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D'après Gaussin de Perceval, chaque tribu ou famille arabe rendait un culte spécial à quelque ancêtre, au père dont la tribu portait le nom, considéré comme intercesseur auprès d'Allah. Le voyageur Palgrave a encore vu des offrandes déposées sur les tombes par les Bédouins.
On a douté que les anciens Hébreux crussent distinctement à la seconde vie et à l'immortalité des âmes enfouies dans le Shéol. Cependant le respect qui s'attachait aux cavernes funéraires, l'ombre de Samuel évoquée par la pythonisse d'Endor, des ex* pressions comme : « les dieux qu'on voyait monter de la terre, » la sainteté des personnages mythiques et des héros éponymes de la race et des douze tribus, Adam, Noê, Heber, Abraham, Jacob, Israël, Juda, Ëphraïm, paraissent bien témoigner d'un culte des ancêtres et d'une croyance aux esprits contre laquelle «ut peine à prévaloir le jéhovisme des prophètes. Isaïe, s'éle- Tant contre les a esprits de Python y>, s'écrie : « Quoi ! aller aux morts pour les vivants ? » C'est-à-dire, à ce qu'il semble, « prier et consulter les mânes à Toccasion d'événements espérés ou redoutés».
Dans la famille indo-européenne, il n'est pas de peuple qui n'ait adoré les ancêtres. Le Rig-Véda nous montre cependant les Aryas encore hésitants, plus émus de la mort qu'affermis <lans l'espérance d'une nouvelle vie ; voici quelques passages d'un hymne où les pitris, les ancêtres, sont invoqués sur une tombe où le mort semble scellé pour jamais.
« Puissent les assistants vivre cent et cent automnes ! Puissentils enfermer la mort (Mrityu) dans sa caverne ! Le plus jeune, hélas, remplace le plus ancien. » C'est-à-dire peut-être : le fils doit remplacer le père dans le sacriGce aux ancêtres. « Levezvous, entourez celui que le temps a frappé. Que Twachtar, touché de votre piété, vous accorde une longue vie... £t toi, femme, retourne dans le lieu où est encore la vie pour toi ; retrouve, dans les enfants qu*il te laisse, celui qui n'est plus. Tu as été la digne épouse du maître à qui tu avais donné ta main. 0 toi, mort, voilà donc ce que tu es devenu ! Va trouver la
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terre, cette mère large et bonne qui s'étend au loin. Toujours jeune^ qu'elle soit douce comme un tapis pour celui qui a honoré les dieux. Que sa poussière t'enveloppe mollement. J'amasse la terre autour de toi, je forme ce tertre pour que tu ne sois pas blessé. Que les pitris gardent cette tombe. Que Yama, le dieu des morts, creuse ici ta demeure. Les jours sont pour nous ce que sont les flèches pour la plume qu'elles emportent. »
Quelle que soit Fambiguïté de ce rituel — et elle existe même dans l'office chrétien — l'immortalité des pitris ou mânes y est implicitement affirmée. Ailleurs, nous lisons : « 0 trépassé, que Pouchan (Hermès psychopompe), le pasteur du monde, qui sauve tout son troupeau, t'emporte loin de ces lieux, te conserve et te protège partout où s'étend son empire. Qu'il nous conduise et nous mette à l'abri de toute crainte ! Qu'il s'empresse de marcher devant nous... Yama, le premier, nous indique la route que nous suivons tous infailliblement. Nos pères Tont parcourue avant nous. Nous naissons pour y marquer aussi nos pas... Que l'œil aille dans le soleil, le souffle dans Yayou (le vent). Remets au ciel et à la terre ce que tu leur dois ; va donner aux eaux et aux plantes les parties de ton corps qui leur appartiennent : Mais il est une portion immortelle. C'est elle, ô Djatadéva, ô Yama, qu'il faut échauffer de tes rayons, enflammer de tes feux. Dans le corps glorieux que tu sais former, transportela au monde des essences pieuses. Fais-la redescendre ensuite parmi les pitris... Revêtue de la vie, qu'elle reprenne une dépo|uille, qu'elle s'unisse à un corps... Permets que le trépassé descende jouir des libations du matin et du soir. )>
Les pitris sont donc conviés au sacrifice ; ils viennent s'asseoir sur le gazon sacré. Tandis que les anciens sages, les Vasishtas, perchés dans les rameaux de l'arbre cosmogonique, partagent la félicité des dieux, les patrons de village se dressent aux carrefours sous la forme de Ganéça, le dieu à trompe d'éléphant, et les ancêtres de chaque famille ont leur autel dans la maison. Manou impose à chaque maître de maison une offrande quotidienne et une autre mensuelle, pour obtenir la bienveil-
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lance des mânes. « Que le maître de maison, dit-ii, fasse le çraddha avec du riz, du lait, des racines^ des fruits... Lorsque le çraddha est fait suivant les rites, les ancêtres de ceux qui oftrent le repas éprouvent une satisfaction inaltérable. Demandez-leur que, dans la famille, le nombre des hommes de bien s'accroisse et qu'on ait beaucoup à donner. » La veuve sans enfants doit se remarier pour susciter au défunt un fils qui puisse offrir le sacrifice domestique. Beaucoup de peuples ont pourvu à cette obligation par divers procédés, les Juifs notamment par le lévirat, mariage de la veuve avec le frère du mort, les Romains par l'adoption.
Si nous passons aux Ëraniens, nous savons par le Khorda- Avesta qu'ils imploraient les âmes des aïeux. Leurs Fravachis ou Férouers, avant d'être considérés comme les types catégoriques des êtres, ont été les âmes des morts. Déjà les théologiens de rinde, spéculant sur la nature des pitris, en faisaient des essences premières, antérieures même aux dieux.
Pour THellène et le Romain, les morts sont des dieux, pro-' pices si les honneurs funèbres leur ont été rendus, malfaisants ou inquiétants si les rites funèbres leur ont manqué ; non les premiers et les seuls dieux, comme Ta pensé M. Fustel de Coulanges, mais les premiers peut-être qui aient reçu un culte, les dieux de la famille et de la cité. Tout d'abord, nous l'avons vu, ils vivent, dans la tombe, des mets que les Grecs ont soin de déposer sur la pyra, les Latins dans la culina annexées aux sépultures. < Plutarque raconte qu'après la bataille de Platée, les guerriers morts ayant été enterrés sur le lieu du combat,lesPlatéens s'étaient engagés à leur offrir chaque année le repas funéraire. En conséquence, ils se rendaient en grande procession, conduits par leurs premiers magistrats, vers le tertre sous lequel reposaient les morts. Ils leur offraient du lait, du vin, de l'huile, des parfums, et ils immolaient une victime. Puis ils prononçaient une formule par laquelle ils appelaient les morts à venir prendre ce repas. Cette cérémonie s'accomplissait encore au temps de Plutarque, qui put en voir le six-centième anniversaire. <c Je verse
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sur la terre du tombeau, dit Iphigénie, le lait, le miel et le vin; car c'est avec cela qu'on réjouit les morts. » « 0 dieu qui es sous la terre, dieu chthonien, s'écrie un û\s, sois-moi propice ». Et l'Electre d'Eschyle au tombeau d'Agamemnon : «c Prends pitié de moi et de mon frère Oreste ; fais-le revenir dans cette contrée, ô mon père ; entends ma prière, exauce mes vœux en recevant mes libations; donne-moi une âme plus chaste que celle de ma mère. y> On croyait, dit M. Fustel, que le mort n'acceptait l'offrande que de la main des siens... La présence d'un homme qui n'était pas de la famille troublait le repos des mânes. Aussi^ une loi du sage Pittacus interdisait-elle à l'étranger d'approcher d'un tombeau. Toucher du pied, même par mégarde, une sépulture, était un acte impie qu'il fallait expier. Le mot par lequel les anciens désignaient le culte des morts est significatif: irarptoc^tiv, parentare. C'est que la prière et l'offrande n'étaient adressées par chacun qu'à ses pères.
Mais les morts ne vivaient pas seulement dans la tombe; soit que, enterrés autrefois dans leur maison, ils continuassent d'y résider, soit que leur esprit se plût à y revenir, leur présence ou leurs fréquentes visites rendirent sacrée la demeure de la famille ; ils y eurent leur autel et leur religion. Le feu du foyer, d'abord adoré pour lui-même, se trouva symboliser les âmes des ancêtres, désormais associées à Yesta. De là un culte intérieur, encore plus exclusif que le culte des tombeaux ; un seul regard indiscret en souillait les cérémonies; nulle puissance extérieure n'avait le droit d'en régler les formes et les rites. Les dieux cachés, 6coi auxtci, n'admettaient d'autre prêtre que leur descendant; les termes de la prière, les chants, étaient un patrimoine, une propriété sacrée^ qui ne pouvait se transmettre que par génération* tf Le père, en donnant la vie à son fils, lui donnait en même temps sa croyance, son culte, le droit d'entretenir le foyer, d'offrir le repas funèbre, de prononcer les formules, et l'investiture d'une divinité anticipée : puisque tour à tour nous rejoi' gnons ces dieux qui nous sont unis par la race et par le sang-'
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Il est notable que la religion domestique ne se propageait que de mâle en mâle. Le père, seul, possédait le principe mystérieux, rétincelle génératrice. De cette vieille idée ont découlé, pour la femme, de très graves et très dures conséquences, la tutelle du père, du mari, du fils, et toutes les incapacités si lentement rayées de nos codes. La femme ne pouvait, sans l'intermédiaire de rhomme, participer au culte de la maison, de la famille, de la tribu, de la cité ; et bien qu'elle ait réussi à se réserver certaines divinités, certaines religions tout entières, elle est toujours demeurée, aux yeux de la loi, comme exclue du eulte des ancêtres, bien qu'elle y prît part comme fille, bien qu'elle y fût initiée par le mariage solennel. Mais, laissant à la sociologie ce qui est de son domaine propre, nous suivons le développement du culte des mânes. Nous venons de voir les morts, dieux du tombeau et dieux de la maison, consécrateurs du foyer, créateurs de l'enclos sacré, Êpxoç, herctum. Hors de la maison, ils sont les dieux du iftvo; et de la gens, de la (pparpia et de la tribu, de tout groupe dont les membres se réclament d'un commun ancêtre, réel ou supposé, et sont unis dans une même religion. Puis la parenté n'est plus qu'une tradition, par degrés appliquée à des sociétés plus étendues. Au-dessus des ancêtres particuliers de la famille et de la juxtaposition de familles, s'élève le héros idéal auquel est attaché le nom du pays, de la ville, de la race, Téponyme, fondateur de l'acropole, de la cité, de la colonie, enfin de cette enceinte sacrée qui n'est que l'enclos familial agrandi, et que gardent les dieux souterrains et ignés, c'est-à-dire encore les mânes. Violer l'enceinte d'une cité, c'est commettre un sacrilège ; ravir à un citoyen, à un peuple, les autels et les images de ses dieux nationaux, c'est l'anéantir, )e rayer du nombre des êtres vivants et libres.
Une des conséquences du culte des ancêtres chez les Grecs et les Romains, a été la consécration de la propriété, familiale, liéréditaire, individuelle, avec droit d'aSnesse plus ou moins absolu. 11 est facile de concevoir comment l'enclos de la maison, toujours séparé de l'enclos voisin par un mur, un fossé ou une
ligne sacrée, comment Tenclos de la tombe et les champs voisins, gardés par les Hermès^ ou par de simples bornes qui représentent les ancêtres, ont été retranchés du territoire commun de la horde ; puis comment cette propriété de la famille, sans cesser d*abord d'appartenir à chacun de ses membres, à tous les parents de la ligne masculine^ nommés agnats^ et, dans une certaine mesure, aux clients et affranchis associés à la religion domestique, avait été conGée à Taîné des fils^ au représentant de Tancêtre.
La société latine et la société grecque ont eu les mêmes commencements, mais la différence des tempéraments s'est marquée dans leurs destinées, ici par un épanouissement précoce et rapide, là par une croissance lente, persévérante, obstinée. Tandis que rimagination active et le génie ouvert des Hellènes^ s'élançant vers les régions hautes de la mythologie cosmogonique et de la philosophie, reléguaient dans Tombre, à Tarrière-plan, le culte des morts et des ancêtres, l'esprit latin, sec, positif, conservateur, à travers toutes les vicissitudes, en dépit de l'éducation grecque et de toutes les corruptions orientales, garda, jusqu'aux derniers temps du paganisme, le trésor des vieux usages, des vieilles institutions animistes. C'est pourquoi nous présenterons d'ensemble, au risque de répétitions inévitables, tout ce qui se rapporte, chez les Romains, à la religion domestique, urbaine et nationale des mânes, des lares et des pénates.
L'ordonnance des funérailles latines reproduit la marche même de Tesprit; on y prend sur le fait la formation des croyances animiques. Tout d'abord, le cadavre est un objet de dégoût et d'effroi. Durant les sept jours où le mort reste exposé, tant qu'il n'est pas enseveli, la maison et les parents sont réputés impurs ; de là toute une série de purifications et de sacrifices préliminaires expiatoires {porca prœsentanea, praecidaneà) ; on nettoie la chambre avec un balai sacré ; on fiche devant la porte un cyprès ou une branche de sapin. Le temps venu de procéder à l'inhumation, humatio — le mot s*est conservé après que l'usage du bûcher eût prévalu — des victimes étaient immolées sur la tombe arrosée de vin ; des arbustes plantés à Tentour ;