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un banquet offert au défunt ressuscité. L'idée d'impureté s'évanouissait dans une fumigation de baies de laurier. Le corps allait revivre dans les plantes. Quant au double, il ne faisait que passer par les enfers et en remontait dieu. « Nos ancêtres^ dit Gicéron, ont voulu que les hommes qui avaient quitté cette vie fussent comptés au nombre des dieux, n Le fantôme donc allait se joindre soit aux mânes favorables, cerus manuSj soit aux génies malfaisants^ lemur, larva, ou, le plus souvent, se fixait dans la maison et le domaine de la famille, en qualité de lare — lars est un mot étrusque qui signifie roi ou seigneur — ou de pénate, protecteur du foyer, des provisions — penus. « Par foyer, dit Servius, le commentateur de Virgile, les anciens entendaient les dieux lares ; aussi Virgile a-t-il pu mettre indifféremment tantôt pénates pour foyer, tantôt foyer pour pénates. » Le neuvième jour après les funérailles, un nouveau banquet, le sacrificium novemdiale, les feriœ denicaleSy des jeux funèbres^ célébraient la rentrée définitive du mort dans sa famille et sa prise de possession de l'autel domestique. Outre le culte intime et permanent, outre les fêtes et les jeux particuliers ramenés par les anniversaires et qu'on nommait joar^n^a^io, il y avait aussi, les 21 et 22 février^ deux fêtes publiques et générales des morts, les Feralia et les Caristia, Durant les Feralia, les temples étaient fermés ; toute autre cérémonie était suspendue; on ne pouvait sacrifier que sur les tombes. Il n'y avait d'autres dieux que les mânes. Le lendemain, jour des joyeuses Caristia, était consacré aux lares, aux banquets commémoratifs de la gloire des aïeux.
Divi mânes, ce sont les morts^ purifiés par les rites funéraires. Mànus semble signifier bon ou lumineux. Mané se dit du jour naissant ; immanis équivaut à monstrueux, lugubre. Toutefois, ces mânes gardent un caractère sévère. Silentes, Inferi, dieux d'en bas^ ils habitent encore volontiers, sous la garde de leur mère Mania, l'enclos d'Orcus, qui communique avec la tombe. Nous avons dit qu'une pierre placée au fond de la fosse ou mundus figurait l'entrée de l'empire souterrain. Trois fois Tan,
le tumulus était fouillé, et sur la dalle mise à nu s^accomplissalent les sacrifices et les lustrations en l'honneur des mânesj de Mania^ Mana genita, Lara, Dea Muta ou Tacita, Laverna, Lara, Libitina, des Furinae, d'Orcus ou Charon, le vieillard au marteau, enGn de Dispater, dieu des trésors, père de toutes les divinités infernales. Le côté terrible du monde d'en bas se révèle dans l'antique usage de la devotio, lorsque des troupes entières se vouent à la mort> lorsque, le front voilé, la main au menton, l'épée sous les pieds, Décius prononce la fatale formule^ puis s'élance au plus épais des bataillons, ou bien encore lorsqu'un homme et une femme, tous deux étrangers, sont enterrés vifs dans le Forum boariuro. Les extrêmes détresses faisaient revivre ces anciennes coutumes, depuis longtemps oubliées. D'ordinaire, les maniœ ou maniolasy petites poupées suspendues devant les maisons, rappelaient seules les victimes humaines jadis offertes aux mânes.
Bien que les lares et leur mère Lara, Acca Larentia, eussent leur part de tous les honneurs dévolus aux mânes, bien que Tarquin le Superbe leur immolât encore des enfants, ils ont perdu assez vite le caractère funéraire et oublié le chemin des régions infernales. Génies protecteurs des maisons, des quartiers, des carrefours, des cités et des États, leur nom n'éveille que des idées de joie et de reconnaissance. Lares familiers ou privés, lares viales, compitales^ des rues et des places, praestites^ hostilii, permarini, alites, qui se tiennent devant la porte ou à côté de chaque membre de la famille, qui accueillent l'étranger ou accompagnent le soldat, le marin, qui voltigent autour des vivants, dans Tatrium, dans les villes et les campagnes, leurs statuettes de bois souvent accotées d*un chien et leurs innombrables chapelles recevaient de perpétuelles offrandes de vin, de gâteaux, de fruits, de fleurs et de feuillages. Leurs fêles, laralia, compitalia, revenaient tous les ans, tous les mois, procurant aux humbles, aux esclaves, un jour d'égalité, d'affranchissement et de licence — à ce point que les compifalia durent être supprimées ; Auguste, qui se connaissait en
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popularité, eut soin de les rétablir. Enfîn, à tous et en tonte occasion^ sur la scène de Plaute comme aux naissances et aux mariages, les lares faisaient bonne figure, ainsi qull sied à d'anciens morts consolés qui président à la yie. Leur inoffensive bonhomie survécut à la désuétude et à l'oubli. De Tarmoire, larariumy où l'on finit par les reléguer, ils continuèrent à veiller sans bruit sur leur négligente postérité.
Les pénates se distinguent moins encore des lares, que ceuxci des mânes ; leurs attributions, leurs fêtes sont les mêmes. Lares prsestites, génies des lieux, des peuples, des corporations, Pénates publiei, c'est tout un. Mais les pénates, plus spécialement préposés au train domestique, aux rapports de la maison, à la porte, au foyer, se sont trouvés associés au culte de Yesta. On se souvenait aussi de leur fabuleuse origine. Enée les avait apportés d'ilion. Grâce à Yesta, grâce à Virgile, ils ont plus longtemps évité la retraite honoraire du Lararium. Les théologiens et les polygraphes ont même essayé de les introduire dans le monde supérieur des grandes divinités. Déjà au temps d'Auguste quelques-uns les assimilaient à Castor et Pollux, d'autres à Jupiter et à Junon, ou encore à Jupiter, Junon et Minerve. Selon Plutarque, le nom et jusqu'au sexe des pénates primitifs sont un mystère qu'il était défendu de pénétrer. Quoi qu'il en puisse être, dans l'état de confusion où nous est parvenue la mythologie latine, les mânes, les lares et les pénates ne représentent plus que les ancêtres divinisés. Bientôt nous ver* rons se dégager de leur multitude le dernier dieu officiel de Tempire et de la patrie romaine, le lare ou pénate ou génie impérial.
Le christianisme a beaucoup moins modifié qu'on ne le croirait l'antique théorie de la mort. Sur les tombes des fidèles et des martyrs a longtemps figuré Tinscription diis manibus ; au reste, la divinisation des morts est la raison d'être du christianisme. Le culte des saints, des élus, le nom de père attribué au dieu principal, ne sont que des transpositions et des équivalents du culte des ancêtres. Tous ces pères spirituels, ces patrons.
ont repris simplement l'emploi des héros, des génies propices et malins. Encore ne les ont-ils pas éliminés. A côté des superfétations métaphysico -religieuses, le vieux culte, dans ce qu'il a de plus primitif^ a gardé son empire et vit en bonne intelligence avec les superstitions plus modernes.
Rappelons dans Tlnde et dans tout TOrient mongolique et chinois la persistance de la dévotion aux morts et aux personnages divinisés, les nombreux temples-autels élevés dans le Bérar aux anachorètes et aux saints ; ailleurs, aux marabouts et aux santons. Dans la haute Asie, les Turcomans, ces farouches musulmans, continuent d'adorer les morts et surtout les célèbres voleurs.
Les pays chrétiens ne sont pas moins attachés au culte des ancêtres. En Tyrol, en Bavière, dans le Palatinat, dans la Bohême allemande, les paysans ramassent les miettes du repas et, dans la nuit du samedi au dimanche, les jettent dans le foyer pour les âmes. La soupe répandue est pour les morts. En pétrissant, la femme jette pour eux derrière elle une poignée de farine, et dans le feu un morceau de pâte ou le premier gâteau. Pour eux, les bûcherons déposent des croûtes sur les troncs d'arbres récemment coupés. A rapproche du jour des Trépassés, une lampe nocturne est allumée et entretenue avec delà graisse; une porte ou une fenêtre doit demeurer ouverte ; le souper reste sur la table, et Ton se couche plus tôt que d'habitude, pour ne pas déranger les morts qui reviennent visiter leur maison et leurs descendants.
Entre toutes les provincesi les pays celtiques de France et d'Angleterre sont la terre classique des mânes et des ombres. Les trépassés y ont leurs fêtes, leurs baies, leurs grottes et leurs forêts.
La religion elle-même a dû solenniser ofGciellement la fête des morts. Les cimetières sont des lieux saints, avant et en dépit de Teau bénite. Le goupillon envoie aux mânes la vieille lustration qu'Ënée répandit jadis sur le cénotaphe de Palinure; les petites chapelles, les offrandes de fleurs et de menues idoles,
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les cierges brûlés pour les âmes du purgatoire, les reliques de saints murées dans les autels, sont quelques-uns seulement parmi les innombrables vestiges du culte des ancêtres, des larçs et des pénates.
Ajoutez le caractère sacré que nous accordons aux dernières volontés des morts, le fétichisme funéraire d'où sont nées la noblesse et ridée d'aristocratie héréditaire. Enfin, quand nous renvoyons ad patres les importuns ou les soucis, nous ne nous doutons guère que nous proférons une vieille formule sacrée. Ces patres, que de façon ou d'autre nous rejoindrons tous, ce sont les pitris de l'Inde, ce sont les Beol x,dovtot et les divi mânes des anciens.
Dans le livre des religions, le chapitre de la mort^ à quelques variantes près, ne diffère que par la langue où il est écrit. Croyances et coutumes, rien qui ne coïncide et qui ne se répète.
Quoi de plus naturel, une fois la famille constituée, que Taffection et la reconnaissance pour les parents disparus? Eh bien, il a suffi d'un songe et d'un fantôme pour tirer de ce sentiment si simple une illusion que Texpérience la plus certaine n'a pu détruire. Encore, si l'erreur eût été bornée à l'affirmation plus ou moins convaincue de la vie des morts ; mais, la crainte et le désir aidant, la raison enfantine des premiers âges a imposé ses conceptions naïves à l'esprit plus exercé des peuples en marche vers la civilisation. Ceux-ci, au lieu de chasser de vaines rêveries, se sont pris à les méditer, à les raffiner, à en pallier les contradictions. Il les ont consacrées par des rituels souvent atroces, le plus souvent puérils et superflus ; il les ont prolongées en inventions d'outre-tombe, en géographies infernales et paradisiaques. Nous venons devoir quelle religion ils en avaient tirée, et comment ce culte, non content de motiver des fêtes et des cérémonies, s'est emparé de la famille et de la cité antiques, immobilisant quatre cent millions de Chinois dans la monotone imitation du passé, déposant dans l'ancien droit ces rigueurs iniques, ces abus de Tautorité, non, de la tyrannie, paternelle, maritale, de la primogéniture , auxquels le mâle
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et le fort n'étaient que trop poussés déjà par la faiblesse de la femme et de Tenfant. Et que sont ces dommageables conséquences, atténuées graduellement en France et en Amérique, mais si tenaces encore dans le reste du monde; que sont-elles au prix des aberrations introduites, enracinées dans l'esprit humain par la déification de la paternité ? C'est un point que nous avons signalé déjà, mais on ne saurait trop y revenir ; le culte de la génération s'y rencontre avec celui des ancêtres. Dès que l'homme eût fait de l'ancêtre un dieu, il fit de tous ses dieux des ancêtres. Les dieux nationaux, les dieux suprêmes, et leur héritier, le dieu unique des monothéismes et des déismes, reçurent pour toujours le titre de pères par excellence des êtres et des choses. La mythologie de la paternité, se combinant avec celle de l'amour et de la grâce arbitraire, entra dans les théodicées, ces quintessences de toutes les illusions anthropiques. Les métaphysiques, dans leur état dernier, ne contiennent rien déplus que leurs fictions premières; et leur dieu, père universel, demeure identique au premier ancêtre des Fidjiens, le serpent Onden-Géï, au Grand Lièvre des Iroquois, qui avait épousé, je crois, la sœur du Castor, au cafre Unkulukulu, ou encore à Zeus «père des dieux et des hommes )> et à tous autres « pères qui sont aux cieux ».
Caractère génésiqae, fécondant, inspirateur, des génies latins. — Sarvivance de leur culte dans la conception du génie, — Les anges, leurs origines assyriennes et persiques. — Leur rôle dans les livres de l'Ancien Testament, dans la légende chrétienne. «> La revanche des mauvais anges. — Les fées, notamment en Gaule, et les contes de fées.
A côté et au même titre que les mânes, les lares et les pé« nates, les Romains honoraient les génies. « Nos ancêtres^ dit Apulée, ont cru que les mânes, quand ils étaient malfaisants, devaient être nommés larves ; bienveillants, ils les nommaient lares; génie et lare, c'est le même être. )» On pourrait en dire autant des dafmones grecs, en qui Hésiode voit les âmes d'anti-
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ques générations disparues. Mais le nom lui-même et les divers emplois des génies ne permettent pas de les confondre tout à fait avec les âmes des morts. La racine gen^ commune à tous les idiomes aryens, signifie par excellence engendrer, puis être et devenir. Le choix qu'en ont fait lesLatins pour désigner toute une classe de divinités indéterminées, implique tout d'abord ces préoccupations génésiques si intimement associées à toutes les idées religieuses, mais aussi une croyance particulière à une force génératrice placée au dedans ou au-dessus de chaque être réel ou fictif, et qui en constitue l'essence. Attaché à la naissance, au mariage, à la cité, le génie obtint souvent un culte consacré par des fêtes privées et publiques. Varron le cite même au nombre des grands dieux — DU consentes. Genius, le chef de cette troupe favorable, est donc considéré comme l'égal et le compagnon de Liber pater, avec lequel on le confond parfois, du Mars printanier, de Gérés, de Faunus. Il est le collègue masculin de Héré, de Juno. De même que tous les hommes ont leur génie, toutes les femmes ont leur Junon. Ce double est imposé aux dieux mêmes, aussi bien qu'aux bois, aux prairies, aux champs, aux fontaines et aux montagnes. On invoque le génie de Jupiter, de Janus, la Junon ou la Héré de Mars, de Cérès ; il y a même une Juno Junonis. Ainsi, Genius et Juno expriment la force vivifiante qui réside dans les dieux et dans les êtres, et qui partout les accompagne.
A répoque où la cohue des dieux nationaux et étrangers, perdant toute autorité, ne fut plus qu'un objet de risée ou d'indifférence, le génie de Rome et le génie de l'empereur prirent le pas sur les hôtes surannés du Panthéon d'Agrippa. Expression <le Tunité et du pouvoir suprêmes, leur culte constitua la religion civile de l'empire, la seule qui fût imposée et garantie par la loi. Aussi le sacrifice aux génies était-il Tunique formalité requise des peuples incorporés dans le monde romain. C'était purement un acte d'adhésion à l'empire et à la patrie. L'étroitesse de certains cerveaux ne put admettre une idée si large, un compromis si honorable. Les génies luttèrent rudement, non
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sans maladresse ; ils furent vaincus. Mais ici, du moins, leur cause était la bonne ; ils défendaient la civilisation assiégée par les barbares et les pauvres d'esprit.
Cette résorption des génies en un ou deux personnages typiques n'avait d'ailleurs nullement restreint le nombre et les attributions des innombrables petits dieux de l'animisme. Au contraire ; à mesure que les actions et les facultés de l'homme prenaient des personnes et des noms divins, les génies, d'abord attachés aux objets^ aux phénomènes et aux circonstances delà nature physique, se virent accolés et préposés aux diverses manifestations de la pensée, aux qualités abstraites et aux termes généraux^ mémoire^ sagesse, raison, parole, silence, bien et mal; enfin à tous les mots qui peuvent exister dans les langues les plus fécondes en nuances. Surabondante richesse, dont les arts plastiques n'ont cessé de tirer leurs allégories et les religions leurs symboles ! La philosophie n'en a pas moins abusé, au grand dommage de la raison. Des génies, elle fit ses hypostases, ses types, ses Éons et ses quintessences. Les vérités nécessaires, les idées de Platon, les facultés de la vieille psychologie^ les principes et lois de toute sorte ne sont autre chose que des génies dépouillés de toute forme, vidés de toute substance, réduits à leur dernière expression, au mot, mais qui n'en conservent pas moins quelque énergie propre, indépendante de l'abstraction qu'ils figurent pour ainsi dire aux yeux de la raison faussée par le sentiment religieux. Vainement Voltaire répète avec insistance qu'il n'y a pas d'être particulier appelé végétation, vie, pensée, droit, devoir, force, peu d'hommes encore prononcent ces syllabes sans évoquer un je ne sais quoi, une vertu génératrice qui préside à diverses séries de faits, d'actes et de pensées— un génie ou double mystérieux.
Le langage, comme on pouvait s'y attendre^ a conservé des traces nombreuses d'un état d'esprit où chaque chose, chaque qualité physique ou morale apparaissait doublée de son génie, subordonnée à son type. Quand nous disons qu'un homme a le génie de la daase, de la musique, de l'intrigue^ de la poésie, de
la bonté, de la perversité, nous obéissons, sans le savoir et sans le vouloir, à la loi des survivances. Enfin, par suite d'une confusion assez naturelle entre deux termes d'une même origine — ingenium et genius — la qualité si complexe et si diverse que nous appelons le génie, a hérité en quelque sorte de tout ce qui constituait Tessence et le prestige des antiques génies : puissance, mystère, caprice, vie, immortalité. Le génie, quel qu'il soit, est toujours une liqueur enivrante, une flamme, un souffle, un coup d'aile, de foudre ou de marteau qui embrase, transporte ; surexcite, qui est au-dessus de l'homme et descend en lui : le démon de Socrate et le dieu de la Pythie. Ainsi se continue à travers les âges le travail illusoire de l'anthropisme.
La langue latine et l'esprit minutieux de l'ancienne Rome ont singulièrement contribué à étendre et à perpétuer Tempire des génies. Mais sous toutes les zones et chez tous les peuples, à des degrés divers, ils ont joué le même rôle dans révolution religieuse et intellectuelle. Ce sont eux encore que nous allons retrouver sous d'autres noms dans les religions de l'Orient, dans le christianisme et dans l'islam.
Les anges, aujourd'hui, surtout les bons, sont insignifiants et bagues. Sorte d'eunuques, nés sans sexe et sans vie, même quand ils ont un nom, ils ne représentent plus rien, ni une idée, ni une personne. Ce qui intéresse en eux^ ce sont les fiieux qu'ils remplacent, dont ils sont les décalques affadis et méconnaissables. Leurs origines sont complexes et successives; il faut les demander, non pas seulement à l'indigente mythologie des Hébreux, mais encore aux religions antérieures et apparentées au judaïsme, à celles aussi qui ont influé, dans les temps historiques, sur les croyances des juifs ; enfin, à ce chaos confus de mythes hermétiques et gréco-romains, dont s'est noume,bon gré mal gré, l'imagination des Gentils christianisés.
Les plus anciens anges des Hébreux sont les deux figures ailées qui surmontaient le coffre ou arche d'alliance. Les remaniements et les refontes qu'ont subis les traditions nationales sous Josias et après Esdras, au retour de la captivité, ont sin-
gulièrement obscurci le caractère originel de ces dieux ; mais leur nom générique et quelques traits de leur physionomie ré- Yèlent assez leur véritable nature. Ces kérubim, chérubins, ne sont autres que les bœufs, lions et génies ailés représentés sur tous les temples et palais de la Suziane, de la Ghaldée et de TAssyrie. Pas plus que le veau d'or fabriqué par Aaron dans le désert^ pas plus que le taureau de métal qui, chez toutes les tribus chananéennes, figure les dieux solaires, Baal, Moloch, lahvé, les chérubins ne sont venus d'Egypte. Sans doute l'antique zoolâtrie a fleuri aux bords du Nil autant et plus qu'en aucun lieu du monde ; et les Hébreux, dans leur long séjour au pays de Gessé^ ont eu le temps de se pénétrer du symbolisme égyptien. Mais il ne faut pas oublier que leur ancêtre mythique, Abraham, est parti d'Ur en Ghaldée ; et que, de temps immémorial, les futurs Juifs, branche des Sémites, ont vécu sur le bas et le haut Euphrate, partageant les croyances communes à toute la race.
Les chérubins sont donc des animaux sémitiques, englobés et adoptés par l'orthodoxie. Ils se sont toutefois rapprochés de 1& forme humaine : comment, sans mains^ brandir le glaive flamboyant à la porte de TËden ? Mais la métamorphose a été imparfaite et intermittente. Ainsi, parmi les quatre grands chérubins dorés du temple de Salomon, l'un avait une face d'homme, un autre une face de lion. Ceux qui se groupaient autour du bassin carré avaient des têtes de lion et de bœuf. Douze taureaux de bronze supportaient la mer d'airain. Jéroboam éleva partout des veaux dV. Ézéchiel a vu le Seigneur monté sur quatre chérubins accroupis^ et chacun d'eux a quatre ailes et quatre faces, d'homme, d'aigle, de lion et de bœuf. Vous verrez leurs pareils au musée assyrien.
Les séraphins, autre nom bien connu, paraissent dans Isaïe, chantant: « Sainte Saint, Saint! » autour du Seigneur. Mais ne sont-ils pas les descendants^ bien assagis, des séraphim ou serpents ailés qui assaillirent les Hébreux dans le désert, et du serpent d'airain, apparenté d'assez près au serpent guérisseur
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d'AsclépioSy que le monothéiste Moïse dressait, sans aucun scrupule, entre deux colloques avec lahvé ?
Passons aux anges à figure humaine. Dans les parties les plus anciennes de la Bible (toute question d'authenticité réservée)^ ils sont impersonnels et refusent de dire leur nom, qui est admirable et caché. Si Ton excepte la vision de Jacob» où les anges montent et descendent le long de Téchelle, le « Camp de Dieu v où ils apparaissent au même Jacob ; l'expression a prince de l'armée du Seigneur » dans le livre de Josué ; la mention d'une cour céleste dans le poème de Job (date et provenance incertaines), le nombre des anges est d'abord très restreint, puisqu'il varie de trois à un.
Les anges (malékim), envoyés, ne sont que les doubles, on pourrait dire les formes de lahvé lui-même. Plus d'une fois^ le personnage favorisé de leur visite tombe la face contre terre, en s'écriant : « Malheur à moi, j'ai vu le Seigneur ! »
Des trois voyageurs qui apparaissent à Abraham pour annoncer la naissance d'Isaac et la ruine prochaine des villes maudites, un seul porte la parole, et le patriarche le traite de Seigneur. Les deux autres s'en vont chercher Loth à Sodome, où le peuple entend les violer, comme on sait. Ce sont eux qui, avec tant d'à propos, changent la femme de Loth en statue de sel. Rien, d'ailleurs, ne les distingue l'un de l'autre. Aussi, ordinairement, sont-ils confondus dans un seul et même être, l'envoyé ou ange du Seigneur. Tout au plus pourrait-on chercher une nuance entre Tange orateur et l'ange exterminateur : celui-ci étant considéré comme la personnification d'un cataclysme ou d'une épidémie ; antique produit de cette illusion si vivace, qui fait voir dans tout accident et dans toute maladie un caprice surnaturel, un châtiment divin. Mais il arrive souvent que l'interprète de lahvé est aussi le ministre de ses vengeances. Tel est le cas dans l'épisode de Sodome.
Nous citerons encore quelques exemples d'intervention angélique et deux ou trois exploits de l'ange exterminateur. . L'ange ^du Seigneur apparaît deux fois à Agar fugitive, pour
la désaltérer et promettre à Ismaêl une puissante postérité. Il arrête la main d'Abraham prêt à sacrifier son fils. Abraham dite Ëliézer : le Seigneur enverra son ange devant vous. Un homme divin lutte avec Jacob jusqu'au lever de l'aurore et lui donne le nom significatif d'Israël, qui a combattu El, Dieu ; d*où il appert que c'est lahvé lui-même qui a pincé Jacob à la cuisse. Jacob mourant dit à ses fils : <c L'ange m'a délivré de tous maux.»
Après la scène du buisson ardent, Tange du Seigneur se présente à Moïse et veut le faire mourir, au moment même où Dieu vient de confier à celui-ci le salut du peuple choisi. Mieux avisé, il dirige la nuée lumineuse qui égare pendant quarante ans les Israélites dans le désert ; ou bien, une épée nue à la main, il engage avec Balaam et i'ânesse la plus sotte des conversations. Il promet la victoire à Josué ; il remet à l'idolâtre Gédéon, adorateur du taureau de Baal, la délégation de lahvé. 11 se montre en songe à la mère de Samson. Il se repose un peu au temps d'Élie, d'Elisée et d'Isaïe ; ses fonctions passent aux voyants. Déjà, sous les Juges, la Bible dit indifféremment ange ou prophète du Seigneur. Cependant, il reparaît à Babylone, avertit Nabuchodonosor, menace de couper en deux les vieillards qui ont calomnié Suzanne, sauve les trois jeunes hommes dans la fournaise, ferme la gueule aux lions de Daniel, et, prenant Habacuc par les cheveux, le transporte de Judée en Chaldée. Plus tard, il secourt les Macchabées et délivre les apôtres prisonniers. Les anges à cheval sont d'assez basse époque ; ils jouent leur rôle dans la vision de Zacharie et dans l'aventure d'Héliodore.
Quant à l'exterminateur, il entre en scène comme compère de Moïse, et frappe en une nuit tous les premiers-nés de TÊgypte. Ainsi, dans l'innombrable armée qui poursuivit les Hébreux jusqu'à la mer Rouge, il n'y avait que des cadets ? Évidemment, David ayant entrepris un dénombrement qui aurait pu fournir quelques indications utiles aux démographes modernes, l'ange exterminateur vint châtier sur le peuple saint l'énorme péché de son. roi. 11 parut, entre ciel et terre, près de la grange d'un nommé Aréuna, et peu s'en fallut que David ne s'évanouît de
frayeur à sa vue. Jérusalem fut épargnée ; mais déjà soixante-dix mille hommes avaient péri. L'expiation, à tout prendre, était honnête.
Après une longue éclipse, l'exterminateur reparait sous Ézéchiel et tue à Sennachérib cent quatre-vingt-^inq mille hommes. Depuis, les occasions lui manquèrent-elles? Ou bien tourna-t-il avec la fortune d'Israël ? Peut-être un seul ne pouvait-il suffire contre tant d'ennemis. Ézéchiel en vit six, accompagnés d^un ange vêtu de lin, avec une écritoire ; mais ils furent aussi impuissants que leur aîné. Israël et Juda transportés dans leur ancienne patrie, aux rives de TEuphrate, durent subir la domination des Chaldéens et des Perses.
C'est durant la captivité que le nombre des anges commença de s'accroître, ou plutôt que les Juifs, dans leur désœuvrement forcé, s'avisèrent d'attribuer à quelques-uns de ces êtres vagues un office et un caractère particuliers. Les trois premiers qui aient reçu un nom semblent être un certain Emmanuel, prédit par Isaïe, Michel, connu d'Isaïe, de Daniel et de Zacharie, et le fameux Gabriel, conseiller de Daniel et de Mahomet. Daniel, paraît-il (d'ailleurs très apocryphe), lançait au hasard ses prophéties ; il en ignorait le sens, quoiqu'il fût rempli de ^ l'esprit des dieux saints ». Un ange voulut bien les lui expliquer ; c'était Gabriel, géant à la face de lumière, à la ceinture d'or; il lui cita, entre autres puissances célestes, Michel, u l'un des premiers parmi les anges. » Michel est aussi un des cavaliers vus par Zacharie.
Il faut descendre aux temps messianiques, aux canoniques et apocryphes chrétiens, au rabbinisme, à la cabale et au Coran, pour trouver, avec quelques noms nouveaux, des mythes plus ^circonstanciés, des théories sur l'origine, les amours des anges ^t la hiérarchie céleste.
Sans approfondir le rôle de Gabriel dans le mystère de l'in- <^amation, sans rappeler les allusions assez vaines de Jésus aux anges de son père, mentionnons Uriel, cité dans la Pénitence ^'Adam ; Raziel, précepteur d'Adam, selon les cabalistes, Zin-
giel, qui, au dire des rabbins, aida Michel et Gabriel à ensevelir Moïse et à défendre contre Satan Tâme du législateur. Ajoutons les bons musulmans : Azazel, qui refusa de rendre hommage à Adam, et qui se fît connaître aussi sous le nom d'Eblis^ prince des démons; Asraêl, Tange de la mort, qui sépare les âmes des corps, et le fort clairon Israfil, qui sonnera de la trompette à la fin des temps. Tous ces noms, il faut le remarquer, sont purement sémitiques : £1, précédé d'un explicatif quelconque (Michel, semblable à Dieu, Gabriel, force de Dieu, Raphaël, remède de Dieu, etc.) ; c'est assez dire que les anges juifs proprement dits ont été des dieux, héritiers inconscients d'antiques Elohim.
Le roman de Tobie, dont la date flotte entre le cinquième siècle avant notre ère et le deuxième après Jésus-Christ, nous fait connaître le talent médical et les prouesses de Raphaël, qui, vainqueur d'Asmodée^ le transporte en haute Éf^ypte, sans doute pour éprouver les nombreux moines troglodytes de la Thébaïde. Ce trait semble bien déceler un auteur ou un iuterpolateur chrétien.
Laissons la théologie s'escrimer, après un pseudo-Juda et un pseudo-Ënoch, sur la création des anges, leur nature et leur sexe^ combiner avec les Éons gnostiques les génies perses et gréco-romains, les anges gardiens et les sybilles, élager ses neuf cercles descendants : séraphins, chérubins, trônes, dominations, vertus, puissances, principautés^ archanges et anges ! — Labeur stérile, s'il n'eût donné carrière au génie de Dante et de Milton ! — Et des paradis, passons aux enfers.
Le dualisme moral n'est pas une doctrine juive, ou du moins elle n'est pas spéciale aux Juifs, et ce n'est pas d'eux qu'elle a reçu ses développements. Sans doute, il n'est pas de peuple qui n'ait conçu de bons et de mauvais esprits, des dieux tour à tour propices ou funestes. Mille traits attestent, chez les Juifs, la croyance aux u esprits de Python » et aux démons possesseurs. Mais la théorie des deux principes opposés, en lutte depuis le commencement des choses, théorie à laquelle se rattachent la chute des anges, la tentation du Christ et la légende du diable,
n'est nuHe part clairement exposée dans les anciens livres juifs. L'histoire du serpent dans la Genèse, l'intervention de Satan dans Job, sont des épisodes isolés que le christianisme a pu utiliser^ mais qui n'auraient pas suffi comme base doctrinale.
Si le serpent n'est pas simplement un animal rusé, s'il est un être mythologique^ ilressemble fort au dragon perse Azidahaka, l'un des champions d'Âhrimane. Le nom de Satan^ Scheïtan, est bien sémitique. Mais le sens du mot, « l'ennemi, l'adversaire y*, paraît désigner le principe du mal, Timmortel ennemi du bon principe. D'autre part, Âsmodée, prince des démons, auquel Isaïo oppose Michel, et Tobie Raphaël, est le démon perse Aeshmaûaèva. En somme, il semble que les idées juives sur l'origine du mal se soient formées sous l'influence prolongée du mythe zoroastrien, issu lui-même de ce grand combat entre les puissances de lumière et les armées ténébreuses, qui fait le fond des religions aryennes.
A l'instar d'Ahrimane, qui oppose aux Amésa-Çpentas, Yazatas, ^bravasis d'Ormuzd, les daêvas, les drujes, etc., et généralement •ous les vices à toutes les vertus, Satan range en face des saintes 0.ilices une armée infernale, mais qui n'a pas la cohésion des ^^ions d'Ahrimane; il y fait entreries transfuges de tous les ^^nthéons, les dieux étrangers sans cesse harcelés par les pro- ^ Ijètes, Belzébuth, Belphégor, Astarté, puis les dieux de la Grèce >t: de Rome, pourchassés par les apologistes chrétiens. Tous, ^^puis le farouche Pluton jusqu'à la sage Minerve, depuis le ■Mauvais revenant des forêts jusqu'au bon petit génie des moissons ou des naissances heureuses, pêle-mêle, l'Église jette aux ^tîfers ses prédécesseurs et ses ennemis.
Cette œuvre de colère, plus que d'intelligence, a fini par
tourner contre elle. Les Pères, dans leur ferveur aveugle, ne se
^ont pas doutés qu'en notant d'infamie les personnifications et
^Qs symboles des passions, des facultés, des idées, ils préparaient
Contre le christianisme la revanche de la nature violentée, de
^u vie méconnue, de la science maudite. Quand la pensée se
îéveilla d'un hébétement dix fois séculaire, où chercha-t-elle
ses alliés et ses guides ? Non pas auprès des pâles escouades célestes, fantômes incolores^ serviles et béats marchepieds du Père et du Fils coéternels. Elle descendit aux enfers; elle tira de Tabîme la jeunesse, Tamour^ Tart et la science. Gomme une autre Eve, écoutant le conseil excellent du serpent, elle mordit au fruit de Tarbre de vie, de Tarbre du bien et du mal ; c'est là qu'elle puisa l'espérance et la force. £t sous les bois solitaires, aux rayons de la lune^ les nouveaux païens, alchimistes, librespenseurs, rêveurs suspects, sorciers, qui secouaient pour une nuit le joug clérico- féodal, s'en allaient célébrer, dans Torgie et la débauche sans frein, l'immortel révolté, Ahrimane et Satan, et Typhon, et Asmodée, et Belzébuth — Diabolus — l'indomptable puissance du « mauvais esprit ». Les mauvais anges ont eu leur moment de gloire.
Vainement, d'ailleurs, le christianisme avait prétendu jeter i la fois dans l'abîme toutes les inventions mythiques des anciens. Parmi les dieux condamnés, les petits avaient moins pâti que les grands ; ils trouvaient aisément des retraites d'où ils bravaieot^^ l'anathème. Ce ne sont pas les religions, c'est Tinstruction seul^^ et la raison qui en finiront, presque à regret, avec nos lutins e"^ nos fées.
Le mot français Fée (Fade, dans le Centre et le Midi) est 1^^ transcription régulière du bas latin fata, pluriel neutre consi — déré comme un nominatif féminin. On connaît aussi la variant-^^ falua, qui est, d'ailleurs^ une très ancienne divinité latine^ fîll -^ de Faunus ou Fatuus. Fata et Fatua renferment la même racine que le verbe fari et le substantif /'a6ii/a. Les fées sont celles qi»i disent les destinées. Le nom anglais Fairy paraît bien avoir l» même origine, par l'intermédiaire de fateria^ féerie, porté eo Angleterre par les Normands. Pourtant il existait en Irlande des Snee-farra, dont le nom, s'il n'est pas une corruption de Fairy, a pu se confondre avec le terme gallo-romain.
Dans ces fées, dites aussi dames, dominœ, matres, matronXy virginesy bien antérieures, en Gaule, à leur dénomination latine, il faut reconnaître les esprits des bois, des eaux, des cavernes,
des montagnes et des morts. Elles ne diffèrent en rien des Âpsarâs de l'Inde, des Péris de la Perse, des Nixes, Russalkas, Elfes, Ondines, germaniques et slaves, des nymphes ou génies épars dans tontes les mythologies. Le passant égaré voyait flotter sur l'eau leurs écharpes de brume, ou voltiger sur les marécages la phosphorescence de leurs yeux, follets et farfadets. Les filles attardées qui dansent sur l'herbe au clair de lune et dont le branle a laissé dans la mousse sa marque circulaire ; les lavandières qu'on entend sans les voir ; les affligées qui pleurent sur es tombes en se tordant les mains ; les amoureuses qui se cachent derrière le menhir phallique ; la vieille qui remplit sa ruche à la fontaine ; les vagabondes qui volent les enfants et étoument les vaches dans les grottes et les houles de mer ; les onnes âmes qui lèvent le loquet pour déposer dans Tâtre une ièce d'or ou un chanteau de pain renouvelé tous les jours ; les ^m mères de l'accouchée qui reçoivent Tenfant et le douent de élites les vertus ; les voyantes qui savent des secrets pour les ^oupeaux, des recettes pour les confitures et les maladies ; les ^teases de sorts et de regards, habiles à faire descendre la lune Eins un seau ; les mortes qui hantent les galeries silencieuses : ^utes sont des fées ; ce qu'elles touchent est fée, devient talisman pour le favorisé qu'elles en gratifient. Elles personnifient ^utes les chances, bonnes et mauvaises, depuis celle qui fait ^umer le lait, jusqu'à celle qui donne un diadème. Leur ba- Uette gouverne la vie et les éléments. Rien n'égale la rapidité ^ leurs métamorphoses. Biche dont la course agile fait craquer &s feuilles mortes, couleuvre des dames qui glisse dans l'herbe, moisson qui saute, eau qui jase, étoile qui argenté le coude de ^ rivière : rien, dans les trois règnes, qui ne serve à leurs dé- SOisements. A certains jours, elles quitte/il la figure humaine, déduites par leurs lois à la forme et à la destinée de quelque «inimal, mortelles alors, et se dérobant jusqu'à l'heure où finit l'épreuve. Heureux celui qui, par pitié, sans les connaître, leur épargne une blessure ou la mort. A celui-là, elles se montreront jeunes, radieuses, dans l'éblouissement de leurs robes cou-
leur de temps ; à lui leurs bienfaits^ leur amour ; car elles épousent parfois les humains. Quelques-unes sont méchantes, liaineuses^ la plupart seulement fantasques ; souvent leur malice ne va qu'à épouvanter le peureux^ à lui jeter une racine entre les jambes, à lui planter des oreilles d'âne ou Taune de boudin traditionnelle. Hostiles à l'insolent et au bravache, elles aiment le faible, l'humble d'esprit, Jean le diot {dont notre an[)i P. Sébii-. lot conte si bien les aventures) ; il y a dans leurs fantaisies quelque justice ironique, lorsqu'elles abattent le géant sous le genou de l'avorton et asseyent Timbécile sur le trône.
A côté de la religion officielle des druides, le culte des fées demeurait la véritable foi du bûcheron, du paysan, du pêcheur. La conquête romaine, en latinisant les dieux gaulois, accentua le caractère national des fées ; autour d'elles se groupèrent les souvenirs de la race, les noms légendaires des héroïnes, des druidesses, élèves du sage Merlin, Viviane, Mélusine, Ariel, Morgane, la Vouivre, fée-couleuvre de la Franche-Comté, la fée de Bourgogne, et d'autres dans les îles Britanniques. Quand le christianisme refoula dans les campagnes la mythologie grécoromaine, le paganisme trouva un refuge dans le royaume des fées, entraînant avec lui tout le menu fretin du nouvel Olympe ou des nouveaux enfers, toute la cour de Satan, et les innombrables saints et saintes qui guérissent la peur, la fièvre, la stérilité, bien plus, la vierge Marie et le seigneur Jésus. Tout en exorcisant, en traquant les fées d'arbre en arbre, de fontaine en fontaine, les prêtres élevaient leurs chapelles aux lieux mêmes où les dames proscrites avaient opéré leurs merveilles. Substitution habile autant que nécessaire, mais qui consacrait et sanctionnait le pouvoir des fées. Celles-ci gardèrent leur prestige ; elles ne furent pas évincées. Sous le couvert des saintes, qui se crurent leurs héritières et ne furent que leurs prête-noms, elles conservaient leurs demeures et leurs fidèles. On les reconnaît aisément sous la métamorphose ; il n'y a qu'à gratter la sainte pour retrouver la fée. Les fées se soucient peu d'agir en saintes ; mais les saintes, quand elles veulent se mani-
LES GÉNIES. tel
^ster, sont obligées d'agir en fées. Jeanne Darc croit voir appaaitre je ne sais quelles bienheureuses, qui ne sont connues que les faiseurs de calendriers ; mais c'est sous l'arbre des dames [u'elle entend la voix de la patrie. Jusque dans les contes de la ;alette et de Lourdes, c'est un rôle de fée qu'on fait jouer aux retendues apparitions d'une personne morte depuis dix-huit eots ans.
Il n'est guère de province française qui ne connaisse des irbres, des grottes, des sources, hantés par les dames ; pas de rillage ou de canton qui n'ait sa pierre aux fées. La Bretagne en ist pleine. Près de Tours, on montre une pierre apportée sur le >out des doigts par une fée. En Périgord, aux environs de Miranont, les fées habitent l'antre du Ciuzeau, qui étend à plus de »ix lieues sous terre une enfilade de chambres pavées de mosaïques. Les Pyrénées ont leurs Hennos dos Dieous, femmes des lieux, dames blanches du Bergonz, conviées à des repas servis sur un linge bianc^ dans des chambres ouvertes, et qui portent le bonheur dans la main droite, le malheur dans la gauche. Mais ces pratiques se retrouvent en tout lieu.
Il est presque inutile de rappeler que tous les récits du moyen âge, romans des divers cycles d'Arthur, de Pérédur, de Charleniagne, d'Alexandre, etc., sont pleins des enchantements, des malices et des aventures des fées. Les invasions germaniques, les rapports de toute sorte qui se nouèrent entre les nations inodernes, ajoutèrent à l'apport gaulois et chrétien cent autres groupes de génies mâles et femelles. Enfin les croisades, les traductions hébraïques de contes orientaux qui, par l'intermédiaire <lu latin, s'insinuaient dans les langues vulgaires, annexèrent ï'Asie indienne, persane, turque, arabe, à notre « royaume des fées ». On voit quelles richesses alimentèrent cette bibliothèque bleue d'oiî sont sortis les Contes de Perrault et d'Aulnoy, les Maerschen allemands et les innombrables recueils où nos curieux et scrupuleux érudits consignent toute la féerie, le Folklore des nations. La part de l'imagination aryenne y est singulièrement prépondérante, et s'y accuse par les concordances,
yéritablement extraordinaires, qui s'observent dans toutes ces traînées de légendes, parties du haut Indus, il y a quatre et cinq mille années, pour déposer sur tous les chemins de TOccident leurs variantes sans nombre. Entre toutes les fables qui ont cours depuis le détroit de la Sonde jusqu'aux rivages de l'Atlantique, règne une affinité qui les classe dans une même famille. Mais elles n'en sont pas moins reliées aux divers groupes similaires éclos dans les régions les plus longtemps isolées de la civilisation européenne. Il est tel conte chaldéen, dravidien, chinois, japonais, zoulou, polynésien ou égyptien, où les génies, les ogres, les enchanteurs et les fées, conduisent et dénouent des aventures qu'on croirait empruntées à Grirom, à Afanasief, à Luzel ou à Sébillot. Ce qui ressort de tant de travaux estimables et du mouvement même qui les suscite et les multiplie, c'est la confirmation éclatante des vues de Tylor. Non seulement la plupart des peuples ou classes déchus ou attardés demeurent dévots aux plus vieilles conceptions de Tenfance humaine; mais encore, dans les milieux les plus favorables à l'émancipation mentale, dans les grandes villes, le succès inépuisable des contes de fées, vieux ou renouvelés, la vogue des féeries les plus saugrenues^ empruntant leurs prestiges aux découvertes de la science, attestent la complaisance invétérée de nos générations sceptiques pour les souvenirs de la religion primitive, et, cellelà, vraiment universelle.
Cette excursion dans les mythologies populaires n'aura pas, je crois, été inutile. En démontrant l'affinité de toutes les catégories de doubles ou esprits, elle a fait voir aussi qu'ils gardent toujours quelques traces de leur provenance respective. Elle nous permet d'affirmer que, si les âmes des morts ont vivifié les esprits de la nature, le culte des ancêtres ne domine pas absolument toute révolution mythique.
l'apothéose fictive et l'apothéose réelle. 168