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LA LUNE, LE SOLEIL, LES CONSTELLATIONS

*iin principe mâle et d'un principe féminin, Tun igné, l'autre i^mide ; Tun lumineux et subtil, l'autre nocturne^ obscur, pais ; avec tout ce cortège de contradictions et de compromis ni ont donné tant de tablature aux théologiens et aux philoophes. Quant au feu, tantôt membre de la dyade — comme pposé à l'eau — tantôt intermédiaire et intercesseur, nous en ^ons aussi esquissé l'histoire mythique et mystique. Il est, de Dute façon, inséparable des corps et des phénomènes lumineux, xiisqu'il en est la substance et la condition même.

Ces données, d^autant plus complexes qu'elles s'ajoutent mais e se substituent pas aux autres éléments mythiques, rendent ompte, en partie, du rôle dévolu aux astres, à la lune et au Dleil> au jour et h la nuit, dans les divers panthéons. Par leur rééminence visible sur les autres habitants du ciel, par l'accord ënéral de leurs mouvements, par les ressemblances et les difârences de leur forme et de leur éclat, le soleil et la lune se ëclaraient eux-mêmes membres complémentaires d'un couple :idissoluble.

Leur influence a été prépondérante sur la liturgie. Nous verons qu'il est peu de fêtes et de cérémonies dont ils n'aient fixé heure et le jour, et fourni le motif principal. Tous les biens cnt l'homme croit devoir remercier les dieux ne sont-ils pas ' ceuvre du soleil ? Ces fêtes, ces dates consacrées, qui ne diffèent qu'en raison du climat, les religions se les sont transmises t les ont acceptées. Elles les ont détournées de leur destination, es accommodant à des légendes nouvelles et ù des dogmes particuliers ; mais elles n'ont pu en effacer complètement la signifi- 'Btion première. Cest en ce sens que Dupuis aurait pu, sans ixcès, réduire le christianisme à la religion solaire. Certes, le christianisme est aussi éloigné que possible de ces doctrines de lumière et de vie inspirées par le naturalisme antique ; il les a 'ombattues et anéanties autant qu'il était en lui ; mais, pour les vaincre, il s'est vêtu de leurs dépouilles, il s'est paré de leurs iturgies.

Mythes et dieux solaires au Mexique, dans rAmérique centrale, la Colombie et le Pérou : Tlnca régnant fils et alter ego du soleil ; l'or consacré an soleil, l'argent à la lune. — Caractère solaire de Vantique religion ég'yptienne : Her et ses surnoms ; histoire d'Osiris ; R&, grande divinité d'Héliopolis, devient le surnom générique de toas les dieux et de la plupart des rois. — Teotatire d'Aménophis IV pour substituer le culte sémitique de Aten (Adonis) an coite thébain d*Ammon. — Le culte du soleil (Oud, Zi-ki-a, Izbar, Samas), des pUnètes (Sin, Adar, Mardouk, Nergal, Nébo) et des constellations, chez les Sonmirs, les Cbaldéens, les Sémites. — Polythéisme astrolàtrique des Arabes d des Juifs. — La Bible, bien que rédigée, à partir du cinquième siècle, damas sens monothéiste, avoue, en termes exprès, Texistence ofûcielle de la religioD solaire à Jérusalem, dans les dernières années du septième siècle. — Passages probants de plusieurs psaumes. — La légende solaire de Samson. — Lei mythes solaires du Rig-Véda ; hymne à l'Aurore. — Invocations à Savitri, Indra, Mitra, Agni, Varuna, confondus avec le soleil. — Hypérion, Hélios, Phaéthon, Képhalos, Apollon, Héraclès. — Sol, Élagabal, Mithra. — Gargantoa. — Le soleil dans les contes populaires.

Plus d'une fois nous avons eu lieu d'observer, chez des races étouffées ou supprimées par la civilisation chrétienne, des mythes en voie de formation, et même des religions constituées, gui ne le cèdent guère aux fables et aux doctrines anciennes ou modernes de TAsie et de TEurope. Si donc, laissant de côté les mythes encore informes de la Polynésie, nous étudions le culte des corps célestes au Mexique, en Colombie et au Pérou, nous avons chance de rencontrer là plus d'un point de comparaison utile avec les conceptions des Égyptiens, des Sémites et des Aryas.

A côté des dieux de Tatmosphère et de la foudre, les Aztèques, dans les régions où ils ont établi leur empire» ont trouvé installés au moins deux cycles solaires, celui de Tonatiuh à Téotihuacan, et, chez les Ghichimèques, celui de Tezcatlipoca.

Tonatiuh est Tastre lui-même, mais il est déjà une personne. On rappelait Téotl, le dieu par excellence. Chaque jour, dès Taurore, à Mexico même, où les conquérants avaient dû l'accueillir, un sacrifice de cailles, accompagné de musique et de fumées odoriférantes, célébrait sa venue. Il avait pour image

soit une statue d'homme, soit une face entourée de rayons. Metzli, lalune^ avait aussi sa part d'honneurs et de danses sacrées; an lui sacrifiait les albinos.

La physionomie de Tezcatlipoca est plus compliquée ; il semble qae^ pour vaincre son rival et prédécesseur toltèque, Quetzaicoatl, il lui ait emprunté ses caractères atmosphériques et fulgurants. Soleil pernicieux de la saison brûlante, toute perfidie lui est bonne pour épouvanter et détruire les Toltèques; tour à tour tigre, danseur, guerrier, sorcière, dieu de la faim, de la peste et de la mort, il séduit la fille de Huémac, la lune, forme réminine de Quetzalcoatl ; il affolle les habitants de Tulla, les force de s'entre-tuer, les assomme avec une houe de bois, les lecable de pierres, les massacre en toute occasion, bien digne le siéger aux côtés d'Huitzilopochtli sur la terrasse de la grande pyramide, à Mexico, il y était représenté en obsidienne noire, lous la forme d'un jeune homme vêtu d'une ample robe blanche si noire à franges de plumes noires, blanches et rouges, couvert d^or, d'argent, de pierres précieuses, tenant en main le miroir resplendissant (c'est le sens même de son nom) où se réfléchit l'univers. Parfois, il est assis sur un banc drapé de rouge et brodé de crânes humains; il est armé de quatre javelots — les vents; à sa jambe gauche sonnent vingt grelots d'or; un pied de daim attaché à sa jambe droite symbolise sa rapidité. Dieu voyageur, il trouve disposé pour lui à chaque coin de rue, sous un dais de feuillage, un banc de pierre interdit à tous les hommes et à tous les dieux. Nécoc-Yaotl, Yaotzin « brandon de discorde », il distribue et répartit le trépas. 11 meurt et renaît tous les ans, deux fois au moins, comme dieu meurtrier de la sécheresse, comme dieu bienfaisant de la génération et de la vie. Son culte était barbare et ingénieux. Tantôt ses victimes étaient brûlées vives, tantôt égorgées et mangées par les prêtres et les nobles. L'a mort de cet A don, de ce Sabazios mexicain, donnait lieu à une incarnation et à un meurtre symbolique. Après avoir été choyé durant un an, nourri, pourvu de femmes et de riches vêtements, le plus beau des prisonniers était mené en grande

pompe, au milieu d*honneurs divins, à Tautel de Tezcatlipoca. Là on lui ouvrait la poitrine, et son sacré cœur était offert à la statue du dieu. Ses membres, corpus domini, devenaient la nourriture des élus : communion et tliéophagie.

Lorsque les habitants de TAnabuac et de TAmérique centrale, coordonnant leurs idées sur Torigine des choses, cherchèrent i introduire dans leurs légendes quelques notions physiques, ils donnèrent pour aïeux au soleil et à la lune le ciel et la terre, et en même temps le premier couple civilisateur. Les Quiches, dans leur cosmogonie, plaçaient la naissance du soleil après la création de l'homme. Ils nous montrent les dieux manipulant . l'argile, jetant des déluges et des brouillards sur les ébauches longtemps imparfaites. Quand les dieux ont enfin mis sur pied quatre beaux hommes de maïs et quatre belles femmes, ils s^aperçoivent qu'ils ont oublié d'éclairer leur lanterne. Le soleil manquait aux Quiches. Réduits à la faible lumière de Tétoile du matin, ils quittent, sous la conduite des dieux, les froids pays du Nord. Tohil, pour les réchauffer, d'un coup de sa sandale, fait jaillir le feu. Enfin, affamés, battus de pluie et de grêle, ils atteignent une montagne d'où s'élance l'astre resplendissant. Les danses, les chants, les sacrifices célébrèrent cette heureuse aventure ; et, depuis lors, « le soleil, la lune et les étoiles ont toujours existé ».

En Colombie s'étaient formées diverses cosraogonies équivalentes. Sur les bords du fleuve Magdaléna, le soleil et la lune n'existaient pas encore, lorsque l'ancêtre des Muzos, Ari, lançait dans les eaux des statuettes animées auxquelles il enseignait l'agriculture. Ailleurs, deux caciques, oncle et neveu, avaient pétri l'argile jaune en figures d'hommes et tiré la femme des grandes herbes. Sur l'ordre de l'oncle, le neveu monte au ciel et allume le soleil ; l'oncle, à son tour, pour éclairer les nuits, crée 1» lune et institue le culte des deux grands astres. Selon d'autres récits, il fut un temps où tout était néant et ténèbres. La lumière gisait, enfermée, dans un vaste réceptacle. Chimininagua, par une émanation graduelle, se dégagea de sa prison, sous forme de gros oiseaux noirs, les plus anciens êtres vivants, dont le bec

A distillait une substance brillante et transparente, Tair ou la ît flamme ; puis il monta au ciel : c'était le soleil, époux de la u lune.

Les Muyscas conservaient le souvenir d'un génie des tempêtes £1 et de la foudre, le terrible Thomagata, détrôné par un dieu trir^- céphale, Botchica, héros civilisateur, qui leur enseigna Tusage ^ des métaux, le tissage du coton etragriculture. Botchica^ créateur : ; du temps, portait divers noms, qui signifient orient, jour, splen- ^^ deur. Il avait marché de Test à l'ouest depuis Boza jusqu'à Iza, ^^ où l'on montrait l'empreinte laissée par son pied au moment de -^ son ascension. Il avait pour épouse une Hécate malfaisante, Huyr^ thaca, la lune, obstinée à détruire chaque soir les bienfaits du - jour. Ce couple mal assorti occupait le sommet de la hiérarchie, ç Le soleil et la lune étaient dits père et mère des hommes, chefs s des dieux. Le culte de Botchica présente une analogie complète c avec les cérémonies mexicaines. Un jeune enfant, choisi dans un ;: village qui avait le privilège de fournir la victime du soleil — . San Juan de los Llanos, lieu où Botchica s'était révélé au monde c — était élevé avec sollicitude à Sagamosa, jusqu'à J'àge de dix 5, ans. 11 recevait les noms de Guésa « sans patrie » et de Quihica i « porte d'un cycle ». Durant cinq ans, le Guésa était transporté i de l'est à l'ouest, jusqu'à l'endroit où le dieu avait quitté la terre. f Là, conduit en procession à une colonnade circulaire dédiée au [ Soleil, escorté par les collèges des prêtres de tous les dieux, chacun chantant les louanges du sien, il était lié à l'un des piliers sacrés et percé de flèches. Son cœur, arraché tout palpitant, était offert au soleil, et son sang recueilli dans des vases Sacrés.

Au Pérou, le soleil, Inti, était le dieu national de la tribu incasique. Lorsque le panthéon des conquérants eut accueilli tous les dieux marins, atmosphériques, fulgurants, civilisateurs, des peuplades soumises, inti, comme ancêtre de Tempereur, occupa le trône de l'univers.Autour delui sontrangéstous les personnages légendaires : Pachamamac^ Yiracocha, qui avait jadis créé le Soleil et la lune pour Tusage des Aymaras, Caté(\viU, ^^\iR.^~

Gapac, et leurs femmes, sortes de Téthys,deCybèlesetd*Artémis. Inti^ foyer d'énergie mâle^ préside aux actions des hommes. Tout se fait pour son service et par son ordre. Les façades des maisons regardent l'orient. Dans les temples^ le disque d'or, aux traits humains, reçoit par une large porte les premières lueurs du jour que réfléchissent de tous côtés des miroirs d'or et de larges zébrures d'or figurant Tarc-en-ciel. Tous les ustensiles sont d'or pur. L'or est l'émanation du dieu. La lune, Mama-Quilla, subo^ donnée à son frère-époux, a néanmoins ses temples, oii elle est représentée par un disque d'argent et servie dans l'argent; ee métal lui appartient. L'armée céleste fait cortège aux deux époux. Les astres que le langage a doués du sexe masculin : Ghosko le chevelu (Lucifer), page du soleil, les comètes, messagers de la colère du soleil, se groupent autour d'Inti. Les étoiles sont les filles d'honneur de Mama-Quilla. Les temples du Soleil reçoiveat les momies des rois ; celles des reines sont conservées dans les temples de la lune.

Les grands prêtres d'Inti dans les provinces, et tout le clergé de Cuzco, appartenaient à la race solaire. L'Inca régnant, revêta de l'autorité lapins absolue qui fût jamais, soleil vivant^ était le chef des deux castes sacerdotale et guerrière. Le sacerdoce féminin, moins exigeant, admettait dans de vastes couvents, à côté des vierges incasiques, les filles de Curacas, et même les jeunes plébéiennes dont la beauté trouvait grâce devant l'in- fc carnation d'Inti. Car le roi pouvait à son gré, sans aucun scrupule, élever jusqu'à lui les vierges du soleil et les marier ensuite aux princes et aux 'grands personnages. La Vestale qui se déclarait enceinte du soleil échappait au châtiment. Toute infractiofl moins légitime au vœu de chasteté entraînait la mort. Cette pépinière sacrée de mères de dieu éventuelles était fort nom' breuse.Les couventsen comptaient de deux à cinq cents, quinze cents dans la capitale. La garde et le renouvellement du feu solstitial, allumé par le frottement ou par la réflexion de miroirs d'or, la préparation du pain et de la liqueur eucharistiques, la décoration des temples et la garde-robe royale, telles étaient les

œuvres saintes réservées à ces carmélites ou visitandines péruviennes.

Les quatre grandes fêtes solaires, qui se succédaient dans Tordre des saisons, étaient célébrées avec une magnificence, un luxe de tournois^ de processions^ de réjouissances et d'hécatombes humaines que nulle religion n*a égalé. Nous avons décrit déjà la fête du printemps. Un long jeûne, des bains pris avant le jour écartaient d'une vie, pour ainsi dire nouvelle, les mauvaises influences, les maladies et les misères passées. Ou implorait l'astre sauveur (Apollon alexikakos, averruncus, medicus). Vers le soir, et pour achever la purification commencée par le gâteau divin, dont on se touchait le front, le visage, la poitrine, les épaules, les bras et les jambes^ un prince armé en guerre^ accompagné de quatre autres membres de la famille royale, se présentait comme messager d'Inti et prenait place au centre de la ville. Sur son ordre, ses quatre acolytes, relayés incessamment par d'autres guerriers incas, s'élançaient dans les quatres rues principales de Cqzco, poussant devant eux les mauvais esprits^ et couraient planter leurs lances victorieuses au delà des portes de la ville. Sur le passage des exorcistes, tous les habitants secouaient leurs habits et, se pressant, se frottant les mains, semblaient exprimer de leurs corps toutes les impuretés. La cérémonie se terminait, à la nuit close, par des courses aux flambeaux; les torches étaient jetées dans la rivière, et l'eau emportait au loin les péchés des hommes et les démons des ténèbres.

Le soleil, qui dofhnait la vie, continuait de briller sur le pays des morts. Du fond de l'abîme, et de tous les étages du monde funéraire, les âmes moins favorisées regardaient les esprits des hcas ruisselants de lumière au sein de leur aïeul radieux. Je appellerai que de même, chez les Mexicains, diverses catégories de mânes bien heureux faisaient cortège au soleil à travers l'étendue, et tous les matins allaient Tattendre aux portes du ciel.

Ces mythologies solaires si complètes, si pompeuses, ont été ^approchées, et elles doivent l'être, des conceptions égyptiennes; iQais elles ne peuvent suggérer l'idée de rapports quelconques

entre les riverains du Nil et les habitants des Andes. A moins que le vent ne transporte les idées eomme le pollen des fleurs, ces coïncidences dénotent seulement chez les Mexicains, Colombiens et Péruviens, entre le treizième et le seizième siècle, l'état d'esprit qui régnait en Egypte 4000 ans avant notre ère.

Le royaume des Pharaons s'est constitué par l'accession de nomes indépendants qui, chacun, possédaient leurs dieux et leurs clergés nationaux ; dans ce personnel, dont l'extrême abondance a permis d'organiser de très nombreuses triades équivalentes, il existe sans doute beaucoup de divinités qui ne diffèrent que par le nom. On y relèvera aisément sept ou huit dieux et autant de déesses apparentés au soleil ou à la lune. La haute Egypte nous présente d'abord un couple dont Dendérah semble avoir été le point de départ, et qui gagna jusqu'à Edfou au sud, jusqu'à Giseb au nord: Hor et Hathor,«la demeure de Hor». On peut direqae Hor est le plus ancien dieu national de toute la région du centre; on le trouve, à peine déguisé par Taddition de quelque épithète; à Téni, An-Hour, <r le soleil au haut des cieux n; à Antéopolis, Hor-Noub, «Horus d'or»; à Teb-ti, Hor-si-Isi, € fils d'Isis »; Hor- Pekroti ou Koper (Harpocrate), ccHorus enfant »; à Pamatet (Hérakléopolis magna), Har-shafi, a Horus terrible »; à Giseh,Har-makhi (le grand sphinx des pyramides), a le soleil levant »; à EJfou (Apollinopolis Twag'na), Hor-hout, ce Horus lumineux »; enfin, dans le Delta, oii il a rapidement pénétré : Hor-soupti, Hor-kent-khat, Hor-samto,(( Horus naissant» ; Haroeri, « Hor l'aîné». Hat-bor, déesse nocturne, lunaire, à figure et oreilles de vaches, est restée, comme Horus l'épervier, une des grandes divinités de l'Egypte.

Aboud est la patrie d'Osiris et de sa sœur-épouse Isis, souvent dédoublée en Nephthys. Ce grand couple, porté à Memphis par les deux premières dynasties et, de là, dans le Delta à Busiris, est devenu le centre d'une mythologie oii se sont incarnées toutes les idées philosophiques et morales des Égyptiens. L'unité nationale, transportée dans la religion, eut pour signe visible — sous l'Ancien Empire — le culte d'Osiris. Abydos fut la ville sacrée où les croyants venaient visiter le tombeau du

dieu bon, du roi des dieux. Nul doute que le mythe n'ait traversé bien des phases qui nous échappent. On en voit poindre les premiers linéaments sous la quatrième dynastie, sur la stèle de la fille de Chéops ; la légende s'est achevée dans le long intervalle de mille ans qui sépare l'âge des mastabas (constructions demi-souterraines) de l'époque des hypogées (cryptes taillées dans le roc). 11 est plus aisé de démêler les éléments assez complexes qui se sont fondus dans les figures d'Isis et d'Osiris et qui ont déterminé leurs fonctions et leur histoire, i^ Osiris est le soleil ; Isis est la lune, puis la nuit où le soleil s'abîme tous les soirs. 2° Osiris est le premier civilisateur qui a mis fin à l'artthropophagie, institué l'agriculture ; le héros qui a combattu le serpent et l'hippopotame ; le roi qui, donnant l'exemple aux pharaons^ a parcouru et subjugué la terre. Un tombeau ou une pierre sacrée existait à Abydos, on en a fait le tombeau de FOsiris terrestre. 3° L'homme et l'astre ont pareille carrière : l'un a rencontré sur sa route les passions, les maladies, la mort; l'autre les nuages, les tempêtes, la nuit. Vaincus, ils n'abandonnent pas la lutte; ils traversent dans les ténèbres les épreuves d'un nouveau voyage. Tous deux triomphent ensemble. Osiris est, par excellence, le mort immortel, soleil nocturne et roi ^es enfers ; nous l'avons vu, dans TAmenti, présider le jury funéraire. 4® L'astre a disparu ; cependant, un astre pareil se lève tous les matins : est-ce le même? Ce sera son fils, un Osiris incessamment enfanté par Isis. Hor, dieu voisin, se présente à propos pour reprendre l'office du soleil diurne et pour le venger. 5® Enfin, Osiris et Isis, roi et reine de la lumière, sont, avec Hor leur fils, les dieux bons, le principe du bien. Le sentiment moral est né. Les anciens dieux du pays, monstres qui ont combattu et tué le héros solaire — Typhon son propre frère, et plus tard Soutek et Set — ce sont les dieux du mal, le mauvais principe. Dans TÉgypte moyenne, nous rencontrons un dieu Lunus, Thot, assimilé à Hermès, allié de Horus dans la bataille suprême où Typhon est vaincu ; puis un sage crocodile, Sévek, très ancien nom du soleil ; et encore un couple solaire, Shou et

Tefnout^ déesse à tète de lionne. A Memphis (Mannover, le port des bons), le cortège de Hor, d*Osiris, de Sébek et de ShoH trouve établies des puissances avec lesquelles il faut compter: Phtah, le forgeron, le feu, qui a donné aux hommes les ustensiles et les armes de bronze, foyer de la vie universelle ; Imhotep, Tesprit qui résume en soi toutes les intelligences; Sekiiet la Grande, amie de Phtah, déesse-lionne ; enfin, le Nil^ Hapi. Mais les affinités sont si étroites entre les dieux ignés et les dieux luni-solaires que personnages et noms se combinent sans peine. Hapi, au premier abord, résisterait à l'assimilation ; mais ce dieu-fleuve, représenté par un bœuf, est devenu « Tâme de Phtah » ; associé à Osiris, il forme le fameux Sérapis^ le dieo relativement moderne de la mort et de la résurrection.

Dans le Delta, une grande et vieille déesse de Sais, Neith, est mère du soleil, et une autre non moins célèbre, Bubastis,Beset, Pacht, lionne ou chatte, est la lune elle-même. Enfin, la partie orientale de la basse Egypte renfermait la ville même du soleil^ que les Grecs ont appelée Héliopolis. Nous ne serons donc pas surpris de rencontrer là un autre groupe solaire très ancien et très respecté, Seb, Toum (le soleil bienfaisant), fils, frères, époux de Nout, la voûte céleste, autre forme de Neith, et un dieu suprême analogue à l'Inti péruvien.

Pline l'Ancien attribue à des Arabes la fondation de la ville appelée par les Égyptiens On du Nord, et par les Grecs HéliO' polis. Sans attacher plus de valeur qu'il ne convient à un renseignement si vague, sur un fait antérieur à l'histoire^ il faut reconnaître un caractère particulier aux dieux de la contrée entre le Nil et Suez. Non pas que ces dieux manquent d'analogie avec ceux de Memphis, d'Abydos et de Dendérah ; mais, l'un d'eux, le principal, s'est adjoint et comme superposé à tous les dieux de la vallée, même à l'Ammon thébain et au Noam de la cataracte. L'origine asiatique de la civilisation égyptienne n'a peut-être pas laissé d'indice plus séduisant. JRd, sorte de catégorie où sont entrés tous les dieux sauf Osiris et Phtab, semble une marque d'investiture imprimée aux divers cultes

ihelonnés sur les rives du NiJ. Râ-Harmakhis, Toum-Râ, Nep-* 1^ Sébek-Râ^ Mandou-Râ, Âmoun-Râ, Noum-Râ (sans compter is rois nombreux à partir de la deuxième dynastie : Nefer-Ka-Râ> ep-Ka-Râ^ Ghaf-Râ^ Menke-Râ)^ deviennent membres d*une ême famille, se présentent comme autant d'aspects équi?a-> nts du seul Râ, « roi des deux Ëgyptes n, ancêtre et protecteur 3S pharaons.

Bien mieux que le Nou, espace impersonnel qui enfante et ssorbe tous les dieux, Râ pourrait être invoqué par les chamons officiels et trop complaisants du monothéisme égyptien, est vrai que ce monothéisme ne serait plus initial, plus vrai acore qu'il n'est pas ; car comment le concilier soit avec le poope vivace des divinités féminines, soit avec la triade, soit vec le dualisme ? De plus, la commune épithète ne supprime as la diversité des dieux et de leurs offices respectifs. Non seu- 3ment Phtah, Osiris, Hapi, Anoup, Thot, Horus, demeurent des ersonnages distincts ; mais encore, malgré la prédominance vidente des croyances et des mythes solaires, Âmmon et Noum, lême accolés à Râ, résistent à l'assimilation. Un roi de la dixuitième dynastie, Amen-hotep IV, pour couper court aux menées es prêtres thébains — qui ne devaient pas tarder, en effet, à dis- )quer la monarchie — s'avisa de remplacer Ammon par un ieu d*origine asiatique, Aten, Adonis, le Disque. Partout il lartela les images d'Ammon, ne respectant que les dieux solires. Jusque dans son propre nom d'Amen-hotep (serviteur 'Ammon), il traqua le dieu proscrit et se fît appeler Splendeur du Disque, Kou-en-Aten. Sa tentative, suivie de longues iscordes, échoua fînalement contre la ténacité des clergés Kîaux ; elle heurtait trop d'habitudes et d'intérêts. Avant tout, men-hotep avait méconnu le fonds polythéiste des croyances a'il prétendait ramener à l'unité. Même coiffés du disque, mmon et Noum n'étaient pas des dieux solaires : Râ, ou Aten on équivalent), était un dieu ; Ammon, aussi bien que Phtah, siris ou Thot, en était un autre.

On restera dans la vérité, si Pon constate que Râ, le soleil

* diurne, fut un des trois ou quatre grands dieux mâles de l'Egypte, dont chacun, pris isolément, peut au besoin suppléer les autres dans leurs fonctions et leurs attributs. Le grand hymne-litanie traduit par M. Maspéro, nous le montre assis dans la barque sacrée dont Hor tient le gouvernail, versant la vie au monde qu'il a créé, combattant le mal, consolant Osiris, et pénétrant de ses rayons les ténèbres de TAmenti. Les mêmes formules ont pu être adressées au Nil, à Osiris, à Hor, à Ammon. C'est ainsi que, dans les Yédas, Indra, Varouna, Agni, Mitra, Sourya, sans perdre leur individualité, jouent tour à tour le même rôle mythologique, mais aucun ne supprime l'autre. Ils ne sont pas réductibles à Tunité.

A toutes ces divinités solaires qui présidaient^ non seulement à la vie, mais aux épreuves et aux métamorphoses d'outretombe, il faut joindre le contingent fourni par le monde sidéral: les étoiles, soit fixes, Akhimou-Sékou, soit mobiles, Akhimou- Ourdou, cortège du soleil, rameurs qui font voler sur les flols aériens la barque de Râ; Sirius (Sopt, Sothis), l'astre d'isis, dont le lever liéliaque marquait le commencement de l'inondation, de l'année civile, et du grand cycle sothiaque de 1460 ans; Sahou, Orion ; les Décans, astres-lampes préposés aux trente-six ou trente-sept décades de l'année; Jupiter, « Hor régénérateur d'en haut, Hor guide des espaces mystérieux», Hor-tap-schelà-ou; Saturne, Seb ou Har-ka-her;Mars, Harmakis ou Har-desher (Hor rouge) ; Mercure, Sevek; Vénus, Douâou comme étoile du matin, Bennou (peut-être le phénix) comme étoile du soir ; les Pléiades, Hyades et beaucoup d'autres, dont les noms antiques n'ont pas encore été identifiés.

Nous avons admis tout à l'heure la possibilité d'une influence asiatique sur la civilisation égyptienne. Les pénétrations réciproques étaient inévitables entre des régions que rien ne sépare. Tour à tour suzeraine et vassale de l'Assyrie, l'Egypte a porté jusqu'à Ninîve ses disques ailés ; elle a subi et accepté dans une certaine mesure les cultes étrangers. Mais un exposé rapide des mythes sidéraux dans le monde sémitique nous convaincra que

le génie des races sait donner à des croyances foncièrement identiques une expression originale et distincte.

La Ghaldée est le berceau, non pas ethnique^ mais intellectuel^ des Assyriens, des Lydiens, des Syriens*, des Phéniciens, des Arabes^ des Hébreux. Tous ces peuples ont, soit passé par la Ghaldée, soit reçu de proche en proche les traditions et les divinités déjà conçues^ avant Tarrivée des Chaldéens eux-mêmes^ par les Soumirs et les Âccads.

Infiniment touffue est la mythologie de .ces races; et nous aurons soin de n'en aborder, de n'en effleurer que la partie sidérale, bien que le culte de la fécondité humide et terrestre y soit intimement lié.

Le plus franchement solaire des dieux célébrés par les Soumirs semble bien être Oud^ le soleil diurne, « qui fait évanouir les mensonges, dissipe les mauvaises influences et déjoue les complots des méchants ». « Soleil, lui crie-t-on, dans le plus profond des cieux tu brilles; tu ouvres les verrous..., tu ouvres la porte du ciel. Soleil, vers la superficie de la terre, tu tournes ta face; Soleil, tu étends au-dessus delà terre, comme une couverture, l'immensité des cieux. » Un autre personnage moins simple, Zi-ki-a (Esprit-terre-eau), fils de Riah (l'eau), époux de Davkina, la terre, père de l'intercesseur Silik-Moulou-Ki (plus tard Mardouk, la planète Jupiter), doit être, en définitive, ramenée au soleil, a Grand poisson de Zouab, poisson sublime, » disent les inscriptions, il parcourt son empire sur un vaisseau conduit par les dieux ses enfants. Zouab, c'est le fleuve Océan, l'atmosphère. Le vaisseau, c'est le navire solaire égyptien, manœuvré par les formes de Rà, c'est la coupe qui porte THercule phénicien sur les flots de la Méditerranée ou sous la voûte céleste ; et encore l'œuf orphique et l'arche diluvienne où sont enfermées les seme*nces des êtres. Inutile de noter que Oud et Zi-ki-a sont en relations constantes avec Anna, le ciel étoile, et avec Bilgi ou Izbar, pontife suprême à la surface de la terre, qui nous parle ainsi : « Je suis la flamme d'or, la grande, la flamme qui jaillit des roseaux secs, l'insigne élevé des dieux, la flamme

de cuivre, la protectrice qui darde ses langues ardentes ; je suis le messager de Silik-Mouiou-Ki ». Izbar est, comme vous le voyez, le feu du sacriûce, la lumière, antérieure et supérieure au soleil dont elle est la substance. Ainsi, comme la plupart des peuples, ces Protochaldéens, après avoir adoré naïvement les astres, soleil, lune, planètes, et d'autre partie ciel et le feu, ont conçu l'élément lumineux isolément du soleil ; ils ont rang^ la lumière parmi les attributs ou les créations immédiates du dieu du ciel ; mais ils ne peuvent éviter une confusion perpétuelle entre l'idée de soleil, de ciel et de feu.

Les Ghaldéens et Assyriens n'out fait que remanier et coordonner les conceptions sumériennes ; sans avoir égard au classement par triades, qui remonte peut-être au temps de Saryoukin P', dix-huitième siècle avant notre ère, nous réunirons quelques notes sur les divers dieux sidéraux. Voici d'abord Sin, Lunus^ dieu de Our (Our est la patrie du légendaire Abraham); Sin est « le chef, le puissant, l'étincelant, le seigneur des trente jours ». Samas, le soleil, dieu de Larsam, est dit « le grand moteur, le régent, l'arbitre du ciel et de la terre d. Adar, « le puissant », appelé Samdaii en Lydie et Melkarth en Phénicie, est Saturne. On est vraiment étonné des louanges qui lui sont prodiguées : a Adar le terrible, le seigneur des braves, le maître de la force, maître du fer, destructeur des ennemis, châtie les désobéissants et extermine les rebelles. » Il est représenté sous la forme d'un géant qui étouffe un lion.

Mardouk, Jupiter, le propre patron de l'apocryphe Mardochée, se confond, à fiabylone, avec Bel, avec llou, les dieux du ciel. Nergal, Mars, lion à tête et à buste d'homme, est c le grand héros, le roi des mêlées, le maître des batailles )>, le champion des dieux. Istar, Vénus, « reine de la victoire, juge des exploits de la guerre », est debout sur un lion ou sur un taureau, coiffée de la tiare étoilée, armée de Tare et du carquois. C'est la Vénus victrixj mais c'est aussi la déesse de la volupté et de la génération : Zir-banit, Zarpanit, Atergatis et Derkéto chez les Araméens, Ahtar chez les Himyarites, Aschera et Aschtoret cornue, lunaire

3t bovine^ chez les Juifs, les Phéniciens, les Carthaginois. Comme telle, elle est représentée nue, de face, les deux mains pressées contre la poitrine. Nabou, Nébo, Mercure, « capitaine de l'univers^ ordonnateur des œuvres de la nature, qui fait succéder au lever du soleil son coucher » est le type de la perfection royale, le patron des rois. Les constellations, Âshmoun, Koummout, et les trente-six décans président à l'année. « De ces dieux secondaires, une moitié, selon Diodore, habite au-dessus, l'autre audessous de la terre pour la surveiller ; tous les dix jours, Tun d'eux est envoyé, en qualité de messager, de la région supérieure à rinférieure, et un autre passe de celle-ci dans celle-là, par un invariable échange. » Cette mythologie sidérale, riche en noms et en épithètes peu motivées, mais fort pauvre en idées de quelque valeur, a laissé chez les Arabes et lesChananéens des souvenirs tenaces, mais fort confus. Les premiers plaçaient avant tous leurs dieux un certain Orotal, dont le nom a dû être singulièrement défiguré par Hérodote, et que le vieil historien assimile, on Qe sait pourquoi, à Dionysos; ils honoraient aussi, sous les noms d'Alylta, Alilat, Ahtar, la Vénus céleste. D'autre part, nous savons, par les annalistes arabes, que les Sabéens de l'Yémen, de J'Oman, du Hâsa, adoraient le soleil et les planètes, qu'ils observaient au printemps un jeûne de trente jours, que leur principale fête annuelle coïncidait avec l'entrée du soleil dans le signe du Bélier. Les Nabatéens rendaient un culte à Dusarès, dieu soleil. La plupart des pierres arrondies, équarries, couchées ou dressées qu'on arrosait de sang, soit en Idumée, soit à Émèse, soit à la Mecque, étaient, sous divers noms, consacrées au soleil ôt aux astres. Le voyageur Palgrave a vu encore ses conducteurs bédouins arrêter leurs chameaux et réciter des prières au soleil levant. Chez les Chananéens, les Syriens et les peuples mixtes de l'Asie Mineure, le culte des déesses de la fécondité prévaut à tel point qu'on a peine d'abord à distinguer, dans leurs mythologies, les dieux solaires et sidéraux ; mais on les retrouve assez vite. Il faut remarquer, d'ailleurs, que le caractère lunaire ne manque à aucune des divinités féminines. Anat, Anna, Enyo,

Baaltis, Tavath^ Marthe Héva, Tanit ou Salambô» Astarté, Âschéra, Cybèle, Artémis^ sont toujours prêtes à former couple avec tel dieu solaire : Samdam en Lydie^ Melkarth à Tyr, Adon et Thammouz en Svrie, Moloch sur les deux rives du Jourdain. Les dieux solaires en Phénicie formaient le groupe des Puissants, ou Kabirim, et probablement celui des Baalim et des Élohim chez les Hébreux. Cependant El, le llou babylonien, le llos d'Asie Mineure, et Baal (Belus), de même que Jalivé, dieu national de Juda, s'étaient élevés au rang de dieux célestes, démiurges, lumineux et fulgurants.

Le polythéisme astrolàtrique des tribus israélltes éclate à chaque page de la Bible, malgré la rédaction tardive et corrigée de leurs traditions antiques. Mais avant de choisir entre cent passages également décisifs, il n'est peut-être pas inutile d'esquisser la chronologie approximative des livres réunis dans le recueil sacré.

« Il est aujourd'hui parfaitement démontré, dit notre ami regretté Eugène Véron, que les seules parties anciennes de la Bible sont : les premiers Prophètes, quelques Psaumes, des fragments répandus dans les autres livres, et le Livre desJuges^ qui, sans être lui-môme très ancien, a été rédigé par un compilateur sincère d'antiques légendes. » Le Pentateuque, la loi, attribué à Moïse, est inconnu des prophètes et du peuple, même après la concentration — très imparfaite — des offices religieux dans le temple de Salomon. Les grands prêtres de Jahvé supportent très impatiemment, il est vrai, la multiplicité des dieux et des cultes, soit dans les nombreux sanctuaires extérieurs, soit dans le temple même. Deux réformes, tentées sous Joas, en 870, et sous Ézéchias, vers 700, n'aboutirent pas ; une autre tentative, sous Josias (639-609), appuyée sur la découverte ou plutôt la publication du Leutéronome, eut un meilleur succès. Mais la captivité de Babylone (606) vint retarder le triomphe de l'unité. Il fallut le retour de trois colonnes sous Zorobabel (537), sous Esdras (467), et sous Néhémie (454), pour établir définitivement le culte de Jahvé, et la loi attribuée à Moïse. C'est alors que le

Les religions solaires. 361

Fentateuque fut composé, et qu'une foule de corrections et d'interpolations tardives mirent les autres livres en état de figurer, sans trop de disparate, dans un recueil monothéiste. Mais il n'est même pas besoin de lire entre les lignes pour reconnaître que, jusqu'au cinquième siècle avant notre ère, les Juifs, rois et peuple d'Israël et de Juda, ont adoré de très bonne foi les divinités chthoniennes et sidérales communes à tous les Sémites.

Voici comment le Livre des Rois raconte la réforme de Josias: « La dix-huitième année du règne de Josias, le grand-prètre Hilkia dit à Saphan, secrétaire du roi : «J'ai trouvé le Livre de la filoi dans le temple d'Adonaï(au fond d'un coffre)....» Et quand le roi entendit le contenu du livre, il déchira ses habits et donna ses ordres... a Allez et consultez Adonai au sujet de ce livre « trouvé. )) Alors les serviteurs du roi se rendirent chez Hulda la voyante qui leur dit : « Ainsi parle Adonaï : ma colère s*est « allumée et elle ne s'éteindra pas, etc. » Alors le roi, suivi des anciens, des prêtres, des prophètes et de tout le peuple, monta sur une estrade, lut le livre et jura l'alliance avec Adonaï. » J'ar- Hve au passage capital. «Ensuite il ordonna d'enlever du temple d' Adonaï (notez qu'Adonaï lui-même est Adonis, le soleil), tous ^es objets du culte de Baaly d'Astarté et de toute l'armée des deux; Puis il les brûla et en transporta les cendres à Béthel. 11 destitua ^es prêtres qu'avaient établis les rois de Juda, qui faisaient des Sacrifices sur les tertres et qui adoraient Baal, le Soleil, la Lune, ^ft Zodiaque et toute l'armée des cieux... Il démolit les demeures clés garçons infâmes qui étaient dans le temple et des filles qui tissaient des tentes pour Astarté... Il profana l'autel de Topheth, situé dans la vallée de Hinnom, pour que personne ne fît plus passer son fils et sa fille par le feu en Thonneur de Moloch. Il fit enlever les chevaux que les rois de Juda avaient consacrés au Soleil, à l'entrée du temple; il brûla les chars du Soleil... » Quelles preuves plus fortes, que le culte officiel, national, jusqu'à la dix-huitième année de Josias, était le culte du soleil, de Baal, de Moloch, d'Astarté ? Le temple est rempli uniquement d'objets

qui s*y rapportent. L'arche sainte n'est même pas dans le sanctuaire. C'est Josias. qui donne Tordre de l'y placer.

Quelques versets des Psaumes, qu*on est habitué à lire sans les comprendre, suffiront à montrer Jahvé dans le rôle de diea de Torage, de la lumière et de la foudre, tantôt assimilé aax Ëlohim, tantôt commandant à son ministre, Adonaï, le soleil, d'éclairer le monde. Nous y saisirons même l'origine naturaliste des idées messianiques. Le Messie, l'oint, c'est la flamme arrosée de graisse qui jaillit du foyer sacré, comme le soleil s^élance de l'aurore humide.

« Chaque jour je reviendrai pour voir paraître Jahvé dans sa splendeur (Ps. 26). Jahvé, le matin, tu entendras ma voix... (5). Les nuées et les ténèbres sont autour de lui... Mais le feu marche devant sa face... Ses rayons ont illuminé le monde (96}... Les cieux se déroulent par la splendeur de Jahvé, et le travail de ses mains déploie retendue... Le soleil est sa tente qu'il a placée dans les cieux, et lui, comme un jeune époux sortant de sa demeure, il s'élancera comme un guerrier pour courir sa carrière. De l'extrémité des cieux est son départ, et sa route est jusqu'à leur extrémité. Rien ne se dérobe à sa chaleur (18). Jahvé, de splendeur et de magnificence tu t'es revêtu, toi qui développes la lumière comme un manteau^ qui déroules les cieux comme une tente, qui construis au-dessus des eaux ta haute demeure, qui prends les nuages pour ta monture, qui fais des vents tes messagers, du feu brûlant ton serviteur (103) !

<c Et il entrera le roi de la splendeur, Jahvé puissant et fort, Jahvé fort au combat. Portes, élevez vos têtes! Et il entrera, 1« roi de la splendeur. Quel est-il ce roi ? Jahvé^ des armées du ciel ; c'est lui, qui est le roi de la splendeur (23). Jahvé a dit à Adonaï : Âssure-toi en ma droite... Le bâton de ta puissance, Jahvé l'enverra de l'Éther... De la matrice de l'Aurore est pour toi la rosée de la jeunesse. Jahvé a juré, toi tu es son ministre à jamais. Faites retentir vos instruments pour Adonaï, vers celui qui monte sur les cieux des cieux, à l'Orient. Sur Israël est la splendeur, et sa force est dans les nuées (67 et passim)l Cest

loi qui ai été oint son messager, dans l'Éther^ la montagne de a splendeur; je publierai Tordre d'Élohim. Jah?é m'a dit:

Mon Gis, c'est toi ; moi, je t'ai engendré aujourd'hui. »

Ne dirait-on pas que le psalmiste est un traducteur des ^édas ? Les hymnes célèbrent-ils autrement Indra, Agui, Sourya t Vichnou î

L'histoire de Samson^ dans le Livre des Juges, est un mythe olaire ausisi évident que la marche de Botchica ou les travaux 'Héraclès.

Le nom du héros est celui même du soleil, Samas. Dalilah enferme le mot nuit : lilh,

La naissance de Samson est annoncée par un message céleste, iomme le soleil par Taurore ou par le feu du sacriûce matinal . Le texte dit en effet : « Aussitôt que la flamme s'éleva de l'autel vers le ciel, le messager divin s'éleva aussi dans la flamme de l'autel. » L'ange défend de couper la chevelure de l'enfant iui va naître. Samson adolescent descend vers Thimna, à l'Occident, propose des énigmes aux Philistins, lance contre eux trois ^ents renards aux queues enflammées, éclairs ou rayons; les ■massacre avec une mâchoire d'âne, comme Indra abattait quatre- 'ingt-dix-neuf Vrilras avec les os du cheval Dadyanç ; rompt au iiatin les cordes dont on l'avait lié pendant son sommeil dans la 'averne du rocher d'Ëitam. Altéré, il demande à boire. Jahvé ouvre une caverne d'où l'eau jaillit : c'est l'eau du nuage frappé par la foudre. A Gaza, Samson est cerné par les Philistins qui attendent pour le tuer qu'il se montre a à l'aube du matin i». Il se lève avant le jour, il arrache les portes de la ville et les emporte sur une montagne. C'est, en action, l'image du psalmiste : t £levez vos tètes, portes du ciel, et le roi de splendeur entrera. »

Le soleil brise chaque matin les portes de la nuit, et tous les Soirs il se replonge au sein de la traîtresse Dalilah. Mais le récit n'aurait pas de fin. Un dénouement est nécessaire. Héraclès meurt victorieux sur le bûcher du couchant; Samson périt sous les ruines du temple de Dagan, vieille divinité du ciel ténébreux. La nuit, Dalilah^ a coupé la chevelure rayonnante où résidait la

force du héros solaire, et les Philistins lui ont crevé les yeux.

Adonis^ le Phénicien^ beau chasseur céleste blessé mortellement par le sanglier nocturne, pleuré par les filles de Byblos, ranimé par les caresses de la Vénus printanière, est un soleil aussi^ mais descendu du ciel pour ainsi dire et affilié au groupe des divinités chthoniennes. Nous ne le mentionnons ici que pour mémoire, et nous rentrons dans notre patrie intellectuelle, dans le monde indo-européen. Là encore, là surtout, nous trouvons le souci constant des corps célestes, des dieux lumineux et solaires. L'Ârya védique adore le soleil à son lever, à son zénith; il le salue à son coucher ; il l'accompagne de ses vœux dans le voyage nocturne ; il n'a pas assez de louanges, de métaphores, pour célébrer et dépeindre son cortège, son char, ses coursiers, ses rayons et ses bienfaits. L'aurore est sa messagère^ sa sœur, sa fille, sa femme, dont il boit les pleurs et qu'il étouffe en son étreinte brûlante; les crépuscules du matin et du soir, les Açv^ins^ sont deux cavaliers qui volent près de lui. Il est Savitri^ créateur des formes, Sourya qui développe l'étendue, qui rend visible le ciel et la terre. C'est sa venue qui est l'objet du premier sacrifice ; c'est pour l'attirer que la flamme, Agni, soleil terrestre arrosé de soma, jaillit de l'aranî sacrée. Tous les matins, depuis quatre ou cinq mille ans, il écoute la prière solennelle du brahmane : «Méditons sur cette lumièreladorable du divin Savitri; puisse-t-il éveiller, éclairer nos âmes ! » On lui demande d'écarter les ténèbres et les démons de la nuit, de donner les richesses, la pluie, les troupeaux, la santé^ de recueillir dans sa gloire les bienheureux. « Il vient, le dieu du jour, du fond du ciel, déli' vrer les hommes des chaînes ténébreuses ; il monte sur son char d'or, le trait d'or en main ; il s'avance, l'oiseau respleD' dissant, l'épervier, versant les eaux, la lumière, aux sept fleuves, aux huit contrées, aux trois mondes; sa main d'or écarte les nuées, broie les noirs démons ; il paraît, TAsoura vénérable, salue par l'hymne du matin ! »

L'aurore, Ushas, est particulièrement chère aux poètes védiques. Elle a cent noms et se cache en d'innombrables mythes,

selon qu'elle est cavale, génisse, chienne, colombe, vierge, épouse ou inère. Choisissons un des hymnes les plus simples, tel qu'il est textuellement traduit par Max Mûller(R. V., VII, 77).

<c 1. Elle brille pour tous, semblable à une jeune épouse, réveillant tous les êtres vivants pour qu'ils aillent à leurs travaux. Lorsque le feu dut être allumé par les hommes, elle fit la lumière en abattant les ténèbres. 2. Elle s'est levée, s'étendant au loin, et avançant partout. Elle a grandi en éclat, portant son vêtement brillant. Mère des vaches, conductrice des jours, elle a paru, resplendissante comme l'or, belle à contempler. 3. La fortunée, qui amène l'œil des dieux, qui conduit la blanche et belle cavale, l'Aurore a été vue, révélée par ses rayons, avec ses trésors brillants. 4. 0 toi, qui es une bénédiction pour tous ceux dont tu es proche, chasse loin de nous ceux qui nous sont hostiles ; fais que nous ayons de vastes pâturages, donne-nous la sécurité ! Disperse les ennemis, apporte de grands biens! Fais naître la richesse pour l'adorateur, ô puissante Aurore. S. Fais luire pour nous tes meilleurs rayons, toi qui prolonges notre vie... 6. O fille du ciel, Aurore, toi qui es d'illustre naissance et que les Yashishthas célèbrent par des chants, donne-nous de grands et vastes biens. »

Le soleil, personne divine, sous les noms d'Ushas, d'Açwin,

de Surya, de Savitri, du bienfaisant Mitra, du fécond Pouchan,

du grand Vichnou qui franchit le monde en trois pas, s'est

trouvé naturellement associé à tous les dieux suprêmes puisqu'il

en est la substance même. Non seulement il est l'œil du ciel,

d'Indra, de Varouna, la roue de leur char, leur archer, leur

pourvoyeur de lumière et de feu, leur fils, leur père et leur frère ;

mais, bien souvent, il est suppléé par eux. Et tour à tour Agni

ou Soma, ou tout autre, ne se distinguent plus du soleil et

accomplissent ses œuvres. « 0 Agni, quand tu nais, tu es Varouna ;

quand tu t'allumes, tu es Mitra !,.. 0 Mitra et Varouna, la lueur

d'or et de fer de votre char semble heureusement se marier

avec le ciel !... Quel est le dieu qui doit nous rendre à la grande

Adiii, et nous faire revoir le père et la mère du monde ? C'est

Agni, c'est Savitri^ c'est Yarouna. Dans l'atmosphère sans racine, le roi Yarouna bien haut soutient dans la région supérieure la masse de la lumière glorieuse, lui dont la force est pure ! Ses rayons descendent. En haut est leur source. Puissent être en nous renfermés les souffles de la vie !... Il est l'œil du monde. Il connaît la voie de Toiseau et du vaisseau, la marche des mois, les demeures des dieux ! Il revêt une cuirasse d'or et s^enyeloppe de rayons. On voit son char sur la terre, au lever du jour. »

La place du soleil n'est pas moindre dans la mythologie hellénique. Fils d'Hypérion {Hypérion — qui va dans les hauteurs — est lui-même le soleil dans le cycle des Titans), fils d'Hypérion et d'Euryphaêssa ou Théia, la déesse par excellence, retendue lumineuse, ou encore de l'Éther, ou deZeus, Hélios l'infatigable, Hélios qui voit tout, est célébré dans TOdyssée et les hymnes homériques. « Soleil, premier des dieux », chante le chœur de Sophocle. Phaéthon, qui précipite son char dans les flots da fleuve occidental, est un nom du soleil couchant. Endymion est le soleil couchant visité par la lune. Réphalos^ Tithon, amants et époux de l'Aurore, représentent divers aspects du grand astre. Mais quand les astronomes impies eurent décidé que le soleil était un bloc enflammé, à peu près de la taille du Péloponèse, Tœil du jour, relégué au second plan, laissa la scène à Phoibos- Âpollon et à sa sœur Phoibè-Artémis, enfants du ciel et de la nuit, de Zeus et de Léto; puis à Héraclès, la gloire des airs, fils de Zeus et d'Âlkmènè : tout comme Savitri à Âgni ou à Vichnou. Apollon et Héraclès sont des doublets du soleil; pour le premier, nul n*en a jamais douté : son char, ses traits, ses luttes contre les dragons, son origine, ses épithètes significatives, son influence funeste et secourable sur les maladies, sa science universelle, ses oracles, tout en lui décèle l'héritier toujours jeune de l'antique Hypérion. Mais en accentuant sa personnalité^ l'anthropomorphisme l'a revêtu d'attributs qui, au premier abord, peuvent paraître étrangers à sa nature lumineuse. Il conduit le chœur des muses ; il chante dans le palais céleste en s'accompagnant sur une lyre d'or. Pourquoi? C'est que celui qui voit tout, sait

tout et se souvient de tout, c'est que la lumière du soleil, évoquée par rhymne du matin, a depuis longtemps été liée et assimilée à la parole ; le verbe aussi est une lumière. (Oao;, çàotç; rac. bha, luire et parler.)

Héraclès aussi est musicien, quoique Euripide en ait fait un glouton obtus. On a considéré en lui [la force solaire, et on Ta doublée de justice. Emmanuel des Essarts a fait ressortir les caractères moraux dont le génie grec s*est plu à embellir ce type admirable, digne d'avoir été choisi pour patron par les Stoïciens. Nous n'avons à retenir ici que les traits solaires d'Héraclès, son

nom, sa filiation, ses voyages à travers cieux et mers jusqu'à l'occidenty sa puissance virile, ses douze travaux — les douze signes du Zodiaque — ses combats toujours renaissants contre les monstres des nuits, des gouffres et des cavernes, ses pommes d'or et le bûcher de l'CEta d'où il s^élève au ciel pour épouser Téternelle jeunesse.

Les Latins n'ont point à nous offrir ces fleurs épanouies d*une Imagination inépuisable. Leur Herculus n'est qu'un Héraclès par à peu près, et leur histoire de Cacus un pâle reflet des mythes de Géryon et de Cycnus. Leur Apollon est tout grec, naturalisé avant les guerres puniques, il a, comme en Grèce, pris le pas sur les anciennes divinités solaires. Car elles existent. Janus est le soleil lui-même, aux deux faces, le levant et le couchant, père des mois et régulateur des saisons. Enfin le soleil, sous son propre nom Sol, est un dieu sabin et romain.

L'ancien sanctuaire de Sol, à Rome, était contigu au temple de Quirinus. C'est sur son frontispice que, en 293, Papirius Cursor ^l'aça le premier cadran solaire. Dans le cirque. Sol était le dieu 'les chars. Un obélisque lui était consacré. On l'invoquait ^Omme celui qui voit et prévoit tout. La garde des monuments ^Ui était confiée. Sur les médailles et les monnaies (Vespasien et ^i^ajan). Sol juvans, Sol œtemus, Sol oriens est le symbole du Commencement et de la durée.

Enfin c'est le Soleil, Sol invictus^ sous le nom du Persan Mithra, vainqueur du taureau et du serpent dans la caverne, qui

eut l'honneur de lutter contre le christianisme grandissant. Le soleil fut le dernier dieu des Romains. Apporté d'Émèse par Héliogabale, adoré par Zénobie, par Aurélien^ populaire dans les armées, adopté comme symbole par tous les rois parthes, pontiques, bactriens, il eut, comme son rival, ses mystères, ses sacrements et ses hypostases. Le mystique Julien s'appelait luimême lieutenant du Soleil, le suprême roi de l'empire céleste.

Les Gaulois, les Germains et les Slaves ont compté le soleil au nombre de leurs dieux ; c'est en son honneur que les druides allumaient le feu solstitial et brûlaient des victimes humaines dans un géant d'osier. Gargantua le dévorant fut un dieu solaire. Les ambassadeurs germains attestaient le soleil devant le Sénat.

Les traditions populaires, les contes russes, slaves, allemands, français, bretons, nous ont conservé mille variantes des aventures de l'Aurore et du Soleil. Combien de héros partis le matin à la recherche du trésor et de la princesse captive, sont arrivés le soir dans le palais ou dans la cabane tournante où la nuit, la vieille aïeule, attend le géant fatigué, l'ogre famélique, enfanta l'aurore, colosse au zénith, vieillard cassé aux cheveux d'or, à la fin du voyage quotidien ! Les contes de fées sont le dernier asile des mythologies. Il en est un encore, le langage, qui dans tout idiome a conservé toutes les expressions, toutes les images personnifiées jadis en formes vivantes du soleil, de la lune et des étoiles.

La constitution du personnel divin n'est pas complète encore. Mais elle est assez avancée pour permettre à l'homme les rêveries et les constructions cosmogoniques. Il a donné aux dieux assez de sa pensée, assez de ^a raison pour leur demander comment ils ont conçu et réalisé l'univers, comment ils ont joué leur rôle en présence du ciel et de la terre, ces deux spectateurs et acteurs primitifs du drame cosmique considérés, depuis de longs siècles déjà, comme père et mère des dieux, comme grands parents du monde.

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