L MYTHES ET DIEUX DE LA PLUIE
Raisonnement 'et procédés des « faiseurs de plnîe » ; le sifflet de Katchiba. — Caractère indirect du culte de la pluie : la vertu pluviogène attribuée, tour à tour et à la fois, aux animaux, aux plantes, aux pierres, au feu céleste, aux esprits, aux dieux du ciel et de la lumière. — Mythologie pluviale chez les Néo-Calédoniens, les Groenlandais, les Polynésiens, les Birmans, les Zonlous, les Chinois ; au Mexique, au Pérou ; dans l'Ane primitive. — Les hymnes védiques demandent la pluie à tous les chefs de la hiérarchie divine. — La pluie est monopolisée par le Zeus hellénique et le Jupiter latin, par le dieu suprême des Sémites et des Chrétiens.
Jusqu'ici, nous sommes restés presque toujours sur la terre, au milieu des objets prochains et qu'on peut toucher en étendant la main. C'est par occasion seulement, et pour suivre, lorsqu'il le fallait, l'ascension des dieux terrestres et des âmes humaines, que nous avons poussé quelques pointes dans les nues, les paradis et les empyrées. Préparons-nous maintenant aux voyages aériens. Nous allons affronter les pluies, les vents et les météores. Le culte de ces phénomènes n'est pas moins ancien que l'adoration des objets mesurables et palpables ; leurs effets ne sont pas moins immédiats ; mais le mystère de leur origine, l'irrépressible spontanéité de leurs caprices, les ont élevés tout d'abord au-dessus des puissances qui interviennent de plus près dans la destinée de l'homme. Les génies que l'animisme a associés, puis préposés, aux météores se détachent rapidement de la racaille divine et, des hauteurs de l'atmosphère, exercent sur le Hfionde un empire souverain.
Dans les pays chauds ou tempérés, c'est-à-dire dans les climats ovi s'est éveillée d'abord Tintelligence humaine — aNawlV^^^^v-
284 LA RELIQION.
tion même de tout sentiment religieux — le désir et l'amour de la pluie ont dû se fixer dans le cerveau fruste de nos aïeux quaternaires. La pluie est la condition de la vie. Sans pluie, adieu rigname, le tare, les racines comestibles ; sans pluie^ plus de bananes, plus de baies savoureuses, plus d'herbages pour les troupeaux. La source tarit et la limpidité du fleuve est troublée. Comment l'attirer, l'avertir qu'elle est attendue? Nous ne risquons guère de nous tromper, si nous supposons que le plus malin de la troupe altérée sortit des rangs et dit : « Je sais ce qu'il faut faire ; la pluie est souvent annoncée par quelque rumeur au-dessus de nous, par des sifflements dans la forêt, par ces fracas effrayants de l'orage. Imitons ces bruits, et la pluie nous entendra; elle saura qu'on l'appelle; elle se croira forcée de descendre. » Ainsi débutèrent les « faiseurs de pluie ». Us se mirent à moduler des sons précurseurs, à battre des morceaux de bois et des tambours, à souffler dans des trompes ; et comme ils choisissaient leur temps, comme ils opéraient après une longue sécheresse, il arriva plus d'une fois que la pluie obéit à leur appel.
Parmi les procédés mis en usage pour obtenir la pluie, l'emploi de certaines mélopées, d'instruments sonores et surtout des cornets et sifflets magiques peut réclamer à bon droil la priorité. II est fondé sur l'observation la plus naïve, et sur une induction à la fois spécieuse et grossière. Il ne demande aucune connaissance de la nature et de l'origine du phénomène. Aussi a-t-il été adopté avec enthousiasme par les peuples les plus incultes, les moins aptes à la réflexion et aux idées générales. 11 est encore en honneur dans toute l'Afrique noire. Le sifflet fait partie intégrante du mobilier sacré. Sans doute tous les sifflets ne sont pas infaillibles ; il en est de mauvais, qu'on rejette avec dédain ; il en est d'incertains que l'on suspecte ; mais d'autres sont vraiment éprouvés et efôcaces. Ceux-ci sont de véritables trésors, des talismans dont la puissance se communique au mortel qui les possède et qui sait en jouer. Katcbiba, un roitelet nègre, voisin de ce Commoro dont l'incrédulité démonta si bien l'hon-
MYTHES ET DIEUX DE Là PLUIE. S85
nête biblisme de Samuel Baker^ Katchiba excellait dans l'art de siffler la pluie ; son cornet, qui lui valait un sceptre, était, pour le roi comme pour le peuple, la corne d'abondance.
Si pauvre que soit cette histoire de sifflets, de tambours et d'incantations, si éloignée qu'elle nous semble de ce qu'on entend aujourd'hui par le mot religion, elle n'en implique pas moins déjà tout le processus religieux. En effet l'appel à la pluie sup* poseTespoir d'être entendu, c'est-à-dire exaucé, donc lacertitude, à peine consciente il est vrai, qu'il existe, dans la pluie ou à côté, quelque intelligence, quelque volonté analogue à celle de l'homme ; et voilà bien le fonds de toute religion ; le recours enfantin à des instruments, à des gestes, à des paroles susceptibles d'attirer, d'éloigner ou de fléchir les intentions hostiles ou propices, est la raison d'être de toute liturgie, l'essence même de la dévotion. Enfm la mainmise de quelques croyants habiles sur l'imagination de croyants naïfs prélude à toutes les roueries d<^ l'exploitation sacerdotale. Telle a été la marche, pour ainsi dire immuable, de l'évolution religieuse ; tantôt plus vite, tantôt plus lentement, tous les éléments mythiques se sont avancés par des étapes semblables sur mille routes d'abord parallèles, puis sensiblement convergentes. Ils n'ont d'ailleurs jamais été isolés les uns des autres ; et nous sommes d'autant plus obligés à rappeler les rapports qui s'établissent entre eux, que les nécessités de l'analyse nous contraignent à les envisager séparément. Ce sont précisément leurs caractères communs, leurs emprunts réciproques, leurs inextricables mélanges qui ont constitué la mythologie.
Plus que tout autre élément mythique, parmi ceux que nous avons passés en revue, la pluie a eu besoin de l'appui et du concours de ses congénères ;elle se prête mal au culte direct ; il lui manque cette individualité de l'animal, de la plante, du rocher, de la source, du feu même et des fantômes ou esprits. A moins dé personnifier la goutte de pluie, à moins de distinguer, ce que Ton a fait, entre la pluie du Nord ou du Midi, la pluie légère ou torrentielle, il a fallu placer ce météore sous la dlcectvQVL ^^
quelque puissance déterminée^ supérieure et extérieure au phénomène. Les invocations à la pluie s'adressent à l'être, quel qu'il soit, qui la dispense à son gré.
A qui donc attribuer ce pouvoir î
L'homme s'est laissé guider par des analogies que nous ne saisissons pas toujours^ souvent par des préjugés acquis, et aussi par l'expérience et la logique. Il a demandé la pluie à tous les objets de son culte, à tous les dieux qu'il se faisait sur la terre et dans Tair, se tournant, selon ses préférences individuelles ou selon les indications du prêtre, tantôt vers l'animal sacré, tantôt vers la plante, le rocher, vers le fétiche ou le génie, puis vers les divinités des eaux, de l'atmosphère et du ciel. De là vient que la pluie s'est infiltrée dans la plupart des mythes, et qu'elle est demeurée l'attribut le plus résistant, le plus constant, de tous les dieux supérieurs.
Quelles relations peuvent bien exister entre la pluie et les. animaux? Elles ont paru nombreuses et suffisantes aux anciens hommes. L'arrivée et le chant de certains oiseaux annoncent la pluie ; c^est donc que ces oiseaux connaissent le secret de la pluie et le moyen de l'attirer ou de la produire. Cette coïncidence et ce raisonnement rapide nous expliquent les honneurs rendus chez tant de peuples aux grues, aux canards, aux plongeons, et généralement à des animaux qui aiment ou prédisent la pluie. La raison n'apparaît pas toujours aussi clairement ; il faut la chercher soit dans une vénération particulière pour tel ou tel animal, soit dans Tassociation des idées et la complication des mythes, soit dans les métaphores verbales. Nous lisons dans Tylor {Civilisation primitive, II, 311) que les Américains du Nord vénèrent le serpent à sonnettes, comme ancêtre de tous les serpents, et comme un protecteur divin qui produit à son gré le beau temps et la pluie ou la tempête. Cette croyance faitelle quelque allusion au léger crépitement de la queue du crotale, au sifflement du serpent? Cela est possible; mais elle se réfère plus sûrement au rôle déjà métaphorique attribué au serpent dans les mythes du vent, du nuage et de l'éclair. Le carac-
MYTHES ET DIEUX DE Lk PLUIE. t87
tère pluviogène du taureau et de la vache procède aussi d*un symbolisme très ancien. Le Dayak de Bornéo dit d'une pluie torrentielle : Ujato araVsa « Une mâle pluie, ceci ! » Ailleurs, le taureau est considéré comme le mâle par excellence. Le perpétuel souci génésique des peuples primitifs s'exprime également dans Texclamation du Dayak et dans Tinvention aryenne et perse du taureau pluvieux : la pluie n'est-elle pas la grande fécondatrice ? £t comme le langage, un peu partout, lui a donné l'un et Tautre sexe — imber et pluvia (pour nous en tenir au latin ) — elle est aussi bien mâle que femelle, et réciproquement. Le taureau, maître de la pluie, est l'époux des vaches ; la pluie peut donc être regardée comme une vache, d'autant que les vaches étaient la principale richesse des temps pastoraux. Partout en Asie, et sans doute en Afrique, la peuplade combattait pour la défense de ses vaches et pour la conquête du troupeau voisin. Les sentiments et les mœurs qui correspondent à ce régime social n'ont laissé nulle part une aussi forte empreinte que dans l'ancienne poésie des Aryas. Dans la plupart des hymr nés védiques, tout ce qu'il y a de brillant, de précieux, de beau dans la nature entière, les ondes lumineuses qui s'épanchent du soleil ou de la lune, les brumes roses et dorées qui précèdent ou accompagnent l'aurore, les averses fécondes, tout prend une face bovine, la figure même de Héra boôpis ; la pluie est une vache, parfois une jeune fille, une princesse, enfermée dans le nuage par les démons de l'aridité, et que délivre le rayon solaire ou le glaive barbelé de la foudre ou encore la flèche invisible décochée par le héros qui sait tendre Tarc-en-ciel. £t tandis que les vaches heureuses célèbrent leur délivrance par de doux mugissements, leur lait, abondant, désiré, tombe à grands flots à travers l'étendue, ranimant la verdure et réjouissant les mortels altérés.
Le monde végétal réclame aussi sa place dans la mythologie pluviale. Les plantes les plus avides de pluie, les arbres qui sèchent le moins vite, ceux qui, en certaines régions arides, recueillant la rosée nocturne, retiennent à l'insertion de leus^
S88 hk RELIGION.
feuilles la seule eau qu'on puisse trouver à dix lieues à la ronde et semblent pleuvoir à la moindre secousse du vent^ ces arbres ou plantes peuvent passer à bon droit pour des amis et des producteurs de la pluie. On conçoit que, par extension, par métaphore, une foule de végétaux soit réels, soit fabuleux, aient bénélicié de celte remarque. On cite le chêne, le frêne^ le pommier, le peuplier ; mais surtout les arbres imaginaires, tels que ITgdrasil des Scandinaves et, dans l'Inde^ Tarbre immortel qui plonge par la racine dans la grande mer de lait et dont la cime reçoit Yamritaj la céleste ambroisie. Combien de Ggures évoquées déjà, combien dldées, avec toutes leurs nuances^ résonances, variantes et synonymes ! L'oiseau, le serpent, le taureau, la vache aux pleines mamelles, la princesse captive ; le lait du ciel, les pleurs du matin, l'ambroisie, la végétation, la sève, la vie et l'immortalité; les vents, les orages, Tarc-en-ciel ; tout ce qui possède ou paraît avoir quelque affinité avec la pluie; tout cela peut entrer à la fois désormais dans une même combinaison ; ou encore chacun de ces êtres ou de ces termes peut se substituer aux autres et donner lieu à la formation d'un mythe distinct et équivalent.
Les pierres ne sont pas plus étrangères à la pluie que les plantes; on connaît les roches qui pleurent et diverses substances hygrométriques qui se couvrent d'humidité à l'approche des pluies. De cette nature était sans doute Tune des trois pierres sacrées ou Cémis des Antilles, qui procurait la pluie et le beau temps, selon les besoins. Ces pierres appartiennent à la classe des objetsinanimés de toute nature auxquels convient le nom de gris-gris ou fétiches. On ne s'étonnera donc pas que m les fétiches amènent la pluie », et que, en tout pays, les sorciers et les dévots la leur demandent avec pleine confiance. Une coutume générale, sans préjudice des offrandes et des sacrifices, est d'arroser le fétiche ou de le baigner. Quand le paysan de l'Europe méridionale veut obtenir de la pluie^ il plonge dans l'eau une image de la Vierge ou de saint Pierre. Les bonnes femmes y trempent un balai. Quel avertissement plus direct et plus topi-
MYTHES ET DIEUX DB LA PLUIE. t89
que ? C'est ce qu'on appelle procéder « du même au même ». L'identité des eaux terrestres et des eaux atmosphériques, nécessairement reconnue dès le principe, a exercé l'intellect des sauvages et suggéré diverses théories que nous indiquerons tout à l'heure. Avant tout, elle a signalé aux amateurs de pluie tout un groupe d'intercesseurs efficaces^ les sources^ les fontaines jaillissantes, les fleuves, les lacs, les mers, et toutes les puissances aqueuses.
D'autre part, le feu^ Télément igné, intervient dans la production de la pluie ; la chaleur change l'eau en vapeur que le refroidissement condense en gouttelettes. Le soleil, chaleur et flamme, attire et boit les ondes fluviales et marines ; il tarirait les rivières et les océans^ s'il ne leur rendait en brouillards et en pluie l'eau qu'il leur dérobe. Il sied donc d'invoquer le feu, Agni lui-même, comme donneur de pluie. Le soleil a, plus encore, droit à nos prières ; mais quand l'astre fait la sourde oreille et s'obstine à retenir l'eau dont il s'est gorgé, que faire ? Il faudrait appuyer la demande de démonstrations énergiques. On ne peut prendre le soleil aux cheveux et le jeter dans la rivière^ comme un simple gris-gris, ou comme une statue de saint. Il est hors de portée ; et cependant, aux premiers âges du monde, il n'était pas si loin qu'une bonne pierre, une flèche vigoureusement décochée, ne pût crever cette outre et lui faire dégorger son trésor. Si le trait ne l'atteint pas, le geste suffira pour marquer éloquemment le désir du naïf archer. Une anecdote tirée d'un récent voyage en Calédonie fait voir que l'esprit canaque s'est élevé à ce calcul ingénieux.
a Boumaza, conte notre auteur^ me parut particulièrement grotesque. Sa figure, son buste reluisaient sous de longues coulées de suie grasse, et il avait suspendu au bout de son manou, linge enroulé qui voile le sexe masculin, une petite pomme canaque qui ressemble à nos calvilles. Une couronne de lianes ceignait soOi front, au-dessus duquel se dressait une épaisse chevelure, constellée de fleurs de bourras et de flamboyants.
« — - Que diable fais-tu dans cet accoutrement?
290 LA RBLIOION.
« — Je travaille la pluie^ répondit le chef avec onction. Sécheresse pas bon pour ignames... pluie tomber avant deux soleils... parce que Boumaza veut.
« Habituellement, ce sont des takatas ou sorciers qui remplissent cette fonction de faire pleuvoir. Mais Boumaza n'était pas assez riche pour se procurer le luxe d'un takcUa, il opérait luimême, et travaillait la pluie à sa façon^ sans malice, ayant pris la précaution de lancer une sagaie contre le soleil, pour faire à Tastre une blessure, d'où coulerait la pluie, d
Quand vous lirez dans Hérodote que certains peuples lancent des flèches au soleil ou au ciel, vous penserez à Boumaza ; les actes les plus insensés procèdent de ]a raison.
Pendant que les fortes tètes de l'humanité encore enfantine, — car les mythes ont été acceptés, mais non inventés, parles foules, — tandis que les sorciers, les chefs, les penseurs des temps primitifs, s'eCTorçaient de rattacher, tant bien que mal, le phénomène de la pluie à l'activité intentionnelle des êtres et des choses ambiants, transformés en éléments mythiques, Tanimisme ne cessait de se développer et d'envahir toutes les provinces de la nature.
Animaux, plantes, pierres, eau, flamme étaient donc doublés de fantômes, d'esprits parfaitement séparables et libres, aptes à toutes les métamorphoses.
Les fonctions des esprits ou génies n'ont pas été tout d'abord différenciées. Chacun d'eux, et ils sont innombrables, est supposé capable de pourvoir, s*il agrée la prière et l'offrande, et s'il est dominé par la conjuration du prêtre, à la plupart des besoins de ses adorateurs. A tous, indistinctement, on demande la santé, ia nourriture, la richesse, la victoire. Par tous, il faut entendre les génies protecteurs de la tribu, de la famille, de la maison, les saints dont les reliques résident dans le temple. Les génies protecteurs sont le plus souvent, chez les anciens, les ancêtres divinisés : chez les modernes, ce sont les patrons fle Tendroit. Aussi voit-on les Chinois, par exemple, reprocher ia sécheresse et demander la pluie aux mânes, aux « esprits de la nation »,
MYTHES £T DIEUX DB LA PLUIE. t9l
qui n'en peovent mais, et les Ohartrains à saint Piat où à saint Tannn, selon les cas. Des deux parts, le procédé est le même et appartient à un même régime intellectuel.
Cependant, l'ordre, et par suite la spécialité, n'ont pas tardé à s'introduire dans la cohue des esprits. Par troupes ou individuellement, ils «e sont troufés attachés à une fonction, préposés à un groupe de phénomèoes. Ce passage de Tanimisme diffus à Tanimisme condensé s'est produit à des époques diTerses, et qui échappent à toute chronolo^e, puisqu'elles dépendent du progrès inégal des races, des peuples et des indifidus; mais il s'est opéré partout chez les nations perfectibles, et il marque la phase capitale de l'évolution mythique. Partout donc, nous rencontrerons des génies de la ploie, des dieux qui président à la pluie. Âirant de les énumérer, cherchons à savoir où ils font leur demeure, quels moyens ils emploient pour s'acquitter de leur ministère, quels alliés les favorisent et quels ennemis les combattent.
L'étroit horizon de l'homme primitif s'était rapidement élargf. Son regard, longtemps retenu par les objets prochains, s'éleva de la terre vers les étendues aériennes, vers cet espace traversé par la pluie et par les carreaux de la foudre. Mêlant aux rêveries fabuleuses quelques notions physiques, l'homme étagea les éléments selon leur poids : en bas, la terre, plate, immobile, avec des dessous inconnus ; sur la terre, l'eau, disséminée en fleuves, en mers, ou bien encore entourant le disque terrestre d'une vaste ceinture, le fleuve océan ; au-dessus, l'air, puis le feu, soit caché dans les nuages, soit condensé en corps durables, tels que les astres attachés au ciel ou roulant dessous ou dessus, selon que le ciel était considéré comme opaque- ou transparent. Mais qu^était ce ciel ? Suivant la mythologie, même la plus pauvre, un être animé, puissant, fécond; selon la physique rudimentaire, une voûte solide, un firmament, qui, en se séparant de la terre, avait emporté avec lui le surcroit des eaux chaotiques. Il est le support, le réservoir, le détenteur de ces eaux, si nécessaires et si désirées, L'envisage-t-ow ç,QVXV\afc^\-
marnent^ il est le séjour de génies et de dieux qui auront le don de la pluie. Reconnaît-on en lui un grand esprit^ le chef de la hiérarchie divine, c'est à lui-même qu'il faudra demander le bienfait de la pluie ; et la chute de la pluie sera célébrée comme le signe d'une nouvelle union entre le ciel et la terre.
C'est tantôt Tune, tantôt Tautre de ces conceptions, souvent toutes ensemble, que nous retrouvons dans les croyances et les pratiques des différents peuples. Les Groenlandais se figurent parfois que le lieu de leur future demeure est situé dans le ciel; ils y arriveront en suivant Tarc-en-ciel, ce prototype de tous les ponts jetés entre ce monde et l'autre ; là, les âmes dressent leurs tentes autour d'un grand lac où abondent les poissons et les poules d'eau, lac dont les eaux, débordant par-dessus le firmament, tombent en pluie sur la terre, et produiraient un autre déluge, si les rives venaient à céder. A l'autre bout de la terre, les habitants de la Nouvelle-Zélande imaginent pareillement une voûte solide et un vaste réservoir qui, de temps en temps, laisse échapper ses eaux par une fissure ou par un trou. C'est par là que le déluge a passé. £t, disent leurs légendes^ les dieux antiques qui submergèrent ainsi la terre s'appelaient la Pluie terrible^ la Pluie de longue durée et la Grêle violente, les Brouillards, la Rosée abondante et la Rosée légère. Eux aussi, comme la plupart des Polynésiens, connaissent le vieil hymen du ciel et de la terre : le vaste ciel, content leurs prêtres^ durant les longues et tristes nuits passées loin de sa bien-aimée^ verse de fréquentes larmes sur son sein, larmes que les hommes appellent « gouttes de rosée ». (Tylor, d'après sir G. Grey.)
Rien ne prouve mieux la concordance universelle des idées mythiques avec un même degré de culture que la formation de pareils mythes en Océanie. Ils n'ont certes pas été empruntés, au moins dans leur ensemble ; et cependant ils paraissent calqués sur les traditions qui nous sont les plus familières. Citerons-nous ce passage d'Hérodote, où l'antique voyageur nous parle d'un endroit de la Libye où je ciel est percé ; et ces réservoirs, ces cataractes célestes qui ont versé sur la terre les
MYTHES ET DIEUX DE LA PLUIE. S9t
déluges de Xissuthros^ de Noé, de Deucalioa; ou encore ces tonneaux sans fond où les vierges Danaïdes font couler incessamment des eaux qui s'échappent sans fin ; ce seau percé des contes germaniques, où des anges puisent pour arroser la terre une eau qui fuit de tous côtés ; et le tamis qu'une déesse de la pluie tient suspendu au-dessus du Pérou ? Les variantes sont innombrables. L'auteur d'une apocalypse apocryphe contemporaine du christianisme primitif, le livre d'Enoch, a vu de ses yeux, au-dessus du ciel^ le trésor des pluies et des vents. Les rabbins ont conservé le souvenir d'une ouverture faite au firmament par la disparition de deux étoiles» et par où la pluie se précipite sur la terre ; et il est question dans des légendes chrétiennes d'une pierre qui bouche le trou et qui est confiée à la garde de deux anges.
Les Kharens de la Birmanie appellent leur dieu de la pluie Pidzu Pennu et croient qu'il siège au sommet du ciel. Le dieu de la pluie est le premier des six grands dieux reconnus par les Khonds. Le rang de Dendid, sur le Nil blanc^ n'est pas moins élevé. Les Zoulous, qui sacrifient au dieu de la pluie des bestiaux noirs, lui adressent de ferventes invocations; ils vont jusqu'à considérer leurs roitelets comme ses représentants sur la terre» en tant que fils du ciel. Moiïat (Vingt-trois ans dans le sud de l'Afrique) a recueilli la prière qu'ils adressaient à leur chef Mosselekatzi» « roi des rois, dieu des dieux d : Père du feu, s'écriaient-ils» il monte dans l'azur du ciel ; il envoie ses éclairs dans les nuages et en fait descendre les pluies. » Les Manganyas du lac Nyassa ne sont pas moins pieux ; ils offrent au dieu un panier plein de grain et un pot plein de bière ; la prêtresse répand le liquide et jette le grain sur le sol, poignée par poignée» criant chaque fois à haute voix : Écoute, ô dieu ! Écoute» ô dieu ! et envoie la pluie !
Les Chinois pensent et agissent comme les Zoulous ; ils demandent la pluie au ciel miséricordieux et à l'empereur, fils du ciel. Les censeurs officiels placés près du trône» lorsque la sécheresse se prolonge, ne manquent pas de Uilcôt: V^ ç.^\^^\a ^^st-
pereur et de l'inviiei à la pénitence ; c'est à son incurie, à ses péchés qu^ils attribuent le manque d'eau.
Partout la production de la pluie est un privilège du pouvoir absolu, divin ou royal. Constantin Tavâit si bien eompcis qu'ia proscrivant tous les sorciers, il eut soin de faire une exception en faveur des faiseurs de pluie ; il voyait en eux des ministres du ciel et des substituts de sa propre puissance.
Lorsque Hadrien débarqua sur la terre d'Egypte, la pluie tomba en abondance ; à ce miracle, le peuple reconnut Théritier des Pharaons, le maître du monde. Dans son histoire de Tancien Mexique, Baneroft rapporte qu'à leur sacre, les empereurs aztèques juraient, entre autres choses, « d'obliger ie soleil à continuer son cours et les nuages à se fondre en pluie ».
Sur le plateau d'Ânahuac et dans toute l'Amérique centrale, tout un groupe de divinités était' préposé aux eaux supérieures. C'étaient les Tlalocs;, génies aériens, oiseaux-serpent» — comme tous les grands dieux de ces régions — qui volaient dans le vent et lançaient l'éclair sinueux, précurseur de la pluie. Leur chef, le bon Tlaloc, habitait, avec une déesse de l'amour et de la fécondité, un jardin délicieux arrosé de fontaines intarissables. Là, à mi-chemin du ciel solaire, il recevait certaines catégories de bienheureux. Au reste, ses rivaux ou ses successeurs, le grand Quetzalcoatl et le terrible UuitzilopochtLi, savaient, aussi bien que lui, tonner et pleuvoir; ils avaient pris des mains indulgentes du vieux dieu honoraire les fonctions les plus importantes en ces brûlants climats, la direction des pluies et de la végétation printanière.
La religion du Pérou présente des phases tout à fait analogues. Les noms seuls et les aventures diffèrent. Les anciens dieux, plus tard englobés danà la hiérarchie du culte incasique, sortaient d'un lac ou y étaient descendus; ils étaient tous imprép gnés d'eau et distributeurs de pluie.
Mais c'est dans l'Inde, en Grèce, en Italie et dans tous les pays de culture aryenne ou sémitique que se déploie dans toute sa richesse la mythologie pluviale.