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LA LUNE, LE SOLEIL, LES CONSTELLATIONS

rétreignit et se referma sur lui. Les Karens eutendent à peu près ainsi Taventure du couchant : Ta-Ywa partit et voyagea au loin, si loin qu'il fut avalé par un serpent ; mais on fendit ranimai et Ta-Ywa revint à la vie. De même^ chez les Hurons et les Algonkins, Manobozho, esprit du vent d'ouest et dieu solaire, en se penchant sur les mers occidentales pour pêcher le roi des poissons, est avalé, fend le monstre, et, aidé par le bec des goélands, remonte victorieux au jour. Les fables classiques d'Andromède et d'Hésione se rattachent à des métaphores équivalentes. Dans la seconde, on voit Héraclès (le soleil) s'élancer à travers le monstre nuit, et en ressortir triomphant. Le mythe appartenait-il également aux Assyriens, ou fut-il emprunté à la mythologie grecque ? Quoi qu'il en puisse être, l'histoire de Jonas en est visiblement une variante fort médiocre. Vous savez que les symbolistes chrétiens y ont vu l'emblème manifeste de la mort &t de la résurrection du Sauveur. Qui croirait que Tylor, un esprit très libre pourtant, trouve quelque charme à cette assimi- L ation saugrenue ? Telle est, chez nos voisins, la puissance du préjugé biblique.

L'homme, sans renoncer aux fables et aux cérémonies qu'ils Bavaient motivées, finit par s'habituer au lever et au coucher du Soleil. Mais les conjonctions d'astres, les occultations, les éclipses, «s passages de comètes et de bolides, accidents plus rares, laissèrent une impression qui a longtemps survécu aux hypothèses ^t aux observations de l'astronomie, ce La lune est souffrante «, <<le soleil se voile la tête»,s*écriait-on ; ou bien : «les deux époux ^'attaquent avec furie »; ou encore : « un monstre s'est jeté sur l'astre et l'enserre de ses replis ; il y a là un signe menaçant ^our les dieux comme pour les mortels. t> Nul thème plus fécond ^n explications, en conjectures dont les variantes se ramènent toutes au pauvre mythe des sauvages Mbocobis: « Un chien ronge les entrailles du soleil et de la lune. » 11 n'y a pas de peuplade ou de nation qui ne se soit payée d'un tel conte. Variez à l'infini la forme de Tanimal ; appelez dragon, serpent, taureau, jaguar, maladie, épreuve, rivalité d'un héros ou d'un démon, la

cause mystérieuse des éclipses et des faits de même catégorie, vous ne découvrirez, par toute la terre, que la croyance à la victoire momentanée d'un ennemi de Tordre. Et cet ennemi» toutes les ressources de la ma^ie et de la liturgie, gestes, formules, offrandes, expiations^ férocités, tout le misérable fracas dont rhomme est capable, suffiront à peine à Técarter.

La théorie de la survivance trouverait ici ample matière. Chrétiens qui s'écrient : a II y aura des signes dans le ciel ! m superstitieux qui redoutent les comètes ; paysans qui donnent des charivaris aux éclipses ; bûcherons qui n'abattraient pas un arbre au déclin de la lune ; philosophes qui, si longtemps, ont traité les astres d*animalia, d'êtres vivants^ et ceux qui, aujourd'hui encore, échelonnent d'étoile en étoile des paradis et des géhennes ; tous, ils ont raisonné et déraisonnent à l'instar du plus infime sauvage et du plus fruste païen.

Nul sentiment plus tenace que l'astrolâtrie, parce qu'il n'en est pas qui renferme, peut-on dire, plus de vérité. Faux dans ses déductions, il est juste en son principe. Il repose sur l'observation, sur un rudiment de science. Les astres règlent les travaux des hommes, leurs mouvements éveillent la prévision^ donnent à la mémoire des points de repère certains. Et le soleil^ source de lumière, de chaleur et de vie, n'est-il pas le dieu immédiat de l'univers vivant?

Comment donc, même au temps où la terre se croyait le centre du monde, aurait-elle refusé ses hommages aux dix mille yeux d'Argus ? Comment le pâtre, en ses loisirs, se sentant suivi et pénétré par ces regards d'en haut, eût-il négligé d'en interpréter les intentions et les avertissements ? Derrière eux, il a entrevu les êtres puissants, génies, démons et dieux, qui président aux saisons, favorisent ou contrarient les actions et les destinées, dont l'influence agit sur les choses, les corps et les pensées.

L'analogie commence alors son office. On saisit de très fugitives ressemblances entre certains groupes célestes et des formes déjà connues ; le langage impose à ces groupes des noms qui

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rappellent ces ressemblances, qui les individualisent et les rapportent à tel fait légendaire ou même historique^ à tel animal, à telle fonction. D*astres peut-être séparés par des milliards de lieues et qui n'appartiennent ni au même système, ni aux mêmes régions de l'étendue, on forme ces constellations que l'astronomie a reçues toutes faites et n'a pas résolues encore. Il y a des différences de coloration ; on les attribue à certaines propriétés physiques, à des qualités morales. Cet astre est rougeâtre : signe de sang ; ce sera Mars, dieu de la guerre. Cet autre brille d'un éclat pur, argenté, azuré, livide, sulfureux, plombé ; on le dénommera soit Vénus, soit Jupiter, ou Mercure, ou Saturne (ceci dans le monde romain ; les équivalents ne manquent pas en Chaldée, en Egypte, en Grèce). Autant de noms, autant de rapprochements, de confusions, de métamorphoses, d'attributs et d'aventures ; autant de présages heureux ou redoutables.

L'astrologie est le corollaire forcé de Tastrolâtrie.

« Il y a, disait notre ami regretté Jules Assézat, qui avait étudié les sciences occultes avec une certaine prédilection, il y a une astrologie naturelle, qui rattache aux phénomènes célestes les variations de la température, Tordre des saisons, les maladies, et tout ce qui constitue la vie matérielle du globe. C'est, à proprement parler, la branche de Taslronomie que nous appelons aujourd'hui météorologie, » De tous temps, elle a permis quelques pronostics utiles, que la science fera de plus en plus précis^ probables ou certains. Mais il en existe une autre, extension ou plutôt déviation de la première, dite judiciaire, et qu'on appelle aussi averrho'isme^ apotélesmatiquc. Elle voit, écrites dans le ciel, les phases de l'histoire et celles des plus humbles existences. Elle particularise les prétendues influences planétaires, combine les divers aspects des constellations, surtout à l'heure de la naissance, et en tire un horoscope auquel doit répondre tout l'avenir du consultant, dans ce qui regarde la couleur do ses cheveux ou le nombre de ses enfants, le chiffre de sa fortune, les flux et reflux de sa destinée, ou l'heure et le jour de sa mort. Science très pénible à bien ap-

prendre^ très difficile à bien mettre en œuvre. Mais la délicatesse même de ses opérations sert à maintenir la confiance: f erreur étant si excusable, et le succès d'autant plus merveilleux qu'il y a plus de chances de se tromper d'une minute dans l'exacte intégration de toutes les données solaires^ lunaires et sidérales.

Cette astrologie a été pratiquée des centaines de siècles, avec une foi entière des dupes et des exploiteurs ; car la foi, Tinfatuation, se concilient très bien avec le charlatanisme rapace. Tous les peuples, dont nous venons de résumer les croyances, ont tiré des présages de toutes les circonstances astronomiques. Les mêmes sentiments et les mêmes coutumes régnent encore aujourd'hui dans les bas fonds sociaux. Mais il appartenait aux races supérieures et, chez elles, aux savants investis de la direction mentale, de constituer l^astrologie en doctrine méthodique, et de codifier les aberrations de la crédulité.

L'astrologie fait le fonds de la sagesse chinoise, mongole, chaldéenne, arabe, gnostique et rabbinique. Les livres de Thot et d'Hermès la répandirent chez les Grecs et les Latins ; Gaton et Cicéron la combattirent en vain ; Juvénal nous montre les dames romaines usant et abusant, à tout propos, des Ghaldéens ou mathématiciens, étudiant elles-mêmes le grimoire.

Chaque planète fut appropriée à un dieu, chaque étoile à un génie, à un métal. Les douze signes du zodiaque, comportant chacun trente étoiles ou groupes d'étoiles pour parfaire le chiffre cabalistique trois cent soixante, et un décan (doyen) gouvernant trente-six étoiles, chaque partie du corps humain fut sous l'influence d'un décan. On alla jusqu'à croire qu'à chaque homme correspondait un astre particulier, naissant et mourant avec lui. Cette superstition a passé dans le langage usuel. Manilius, qui écrivait sous Auguste, a le premier réuni, dans un poème didactique fort obscur, les règles de l'astrologie latine. 11 fut suivi par Columelle, par Virgile, par Pline l'Ancien.

Ce fut encore l'Italie qui, au moyen âge, après la nouvelle invasion d'idées orientales que nous dûmes aux croisades^ ra-

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massa avec le plus de complaisance les merveilles conservées par les Arabes, et fournit d'astrologues toutes les cours souveraines. Le pape Gerbert^ Sylvestre II, à la fin du dixième siècle, avait été un astrologue éminent. On vit Urbain V combler de ses bénédictions maître Gervais, astrologue de Charles V le Sage. Quand l'Église, revenant aux opinions d'Augustin et de Basile^ s'avisa de condamner l'astrologie — non comme fausse, mais comme œuvre du démon — elle ne fit qu'y ajouter le piquant du fruit défendu. Les ecclésiastiques les plus graves continuèrent d'écrire et de spéculer sur Taverrhoïsme et l'apotélesmatique.

L'âge d'or de l'astrologie se prolongea du treizième au dixseptième siècle. Raymond Lulle, Roger Bacon, Albert le Grand, toutes les Sorbonnes, s'y ruèrent à corps perdu. Tolède, sous Alphonse X, fut un foyer de magie ; et Tastrologie était la plus haute forme de la magie. Louis XI y croyait, comme y avait cru Tibère. Louise de Savoie, la mère de François 1*', supplia Corneille Agrippa d'être son devin en titre. Nostradamus occupa un moment le poste d'astrologue ordinaire auprès de Catherine de Médicis. Celle-ci étudiait elle-même; et l'on voit encore, adossée à la Halle au blé, la colonne qui lui servait d'observatoire. Sous Charles IX, trente mille astrologues exerçaient à Paris. Pas de famille riche qui n'eût le sien, prophète et baromètre. £n Allemagne, Tycho-Brahé tirait l'horoscope de Rodolphe IL Kepler ne put se soustraire à cette maladie. Mathias Corvin, pas plus qu'Attila, n'entreprenait rien sans consulter ses astrologues. Wallenstein en avait toujours un, magnifiquement entretenu. Henri IV exigea que son médecin Larivière tirât l'horoscope de Louis XIII ; et celui-ci porta le surnom de Juste, parce qu'il naquit sous le signe de la Balance. Richelieu et Mazariu attachaient quelque prix aux prédictions de J.-B. Morin; et Louis XIV lui-même eut encore son horoscope. Des vers connbs de notre La Fontaine marquent bien cette persistance delà manie astrologique :

Charlatans, faiseurs d*horoscop£, Quittez les princes de l'Europe !

Déjà cependant, chez Agrippa et chez Cardan, il y a plus de curiosité que de crédulité; ils ressassent toutes les sottises recueillies par Pline le Naturaliste, mais ils laissent échapper des signes de doute. Enfin, lorsque Colbert, en 1666, fonda l'Académie des sciences, le règlement en exclut l'astrologie et la recherche de la pierre philosophale. Officiellement, l'astrologie avait vécu. Mais elle persiste à Tétat sporadique. Sans parier de Boulainvilliers, qui s'en servit pour prédire que Voltaire mourrait à trente-deux ans, et de Mesmer qui, dans un traité sur YInfiuence des planètes, essaya de marier — judicieuse union — l'astrologie et le magnétisme animal, il suffit d'ouvrir le premier almanach venu, ou quelque livre d'astronomie fourriériste ou spirite, d'entrer dans quelque baraque de foire, ou d'observer le laboureur, le bûcheron, le maraîcher, encore fidèles aux préceptes de Manilius, de Virgile, de Columelle, pour constater, en plein dix-neuvième siècle, l'influence durable de ces antiques rêveries. Que d'illusions nous ont envoyées les astres, depuis rétoile des bergers jusqu'à l'étoile de Napoléon, illusions puissantes qui se sont imposées à l'histoire, à la politique et à la science !

Nous avons dû suivre d'abord le culte des corps célestes dans son développement inférieur. Mais déjà, à côté des divagations de l'animisme diffus, qui ne se sont jamais laissé oublier, on a pu voir se former des mythes et des idées moins incompatibles avec la raison. Ces éléments, d'un ordre plus élevé, mais de même origine, l'anthropomorphisme s'en est emparé, les dégageant peu à peu de la foule, et, selon le génie des races, selon le degré de culture esthétique et morale, les condensant en personnes divines, les affinant en concepts et en êtres métaphysiques. Maintenant, où chercher le point de départ de ces transformations? Sans doute aucun, dans le mouvement intellectuel suscité par les préoccupations génésiques et par la conquête du feu, du feu terrestre assimilé ù la vie universelle. Nous avons vu les premières aboutir à l'invention capitale des couples ancestrauY, d'une dyade à la fois humaine et cosmogonique, enfin

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