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VI. L* APOTHÉOSE FICTIVE ET l'aPOTHÉOSE RÉELLE

Maneo-Capao, Votan, Qaetzalcoatl, Tezcatlipooa ; Bacchns ; Héraclès, Hercule et Cacas. — VÉvhémérisme et M. Herbert Spencer. — Apothéose réelle de Confacius, de Bouddha, de Jésas. — Apothéose des vivants, rois, généraux, césars. — Calte impérial. — Droit divin. — Fiction autoritaire.

Par cela même que l'homme a conçu les dieux, il en a fait des hommes dont il a localisé la naissance, la vie et la mort. Bel, dieu du ciel, qui s'est coupé la tète pour créer le monde, est devenu un roi Bélus, constructeur du temple qui lui était dédié. Zeus a résidé à Dodone, en Phrygie, en Arcadie, en Crète ; on racontait sa naissance, ses aventures, on montrait son tombeau. De même Osiris a combattu Set aux environs d'Abydos; ses membres dispersés ont été recueillis par Isis, sa femme-sœur. Homs Ta vengé sans pouvoir lui rendre la vie ; et l'antique dieu solaire, confiné dans TAmenti, se résigne à régner sur les morts. Mais, quelque jour, Hapi, « Vie de Phtah », le ressuscitera en Sérapis (Osor-H api)— pour compléter le nombre des autres dieux morts et ressuscites : les Adon, les Tammuz, les Sabazios, les Radmilos et les Zagreus.

Souvent, pour replacer au ciel les dieux qu'il en avait fait descendre, Thomme a dû les diviniser plusieurs fois, soit sous leur propre nom, soit comme fils, descendants, vainqueurs ou îavoris de quelque ancienne divinité. Tantôt il les a dédoublés en liantes distinctes qui siégeront dans l'Olympe à côté de leur prototype. Tantôt il les a associés à des dieux étrangers. Tantôt prêtant à quelque attribut divin, à quelque épithète au sens oublié, le corps, la physionomie et les aventures légendaires, peut-être le nom, d'un héros, d'un inventeur, d'un conquérant ^ demi fabuleux, il a décerné à des personnages factices la récompense de l'immortalité.

L'élément historique, réel, joue d'ordinaire le moindre rôle en ces transfigurations. Nous citerons quelques exemples bien connus de ce genre d'apothéose fictive.

Voici Manco-Capac et sa compagne Mama-Oello qui sortent un beau jour du lac Titicaca, et quî^ se dirigeant vers le Nord, répandent sur leurs pas la civilisation, l'usage des vêtements, la culture des céréales. Arrivé en un certain lieu propre à l'établissement d'une cité, Manco fiche en terre une verge d'or, marquant la place consacrée^ le nombril du monde où s'élèvera la ville de Cuzco, capitale des Incas^ métropole de la religion solaire. II est possible assurément de voir en ce couple les chefs d'une tribu riveraine du lac, adoratrice du soleil^ et qui peu à peu s'est avancée de proche en proche jusqu'au centre du Pérou. £t telle fut sans doute la conviction des Incas, qui portaient tous le nom ou surnom de leur ancêtre fabuleux. Mais qui ne voit que la légende s'est formée bien des siècles après l'époque supposée où Manco et sa sœur auraient existé, et que la réalité possible est le moindre des éléments du mythe, où sont combinés le culte du ciel et de la terre humide, ou de la lune et du soleil, un souvenir persistant du berceau de la race dominante, la glorification du nom de famille des Incas, et peut-être aussi la consécration (et la défense) du mariage entre frère et sœur^ pratiqué dans la caste souveraine, et interdit au peuple ?

Voici encore Votan, le fondateur de Palenqué, rédacteur d'annales gardées par une prêtresse dans les souterrains de son temple, roi des serpents et des Tzequiles ou gens à jupon; et ses pareils, Cuculcan et Zamna, qui ont construit Chichen-Itza et Izamal, les grandes cités de l'Yucatan. Tous ceux-là sont des dieux du vent, de la pluie, de la foudre, adorés de tout temps par les tribus immigrantes qui sont venues apporter à l'Amérique centrale l'habitude d'un vêtement partiel et un système d'écriture.

Quand on nous conte que Quetzalcoatl, avec son compagnon Huemac, est venu de FEst s'établir à Tullan, puis à Gholula dans TAnahuac ; que, du haut d'un sommet volcanique^ « le Tzetzitepec» ou (( mont de la clameur », tout en accomplissant, on ne sait pourquoi, de terribles pénitences, il enseignait aux hommes les arts et les industries, et promulguait des lois par la

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-voix d'uo héraut qui se faisait entendre à trois cents lieues, on nous fait deviner simplement que les Toltèques sont venus de la basse vallée du Mississipi où abondent les bois précieux, les csbamps de cotonniers, les oiseaux éclatants et les plumes resplendissantes^ et qu'ils ont apporté avec eux ou acquis un certain x^ombre d'idées morales et de talents. Le magicien Tezcatlipoca, descendu du ciel sur un fil d'araignée, et qui fait boire un pbVltre à Quetzalcoatl, représente l'invasion chichimèque refou- Hsint le dieu et ses adorateurs vers le Sud et vers la mer des ^Aj[itilJes.

Nous avons cité avec intention ces personnages aux noms plus ou moins barbares, parce que leur légende est tout ù fait analogue à celle d'un Bacchus, ou d'un Héraclès, ou d'un Osiris. 1^'esprit humain s'est partout comporté de même — sauf en Ohine, peut-être — ; et, autant que les héros grecs ou les dieux américains, les Taaroa et les Mawi de la Polynésie, les Vichnou, Çiva, Krichna de THindoustan, prouvent la tendance universelle ^ considérer les dieux comme des hommes divinisés, élevés audessus de l'humanité soit par des moyens magiques, soit par des pénitences ou des austérités (toujours fructueuses pour les prêtres qui les dirigent).

Il faut lire dans le Dictionnaire des antiquités de Saglio Timntieiise travail consacré par Lenormant à Bacchus, si l'on veut Se faire une idée des divagations évhéméristes. Dans le court espace de deux ou trois siècles, qui sépare Homère d'Hésiode, un Culte nouveau se propage, se déchaîne avec une sorte de furie dans tout le monde hellénique, de la Crète à THelIespont, de l'Asie Mineure à l'Étolie, à la Grande-Grèce, à l'Étrurie. Dqs bandes d'hommes et de femmes, ivres de vin et de sang, courent les montagnes et les vallées, armées de bâtons, couronnées de pampres, vêtues de peaux de bêtes, célébrant le fils de Sémélé, de Thyoné ou de quelque autre nymphe ou mortelle séduite par Zeus. Aussitôt chaque pays, chaque cité, chaque île A . *ie l'Archipel revendique ce héros, Dionysos, inventeur du vin, A ^6 l'orgie sacrée, de l'enthousiasme, des mystères, époux

d'Ariadné, d'Artémis^ deCora ou Perséphoné, vainqueur d'un roi appelé Lycurgue, meurtrier de Penthée, ami de Midas, conquérant de la Ttirace, de la Béotie, de TAttique et du Péloponèse, de l'Asie entière jusqu'à la Bactriane et à Tlnde. Des centaines de Nysa^ disséminées sur sa route imaginaire^ l'ont vu naître et grandir. Partout il finit par s'imposer comme collègue aux divinités mâles et femelles ; àNaxos chez Héra, à Delphes chez Apollon, à Pessinunte chez Cybèle, à Eleusis chez Déméter ; il est partout chez lui ; il règne sur la terre et dans les enfers, et finalement monte au ciel, emmenant avec lui sa mère Sémélé. Tantôt im^ berbe et efféminé^ tantôt barbu et triomphant, avide de sacrifices humains ou d'offrandes mystiques^ il a, chemin faisant, résorbé en lui Zagreus de Crète, Bagaïos et Sabazios de Phrygie, Liber des Latins, Osiris, Dusarès et Ourotal d'Arabie. Les Grecs d'Alexandre le retrouvent dans la vallée de l'Indus, et peu s'en faut qu'ils ne s'aperçoivent que ce dieu, le plus nouveau de tous^ est l'un des plus anciens objets du culte aryo-védique, le Soma, la liqueur enivrante assimilée à Agni par les Indiens, adorée sous le nom d'Haoma par les Perses^ dont le souvenir, emporté par les premières migrations thraces et proto-helléniques, a été ravivé tout à coup par la découverte du vin. Aux données primitives, qui sont fournies par les hymnes védiques, sont venus s'ajouter une foule de traits empruntés à tous les mythes locaux et nationaux, aux traditions historiques, et les mille imaginations de la poésie, de la théosophie et de la liturgie. Et de ce chaos est sortie une figure changeante, indéfinissable, lubrique et noble, sinistre et joyeuse, et dont les cent physionomies reflètent tour à ^our les sentiments les plus vils et les plus purs ; un hommedieu, mort et ressuscité, qui, représentant de l'orgie physique et intellectuelle, réunit dans un accord impossible l'enthousiasme fécond et le stérile énervement, la licence des mœurs et l'austérité de l'extase mystique, la libre expansion du génie et de l'art et la tyrannie des rites expiatoires.

L'histoire d'Héraclès est beaucoup plus simple. Fils d'Alkméné et de Zeus, soumis par la jalousie de Héra aux caprices d'un frère.

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a héros justicier combat les monstres et les brigands ; c'est un lomme, un personnage à peine fabuleux, du moins en appaence. Il a été connu très intimement de Thésée, de Philoctète ; 1 est presque contemporain de la guerre de Troie ; Ulysse Ta vu .ux enfers. Vainqueur d'Orthos^ du bouvier Eurytion, de Cycnos, le Géryon aux trois corps, de Thydre, du lion de Némée, de lerbère, du vautour de Prométhée, de la biche aux pieds d'aiain, il parcourt la terre ou la mer jusqu'au détroit de Gadès ; l cure les étables d'Augias, il ravit les pommes d'or au dragon es Hespérides et pose les colonnes qui marquent les limites du Donde. Sa force n'est pas moins agréable aux femmes que terible aux hommes. On connaît ses aventures avec les cinquante irincesses, avec Déjanire et plusieurs autres. Ses amours le lerdront. Dévoré par la fatale tunique, don posthume d'un rival, 1 met fin à ses souffrances en montant sur un bûcher dont la iamme le porte aux demeures célestes. « Après avoir accompli es travaux douloureux, nous dit Hésiode, Héraclès, jeune et ort à jamais, épouse, sur le neigeux Olympe, une vierge pudi- [ue, Hébé, fille du grand Zeus et de Héra aux sandales d'or. » yautres traditions nous le montrent en Gaule, en Italie où il riomphe de Cacus, en Phénicie, d'où il s'élance pour traverser a mer ou le ciel dans une barque qui ressemble à la moitié d'un Buf. Certes, il n'était pas difficile de voir que tout dans cette égende, la naissance, les ennemis, les exploits, les parentés et a fin du héros, est empreint manifestement d'un caractère nythique.Mais les anciens ne s'en étonnaient pas, se contentant l'admettre qu'on avait attribué à un seul Héraclès les actions de Plusieurs autres, d'ailleurs exagérées par l'admiration et grandies )ar le lointain. Ne s'agissait-il pas d'un demi-dieu ? Il faut bien iccorder quelques privilèges au fils de Zeus et d'une mortelle ? Et ces choses-là ne se voyaient-elles pas tous les jours ? Les Thésée, les Pélops,les Ajax étaient-ils si loin du fils d'Alkméné ? Les dieux eux-mêmes, en quoi différaient-ils de l'homme? En iegré, non pas en nature. Ainsi raisonnait l'anthropomorphisme ; it il fut un temps où les Grecs croyaient avec une enUèt^ViQWv^

foi aux aventures de Persée^ d'Orion, de fiellérophoiiy comme à celles de Dionysos ou d'Héraclès.

Déjà le nom Héraklès est significatif. Klès se rattache à une antique racine klu ou kru, entendre^ qui renferme le sens originel d'illustre. Héraclès est la Gloire de Réra, de Tatmosphère, du ciel. Sa mère Alkméné, la forte, est une déesse^ une forme de Héra; cela est si probable que la mythologie nous montre Héra allaitant le héros enfant, et laissant tomber ces gouttes de lait divin qui forment la voie lactée. Héraklès, dieu national des Doriensy n'est autre que le soleil, accomplissant son voyage d'Orient en Occident^ passant par les douze signes du Zodiaque, dont on a fait ses douze travaux, passant par la mort, par le bûcher du couchant, ou par les enfers, pour ramener la lumière du jour et reprendre son immortalité. Il est donc proche parent du Samdan ou Samson chaldéo-sémitique^ ou Hercule phénicien^ que l'orphisme lui a assimilé, et de tous les autres aspects et personnages solaires. Nous ne le quitterons point sans mentionner ringénieux ouvrage de M. Michel Bréal sur VHercvle latin, qu'une fausse ressemblance de nom a fait considérer très anciennement comme identique à Héraclès. Il n'y a pas à revenir sur cette confusion, consacrée par Virgile, dans le fameux épisode de Gacus; mais il est toujours curieux de saisir une erreur, si innocente soit-elle, à son point de départ. Une des plus vieilles divinités latines est le génie de l'enclos, Herculus ou Hercules^ protecteur de l'enceinte domestique. Lorsque les habitants de la Grande Grèce apportèrent ou transmirent aux Latins la légende d'Héraclès, il s'opéra entre deux noms si voisins une fusion inévitable. Or il n'existe entre les deux divinités aucun rapport quel qu'il soit ; et bien plus, la phonétique interdit entre leurs noms tout rapprochement: !<> La composition est différente: HerC'Ulus se termine par un simple diminutif latin bien connu; Faustulus, Romulus, Venulus; 2° L'esprit rude initial du grec est toujours représenté' en latin par la sifflante S.

Combien n'aurions-nous pas encore à apprendre du glorieux Héraclès ! Nous reconnaîtrions aisément chez lui, parmi tant de

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traits empruntés, une physionomie propre, qui perce déjà dans ces vers naïfs d* Hésiode : « Le père des dieux et des liommes songeait au moyen de donner aux mortels un défenseur ; reniant ce projet dans son esprit» il quitta de nuit l'Olympe, plein de désir pour la femme à la belle ceinture» Alkméné, aux jambes élancées. » Ainsi, les Hellènes, environ huit siècles avant Jèsus-Christ, concevaient déjà nettement un défenseur, un intermédiaire ou rédempteur, également apparenté aux vivants et aux immortels, fils d'un dieu et fils d'un homme, ou plutôt d'une femme, honorée par l'adultère divin. Cette idée, fort répandue auparavant et depuis, nous semble aujourd'hui très bizarre ; mais du moins, elle ne répugnait pas à l'anthropomorphisme, elle s'encadrait sans disparate dans les croyances helléniques. Hommes et dieux se touchaient de si près l ils vivaient côte à côte. Des deux parts, la sagesse commandait d'assurer la cordialité des relations. Et c'est à quoi pourvoyait de la manière la plus agréable l'incarnation d'un dieu dans le sein d'une mortelle. Nous aurons plus d'une fois Toccasion de rappeler le succès» vraiment universel, de ce procédé, que notre moralité, moins sommaire, répudierait peut-être.

Il reste acquis qu'en vertu de Tapothéose fictive, Héraclès, comme Dionysos, comme Soma, comme Sérapis, est un dieu mort et ressuscité, un intercesseur ; et surtout qu'avant d'être des hommes, des fils des dieux appelés à conquérir l'immortalité, la plupart des héros et demi-dieux de l'épopée et de l'hymne étaient déjà des divinités locales, nationales, des épithètes par- Uculières de dieux fort anciens et quelquefois tout à fait pri- <Qitifs.

C'est pour avoir négligé ces considérations qu'Ëvhémère, <lans l'antiquité, et de nos jours Herbert Spencer, ont fait de ^ous les dieux des hommes divinisés par la terreur ou par la reconnaissance. Isolée de ses origines, compliquée par les retou- <^hes et les additions de l'anthropomorphisme, la mythologie grecque pouvait suggérer une telle explication, déjà acceptée ^es anciens, naturellement propagée par les apologistes chré-

tiens, et indéûniment ressassée par les érudits de la Renaissance, voire du dix-huitième siècle. Mais depuis que la mythologie comparée des Aryas, des Âssyro-Ctialdéens, des Sémites, a retrouvé le sens des noms divins^ et démontré l'identité fondamentale d'idées religieuses communes soit à une famille de nations, soit à tous les peuples^ personne ne sera tenté d'admettre qu'à aucune époque et en aucun lieu, Zeus ou Ilou, Baal ou Quetzalcoatl ou Brahma, etc., aient été de puissants roitelets installés dans une forteresse de montagne^ à Tinstar d'un baron pillard du moyen âge. Quanta supposer que le soleil, la lune, le vent, la foudre, et tout ce qu'il y eut jamais de divinités cosmiques, atmosphériques, marines, aient été des noms attribués par pure fantaisie à tel ou tel chef puissant — noms desquels ce chef, une fois divinisé par la tradition, aurait tiré son office et ses attributs divins — c'est là un jeu d'esprit fort indigne de ce grand penseur qui a nom Herbert Spencer. Un parti-pris bizarre contre la méthode linguistique et contre l'évidence a pu seul lui en dérober la puérilité.

Non^ ces dieux n'ont jamais eu besoin de Tapothéose ; et si elle a été appliquée à quelques-uns de leurs synonymes ou épithètes, ramenés à la condition humaine par l'anthropomorphisme, ce fut par une sorte d'habitude régressive qui prend son point de départ dans le culte des ancêtres. Encore ne fautil pas confondre l'apothéose avec le procédé général de l'animisme, qui doue d'une vie immortelle, sous le nom de daïmones^ de mânes, pénates ou génies, non pas des hommes et des femmes célèbres, mais indifféremment tous les esprits séparés par la mort de l'enveloppe qu'ils ont habitée vivants. Sans doute la croyance à l'immortalité des morts est la condition et la raison de l'apothéose ; mais celle-ci n'est qu'une application très spéciale du principe animiste.

L'exemple le plus remarquable et le plus simple d'apothéoses réelles nous est fourni par la Chine. Vous savez que le Céleste Empire en est resté, comme la race mongolique en général et comme Ja plupart des tribus africaines, aux débutsdel'évolutioB

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religieuse. Le Chinois craint les esprits et adore les mânes, il vénère le ciel et la terre, mais il ne connaît pas de dieux proprement dits. Cependant la Chine compte trois cultes officiels, consacrés chacun à la glorification d'un homme. Lao-Tseu, Confucius et Bouddha reçoivent des honneurs divins ; et tous trois sont des personnages historiques : les deux premiers vivaient au sixième siècle avant notre ère, Je dernier un peu plus tard. Nous laisserons de côté la personne de Lao-Tsea et sa doctrine, sorte de bouddhisme anticipé, qui, par Tapathie et Textase, conduit ses adeptes au Tao, éternel repos, identité de Têtre et du néant ; sa religion est, d'ailleurs, en décadence. Mais Confucius, plus honoré que jamais en Chine et au Japon, nous attire et nous retient par un caractère original et presque unique. Son apothéose est d'autant plus piquante que rien dans sa vie, rien dans ses doctrines, ne prête à la légende. C'est un moraliste utilitaire, uniquement préoccupé des intérêts privés et publics. S'il a rédigé à nouveau les vieux et puérils traités métaphysiques nommés Y-King et Chou-King, attribués au trentième et au douzième siècle avant notre ère, c'est pour se délivrer d'un bagage encombrant. 11 admet sans doute la prééminence du ciel et le culte des ancêtres, mais l'objet constant de sa pensée, ce sont les rapports des hommes entre eux et les règles du gouvernement général et local, a Nous ne savons rien de la vie, avait-il coutume de dire, comment saurions-nous quelque chose de la mort? y> Et il entreprend résolument de tracer les règles qui peuvent conduire Thomme à la vertu, à la sagesse active. La vertu n'est pas une et invariable ; elle est relative et proportionnée à la nature de chacun ; mais, en génél'&l, on peut la définir comme la conformité des actes au principe de réciprocité, qui constitue la justice. On y atteint par l'étude patiente et méthodique de l'histoire, des institutions et des relations sociales ; elle comprend la science, l'amour de l'humanité, le courage, la bienveillance et la politesse, la loyauté, le respect de la dignité d'autrui, la fidélité. Celui qui a le sentiwient de la vertu ainsi entendue, est apte à fonder et à gouver-

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ner une famille (Vinson). A la base des vertus domestiques est le respect Qlial — et à ce propos, le sage formule les préceptes les plus minutieux ; toutefois, le respect filial ne doit pas être aveugle. Le fils peut déplorer les actes de ses parents, quand ils sont contraires à la justice ; il peut même, leur adresser, mais avec les plus grands égards, de sages remontrances. Gonime extension de la piété filiale, il est recommandé au soldat do se dévouer sans réserve à sa patrie, au mandarin d'accomplir exactement ses fonctions, au ministre de servir loyalement son prince, père et mère des peuples. De même, Tami doit être fidèle à son ami, le frère à ses frères. Enfin, le plus saint des devoirs est l'amour du mari pour sa femme et ses enfants : «l'union des époux et des enfants est comme Tharmoniedes luths et des harpes. » Telle est, dégagée d'un fatras superstitieux et de minuties excessives, la morale largement humaine de Cong-Fou-Tseu. 11 n'y a certes pas beaucoup de dieux qui en aient su autant que cet homme. Et sa vie fut conforme à sa doctrine. Après avoir abandonné l'administration pour l'ensei* guement, il consentit à rentrer dans la vie publique. Tour à tour gouverneur de ville, surintendant des travaux publics, ministre de la justice dans le royaume de Lou, puis disgracié, poursuivi par l'envie de province en province, toujours supérieur à la fortune, il revint, à soixante-dix ans, mourir dans son pays natal, en 478. Ses disciples, dit Julien Vinson, l'enterrèrent au bord de la rivière de Szi, et, pendant trois ans, il demeurèrent là, veillant et pleurant jour et nuit autour de sa tombe, qui existe encore. C'est sans doute dans les loisirs de cette faction funéraire que furent imaginées certaines légendes assez indigentes sur sa naissance merveilleuse annoncée à sa roèref Tching-Saï, par un messager céleste ; il reçut le jour dans une caverne du mont Ni, où sa mère était en pèlerinage ; il est le dernier d'une lignée de quatorze sages. Ces fables sont connues ; il semble que ce soit une sorte de radotage obligatoire ; il n'est pas de nation, de peuplade même qui les ait épargnées à ses grands hommes et à ses dieux.

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lonfucius eut le sort de tous les réformateurs ; contesté dut sa vie, il put croire que son œuvre mourait avec lui. Mais dente propagande de ses disciples et de son célèbre contiiteur, Meng-Tseu, répandit ses doctrines. Le zèle des^étunts sauva ses écrits de l'incendie général des livres ordonné l'empereur Chi-Houang-Ti. La a bonne doctrine » fut reconj officiellement par la dynastie des Han (206 avant J.-C). iverses dates, i de notre ère, 69, 135, 469, 1075, 1300, 1506, ifucius reçut les titres de « complet et illustre duc Ni, illustre lonorable comte, sage accompli, roi accompli et perspicace « pereur, ancien précepteur ». Ces titres honorifiques ne sont de vaines formules ; quinze cents temples où se dressent sa .ue et celles de ses disciples et où se conservent ses ouges, deux offices par mois, deux grandes fêtes du printemps le l'automne, le sacrifice et l'offrande annuels de 27 600 pièces soie, 6 bœufs, 27 000 cochons, 5800 moutons, 2 800 daims, K) lièvres, enfin deux visites solennelles de l'empereur au nd temple de Pékin, attestent suffisamment la vitalité d'une gion sans dieu qui dure depuis 2500 ans. /histoire de Bouddha reproduirait entièrement celle de Con« ius, si la préoccupation de la métempsycose, le tempérament étique du réformateur, le milieu profondément polythéiste métaphysique où naquit et se développa sa philosophie (raient, dès le principe, faussé l'esprit du maître et dénaturé loctrine. Ajoutons que Gonfucius fut un conservateur prati- !, Bouddha un révolutionnaire mystique. L'un préside, sinon ne marche progressive, du moins à un ordre solide et stable ; tre à une véritable décomposition sociale, à une totale déion des énergies humaines.

iC futur Bouddha était un prince de la tribu Gakya, de la lille Gautama, fils d'un roi de Kapila, ville située à une cinintaine de lieues au nord-est de Bénarès. Siddharta, tel semble ir été son nom, s'ennuya de la cour et de la famille. À l'âge vingt-neuf ans, il se remit à l'école de deux fameux brahnés, et se lassa de leur science ; enfin, après six auw^^^ ^^

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pénitences cruelles qui faillirent le tuer, il se contenta d'errer çà et là, vivant d'aumônes, servi par une femme pieuse. Un beaa jour, ayant médité vingt-quatre heures sous un banyan, il s'aperçut qu'il possédait la plénitude de la sagesse, qu'il était devenu Bouddha.

H est de mode d'admirer fort Tinventeur de a la bonne loi », l'innocuité de sa vie, la pureté de sa morale et la profondeur de son génie. Cet enthousiasme nous laisse très froid. Qu'a done découvert et enseigné l'ascète des Çakyas (Çakyamuni) ou des Gautamas (Sammonokodom, Gramana Gautama), le sage par excellence? Un remède contre un mal qui n'existe pas ; et qael remède? la renonciation à toutes les facultés humaines, la négation de la nature et de la vie.

« L'existence, pensait le prince désenchanté^ n'est-elle pas déjà assez vide, assez misérable ? Sera-t-elle donc toujours condamnée à tourner dans la spirale sans fin des renaissances ? Quel triomphe si on pouvait l'arracher à cet engrenage odieux, lui assurer la délivrance suprême, ce Môhcha auquel tant de philosophes avaient aspiré avant lui î Et pourquoi non? L'anéantissement de toutes les causes de renaissance, c'est-à-dire de tout vice et de toute douleur, doit nécessairement conduire à la libération définitive. Or le mal, la douleur provient de la naissance, la naissance de la conception, la conception du contact, le contact du désir, le désir des six organes des sens ; ceux-ci sont inhérents à la faculté de connaître, à la conscience, à l'individualité. Donc, pour en finir avec la série des effets et des causes, il faut, par la méditation intense, par le mépris absolu de toute forme et de toute substance, par le renoncement au désir, à la volonté, à la pensée, dépouiller jusqu'à l'instinct de la personnalité, s'abstraire de toute condition d'existence. Labeur énorme — et qui fait sourire, puisque la simple mort S0 charge de tout cela, tâche qu'une énergie surhumaine peut seulo accomplir. Mais les efforts, même incomplets, ne seront pts perdus. Si le sage parfait, le Bouddha, arrive seul et dès cette vie à briser le cercle des transmigrations, le Bodhisatwa, VXA^U

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impie Bhikchou (moine mendiant), l'auront du moins acrci. Dix mille ans, mille ans, cent ans d'épreuves rompront : chaîne. La sphère de la béatitude, où Ton ne respire plus, le vâna, n'est interdite à aucune vertu persévérante. C'est cette messe qui a soulevé l'Inde, qui a désorganisé momentanément cienne hiérarchie des castes, peuplé l'Asie orientale de cras- X porte-guenilles, de bonzes parasites, et porté à Ténervent extrême la passivité, la servilité naturelles à des races coces et arriérées. Nous connaissons, et de reste, cette mo- } de renoncement égoïste^ qui sacrifie la terre c aux intérêts Ciel )) — autre Nirvana. L'Occident en a subi les effets désasix. Elle n'a que trop amolli et avachi les ressorts des âmes. Ls elle a été neutralisée en partie par l'activité propre aux es européennes.

^ers la fin de sa quarante-quatrième année de prédication, [ya-Mouni mourut d'une mauvaise digestion, à Tâge de quatregts ans. Aussitôt une foule immense, conduite par le disciple iféré, Kâçyapa, vint procéder aux funérailles, qui furent splenles. Le huitième jour, le corps fut mis sur le bûcher, et les iques divisées en huit parts^ non sans disputes acharnées, légende, pour se mettre à l'œuvre, n'avait sans doute pas endu la fin de cette longue vie ; mais on ne peut se faire à itempérance de l'imagination bouddhiste. Nous vous avons •ntré déjà le futur Bouddha sur un éléphant blanc, suivi d'un lège de dieux, entrant dans le flanc de sa mère vierge, la ne Maya. Quand il a embrassé la vie ascétique, il va provoer et confondre, dans leurs écoles, les plus fameux docteurs la loi. 11 prêche entouré de dieux, étages par multitudes, et in nombre immense d'hommes qui ont abandonné leurs fa- Iles et leurs demeures pour vêtir la robe jaune rapiécée, et re des débris jetés dans leur escarcelle de frère quêteur. Les )diges les plus ineptes, et qu'on peut comparer aux plus beaux racles, naissent sous ses pas et sous ses mains, à sa voix, à son iffle. Partout se fondent les couvents d*hommes et de femmes ; célibat, la confession, le culte des saints, i^m^\^<(^^w\. ài.^ssN!&

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rinde entière la vie normale réglée, bien imparfaitement déjà, par le Gode de Manou. Des conciles généraux, œcuméniques, commentent les leçons attribuées au maître, condamnent les hérésies, fixent la doctrine, qui gagne, au nord, le Tibet, la Mongolie, la Chine, le Japon, au sud, Ceylan, l'Indo-Chine, les îles de la Sonde. Chassé de son berceau après une domination de huit ou dix siècles, le bouddhisme continue à régner dans les régions extérieures, chez les Gentils. Le Bouddha avait la prétention d'être un sage, « le Sage i, et, comme tel, infiniment supérieur aux dieux. Mais qu'importe le nom ? L'apothéose en a fait un personnage surhumain, un dieu mort et ressuscité, et ressuscitant, puisqu'il s'incarne dans la série indéfinie des Grands Lamas. C'est en quoi il diiïère de Confucius et se rapproche de^ Héraclès, Sérapis et Dionysos de l'Occident.

On aura, je pense, remarqué çà et là les nombreuses analogies qui éclatent aux yeux entre les fictions de la théologie païenne et certains dogmes, certains mystères prétendus, d^* puis monopolisés par le christianisme. Quant aux coïncidences étonnantes, quoique fortuites, qui s'observent entre renseignement moral et la liturgie de la religion chrétienne et de la religion bouddhique, elles sont assez connues pour que nous los négligions. Mais Papothéose a joué et joue encore un tel rôle dans la fondation et l'organisme de notre bouddhisme occideO' tal, que nous ne pouvons omettre le contraste qui existe entre 1^ vie réelle ou probable de Jésus et la transfiguration posthume du Christ ou Messie.

C'est un sujet qui ne serait pas interdit à l'orthodoxie la plus scrupuleuse, puisque Jésus, comme dit Tertullien, <c à la fois Homme et Dieu », Fils, de l'Homme et Fils de Dieu, conserV' deux natures, tout en n'ayant qu'une personne. A plus forte rai son ce contraste tombe-t-il sous la critique des esprits éma^^ cipés, qui ne s'embarrassent d'aucune espèce de doxie.

En tant qu'homme, donc, Jésus est un ascète juif, co tant d'autres qui sont venus avant et après lui, comme £ m Baptiste, son contemporain. Fils et frère d'artisans obscu

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plutôt hostiles que sympathiques à sa doctrine, il va, de bourgade en bourgade, suivi de quelques amis, prêchant, comme on pouvait s'y attendre, contre les riches^ contre les faux docteurs, les faux dévots, les hypocrites et les parasites sociaux. Attristé par le spectacle de la servitude et de la corruption universelle, il annonce la fin prochaine du monde et Tavènemeat immédiat du royaume de Dieu, un jugement céleste, un enfer vengeur.

Des lors, à quoi bon le travail, la science, le souci des biens et des maux de la vie? La vie était déjà dans le passé. 11 fallait s'aimer comme frères, selon le précepte du Lévitique, mettre en commun les richesses, soulager les souffrances, mourir à toutes les passions, à toutes les affections charnelles, pardonner les offenses, les solliciter même, offrir à Dieu les humiliations et les misères et, de l'excès des maux, se faire un titre à la plénitude des félicités. Le passage était si court ! La foi suffisait au salut.

Des paroles et des démarches imprudentes livrent Jésus à ses ennemis ; les autorités juives obtiennent le concours du procurateur romain ; il est condamné et crucifié, pour avoir blasphémé la lettre de la Loi et menacé l'ordre public. Rien de plus ordinaire que ces faits ; c'est la destinée de tous les novateurs. Mais sa mort cruelle et prématurée le grandit. Ceux qu'avaient attirés et séduits sa conviction, ses promesses, son ardente pitié pour les faibles et les misérables, son éloquence obscure et sentencieuse^ses douceurs et ses emportements, ne peuvent renoncer à lui ; des femmes exaltées annoncent qu'il est ressuscité ; le bruit se répand qu'on l'a vu monter au ciel. On interprète certains vagues appels des prophètes à un intercesseur, à un vengeur de la race élue et persécutée ; Jésus devient pour quelquesuns le Rédempteur, le Messie, oint du Seigneur. Mais il faut faire concorder sa vie avec mille indications éparses dans la Bible ; ses parents doivent être de la race de David, et l'on imagine des généalogies ; toutes les circonstances de son apostolat, toutes ses paroles, sont reliées tant bien que mal aux Ëcritures ; de nombreux miracles prouvent sa mission. Telle est la part de la Judée dans son apothéose.

exemple, un Rhamsès debout présentant l'offrande à un Rhamsès assis, le roi-prètre s'adorant lui-même en roi- dieu. Et nulle part cet artifice ne fut plus nécessaire. Chaque dynastie est aux prises avec le sacerdoce, et plus d'une succombe aux intrigues du pontife d'Ammon.

Lysandre, vainqueur d'Athènes, fille de Pallas, s'était fait adorer en Asie Mineure. Alexandre se déclara dieu, fils de Jupiter-Aromon, et ût tuer, comme sacrilège, un philosophe qui contestait sa divinité après boire. Le souvenir d'Iskander aux deux cornes, cornes du taureau ou du bélier solaire, s'est perpétué jusque dans les Mille et une nuits et dans les chroniques malaises. Les Grecs, sincèrement évhéméristes, ne refusèrent pas plus des temples à Flamininus que des honneurs divins à Mithridate. Le vainqueur de Cynocéphales fut adoré en compagnie d'Apollon et d'Hercule. Le roi de Pont, qualifié de dieu sauveur, reçut tous les surnoms de Bacchus. Mais déjà Smyme et Alabanda de Carie avaient institué le culte de la déesse Roma.

A Rome, l'apothéose du fabuleux Énée et du légendaire Romulus, assimilé au dieu sabin Quirinus, préludaient à celle de César, que Virgile a pompeusement célébrée. C'est la première qui ait été officiellement décernée. De son vivant, le Sénat lui avait voté une statue avec cette inscription : a C'est un demidieu )) ; mais on alla plus loin ; on décréta qu'on lui bâtirait un temple où il serait adoré sous le nom de Jupiter- Julius^ puis de divus Julius (712). Pendant les fêtes qui furent célébrées en rhonneur du nouveau dieu, l'apparition d'une comète, disent les Mémoires d* Auguste, vint annoncer au peuple a que l'âme de César avait été reçue parmi les immortels ». On trouve cette étoile sur quelques médailles, avec le temple au revers. Le sceptique Auguste eut peine à se défendre contre l'adulation publique. Après Actium, il dut permettre à Nicomédie et à Pergame de lui élever des temples où son culte serait associé à celui de Rome. Tarragone, Cyon, puis Pise, Pompéi, Assise, Préneste, Pouzzoles, suivirent cet exemple et constituèrent des collèges de prêtres augustaux. £n somme, le divin Octave n'interdit que

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dans Rome son culte public. Mais il ne put empêcher les chapelles et les autels domestiques. On proGta du rétablissement des Compitalia pour associer le génie d'Auguste aux dieux lares des carrefours ; « l'ensemble prit le nom de Lares augustes ou impériaux it. Ënfm, à sa mort, quatorze ans après Jésus-Christ, un cérémonial fut imaginé, qui servit depuis à l'apothéose de ses successeurs. Une loi réservait au Sénat le droit de reconnaître et de proclamer le nouveau dieu. Le corps d'Auguste, surmonté de son image en cire, fut placé au sommet d'un immense bûcher, orné de guirlandes, de draperies, de colonnes et de statues. Les chevaliers, les soldats, courant autour du bûcher, y jetèrent leurs récompenses militaires ; des centurions approchèrent les torches, et un aigle, adroitement lâché, emporta l'âme dans TOlympe. Nombre de médailles et de bas-reliefs représentent soit la decursio, soit le bûcher, et l'aigle ou le génie aux vastes ailes qui enlève l'Auguste ou le couple impérial.

Une fois associée à la religion fondamentale des Romains, au culte des Lares, Tapothéose put braver le démenti des crimes et des inepties, et le ridicule de ces décrets solennels qui accordaient les honneurs divins à Claude — il avait de l'esprit à ses heures ; ne pouvant digérer ses champignons, il s'écria : « Je sens que je deviens dieu. » — C'est ce que dit aussi Vespasien, à la fois peu crédule et très superstitieux. Des dieux tels que Tibère ou Caligula, tels que Néron et Poppée, n'ébranlèrent pas la foi du peuple; d'ailleurs les Antonins la raffermirent. On jurait par le génie de l'empereur, on sacrifiait au dieu de l'empire. On traitait de Votre Sainteté, Votre Divinité, Commode, Ëlagabal, Galérius, Dioclétien, Maximin. Constantin, le saint qui fit assassiner ses beaux-pères, beaux-frères, neveux, qui tua son fils, eut encore des temples. Le pauvre Gallien parait être le dernier qui en ait accepté.

Le culte impérial avait entraîné la création d'une hiérarchie descendante, Flamines de la province, de la cité, magistri vico' rum, Sévirs, Augustales. Ces derniers surtout, négociants et petits bourgeois aisés, investis de fonctions au^^^v wv^t^ws^^

qu'honorifiques, en construisant des temples, des basiliques, des théâtres, en donnant des jeux, en distribuant des vivres au nom de l'empereur, rendirent partout présente la divinité nationale. Le clergé chrétien, après avoir repoussé avec horreur une formamalité qui ne trompait personne, sut très bien succéder aux diverses catégories de prêtres augustaux. L*évêque, le prêtre, prirent la place du flamine et du sévir et leur autorité locale. L'apothéose des Césars avait installé d'avance les diocèses et les paroisses.

Nous n'empiéterons pas sur l'histoire. Mais qu'on lise seulement la Politique tirée de l'Écriture sainte, par Bossuet, les formules des rois, oints du Seigneur, rois par la grâce de Dieu, le catéchisme excogité par Napoléon P' ; qu'on écoute les théories de certains hommes d'État sur l'autorité. On verra se prolonger jusqu'à nous les ramifications de l'animisme héréditaire. Culte des ancêtres, des morts et des vivants, des conquérants, des empereurs,' des hommes et femmes divinisés, droit divin, théocratie, principe d'autorité, hero-worship> légende napoléonienne, papauté saint-simonienne, autant d'anneaux d'une chaîne ininterrompue qui rattache la civilisation moderne à la sauvagerie primitive.

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