ils se nourrissent et se servent des mets, des viandes, des animaux, des armes et ustensiles, des femmes et des captifs, réduits h^ l'état d'âmes, offerts ou immolés sur leur tombe ou à leur inten^ — tion ; qu'ils séjournent plus ou moins longtemps dans leur mai^ — son mortuaire ou dans leur sépulture, et que, de leurs séjour^ souterrains ou célestes, ils reviennent sans cesse réclamer le^ honneurs, les aliments surtout, qui leur sont dus.
Les peuples historiques n'ont pas eu sur les morts d'autre ^ idées que les sauvages ; ils n'ont fait que développer les consé-^ quences religieuses, sociales, politiques, déjà entrevues par 1& s Cafres et par les Péruviens.
En Egypte, trois fêtes de saison, douze fêtes mensuelles, douz^ fêtes de quinzaine, étaient consacrées aux mânes. Toutes ces représentations d'offrandes votives qui couvrent les parois des
CULTB DES ANCÊTRES. itS
chambres du mastaba, de la pyramide, de Thypogée, des spéos et des hémispéos, correspondent à un culte effectif et minutieux. Le premier titre des dieux à l'adoration des hommes c'est d'être pères et ancêtres des rois et des grands personnages. Les rois, comme nous le verrons plus tard, se substituant aux dieux qu'ils représentent, ont donné à Osiris, Isis, Ammon^ Horus^ Imhotep, etc., le visage de leurs pères, de leurs épouses et de leurs enfants ; ils ont ainsi usurpé ou présumé, vivants^ le culte rendu aux ancêtres. Au reste^ les morts absous par le tribunal de l'Amenti sont autant d'Osiris» autant de dieux. Dans un curieux papyrus des dernières dynasties nationales, récemment publié et interprété par M. Maspéro^ nous trouvons mentionnés les mânes immédiatement après les dieux. G*est une rapide nomenclature de « tout ce que Phtah a créé, et Thot enregistré : le ciel avec les astres, la terre et ce qu'elle renferme^ les eaux jaillissantes, les montagnes^ l'inondation, Tabime des eaux^ ainsi que les choses qui sont sous le plafond de Râ ; toute la hiérarc^hie qui est établie sur la terre. » L'énumération commence Unsi : « Dieu, Déesse, Esprit masculin, esprit féminin ; ou plutôt, mort et morte. Roi régnant, épouse royale^ etc. » Les âmes >ccupent donc la seconde place après les dieux, avant les rois. K Pour les théologiens de Tépoque à laquelle notre papyrus, dit SA. Maspéro, a été rédigé, les dieux étaient les plus anciens des "ois. ils avaient régné, aux premiers jours du monde, sur le ^ays entier; puis avaient eu pour successeurs des hommes dont Qui ne savait plus les noms, mais que la tradition conservée par Ilianéthon appelle HtxùiÇy a les morts, les mânes ». Nexùec est une traduction très exacte de KhoUy Khouit, qui suit, dans notre Uste^ le dieu et la déesse. Le mot Khou désigne la partie du vivant qui persiste après la dissolution du corps ; si, plus turd, il s'est appliqué aux esprits en général, et non plus seulement aux esprits des morts^ c*est par une extension de ce premier sens, fréquente chez les peuples à demi civilisés ; les esprits^ surtout les mauvais, sont d'anciens morts négligés, privés d'offrandes et de moyens d'existence réguliers. Le roi, fils et héri-
tier du soleil, est un dieu tangible; il est^ pour un terme de jours, ce que les dieux et les mânes ont été jadis : un ancêtre futur. %
Chez les Chinois, comme on sait, le culte des ancêtres est fondamental. Bien que la mythologie chinoise soit abondante en légendes bizarres^ elle est pauvre en ses inspirations. Si l'on écarte toutes les superfétations bouddhiques et musulmanes, on Terra qu'elle peut se résumer en trois courtes formules : le ciel et la terre sont le père et la mère des dix mille êtres et de tons les esprits de la nature ; l'empereur est le père et la mère des peuples ; les ancêtres sont les dieux de ia famille et de la pro< yince. Ce sont là les trois bornes qui circonscrivent l'aire très restreinte du génie chinois ; et quelle qu'ait été son activité agricole, industrielle et commerciale, jamais il n*est sorti de ce cercle oii est renfermé tout ce qu'il a pu concevoir de philosophie et de science. Nous avons indiqué les coutumes funéraires très compliquées du Céleste Empire, la répugnance des Chinois, comme des anciens Mongols» à se séparer du cadavre, qu'ils con« servent parfois plusieurs années avant de l'inhumer, leur bizarre idée de l'âme, Hoan, Singy Khi, incarnée dans un coq vivant ou empaillé. Les mânes, Kouet, disent les livres sacrés, restent en communication avec les vivants, assistent aux sacrifices offerts par leurs descendants et aux diverses cérémonies domestiques. Chaque famille possède une chapelle, une salle des ancêtres où se célèbrent les mariages, où l'enfant reçoit le chapeau qui marque son entrée dans l'adolescence, où l'on se réunit à des épo-* ques consacrées» et en toute circonstance où peuvent être réclames les conseils et la protection des grands parents. Le Chi-King prescrit aux constructeurs de palais de commencer par la salle des ancêtres ; quand une ville est fondée» les temples des an-* cêtres doivent être construits en même temps que les remparts* Les empereurs, les princes et les lettrés ont seuls le droit d'avoir des temples particuliers dédiés aux ancêtres. Le mobilier de ces salles et temples est, avant tout» sanctifié par des sacrifices de moutons et de poules et par des aspersions de sang ; ensuite les