‹ La ReligionChapitre 50 sur 66 · LES DIEUX ET LES MYTHES COSMIQUES · texte numérisé non relu

LES DIEUX ET LES MYTHES COSMIQUES

A da ciel et de la terre se rencontre chez des peuples très peu avancés révolution. — Partout le ciel et la terre sont considérés comme les deux bres du couple primordial, suggéré par le sens génésique. — Cette oon- )n, rudimentaire dans l'Afrique noire, apparaît très développée dans les es océaniens ; elle ne manque ni aux Dravidiens, ni aux tribus anaryennes Inde, ni aux Sibériens, ni aux Finnois. — Le ciel et la terre dans la ologie chinoise ; chez les Peaux-Rouges ; dans l'Amérique centrale ; au 1 ; en Egypte. — Cosmogonie chaldéo-sémitique : le chthonisme fait de la hamide une vierge-mère, une divinité androgyne, une mère-épouse. — stère archaïque du grand couple dans les hymnes du Rig-Yéda. — Dieux raires chez les Aryas d'Asie, le ciel et la terre gardent leur prééminence les Aryas occidentaux ; cependant le ciel tend à prévaloir. — Théogonie iiode ; infiltrations chthoniennes ; divorce violent du couple suprême ; ;onisme des deux époux. — Trois mythes similaires : Ouranos et Gaia ; 38 et Hhéa ; Zeus et Déméter. — Couples ourano-chthoniens chez les tes. — Le ciel et la terre chez les Germains. — Survivances. — Inanité el-dieu.

3inblerait que la conception du ciel et de la terre, en tant uissances et personnages doués de volontés, dépasse sinement la portée d'esprits incultes. Elle est cependant fort me, puisque nous la trouvons dans des religions constituées plus de soixante siècles, et dans les croyances actuelles de attardées en deçà de la vie historique. C'est une de ces ises confuses qui s'imposent avant même que l'observateur t rendu compte des détails. Tandis que la solidité et la lité de la terre donnaient l'idée d'un vaste corps vivant, la uité de la voûte apparente où circulent les astres, d'où nt les pluies et les tonnerres, faisait du ciel tout au moins meure commune, gouvernée, comme la cabnne de certaines par l'autorité d'un chef, ou d'un conseil, puis un grand

esprit, un dieu prépondérant, et qu'on distinguait malaisément de ses habitants ou messagers, les astres et les météores.

Dans l'Afrique noire, le ciel est quelquefois invoqué isolément; tantôt, le plus souvent, il est confondu avec la pluie et la tempête. Les Yoroubas, par exemple, connaissaient un tonnerre lanceur de pierres, Chango-Zakouta, et, au-dessus, un esprit du ciel, Olorun; au Congo, Soukou-Vakangé, joue le rôle du ciel souverain tant qu'il demeure impassible et calme; dès qu'il foudroie les mauvais esprits, il s'associe au dieu de l'orage. Tel est, à Accra, Nyongomo, maître du soleil, de la pluie, roi de tous les esprits de l'air et de la terre. Tel encore, chez les Akuapim et les Odjis, Yankoupong ou Nyankoupon, qui est àla fois un firmament, un monde supérieur et invisible,et le nom du tonnerre et de lapluie. Chez lesCafres, des bœufs sont immolés au ciel, donneur de pluie. La chair de la victime est mangée dans chaque case au milieu d'un profond silence; les os sont brûlés hors du village, et la cérémonie se termine par des chants d'un caractère particulier. En traitant de la pluie et des vents, nous avons cité les offrandes et les prières des Mangandjas et desZouIous. Mais là où manquent les légendes, le culte proprement dit se présente à nous avec une monotonie désolante; il aboutit toujours à des quémandages équivalents ; du riz et des légumes, des richesses et des esclaves, la santé; en un seul mot, le u pain quotidien o, voilà ce que, de la Guinée à Natal, les nègres implorent du ciel.

Le culte de la terre ne paraît pas s'être développé en Afrique, si ce n'est sur la côte occidentale. Des voyageurs ont recueilli la formule qui accompagnait la libation sacrée : «t Viens boire, ô créateur ! Viens boire, ô Terre ! » Un autre fait, d'ailleurs, permettrait d'affirmer que les Guinéens ont connu le couple primordial : le dieu-ciel, Nyangomo, Nyancoupong, est représenté par l'emblème génésique mâle ; or, l'énergie virile ne peut rien produire sans la fécondité féminine. Nyangomo a donc une épouse, qui est la terre. Toujours est-il que nous ne trouvons ici que l'embryon d'une croyance si répandue et si vivace dans le reste du monde.

Les mythes océaniens, incohérents et variables, forment une sorte de chaos où les dieux changent perpétuellement de fonctions, tantôt marins, atmosphériques, solaires ou terrestres^ tantôt pères et grands-pères, fils ou filles les uns des autres. Taaroa est la mer, il est le ciel. Tepapa ou Tepapu est, aux Carolines, la nuit ou les mânes, à Tahiti, une pierre ou la terre; Maui est le soleil ou le tremblement déterre^ et ainsi de suite. Cependant, il est possible de reconstituer, dans la Polynésie centrale et dans la Nouyelle-Zélande, deux cycles ourano-chthoniens.

Dans l'un, Taaroa et Tepapa créent concuremment tous les êtres. Oféou-féou-materaï est aussi donnée comme épouse à Taaroa. Hina, la terre, est leur fille. Taaroa épouse Hina, puis il lui ordonne de s'unir à Timaa-Raataï, ancêtre des hommes. Plusieurs noms, un seul fait : l'union d'un principe mâle et d'un principe féminin, d'où naissent les êtres et les hommes. Cette explication est confirmée par la légende maori des <( Enfants du ciel et de la terre », que Sir George Grey s*est fait conter il n*y a pas trente ans. Nous en citerons le début. « De Rangi, le ciel, et de Papa^ la terre (c. f., Tepapa), sortirent tous les hommes et toutes les choses ; mais le ciel et la terre s'unirent, et les ténèbres s^ étendirent sur eux et sur les êtres qu'ils avaient engendrés, jusqu'à ce qu'un jour leurs enfants, s'étant réunis, tinrent conseil pour savoir s'ils devaient séparer leurs parents ou les tuer. Alors, Tané-Mahuta, père des forêts, dit à ses cinq grands frères : il vaut mieux les séparer, placer le ciel au-dessus de nos têtes et la terre sous nos pieds. Laissons le ciel nous devenir étranger, mais la terre restera près de nous, comme la mère qui nous a nourris. »

Dans l'Asie anaryenne, les Dravidiens, consacrent dans le Lingam l'union réelle du ciel et de la terre, très reconnaissables sous leurs noms sanscrits de Çiva ou Mahadéo, Dourgâ ou Bhavani. Les tribus de la vallée de la Sioni vénèrent principalement Dhourtimak, la terre, et ne manquent jamais, à chaque repas, de lui offrir des aliments. Chez les Khonds de TOrissa, le ciel, ou le dieu de la lumière, Bouri Pennu, a créé la terre,* Tari-

Pennu, pour en faire son épouse. De leur union sont nés les autres grands dieux, c Une querelle, dit Tylor, s'éleva entre les puissants époux, et la femme s'appliqua désormais à contrecarrer toutes les actions de son mari et à causer dans toute la création le mal physique et le mal moral. Aussi la secte qui adore le ciel solaire, déteste la terre et la considère comme une divinité malfaisante. » Par contre, certaines tribus semblent adorer exclusivement Tari-Pennu, mère et bienfaitrice suprême. C'est d'elle que procèdent Tagriculture^ la famille, la société. Sous prétexte que quelques gouttes de son sang ont consolidé le sol encore boueux, on lui sacrifie des victimes humaines. Au milieu des danses et des orgies, on jouait une sorte de mystère cosmogonique; le prêtre suppliait la déesse de procurer à son peuple des enfants, des troupeaux, des volailles, des vases d'airain. Chaque assistant formait un vœu particulier, et tous se ruaient sur la victime, jeune garçon ou jeune fille, engraissée depuis plusieurs mois, et la déchiraient vivante, semant dans les campagnes, pour les fertiliser, les lambeaux de la chair sacrée. Les Tsiganes, ces fugitifs de Tlnde, ont gardé le souvenir du couple originel ; mais comme les riverains de la Sioni et la plupart des Khonds, ils rendent peu d'honneurs au ciel. Ils maudissent ce Dewel {deva, deus) qui les poursuit de ses regards étoiles, de ses tonnerres, de ses pluies et de ses neiges. Quand un de leurs enfants vient à mourir, ils disent que Dewel l'a mangé. Au contraire, la terre est pour eux la mère de tout ce qui est bon, la déesse qui existe par elle-même depuis le commencement. Ils ont grand soin que leurs vases à boire ne touchent jamais le sol; ce seraient des objets consacrés dont ils n'oseraient plus faire usage.

Dans l'Asie septentrionale tout entière et parmi les races dites ouralo-altaîques, il n'y a pas, dit Castren, autant que nous en avons connaissance, une seule nation qui ne vénère le ciel et sa divinité : Num chez les Samoïèdes, Bounga chez les Tongouses, Tengri chez les Mongols, Ukko ou Jumala chez les Finnois. La dévotion à la terre n'était pas moindre. Les Finnois, entre

autres, connaissaient Maa-émâ^ la terre-mère; Maan-éino^ la mère de la terre; Akka, la vieille, épouse d'Ukko, qui sont trois personnages parfaitement synonymes, correspondant à diverses phases de l'animisme et du polythéisme ; les Finnois, nous le savons, se sont élevés fort au-dessus des peuples de même origine; le contact des Goths, des Scandinaves et des Slaves les a éveillés, tirés de la torpeur sauvage où ils végétaient encore du temps de Tacite ; et leur vaste épopée, le Kalévala^ que Tun d*eux, le docteur Lônnrot, est parvenu à édifier avec les poèmes populaires recueillis de la bouche même des rhapsodes rustiques, témoigne d'un curieux effort pour rendre les divinités de Textrème Nord un peu moins indignes de l'adoration des hommes. La Chine, à bon droit, est souvent regardée comme un pays à part, à jamais attardé par le fait même de la précocité quia fixé son écriture, sa langue, et obturé son cerveau, quelque dix siècles avant le temps. Ses idées religieuses sont restées ce qu'elles étaient au temps de Tempereur Fo-hi, 3 000 ans avant notre ère; elles n'ont pas dépassé le degré tongouse ou mongol. Quelques-uns font honneur à la Chine de son indigence mythique et de son apparent athéisme, qui lui épargnera du moins le long voyage des Sémites et des Aryas à travers les mythologies. Nous demeurerons, quant à nous, sur la réserve. Les Chinois, tout d'abord, ne manquent pas plus de crédulité que les autres hommes; seulement, les objets de leur adoration, objets innombrables, sont dépourvus d'intérêt ; mais ces multitudes d'esprits des choses et des morts, qui sont à peine rangés par catégories plus ou moins bizarres, n'en sont pas moins des dieux auxquels on rend un culte domestique et public. Enfin, au-dessus de ces figures efi'acées, ou aperçoit le couple primordial, le ciel, Yang, Kien, Thian, Chang-ti, et la terre, Yn, Koen, Ti, Heou-Tou ; et il est vraiment intéressant de voir les philosophes et le populaire chinois osciller de l'animisme à l'anthropomorphisme, concevant tantôt le ciel comme une voûte et la terre comme un support, tantôt y logeant des esprits, soit radieux, les astres, soit couverts de carapaces, les tortues qui portent l'univers et qui sont sen-

sibles ù diverses espèces de musique^ ou bien reconnaissant que leur union produit toute chose, leur accordant des volontés et des sexes. Au reste, les Chinois eux-piêmes ne peuvent échapper à la nécessité de concevoir les êtres surhumains à Timage, partielle ou totale, de l'homme. Dire avec le Chi-King : « O cielbleu, abaisse tes regards sur les orgueilleux et aie pitié des malheureux », c'est prêter au ciel le sens de la vue et des sentiments de justice ou de miséricorde. Les livres sacrés remarquent naïvement que, pour être « sans voix et sans odorat », le ciel n'en est pas moins « un esprit rempli de pénétration ». On lit dans le Y-king: a Le ciel et la terre s'unissent, et les dix mille objets sont en action. Le ciel et la terre s'ouvrent, et les cent fruits, plantes et arbres poussent et se développent. Le ciel et la terre soutiennent toutes choses; ils entrent en action, et toutes choses se transforment et naissent. L'homme et la femme s'unissent et les dix mille choses se transforment et naissent. Le symbole du ciel est la voie ou la règle de l'homme, le symbole de la terre est la voie ou la règle de la femme. Kien est le ciel, c'est pourquoi il est appelé père ; Koen est la terre, c'est pourquoi elle est appelée mère. » C'est au ciel qu'il faut rapporter toute énergie virile, à la terre toute passivité, toute faiblesse. Le principe féminin est subordonné au mâle, au Chang-Ti, maître des dix mille esprits, ses fonctionnaires, et père de l'empereur ; mais on contesterait vainement le sexe respectif et la personnalité anthropomorphe du couple dit « le père et la mère de tout ce qui est tj. Au reste, il n'y a pas de père sans mère. Les passages cités plus haut renferment s bien une signification génésique, que les Chinois connaissent un certain Phuan-ku qui a mis un terme à l'union, qui a séparé le ciel de la terre.

L'Amérique tout entière vénérait le couple suprême. Aronhiaté, que les Hurons encensaient de tabac, voyait toutes les actions et punissait les mauvais plaisants qui le priaient sans offrande. Atahokan, grand esprit des Mingos, Michabou, le grand lièvre, étaient dits « celui qui embrasse le ciel, celui qui domine le soleil ». De même, Agt\sko^6 tVv^i le^ Iroquois, Andouagni chez

les Canadiens, Kitchi-Manitou chez les Lenapé, Manedo chez les Chippeways, Aguar en Floride, étaient autant de noms du ciel, créateur de toutes choses. Les Comanches reconnaissaient pour ancêtres le Grand Esprit et la terre. L'Algonkin implorait la terre, grand'mère universelle, Mésonk-Koumik Okki, protectrice des animaux qui fournissent aux hommes la nourriture et le vêtement; aucun Indien n'eût osé récolter les racines et les plantes magiques sans déposer dans la terre une offrande. Aux Antilles, un fétiche féminin, lémao, représentait la terre et la lune. Lors des tremblements de terre, les Caraïbes dansaient pour imiter la joie et les mouvements de la bonne aïeule. Au Mexique et dans risthme, les couples divins pullulent, tous formés d'un élément mâle, atmosphérique, lumineux, céleste, et d'une déesse lunaire ou chthonienne. Nous ne citerons que quelques noms. Au ciel, à Citlatonac,Ometecutli,Oxomoco, correspondent Citlalicué, Omécihuatl, Cipactonal ; à Opiyacoc ou Imos la terre-mère, Xmuoané, Et toujours de ces grands couples descendent les dieux et les hommes, les astres et les choses. Quiches, Mayas, Aztèques, tous s'accordent sur ce point, et leurs genèses débutent à peu près par l'inévitable formule : « Au commencement, tout était dans l'obscurité, il n'y avait que le ciel et la terre, et celle-ci était couverte d'eau. » Puis les vents les sollicitent, les contraignent de créer les démiurges, les hommes et la lumière. Les grands dieux, qui avaient fîni par assumer la puissance et le rôle du ciel, trouvaient aisément des épouses variées parmi les nombreuses déesses, filles et petites-filles de la terre, bienfaisantes et avides de sang. Tazi présidait aux bains de vapeur. Témozcoltoci, vêtue de blanc, les cheveux bouclés, un berceau sur l'épaule, secourait les femmes en couches ou les aidait à mourir. On l'entendait la nuit voler en mugissant. Cicomécoatl, Cérès génératrice, couronnée, drapée de rouge, un vase dans la main droite, au bras gauche un bouclier décoré d'une grande fleur, aimait les processions de jeunes filles, les banquets, les offrandes de graisse et de fruits. Xiloné, guerrière et prin tanière, faisait sortir de terre les jeunes pousses de maïs. Tzintéotl, déesse des origines,

376 LA RELiaiON.

remplit des fonctions analogues : moissonneuse chargée d'épis, elle encourage Tagriculture ; mère portant son enfant dans ses bras^ elle sourit à la génération, elle aime les fleurs, les fruits, les pigeons, les cailles, les lapins; mais rien ne lui plaît davantage qu'une jeune fille ornée, peinte et vêtue à son image, écorchée en son honneur. Un jeune prêtre endossait la peau sanglante et promenait cette dépouille dans les temples voués à d'autres divinités chthoniennes.

Au Gundinamarca, on parlait d'une abonne femme», Batchué, qui, dès l'aube du premier jour, était sortie du lac d'Iguaqué, portant un enfant de trois ans, père de l'humanité. Gomme la Mexicaine Tzintéotl, Batchué avait la grenouille pour emblème; c'était la déesse de la terre et de Teau. On lui offrait de l'or, des émeraudes, des aromates, jetés au point d'intersection de deux cordes tendues en travers d'un lac. Son époux, un doublet de Botchica, parait avoir été le ciel générateur ; il s'appelait Ghuchavira. On lui consacrait, outre des cailloux brillants et des émeraudes, des statuettes d'or; soit en souvenir des premiers hommes façonnés de ses mains, soit pour le remercier des soins qu'il donnait aux femmes en couches, soit pour tenir lieu de victimes humaines.

Au Pérou, le culte officiel du soleil a laissé subsister deux couples antiques, dont on reconnaît aisément le caractère indépendant : Pachacamac (ciel ou feu vivifiant), et Pachamama (la terre mère), civilisateurs de la Bolivie ; et au sud, à Tiahuanaco, Yiracocha et Mamacocha, précurseurs de MancoGapac et Marna Oëllo; ces noms signifient ce écume des eaux et mère des eaux». Mais Yiracocha, dieu suprême des Aymaras, n'était pas seulement dieu des eaux terrestres. Océan atmosphérique, il avait pour fille la déesse des pluies, dont la foudre brise le vase. Il est appelé maître du ciel et créateur du monde. Sorti du grand lac Titicaca,il réunit les hommes à Tiahuanaco, créa devant eux le soleil, la lune et les étoiles ; il façonna ensuite dans les cavernes des statues de pierre, qu'il anima et conduisit à la conquête d'une vallée oii il fonda Guzco, non sans avoir dû combattre et

foudroyer les divers êtres qu'il avait engendrés. Après quoi, ce Zeus victorieux disparut dans les profondeurs de TOcéan ou de rétendue.

L'ancien continent nous offrira des conceptions et des mythes semblables.

En Egypte, la triade thébaine comprend vraisemblablement le ciel, là terre et le soleil. Âmoun, Amen, Ammon, justement as-» simiié au Zeus hellénique, principe mâle de vie et de renouvellement, s'engendre lui-même dans le sein de Moût, la matière féconde; il est dit a le taureau mari de sa mère». Khounsou, dédoublement d'Ammon, est, comme Apollon, médecin et exorciste; il conserve ce que son père a créé. Le rituel funéraire invoque Nou, le ciel, Tocéan primordial d'où sont sortis tous les dieux, et Nout, ciel féminin, identique à Neith, la grande divinité mère, de Saïs. Rappelons que Nou est une conception métaphysique, relativement récente, sur laquelle Mariette et Maspéro essayent en vain de fonder un monothéisme égyptien. Dans le Delta, nous retrouvons la Moût de Thèbes, sous le nom de Bouto, Enfin, il est difficile de refuser un caractère chthonien à Hathor « mère des eaux », à i'Isis funéraire, et à toutes les déesses bovines, dont les cornes symbolisent à la fois la lune et la fécondité.

La Chaldée et le monde sémitique nous arrêteront plus longtemps, parce que le culte du ciel, très développé pourtant, s'y est^ plus que partout ailleurs, associé et même subordonné au cuite de la terre humide, des eaux marécageuses et du principe féminin. G*est de cet amalgame qu'est née l'étrange et puissante doctrine du chthonisme, profondément étudiée par d'Ëckstein, Baissac et Eug. Yéron. L'association d'idées sur laquelle repose le chthonisme est antérieure à la mythologie chaldéo-assyrienne. Elle remonte au temps où les Soumirs et les Accads inventèrent les cunéiformes.

L'analyse de deux mots et des signes qui les constituent fera comprendre, croyons-nous, mieux que tout autre exemple, et le rôle du langage dans la formation des mythes, et le& c^^vvlvi^&SsssNs.

qui établissent des rapports intimes entre les dieux, et la profonde affinité qui rattachait, dans l'esprit sumérien^ Tadoration des astres au cuite du ciel, et le principe lumineux à la puissance féconde de la matière humide. Étant donné un hiéroglyphe qui figure grossièrement une étoile à huit pointes, et dont rabréyiation cunéiforme se lit an, ciel, il suit : 1» que l'idée d'astre coïncidant^ chez les Soumirs, avec l'idée de divinité, ranimisme astrolàtrique est le point de départ de leur mythologie ; 2^ que le ciel, séjour de Tastre, devient la demeure et le synonyme de dieu, et que le dieu par excellence est le dieu ciel; 3^ que tout mot où entre l'idéogramme ariy éveille l'idée de dieu, de ciel et d'astre; 4° qu'adopté, dans une autre langue et avec une autre prononciation, pour désigner un dieu, cet idéogramme communique à ce nom nouveau quelque chose de sa signification originelle^ fait de ce* nouveau personnage, masculin ou féminin^un dieu céleste et suprême. £t c'est ce qui s*est produit de point en point.

Considérons maintenant un autre signe^ représentant trois gouttes, qui veut dire eau et se lit a. Si vous y joignez le signe précédent, vous aurez rassemblé, dans le bref composé A-an, les idées d'eau, d'étoile, de ciel et de divinité. A-an, le fameux Cannes, dieu-poisson, civilisateur de la Chaldée, sera — nom commun — l'eau du ciel, la pluie; — nom propre — l'eau-dieu, le dieu de Teau, de toutes les eaux, sans perdre son caractère sidéral et atmosphérique. La simple juxtaposition de deux sons et de deux signes aura créé une véritable équivalence entre l'eau et le ciel. De sorte que Aan se trouvera être, au même titre, le dieu suprême caché dans le principe humide, et le principe humide contenu dans le ciel élevé à la dignité de dieu suprême; ainsi les deux divinités formeront tout ensemble deux entités distinctes et un couple inséparable.

Mais la terre? Il n'en est pas question? Terre ou eau, pour les habitants de la basse Chaldée, c'était tout un à ces époques reculées, lorsque TEuphrate et le Tigre se perdaient dans les lagunes où leur jonction a formé, depuis, le Chat-el-Arab. La terre.

Ki, Ea, Bavkina, fîlle de Teau, enveloppée par Zouab, le ileuveocéaD^ couverte par les pans de la tente céleste Anna (demeure de An), recèle dans son sein l'abîme funéraire^ Moul-gè, Kournoudé, et la source de vie où les dieux abreuvent certaines âmes élues destinées à remonter au jour. La terre, associée à Teau, à la nuit, au ciel, contracte des caractères mixtes, tour à tour humide et pénétrée de chaleur solaire, ivre de joie jusqu'à la frénésie, sombre et chaste comme la lune.

Des antiques idées accadiennes, les Ghaldéens ont tout gardé, en ajoutant quelques noms, soit du ciel, soit de la terre. On a coutume de considérer, comme le dieu suprême et créateur, El, Hou, l'Arabe Allah ; mais le pluriel hébreu Elohim, démontre bien qu'il fut un temps où El avait des pareils et des égaux; c'était le dieu national de Babylone, Bab-Ilou, porte de El, tout comme Assour (le mâle d'Aschéra) fut le dieu national de l'Assyrie. Existe-t-il un rapport linguistique entre £1 et Bel? Je n'en sais rien, mais la forme Ba-a/ m'engagerait à le croire. Peu importe; Bel est, au même titre que El, le représentant d'un groupe céleste, les Baalim, qui a acquis, à Babylone et à Nissour, une personnalité beaucoup plus marquée qu'ailleurs. A côté, et, sans aucun doute, au-dessus, de El et de Bel, les anciens Ghaldéens plaçaient Anou (Oannès), dieu de la ville d'Ourouk, «l'ancien, le père des dieux, le seigneur du monde inférieur, le maître des ténèbres et des trésors cachés ». C'est le An des Soumirs, mais à la fois dégradé et agrandi; Anou n'est plus le ciel, c'est l'uni- "vers, Têtre primordial, le principe humide. Homme à queue d'aigle, coiffé et vêtu d'un poisson dont la peau retombe sur ses épaules et sur ses reins, Anou a pour forme féminine Anat, que les Perses ont, plus tard, confondu avec leur Anahita. Mais cette Anat a d'autres noms, à l'infini.

Écoutons Bérose : « 11 y eut un temps où tout était ténèbres et eau, et dans ce milieu s'engendrèrent spontanément des animaux monstrueux : hommes à deux et à quatre ailes, à deux faces, à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de femme, sur un seul corps et avec les deux sexes en même temps... Une femme.

nommée Omoroca (Uruk, Erech, était la ville d'Ânou et d'Anat, Omoroca a la mère d*Uruk »), présidait à cette génération. Elle porte le nom de Thavatt^ qui^ en grec, signifie la mer (eaXarra); on l'identifie aussi à la lune. » C'est la Bilit TavH ou TamH ou Tihacti des inscriptions cunéiformes, déesse de l'abîme fécond et épouse de Nouah^ dieu de la science, guide de la vie. Ici, intervient Bel, autre époux de cette Omoroca, Ânat,Tavatt, Bilit, etc. Bel, dit M. Maspéro, coupe en deux cette personnification féminine du chaos humide; de la section inférieure, il fait la terre, de Tautre, le ciel. Cette opération, identique au grand exploit du Kronos grec, séparant le ciel de la terre avec une faux lumineuse, fut suivi d'une autre, plus étonnante encore. Bel se trancha sa propre tête, ou la fit trancher par les dieux, et^ pétrissant la terre avec le sang, il façonna les hommes, a qui, pour cela, sont doués d'intelligence et participent de la pensée divine », mais dont l'éducation n'en dura pas moins deux cent cinquanteneuf mille deux cents ans. Bel forma aussi le soleil, la lune et les cinq planètes.

Laissons maintenant les dieux du ciel — nous les connaissons, depuis An jusqu'à Bel, depuis Ilou jusqu'à Moloch et Jahvé — et attachons-nous à cette déesse aux cent noms, chaotique, humide, féconde et funèbre, lunaire et terrestre : Anat, Omoroca, Tavti, et qui tend à se présenter comme antérieure aux dieux, comme vierge-mère, non pas dans le sens un peu niais qui chatouille l'admiration de nos orthodoxes, mais en tant que douée d'une fécondité autonome et indépendante de tout concours étranger.

Idée bizarre, assurément, mais qui s'est formée pendant la longue et brutale enfance de l'humanité, quand le mâle errant ignorait sa paternité, quand la femme, traînant après elle une bande enfantine, dont elle était le centre et le lien, présidait à la famille et au régime qu'on a nommé le matriarcat. La brute mâle voyait la terre, arrosée par les fleuves et les pluies, produire des graminées, des fleurs, des fruits, des forêts; il voyait les femeJles des oiseaux pondre des œufs d'où sortaient d'autres

bêtes ailées; il voyait la femme enfanter et allaiter des petits. Frappé de ces coïncidences, Thomme, avant de s'être rendu compte des antécédents, a uni pour toujours les idées de terre, d'eau, de femme et de fécondité primordiale. De cette première période de la pensée, Eugène Yéron a relevé bien des traces, en Asie et en Europe, et même en dehors de toute influence chaldéo-sémitique ; il y rattache notamment certaines divinités phéniciennes importées en Gaule dans la vallée du Rhône, Martha, Magdala, et toutes ces vierges noires, les unes attribuées à Luc^ les autres antérieures au christianisme. Le fameux autel chartrain Virgini pariturœ^ « à la Vierge qui doit enfanter », se rapporte à ce cycle effacé. Ces vierges étaient souvent noires, et On leur sacrifiait des poules noires, parce qu'elles représentaient ia terre, la nuit^ l'abîme. Mais la colombe, le cygne, les oiseaux blancs pouvaient s'associer à leurs heures de joie et d'enfante- Tient facile, à leur face diurne et lumineuse. Elles pondaient ^CBuf cosmogonique^ image de l'univers, qui figure dans toutes ^s mythologies, qui a frappé jusqu'à l'esprit positif des Chinois: ^ Si le ciel enveloppe tout, disent-ils, la terre contient tout. Leur 'Usemble est comme un œuf d'oiseau : le ciel est la coquille et ^ terre est le jaune. » On retrouve cet œuf du monde, de Né- ^ésis, de Léda, chanté par Orphée, jusque dans les deux Amériques et en Finlande.

Lorsque la découverte de la nécessité d'une intervention masculine vint amender la croyance traditionnelle à la fécondité spontanée de la Vierge, on eut recours à un compromis, et la divinité génératrice fut pourvue des deux sexes. Anath, Anaïtis à Babylone, réunit les deux natures. De même Mylitta et Atergatis. A Chypre, dit Macrobe, la statue d'Aphrodite porte un vêtement de femme, mais elle a la barbe et la stature d'un homme ; c'est la biformis des Pamphyliens, h duplex Amathusia de Catulle. Dans les mystères de Chypre, les hommes portaient des habits de femme et réciproquement, pour symboliser le double sexe de la déesse. C'est à cet usage que fait allusion ce verset du Deutéronome : « Une femme ne portera pas un vêtement

d'homme et un homme ne revêtira pas des habits de femme. » La grande déesse £nyo, la Bellone de Comana en Gappadoce, était représentée avec les attributs d'un Hercule. La légende d'Omphale est une réminiscence adoucie de Tandrogyne assyrolydien Samdan. Comme TAstarté phénicienne, la Cybèle de Phrygie se confond parfois avec Adgistis, Atys, Adonis, le ciel efféminé. Les compilateurs de la Genèse nous ont conservé, sans y songer peut-être, un souvenir de cet hermaphrodisme divin: a Dieu, est-il écrit, créa Thomme à son image ; à l'image de dieu il le créa ; il le créa mâle et femelle. » Ici, Ëug. VéroQ fait remarquer que le nom de Hévah, vierge-mère, est proche voisin de Jahveh.

Aux divinités androgynes succédèrent les couples divins; mais, et c'est là une des conséquences du chthonisme, la déesse garde la prééminence, ou n'accepte, tout au moins, que l'égalité. Le plus souvent une seule suffit à plusieurs dieux. Ainsi la polyandrie, qui a été pratiquée et l'est encore en diverses régions de l'Asie, s'est reflétée dans ces groupes bien connus : Gybèle, Atys, Adgistis, Sabazios; Aphrodite, Ares, Adonis, Paris, Anchise. La terre, la fécondité, garde en ces couples un caractère maternel. Lorsque, dans le roman d'Apulée, Lucius, métamorphosé en âne, invoque la grande mère de Pessinonte, dont il porte l'idole sur son dos, la déesse se montre à lui et lui dit : « Me voici, je me rends à tes prières ; je suis l'antique mère de la nature entière, la maîtresse des éléments, le point de départ des générations, la somme de toutes les divinités, la reine des enfers, la première dans le ciel ; en moi sont représentés à la fois tous les dieux et toutes les déesses ; je suis l'unique divinité, et c'est moi seule, que, sous des formes diverses, des rites variés et des noms multiples, adore l'univers entier. » Le principe féminin n'a-t-il pas tout produit, les dieux et les hommes? C'est pourquoi toutes les déesses chthonieones ont été des mères-épouses, tous les mâles des couples divins ont été appelés a maris de leur mère ». Lorsque celte formule est devenue choquante, les époux ont été considérés comme frère

LE CIEL ET Lk TEKRE. 383

et sœur. 11 n'y a guère de contrée où nous n'ayons noté cette appellation, qui répondait évidemment à une coutume très générale et très approuvée, au Mexique et au Pérou, comme en Egypte, en Perse ou dans l'ancienne Grèce.

Pris en lui-même et reporté à la date qui lui convient, aux temps où régnait la primitive anarchie, où la paternité indécise, la filiation maternelle, la promiscuité, la polyandrie s'accordaient avec un régime moral si différent de ce que nous appelons aujourd'hui la moralité, le chthonisme est une étape naturelle^ et prohablement universelle de révolution religieuse et métaphysique. Par lui, et par lui seul s'expliquent une foule de croyances et de rites étranges, l'adoration des marécages^ des cavernes, des abîmes, des bosquets sacrés, des tertres, hauts lieux, pierres dressées, couchées, coniques ou arrondies. De lui procède, à travers les âges, le culte si répandu de l'éternel féminin, et tout ce que les théologies aux abois ont excogité de singulier, contentons-nous de cette épithète, au sujet des incarnations et des vierges mères. Les maux causés par le chthonisme sont imputables à sa durée. Il a survécu à Tétat mental et social qui fut sa raison d'être. Obstinément conservé par des clergés qui en vivaient, propagé chez des peuples qui s'étaient, depuis longtemps, élevés à des conceptions plus nobles, il a été un agent de régression, un ferment de perversion morale et intellectuelle.

Les ancêtres de nos races indo-européennes avaient dépassé les horizons troubles du chthonisme ; c'est vers le ciel lumineux, vers le principe mâle et vivifiant du feu solaire, qu ils élevaient leurs regards, os sublime, selon la belle expression d'Ovide. Sans doute, ils étaient des hommes ; ils faisaient sa large part au sentiment génésique ; leur sacrifice même était la reproduction ennoblie de l'acte générateur. Mais quel fruit sortait de ce rapprochement sous l'onction sacrée du soma ? Le feu, la pure lumière, montant vers le ciel, vers Dyaushpilar, celui dont le nom, par une singulière fortune, sert encore ù désigner le dieu des chrétiens.

Longtemps Dyaus resta pour eux inséparable dô ÇdW\\N\^ ^^

Gô-mâtar, la terre- mère ; à ce point que les deux noms sont unis dans un composé; à ce point que le seul duel «Dyavâ» sousentend la terre^ et se traduit par les deux mères^ ou le père et la mère du monde. Tous deux sont appelés ensemble au sacrificei invoqués avant tous les dieux. « Les sages, par leurs prières, recueillent le lait du ciel et de la terre. » Voici quelques extraits de plus de soixante hymnes consacrés au grand couple :

« Le ciel et la terre, vastes, forts, inébranlables, compagnons de voyage toujours renaissant ensemble, vénérables auteurs du monde, aïeuls fiers de leur heureuse fécondité, ûdèles au devoir de soutenir les êtres animés et inanimés, auteurs de toute félicité, source de toute piété, honorés par les anciens sages et aujourd'hui vénérés par les prêtres dans leurs assemblées et au moment du combat; à la fois unis et séparés, éloignés et voisins, jeunes, taureau vigoureux et vache féconde, ils se sont dit : <( Soyons époux, époux immortels, invincibles ! Et aussitôt tous les êtres apparaissent au jour; sans peine, le ciel et la terre ont produit les grands dieux. »

(( De ces deux, quel est le plus antique, le moins âgé ? Comment sont-ils nés ? 0 poète, qui le sait ? Ils sont faits pour porter le monde, tandis que le jour et la nuit roulent comme deux roues. Tous deux, tranquilles et sans mouvement, contiennent des êtres doués de mouvement et de vie. Ciel et terre, qui avez les dieux pour enfants, vous qui renfermez l'immortalité, ciel et terre, notre père et notre mère, accordez-nous la fçrâce que nous vous demandons; ciel et terre, gardez-nous du mal. »

(( Mitra et Yarouna embrassent de leurs rayons l'immensité du ciel et de la terre. Les Marouts joignent par une espèce de chaîne le beau, le large couple. 0 ciel et terre, refuge des mondes, bienfaisants et purs, intelligents, père et mère qui savez tout, quoique séparés, éloignés par une espèce de divorce, en vous circule une semence féconde ; vous qui rivalisez pour le bonheur de tous, donnez-nous la fortune, Tabondance, la richesse. »

« Avec un saint recuoillement, avec tous les rites du sacrifice, je chante le ciel et la terre, grands et adorables. Les anciens poètes ont chanté et placé avant tous les autres les nobles ancêtres qui ont les dieux pour enfants. Par des hymnes nouveaux, célébrez^ dans la salle du sacriGce^ ces deux parents, premiersnés du monde. 0 ciel ! ô terre ! vos présents sont nombreux pour votre serviteur. »

 ces accents mélancoliques, on sent que, depuis bien des siècles peut-être, le vieux couple primordial a quitté la vie active; dieux archaïques et que le prêtre honore par un scrupule de conscience, Dyaus et Prithivi se contentent de regarder, avec inquiétude ou avec joie, les travaux et les victoires de leurs enfants. Indra les a séparés, Yarouna les soutient, Sourya les éclaire et les révèle aux yeux des mortels. Bientôt, ces ancêtres légendaires deviennent les serviteurs^ les créatures de leurs fils ; c'est Twachtar qui les a façonnés ; c'est Indra et Varouna, c'est Agni ou Yichnou qui les ont faits. L'aurore, le sacrifice et la prière (Soma, Brahman), qui les évoquent et les dévoilent, sont appelés tour à tour créateurs du ciel et de la terre.

Dans leur divinité honoraire, leur fortune est diverse. Sous d'autres noms, le ciel lumineux demeure le chef de la hiérarchie. Eu somme, les Varouna, les Mitra, les Pouchan, les Indra, ne sont que des substituts de Dyaus; et ce qui le prouve, c'est le rôle dévolu à Zeus et à Jovis dans la mythologie classique. Mais la terre est tombée au second rang. Elle est encore Sitâ, le sillon, lia, mère des troupeaux, Prisni, la brillante, ou même Danou, la vache mère de Vritra, dragon, vapeur fuligineuse, qui lutte contre les dieux lumineux et fulgurants; elle est, enQn, l'asile de la mort. Ce caractère triste et doux est nettement marqué dans un très bel hymne funéraire : « 0 toi, voilà ce que tu es devenu ! Va trouver la terre, cette mère large et bonne qui s'étend au loin. Toujours jeune, qu'elle soit douce comme un tapis pour celui qui a honoré les dieux. 0 terre ! soulève-toi, ne le blesse point , couvre-le, comme une mère son enfant d'un pan de sa robe. Que ta poussière Tenveloppe mollement... La vie et

186 Là RBLIQION.

la mort se succèdent ! Livrons-nous au rire et au bonheur delà danse, et prolongeons notre eiistence ! »

Les Hellènes ont emporté avec eux, toutes vives encore, les croyances qui, dans les Védas, s'atténuent et se subtilisent soqs Teffort de la pensée indienne et sous l'empire de préoccupations liturgiques. Mais ils rencontrent, sur leur route et dans la région où se fixent leurs tribus longtemps errantes, les vieux mythes chthoniens de la Chaldée et de la Phénicie. De ces deux sources, combinées et dosées par leur génie propre, leur mythologie procède tout entière. L'esprit arya doit triompher ; les dieux du ciel et de la lumière prendront la direction du monde, mais non sans lutte ni sans concessions. Le principe humide, féminin, les divinités teliuriques^ se feront admettre au banquet de l'Olympe, dans la famille victorieuse des dieux lumineux, et leur influence se fera sentir jusque dans le système des Physiciens de l'Ionie. La terre, en un mot, gardera son rang.

Le grand dieu de la race a toujours été Zeus ; mais, comme son culte n'a pu s'établir qu'après la retraite des dieux phéniciens, Océan et Téthys, couple indécis entre la terre et le ciel, entre l'eau et l'atmosphère, après la soumission des grandes déesses de la fécondité, les Cybèle, les Artémis et les Aphrodite de l'Asie Mineure, Zeus sera présenté, dans la théogonie d'Hésiode, d'Eschyle même, comme un dieu nouveau, vainqueur de ses ancêtres et de ses parents. 11 est et a toujours été le ciel lumineux, époux de la terre, l'un des membres du couple primitif; mais on le concevra comme le fils révolté de la terre et du ciel, auquel il succède. Son rôle définitif sera attribué d'abord à des personnages désormais inutiles et dont on ne sait plus que faire: Ouranos, Argos, Kronos.

Ces remarques préliminaires permettront d'apprécier la très puissante conception d'Hésiode. L'antique poète (V11I« siècle), ou l'auteur du fragment qui nous est venu sous son nom, place, avant toutes choses, comme les Chaldéo-Sémites, le Chaos, TËrèbe et la Nuit, l'Air et le Jour, puis un certain nombre de passions humaines et de concepts moraux personnifiés. Nous ne nous

LE CIEL ET LA TERRE. t87

irrètODs pas à ce mélange d'éléments hétéroclites. Mais Toici pie la terre^ Gala (contractée depuis en 6é), entre en scène. Elle $8t sans parents ; sans doute, il faut y voir Ténergic féminine recelée dans le Chaos.

La terre au large sein, qui renferme le Tartare en ses profonieurs, est le siège à jamais stable de tous les dieux qui habitent les cimes du neigeux Olympe. Elle engendre d'abord Ouranos, le ciel étoile, égal à elle-même, pour qu'il la couvre tout entière; [>iiis, sans amoureuse union, la mer gonflée, le terrible Pontes. — Ce début est tout chthonien. Gala est la vierge mère. Nous liions voir le fils époux de sa mère.

Unie à Ouranos, son fils, Gaîa enfante toute une lignée, dont lOQS ne retiendrons que quelques noms significatifs : Océanos, océan aérien ; Hypérion, le soleil ; lapétos (qui semble bien une orruption de Dyauspitâ, un doublet de Zeus), Phoibè, la lune ; t Téthys amoureuse (la terre humide); ensuite Kronos, un ëmiurge ; les Cy dopes, éclairs ou astres^ les Géants, Cottos, jriarée, Gygès, les Hécatonchires aux cent bras, etc. Enfin, elle i.ille une faux d*Adamas^ sans doute l'aurore, qu'elle met aux lains de Kronos^ car elle est lasse de porter le faix énorme du Lel. Ouranos Tétouffe, il opprime ses enfants, les tient enfermés ans l'étreinte primordiale. Kronos à l'esprit subtil, prince oura- Ide, premier roi des dieux^ se charge de la délivrance corntune ; et^ vers l'heure où, retenant la nuit, le vaste Ouranos, lein de désir, embrassait la terre et se développait au loin, il Biisit de la main gauche et lance de la droite la faux énorme, ^rge, dentée. Du coup, le lien est tranché, le couple est rompu. •a pluie féconde et la lumière tombent à flots sur la terre délifée. Kronos épouse sa sœur Rhéa, autre nom de la terre Umide, la rend mère de Déméter (gê-mêiêr), une autre ellefiême, de Héra, qui est tantôt l'atmosphère, tantôt la terre, et ni retrouve tous les ans sa virginité dans une source que Pauanias a vue, d*Aïdès, d'Ennosigaîos, de Zeus enfin. Les noms hangent, le mythe reste le même. Kronos dévore ses enfants, ui se fatiguent de leur réclusion. Imitateur d'Ouranos, il en

partage l'infortune. Zeus le renverse et règne ; autre Ouranos, nous le verrons enfermer dans son ventre ou dans sa cuisse Ja mère d'Âthènè et le fils de Sémélé, combattre et vaincre sea prédécesseurs et ses proches révoltés contre son omnipotence. Mais ce qui formait le fond même de la légende chthonienne n'apparaît plus qu'à l'état de souvenir anecdotique. L'empire du ciel lumineux, la région du cosmos, de l'ordre, sont établis pour toujours. Cependant la terre, tant de fois vaincue, redevient, reste, sous les noms de Déméter et de Héra, de Dionè, de Lèda, d'Io, d'Europe, l'épouse du dieu tonnant, la mère des dieux, des moissons et des richesses. Quelquefois même, son mari est appelé Zeus chthonios. Pour Eschyle, la terre est (( la mère de tous les êtres )>. Les Orphiques chantaient encore le couple suprême : a Zeus était, Zeus est, Zeus sera à jamais ; la terre nourrit les fruits, célébrons la terre-mère. )> Â Sparte, Zeus et la terre avaient un temple commun.

A côté de Zeus, qui réunit les attributs de tous les dieux atmosphériques et solaires, la pluie, la foudre, la lumière, et qui revêt un caractère moral presque digne du génie grec, il est curieux de voir subsister, comme personnages consultants ou fabuleux, quelques-uns de ses anciens congénères, Hypérion, Japet, Atlas, qui auraient pu jouer son rôle à titre égal. Argos qui voit tout, Argos aux yeux sans nombre, est un de ces Ouranos, un de ces Zeus avortés. 11 est fils de la terre, il est le gardien des vaches célestes, astres ou nuées fécondes. Hermès lui vole son troupeau, délivre les vaches. Ce mythe, entièrement védique, n'est qu'une variante des histoires que nous venons de conter.

La religion des Latins, dans sa période originale, comportait certainement des couples ourano-chthoniens : Saturne et Ops> Consus et Consivia, Tellumo et Tellus, Liber et Libéra, sans parler de Jupiter et Junon, de Cérès, Flora, Vénus, Dea Dia,la patronne des Arvales, toutes plus ou moins liées à Mars, le dieu du printemps. Saturne est celui qui sème la pluie ou les grains, et sa faux de moissonneur fait penser à la faux cosmique de Kronos. Ops est la terre-mère et la déesse des Opisques ou Osques, les

plus vieux habitants de Tltalie. Tellus, qui avait à Rome un temple bâti par Sempronius en 268^ présidait^ naturellement, à la végétation et à l'hymen fécond ; Gérés est demeurée plus longtemps déesse, parce que son nom était moins compris. Le culte de ces divinités nationales souffrit beaucoup de l'installation, à Rome, de la grande mère idéenne, la déesse de Pessinunte. L'arrivée de la fameuse pierre noire, laquelle fut reçue à Ostie, en 204, par Scipion Nasica, déclaré le plus honnête homme de la République, préludait aux victoires de Zama et de Cynoscépliales. Vous pensez si ces coïncidences accrurent la renommée de ]a déesse; son idole — dont la pierre sacrée formait le visage — desservie par un prêtre et une prêtresse d'origine phrygienne, prit la première place parmi les dieux du cirque, et la magna mater se trouva agrégée au groupe — asiatique déjà — d'iEuée et de Vénus. La prééminence acquise, dès te principe, à Jupiter optimtts, maximus, au ciel, père très bon et très grand, n'atteignit en rien la croyance populaire et universelle au couple primordial, croyance confirmée, d'ailleurs, par les traditions concordantes de toutes les religions que la conquête avait rapportées dans Rome. Nous lisons dans Varron (De lingua latina) : « Principes dei, les premiers ou les chefs des dieux, sont le Ciel et la Terre, les mêmes qu'en Egypte Sérapis et Isis, en Phénicie Tnaut et Âstarté, et dans l'ancien Latium Saturne et Ops. En effet, comme l'enseignent les Mystères de Samothrace, la Terre et le Ciel sont les grands dieux, ceux que j'ai appelés multinominaux. »

Les Slaves et les Germains ont donné la première place à des dieux fulgurants ou solaires, Perun et Bog (de Bhaga, nom de Vichnou) chez les uns, Woden ou Wûnsch chez les autres. Toutefois, le nom de Woden, par exemple, n'était pas encore venu aux oreilles de Tacite, et il est permis de penser que le culte de ce dieu n'était pas organisé à la fin du premier siècle de notre ère. « Les Germains, nous dit Tacite, célèbrent, en des hymnes antiques, leurs seules annales, le dieu Tuiston ou Tuisco, né de la Terre, et son fils Mannus, ancêtres de leurs races. » Le pas-

t90 LA RELIGION.

sage est curieux à plus d'un Utre. D'abord^ nous paraissons être ici en présence du culte bien connu des ancêtres, des héros éponymes. Mannus (Uensch), c'est le Manou Yédique, Phomme même. Quant à Tuiston — peut-être Teu-t-isc-o — c'est Teutsch, Deutsch, la race germanique ; si Ton arrivait à le rapprocher de la forme Teut-a-tès^ on produirait un argument à l'appui d'une parenté assez étroite entre Germains et Gallo-Belges. Max Muller, d'autre part, ainsi que Jacob Grimm, suppose une forme très possible, Tiw, Tiu (Tiusco), et^ rappelant les noms Scandinaves et anglo-saxons Tyr, Tiwe, Tiwar, Tues-day, l'allemand Zio, tous identiques à Dyaus et à Dévas, à Zeus, Jovis, divus et deus^ assimile le dieu suprême des anciens Germains au Ciel-père des autres Âryas. Remarquons aussi que Tuisco, fils-époux de la Terre, correspond à l'Ouranos d*Uésiode.

Quant à Hertha, la terre, son culte était répandu jusqu'en Esthonie. « Langobards, Reudinges, Avions, Angles^ Yarins, Ëudoses, Suardons, Nuithons, adorent en commun Uertha et pensent qu'elle intervient dans les affaires humaines. Il y a, dans une ile de l'Océan (Rugen ?), un bois sacré et, dans ce bois, un char dédié à la terre, couvert d'un voile. Seul, le prêtre en approche ; il suit avec respect le char traîné par des vaches ; peuple heureux, celui que la déesse daigne honorer de sa venue I Là, nulle prise d'armes ; la guerre s'arrête, le fer est enfermé. Quand la déesse, rassasiée du commerce des mortels, est ramenée dans son sanctuaire, char, voile, vaches, tout est lavé dans un lac secret ; puis les ministres de cette purification sont noyés dans ces eaux redoutables. » (Tacite.)

La terre, en prenant cet aspect sinistre, a beaucoup perdu de son antique divinité. Mais le ciel est demeuré, dans toutes nos langues, l'égal, le synonyme de divinité. Plaise au ciel, le ciel en soit loué, le ciel a voulu que..,, implorer le ciel, sont des expressions banales, mais qui attestent la ténacité vingt et trente fois séculaire des illusions antiques. 11 est piquant de voir s'effacer le culte du soleil, par exemple, et de la terre^ qui peuvent passer pour des réalités puissantes, tandis que l'impression bleue

Lffi MYTHB DES TITANS. ttl

déposée sur notre rétine par la nuit inGnie, qu'adoucit l'interpo* sition de notre atmosphère, se maintient au rang suprême. Le dieu où se sont résorbés tous les dieux a pour séjour le ciel ; il est le ciel même. Et le ciel n'existe pas.

C'est là qu'aboutit la chaîne indéfinie de Actions séduisantes ou funestes qui, chez toutes les races, a pour point de départ Tassimilation du ciel et de la terre au premier couple conjugal et ancestral, à l'éternel masculin et à Téternel féminin. Entre ces deux se joue le drame humain et divin. Leur union^ leur séparation, leurs rivalités, leurs triomphes alternatifs et partiels, enfin la victoire définitive des divinités célestes sur les forces chthoniennes, constituent la trame même de la mythologie.

Le mythe des Titans, des anges révoltés, des dieux malveiU lants et propices, du bien et du mal, se relie, par de nombreux points d'attache, à l'histoire de la terre et du ciel.

Les dieux méchants de l'ombre, de la nuit, de la tempête. — Les dieux propices da jour, de la splendeur solaire et de l'éclair bienfaisant. — Le monstre et le héros.— Lutte acharnée des puissances lumineuses contre les divinités de Tabime, de l'ordre contre le chaos. — Genèse du dualisme cosmique et moral : le premier domine dans presque toutes les mythologies qui n'ont pas été alté" réea par des mélanges postérieurs. — Les Titans polynésiens. — Osiris et Typhon. — Les Titans d'Hésiode ; Ouranides et Kronides. — Bécate. — La famille de lapétos. — Originalité de la légende grecque, malgré de nombreux rapports avec les mythes atmosphériques du /Îi^-Vrfrfa. — Ormuzd et Ahrimane ; le combat de In lumière et des ténèbres devient, chez les Eraniens, la rivalité, la coexistence éternelle du bon et du mauvais principe.— Le dieu noir et le dieu blanc cher les Slaves. — La guerre des dieux Scandinaves. — Jahvé et Satan.— Le Diable, prince du monde ; bizarre mais très fructueuse intrusion du dualisme dans le pseudo-monothéisme chrétien. — Le Diable, sous le nom de mauvais esprit, devient l'inspirateur de la science et du progrès. — Parfaite inutilité de la théorie dualiste.

Tout dans la nature parait à Thomme primitif fortuit et redou* table. Que va-t-il se passer dans cette forêt ? Derrière ces brouss ailles, dans cette gorge de montagne, ne se cache-t-il pas quelque beau tigre à raies noires, quelque brillant jaguar tacheté,

t9« LA RELIOION.

un serpent gros comme une cuisse pu mince commeune plume, ou encore une horde inconnue de chasseurs affamés ? Et combien ces terreurs s'accrurent, lorsque, non content do craindre les êtres animés, l'homme s'avisa de prêter la vie et la volonté aux plantes, à l'eau, à la pierre, bien plus, aux ombres des morts et aux fantômes logés dans les objets et les phénomènes ! Les premiers dieux furent méchants, malicieux tout au moins; le voyant, le privilégié qui se vantait de les connaître, avait les plus grandes peines du monde à les fléchir avec les offrandes et les présents des autres. Ces invisibles qui, la nuit, rasent les maisons en hurlant, qui sortent des cavernes ou des fourrés, guettant le voyageur attardé, ces démons des arbres, que redoutent les Weddahs eux-mêmes et les sauvages de la Papouasie, ces spectres qui hantent la maison mortuaire et qu'on s'efforce soit de dérouter, soit d'intercepter, ne songent qu'à mal faire, ne se délectent que de contorsions, de hurlements, de larmes et de sang. Cependant, la brute humaine, un peu reposée, chercha des maîtres plus souriants et moins incommodes ; à mesure que des coutumes et des institutions à peu près stables Jui garantissaient une certaine somme de sécurité, l'homme remarquait les effets utiles de la pluie, des vents, même de la foudre, le retour régulier des saisons ; il voyait les jours alterner avec les nuits ; il s'habituait à l'idée d'un ordre maintenu par des puissances amies. Sans doute, l'ordre était bien loin de la perfection ; les météores et les astres n'étaient que trop enclins à la violence et au caprice ; les dieux des nuées, des airs et du ciel se plaisaient à inquiéter leurs adorateurs, à les tenir en haleine par des colères subites, des désastres imprévus ; c'est que le respect est fils de la crainte. Si le tonnerre ne se fût diverti par moments à tuer les bestiaux et les hommes, à incendier les forêts ou les maisons, qui donc l'eût supplié de modérer sa force et de se borner à assainir l'atmosphère ? Si le ciel se fût contenté d'arroser les campagnes, qui donc lui aurait demandé d'épargner à la terre les inondations^ les tempêtes de neige, les ravages de la grêle? Voyez-vous la lune renonçant aux gelées

tardives, le soleil oubliant de griller les moissons, tous les dieux uniquement occupés à une sage répartition de leurs bienfaits. Mais alorsy quel besoin d'hymnes et de danses sacrées ? Plus d'autels, plus de temples^ plus d'offrandes et de gras sacrifices. Et sur quelle autorité^ sur quelles menaces, les rois, les magistrats auraienl-ils fondé leur omnipotence? De quoi auraient vécu les devins, les prophètes, les talapoins et les bonzes? Non^ non ; le dieu le plus débonnaire avait ses raisons pour garder en réserve un visage irrité ou seulement douteux. L'inquiétude avivait la reconnaissance ; l'épreuve réchauffait la tiédeur ; la faveur était soulignée par l'opportune calamité. Qui n'applaudirait à ce sage calcul ?

Toujours est-il qu'en face des innombrables puissances malignes s'était lentement constitué un groupe de divinités supérieures foncièrement bienveillantes, ou du moins capables de muniûcence, dans la mesure compatible avec leur dignité et les intérêts du culte. Et, sans cesser d'amadouer les premières par toutes sortes de conjurations magiques et de rites secrets^ les hommes imploraient, bénissaient et enfumaient consciencieusement les dieux bons, les grands dieux de l'atmosphère et du ciel. Us leur demandaient secours contre ces ennemis formidables qui épient l'humanité, contre les maladies, contre l'adversité, contre les menées ténébreuses des démons. Ils les invoquaient aussi contre les étrangers^ contre les guerriers et les dieux de la tribu voisine, de la nation rivale, ce Nos ennemis ne sont-ils pas les vôtres? s'écriaient-ils. Au lieu de lancer vos traits sur nous, déchaînez contre eux vos fureurs ! Soleil ! décoche les javelots d'or ! Tonnerre ! fais pleuvoir tes carreaux de pierre et de cuivre ! Frappez les dragons ! Écrasez les Réchaim, les Dasyous, les Rakchasas, les rebelles et les impies ! Délivrez-nous du mal ! Et le sang et la graisse inonderont vos autels, et la fumée odorante ira chatouiller vos narines, et vos temples regorgeront d'or et de riches étoffes. C'est pour vous que vous travaillez, pour votre gloire et vos pontifes ! » Gomment résister à ces appels murmurés, chantés, vociférés dès le matin, à midi,

le soir, par des millions de bouches, accompagnés par des musiques, sur toute la face de la terre? Il eût fallu que les dieux n'eussent pas d^oreilles.

Au reste^ de par le sexe et la génération^ les dieux étaient devenus des hommes, et leur vie ne pouvait manquer de reproduire exactement la vie humaine. Industries, arts, occupations» tout leur était commun avec les mortels ; ils avaient des armes, des chevaux et des chars, des palais et des forteresses. La guerre, avec son cortège de vengeances, d'inimitiés inexpiables, de victoires et de revers, entra dans ce monde divin calqué sur les sociétés primitives. Tous les personnages, tous les groupes des panthéons se trouvèrent rangés par paires, deux par deux, un contre un, comme les gladiateurs dans le cirque: la lumière en face des ténèbres, le feu devant Teau, la terre contre la mer, les forces de Tabîme contre les vertus du ciel, le chaos contre Tordre. Ce fut une lutte acharnée, quelquefois suspendue, toujours renaissante. Rien de plus facile et de plus inévitable que cette confusion entre les alternances des phénomènes et les péripéties des combats humains. La métaphore, qui est le procédé fondamental du langage, multipliait et variait à Tinfini les événements de la bataille livrée par les nuages au soleil, par les frimas à la chaleur, par la foudre et la pluie aux vapeurs malsaines et à la sécheresse stérile. D'un côté, les monstrueux dragons, les géants difformes, les démons, les anges révoltés et déchus; de l'autre, les dieux d'en haut et leurs alliés, leur infanterie légère de zéphirs et de nuages blancs, leur éclatante cavalerie d'éclairs, leurs tambours qui grondent, les héros solaires et fulgurants, les défenseurs du cosmos ou ordre universel. Les uns étaient redoutés ; on maudissait leurs succès, même leur résistance ; les échecs et les victoires des autres excitaient tour à tour les lamentations et les hymnes de joie.

On voit déjà poindre ici le dualisme moral. 11 a ses racines au plus profond de la nature humaine ; il s'est développé et affiné avec les sentiments affectifs et tous les concepts qui en dérivent. La sensation a deux faces : plaisir et douleur. Comment

ne pas les rapporter à deux causes contraires, soit à la bienveillance et à la colère des dieux, soit à Thumeur diverse de certains dieux, les uns amis, les autres ennemis de Thomme? Cette idée devait venir vite, que les bonnes actions plaisent aux dienx bienfaisants et déterminent leurs faveurs ; que les vices et les crimes attirent le châtiment céleste. Considération qui^ chez les naïfs ou les peureux, a quelquefois réprimé quelques vils penchants, quelquefois même fait reculer le crime ; mais elle a livré la morale aux clergés qui, au nom des dieux, s'arrogent le droit de déQnir et de mesurer le mérite et le démérite, la récompense et le châtiment. Le rapport établi entre la justice des dieux bons et la répartition des biens et des maux est, d'ailleurs, une des plus fâcheuses conclusions d'une logique enfantine ; son principal tort est d'être faux ; et les hommes n'ont pas tardé à s'apercevoir qu'il n'existe pas de stricte concordance entre le mérite et le succès, entre le travail et la richesse, entre la vertu et la santé. Mais on ne renonce pas aisément à une erreur, soigneusement entretenue par des parasites qui en vivent; les justices divines, si tardives ou si illusoires, furent reportées au delà de la vie, au temps où elles deviennent inutiles.

Avant de résumer les diverses Gctions dont le mythe grec des Titans présente le type le plus brillant, nous en avons exposé ies données fondamentales. Il était utile de les dégager des éléments adventices qui sont venus s'y greffer, s'y amalgamer, au point de les recouvrir et d'en altérer le sens. Elles se compliquent le plus souvent de souvenirs historiques et d'arrange- Uients arbitraires; tantôt elles s'encadrent dans de fabuleux i^écits de conquête, où le triomphe de peuples et de dieux tiouveaux rejette au rang des démons et des rebelles les anciennes divinités des nations vaincues; tantôt elles mettent aux prises — dans les mythologies trop touffues — des groupes de dieux parfaitement similaires, où chacun est vainqueur sous un noiç, battu sous un autre (qui équivaut au premier); elles se calquent etse répètent, s'atténuant et s'usant comme des clichés qui

ont trop servi; elles se prolongent en contrefaçons et en fragments isolés, épisodes que reprend et altère la fantaisie des poètes. Mais toujours^ au fond^ vous trouverez Tantagonisme des deux principes. Le sentiment de cette opposition se révèle dans les cosmogonies les plus rudimentaires, et il est demeuré si fort que le monothéisme lui-même n'a pu l'éliminer. Si comprébensive a été sa puissance, qu'il a fait rentrer dans le même cadre tous les autres dualismes. Tous les couples naturels ou factices, les sexes, le jour et la nuit, le ciel et la terre, etc., se sont vus rangés en deux catégories contraires, acceptées et reconnues encore par les théologiens, les philosophes et les moralistes, consacrées par les préjugés populaires.

La nature humaine, le corps, la matière, la femme, les ténèbres, l'abîme, les enfers, les Titans, le diable, le vice, appartiennent h la province du mal. L'esprit, l'énergie mâle, la lumière, l'ordre, le ciel, le paradis, les olympiens, dieu, la vertu et la justice composent le personnel et l'empire du bien.

Les races qui n'ont pas dépassé la phase animiste n'ont pas nettement conçu le dualisme moral. Aussi faut-il accueillir avec prudence certaines légendes rapportées par des voyageurs ou missionnaires chrétiens et qu'ils ont pu de très bonne foi mal interpréter : d'autant qu'il a suffi souvent de l'influence européenne pour dénaturer, pour moderniser les vieilles croyances des Australiens et des Peaux-Rouges.

Les indigènes de l'Australie, par exemple, connaissent un dieu bon,Nambajandi, qui reçoit les âmes heureuses dans un paradis où l'on danse, où Ton chasse et festoie à jamais ; ils lui opposent Warrûgûra, grand être méchant, cause de tous les maux, habitant les demeures souterraines. Or, ce dernier est représenté avec des cornes; et il n'existait pas de bêtes à cornes en Nouvelle-Hollande avant l'arrivée des Européens.

Les Indiens de l'Amérique du Nord possèdent plusieurs couples antagonistes : Kitchi-Manitou et Matchi-Manitou^ chefs des bons et des mauvais esprits ; Enigorio, le bon esprit, et le mauvais» Enigonhahetgee; ailleurs, Jouskéha le blanc et Tuiscaron ou

AataensiCy le noir. Autour de ces personnages, il s'est constitué des récits qui semblent calqués sur le Zend-Avesta ou sur la Bible, Ot, si Ton a recours aux voyageurs les plus anciens^ on s'aperçoit vite que le dieu bon ou blanc, le dieu noir ou méchant^ sont des noms du jour et de la nuit, du soleil et de la lune, ou encore du ciel et de Tablme. Loskiel, missionnaire morave, qui a connu, en 1794, les Algonkins et les Iroquois^ fait la remarque suivante : (c Les Indiens ne semblent avoir eu aucune idée du diable^ en tant que prince des ténèbres, avant l'arrivée des Européens. » Le Gbaïtan des Sibériens est pareillement une importation chrétienne ou musulmane. Nous négligerons quelques renseignements plus ou moins analogues sur le dualisme chez les Botocudos, chez les Chiliens, chez les Khonds de TOrissa; les puissances antagonistes sont, là encore, soit les deux chefs de deux armées d'esprits, soit les deux grands astres, soit le ciel et la terre.

La séparation violente du ciel et de la terre paraît bien être le point de départ du mythe des Titans. Les Polynésiens, déjà fort ingénieux, vont nous la raconter dans une légende, d'autant plus précieuse qu'elle est pure encore de tout élément moral. La tradition a été recueillie par sir George Grey en Nouvelle-Zélande, et nous la citons d'après Tylor.

Les enfants du ciel et de la terre avaient résolu de séparer leurs parents, de mettre un à Tembrassement ténébreux qui opprimait tous les êtres. « Alors Rongo-Matané, dieu et père de toutes les plantes cultivées, se lève et essaye de rompre l'étreinte. 11 insiste, mais vainement. Vains aussi furent les efforts de Tangaroa, père des poissons et des reptiles, et de Uaumia Tikitiki, père des plantes sauvages, ainsi que de Tu-Matauenga, dieu et père des hommes intrépides. Tané-Mahuta, dieu et père des forêts, se lève à son tour dans le calme de sa force; il lutte corps à corps avec ses parents, essayant de les détacher avec ses mains et avec ses bras. £nGn, il s'arrête ; sa tête est désormais fermement attachée à sa mère la terre ; il relève ses pieds pour repousser son père le ciel; il tend son dos et son bras avec un

puissant effort. Rangi et Papa sont enOn séparés. Us font entendre des crLs, entrecoupés de pleurs et de menaces. Tané-Mahuta presse au-dessous de lui la terre de toutes ses forces et élève le ciel avec la même énergie. Mais Tawhirv-Matéa, père des vents et de Torage, n'avait jamais consenti à ce que sa mère fût arrachée à son époux. Aussi s'éleva-t-il dans son sein un violent désir de lutter contre ses frères. Le dieu des orages se leva donc et suivit son père dans le royaume supérieur, impatient de trouver un abri profond dans les cieux sans limites. Vint à sa suite toute sa lignée^ les vents puissants, les furieuses rafales, les nuages épais, sombres, ardents, tourbillonnant avec rage, éclatant avec fureur. Quand ils furent tous réunis, leur père^ au milieu d'eux, se précipite sur son ennemi. Tané-Mahuta et ses forêts étaient là, tranquilles, ne soupçonnant rien, quand Teffroyable ouragan se déchaîna sur eux. Les arbres énormes sont brisés comme verre; les troncs et les rameaux déchiquetés gisent sur le sol, proie future des vers et des insectes. Alors le père des orages bondit sur les flots, fouette les vagues écumantes, hautes comme des montagnes ; Tangaroa, dieu de TOcéan, s'enfuit épouvanté à trayers son empire. « Vite ! vite, sauvons-nous tous dans la mer, » dit le père des poissons. — Non, non, fuyons plutôt dans les terres,» crie de son côté le père des reptiles. Mais Tangaroa, furieux que SCS enfants les reptiles l'eussent abandonné, a toujours, depuis:, fait la guerre à son frère Tané, qui les avait accueillis dans ses bois. Tané répond à ses attaques en fournissant au père des hommes intrépides, des canots, des lances et des harpons faits avec le bois de ses arbres, et des filets tressés avec les fibres de ses plantes, pour détruire les poissons, enfants du dieu des mers. Le dieu des mers, pour se venger du dieu des forêts, engloutit les canots, inonde les arbres et les maisons et les entraine dans Tocéan sans bornes. Le dieu des orages tourna ensuite sa rage contre ses frères, les dieux des plantes cultivées et des plantes sauvages. Mais Papa, la terre, les saisit et les cacha si bien dans son sein, que le dieu des orages les chercha vainement Alors il fondit sur le dernier de ses frères, le dieu père

des bommes intrépides. Mais il ne put même l'ébranler. Qu'importait à Tu-Matauenga la colère de son frère? N'était-ce pas lui qui aTait imaginé de détruire leurs parents communs? Ne s'étaitil pas montré brave et téméraire dans la lutte? Ses frères avaient cédé à Fattaque terrible du dieu des orages et de ses enfants. Mais l'homme restait debout, impassible, appuyé sur sa mère, la terre. Il se prit à songer comment il pourrait tirer vengeance de ses frères, qui l'avaient laissé sans appui contre le dien des >rages. II fabriqua des collets^ et les oiseaux et les bêtes, enfants le Tané, tombèrent sous ses coups. H tressa des filets et amena iur le rivage les poissons, enfants de Tangaroa; il alla chercher lans leur abri souterrain les enfants de Rongo-Matané^ la patate )t toutes les plantes cultivées, les enfants de Haumia, la racine ie fougère et toutes les plantes sauvages ; il les déterra et les fit sécher au soleil. Toutefois, bien qu'il eût vaincu ses quatre frères, et les eût fait servir à son alimentation^ il ne put triompher du cinquième. Toujours le dieu des orages s'acharne sur lui et le poursuit sur mer et sur terre. La terrible colère de Tawhiri eut pour résultat de faire disparaître la terre sous les flots, à l'exception de quelques sommets, de quelques îles éparses. Mais enfin, la lumière éblouissante augmenta dans le noonde; et les êtres qui étaient restés cachés entre Rangi el Papa, ^vant leur séparation, se multiplièrent alors sur la terre. »

Cette cosmogonie, à la fois grandiose et puérile, dépasse certainement ce que nous avons pu rencontrer d*analogue, même ^u Mexique, en Colombie et au Pérou. Elle témoigne de plus il'esprit naturel que les luttes de Viracocha contre ses enfants Révoltés, de Botchica contre son prédécesseur Thomagasta, de t'ezcatlipoca contre Quetzalcoatl. Elle prouve, tout au moins, )u'au moment où leur évolution originale a été supprimée par k civilisation chrétienne, les Néo-Zélandais s'étaient élevés jusqu'au degré atteint, quinze cents ans avant notre ère, par les ancêtres des Grecs et des Germains. Où seraient-ils arrivés s'ils dussent été livrés à eux-mêmes? Ils n'étaient en retard que de 4rois mille ans ; or, les Hellènes se trouvaient à peu près dans la

même situation par rapport aux Chaldéens et aux Égyptiens. Quelques années avant que Jahvé, Élohim ou Adonaî s'avisât de créer le monde biblique, vers le cinquantième siècle environ avant notre ère^ TÉgypte travaillait à son. histoire d'Osiris» dont nous connaissons les péripéties et les corollaires moraux, mais dont il est fort difficile de classer les éléments. Il n'est pas probable que Set ou Typhon, ou Apàp, aient été^ dès le principe, des dieux méchants. Âpâp, le serpent, Apophis , semble avoir été un roi hyksos. Un des plus fameux pharaons^ le père de Rliamsès II, portait encore, au quinzième siècle avant Jésus-Christ, le nom de Séti. Ce serait donc seulement après les dix-neuvième et vingtième dynasties que Âpàp et Set auraient pris un sens défavorable. Quant à Teb, Typhon^ cV.tait peut-être un dieu da midi, de Tlièbcs, amené par les Nubiens ou Abyssins, tandis que les Berbères ou les Sémites, remontant le Nil sous la conduite de leur dieu national, s'avançaient jusqu'à Teni et Aboud en haute Egypte. Il y aurait eu d'abord compromis, trêve peut-être, entre les deux races et les deux dieux; car la légende considère Typhon et Osiris comme frères. La guerre commença sans doute lorsque Mena et ses successeurs immédiats, qui régnaient à Memphis, voulurent étendre leur domination jusqu'aux cataractes. Quel est le caractère primitif de Typhon, l'hippopotame, la tortue trionyx, la bête aux oreilles carrées qu'on entrevoit sur les granits sculptés et parmi les hiéroglyphes, sous les ratures et les martelures des Osiriens victorieux ? Typhon ne serait-il pas, comme Apâp, un vieux dieu de l'inondation, de la vase féconde, de la terre humide? Cette détermination s'accorderait mieux avec les emblèmes qui lui sont attribués, que son rôle — consacré — de vent furieux et desséchant, de démon ténébreux. Mais il n'importe guère; quels qu'aient été ù l'origine les deux frères ennemis, il est certain que, de bonne heure, on s'est habitué à les opposer l'un à l'autre. Quand Osiris est le soleil bienfaisant, Typhon est le soleil dévorant, le dieu des déserts arides; lorsque Osiris est le soleil radieux en marche vers Je couchant. Typhon est le sombre et poudreux orage, ce ser-

p^Dt des nuées qui enlace et déchire le roi du jour. Si Tun est le dieu du bien^ l'autre est le dieu du mal. Ainsi s'est formé le grand mythe de la religion égyptienne. Osiris a été vaincu et mutilé/par Typhon ; vainement Isis rassemble les membres dispersés du dieu ; elle ne peut rendre au héros qu'une vie nocturne et funéraire. Osiris> soleil couché, continue sa carrière dans Tempire souterrain, dans TÂmenti; président du jury infernaly il glorifie les purs et livre au châtiment les pervers. Cependant la victoire ne peut rester au fratricide. Un autre Osiris, Hor, le soleil diurne, assemble les dieux du ciel, et Toth et Anubis, et les déesses, Isis,Nephthys,Sekhet,Tefnout. £t chaque jour le combat recommence et s'achève par la défaite de Typhon. La triade suprême, Osiris^ Isis, Hor, rentre en possession du ciel. Seulement, ne vous y trompez pas, le démon n'est pas détruit; il demeure assez puissant, assez redouté pour que le rituel ait conservé cette formule : « Dieu bon, roi des deux Égyptes^ garde-nous de Typhon, délivre-nous du mal! »

La même lutte tient une place plus importante encore dans la mythologie des Aryas ; elle remplit de son fracas les hymnes védiques et les poèmes d'Hésiode ; elle se prolonge, à travers le Mahabharata, jusqu'aux derniers Pouranas ; elle se continue dans le Latium, dans les forêts de la Germanie, dans les glaces de l'Islande.

Sont-ce les dieux de Torage, sont- ce les dieux do la lumière qui livrent bataille aux démons des nuées, aux mauvais génies des bois, et aux ennemis terrestres de la race aryenne ? Cette querelle, qui divise en deux camps les indianistes, nous paraît pouvoir sans inconvénient rester indécise. Des deux côtés, les bonnes raisons ne manquent pas. Mais comme les mêmes exploits sont prêtés tour à tour à Varuna, à Indra, à Sourya, à Savitri, à Rudra, à Yichnou, à Agni et même à Soma, il faut convenir que les Âryas eux-mêmes auraient eu peine à résoudre la question ^ui passionne les spécialistes. Tous ces dieux victorieux, en fin le compte, forment une même famille, le groupe lumineux et iélesle, auteur de tous les biens, auquel on demande le trésor

401 LA RELIOION.

des pluies, les troupeaux, la richesse et la victoire contre les ennemis réels ou imaginaires. Peu importe que leur arme soit la foudre, le rayon, ou la flamme sacrée. Plus heureux qu'Osiris, ils demeurent invariablement vainqueurs. Mais, pas plus sur rindus et le Gange que sur le Nil, les démons et le mal ne seroot détruits ; il faut bien laisser aux brahmanes de quoi entretenir la crainte et la généreuse ferveur des dévots.

Les nombreux fragments d'hymnes que nous avons cités déjà nous permettent de passer au mythe grec, plus développé, pins varié, souvent plus archaïque que la légende védique. Nous ferons voir ensuite, par quelques rapprochements, que les deux histoires procèdent du même fonds et que les épisodes plus étendus de la variante hellénique se retrouvent, mais indiqués en passant, dans divers morceaux du Big-Véda. Il nous faudn expliquer aussi comment les dragons et les monstres abattus par Indra et les autres divinités célestes paraissent rejetés à Farrière-plan dans la conception grecque, et pourquoi, dans les deux camps en présence, figurent les mêmes personnages sous des noms à peine différents. Mais, de cette singularité, nous connaissons déjà les raisons, ou plutôt l'unique raison : Ja surabondance des noms divins restés dans la mémoire des Hellènes, le besoin d'éliminer ceux qui faisaient double emploi. Le choix a éié déterminé par des circonstances qui relèvent de la linguistique. Certains noms, d^un sens trop précis, étant devenus des mots de la langue courante, ne prêtaient plus à l'illusion mythique. Par exemple, Ouranos et Gala ou Gè, adoptés comme noms vulgaires du ciel et de la terre, cessaient de représenter les dieux anthropomorphes et sexués du ciel et de la terre; de même Hélios et Sélènè, noms ordinaires du soleil et de la lune. Âu contraire, d'autres étaient trop vagues et trop généraux et ne correspondaient plus à des personnalités assez distinctes : tel Kronos, confondu avec chronos, le temps ; tels Hypérion, Japétos, Titan, Théia, Clyménè, Kréios, Koîos; quelques-uns ont été conservés, mais ils ont dû céder leurs fonctions mal définies à des ligures plus accentuées*

LE HTTHE DBS TITANS. 40t

Nous avons montré déjà réquî?alence d'Ouranos, de Kronot et de Zeus, de Gala, de Hhéa et de Déméter. Rappelons brièvement le prologue du drame et les événements accomplis à l'heure où Zeus prend possession de TOlympe. Ouranos et Gala ont été séparés par la faux lumineuse ; ih restent en scène, mais en qualité de dieux secondaires et consultants. Kronos, chef des conjurés qu'étouffait Tétreinte du grand couple» prétend régner seul : non seulement il ne délivre pas ses alliés, mais il enferme, il engloutit ses propres enfants. Zeus, le dernier né, soustrait à la méfiance paternelle, conseillé par sa mère et son aïeule (deux noms de la terre), se révolte à son tour, fait alliance avec les fils d'OuranoS) disons les Ouranides, délivre ses frères, les Kronides, et relègue Kronos à l'entrée du Tartare. Zeus, maître du monde, agit en roi; il distribue les gouvernements à ses amis du premier degré» à ses frères et sœurs. Il oublie la plupart des Ouranides et s'aperçoit, trop tard, qu'il a eu tort de leur rendre la liberté. Ceux-ci réclament le prix de leurs services méconnus, mais en vain ; toutes les places sont prises ; leurs propres emplois ont été donnés à des doublures; ils déclarent la guerre à leur ingrat allié ; ils l'assiègent dans sa forteresse, l'Olympe de Thessalie.

Le vrai théâtre de la lutte est l'atmosphère, mais il a été localisé dans une des stations de la race hellénique, dans les Champs phlégréens, désignés par le souvenir de quelque convulsion volcanique et chthonienne. Sans la défection des Cyclepes et des Hécatonchires, Titans ouranides, admis, sur le conseil de Gala, au partage de TAmbroisie, la situation des assiégés était fort compromise.

Ouranides et Kronides luttaient depuis dix ans (comme les Grecs et les Troyens); les Titans, du haut de l'Othrys, les dieux fils de Rhéa, du haut de l'Olympe. Tous prenaient part à l'interminable guerre, mâles et fe'melles, Titans et dieux, et ceux que Zeus avait rappelés de rÉrèbe à la lumière. Armés de pierres» ou de quartiers de nuage, les géants aux cent mains criblent l'ennemi ; les Titans, en phalanges sans cesse accrues, résistent.

La mer mugit lugubrement, et la terre se plaint, et le yaste ciel ébranlé gémit. L*01ympe tremble sous TefTort des dieux. Le sombre Tartare sent la secousse des pas, du tumulte, des chocs* Les traits volent et sifflent, la clameur monte aux astres. Enveloppés d'une vapeur ardente par la foudre, que les Cyclopes ont donnée à Zeus, aveuglés parles éclairs, accablés de traits par les géants, vaincus enfin, enchaînés et précipités aussi loin sons le sol qu'est le ciel au-dessus, dans le Tartare, sombre pays où les relègue Passembleur des nuées, les Titans à jamais résident loin des dieux, au milieu de la nuit, près du chaos, sous la garde des Hécatonchires victorieux. Vainement Gala, fort éprouvée par la foudre, et prise de pitié pour ses fils détrônés, s'unit au Tartare pour enfanter un monstre prodigieux, Typhoée, nœud de serpents aux langues noires, aux gueules aboyantes, hurlantes, rugissantes. Le tonnerre eut raison de ce dernier ennemi. La victoire est, cette fois, définitive, au moins dans le récit attribué à Hésiode. Mais l'imagination ne s'est pas lassée de ce thème si riche en variantes. Tantôt Zeus et sa cour sont réduits à fuir sous des déguisements animaux jusqu'en Egypte, où Hérodote a recueilli cette fable. Tantôt Prométhée, ou Héraclès, ou Athéné, lui découvrent à temps un complot de famille; Zeus n'a qu'à mettre la main sur son foudre; Apollon est envoyé paître les troupeaux d'Admète ; Poséidon s'engage comme maçon au service du roi de Troie; Héra est suspendue en l'air par une chaîne d'acier. Tantôt c'est Dionysos ou Ares qui décident la victoire en faveur du dieu tonnant.

Enfin, nombre de dieux et de héros, chacun pour son compte, recommencent la tâche de Zeus. Ici c'est Hermès, meurtrier d'Argos aux yeux sans nombre (autre Ouranos) et libérateur des troupeaux célestes, autres Ouranides; là c'est Apollon perçant de ses flèches d'or le serpent Python ou les tils de Niobé, orgueil delà terre. C'est Persée enlevant la jeune fille, pluie ou vache captive, au monstre marin pétrifié par Méduse, la face du soleil irrité. C'est Thésée vainqueur du Minotaure, Bellérophon domptant la Chimère, Méléagre frappant le sanglier; enfin et surtout

c'est Héraklès, dont tous les ennemis rappellent les dangereux hybrides foudroyés par Zeus« L'hydre de Lerne est, comme Typhoée, un serpent à plusieurs têtes ; Géryon, Cerbère, n'ont que trois corps, mais ils descendent en droite ligne des Héca* tonchires ; Antée est fils de la terre ; Gacus, vent farouche ou feu souterrain, appartient au même groupe. Rien de plus précieux que ces fragments épisodiques de la divine tragédie. Les anciens, qui en avaient perdu le sens, les ont altérés et dénaturés à plaisir dans les fameuses épopées homériques; mais les mythologues modernes ont souvent réussi à en retrouver le fonds et l'origine.

Ces morceaux détachés sont d'ordinaire plus anciens et plus authentiques que la composition d'Hésiode ; et il est facile de voir que les êtres difformes abattus par les demi-dieux, hydres^ dragons, serpents, chiens et géants à plusieurs corps, Orthros qui est Vritra, Échidna qui est Âhi, Cerbère qui est Karbouras, et le Sphinx et la Chimère, chèvre-lion-serpent, les Grées, les Harpyies, les Gorgones, représentent les véritables adversaires des dieux de la lumière, les nuées ténébreuses ou les forces chaotiques de l'abîme, les premières ébauches de la vie, et non pas ces beaux Ouranides, ces nobles Titans, qui diffèrent par le nom seulement de leurs rivaux olympiens.

Mais que sont devenus ces grands vaincus ? Zeus les a traités diversement. Tandis que les uns, couchés sous les montagnes, n'ont d'autres distractions que de faire trembler la terre et de souffler un peu de flamme par la bouche des volcans, d'autres, rappelés ou laissés à Técart, ont en somme gardé leur qualité, parfois leurs honneurs. De ce nombre sont Okéanos, Téthys, Éôs, Hypérion, Hélios, Phoibé, Sélénè, Némésis, Théia, Thémis, quelques-uns à demi retraités, quelques autres — tels que Némésis et Thémis — pourvus d'emplois nouveaux, préposés à quelque fonction morale, la vengeance, la justice, la loi.

Parmi les Titanides épargnées, il faut citer Hécate, ûlle unique de Perses et d'Astéria, évidemment une divinité sidérale m^ «c cette obscure clarté qui tombe des étoiles ^^ — ^v.^'sâ^xC'^^^

406 LA RBLIOION.

d*abord à la iune, et changée, dans une mythologie plus moderne^ en vierge infernale. Son isolement, dit Hésiode, est respecté des dieux. Zeus n*en proGte pas pour lui raWr les honneurs et les attributs qu'elle avait reçus en partage sous les régimes antérieurs. Elle reste également vénérée sous le del et chez les dieux. Invoquée dans les sacrifices, chargée de réducation de la jeunesse, puissante sur terre et sur mer, elle sait, comme Hermès, multiplier les moissons et les troupeaux ; elle favorise les cavaliers et les marins qui, dans leurs vœux, l'associent à Poséidon ; elle donne et ôte la proie et la victoire aux luttes de la parole ou du glaive ; elle tient entre ses mains le sort des puissants et s'assied avec les rois sages pour rendre la justice. D'où viennent ces ménagements pour une déesse aussi inutile? Il est probable qu'elle était la patronne de quelque tribu puissante.

Une place à part doit être faite aussi à la famille de Japétos, qui ressemble tant au Japhet biblique, et dont le nom semble une mauvaise prononciation de Dyauspità. De toute façon, je croirais, si le nom n'est pas sémitique et s4I est entré cependant dans les traditions araméennes, que Japétos aura été le dieu éponyme d'une des colonnes émigrantes; d'autant que Prométhée son fils était encore, au temps d'Eschyle, un des dieux honorés en Attique. (On voit pourquoi le sujet avait tenté le vieux poêle, et comment il a été amené à prendre parti pour le créateur et l'ami des hommes.)

De sa personne, Japétos n'avait pas échappé à l'infortune des Titans. Â défaut d'Hésiode, Homère nous l'apprend ; il nous le montre (i/tac^, VllI, 480)avec Kronos, assis aux dernières limites de Gala et de Pontos, dans le Tartare. Atlas, son fils, a contraint par la nécessité, aux confins de la terre, près des Hespérides éloquentes, debout, inébranlable, sur sa tête et ses robustes mains soutient le vaste ciel, à l'endroit où la nuit et le jour, se rejoignant dans leur course circulaire, se parlent entre eux sur le grand seuil d'airain. C'est le lot que lui a fait le prudent Zeus. B Atlas reste une sorte de dieu cosmique, un soleil cou*

chantf tandis que Japétos n'est plus qu'un astre couché, un vieux soleil nocturne. Prométhée, plus actif, plus humain — s'il est Trai qu*il représente un des acteurs du sacrifice indien — Prométhée a défendu Zeus, Fa conseillé même, l'avertissant qu'un de ses fils le détrônerait quelque jour ; puis il s'est permis de le traiter sans cérémonie, de lui faire sa part, la moindre, dans la viande offerte aux dieux ; il s'est fait bien venir des hommes en leur apportant le feu dans un bâton creux, le feu, la lumière que Zeus entendait garder pour lui ou distribuer lui-même. Qu'y a-t-il au fond de ce mjfthe obscur ? 11 se lie à une opinion très répandue : les dieux sont jaloux et envieux des hommes. Toute découverte utile, toute conquête sur l'inconnu, toute sdence est une usurpation ; le génie^ l'inspiration empiètent sur le domaine et le mystère divins. De là, la fureur de Zeus contre Prométhée, et la haine des dévots et des prêtres contre la science et le progrès, ces oeuvres du mauvais esprit.

En somme, ces Titans d'Hésiode,doDtle premier est Hypérion, ciel ou soleil, n'ont rien qui justifie leur réclusion éternelle. Eux-mêmes sont des divinités célestes, du jour ou de la nuit ; et leurs vainqueurs sont en même temps leurs héritiers; quelquesuns d'entre eux semblent indiquer déjà un effort philosophique de Pesprit. En général, ils rappellent les Âdityas védiques» groupe de divinités solaires qui comprend Varouna, Mitra, Aryaman^ Savitri, Agni, et d'autres encore, dont les noms ont varié* L'étymologie de Tilan est très incertaine; malgré la quantité de la première syllabe, on a proposé d'y voir un redoublement de la racine tan qui a fourni au latin ten-do, au grec Tayufi.t, Tciv»^ au sanscrit le nom mythique de Taniavas, les dieux de l'étendue, ou qui s'étendent dans l'espace. Plusieurs des Titans d'Hésiode répondent assez à cette donnée.

Aux concordances générales de la fable grecque avec les plus anciennes conceptions védiques» il faut joindre un certain nombre de coïncidences partielles qui témoignent d'une véritable parenté de race et d'intelligence, mais souvent trop délicates pour être analysées dans ces revues si rapides. En voici» pourtant^ deux ou

trois qui se rapportent aux débuts de la lutte^ à la séparation du ciel et de la terre.

« Méditant la mort de Vritra (qui joue le rôle de Varouna- Ouranos, racine vri «étendre » ; ou var pour svar «c briller »),dans sa retraite mystérieuse, la mère a fait Indra et Ta doué de force. En voyant le coup frappé par Indra, les Eaux poussent un cri de surprise. Si Indra a commis un crime, dit la mère, que les ondes remportent! Mon fils, en tuant Vritra avec sa grande arme» a créé ces torrents. Indra, qui a rendu comme toi sa mère veuve ! Indra triomphe de ses ennemis ; il enlève, en quelque sorte, au ciel sa semence féconde... Vritra, cet eunuque, qui affectait une fausse virilité» tombe déchiré en lambeaux... Indra lui porte en dessous le coup mortel. Le cadavre» ballotté au milieu des ondes qui ne s'arrêtent jamais, n*est bientôt plus qu'une chose sans nom ; et Tennemi d'Indra s'endort dans les ténèbres éternelles. » Ailleurs, il est parlé de divorce apparent du ciel et de la terre ; on nous montre Indra séparant le ciel de *la terre. Quant aux incidents de la bataille avec les Titans, ils reviennent à chaque page en termes identiques. De pareilles rencontres ne p.euvent être fortuites. L'imagination grecque et la poésie védique se sont jouées sur un fonds commun qui apparaît encore sous le symbolisme d'Hésiode, comme une couche géologique recouverte par de nouvelles assises se révèle par la 'saillie de quelques roches émergées.

On aura remarqué que, chez les Hellènes et chez les Aryas du Pendjab, le combat se termine toujours à l'avantage des dieux. Il y a toujours des rebelles, mais nulle part un mauvais principe éternel incarné dans un personnage immuable. Le destin, le sort, siège impassible» indifférent, au sommet des choses, au-dessus même des dieux triomphants ; et, au-dessous, l'univers déploie une arène toujours ouverte au jeu des passions et des volontés. Le génie grec a refusé de s'enfermer dans l'insoluble dilemme du dualisme.

Il en fut autrement chez les Iraniens. Pour eux» le duel du bien et du mal, rejetant dans l'ombre toutes les autres aventures

divines, occupe tout l'horizon de la pensée. Oubliant le riche naturalisme qui s'épanouit dans Tlnde et en Grèce» le réformateur Zoroastre essaya de réduire toute la mythologie, toute la religion» à Tantagonisme des deux principes. 11 posa» Tun en face de l'autre» è Torigine des choses, comme deux démiurges rivaux» Ahuramazda et Ânromainyu> Ormuzd et Ahrimane. A l'un, les œuvres de pureté et de justice; à l'autre, tout ce qui est vicieux et criminel. A chaque création d'Ormuzd répond une création contraire. Ils luttent pied à pied» coup pour coup; les anciensdieux sont leurs soldats» bons et mauvais génies» qui se battent sous leurs ordres. D'un côté, les Améçaspentas et Yazatas, Amschaspands et Izeds> Mithra» Graocha, Amérétat, Haoma» Kéréçaspa» Atar» Hvarè, la lune, les astres, les eaux, la lumière, la pureté» le ciel, la terre, et quantité d'êtres métaphysiques, la justice» la loi, le texte saint. Dans l'autre camp» parmi les multitudes malfaisantes des Drujes et des Pairlkas, on distingue nos vieilles connaissances Véréthra (Vritra), Azi (Dahaha), et un démon de la colère» Aeshmadaèva, le malin Âsmodée de Lesage. La guerre doit finir par le triomphe du pieux Zoroastre et du lumineux Ormuzd ; Ahrimane rentrera au fond des enfers, et les âmes délivrées remonteront vers le ciel. Mais ces événements, qui entraîneront la ruine, non pas la mort, d'Ahrimane, s'accompliront à la fin des temps» dans neuf mille ans ou environ. Bornons-nous à ce raccourci. La doctrine est grandiose et simple; elle comporte une morale pure — en théorie — » mais elle ne fait que poser le vain problème qu'elle croit résoudre. Personnifier le bien et le mal» c'est en constater la coexistence, ce n'est pas en expliquer l'origine.

Quelque chose du dualisme perse a passé chez les Slaves» sans avoir, toutefois, absorbé les nombreux vestiges des cultes de l'orage, du ciel» des astres, du vent et des saisons. Les tribus lettiques et slaves ont vagué si longtemps dans les steppes sans limites de l'Oxus et de la Caspienne» qu'ellesont dû ramasser en chemin certaines croyances des peuples qu'elles côtoyaient. L'influence perse se révèle dans l'emploi constant de devi^ 4'^\\.\2l^\&'^

410 hk RELIGION.

Tchamas, Tehemo, Baltas, Biély (noir, blanc) qui, appliquées aux choses et aux dieux, les classent dans les deux catégories du bien et du mal.

Les Scandinaves, qui nous ont conservé dans les Eddas uns version particulière de la mythologie commune à tout le groupe germanique, ont richement développé le mythe des Titans; ils opposent les lotes, les Vanes et les monstres infernanx à la famille des dieux atmosphériques et célestes. Mais leur imaginatioft assombrie termine la lutte à l'avantage des puissances ténébreuses. L'ingénieux et cruel Loki a médité la ruine des dieux. 11 placo dans la main de l'aveugle Hoder un javelot fatal. Balder, le dieu de la lumière bienfaisante, est tué. Freya, la lune, est éclipsée. Vainement le marteau de Thor rétablit la fortune des [Ases. Vainement Loki et le loup Fenrissont enchaînés. Des apparitions menaçantes, échappées du séjour des réprouvés, la corruption uni* verselle, l'approche des Iotes,la délivrance des forces destructives, annoncent la fin du monde. C'est le Crépuscule des dieux, la lutte sans merci que le peintre Ghenavard a essayé de fixer sur la toile. Odin, Freyr et Thor, exterminés par le loup, la flamme et le serpent, disparaissent dans un embrasement général. Toutefois, dans le second chaos, s'agite une vie nouvelle ; des dieux adoucis et des hommes régénérés sortiront des ténèbres de la mort, et Forsèto, dieu de la justice, régnera sans rival sur l'univers pacifié. Je soupçonne dans cette fin quelque infiltration chrétienne d'Apocalypse, de déluge de feu, de Jérusalem céleste.

Si l'on suppose que les premiers chapitres de la Genèse et le Livre de Job sont fondés sur dei? traditions antérieures à la captivité d'Israël et de Juda, on admettra que la conception dualiste n*a pas été étrangère aux Sémites, et que les Hébreux l'ont accommodée à leur monothéisme national. C'est une question de fait, qui n'a pas encore reçu de solution certaine. Le serpent est un dieu fort ancien sur la terre et dans le ciel. Il est possible que son culte, bien connu des Juifs échappés de l'Egypte, et pra« tiqué dans le temple de Salomon, ait laissé quelque trace dans le mythe de TÉden, et que le poète de Job en ait tiré l'idée d'un

LE MYTHE DES TITANS. 4ii

malia> d'un adversaire toléré^ domestiqué, par Jahvé. Cependant, il parait bien difCcile de méconnaître en Satan un Ahrimane amoindri, réduit aux basses besognes de la tentation et du châtiment. Quant à l'histoire, très postérieure, des anges rebelles^ et déchus, non de leur immortalité et de leur puissance^ mais de leur rang divin^ elle est, plus probablement encore^ d'origine étrangère^ perse et grecque à la fois. Les mauvais anges n'appa-^ raissent que dans quelque prophète contemporain de la captivité. Dans Tobie, Tadversaire de Gabriel, est le perse Âeshmadaéva, Asmodée. Les anges du pseudo-Ènoch, punis pour avoir épousé les filles de la terre, mères des géants, sont bien proches parents des Àntée, des Géryon et des Typhoée.

Le christianisme, dont la mythologie est faite de pièces et de morceaux disparates, et qui a trouvé moyen d'être à la fois, à égal degré, monothéiste, trinitaire et dualiste (et polythéiste et fétichiste, par le culte des saints, des sacrements, des cœurs, etc.), ne pouvait négliger une légende aussi commode pour expliquer le péché originel, la rédemption, la prédestination, la dérogation obstinée aux lois d'un dieu bon et juste par essence, et tant d'autres vérités de même valeur.

Ce n'est pas seulement dans l'hérésie manichéenne, c'est dans la donnée la plus orthodoxe, que le dualisme perse reparaît tout entier, et singulièrement aggravé par la coupable tolérance, par la complicité fâcheuse du dieu tout-puissant. Vainqueur du mal, ce dieu, Tunique maître de l'univers, devait supprimer le mal, radicalement. S'il ne l'a pas voulu, il devait le vouloir. S'il ne l'a pu, il déchoit. L'indestructible Satan bat en brèche l'omnipotence ou la bonté divine. Que penser d'un vaincu traitant d'égal à égal avec son vainqueur? Le diable vaut Ahrimane; il le dépasse, car sa révolte et sa puissance n'auront pas de fin. Après le jugement dernier, il continuera de partager avec Dieu l'empire des âmes. Tandis que peu d*élus iront grossir la cour céleste, il détiendra dans ses géhennes éternelles des multitudes arrachées à leur créateur. L'enfer est la revanche du diable et nie la rédemption.

Le diable est Tun des deux pôles du christianisme, et non le moins puissant. Prince du monde, et cela du consentement de Dieu, il en a chassé Dieu. C'est que le diable n'est point un serviteur facile à manier. L'Ëglise a vu en lui un épouvantail efficace. Elle a compté sur lui, et non sans raison, pour emplir ses coffres, pour courber les foules sous la terreur des vengeances divines. Mais elle n'a point vu que tous les dieux destitués, que tous les démons des campagnes, les fées, les lutins, les débris du vieux monde animiste, réfugiés dans les bas fonds de l'ignorance, allaient retrouver dans Satan leur semblable et leur chef; elle n'a pas songé que tous les ennemis de l'obéissance et de l'obscurantisme chrétiens, les opprimés de l'art et de la science — qu'elle-même a déclarés diaboliques — se jetteraient fatalement dans les bras de l'éternel adversaire, et marcheraient sous les drapeaux du nouveau Prométhée. Satan, Belzébuth, au moyen âge, fut le patron des sorciers, des alchimistes, des novateurs, des chercheurs. Nous lui devons une part de ta Renaissance. Dès lors, les rôles s'intervertissent. C'est le dieu bon qui déchaîne sur l'élite du genre humain la foudre et les calamités. C'est l'armée d'Ahrimane qui brave les tortures et traverse les flammes. Aujourd'hui, l'Église et les tardigrades réfugiés dans son ombre en sont réduits à poursuivre de vains anathèmes le triomphant, le bienfaisant Mauvais Esprit,

Le dualisme n'est plus qu'une survivance, mais tenace. Le diable ne hante pas seulement quelques hallucinés, tel que Poë et Baudelaire ; il ne lutine pas seulement les humbles dupes du paganisme chrétien ; il inquiète aussi les métaphysiciens de petit et de haut vol. Ceux-ci s'ingénient à concilier l'existence du mal avec la souveraineté de l'Être parfait; ceux-là font du mal une conséquence et une forme du bien ; d'autres, les pessimistes, cherchent la fin du mal dans l'extinction de la conscience et de la volonté. Ces expédients, ces subtilités, plus naïves qu'elles n'en ont l'air, trahissent encore la puissance de la préoccupation dualiste.

Page 1