LES CONCEPTS DIVINISÉS
Genèse des Entités. — Synthèses précoces, par confusion et par impuissance.— Les idées génériques transformées par l'analyse en idées générales. — Les concepts vrais ne suppriment pas les concepts faux ou rudimentaires, déjà fixés par l'anthropisme et le langage. — Caractère déjà abstrait et catégorique des racines indo-européennes. — Sauf les objets individuels honorés d'un culte direct, tous les dieux, des plus humbles aux plus relevés, représentent déjà des genres, c'est-à-dire des concepts.
La Guerre. — Culte du cimeterre, du javelot, de Tépée, du char, des animaux et insignes guerriers, chez les Scythes, les Khonds, les Huns, les Sabins, les Chinois, etc. — Les fétiches emblématiques : Taîri, aux îles Sandwich. — Les héros éponymes et épiques. — Les dieux cosmiques de la guerre chez divers peuples. — Ares. — Le Mars des Latins, dieu du printemps et des batailles ; ses prêtres, ses fêtes, ses temples. — La Victoire. — La direction de la guerre, attribut du dieu national, du dieu suprême, du dieu unique.
Pauvreté relative des mythes ayant rapport à la pêche et à la chasse.
Richesse du panthéon pastoral et agricole chez les Peaux-Rouges, les Mexicains ; chez les Polynésiens et les Khonds ; les Chinois, les Égyptiens, les Grecs et les Latins. — Dieux du tissage, de la céramique, de la métallurgie.
Plus d'une fois nous avons employé ces expressions consacrées : phase morale, phase métaphysique des religions ; et ces termes sont justes, si Ton considère que, bon gré, mal gré, les croyances et les cultes ont dû s*accommoder au régime intellectuel et social des peuples; pour tous les groupes humains, en effet — j'entends ceux dont la marche n'a pas été arrêtée par des circonstances défavorables ou par une incapacité naturelle — une heure est venue, plus ou moins tardive, où Timagination épuisée n'a plus su créer des personnes divines, où les arts plastiques seuls ont prêté un semblant de vie à de froides abstractions. Mais ce n'est pas tout d'un coup, ce n'est pas même par une révolte consciente de la raison^ que les \x\>ilV\Çi^%^ '5»W!&.
4ii hk RELIGION.
figés en allégories, que les dieux se sont affinés en symboles. Ici, comme partout, l'évolution a été graduelle. Bien plus, dans les plus frustes assises de la stratification religieuse, certaines ébauches, certains linéaments que j'appellerai sporadiques, annoncent et préparent les transformations futures.
Au fond, métaphysique et anthropisme, et animisme, et religion, sont synonymes et inséparables. Les religions ont toujours été et sont encore des métaphysiques grossières ; la métaphysique est une religion dégrossie, atténuée, qui se plie aux exigences^ d'abord bien faibles, de la raison, Ja théologie devenue théodicée. La métaphysique (au delà de la nature) est, proprement, cette illusion qui prête à des termes généraux une sorte d'existence supérieure et antérieure aux objets particuliers ; elle intitule premiers principes les entités que lui fournit le langage, et, sous le nom de catégories, d'essences, de types, elle les prépose aux qualités des êtres et des choses, aux facultés et aux actions des êtres vivants. Telle est son œuvre. Depuis des siècles, elle s'acharne à mettre, comme on dit, la charrue devant les bœufs; à placer au-dessus des faits les concepts qui en dérivent, audessus des individus Tespèce qui en résume les traits communs; au-dessus des vivants, la vie et la végétation ; au-dessus de l'organisme et des rapports qui le produisent, l'inteUigence et la raison. L'individu est-il un accident du général ? Le contingent un cas de Tabsolu ? Y a-t-il une sphère de l'intelligible, où les universaux résident, soleils cachés, dont les rayons se brir sent en reflets changeants sur le prisme de la sensation ?
Gomment de pareilles questions ont-elles jamais pu se poser? £t tous les esprits quelque peu versés dans l'histoire des philosophies savent que, depuis Anaxagore jusqu'à Thomas d'Aquin, depuis Aristote jusqu'à Abailard, et de Platon à Garo, cette sempiternelle querelle des universaux occupe le tapis métaphysique. Je n'ai vu nulle part qu'on se soit demandé d'où pouvait provenir une si étrange et si durable monomanie, cette rage de prêter une réalité transcendante à desimpies mots inventés par l'homme pour classer ses connaissances et abréger le travail de la pensée.
Au point de nos études où nous sommes parrenus, la réponse doit TOUS sembler facile, et elle l'est. La mythologie est ici la grande coupable. Le point do départ de l'illusion métaphysique, c'est l'illusion mythique. Les entités sont les héritières dégénérées des esprits et des dieux.
La formation des idées générales a précédé de beaucoup Técloslon du sentiment religieux ; et l'animisme les a trouvées, en grand nombre, toutes prêtes à s'animer d'un esprit, à s'incarner dans un double. La généralisation n'est pas un priTilège de l'homme ; nous la prenons sur le fait dans l'animal, dans l'enfant; rien ne prouve mieux l'antiquité du procédé qui a peuplé les Olympes aussi bien que les vagues régions de Y intelligible. Il y a déjà des catégories dans l'esprit du cheval et du chien ; ils connaissent les amis, les suspects, les ennemis, les signes bons et mauvais, les sujets de confiance et de crainte ; et ils se guident d'après ces notions justes ou fausses. 11 y a peu d'animaux qui ne témoignent d'une conception très nette de la chaleur et du froid, de la bonne ou mauvaise odeur, de l'aliment inoffensif ou nuisible, de la nuit et du jour. L'enfant bégaye à peine, qu'il range dans les groupes papa, marna, les figures familières de l'un et de l'autre sexe ; dada représente pour lui et tout animal analogue à un cheval, et l'action de chevaucher le chien de la maison ou le genou de son père ; oua^ oua est l'aboi, le chien lui-même et tout ce qui leur ressemble. Le plaisir et surtout la douleur {bobo, caca) sont aussi parmi les catégories les plus primitives de la pensée.
Les idées générales naissent tout naturellement d'une confusion dans l'objet senti et d'une impuissance dans le mécanisme sentant; confusion produite soit par le lointain, soit par la contiguïté ou la ressemblance des objets et des sensations; impuissance causée par l'état rudimentaire ou le défaut d'exercice de l'appareil cérébral. En même temps que l'homme quaternaire -'» je suppose — discernait plus ou moins clairement l'arbre son voisin, la grotte où il faisait sa demeure, le rocher derrière lequel il aimait à s'embusquer, il remarquait aussi les masses
des forêts, les chaînes des montagnes, ou la voûte apparente du ciel. Cette phase archaïque de la généralisation a laissé bien des traces dans l'esprit et dans le langage.
La distinction de plus en plus nette de Tindividuel a marqué un progrès sensible dans l'instruction des sens et la capacité de la mémoire ; mais elle n*a pas dissous, elle n'a pas détruit les idées générales déjà acquises; elle les a, au contraire, élevées au rang d'individus supérieurs, doués bientôt de personnalité par l'anthropisme et de sexe par le langage, c'est-à-dire tout prêts à figurer dans les mythes et dans les divagations métaphysiques* A cette opération de Tesprit, certainement aussi dangereuse qu'utile, se rapportent certaines tendances exagérées à considérer les collectivités comme des organismes naturels.
Enfin, l'analyse de plus en plus consciente des sensations, en détachant de l'individu, pour les définir par des termes abstraits, toutes les propriétés, facultés, qualités, substances, molécules, etc., dont l'agrégat constitue ce même individu, l'analyse, disais-je, vint centupler les instruments et les usages delà généralisation, en faire, définitivement, la faculté rectrice de rintelligence. Mais notez que ce dernier travail s'accomplit sans véritable innovation, sans rupture avec le passé durant lequel l'homme dégageait péniblement d'un brouillard d'idées générales quelques faits particuliers. C'est la coïncidence totale ou partielle de telles et telles images, c'est une certaine fatigue de la mémoire et un besoin de simplifier l'élaboration cérébrale, qui, de mille impressions répétées, ont fait sortir le type, l'espèce, le caractère dominant d'un plus ou moins grand nombre d'individus, d'une série quelconque de faits similaires. C'est ensuite qu'on a divisé ce type en ses composants, et que les abstractions, qui ne sont rien si on les sépare de leur support, le nombre, la forme, la couleur, la beauté, la santé, la raison, la vie, la mort, la force, la loi, la justice, etc., purent faire leur entrée dans le ciel mythique ou mystique. Mais l'époque de leurs premières invasions se perd dans la nuit des temps ; elle doit être reportée avant l'établissement des religions égyptienne
et sémitique, avant la constitution de la langue mère indo-européenne.
£n effet, les cinq cents racines qui servent de base commune à tous les idiomes de cette vaste famille ne correspondent plus à aucun objet particulier et concret ; chacune représente une catégorie de faits ou d'impressions, tels que div briller, bha éclairer et parler, su engendrer, bhram frémir, as souffler, vah conduire, sarp glisser, etc., d'où sont dérivés tous les noms d'individus ou d'actions. Ce n'est que par conjecture que l'on peut deviner, derrière quelques-unes de ces syllabes, l'onomatopée, le geste vocal, qui a dû désigner, à l'origine, l'objet de la sensation.
Ainsi, même dans le dialecte védique, les noms des dieux tirent leur sens de ces racines abstraites et non pas directement des phénomènes et des événements cosmiques personniQés dans ces dieux. Et lorsque les méditations des anciens sages finirent par élever au rang divin soit la liqueur du sacrifice, le soma, soit Brahman, la prière elle-même, comme nous le verrons bientôt, ou encore l'intelligence, le Marms, la virilité, Pouroucha, ces êtres fictifs prirent place sans disparate à côté de divinités plus concrètes, mais déjà entrées dans les cadres des catégories verbales.
Pour peu que j'aie réussi à faire pénétrer le lecteur dans le mécanisme de la pensée naissante, on a compris que, sauf les êtres ou objets concrets et individuels honorés d'un culte direct, tous les dieux menus et grands représentent à divers degrés des idées générales, des types abstraits, des concepts métaphysiques. Ceux-là mêmes que nous venons d'excepter, se trouvant élevés au-dessus de leur propre nature et pourvus par l'animisme d'une existence artificielle, n'ont gardé en quelque sorte que les apparences de la réalité. Tous les éléments mythiques dont nous avons esquissé l'histoire se sont rapidement transformés en catégories. Sans doute, le culte direct a persisté toutes les fois qu'il s'adressait à un objet ou à un être particulier suffisamment défini et reconnaissable, à un rocher, à un a^t^x^
isolée à une source, à un fleuTe^ à un lac, à un volcan, à un
astre, à une pierre comme la Caaba, à un homme plus ou moim historique, tel que Ck>nfucius, Bouddha ou Jésus, ou encore à un individu collectif, comme une ville, une nation ; mais, partout et toujours, les objets similaires ou fiaussement assimilés, les substances identiques ou les qualités communes à des choses diverses^ se sont résumés et personnifiés en un terme générique divinisé.
Quand les indigènes de l'Amérique, de PÀsie ou de rAfriqni rendent hommage au jaguar^ au tigre, au lion, au crocodile, av serpent, à Tours, ce n'est déjà plus l'individu qu'ils adorent,c'e8t le genre ; des plantes se dégage le suc immortel ou sacré, le soma, i'amrita ; des arbres, Tarbre par excellence, l'arbre cosmogonique; des eaux, Teau purifiante, l'humidité féconde ;dfls souffles aériens, le vent,le principe vital; des voûtes célestes, li lumière triomphante. A mesure que l'homme faisait entrer pliB de lui-même en ses dieux, il s'habituait à adorer en eux les circonstances de sa propre vie, ses inventions, ses institutions, ses facultés et ses pensées. Le culte du feu, celui de Ja génération, sont là pour attester l'antiquité et la force de celte tendance ; nous avons vu à quelles philosophies précoces, tantôt généreuses, tantôt énervantes, avaient abouti l'assimilation do feu terrestre à la lumière du ciel et des astres, l'introduction du principe sexuel dans la nature. Et la mort, à quelles divagar lions, à quels systèmes, n'a-t-ellc pas donné carrière !
La guerre, ses chances, ses fureurs, ses calamités, ses joies, doivent être comptées parmi les plus puissants mobiles du sentiment et des actes religieux. Nul autre fait plus général el plus humain — homo homini lupus ■— ne commande plus impérieusement la prière et l'action de grâces. Qu'il s'agisse d'une lutte contre les choses ou contre les êtres animés, le danger, le désir do vaincre et de vivre, le ressentiment et l'humiliation de U défaite, l'ivresse du triomphe, évoquent tour à tour des alliés, des vengeurs, des consolateurs surnaturels dont il faut solliciter et paj^er le concours, fléchir le courroux, apaiser la haine, celé-
ACTIONS HUMÀIKIS. INDUSTRIES. <lf
brer les bienfaits. Ces puissances, très diverses de nature et d'origine, ont pour caractère Favidité, la cruauté, Tamour du sang et du butin. De là Tatrocité du cuite qui leur est rendu; ce ne sont que victimes humaines, tortures et mutilations, orgies furieuses, trophées arrosés de sang. D*autres dieux sans doute reçoivent de pareilles offrandes ; mais ce que ceux-ci doivent à la barbarie de leurs adoratenrs, les dieux de la guerre le réclament en vertu de leur propre fonction, de leurs appétits sanguinaires.
Toutes les catégories mythologiques — animisme, anthropomorphisme, symbolisme — ont fourni de ces divinités meurtrières; et cela, tantôt Tune, tantôt l'autre, souvent toutes ensemble, selon le degré de culture, Tinstinct ou le sens esthétique des races ; mais sans qu'on puisse établir une succession régulière dans l'invention de ces forces plus ou moins vagues, plus ou moins personnifiées.
Dans les croyances et les cérémonies relatives à la guerre, les fictions et les formes naïves ont certainement préludé aux conceptions plus ingénieuses et d'un ordre plus élevé ; mais elles se sont perpétuées, comme on le verra, jusqu'à nos jours. D'autre part, les mythes plus complexes, les figures plus accentuées qui, logiquement, appartiennent à des âges postérieurs, se montrent partout si intimement liés aux primitifs éléments da culte de la guerre, qu'une classification artificielle peut seule les en isoler ; comme toujours, enfin, variables et périssables, ils ont disparu tour à tour ; le temps, qui en a fait justice, a seulement épargné Tillusion fondamentale dont ils procèdent ; si bien que la mythologie guerrière, en sa décrépitude, est revenue aux procédés de son enfance.
Que sont nos bénédictions d*armes, de navires^ d'enseignes, nos appels à la fortune des combats, à la partialité de la Providence, nos inutiles Te deum ? Ni plus ni moins que les vociférations et les chants sacrés des Peaux Rouges, des Khonds, des Polynésiens, des Scythes, apportés jusqu'à nous par les échos qui vont se répétant tout le long de l'histoire. Le bé^aienv^wX ^X ^^\^^>^
radotage; le puéril manque^ Tabsurde reste. C'est l'unique différence.
Voici ce qu^Hérodote raconte des Scythes: u En chaque nome, vers le cheMieu, des fascines de broussailles sont entassées sur une longueur et une largeur de trois stades; la hauteur est moindre. Le sommet est une plate-forme carrée ; trois des côtés sont à pic; le dernier est en pente et on y peut monter. Chaque année, on surcharge ce monceau de fascines qu'amènent cinquante chars, car il s'affaisse toujours par l'action da mauvais temps. Sur chacun de ces temples est dressé un vieux cimeterre. Ils offrent à ce cimeterre des sacrifices annuels de menu bétail et de chevaux, et ils lui en ofiTrent à lui seul plus qu'à toutes les autres divinités. Lorsqu'ils font des prisonniers de guerre, ils en immolent un sur cent, non comme les brebis^ mais bien différemment ; ils répandent sur leurs tètes des libations de vin, et ils les égorgent au-dessus d'un vase (ainsi faisaient encore les Cimbres au temps de Tacite} ; ensuite ils portent le vase sur la plaie-forme et arrosent de sang le cimeterre. Pendant que les uns transportent en haut le vase, les autres^ au pied du monceau, coupent à l'épaule le bras droit des hommes égorgés et le lancent en l'air ; alors toutes les cérémonies du sacrifice étant accomplies, ils s'en vont. Le bras reste où il est tombé, et le corps gît à part. »
Les Khonds de TOrissa^ont un dieu de la guerre, génie du fer, qui transforme en instruments de carnage les outils de paix, donne le fil aux haches et le piquant aux flèches. Loha-Pennou réside près de chaque village, dans un buisson sacré où l'on enfouit les armes de fer.
Les Huns, les Mongols, adoraient un javelot; les Sabins une lance, forme première de leur dieu Quirinus. L'arbitre des combats n'est-il pas l'arme offensive ou défensive, de bois, de pierre ou de métal, que Tindustrie humaine oppose aux cornes, aux dents et aux griffes des animaux, aussi bien qu'aux engins meurtriers de l'ennemi? Le vieux cimeterre des Scythes est proche parent des Durandal, des Hauteclaire, du glaive enchanté
déterré par Jeanne Darc, des armes consacrées par les rites chevaleresques, même des sabres d'honneur décernés aux braves. La danse de Tépée , du javelot , si familière aux sauvages et aux barbares, le serment prêté sur Tépée^ l'amour superstitieux du guerrier pour le fer^ compagnon et soutien de son courage, répondent à un même sentiment ; ce sont les formes diverses d'un même culte. Notez que ce culte, à la fois direct et symbolique, est beaucoup plus vrai^ plus respectable en sa naïveté, que les fictions postérieures.
L'esprit caché dans Tépée, dans le bouclier (rJEgide d'Athéné, de Persée, d'Atlant), dans le char (le carroccio des armées italiennes au moyen âge) n'était pas moins présent dans le coursier de guerre, et dans les animaux valeureux ou féroces, loup de Mars et d'Apollon, sanglier gaulois, bélier d'Ammon, bouc de Mendès (Mandou-Râ)^ dans le vampire mexicain Huitzilopochtli, dans le vautour, Tépervier, Taigle romaine ou le dragon chinois. De là les innombrables insignes, monstres héraldiques, totems, portés en tête des armées et des bataillons, sculptés, incisés ou peinls sur les armes, les blasons et les poitrines, et dont la vertu demeure encore attachée à l'étoffe même où leur, image ne figure plus, imposant aux peuples modernes la religion nationale et régimentaire du drapeau. C'est que dans l'arme, dans la matière qui l'avait fournie, dans la bête carnassière ou colérique et dans sa représentation plus ou moins fantastique, les hommes n'adoraient pas l'objet, mais la puissance qu'ils y supposaient enfermée, un être de raison, le démon, puis l'inspiration et ridée de la guerre.
Pour exprimer plus complètement cette idée, pour la revêtir d'une forme appropriée et spéciale, les plus ingénieux parmi les sauvages s'avisèrent d'en combiner, d'en amalgamer les traits, les attributs, les qualités significatives. Avec les bâtons, les flèches, les couteaux, les cornes, les dents, les écailles, les membres mutilés, les scalps, les dépouilles sanglantes, ils constituèrent de monstrueux hiéroglyphes, d'abominables fétiches que l'art devait remplacer par des idoles et des i^lalxx^s, \ifc ^i\^^-
4tt LA. RELIftlOlf.
lisme n'est qu'un fétichisme civilisé. L'Afrique noire, l'Âmériqucy la Polynésie abondent en fétiches gnerriers. Tel est, entie des milliers d'autres» Taîrî, des ties Sandwich» qui suivait Taméha- Méba !«' dans les batailles, fantoche aux yeux de nacre et aux dents de requin, couvert de plumes rouges, coiffé d*un casque d*où pendaient des chevelures humaines. 11 était porté par son grand prêtre, dont les grimaces et les hurlements complétaient la physionomie du dieu.
Aux dieux emblèmes, aux dieux fétiches, le culte des ancèties ajoutait la classe des dieux hommes, des héros épony mes immortalisés par l'apothéose. Comme type de cette catégorie, on peut citer, sous toutes réserves, le Mars des Chinois, Kuang-Ta, fantôme d'un ancien soldat qui vivait sous la dynastie des Han, « officier aussi distingué que courtisan honnête et fidèle ». Nui doute que les divers panthéons ne fournissent nombre de personnages analogues. Mais il ne faudrait pas, avec Herbert Spencer, évhémériste quand même, prendre pour des congénères de Kuang-ta lesPersée,les Bellérophon, les Dioscures, les Héraclès. U y a eu de tout temps des hommes divinisés, morts ou vivants; mais nous savons que la plupart des héros mythiques, même les Ulysse et les Achille, sont des dieux humanisés ; avant de remonter au ciel, ils en étaient descendus. Rien de plus naturel que ces transpositions. £n prêtant aux phénomènes atmosphériques, aux aspects de la nature, aux corps célestes, les sexes, les passions, les relations et les actes humains, l'anthropomorphisme en avait fait des hommes, tout pareils aux amants, aux poètes, aux orateurs, aux guerriers, qui vivaient sur la terre.
Ce point éclairci nous amène à la formation la plus intéressante, sinon la plus rationnelle des divinités de la guerre. Ce sont les groupes cosmiques et atmosphériques qui ont fourni les principales. On n'eut que rembarras du choix. La guerre régnait dans le monde des dieux autant que dans celui des hommes. 11 n'était point de déité mâle ou femelle qui ne brillât dans la grande bataille de la lumière et des ténèbres du soleil et des nuées> de l'orage et des vents ; pas une qui ne fût capable de
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présider aux combats des mortels. Quelques peuples s'adresse* rent à la foudre et aux tempêtes. Les Araucans invoquaient Pillan, le dieu du tonnerre, et l'honoraient d'une orgie après la yictoire. Au Gundinamarca> le farouche Thomagata ; chez les Gaulois, Taranis ; chez les Germains, Thor au marteau et Zio, le Zeus tonnant, tenaient le même emploi. Odin était de cette famille ; il recevait à ses banquets les morts valeureux amenés par les Valkyries, ces nymphes de la bataille. Le soleil eut ses partisans; c'est vers lui que se tournaient les Canadiens en courant au combat ; c'est à lui que les guerriers de la Floride offraient leurs sacrifices ; à lui que les Iroquois immolaient des victimes humaines et promettaient le supplice des prisonniers, lis rappelaient à haute voix : « Areskoué, Areskoï ! » et quand ils s'élançaient sur l'ennemi, le dieu les regardait du haut du ciel.
Castor et PoUux (les deux Açvins, les deux crépuscules}, Athéné(raurore ou la foudre),Pallas,Apollun qui lance au loin ses traits, Artémis la chasseresse, le Thrace Dionysos, l'Arcadien Pan, Héraclès, Janus chez les Romains, appartenaient, de près ou de loin, au groupe solaire. Il faut en dire autant de certains dieux de la nature et des saisons, si mieux on n'aime les rattacher à la famille chthonienne, terrestre ou agricole. Tels le sanguinaire HuitziIopochtli> dont la fête tombait au solstice d'hiver; la grande déesse de Comana en Cappadoce, Ënyo, que les Latins confondirent, au premier siècle avant Jésus-Christ, avec leur Bellona ; la Babylonienne Istar, prototype de i'Astarté sidonienne et de l'Aphrodite victorieuse {Venus mcirix); Ares, né d'une ûeur^ le fils de la céleste Uéra, l'amant de la printanière Aphrodite ; enfin^ Mars (Marmar, Mamers, Maurs, Mavors), le dieu italique de la germination, avec ses collègues Picus, Picumnus et Pilumnus armé du pt/um, et Faunus et Sylvanus, génies des bois verdoyants.
Bien ne paraît plus étonnant que le rôle et le caractère attribués à ces dieux de la fécondité, de la vie renaissante, qu'on eût dits prédestinés à la joie. Par quelle transition passent-ils des travaux de la paix à la fureur belliqueuse^ à l'ivresse d\i ^^tk%^
de la tuerie ? Kt pourquoi sont-ce précisément ces personnifications du printemps, de la vie champêtre, qui se posent en dieux typiques de la guerre, de la cruauté impitoyable ? On sait les horribles hécatombes, les myriades de captifs qui gurgeaientdesang le dieu national des Aztèques. Ares n'est pas moins avide de carnage ; l'air retentit de sa clameur furieuse ; il hache à tort et à travers les deux armées en présence ; avec sa redoutable commère Ënyo^ sesKères, sa Discorde (Éris), il fond sur les hommes et sur les dieux, au risque de se faire blesser par Diomède ou lapider par sa rivale Athéné^ aussi vaillante mais plus agile et plus avisée que lui. Chez Arès^ d'ailleurs, il faut le dire, tout souvenir, tout vestige d'origine et d'attributions cosmiques se sont effacés. Son nom, peut-être le simple d'un comparatif amon et d'un superlatif aristoSt peut-être voisin d'AHéww, qui répondrait à une forme superlative aryenne artamî, son nom d'Ares, rapproché du mot qui exprime la force du mâle, arsèn, suffisait pour suggérer la légende de ses amours, par oiji les poètes à demi philosophes croyaient peindre l'éréthisme si naturel aux gens de guerre. Bref, Ares n'est plus que le soudard brutal et voluptueux, une sorte d'Antoine de l'Olympe.
Mars a gardé plus de traits de sa nature première et laisse mieux voir le lien qui rattache ses fonctions militaires à sa vieille qualité de dieu des champs et de la végétation. Tout d'abord, son nom, absolument italique, peut, aussi bien et plus sûrement que celui d'Ares, être ramené à un radical qui désigne le sexe masculin, et dont nous nous servons encore : mar, maris, d'où maritus^ mas, masculus^ mâle. Le sens, au moins, n'est pas douteux. Les épouses du dieu. Hère Marteo, Juno, Lucina, représentent la femme par excellence, la maîtresse de maison, la mère; une autre, Nério, Nériéné^ est la déesse de la virilité. Tite-Live met dans la bouche de la Sabine Hersilia l'invocation suivante; « 0 Nério, épouse de Mars, je t'en conjure, accorde-nous la paix; que, par toi, il nous soit permis de jouir des unions que ton époux nous a imposées. N'est-ce point par sa volonté que nous àwns été enlevées pures, intactes encore, afin que les Romains
obtinssent des enfants, futurs serviteurs de la patrie ? » Aussi Mars, Marspiter, était-il adoré, particulièrement chez les Sabins, comme le dieu du mariage, mais du mariage primitif^ par enlèvement.
C'est le mâle, fécondateur de Thumanité comme de la terre, dieu du printemps et de la moisson ; on lui associait Anna Perenna, la lune, déesse de Tannée, et les douze salions, à ses fêtes, agitaient les douze boucliers, emblèmes des mois. Mars était, nécessairement, le protecteur des jeunes gens, des jeunes anin^aux, des jeunes plantes, des champs, des forêts. Averruri' eus, Lupercus, il écartait le loup, l'ennemi. Ici, déjà, le guerrier parait. Mais c'est lorsqu'il conduit aux aventures la jeunesse de la tribu, le Ver sacrum, qu'il devient vraiment le Mars Grabovius, Gradivus, Certor, Ultor, que l'invasion de la mythologie grecque devait, dès le milieu du deuxième siècle avant notre ère, réduire au rôle diminué d'Ares. Le printemps était favorable aux expéditions, et les bandes pillardes invoquaient, au départ, le dieu du printemps, devenu dieu de la guerre.
La haute antiquité du culte de Mars nous est attestée, dit Preller, par une foule de monuments qui nous parlent d'asiles consacrés à ce dieu, et par un symbolisme très développé- Par sa lance sacrée, par son identité avec le Quirinus de Cures et avec le Romulus de la première Rome, il est intimement associé aux dieux réunis sur le Palatin par Numa. Mais il y avait, depuis les âges les plus reculés, des salions, des prêtres danseurs de Mars guerrier, à Tibur, à Tusculum, à Veïes. Grâce à l'humeur guerrière des anciens Romains, Mars prit place à côté de Jupiter Gapitolin. Quand une guerre éclatait, il était solennellement invoqué ; le chef des légions se rendait au vieux sanctuaire de la Régia, et là, en présence des anciles (ou boucliers) et de la lance, il s'écriait : « Mars, vigila! Mars, ouvre Tœil î » Sur le champ de bataille, il était convié à de nombreux sacriûces ; c'était en son nom que se distribuaient les récompenses militaires. Le guerrier qui obtenait la couronne de gazon, ou Tobsidionale, récompense, accordée seulement au soldat assez heureux çouc
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avoir tiré Tarmée d'une position désespérée, ce guerrier devait à Mars un sacrifice de grâce et une part de butin.
Les deux plus anciens sanctuaires de ce dieu, antérieurs à la république^, étaient celui du Palatin et celui du Champ-de<41fars, dans la plaine qui s'étendait du Quirinal au Tibre. Des constmctions successives restreignirent peu à peu cet emplacement; mais Tautel de Mars resta épargné jusqu'aux derniers temps de l'empire. Dans un autre temple, élevé à la porte Capène après la retraite des Gaulois, Mars, représenté au milieu de douxe loups, recevait les offrandes et les ex-voto guerriers.
11 faut se rappeler que, pendant sept cents ans au moins, Rome a guerroyé presque sans relâche ; que, pied à pied, elle a étendu le cercle de sa domination jusqu'aux limites du monde connu, et cela en partant de ses propres murailles ; il faut se représenter la place qu'a tenue la guerre dans la vie et dans la pensée de tout citoyen romain, pour comprendre la longue popularité de Mars. Son nom, son culte^ ses cérémonies remplissaient Tannée entière. Sans parler des Lupercales, consacrées à Faunus — un proche parent du Mars palatin — et qui avaient iieu le 15 février, ni des Quinnalia (21 février), les Équiries inauguraient, le 27 février, les fêtes de Mars; c'étaient des courses de chevaux et de chars non loin de l'Ara Martis ou, en cas d'inondation, aux environs du Gœlius. Le 7 mars, nouvelles fêtes, qui se continuaient, la veille des Ides, par les MamurcUia: le jour des Ides, par des sacrifices à Anna Perenna ; le 17 mars, parjes Agonia ; le 23, par un Tubiiusirium (purification des trompettes sacrées), avec procession en Thonneur de Mars et Nério. Mais les saliens, principaux acteurs de ces solennités, se multipliaient encore au service de Jupiter, de Yéjovis, de Quirinus. Ils étaient de garde et de corvée pendant tout ce mois, avec leurs tuniques bariolées, leur ceinture d'airain et leurs fameux boucliers, qai souvent ne rentraient pas au temple et passaient la nuit chez quelque grand personnage, sur des coussins ou des reposoirs. C'est ainsi que César, la veille des ides de mars, en qualité de grand pontife, donnait l'hospitalité aux anciles. Ces objets saints
ne lui portèrent pas bonheur; Mars, on peut le dire» se montra fort ingrat.
Aux calendes de juin. Mars et Junon étaient l'objet d^on culte commun. Aux ides d'octobre, le cheval yainqueur aux courses du Champ-de-Mars était sacrifié au dieu, et le sang de sa queue, caillé sur l'autel de Vesta, servait, avec d'autres ingrédients, à préparer l'encens nécessaire aux expiations des Palilia. Ici^ Mars est à la fois dieu de la guerre et dieu des moissons ; car le sacrifice du cheval a lieu ob frugum eventum, en l'honneur de la récolte à venir. Enfin, le 19 octobre, VArmUtisiritan était encore consacré à Mars. La cérémonie consistait en un sacrifice fait au son des trompettes et en une procession où figuraient les armes purifiées.
Dans les derniers temps de la république, Mars grécisé eut des temples somptueux construits par Hermodore (138) et par les architectes d'Auguste, des statues, chefs-d'œuvre de Scopas et d'autres artistes helléniques. Les sanctuaires dédiés par Auguste à Mars Ultor, à l'occasion de la guerre civile contre Brutus, en 42, et pour célébrer le retour des armes de Crassus restituées par ]es Parthes (19 av. J.-C), comptèrent parmi les plus magnifiques de la ville. Dans l'un et Tautre, tout rappelait le souvenir des Jules, et Mars, non moins que Vénus, désormais sa com* pagne, était agrégé à la famille impériale. Le premier et le plus grand de ces deux temples fut inauguré (le 19 mai, an 2 av. J.*C.) par des fêtes et des jeux splendides. Les jeunes Césars devaient y sacrifier après avoir pris la robe virile ; le Sénat y délibérait sur la paix ou sur la guerre, sur les triomphes à décerner.
Le Mars romain peut passer pour le type du dieu de la guerre, et ses congénères, soit latins, soit allophyles, ne nous apprendraient rien de nouveau. Contentons-nous de rappeler que la plupart des peuples anciens ont eu ainsi leurs dieux guerriers choisis dans les groupes cosmiques, aériens ou terrestres. A côté de toutes ces divinités, qu'on peut appeler mythiques, qui sont restées des personnes vivantes, ayant leurs aventures et leur physionomie particulière, il faut ranger les dieux abstraits^ i^us«r
4i8 LÀ RELIGION.
ment verbaux, quelques-uns fort anciens : la Pâleur, la Terreur^ la Fortune, la Victoire, nés de Tallégorie sans doute, mais auxquels cependant Part et la poésie ont communiqué encore une sorte de vitalité. La Fortune, entre autres, et la Victoire sont restées, dans la déroute du polythéisme, les dernières divinités nationales des Romains, qu'elles avaient depuis.longtemps abandonnés. Beaucoup de statues de Minerve ou d'autres personnages portent dans leur main une statuette de la Victoire. Les Grecs nous ont laissé de célèbres Victoires : celle de Brescia, celle de Samothrace ; les Athéniens, toujours ingénieux, pour mieux retenir la déesse, lui avaient coupé les ailes et Tavaient enfermée dans le temple de la Victoire aptère.
Ne croyez pas ([ue la civilisation moderne ait éliminé les sentiments auxquels répondaient les personnifications du paganisme. Quand Bonaparte disait aux Cinq-Cents : « Je marche accompagné du dieu de la Fortune et du dieu de la Guerre ! » il n'employait pas seulement une phraséologie que nous devons à notre éducation classique. L'homme du 18 brumaire, qui croyait à son étoile, était bien capable d'une foi instinctive en quelque chance, en quelque pouvoir capricieux, arbitre des batailles et protecteur des coups d'État. Si les poètes ne sont plus dupes des métaphores, souvent brillantes et expressives, par lesquelles ils évoquent la Mêlée, soufflant aux bouches des clairons, la Panique hors d'haleine, la Victoire aux ailes embrasées ; si un esprit guerrier ne réside plus dans les trophées, les colonnes et les arcs-de-triomphe; si la confraternité d'armes et l'amour de la patrie ennoblissent le culte du drapeau, la guerre n'a pas cessé d'être représentée dans la mythologie monothéiste ; elle y figure, comme la plupart des dieux anciens, réduite en attribut du dieu unique ; héritiers directs ou indirects de Mars, de Mithra, de Jalivé Sabaoth, le Père Éternel et Allah se laissent invoquer comme (( dieux des armées », Les peuples continuent à réclamer, chacun pour sa cause, l'appui d'un dieu qui, étant le même pour tous, ne sait plus auquel entendre : prétention légitime alors que chaque nation avait ses dieux prêts
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à combattre pour elle, à partager sa défaite et sa victoire, alors que^ dans un même panthéon, chaque office avait son titulaire ; pleinement absurde, depuis qu'un seul dieu est censé régner dans le ciel pacifié. Sans disserter à perte de vue sur les embarras de la Providence, sur l'injustice de ses préférences et les erreurs de sa justice, et autres amusettes théologiques, bornonsnous à conclure que le monothéisme est difficilement accepté. Chaque peuple entend garder son dieu pour lui tout seul : le dieu des Russes est grand ; le dieu des Français ne veut pas être le dieu des Germains. Enfin, tous les monothéismes connus, résidus des mythologies, sont au moins dualistes: leur Être suprême ne se comprendrait pas sans adversaire; il est toujours le vieux lutteur, Zeus, Indra, Osiris, Ahuramazdâ, Jahvé, aux prises avec les Titans, les Vritras, les Typhons, les Divs, les mauvais anges, le mal. A ce titre seul, il demeure un dieu de la guerre, un dieu vivant. Le monothéisme rigoureux, dépouillant Dieu de tous ses attributs contradictoires, équivaudrait à la suppression, à la neutralisation de Dieu.
La chasse et la pêche, ces diminutifs de la guerre, qu'elles ont pourtant précédée en ces temps où les groupes humains, clairsemés, nus, incultes, étaient {réduits à lutter chaque jour pour leur nourriture précaire, sont bien loin de fournir un pareil contingent de dieux et d'êtres métaphysiques. Les raisons de cette pauvreté sont faciles à découvrir. Durant les milliers de siècles où la chasse et la pêche étaient les conditions mêmes de la vie, le sentiment religieux ne s'était pas manifesté encore. Aucune trace de religiosité n'a pu être reconnue parmi les débris que nous ont laissés les temps géologiques. Tout au plus quelque amulette, quelque porte-bonheur pourrait appartenir à ces âges lointains. Ni les Solutréens chasseurs de chevaux, ni les Magdaléniens qui attaquaient le lamantin dans les eaux de la Yézère, ni ces mangeurs de coquillages qui ont entassé en tant de lieux leurs curieux débris de cuisine, n'avaient imaginé les esprits et les dieux.
L'introduction des animaux domestiques, le dé.^^\c^^^^\Si$î;\^
4B0 LA RBLiaiON.
de l'agriculture ont rejeté au second plan la chasse et la pêche. Le souci de Talimentation a cessé, d'ailleorâ, d'obséder la pensée des peuples capables de progrès. D'autres problèmes, d'autres besoins, d*autres conquêtes matérielles et morales ont dirigé leurs actes et exercé leur esprit. C'est pourquoi les procédés nécessaires à la tie primitiTe, passés à l'état de ressources surabondantes ou d'amusements utiles, n'ont occupé dans leurs fictions et leurs croyances qu'une place tout à fait secondaire. Quant aux peuplades attardées qui sont restées en deçà de l'iiistoire et de la ciTilisation, elles n'ont guère dépassé les étroits hor lions de l'animisme. Leur nombre aussi s'est restreint de siècle en siècle. Les tribus chasseresses ou ichthyophages sesoot confinées dans les déserts, dans les forêts, dans les Iles du Pacifique^ sur les côtes extrêmes de l'Amérique polaire. Il y avait encore des ichthyophages dans la Libye d'Hérodote; il n'y ont plus. Si Tou yeut trouver des fétiches et des dieux de la chasse et de la pèche, il faut les chercher en Australie, chez les Àétas de Luçon, chez les Siamangs de Malacca, chez les Boschimans, les Botocudos du Brésil, les Sibériens, les Eskimaux, les Fuégiens. £t quelles sont ces puissances propices ou redoutables ? Partout les revenants ou âmes des morts, les pierres sacrées, les divers fétiches animés par rappréhension ou l'espérance du dévot, la conjuration du sorcier, la source, la mer, la forêt qui attire, recèle ou abrite le gibier, enfin — et c'est là le seul trait original de cette fruste mythologie — l'animal même que l'on supplie de se laisser tuer, auquel on demande pardon du coup qui le frappe et dont on expie la mort par des honneurs posthumes. Nous avons vu les £skimaux implorer la baleine et le phoque ; les Brésiliens, les Kbonds, rendre hommage au tigre et au jaguar ; les Sibériens rejeter sur les Russes la responsabilité de la blessure qu'ils viennent de faire à Tours. Ces derniers ne manquaient point de flamber le museau de l'animal tué, de planter ce débris sur une perche sacrée pour faire honneur à Tesprit du défunt, et de lui offrir des aliments et des chiffons. Les Australieas, moins obtus et moins rusés, plaçaient dans certaines
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constellations des chasseurs «Témus et de kangourous. On peut rapprocher cette idée des heureux territoires de chasse rèyés par les Peaux-Rouf^es. Dans les deux cas, il s'agit d'esprits, d'âmes divinisées qui retrouvent outre-tombe les occupations et les plaisirs de la vie terrestre.
Les races plus avancées de quelques degrés rattachent le plus souvent la chasse et la pêche à la guerre. C'est Areskoî, c'est louskéa, le soleil, qu'invoquent les guerriers peaux-rouges quand ils partent pour leurs grandes chasses. C'est Tané-Mahuta, le père des forêts, que les Néo-Zélandais remercient des canots, des harpons et des nasses qu'il leur [a fournis ; ou bien encore Us s'adressent à Mawi, inventeur du panier à poisson. Ils racontent que Mawi a fabriqué le premier hameçon avec la mâchoire de son grand-père, pour repêcher le continent englouti par le Pacifique ; ailleurs^ le grand Taaroa, dieu des eaux, dieu du ciel, est le héros d'une aventure équivalente. De pareilles imaginations ne sont pas étrangères aux Algonkins et aux Hurons, aux peuples de l'ancienne Colombie. Tantôt le Grand-Lièvre, tantôt la tortue, tantôt le soleil couchant ou le vent d'ouest sont chargés de repécher la terre. L'Aztèque Opochtli, le gaucher, dieu de la pêche, nommé aussi Amimilly couronné de papiers bariolés et de plumes vertes, avec son étole verte et ses quatre feuilles en croix sur un bouclier rouge, appartient à la famille atmosphérique des Tlalocs et semble proche parent du guerrier Huitzilopochtli.
Chez les Aryas, les héros des chasses légendaires, Roudra et les Marouts, Adonis, Méléagre, Orion, Héraclès, Artémis, Actéon, Odin, Herne le cliasseur, le Chasseur sauvage, peuvent être réclamés par les divers groupes solaires, cosmiques et chthoniens. Le mytlie d'Artémis et de ses nymphes a reçu d'agréables développements ; nous ne pouvons que citer les épisodes si connus d'Ëndymion, d' Actéon, de Callisto (la grande Ourse), où se cachent de très anciens mythes sidéraux. On ne saurait mieux les comparer qu'à nos contes de fées, vieux thèmes dénaturés par les mille broderies de la fantaisie populaire.
4Si LA RELIGION.
L'indigence de la mythologie cynégétique contraste avec la richesse du panthéon pastoral et surtout agricole, a Longtemps on a cru, dit Letourneau, que toutes les sociétés humaines devaient passer par une phase pastorale, nécessairement antérieure à la phase agricole. » Il n'en est rien, a L'homme vit, comme il peut, sans se soucier des lois formulées a priori. En fait, la plupart des peuples pasteurs, Hyksos, Hébreux^ Scythes, ont été plus ou moins agriculteurs ; les Mongols nomades cultivent déjà des céréales. Les Arabes ont le palmier, Torge, etc. Tout au plus certains Indiens des Pampas semblaient-ils vivre uniquement de leurs troupeaux de chevaux et de bœufs. » Il faut remonter aux migrations antiques, robenhausiennes, pour supposer une vie entièrement pastorale, et encore par intermittence. L'exemple des tribus germaniques fait entrevoir des haltes, des semailles et des récoltes hâtives. Les Todas, adorateurs du lait et des vaches, constituent une exception tout à fait unique et remarquable. Nous ne séparerons donc pas le sillon de la prairie, et nous, noterons au passage les occupations préférées de telle ou telle divinité rurale.
Les anciens hommes avaient adoré les végétaux singuliers, les plantes utiles ou nuisibles. A plus forte raison rendirent-ils un culte aux arbres, fruits, légumes et grains nourriciers, à l'arbre à pain, au palmier, au figuier, au chêne, au maïs, au riz, au haricot, au froment et aux diverses espèces de blé. Le culte s'adressait en même temps ù leur réalité concrète et à la >ertu intime dont leur forme était le réceptacle. De là, le symbolisme liturgique du blé et du raisin, qui, des mystères éleusiniens, a passé dans le christianisme. De là, tous ces génies et démons du blé, de l'orge, du chou, de la vigne, etc., si vivants encore dans la mythologie populaire des Allemands, des Slaves, auxquels se rattachent d'innombrables légendes et pratiques superstitieuses.
Pourvus, par l'anthropisme, de conscience et de volonté, condensés en personnages, les esprits végétaux se trouvèrent rapidement séparés de leur substance. Une confusion inévitable s'établit entre eux et les autres esprits, soit d'origine
ACTIONS BUMAUIBS. INDUSTRIES. 4tB
iOns» Les forestiers, sylvains et faunes» foat cortège à leur colègae Faunus, deirenu un vieux roi, un héros du Latium, et à enr mètre Fauna Luperca. Les pastoraux se pressent autour des leux Paies, mâle et femelle ; les printaniers, autour de Mars, ie Maîa, de Flora. Les agricoles obéissent : semeurs {semonêê) à Semo Sancus le Sabin^ à Satumus Le faucheur, à Consus ou Con- ÛTins; moissonneurs et vendangeurs» à Tellumo et Tellus» à OpSy à Céffès, à Herculus et à Terminus, gardiens de Tencios, à ^ertamnus, à Pomona, i Liber et Libéra, dieux de la libation. La série des génies agricoles est la plus riche de toutes. Dans aacane autre n'apparaissent avec plus d'évidence la sèche minotiey le fétichisme métaphysique ou verbal des vieux Italiotes. Aux noms mentionnés plus haut, il faut joindre les dieux du coteau, de la colline, de la plaine et du vallon : Jugatinus, ColiaUnay Rubiua, Yallonia, Seia la semeuse, Segetia ou Stigesta la moissonneuse ; les protecteurs de Tépi naissant» laiteux ou mûr, de aa tige et de sa g^ine : Prosexpina, Lacturcia^ Lactanii, Matura, Nodotus, Volutina, Patelena. Hostiliiia égalise les têtes des épis; Runcina enlève les mauvaises herbes; Messia procède à la coupe, Tutilina à la rentrée en grange^ Tereusls au buttage. Il y en a bien d'autres et qui souvent font double emploi : Insitor, Subruncinator, Messor, Convector, Conditor, Promitor. Occator et Obarator remuent le champ ; Vervactor brise les mottes ; luiporcitor herse ; Sarcitor sarcle. Meditrina s'occupe de la vigne ; Mellona, des ruches ; Bubona et Ëpona, des bœufs et des chevaux. Les fêtes pastorales et agraires, Sementinas, Saturnalia, Paganalia, Hordicidia, Ambarvalia^ Palilia ou Parilia, Consualia et Opeconsiva, etc., faisaient tout le tour de l'année, d'octobre en septembre ; et, si l'on songe à l'extrême fréquence de ces chômages, on s'étonne que les Romains aient encore trouvé le temps de conquérir le monde.
Après l'agriculture, le tissage, la céramique et la métallurgie CDnt pris place dans les mythologies quelque peu développées. fe/kpelons les filandières et brodeuses, Arachné, Athéné, Gircé, ^<^ir^élope, Hélène, le potier Khonsou qui a façonné le monde, les
forgerons Phtah, Twachtar, Akmôn, Héphaïstos et les Gyclopes, dieux solaires condamnés aux travaux souterrains, et encore Ilmarinen le Finnois, qui a martelé la voûte du ciel et forgé un soleil d'or, une lune d'argent.
Tous ces êtres sont encore des personnages mythiques et yivants, parce qu'ils Tétaient déjà pour la plupart, lorsque rhomme, cherchant à incarner ses industries et ses pensées, et ne sachant plus créer de dieux, se contenta de modifier légèrement le caractère ou d'étendre les attributions de ses fétiches, de ses esprits, de ses divinités anciennes. r>rétait-ce pas se les attacher davantage, les inféoder à l'humanité, que leur faire honneur de ses inventions et de ses arts? Ce travail ingénieux, Tanthropomorphisme va le poursuivre de son mieux dans la sphère de la science, de la poésie et de l'éloquence, dans la morale et dans la spéculation philosophique ; mais, naturellement, ces appropriations ou créations subtiles ne se rencontreront presque que chez des peuples supérieurs. Égyptiens, Indo-Européens. Grecs surtout.
Avant de passer en revue les personnages, allégoriques déjà, que célèbrent volontiers Hésiode et Homère, divinités de lamémoire, de l'inteiligenee, de la conscience et des passions, je me propose de considérer, au point de vue mythologique, les divers âges et états de la vie, jeunesse, mariage, famille, vieillesse, mort ; et, sujet plus intéressant encore, les âges du monde, les idées que les différents peuples se faisaient du passé, de l'avenir et de la durée totale de l'univers.
conscience de l'homme quaternaire. — La mort est le premier fait qui attire son attention sar les événements de la vie. — Les présages de mort; fantômes ayertisseurs. — Menaces de Tarc-en-ciel chez les Kharens. — Génies de la folie, de la fièvre — La peste et le paysan rasse. — L'ange exterminateur ; le château Saint-Ange. — Personnifications de la mort chez les Aryas ; la danse macabre. — Aventures d'outre-tombe ; personnel funéraire. — Le premier ancêtre : Akéa, Haetsh, Yama, Yima, Min os. — Les dieux infernaux des Chaldéens, des Aztèques, des Péruviens, des Latins, des Scandinaves et des Finnois. — Le soleil couchant î Osiris. — La lune, la terre, la nuit. — L'invisible Aidés et le riche Ploutôn.
i naissance expliquée par la transmigration. — Génies et férouers. — Les sexes. — L'enfance : Harpocrate. Zeus, Hermès, Héraclès, le Bambino. — Le panvre, le simple, l'idiot. — La famille divinisée : triade ; entrée de la Vierge mère dans la trinité chrétienne. — La jeunesse, la maturité, la vieillesse. — Dieux de la santé.
i préhistoire imaginaire et traditionnelle.— Les périodes fabuleuses de la Chine, de l'Egypte, de la Ghaldée. — Les déluges. — Ghronologie biblique. — Yougas et Kalpas ; Avatars de Vichnou. — Cycles des Perses, des Etrusques. — Ages d'Hésiode. — L'âge d'or et la rédemption. — Lucrèce. — Les âges de la science.
Nous ne possédons aucune indication sur la vie intellectuelle is hommes avant l'âge de la pierre polie. Si leurs'industries 'aient acquis déjà un développement assez notable, le cercle \ leurs pensées et de leurs affections ne devait guère dépasser lorizon animal. Ils s'entendaient pour chasser, comme les ups; ils s'assemblaient sous quelque chef temporaire, comme s bœufs et les chevaux, pour faire face au danger. Les adultes otégeaient sans doute le troupeau des jeunes et des femelles, ais, sauf le lien profond qui attache la mère à l'enfant, aucun ntiment durable d'amitié, de souvenir, n'avait encore fondé famille. Quelques exemples de trépanation opérée sur le /ant semblent prouver qu'on essayait parfois de guérir les s& es; mais les morts gisaient à l'abandon, sans sépulture. Les 1 ards, peu nombreux, bouches inutiles, étaient souvent tués l'^é ou de force, comme chez les Kchoutches, les Moïs et les i^€ns. L'infanticide, largement pratiqué, simplifiait le pro-
l)Ième des subsistances. Les femmes, quand elles ne servaient plus à l'assouvissement du brutal désir, tenaient Heu de bétail et d'esclaves.
L*homme, barrasse par la cbasse et la pêche, par la fabricatioa des outils et des armes, souvent affamé, souvent lepv jusqu'à l*ivresse, était-il en état de songer anx diverses phases de sa propre vie, à sa destinée, au passé et à l'avenir da monde? Certainemeot non. li voyait toal à travers on brouillard, qoe ses idiomes rudimentaires étûent incapables de dissiper. Cependant, une évolution infiniment lente devait préparer Téclosien du sentiment religieux ; c'est ce que démontre l'adiiéiion rapide des primitifs habitants de l'Europe aux croyances apportées d'Asie ou d'Afrique par les grandes immigrations de la période robenhausienne. L*animisme, développé déjà en des contrées lointaines, allait se manifester peut-être chez nos liagdaléniens, au moment même où les envahisseurs introdniârent en Occident les animaux domestiques, Tagriculture et les coutumes funéraires. Sans doute, l'hallucination et le rêve, également favorisés par le jeûne et par la réplétion, hantaient depuis longtemps le fruste cerveau de nos ancêtres. Sans doute, ils commençaient à s'inquiéter du revenant nocturqe, du fantôme, du double, à lui demander l'explication des phénomènes ambiants et des inddents de leur propre existence. Mais cette inquiétude, cette curiosité, qui, dès le début, faisait fausse rouie, ne se traduisaient encore par aucuue pratique, par aucun rite dont les couches géologiques nous aient conservé la trace matérielle. Point d'autels, point de sacrifices, point de sacerdoce. Les peuples dont ils reçurent ces présents dangereux avaient été plus précoces de quelques siècles seulement; et partout, la naissance de Tinstitution religieuse coïncide avec l'apparitioa quasi-universelle des monuments mégalithiques, cromledis, dolmens, enceintes, chambres souterraines, menhirs, et avec l'avènement de la pierre polie et des métaux. Uusage prolonge des couteaux de silex dans les cérémonies, le caractère mj* thique et sacré des haches, désormais remplacées par le bronze
AGES DE Là VIE £7 DU MONDE. 4tf
1 1» fer, élsaMumit tasex k 4ate, Tamble l'ïMltoiin cft meon- ■e, «à ilMMime a «réé les lien.
SMuranenarmi «rile dttmeitSyeoainie àwMsoarceimiiiae, m ém^ÊJ&OÊS et tes dDcCnaes «ux^ftefits «ut •ioané cuttèro EDtd'MitnsélénMntB ikniitUaiés et 9iitQeni& — nnue aenit hM oMrtnHme ii ««Cre néUioée — nous rdOMmUrotts qioe ii Mtt m été Ift flus «érieiuc Mad de nramaaité, le f itaier igÉHlM ée k pensée eoxwôeile, déjà firaoée par les su^gefr* OBES 4e f inimMHM. La nrart ne renfeme micim «rfstère, mu- HM éM^pie. Mats fuel fait fins ÎTÊffmaU, f I«i Iraililuit pirar ) iMmige, «neien «a noderae^ ipn croit! f<ensfee&c>e d'mm faft- IvMB réel, 4'«n éeélble réparable il« carps d<aTaal la We «Impies i tenèef L'expUciftiMi mÉnriflie da proMène funénure « para «ppftqrocr à t^^is les nppsTts de llMfB»e' avec ses seodilai^leB t avec le monde; elle a été étendwe à tMts les «dtes d«s èbres n âi^gtm&sn «t des ctioees <pii n'a^ssent pas. €'«rt par là mort wt fboBRBe a cêmmtmeé Tétude de la nit^ «otant, à sa isaitee, les évémeiReiits qui faaiieacent, upprenaRt à oennaîUie » iMSMigers «[ai rapportent, les aveniares *«pi la sarvenlt, les ouveaux maîtres qu'elle donne aux mânes. Cm «aonaît le «eas mmo»çmlt q>Bie la «iper^tltioii populaire rêlt ea divers pays 4 «fliQrkiQe de la iWMrti», iavooeaft scaneée foi lut un petit brait pésufier dans les auirs, ta fiéleiaettt *9m aasesa de niiit contre les ^fitres, dToa pas sur le parquât, a Âvglelerre^ trois «coups forts et «fiiëtiadts au dievet d*a» isaide,e>u «a chevet et à la poofte de ^udqfQ^uii de ses parentey wt «n présa^ de oiort. Les Dayaks^ les Sianotis, les CàKfft- K^ les ËstoBteas, «oat d^accerd k» awec lies «ucieiis Romate, ^r attribuier ees bruits à «eitnns «sprits frappevis, çpu, le plas 1^ vent, sont ^omMsé» oeoiiBe des Imes limaaiftes. Ges «sfdts, ^Tf^Ml invinUies, peuieat «usât ^apparaître aa moribond oa A ^^màs. Tel ile spectre dm &«tQS. Quelqœlois, ^'«est H'eabre ^'^^iBoêtre, d'an a»dea «ooaapagnon, da aiouxaat kii<gDêae. ^«««BveMe-ZélaBde, îi est de taauTaâs am^^ore d'apapeewoir le d'^œe persoeme absejale; si le ianitônie <eât Tapamix et
le visage indistinct, la mort de l'absent est proche ; si le visage apparaît nettement^ la mort est accomplie. On constate des croyances analogues chez les Karens, aussi bien que chez les chrétiens ou les spirites de tous les temps. L'ermite Antoine vit l'âme d*Ammonios emportée au ciel, et cela, à cinq jours de marche environ, dans le désert de Nitrie; quand Tévèque Am« broise mourut, la veille de Pâques, plusieurs enfants, nouvellement baptisés, Taperçurent dans Tair et le montrèrent du doigt à leurs parents. Le comte de Gornwall rencontra l'ombre de Guillaume le Roux percée de la flèche de Tirell. £n Silésie, dans le Tyrol, en Irlande et en Ecosse, au dernier siècle (1799), il n'y avait presque personne qui n'eût vu, dans le cours de si vie, nombre de fantômes avertisseurs. Les habitants de Saiot- Ealda étaient habituellement avertis de leur mort prochaine par la visite de leur propre spectre (Tylor).
L'avertissement peut encore venir de génies cosmiques, de démons qui ne procèdent pas de l'homme. Chez les Karens, par exemple^ l'arc-en-ciel — qui Teût cru ? — est regardé comme une puissance malfaisante. Il peut dévorer la vie des hommes, leur Ka-la ou esprit.
Ceux qu'il choisit pour victimes, rapporte Mason, meurent de mort subite ou violente, par chute, par submersion, ou par la dent des bêtes féroces. Quand il a dévoré une personne, il a soif et descend pour boire; c'est alors qu'on le voit dans le ciel, s' abreuvant d'eau. Voilà pourquoi, quand on l'aperçoit, on dit: a L'arc-en-ciel est venu pour boire de l'eau, vous verrez que quelqu'un mourra de mort violente. » Il est curieux de retrouver chez les Zulus cette légende si singulière. Selon eux, l'arcen-ciel vit côte à côte avec un serpent. Quand il touche la terre, il va boire dans un lac. Les hommes ont peur de se laver dans un étang de quelque étendue ; ils disent que, s^il s'y trouve un arc-en-ciel, et qu'un homme s'y aventure, il sen saisi et mangé. Lorsque l'arc-en-ciel sort d'une rivière o d'un étang, il empoisonne ceux qu'il rencontre en les affligeai d'éruptions. Les hommes disent ; « L'arc-en-ciel, c'est
adie ; sll plane au-dessus d'une personne, quelque chose irrivera. »
a croyance aux esprits qui prennent un corps pour apporter naladies, est, dit Tylor, une de celles qui offrent les. exemde développement les plus remarquables. Non seulement règne chez tous les peuples de culture inférieure et domine e la médecine primitive, mais elle apparaît dans mille ndes, mille coutumes admises par les races civilisées. Si le âge Karrian vit dans une terreur continuelle de La^ un génie la folie et de l'épilepsie, le Persan s'écrie : a GonnaUriezi Al ? Elle a l'aspect d'une jeune fille rougissante, aux boude flamme, aux joues rosées. » Al est la fièvre scarlatine, ris, la fièvre, est une divinité latine, qui a probablement lé son nom au mois de février. La peste et la mort pren- ; une figure humaine. Ce sont tantôt — sous le règne de inien — des hommes noirs, sur des barques de feu, qui mt la contagion partout où ils abordent; ou bien encore^ la vierge Peste qui s'avance à pas précipités sous le soleil slant^ comme dans le conte slave. « Un linceul blanc la e de la tête aux pieds ; elle rencontre un paysan russe et il de sa longue main... Connais-tu la Peste? lui dit-elle ; noi. Prends-moi sur tes épaules et porte-moi par toute la ; n'oublie ni ville ni village, car je dois tout visiter; mais is rien pour toi-même ; tu seras en sûreté au milieu des its. » Ils vont, et, dans les villes, les chants joyeux font X gémissements; ils vont^ le spectre secoue les plis de 3ul, et partout les cloches, partout les processions funè- )mpagnent les voyageurs ; ce ne sont que tombes trop âsages livides, maisons désolées. Mais là-haut, quelle :)auvre chaumière? Le paysan reconnaît son hameau, enfants, tous les siens. Chaque pas en avant accroît se. Soudain, d'une main crispée, saisissant Texécrable e précipite avec elle dans les flots, lites voyaient passer l'ange exterminateur qui venait t les premiers nés d'Egypte, ou tous les pauvres gens
44t ïsk EEU6I0X.
ooopabtes iTavoir été déiionbréB pasr Dtvid.Qugn4 !t ^^
désola Rome, au temps de Grégoire, le pape vit saint Ifidnisv le nacMlée d'Adiien, fcnuMfotMt iui« ^ée mnifjiitmUm. O^ ait q^ l« nom da cfaâlMiu 8tittt-âii9B et bi stita« iTnitfcinyMjii en décore le faite eMuacreat depuis des lièeies cttle IiAnh mtM de It pe«r. I^a fe«le, « fw^ai de la mertv wTm pas plas juif et «biéHBQftte p&tm M ««ralmen ; Il eppailicM I une famille aottbrMoe. Qui ne le vecMiaiâtnHl dût tatte Apollan jonchiiit de €»dnTres les Ttvtges 4e Troie, <lnu TéKguit Beraiè«y psfdioponipe suspendant à son cndncée fesnôi mttnDHrant des tMee, dmns ces Nornes, tes Psar^nes timciKil le fit de la vie, enfin dnas les fKfisités perreaent ^fefMei^ telles qoe Mrityeu éêjà ééesse dans les Védtts, TliaMites fib 4t l'Êiébe €ft de la nnit, lieros, Moird, le destin, tes destiaéei; enfin, Mors, la «oit, qnî pousse d'orn pied ^ndîffénnt 1» portai des psnvres et des rois, H n*est pas de personnage phns fimffiBT que ee sqnelette, tantôt femelle, tantét mâle, qui matte d%a bras infatigable U vldfie hjox du Temps, dn Kironos légendaire, et qui, ée si i»en dBar, mène la danse maciibre. Comment n'^mrût-il pas été toufouns présent partout dans ce nombse mé^n âge, où chaque année était raanfoée par une peste, nne faonoe, une extermination? Que ne doivent pas 4 ce héros de la tngédSe humaine, l'art, k poésie, In satire noraleî Tour k tour genaâleur, bon enfant, libérateur des malhenreux, mais înêlini»lable, il figure dans mille et mille contes popnlaires. Qn'on me permette de mentionner un seul de ces récits, rBmUoire de Misêrt^ dont Charles Deulin a lut on ekef-d'oMiTFe. liseï ces quelques pages pleines de malice et de sagesse, et iwbs pardonnerez ee sourenir donné en pnssant â na ami. Les morts durent si peu !
Le coiocept de la mort a suivi toute la filière m^llttqne. il' nonoée et causée par des puissances eidtérieiires, incarnée es des fanlômes, en des génies d'origine diverse, pnis personnifiée en dieuK antbinpomorpfees, ia mort ai été enln diiinisée oeas S0D propre nom ; par maUmur, aa réalité nbgectÎTn aA trop dé-
ÂOESDE lA TUS ET DU MONDE. 441
Se pour que It mélapliysique akpo U trtisfoni«r en fm
soymce tvx lefenants hnpKqve nue seceade m, â^àkmté B et iragne, mak pea à pea fixée ea divers s^oun teiras* Doterraifls oa célestes, d<mt noas tfons briètemeat eealé re et indiqué la destination, longtemps indiilérenlie, fioa* t morale et jostlcière. La niert ne quitte fas les imes > a délÎTrées de leurs liens de «luôr ; ^ledoit lescondiân i demeures noaTelles et les remettre à ses lieotenaiitB on propres chefs — qai ne soiit, en somme, qne des person* lons variées du même concept. Par qui donc les mines, t noTiees, Tont-îls être reçus? Êfidemment, dn moins ils ent^ par les ombres qui les ont précédés, par les amis snt connus sur la terre, et ausd par la moltitude, plus ou bienveiilante, des générations éteintes. Mais avaat d'avoir
leurs compagnons, sur le chemin , dans ces étroits pasces gués funestes^ sur ces ponts Mies et tremblanta, qui t aux lieux où Ton va, aux Iles mystérieuses, aux terri» de chasse, aux abîmes de la terre ou de retendue, quelles (très les attendent? IN^ a-t-îl pas, au fond de la tomlie, prits hostiles, des chiens monstrueux, des géants et des dss nochers lugubres qui les guettent, qu^il faudra éviter, ou payer? Arrivés enfin sacs encombre avec leur saîlie, irovisions, et tout ce qu'ion a pris soin d'ensevelir dans mbeau, installés dans leurs occupations ordinaires, ils
à se concilier leurs hôtes, à obéir aux lois dn royaume e ; il doit se trouver là des génies dliumeur fort maoat des dieux à face blême. Car Timmortalitê ne se piésenee <terd sous des couleurs gaies ; on a beau vivre, on n'en est ^^s mort, et cette pensée jette un froid. Cependant, ildée ^^ytT son rang cliez les fantômes, et ensuite d*ètre ^^'^ ses mérites quelconques, suggère des espétanom - Aanooliques, Peut-être, pour l'élite des morts, les diefux dérideront-ils? Peut-être les forts et les heureux Mêlâmes par des ^Senx bienveOlants? Puisque les
mânes ont conservé la vue, ils ont besoin de lumière. Pourquoi le soleil, un soleil adouci, ne viendrait-il pas les éclairer? Pou^ quoi l'astre du jour quitterait-il tous les soirs les vivants, sinon pour luire sur les morts ? Il meurt aussi, et pour renaître. La course du soleil est l'image de la vie, de la mort et de la renaissance, c'est-à-dire de la destinée humaine. Si ce n'est pas lui qui règne sur les morts, ce sera quelqu'un de ses envoyés célestes, un de ses dédoublements, ou même le chef des dieux lumineux et bons. Voilà les données principales sur lesquelles ont brodé l'imagination et la raison. On ne les trouve guère à l'état isolé. Tantôt l'une, tantôt l'autre, a dominé dans les conceptions funéraires ; on les rencontre toutes à la fois dans les mythologies les plus développées.
La première, dans la logique animiste, conduit à investir de la royauté mortuaire les mânes les plus anciens et les plus illustres, le père de la tribu, de la race, le premier des hommes et des morts. Les Mingos révèrent le premier homme, sous le nom de maître de la vie. Les Guaranis croient que Tamoi, leur premier ancêtre, a promis, en quittant la terre, de venir les cherchera l'heure de la mort, de les recueillir sur son arbre sacré, pour les transporter dans une vie nouvelle. Le premier roi des îles Hawaï, Akéa, gouverne, depuis sa mort, un royaume souterrain où les mânes, nourris de lézards et de papillons, boivent Teau des fleuves infernaux et reposent sous des arbres immenses. Telle est la destinée de Haetsh, le premier homme qui ait habité le Kamtchatka ; il reçoit les morts et les gouverne dans un pays assez agréable, où ses sujets continuent, tant bien, que mal, la vie terrestre. Cette fiction n'est pas étrangère aux races aryennes. Yama, le terrible juge des morts dans les enfers brahmaniques, n'est pas seulement le fils de Vivasvat, le soleil couchant ; mais aussi le premier n^ortcl, le premier qui ait montré la route à beaucoup, lorsque la vie est finie et que le soleil des hommes s'éteint au lointain occident, ce Yama, disent les hymnes, a traversé les eaux rapides ; nos pères l'ont suivi, et nous aussi nous irons Je retrouver quand ses messagers nous appelleront, n Chez
les Perses, la légende s'est obscurcie. Mais Yima est toujours un roi des temps primitifs, et qui gouverne des sages sur lesquels la mort n'a plus de prise. Le Mines grec^ dont le nom reproduit le Manou indien^ père des hommes^ rappelle assez Yama, et le roi des Sandwich, Akéa. Le Lar familiaris des Latins est aussi un seigneur des morts, un roi des ancêtres.
Ces dieux humains peuvent bien affecter quelque sévérité ; mais les véritables dieux mortuaires, les génies de Tabime et de la nuit, sont mornes par nature et ne se dérident jamais. En Ghaldée, dans l'immuable Kournoudè^ au pied de la grande montagne d'Occident, un couple farouche, Moul-gè et Nin>gè, reçoivent les morts dans le pays d'où on ne revient pas, où la faim n'a pour aliment que la poussière et la boue. Les Mexicains, réduits à gagner les neuf provinces glacées du Mictlan, n'y trouvaient que des dieux sinistres, Mictlantecutli^ le seigneur de la mort, et Mictecacihuatl, la femme qui jette dans le pays de la mort. Les Péruviens avaient à redouter le cruel dieu de la nuit, Cupay, roi des enfers, auquel on sacrifiait chaque année cent petits enfants. Chez les Romains, ce n'étaient pas d'aimables compagnons que Larundo, Âcca Larentia, Mania, Mana genita, Orcus ; et ce Gharon grossier, qu'on retrouve presque identique dans toutes les mythologies. Le rude génie Scandinave se représente Heia, a HeL la déesse de la mort, à la face austère, affreuse et livide, dans sa demeure escarpée aux frontières infranchissables, gardant^ dans ses neuf mondes, les âmes des trépassés ; la faim est son plat, la famine est son couteau ; l'inquiétude est son lit, et son rideau la misère ». Quand Waïnamoînen, le vieux héros finnois, est entré dans le Tuonela, le royaume de Tuoni, sa prudence seule et ses talents magiques le soustraient aux pièges qui lui sont tendus par le fils de Tuoni, aux doigts crochus, armés d'ongles de fer ; et il conseille vivement aux hommes de ne pas risquer l'aventure.
Plus riants, mais aussi de plus en plus illusoires, sont les mythes et les dieux issus de la métaphore solaire : j'entends la comparaison entre le coucher du soleil et le couA^svl àa\^^^^»
44f Ul RlUQIOll.
TanlÂi, eomne en Egypte, rempire des norts f«t 4é¥ela i Testre hii-nème» à Osirifty tué par Typhon ; le dieu prit la forai d'oDe MOBÛe enveUppée de bandelettes; teoi mect Teitaeux reçut le titre d'Osiria. Taotèt, Gemme au Pérou» aià Mexî^ieâ dans riade» ce fat daae le ciel et non plus dans i'Amenti endaai les enfers que le soleil accueillit les Ames ilketrea et bîaahaa- . reusea. Le cèté iafernal et triste de la mortûit réaené à laamt, à la lune, à la terre. Chez les Née*Zélaiidais, c'est Bine-nui-Ce^ la a grande femme nuit » ; eke& lee Hurons» la aangmnaiie Ataeosic^ divinité lunaire^ noanme, cbthoaieiiae, qui aaotlei divinités de la moft« Les peuples dualistes ont iialiiielieBieBt dem rois des morts : le dieu bon« maître du ciel, iiiiramasda, le Père éternel, Allah, préside aux félicités des mâoas élns; les merts coupables siHit livrés au déokon pervers, ArhiBMme^ SataD> EhLis.
Il serait facile de retrouver chez les Grecs teutes œs conceptions* qui nous sont d'ailleurs familières; de bonne heure, semble-t-il, un scepticisme méritoire s'est mêlé chez eux aux superstitions funéraires. Leurs enfers, qui englobent à Ja fois les régions élyséenneset les redoutables tartares, n'ont gardé qu'une réalité atténuée, juste assez pour servir de thème au développement poétique et allégorique. Le premier nom de leur dieu des morts est déjà vague : c'est Aidés, l'invisible, l'abîme inconnu. Plutôn, qui succède à Aidés ou Aïdoueus, peut-être à iapetos, père des hommes» Plut^n est tout ensemble un Olympien, un frère, un aller ego de Zeus, et une puissance souterraine de la richesse et de la fécondité — comparez Ploutos, Plu tus. Perséphonè, qu'il enlève, accentue ce dernier caractère, puisqu'elle représente la végétation, cachée durant l'hiver et rendue par le printemps à la lumière du jour. Toutefois, la tristesse domine en Ploutôn, et c'est avec une justice lugubre qu'il veille aux besognes des Parques et de Thanatos ; Lucien nous le montre consultant ses livres, réclamant ceux dont l'heure est venue, mais refusant, autant qu'il peut, les âmes que ses ministres prétendraient lui amener avant le temps.
ÂGES DE hêL Tll El DU MONDE. 447
Tool en ilbré||BWt« nous nous sommes éteaàoa^ ai okMtinéity ptttout el tMÎoiirs,, Vliommo s^est beuté à ce iram pco- Même de ia mottt h la foU posé et xéaotii par l'iUiisoii aairnîque ! Parmi les autres circoastancea 4e la w^ îl en est qui n'en! fÊ3 cxereé «m moindre influence sor le déveleppemeot deareligfMia et é9s doctrines.
La nmssaoaoe, £ui infiniment pins vystéiienx que ia mort, n'a gnève intéressé rkowne sTant la constitvtion telle quelle de la ûuoDille» St qnand y s'en est préoccupé» il l'atrouiiée déjàexplif|iiée par la ^éocie movlnaîre de la transmigration et de la métemp&TCOBe. Ia naissa«ce est le retour d'on aneèlre à la vie. L'âme qni vient animer l'enfant n'en deneore pas moins un génie distinct, un patron» nn an^e gardien ; rile conserre son raagdans le monde des esprits et des lares. Les fêtes de nativité, qni ne rappeàlent plus que des sonventrs d'orgueil et d'amonr, se sont adressées d'abord au génie, au lérouér, qui s'hait incamé dans un corps nouveau et cootinuait de présider à son eiistences» à la famille et à la race perpétuées par Tenfant. Ces idées confuses ont habitué lentement la tribu et les parents k respecter la vie du nonvean-oié ; elles ont anssi profité à la femme. La découverte de la paternité, le sens génésique, Tamour, le mariags plus ou moins durable» Faittribution des sexes à toute chose et k tout phénomène par le langage et par rantbropomorphisme» tous ces éléments mythiques dont nous avons étudié révolution se sont combinés de telle sorte que Tenfant» Tadolesceat, la jeune fille» Tépouse^la mère» le frère^la sœur, la famille, transportés dans la mythologie» ont reçu au ciel des honneurs, qui étaient bien loin encore de leur être accordés sur la terre. Le concept de génération s*est traduit en divinités innombrables mâles et femelles : dieux et pères^ vierges mères et déesses sages-femmes, auxquels font cortège une foule d'êtres à la fois mythiques et métaphysiques» Pouroucha, Manou, Mars, le mâle ; Istar^ Artémis» Gybèle, Aphrodite» Béra, Lucina, la femme ; Nerio^ la virilité ; £ros» Himéros, Hymen» Hébé, Hors, l'amour, le désir^ le mariage, la jeunesse ; et toutes les menues
déesses préposées par les Latins à chaque phase de la conception, de la gestation, de Taccoachement, de la première enfance et de Tadolescence, sans compter leurs congénères du Mexique, du Pérou et même du monde sauvage.
Les dieux ayant été engendrés comme les hommes, les enfants merveilleux abondent dans plusieurs panthéons ; TÉgypte revendique Imhotep, Harpékroti, Harpocrate, dont on a fait hien à tort le dieu du silence, parce qu'il a le doigt sur la bouche: c'était le signe adopté par Tart égyptien pour caractériser l'enfance. Césarion, fils de César et de Cléopâtre, a été placé dans les bras d'Hathor, en qualité de dieu enfant. La Grèce nous conte Tenfance de Zeus, d'Hermès, d'Héraclès. Celui-ci étouffe des serpents avant de savoir parler. Hermès sort de son berceau pour voler les bœufs d'Apollon. Vichnou, enfant ou nain, grandit tout à coup et franchit^ en trois pas, les trois mondes ; c'est le soleil, enfant le matin, homme le jour, vieillard le soir. L'enfance du Christ a donné l'essor à des fables sans nombre, et c'est comme Enfant Jésus, comme Bambino, que le fondateur du christianisme attendrit le plus les âmes sensibles. L'enfant, l'innocence ignorante, est devenu l'idéal et le type du parfait chrétien.
 ce culte de l'enfant se rattache en partie la transûguration du pauvre, du simple d'esprit, de Tidiot^ dans nos contes populaires. Le Petit Poucet, le Petit Soldat, Jean le diot, tous ces héros d'aventures fabuleuses, qui épousent des princesses, qui escaladent des trônes et amoncellent des trésors, vengent le faible du fort, du riche et du puissant ; mais ils appartiennent, avant toute intention morale, à la classe des enfants dieux, qui grandissent soudain.
La triade égyptienne est l'apothéose de la famille humaine. L'idée du couple divin^ à laquelle se sont arrêtés presque tous les peuples, est ainsi complétée par ^adjonction nécessaire de l'enfant, sans lequel toute union est manquée. Avec la trinité, fort indifférente, du brahmanisme, simple constatation du passé, du présent et de l'avenir, la triade égyptienne est la seule com-
binaison numérale de ce genre qui ait un sens et une valeur. La fameuse trinité, sur laquelle Augustin a édifié seize livres sans pouvoir l'expliquer, cet incohérent assemblage de trois dieux égaux, coéternels, dont Tun est fils du premier et dont le troisième procède des deux autres ou d'un seul, ne saurait entrer en comparaison avec la triade naturelle du père» de la mère et de l'enfant. L'Église le sent bien ; c'est pourquoi le Saint- Esprit s'efface peu à peu, laissant la place à la Vierge mère, à la femme, ce dernier espoir de la banque pieuse.
Rappelons que la famille a reçu du culte des ancêtres, des lares, du foyer domestique et de la maison, du home, une consécration moins idéale, mais beaucoup plus utile au progrès moral de l'humanité.
Comme l'enfance et la jeunesse, comme la maturité virile et féminfne, la vieillesse eut part aux honneurs divins; n'était-elle pas l'attribut naturel des premiers ancêtres, des dieux démiurges et civilisateurs ? Les vieillards, les Pères éternels à barbe blanche, ne manquent pas dans les panthéons. Eux aussi bénéficièrent des fictions mythologiques ; mais leur expérience de la vie, leur sagesse probable, plus tard les richesses qu'ils avaient su amasser, leur avaient déjà assuré, dans les sociétés même rudimentaires,. une autorité véritable. Tandis que la femme et l'enfant, quoique divinisés, languissaient dans l'esclavage, les vieux chefs, les vieux Nestors de la peuplade, siégeaient au conseil^ au tribunal, recevant une bonne part du butin et de la fortune publique. Il n'était plus question — que rarement — d'assommer Ou de décapiter en cérémonie le vieux père inutile et vorace.
11 est, ce semble, un concept que nous avons omis : celui de la vie elle-même, de la santé. Aucun n'était plus présent, comme de juste, à l'esprit des pauvres humains. La vie, la santé, mais c'est le refrain de toutes les prières : délivrez-nous du mal, donnez-nous des aliments, protégez-nous ! Ces formules parlent assez. Le secours des dieux était d'autant plus urgent que les hommes ne savaient quels soins^ quels remèdes opposer aux ttialadies. Le moyen indiqué était d'exorciser les esçtvU xs\é.-
LA REUaiON. ^^
450 LA RBLiaiON.
chants, de tuer le mauTais sorcier qui atait jeté le sort, de bâtonner solidement le malade pour faire peur au démon — c'est le procédé esquimau. On s'adressait aussi aux plantes, nu eaux salutaires, à la lune^ surtout au soleil sauveur, à Soma, i Apollon gaénssQUT (alexihako8)y àEschmoun, à Asclèpios, notre Tieil Esculape avec son serpent familier ; enfin, à des divinité allégoriques, Amérétât et Haurvatât, Timmortalité et la santé, chez les Perses, à Hygia chez les Grecs, à Tutela et à Sains cha les Romains — sans oublier les amulettes, les médailles et les versets de livres sacrés. Telle était la médecine primitive.
A mesure que l'homme exprimait en mythes et en allégories les incidents et les phases de sa propre existence, les relatioai des divers âges humains entre eux, et modelait ses religions snr ses propres pensées, le monde sortait pour lui du brouillard primitif; la terre s'étendait à ses yeux, l'espace et le temps prenaient de la profondeur. Qu'était ce monde ? Avait-il commencé et depuis quand? Devait-il finir?
La plupart des peuples, en entrant dans la vie qu'on peut nommer historique, ont tenté de combler Tabime que J'homme sentait derrière lui dans Tombre où étaient rentrés ses aïeux. Une nuit profonde enveloppait leurs origines, à peine éclairée par q\ielques traditions incertaines. L'imagination dut suppléer la mémoire. Elle inventa des séries de faits qui parussent expliquer l'état présent du monde ; et, dans ces périodes, assez longues pour rehausser la noblesse que s'arrogent toutes les nations, assez brillantes, au début, pour fournir k Thumaine misère la consolation d'un idéal rétrospectif, elle intercala les réminiscences des vieillards, les noms et les actes de quelques héros, inventeurs légendaires des arts, des industries, des institutions. L'ordonnance de ces âges fabuleux résume la philosophie des peuples anciens au moment où ils prenaient conscience d'eux-mêmes, philosophie singulièrement concordante; et nul ne s'en étonnera, si l'on songe qu'elle représente partout une même période de développement intellectuel, et que nulle part elle ne s'élève du*des§us de la conception anthropomorphique la plus naïve.
Presque immanquablement^ la préhistoire imaginaire s'ouvre par une époque où des puissances surhumaines — ou mieux quasi-humaines -— s*ingèrent (on ne se demande pas pourquoi) de façonner le chaos, de créer les formes Tisibles, terre, ciel, astres, eaux, plantes^ bètes, homme enfin. Une autre époque est remplie par l'éducation des êtres; alors, les dieux sont encore partout présents et actifs; ils régissent le monde en personne, puis par leurs descendants ou leurs envoyés. C'est l'âge fortuné, où Ton ne retourne qu*en passant par la mort. Ensuite, les démiurges livrent leurs sujets à eux-mêmes ; ils n'interviennent plus que pour favoriser à leur guise les observateurs de leurs lois supposées^ et surtout pour morigéner ou anéantir les réfrac» taires.
Notez bien que ces chimères, fructueusement nourries et exploitées par les voyants et les faiseurs de pluie de tous les temps, régnent encore sur la masse énorme de la population terrestre. D'elles procède .toute conception mythique ou rationaliste de l'univers ; ce sont elles qui ont déchaîné sur les nations les dogmes bizarres de la création, de la chute et de la rédemption. On voit d'ici la portée incalculable de ces rêveries de l'enfance, et combien importent — même en dehors des quelques données précieuses qu'elles peuvent renfermer — les chronologies fabuleuses et approximatives des anciens peuples. Nous ne citerons ici que les cycles imaginés par des peuples arrivés à une certaine culture, ou dont les idées ont influé sur la marche générale de la civilisation.
Mentionnant pour mémoire les longues périodes (deux et trois cent mille ans) que la Chine a placées avant l'âge — encore légendaire — de Fou-hi, et qu'elle a remplies de dynasties humaines et animales quarante et quatre-vingts fois séculaires ; la durée indéterminée du règne des héros, ou Sintô, japonais ; l'âge d'or de Quetzalcoatl au Mexique; nous passons aux fables, fort analogues, inventées par les Égyptiens, les Sémites et les Aryas.
L'Egypte est, jusqu'ici, le pays qui nous offre les plus anciens monuments ayant date certaine. Quatre mille ans avant nott^
45S LA RELiaiON.
hte, les grandes pyramides attestaient déjà une civilisation puissante et florissante, avant que le créateur biblique fût sorti de son repos. Nous ne connaissons que par Hérodote et Diodore, et sans doute fort altérées par leurs interprètes^ les conceptions cosmogoniques d'un peuple qui s'est si profondément oublié lui* même. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, au moins cinq cents ans avant notre ère, les prêtres d'Egypte distribuaient entre leurs principaux dieux quelque cinquante mille années qui avaient précédé la fondation de Memphis. Après le règne illimité de Phtha, le forgeron divin^ Tempire du soleil, soit Râ, soit Osiris, s'était prolongé durant trois cents siècles. Ensuite étaient venus Sévek et d'autres divinités ; puis des demi-dieux; enfin, Menés ou Mena, le premier roi historique (5000 ans av. J.-C).
Les Chaldéens, que, faute d'un meilleur terme, on peut ranger parmi les Proto-Sémites, paraissent les inventeurs ou les propagateurs d'une cosmogonie devenue commune, en ses traits généraux, aux Assyriens, aux Phéniciens et aux Juifs. Leur déluge, où le roi Xissuthros occupe la place de Noé (le dieu chaldéen Nouah), est probablement le point de départ de toutes les traditions diluviennes qui font partie intégrante des mythologies classiques. Toutefois, des souvenirs analogues figurent dans les croyances de peuples très divers, notamment chez les Polynésiens, les Américains du Nord, les Boliviens et les habitants du Cundinamarca.
Non contents d'une antiquité historique de deux mille deux et même deux mille huit cents ans avant notre ère, antiquité qu'attestent des inscriptions récemment déchiffrées, les Chaldéens, d'après Diodore, prétendaient, par des calculs et observations astronomiques, remonter à quatre cent soixante-treize mille ans avant Alexandre le Grand. C'était pourvoir amplement aux périodes solaires, planétaires, au déluge et aux révélations bienfaisantes du poisson Oannès. Le Phénicien Sanchoniathoa et le Chaldéen Bérose, dont il nous reste quelques fragments, comptaient, de la création au déluge, dix générations, l'une de Protogénès ù Magas, l'autre d'Aloros à Xissuthros, lequel,
ÂGES DE LA VIE ET DU MONDE. 45ft
pour sa part, aurait régné soixante-quatre mille huit cents ans.
Les Hébreux étaient incapables de concevoir de telles durées. Au reste, ces peuplades, longtemps errantes entre TEuphrate et la mer Rouge, perdirent à moitié le souvenir des mythologies élaborées par leurs frères moins nomades. Quand leurs principales tribus, s'écartant de TËgypte orientale vers le quatorzième siècle avant notre ère, furent parvenues à se Oxer sur les rives du Jourdain, elles s'étaient plus ou moins ralliées à un dieu national, enfermé dans un coffre avec quelques fétiches ou emblèmes anciens dont le sens leur avait depuis longtemps échappé. Le fondateur légendaire de leur religion, Moïse, à s'en rapporter aux livres, très postérieurs, qui portent son nom, arrangea, non sans agrément, un roman cosmogonique, où Ton reconnaît encore une réduction très habile, très simpliGée, des fables de la Chaidée et de TÂssyrie. Le temps y ajouta quelques éléments mazdéens, tels que le paradis terrestre et l'intervention des anges. Enfin, la légende que Ton connaît — chaos primordial, souffle flottant sur les eaux, œuvre des six jours, Adam le nomcnclateur, Eve tirée d'une côte^ Ëden, arbres de vie et de science, serpent tentateur, péché originel, race de géants^ déluge, Babel et dispersion des peuples — se constitua, de pièces et de morceaux, entre le dixième et le cinquième siècle ; elle était arrêtée dans ses contours généraux peut-être dès la fin du huitième environ. Il suffira de donner ici les dates convenues des périodes bibliques :
Création, 4138 avant Jésus-Christ (Clinton); ou encore 6981 (Tables Alphonsines), 6310 (Onufrius Panvinus), 6000 (Suidas), 4963 (Art de vérifier les dates), 3983 (Pétau), 3950 (Scaliger), 3761 (Juifs modernes). 4004 (Usher, Bossuet, Rollin, Daunou) est peut-être le chiffre le plus ordinairement adopté.
Temps antédiluviens : 1656 ans, d'après le texte hébreu, Bossuet^ Daunou, Clinton; d'après le texte samaritain, 1307 ans; suivant les Septante, 2262 ans.
Déluge universel, 2482. Vocation d'Abraham, 2055. Sortie d'Egypte, 1625, et passage du Jourdain, iSSS.^^>3J& 'khwns» ^sjX
que^ d'après les données de Tégyptologie, la période historique, pour les Hébreux, ne s'ouvre guère que deux siècles plus tard, sous le premier ou deuxième successeur de Sésostris (Eamsès n Meîamoun).
Dès l'époque védique, entre le quinzième et le cinquième siècle avant l'ère vulgaire, les Aryas de Tinde semblent avoir divisé la durée en quatre âges ou Yougas^ nommés Krita, Trêta, Dvapara et Kaliy dans lesquels le bonheur va décroissant sur la terre. On en trouve l'énumération et la description dans des Brahmanes ou commentaires antérieurs à la période des épopées et du bouddhisme. Cette légende, si favorable à l'empire de la caste sacerdotale et qui, d'après le professeur Albrecht Weber, aurait été inspirée par le retour [régulier des quatre phases lunaires, fut exploitée, enjolivée par les poètes, les artistes, les philosophes. Les quatre Yougas formèrent un âge divin dont on détermina la durée : en tout, une période de douze mille années des dieux, qui représente quatre millions trois cent vingt mille années des hommes.
Le cycle des Yougas est perpétuel et ramène indéfiniment, comme la lune, les mêmes phases. Mille ans divins — quatre mille Yougas — équivalent à peine à un Kalpa, c'est-à-dire à un jour de Brahma. Or, vous saurez que, le soir de chaque Ralpa, tous les quatre cent trente-deux millions de siècles, Brahma se baigne dans un déluge et procède à une nouvelle création. « Les créations et les destructions du monde sont innombrables, 9 dit Manou, ou du moins le brahmane qui a. écrit, sous ce nom et longtemps après notre ère, le fameux Manava^Dharma-Çastra. D'âge en âge décroissent la justice, la santé et U vie ; et, cela va sans dire, l'homme en est toujours au dernier, au triste, au noir Kaliyouga. Chaque âge a certaines vertus qui lui sont propres, mais de plus en plus rares. En effet si, dans le Krita, la justice demeure « ferme sur ses quatre pieds » (comparaison flatteuse), elle les perd successivement par le vol, la fraude et autres vices. La santé physique suit les destinées de la santé morale ; elle diminue graduellement d'un quart. Dans cette
décadence, dans cette chute sans fin, Thomme a sans cesse besoin de secours^ de rédemption. Puisque les dieux laissent péricliter leur création et leurs créatures, c'est à eux, d*inter- ▼enir, de consoler le monde ; sans quoi ils courraient le risque de perdre avant peu leurs derniers adorateurs. Ainsi raisonna fort sagement Vichnou, l'un des membres de la trinité ou Trimourti. C'est pourquoi il s'est manifesté par neuf incarnations ou avatars, qui ont traversé, comme des météores, Thorizon assombri des Yougas. Tour à tour poisson, tortue, sanglier, lion, héros vainqueur du serpent qui étreignait la demeure des dieux, déguisé en Aâma, en Krichna et en Bouddha, il accomplit les tours de force les plus surprenants ; d'un seul pied n'a-t-il pas couvert les trois mondes? La poésie la plus extravagante, mais aussi la plus riche, s'est donné carrière dans les aventures de Vichnou, voile flottant sous lequel on entrevoit, par endroit, quelque aperçu cosmogonique, quelque vestige d'histoire réelle, et surtout d'innombrables déformations des mythes primitifs. Depuis les temps de Bouddha, que le brahmanisme victorieux essaya d'englober dans sa mythologie, la terre n'a pas revu Vichnou. Incessamment sa dixième incarnation et la fin du Kaliyouga. Le dieu, sous la forme d'un cheval, parcourra l'univers et régénérera le monde. Puis tout s'éteindra comme une fusée, sous le souffle dévorant du dragon dont le venin a jadis bleui pour jamais la face de Vichnou. Vous reconnaissez là un souvenir de la lutte du soleil contre les nuées.
Les Indiens modernes font remonter leur ère vulgaire, Kaliyouga, seulement à l'an 3102 avant Jésus-Christ. Cette date, qui ne repose sur aucune donnée sérieuse, ne s'en trouve pas moins conforme aux inductions vraisemblables ; et on peut l'accepter provisoirement comme le point de départ (de la grande expansion indo-européenne.
Les Perses, arrivés avant les autres Aryas à la conception d'une religion toute morale, n'ont conservé que des vestiges frustes, quoique reconnaissables encore, de la mythologie commune à toute la race. Leur horizon cosmogonique s'est singulièrement
restreint. Ils n'attribuent au monde terrestre qu'une durée totale de douze mille ans, de neuf mille selon Thédpompe. Cependant cette période ne peut être considérée que comme la durée de la lutte entre Ormuzd et Ahrimane, créateurs également incréés des biens et des maux. Tout d'abord Ormuzd propose à son rl?al une trêve de neuf mille années. Celui-ci demeure trois mille ans en repos au plus profond de l'enfer. Ormuzd profite de ce répit pour créer, en six temps ou Gahambars, le monde matériel : le ciel, en quarante-cinq jours ; l'eau, en soixante ; la terre, en soixante-quinze ; les arbres, en trente ; les animaux, en quatrevingts; l'homme, Gaya-Maretan, en soixante-quinze; soit, dit Spiegel, « un total de trois cent soixante-cinq jours pour la création entière)». Mais on peut supposer qu'Ormuzd avait consacré beaucoup plus de temps à la création des dieux et des prototypes spirituels, Phravaslii ou Férouers. Au bout de trois mille nouvelles années, Ahrimane qui, de son côté, avait produit toute sorte de démons et de choses malfaisantes, se décide à rompre la trêve, six mille ans avant le jour du combat décisif. C'est alors seulement, après mille péripéties, qu'il sera vaincu. Sa défaite sera suivie d'une résurrection générale et du triomphe universel de la loi mazdéenne.
Par une curieuse coïncidence, les Étrusques, dont l'origine ethnique est encore incertaine, ont également choisi un cycle de douze mille ans. En six périodes de mille ans ont été créés: 1® le ciel et la terre ; 2° le firmament; '3° la mer et les eaux; 4° la lune, le soleil et les étoiles ; 5° les animaux ; 6° l'homme, qui se perpétuera durant six mille années.
Les Grecs n'ont point assigné de durées précises à leurs époques fabuleuses. Ils n'ont conservé que de bien vagues souvenirs des temps antérieurs à l'épanouissement de leur génie; et pour eux, l'origine des choses se confond avec leurs premières traditions nationales. Leur déluge d'Ogygès et de Deucalion, peut-être emprunté, dans leur migration, aux Ghaldéens et aux Sémites, n'est guère antérieur à Pélasgos, à Inachos, rois légendaires de l'Hellade et de l'Argolide. Ils le placent entre le dix-
uitièine et le quatorzième siècle avant Tère vulgaire. La créaion de rhomme par Prométhée, la corruption du genre humain^ i vengeance de Zeus — car les Grecs ont, comme la plupart des euples, admis la révolte, la chute et la décadence croissante — onfinent aux temps d'Héraclès et de Thésée. Le ciel, pour les rrecs, était voisin de la terre^ et les dieu^ vivaient le plus souent au milieu des hommes.
C'est au huitième siècle avant notre ère qu'Hésiode, combilant les antiques réminiscences aryennes et les traditions pariculières des Hellènes, a imaginé la série connue des âges clasiques. H raconte qu'au temps de la commune naissance des lieux et des hommes, les Olympiens créèrent une race d'or, des nortels qui, toujours jeunes, largement nourris par la terre éconde, partageant sans querelles les fruits et les richesses, avaient égaux aux dieux et mouraient comme on s'endort. Kroaos régnait au ciel. Lorsque cette génération eut été couverte ;>ar la terre, elle forma, par la volonté du grand Zeus, un peuple le génies excellents, gardiens des hommes. i< lis protègent la justice et veillent sur les mauvaises œuvres, vêtus d'obscurité, Brrants sur la terre, distribuant les richesses : telle fut leur récompense royale. y> La deuxième génération ne fut que d'argent ; elle n'égalait la première ni en force, ni en vertu. L'enfant demeurait cent ans près de sa mère pour se développer, puis, la puberté atteinte, mourait vite. Les hommes ne s'abstenaient plus de mutuelles injures et n'honoraient plus les dieux par des sacriOces. Zeus mit fln à cette race sans ferveur. Bienheureuse Cependant sous terre, elle occupe le second rang. Celle qui suivit lui fut Inférieure encore : race d'airain, ardente aux travaux i'Arès, au cœur de roche, implacable ! Elle ne mangeait pas de )ain. Les bras vigoureux de ses fils naissaient d'épaules Invincibles. Ils avaient des armes d'airain, des demeures d'airain ; ils ravaillaient lairain ; le fer bleuâtre n'existait pas encore. Entreués. Ils descendirent, sans nom, dans les vastes domaines du roid Âïdès. Ils quittèrent la lumière brillante du soleil, et la lort sombre les prit, malgré leur force.
Une quatrième race, plus juste et meilleure, race de héros, nommés demi-dieux, fut, par la guerre et les combats, anéantie, soit devant Thèbes aux cent portes, sur la terre cadméenne, pour les troupeaux d*GEdipe, soit devant Troie, où les conduisit, à travers la vaste mer, la cause d*Hélène aux beaux cbeveux. Zeus, après leur mort, transporta ces guerriers aux confins de la terre, où ils habitent des îles heureuses, au bord du profond Océan. Héros fortunés, la terre> qui donne la vie, leur offre, chaque année, trois moissons florissantes. Et maintenant, c'est rage de fer. «Plût au ciel, s'écrie le poète, que je ne vécusse pas avec cette cinquième race ; j'aurais dû mourir plus tôt ou naître plus tard !» Et il déroule les maux dont nous souffrons: violence, corruption, envie, impiété. La Pudeur et la Justice sont remontées aux cieux. L'espoir seul reste, au fond de la boite de Pandore, qui contenait tous les maux. Dans le grandiose tableau qui précède, on commence à découvrir quelque apparence de vérité, une tentative d'explication de certaines croyances ; il y eut un temps où Thorame ignorait le pain, où l'usage du fer n^existait pas ; les fantômes et les génies sont les mânes des ancêtres. Voilà les idées nettes qui se dégagent du récit d'flésiode; mais le plus curieux passage est Tinvention de Tâge héroïque où auraient vécu réellement les demi-dieux, dont les rhapsodes ont chanté les aventures. Les Pélée^ les Ajax, les Agamemnon, ces figures mythiques animées par la poésie, ces dieux redevenus hommes, étaient déjà, huit et dix siècles avant notre ère, pourvus d'une existence historique. Seulement Hésiode les laisse dans le lointain des âges ; leur génération, qui a précédé la sienne, semble éteinte depuis des milliers d'ans, transfigurée par une apothéose divine. Ils ne reviendront plus, comme le Yichnou indien, se mêler aux affaires humaines. L'imagination grecque, tout en travaillant sur les éléments communs aux peuples aryens, a soin de ne jamais dépasser la mesure, et n'empiète pas sur l'avenir.
L'esprit sec des Latins a aussi accommodé les traditions nationales à la légende des âges. Il plaça l'âge d'or sous l'invocation
de Saturne, dieu semeur et faucheur, qui s'assimila plus tard le Tieux Kronps ; et d*un mélange gréco-latin, sortit le lieu commun que nous connaissons, qu'Ovide a traité en vers élégants, et Virgile admirablement développé dans son Pollion. Quelques passages de cette églogue fameuse ont fait de Virgile une sorte de père de TËglise, de précurseur de Jésus. Il serait puéril de prêter au chantre des Romains comme un pressentiment de cette religion si funeste à Tempire et à Rome ; mais il ne faut pas méconnaître, dans les vœux que forme Virgile pour le retour d'un âge d'or, le même désir, la même soif de rédemption qui anime et soutient les prophètes juifs, au milieu des plus cruelles calamités. Le messianisme est une conséquence logique de la théorie des âges décroissants.
Une seule doctrine, dans Tantiquité, a nettement répudié cette conception mystique, la doctrine qui prenait pour base l'expérience. Avec quelle verve Lucrèce a fait justice de Tâge d'or ! Avec quelle intuition de génie^ il a peint les premiers animaux humains, luttant pour la vie, les informes débuts de la parole, de la musique et de la danse, et comment les ongles, les dents, les os, le bois, les pierres, furent les premières armes des antiques dompteurs de chevaux et de bœufs ; comment le bronze précéda le fer ; comment la société enfanta la loi, l'idée du juste et de l'injuste, et comment l'homme, hélas ! créa les dieux. Et cependant, telle était la force du préjugé^ tel aussi le malheur des temps, qu'il voyait déjà la terre épuisée et la ruine prochaine du monde.
Ces rudiments de science furent étouffés quinze cents ans par la théurgie chrétienne. Le dix-huitième siècle les vit renaître et en comprit la fécondité. S'apercevant que l'humanité faisait fausse route depuis des milliers d'ans, il fit, lui, brusquement volte-face, et situa l'âge d'or au fond de l'avenir. Dès lors, la cause des religions était virtuellement perdue. LMiorame n'a plus besoin d'un bras qui le relève ; il marche désormais d'un pas ferme et décidé vers ce mirage qu'il laissait à regret derrière lui. Les vues des Buffon, des Condorcet, des LauvaicV.^ ^<K«k
Geoffroy Saint-Hilaire, approfondies et précisées par les Lyell, les Darwin, les Broca, les Mortillet, vues aujourd'hui familières à tout esprit sans préjugés^ ont tracé la ligne de démarcation entre Tâge des mythes et Page des sciences. Il est temps, désormais, de ranger les dogmes du péché et du salut avec les quatre Yougas, les six jours et les Gahambârs, parmi les dangereuses inventions de la curiosité ignorante. Et que sont toutes ces rêveries aberrantes devant la grandiose immensité des périodes cosmiques, des époques terrestres et de révolution des formes organisées !
Nous avons vu les croyances religieuses aux prises avec les idées que l'homme s'est faites peu à peu de ses propres actions et de ses rapports avec le monde extérieur. Il nous reste à mesurer la place qu'il a donnée, en ses conceptions mythologiques, à ses passions et à ses facultés les plus hautes, mémoire, langage^ raison, enfin aux besoins moraux développés chez iiii par la civilisation croissante.
Eveil de la raison chez l'enfant et chez l'homme primitif. — La vie décroit chez les dieux avec Tillusion qui la leur a donnée. — Leur personnalité s'efface à mesure que l'homme lenr distribue ses facultés, ses passions et les charge de représenter ses concepts. — Débuts du symbolisme chez les sauvages, chez les Chinois, en Egypte, en Ghaldée. ~ Les Muses d'Hésiode. — Mnémosyne. — Métis. — Explication linguistique de leur parenté et de leur essence verbale. — Le mythe d'Athéné glaucopis. — Légendes allégoriqaes : Pandore, Psyché. — La jalousie des dieux. — Thémis, Dikè : la Loi, la Justice. — Le Serment ; Orkos, Styx. — L'Amour, la Beauté. — Les Charités, les Érynnies, Harmonia. — Menu fretin des divinités morales. — Caractère métaphysique du panthéon latin. — Epithètes divinisées, culte et temples de la Fortune. — Strenua, Salus, Pax, Spes, Libertas, Félicitas, Honos, Virtus, Fides, Pietas, Clementia, Providentia. — Vertus cardinales ou théologales.
Lorsque les yeux d'un tout petit enfant commencent à suivre la lumière d'une bougie, lorsque ses mains se tendent vers les objets proches ou lointains dont il ne mesure encore ni la grandeur ni la distance, il obéit au contre-coup de la sensation. Une impres-
sion est venue, en un point quelconque du cerveau, ébranler certaines fibres nerveuses qui communiquent à certains muscles un mouvement involontaire. Les divers groupes de sensations, visuelles, tactiles, auditives et autres, à force de frapper à coups répétés diverses cellules, y impriment et y fixent des images plus ou moins nettes. C'est le début de la mémoire et Téveil de la conscience, qui se manifeste par une double comparaison. Le cerveau distingue l'image ancienne de celles qui viennent plus ou moins exactement s'appliquer sur les précédentes ; en discernant les objets extérieurs qui les 'produisent en lui, il se sépare de ce qui Tentoure, il reconnaît à la fois son existence et la réalité des formes ambiantes. C'est alors que la volonté naît en lui de repousser ou d'atteindre les choses qui blessent ou flattent les sens. De là les sentiments affectifs; le joli sourire et le gesto charmant de Tenfant qui reconnaît son père et sa mère, ses gestes effarouchés ou colères à l'adresse des intrus et des personnes déplaisantes. La part du réflexe est grande encore ; c'est par l'habitude, par la répétition des impressions et des velléités qu'elles provoquent, que la conscience s'affermit et que se concentre ce petit moi si impérieux et si irritable. On voit l'enfant retenir, répéter, ,affîrmer le nom qu'on lui donne, et cela bien longtemps avant de pouvoir le prononcer. Dès qu'il bégaye, ses premières paroles sont : Georges veut, Louis veut ; et toute résistance à sa volonté amène des cris, des fureurs qui peuvent aller jusqu'aux convulsions. Ce n'est pas tout : quelles que soient la personne et la chose qui refusent de marcher à sa guise, ii leur attribue, avec une foi entière, une volonté contraire à la sienne. L'anthropisme est en germe dans cette confusion, qui comporte déjà un jugement, un acte intellectuel. L'intelligence débute par l'erreur, erreur dont Tenfant guérit plus ou moins vite, mais dont l'humanité enfant n'a pu être corrigée. Durant ces phases préliminaires de l'éducation cérébrale, les images incessamment reçues et gardées par la mémoire se sont associées et combinées de telle sorte que chaque sensation nouvelle et même chaque souvenir réveillé ébranlent de proche en i^\:ciQ.\v^
toute une série d'images qui coïncident ou qui se touchent, à peu près comme une pierre tombant dans Teau fait naître dei rides indéfiniment concentriques. Qui n'a yu les enfants atteler des chaises; il y en a qui y passent des heures et qui croient conduire des chevaux. Pourquoi? Parce que l'image desrêoes ou du cocher assis sur son siège évoque invinciblement l'image du cheval. Ces métaphores en action, fondées sur l'analogie, sont les guides d*une faculté qu'on a nommée imagination. Que peut faire la parole naissante, sinon traduire et Gzer les données justes ou fausses de l'analogie ? Et lorsque l'expérience — d'où procède uniquement lu raison — permet à Tintellect de contrôler et de classer le trésor chaotique de la mémoire, il se trouve lié par des illusions invétérées, servi par un instrument faussé dès le principe, par un langage qui le trahit.
C'est ainsi que les hommes se sont éveillés jadis de la stupeur bestiale, acquérant peu à peu des notions altérées par des intuitions hâtives, et que la raison rectifie à grand'peine. Les facultés ne sont pas des êtres ; ce ne sont pas des puissances toujours semblables à elles-mêmes qui président dès l'origine aux pensées et aux actions humaines. Ce sont des cadres, des catégories dans lesquels nous rangeons certaines séries de mouvements cérébraux^ d'habitudes lentement acquises. Quand nous disons: au moment où Tanthropisme, l'imagination et le langage commencèrent à animer des êtres surnaturels, l'homme était un animal doué de conscience, de volonté, de raison et d'intelligence; entendez que l'homme était déjà capable de discernement, d'intentions raisonnées et réfléchies, mais dans des limites fort étroites et singulièrement variables.
Les dieux, quels qu'ils soient, ne possèdent rien que l'homme ne leur ait donné. C'est ce qui fait leur prix aux yeux de l'ethnographe. Ceux des races attardées reflètent encore le milieu moral où ils sont nés ; ceux des races perfectibles, plus intéressants et plus complexes, gardent les empreintes superposées ou juxtaposées des régimes successifs traversés par l'intelligence humaine : ils révèlent à l'analyse sagace toutes les phases de
révolution mentale. Â mesure que Texpérience restreint le domaine de Tillusion, la vie se retire du monde surnaturel. Longtemps Thabitude contraint la raison à restaurer, en les amendant, les anciens dieux ou à proclamer des dieux nouveaux qu'elle accommode à ses exigences. Mais vainement la raison s'ingénie à se duper elle-même ; en s*incarnant dans ses créa* tiens, elle n'arrive pas à leur communiquer ce qui n'est plus en Bile ; elle ne produit plus que des êtres métaphysiques, des mots personnifiés.
Dans le cours de ces études, nous en sommes arrivés à cette [>ériode intermédiaire où la raison, plus ou moins dégagée de a crédulité antique, cherche à rajeunir les anciens dieux ou à eur adjoindre des divinités nouvelles conçues à son image. C'est iire que nous sommes bien loin déjà des premières suggestions le la crainte et de Thallucination, bien loin des Veddahs, des indamanites, des Boscbimans, des Âêtas ou des Botocudos. Et )oartant, il ne faut pas oublier qu'en prêtant aux esprits de la orêt eu aux fantômes des morts quelques intentions dangereuses ou utiles, ils leur donnaient déjà le peu d'intelligence
[u'eux- mêmes avaient acquis. L'Afrique noire presque tout entière en est restée au degré que les Négritos n*ont pas lépassé. Les Papouas, un peu moins obtus, ont édifié une meta- )hysique rudimentaire ; sans le secours d'un Aristote et d'un Thomas d'Aquin, ils ont déjà distingué l'âme pensante de 'ombre funéraire ; les Karens de Birmanie attribuent à leur louble, ou Kélah, sept facultés, d'ailleurs fort incohérentes. Les liai gâches, les Fidjiens, les Khonds, se font de pareils systèmes, liais ils ne sont point parvenus à en tirer quelque mythe à peu )rès viable. Les dieux des Polynésiens montrent quelque ingéliosité, mais ils raisonnent faiblement. Le héros finnois Waïna- Doinen est d'un ordre plus élevé; c^est le runoîa, le poète qui ait les paroles magiques ; mais il se perd lui-même dans ses propres ruses, et il est bien difficile de suivre Tidée qui le [irige. On en peut dire autant des Manitous de l'Amérique du ïord ; et ce n'est pas sans surprise qu'on rencontre ^^i\xvv ^>xk
un oiseau de la sagesse et de Tinspiratlon, qui est en mène temps le maître de la mort. Cet oiseau est le hibou, que la Grecs ont donné pour compagnon et pour emblème à leur déessi Athéné.
Au Mexique^ au Pérou, la sagesse, la raison ne peuvent être refusées aux divinités suprêmes, aux couples civilisateurs, mais elles se confondent parmi leurs attributs cosmiques. Li Chine a rendu hommage à Tintelligence dans la personne de Gonfucius, de Lao-Tseu, de Fo-hi; elle honore même nombre de génies mâles ou femelles de la poésie et des arts ; mais sob développement, aussi bien ' que celui du Japon, est resté trop longtemps isolé et sans influence sur la civilisation pour trouver place en cette revue rapide. Nous négligerons même TËgypte, la Ghaldée et la Phénicie, quoique Thot^ le scribe d'Osiris et le révélateur de toutes les sciences, et son homonyme phénicien Thaaut, et le précieux Oannès, dont les livres nombreux faisaient l'ornement des bibliothèques de Sippara ou d'Érech, puisseut réclamer à bon droit le titre de dieux lettrés et éloquents.
C'est dans le monde indo-européen que nous chercherons nos exemples. Des langues mieux faites, plus souples, des propositions mieux enchaînées, un génie beaucoup plus délié et plus riche, ont poussé rapidement les peuples aryens ou aryanisés fort en avant des autres groupes humains. Leurs mythologies sont arrivées plus vite au symbolisme, parce qu'elles ont transposé, transporté l'homme tout entier dans TOlympe, et investi de la divinité toutes les nuances et toutes les conquêtes de l'esprit, toutes les idées générales suggérées par la philosophie, par Tart et la poésie.
Ce travail a commencé en Grèce, à une époque où le sentiment religieux était encore assez vivant pour animer de purs concepts ; les Muses ont presque autant de réalité qu'Apollon, Hermès ou Athéné ; elles ont des temples et des prêtres, comme les dieux de la nature. La théogonie d'Hésiode commence par une curieuse et pieuse invocation aux Muses, habitantes de THélicon, grande et divine montagne. Le poète nous les montre
^tant leurs beaux pieds en cadence au bord d'une ombreuse ntaine^ à Tentour d'un autel dédié au fils de Kronos, ou lavant urs corps délicats dans rHippocrène, le Permesse et le saint Imios. La nuit, elles s'envolent et, cachées dans la nue, elles lantent, d'une voix toute belle, Zeus qui tient Tégide, et la »yale Héra^ TArgienne^ qui s*avance chaussée d'or, et la fille de sus, Âthéné aux yeux de chouette, et Phoibos-Apollon,et Artélis joyeuse de ses flèches ; Poséidon qui secoue et qui embrasse . terre ; Thémis vénérable, Aphrodite aux mobiles paupières, ébé couronnée d'or et la belle Dionè> Éos et le grand Hélios, t la brillante Séléné. Elles n'oublient dans leurs hymnes ni atone, ni Japet, ni Kronos à l'esprit subtil ; elles célèbrent acore Gaîa et le vaste Okéanos, et la Nuit ténébreuse, avec la ice sacrée des autres immortels qui sont à jamais.
<c Les Muses, dit Hésiode, m'ont jadis rencontré paissant mes rebis au pied de leur montagne et m'ont fait le don de poésie. » .ujourd'hui elles l'interpellent et, lui donnant un sceptre de lauiers toujours verts, l'invitent à chanter les naissances des dieux.
Si nous savons prêter au mensonge l'apparence de la vérité, DUS savons aussi, lui ont-elles dit, lorsque nous le voulons, acher la vérité sous les fables. »
11 reprend de plus belle leur éloge, se répétant avec une infagable naïveté, qui n'est pas sans malice ; car Tidée, évidemment ardie pour le temps où il la propose, et qui va dominer tout on poème, apparaît déjà, enveloppée comme à dessein. Tout en uvrant et en terminant leur hymne par les louanges de Zeus, ère des dieux et des hommes, le plus illustre et le plus puisant des dieux, elles célèbrent d'abord la race vénérable [u'engendrèrent à l'origine des choses la Terre et le vaste Ciel, t les dieux dispensateurs de biens, qui naquirent de ceux-là; )uis, elles passent à la race des hommes et des robustes géants. Slles nous représentent alors Zeus, la foudre en main, fier de la ictoire qu'il a remportée sur son père Kronos. Mais il semble ue le vieux poète ne se mette en règle avec rorthodoxie que our développer en liberté ses vues personnelles sur l'ori^lxiei
des choses. On sent que, pour lui^ les dieux qu'il croit nou^eanx sont des fictions, des broderies sur le seul thème réel : la terre, le ciel, les eaux et l'homme. Après avoir comme insinué sa pensée, il revient à ses énumérations confuses, à son refrain bruyant : «Chantez! chantez donc, filles de Zeus, les immortels nés de la terre et du ciel étoile et de la Nuit ténébreuse^ et ceux qu'a nourris le gouffre salé, Pontos! Dites comment se produisirent les dieux et les fleuves, et la mer sans bornes que sa fureur soulève, et les astres éclatants et la vaste étendue qui recouvre Tunivers ; enfin, ces dieux qui en naquirent, comment ils se partagèrent la richesse et les honneurs, et comment, d'abord, ils s'établirent sur l'Olympe aux retraites sans nombre. »
Qui ne connaît les noms de Galliope, au beau visage, l'éloquence; de Polyhymnia, l'ode sacrée; d'Uranie, la céleste; de Clio, l'histoire, embouchant le clairon guerrier ; d'Ërato, l'amoureuse ; d'Euterpe, la musique pastorale ; de Terpsichore,la danseuse; enfin, de Melpomène et de Thalie, au masque triste oo gai. Leur mère, Mnémosyne, que Zeus rendit neuf fois mère, est un nom de la mémoire; les muses, pures fictions de Tintelligence, président, comme leurs noms l'indiquent, au développement des plus brillantes facultés humaines. C'est ce que nous apprendraient, au besoin, les traités classiques de mythologie; mais il est deux points sur lesquels nous aimerions à être renseignés. Pourquoi les Muses et les Grâces ou Charités, leurs sœurs, sont-elles moins froides que les autres allégories de même ordre? Pourquoi gardent-elles beaucoup de la vie des véritables personnages divins? Enfin, à quel titre ont-elles été choisies pour représenter les lettres et les arts? C'est d'abord, que les unes et les autres étaient déesses avant de se prêter au symbolisme métaphysique. Ainsi les Charités, peut-être les védiques Haritas, cavales de TÂurore» sont venues de l'Orient avec les Hellènes; le sens de leur nom s'est perdu; les Grecs n'ont gardé que le souvenir de leur éclat et de leur jeunesse ; la ressemblance de Charis avec chairô (se réjouir) a fait le reste et
lécidé de leur emploi. Quant aux Muses, c'ét aient à la fois des lymphes locales de TUéliconet du Permesse et des magiciennes »u prêtresses, thessalien nés ou thébaines; elles nous viennent du ond de l'animisme primitif. Le nom de l'Hippocrène, de TAgaûppe, sources du cheval^ ont fait penser au cheval divin, Péga* lOSy l'éclair, le coursier de Zeus; une confusion s'est produite )iitre le cheval qui fait jaillir les eaux de la montagne et le ciel ^ féconde la terre. Les Muses se sont trouvées filles de Zeus. Mlais il leur fallait une mère. Quelque rêveur, à demi-philosophe, bien des siècles sans doute avant Homère et Hésiode, a choisi Mnémosyne, déesse aux beaux cheveux, reine d'Éleuthère en Piérie, fille de la terre et du ciel; encore un de ces personnages vagues^ comme Thémis ou Hécate, ou Ëurybia, ou Clyménè, dont les fonctions premières sont difficiles à déterminer. Mnèmè, dans la langue commune, signifiant mémoire, s'est trouvée insensiblement préposée au souvenir^ à l'inteili* gence. Une mère qui se souvient, des filles qui gardent et chantent les traditions de la race, ont formé avec le dieu de la pensée par excellence — nous le verrons tout à Theure — un groupe naturel et factice à la fois, bien fait pour plaire à l'esprit fin et poétique des Grecs.
La linguistique va, je crois, nous permettre de pénétrer plus Avant dans l'essence toute verbale des Muses et de Mnémosyne. La critique, souvent superficielle, du dix^huitième siècle, s'est fort exercée aux dépens des fantaisies non moins superficielles de Tétymologie. Cheval ne vient pas à'equuSy sans doute ; mais nos railleurs d'autrefois ne seraient pas moins étonnés d*apprendre que le latin equus, parent d'Épona, la déesse des chevaux, est identique au grec txxoç et liriro;, au perse Aspa, Ispa (Ispahan, la ville des chevaux), et au sanscrit açva. C'est un même mot, prononcé par des gosiers différents. La comparaison des idiomes indo-européens, et il en sera de même quand on voudra pour les autres familles de langues, a établi des concordances qui guident Tétymologiste moderne en sa tâche délicate. Sans exposer ici les lois de l'altération, ou p\vj%5l ^^ ^^ varia-
tion phonétique, telles qu'elles résultent des travaux d'un Bopp, d*un Schleiclier, d*un Bréal — il y faudrait bien des heures nous en dirons cependant ce qui est nécessaire aux explications qui vont suivre, afin que vous ne pensiez pas que nous jonglons avec les lettres et les syllabes. Les transformations innorobrabJes des voyelles, même des consonnes et de leurs divers assemblages, changements en vertu desquels se sont diiïérenciés le sanscrit, le perse, le latin, le grec, le celte, le germanique et le slave, sont dues à des causes diverses : climats, organes, contacts avec des dialectes étrangers. Elles se sont opérées dans chaque langue particulière avec une constance remarquable, une véritable régularité.
Par exemple, dans le corps des mots grecs, le son ou résulte *d*une contraction souvent très forte oil disparaissent deux consonnes. Ce fait n'a rien de surprenant pour des Français qui prononcent résoudre, poudre, le latin resolvere, pulverm. En grec donc, des troisièmes personnes du pluriel, comme échousi (ils ont), des participes féminins, comme échousa, tuptousa (ayant, frappant), remplacent les formes — d'ailleurs conservées dans plusieurs dialectes — echonti, echontia, tuptontia. Mousa suppose donc Montia; mon est le radical, tia est ce qu'on nomme un double suffixe, ou suffixe secondaire, lequel s'est fondu régulièrement en sa, le grec ancien tolérant difflcilement un i enlre une dentale et un a final. Nous pouvons encore décomposer le radical, et nous nous trouvons en présence d'un suffixe réduit à la lettre N, et d'une racine mo. Or, la voyelle o bref est des plus variables, même en grec, où elle alterne volontiers avec a bref et e bref. Comparez legô et logos; trepô, tropos, étrapon; le latin, l'allemand, ont fait également usage de ce procédé pour enrichir leur dérivation. Toujours est-il que la syllabe mo, dans les langues indo-européennes, prend fréquemment les sons me, mi; et comme l'alphabet sanscrit, pourtant riche, ne note pas la prononciation e bref, o bref, on est convenu de prendre, comme point de départ des variations phoniques^ la syllabe ma, el, ^N^<i divers suffixes, man, mat,
mad, mas, etc. De montia, nous concluons donc à mantia, qui existe sous la forme mantis^ prêtresse, prophétesse.
£h bien, cette racine ma est Tune des trois ou quatre que ['indo-européen a très anciennement affectées à des actes intelectuels. Il n'y en a donc guère qui soit plus vénérable et plus intéressante. C'est peut-être le plus ancien son distinct — à part es voyelles a, i, ou — éclos sur les lèvres de nos pères, comme I naît encore sur la bouche de nos enfants. Dans une grande )artie du monde connu, et dans nos langues comme en beaucoup d'autres, il a été appliqué à la mère, mâtar, mater, méter^ nother, muUer (rallongement s'explique par un redoublement et ine contraction : marna, maa, ma). Pour rester dans notre donaine, notons qu'il a désigné très vite la personne, le moi : ceci, celui-ci qui vous parle ; il n'est pas une de nos langues |ui ne l'ait conservé dans ce sens. Gomme désinence, il a indî- )ué la première personne du verbe; mais, dans nombre de mots, il s'est réduit au rôle de suffixe démonstratif ou indifférent.
Comment cette racine a-t-elle pris une valeur intellectuelle, 7oilà ce que nous ne savons pas ; mais nous pouvons le supposer : soit que l'idée de maternité ait éveillé celle de création, de production, de soin, etc.; soit que le son qui désignait la personne ait paru le plus convenable pour exprimer l'essence même du moi, la conscience, l'intellect et l'être qui en est doué, nous rouvons ma et ses substituts dans une foule de mots qui se rapportent à la puissance créatrice, à la pensée, à l'homme, à la science, etc.
La forme simple en a a fourni au latin materies, la matière ; lu sanscrit, ma-tas, ma^ti, ma-nas^ la pensée, l'esprit; mantra, e charme, la formule sacrée ; wianw, manushya, l'homme ; au germain, mannou; à l'anglo-saxon, man; au grec, mania, le déire, la fureur; mantis, la prophétesse; avec un allongement qui l'est pas primitif, la déesse Métis (dont nous conterons les avenures) et des adjectifs comme polumètiSj «c ingénieux » ; métiéta, pithète de Zeus, a le profond penseur ».
Les variantes me, moy mi^ pourvues de divers suffixes, se reconnaissent dans le grec : m/no5, identique au mafuù sanscrit; dans montia, primitif de mousa; dans eumenës, dusmenès (wascrit vo^umana^^ durmanas), « qui a un bon, un fâcheux esprit»; dans mené, attendre ; Mentor, le sage ; Agamemnon (pour memenôn), celui qui pense beaucoup (épithète de Zeus, chef des Grecs). Le latin présente Mener fa, Minerva^ Minerve; prome- | nervare, avertir; monere, monumentum^moneta, surnom de Janon avant de signifier la monnaie ; mens, Tesprit, et mentiri, imaginer, mentir; memini, reminiscor, îe me souviens; meditari, medeor, medicus. On peut citer encore le gothique muns, esprit; gamun-^n, avertir; gaminthi, se souvenir ; le vieux haut allemand, minnia, minna, Tamour; l'anglais, mind, esprit.
Vous aurez remarqué, dans ces exemples, la prédominance des formes qui comportent la nasale : mon, mon, men, min, mon; cette N est le débris d'un suffixe, et le thème complet est manu ou mana. Le dissyllabe, au lieu de s'abréger par la chute de la seconde voyelle, s'est aussi contracté par la perte du premier a; et le second â s'est allongé par compensation. De là une sousracine mnâ, mnê,qm a donné des mots tels que mnêmé, mnèmosunè, mnémàn, « la mémoire^celui qui se souvient ou qui pense i»; tels encore, avec redoublement, que memnêmai, a je pense», mimnésco, « je me souviens )>. Vous voyez que la Muse et Mnémosyne sont aussi proches parentes dans le langage que dans la fable, blnfin, le nom môme de Mnémosyne a pu suggérer l'idée de désir et de mariage ; mnaomai, songer à une femme^ la demander en mariage ; mnéstor, mnéster, mnêstos, «c prétendant, fiancé »; mnéstus, « demande »; mnêstron, « fiançailles», constituent un groupe assez isolé, mais bien certainement dérivé de la racine mnâ ou mné. C'est pourquoi Zeus a épousé Mnémosyne.
Une autre épouse de ce dieu peu sévère à lui-même, la plus ancienne, diaprés Hésiode, c'est Métis, fille d'Okéanos, la plus clairvoyante des êtres mortels et immortels. Première alliée {sunergôs) de Zeus, elle avait persuadé à Kronos de rendre à la lumière les enfants qu^il avait avalés; les malins et les grossiers
prétendaient même qu'elle lui avait fait prendre un vomitif. Apollodore rapporte le fait très sérieusement. Les Grecs, témoin Ulysse^ séparaient peu la pensée de la ruse ; Zeus, pour leur plaire, devait être le plus fin des dieux, et l'on sait de quel supplice il punit l'atteinte portée à son prestige par une malice de Prométhée. Non content d'épouser une conseillère aussi avisée, ii sut s'en assurer la propriété exclusive. « Le Destin, paralt-il, dont Zeus connaissait l'arrêt, le Destin voulait que Métis eût des enfants habiles : d'abord une fille à face de chouette, née sur les bords du lac Triton, égale à son père pour l'audace et la prudence; ensuite un fils au cœur énergique^ futur roi des dieux et des hommes. Mais an moment de mettre au monde Âthéné à face de chouette (aux yeux pers), elle se laissa prendre à de douces paroles et enfermer dans le ventre de Zeus, qui la destina à lui dévoiler le bien et le mal ». Depuis lors, Zeus est mètiéta et poîumètiSy très intelligent et très ingénieux, mais c'en est fait de la déesse. On n'en parle plus, et point davantage du successeur tant de fois prédit qui doit venir détrôner son père, comme il était d'usage dans la famille d'Ouranos.
Mais la fille, déjà toute formée dans le sein de Métis, demande à naître, elle est née, elle réclame la lumière. Zeus la sent qui s'agite en lui, qui remonte dans sa poitrine, et qui, enfin, se loge dans sa tête. Si volumineux que soit un crâne égal à la calotte du ciel, il serait fort gêné par les soubresauts d'un corps étranger. Zeus éprouvait d'horribles douleurs; il eut recours, les uns disent à Prométhée (un parent de Métis et de la racine ma), les autres à Héphaïstos. Un coup de hache bien appliqué soulagea le père et délivra le fruit de ce singulier accouchement. L'active, la bruyante, l'indomptable Âthéné, la conductrice d'armées, elle qui se plaît au tumulte, aux guerres, aux batailles, jaillit de la tête de Zeus, armée du glaive, coiCTée du casque d'or et l'égide à Pépaule. Mais cette belle déesse, incarnation du génie achéen, à la fois batailleur et industrieux, s'est vite assagie, fière de sa double filiation. Favorite et inspiratrice du maître suprême, elle participe de sa puissance; mais elle se souvient de sanv^t^^^VV^
conseille son père, les guerriers, les gens bien doués ; elle applaudit et préside à toutes les créations de Tesprit et de Fart Combien elle est plus vivante et plus grande que sa sœur latine, la sage et incolore Minerve ! Âthéné est l'amie d'Héraclès, de Thésée, d'Ulysse (Odusseus)^ des Athéniens, de tout ce qui est glorieux, persévérant, ingénieux ; elle hait tout ce qui est bnital ou efféminé, le fade Paris et les fastueux Troyens. Qu'y a-t-il dans ce nom? Que veut dire Athéné? J'avoue que j'aimerais à le savoir. Max Mùller, peut-être poussé par une idée fixe — le mythe solaire — peut-être aussi avec une intuition suffisamment justifiée par rétymologie, propose de voir en Athéné un nom de l'aurore tout à coup jaillissant d'une cime de montagne. H, en sanscrit, en latin, est très souvent le débris d'une consonne aspirée, souvent d'une dentale dh^ th; le verbe dha, poser, donnera un participe hitas; grec, 0ETb;. Eh bien, dans les Védas^ l'aurore est quelquefois nommée Ahana (Ahan, c'est le jour). Le grec, remplaçant la consonne perdue, a-t-il prononcé Athânâ, Athéné? L'hypothèse est séduisante, mais si on Taccepte, elle nuira à l'explication non moins agréable du mythe de Daphné, aurore poursuivie par le soleil grandissant, et changée en laurier par suite d'une confusion entre deux mots d'origine fort différente. Étant donnés un arbuste féminin appelé daphné, « laurier» (pourquoi ? peu importe), et un nom sanscrit de l'aurore Ahana, comment la métamorphose a-t-elle pu s'opérer ? En admettant, dans la forme indienne, la perte, fort commune, d*un d initial {açru, larme; grec, dacru), et la chute d'une aspirée labiale 5/i, qui équivaut au grec 9 ; de sorte qu'il y aurait eu suffisante ressemblance entre Daphnèei Dabhana (contractée en Daphnè). Or, si Ahana était, à l'origine, Athana, elle n'a pu être Dabhana. Les deux solutions sont acceptables, mais il faut choisir, à moins qu'on ne préfère demeurer dans un doute, qui n'a rien d'affligeant. Qui croirait que Spencer se fait, de ces incertitudes étymologiques, une arme contre la mythologie comparée ! Mais les mythes et les mystères sont des rébus, parfois ingénieux, très souvent ineptes; et qui peut se flatter de les daviner tous?
Pensez qu'ils sont nés d'une circonstance inconnue, d'un mot incompris ou mal prononcé, de formes dialectales, patoises, qui sont perdues à jamais^ de l'interprétation personnelle d'un prêtre, d'un poète ou d'un passant ; et vous admirerez bien plus les découvertes des linguistes que vous ne regretterez leurs échecs, ou leurs contradictions inévitables.
.Au reste, l'antiquité d'Âthéné ne peut faire l'objet d'un doute. Une de ses épithètes ordinaires, Tritogénéiay révèle sa parenté avec un vieux dieu aryen du ciel ou des eaux célestes, Trita, qui se retrouve aussi dans les légendes persanes. Les Grecs, abusés par les noms d'Amphitrite et des Tritons, anciennes divinités de Tatmosphère attribuées, comme tant d'autres, au monde marin, ont quelquefois été tentés de voir en Athénè une déesse des eaux ; et le bon Hérodote a cru naïvement qu'elle était née en Libye, aux bords d'un certain lac Triton. Combien de mythes ont dû naître de pareilles méprises !
Qui sait encore pourquoi la chouette a été réservée comme compagne et comme emblème à cette fille du ciel lumineux, à cette projection de l'intelligence suprême? Vous aurez remarqué que nous avons remplacé les ce yeux pcrs », que l'on prête d'ordinaire à Athéné^ par une a face de chouette ». C'est que tel est le véritable sens, peut-être Hésiode lui-même l'ignorait-il, de glaucopis. Glaux est le hibou. Le culte de cet oiseau, vénéré des Hurons, appartient aux premiers temps de la Grèce; des figurines de chouette en «terre cuite ont été trouvées à Mycènes, k côté des petites vaches informes qui ont^ plus tard, donné leur corps et leur visage à lo, à Héra d'Argos. La chouette avait sans doute quelque chose de méditatif et de mystérieux — comme les deux corbeaux d'Odin — qui a paru convenir à la déesse de la pensée et de la sagesse.
En somme, Athéné est une personne des plus complexes, qui représente certains phénomènes de la nature, soit la foudre, soit le rayonnement solaire, soit l'aurore sortant du ciel nocturne, et que la métaphysique, en son enfance, a pu surcharger d'attributs abstraits, sans altérer en elle le principe animiste de la vie
divine ; assez supérieure à la race des mortels pour s'asseoir aux banquets de l'Olympe, assez humanisée pour jouer complaisamment son rôle dans les apologues moraux et poétiques sciemment inventés par une aimable fantaisie. Cest elle, par exemple, qui préside à la toilette de Pandore.
Contons cette fable, en combinant la théogonie d'Hésiode avec le poème des Travaux et des jours. Prométhée avait ravi le feu. Zeus, irrité, lui tint ce discours : « Fils de Japet, qui sais tout, tu te réjouis d'avoir trompé ma volonté? Mal t'en prendra^ et aux races futures. J'enverrai aux hommes un fléau vengeur, un fléau qui séduira leur cœur, et quUls embrasseront tous avec amour. » H dit, et se prit à rire ; et il ordonna au Double-Boiteux (Héphaïstos), de mêler la terre à Teau, en un corps pourvu de la voix et de la consistance humaine, d'un visage pareil à celai des vierges divines; à Athéné, d'enseigner à la créature nouvelle les ouvrages féminins, le travail de la toile ; à la blonde Aphrodite de verser sur sa tête la grâce, le désir ardent et les langueurs qui fatiguent les jeunes corps. Héphaïstos donna donc au limon la forme d^une vierge pudique ; Âthéné la ceignit, la para d'une robe blanche, lui posa sur le front un voile merveilleux et des guirlandes où le désir s'exhalait des fleurs de l'herbe nouvelle ; enfin une couronne d'or qu'Héphaïstos luimême orna de ses mains pour plaire à Zeus : il y avait ciselé, brillants d'une vie feinte, la plupart des monstres que nourrissent la terre et TOcéan. Et pendant que les Grâces et la Persuasion (Peithô) lui posaient sur la peau des colliers d'or, pendant que les Heures ajoutaient des fleurs à sa couronne, le messager meurtrier d'Argos plaçait dans sa poitrine les mensonges et les doux propos et la perfidie. C'était l'ordre de Zeus aux coups pesants. Puis il lui donna la voix ; il appela cette fille Pandore, parce que tous les Olympiens lui avaient fait quelque don. Présentée dans l'assemblée des dieux, où tous admirèrent un piège invsible aux humains, elle fut accueillie, comme on sait, par l'imprudent Épiméthée. Jusque-là, l'humanité avait été exempte de maux. Mais Pandore ouvrit une boîte d'où s'envolèrent toutes les
maladies qui nous saisissent sans bruit — car Zcus leur a ôté la voix — où Tespérance resta seule, car la boîte fut refermée aussitôt. « Pandore, ajoute le conteur antique, est l'origine des femmes efféminées, compagnes du luxe et non de la pauvreté, semblables aux frelons nourris par les abeilles. Évitera-t-on le courroux de Jupiter en s'abstenant d'hymen? Mais la vieillesse solitaire a ses maux. Une femme pudique et sage est un trésor. Et comment la distinguer d'une mauvaise? Il faut donc subir les volontés du dieu qui a revêtu du même attrait le bien et le mal.» Ces réOexions^ naïves autant que judicieuses, sont devenues si banales, qu'on les sous-entend aujourd'hui. Mais peut-être étaientelles nouvelles encore, il y a deux mille sept cents ans.
Dans ce conte de Pandore apparaît la jalousie de Zeus. C'est, comme on sait, le péché mignon de Jéhovah. Presque tous les peuples ont prêté aux êtres surnaturels une susceptibilité excessive, à rinstigation, je crois, des prêtres, ennemis naturels de toute innovation, de toute indépendance. Les dieux admettent le progrès, à condition qu'il vienne d'eux. Toute découverte est impie, si elle ne leur est pas attribuée. Jéhovah chasse Thomme de i'Ëden, parce qu'il a goûté du fruit de la science; Zeus en veut à Prométhée parce qu'il a, de sa propre autorité, communiqué le feu et ouvert Tiotelligence aux hommes. Cette vue, indiquée par Hésiode, richement développée par Eschyle dans sa trilogie, a été singulièrement funeste à l'humanité. Les théocraties l'ont transmise, avec le droit divin, aux royautés absolues ; c'est par elle que l'obscurantisme est devenu, pour de longs siècles, le principe de l'éducation et de la vie sociale.
C'est encore la jalousie divine qui donne un sens à la fable, un peu trop vantée, de l'Amour et Psyché. Psyché commet deux fautes : elle veut savoir, elle veut connaître son époux, et elle se permet d'être aussi belle et beaucoup plus jeune que Vénus. De là toutes ces épreuves iniques, cette expiation qui lui vaut enfin l'indulgence de Jupiter et l'immortalité. L'inventeur de cette histoire est heureux de sauver son héroïne, mais il ne songe guère à maudire ses persécuteurs, tant la vengeance la.
moins motivée lui semble un attribut normal et un privilège naturel des dieux.
Les Grecs ont, du moins, envisagé cette fatalité d'un cœur ferme et d*un esprit libre. Ils n'ont pas trop plié, en somme, sous la menace des hiérophantes et des fanatiques de la routine. L'orthodoxie, chez eux, s'est contentée de quelques victimes, illustres, il est vrai : Anaxagore, Prodicus^ Diagoras, Socrate, Arûtote.Mais, d'ordinaire, quelques compromis suffisaient à éluder la jalousie sacrée, et les dieux se montraient assez maniables. Ils entendaient la plaisanterie, même salée. Ni Aristophane, que je sache, ni Lucien, n'ont été foudroyés ; on n^a pas brûlé leurs livres, à défaut de leurs personnes, sur les places publiques. Les mythographes en usent avec les dieux, avec Zeus lui-même, sans façon, sinon sans respect. Les dieux sont leur chose ; ils les améliorent et les perfectionnent à leur gré.
Nous avons vu Zeus épouser des déesses qui ne devaient pas être des plus jeunes, Mnémosyne, Métis, des Titanides de fantaisie, d'origine tout humaine — la Mémoire et la Pensée. Il est vrai que sa Ggure y gagne en noblesse et en grandeur. Le symbolisme anthropomorphique va mettre encore dans son lit une antique déesse, dont le nom peut s'accommoder à une signification abstraite. Thémis est fille du ciel et de la terre ; elle a déjà épousé Japetos et donné le jour à Prométhée ; c'est sans doute un nom de la terre. Mais la racine dha, tithèmi^ « poser, établir »^ qui pouvait convenir à la divinité stable par excellence, répond également bien à l'idée d'institution et de loi. C'est celle Thémis rajeunie, renouvelée par la raison humaine, que le Zeus d'Hésiode accepte pour épouse ; et il en a des filles dont le caractère principal est la régularité : les Parques, ClothOi Lachésis, Atropos, qui filent et coupent, au temps marqué, la destinée des hommes ; les Heures ou les Saisons, qui règlent le travail ; Ëirènè, « la Paix » ; Ëunomia, le bon ordre, le bon gouvernement ; enfin, Dikè, la Justice, « vierge vénérable, même aux dieux de l'Olympe ». L'éloge de Dikè remplit toute la fin du premier livre des Travaux et des jours, plus de cent soixante
vers. Ce témoignage des sentiments d'Hésiode est fort remarquable et doit ]ui faire pardonner son erreur. Il croit honorer la justice en la' divinisant. Ce sont de pareilles transpositions qui ont faussé le sens du juste, qui ont habitué Thomme à demander la justice aux dieux, dont l'arbitraire est l'essence.
Mais poursuivons. Voici Tintelligence, les facultés humaines, les arts, les sciences, la morale, élevés au rang suprême, en qualité d'épouses ou de filles de Zeus ; ses épithètes compléteront ses attributs humains : il sera dit hospitalier, père des prières, protecteur des suppliants, de la bonne foi, de la pitié, du serment, Orkos, Le respect du serment humain est fondé sur rinviolabilité du serment des dieux. On conte que Styx, nymphe océanide, mère de la Victoire, de la Force, de l'Envie et de la Violence, se porta la première au secours de Zeus contre les Titans. Aussi Ta-t-il comblée d'honneurs ; il a ordonné qu'elle devint la gardienne du grand serment des dieux.
Déesse formidable aux immortels, fille aînée d'Okéanos, elle habite près du Tartare, loin des dieux, des demeures fameuses, couvertes de vastes rochers, élevées jusqu'au ciel sur des colonnes d'argent. Une eau, dont Iris vient chercher un plein vase pour le serment des dieux, coule en ce séjour ; c'est la dixième partie des eaux d'Okéanos. Les autres coulent sur la terre ; celle-là seule s'échappe du rocher, pour le malheur des dieux, car les dieux ne peuvent enfreindre le serment prêté sur l'eau de Styx, sous peine de demeurer inanimés une année entière, privés du nectar et de l'ambroisie, sans souffle, sans voix, gisants sur des lits, enveloppés d'une torpeur funeste ; ils ne sortent de ce supplice que pour tomber dans d'autres maux ; neuf ans entiers, ils sont bannis des conseils et des festins des dieux. La dixième année seulement les rend aux assemblées olympiennes. Telle est la gravité du serment que les dieux ont fondé sur Teau de Styx.
J'avoue que le mythe est bizarre et ne se comprend plus. Qui a pu sonj^er à prendre pour garant du serment une déesse qui a pour enfants l'Envie, la Force et la Violence *{ G'^^\. \5Av^\Xi^^^^
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emblème d'une immuable foi que l'eau, mobile par excellence. Le mot latin Orcus^ Tenfer, qui reproduit^ lettre pour lettie, rOrkos grec, la demeure de Styx au seuil même de l'Érèbe, sem* ble mettre sur la ¥oie d'une explication plus simple, étouffés sous des fictions mal conçues. Le serment solennel était saai doute prêté sur une fosse, en présence des morts. On jurait par les mânes, par les ancêtres, à peu près comme les Gaulois engageant l'ombre de leur père, comme les Cbinois, qui donnent en garantie le corps de leurs parents.
Quoi qu'il en soit, l'importance, fort louable, donnée par Hésiode au serment, laisse quelque doute sur la bonne foi de sei contemporains. Un tel luxe de menaces et de châtiments pour maintenir la parole jurée implique une certaine tendance à l'éluder. Mais il ne faut point s*étonner ; le sauvage et le barbare sont les hommes de Timpression présente ; rien de ploi oublieux, de plus mobile, que leur esprit ; rien n'est plus ^fficile que de les enchaîner par une promesse. Zeus et Styx ue sont pas de trop pour arrêter le parjure.
D'autres concepts encore, et bien familiers à Tesprit grec, sont entrés dans la famille de Zeus : l'Amour, la Beauté. Déjà nous avons vu les Grâces devenir filles de Zeus et d'£urynomè ; Éros et Aphrodite seront aussi comptés au nombre de ses enfants, bien qu'Hésiode les considère comme très antérieurs aux Olympiens. Pour les métaphysiciens, qui regardent le beau comme un type absolu, il paraîtra surprenant que les Grecs n'aient pas conçu une déesse spéciale de la beauté. £n dépit du jugement de Paris, Aphrodite, Athéné, Héra, Artémis, Hébé,le8 Grâces, les Muses, Perséphonè, Thétis, sont toutes belles à des titres différents ; et chacune de ces déesses peut recevoir, du goût de Tartiste, des physionomies diverses. Bien que les Grecs aient formulé un canon, une règle dont ils ne s'écartent guère pour les proportions du corps de Thomme et de la femme, ils n'ont jamais admis, comme Platon y inclinait, que le beau, to Ka/on, pût se résumer en une forme unique, dont le démiurge aurait tiré des épreuves plus ou moins approchées. Hs ont tou-
»urs pensé et prouvé, par les œuvres de leurs artistes, que le &au comporte plusieurs absolus, c'est-à-dire qu'il est entièreleut relatif à la race, à Texpressioa et au goût individuel. Leur bre génie ne s'est pas enfermé dans l'étroit idéal de l'Égyptien, u du Cypriote^ qui répète indéfiniment sa Vénus au niais soujre stéréotypé. La vérité est que de chaque type il a cherché OAsciencieusement l'idéal, et quMl a trouvé le beau dans l'agen- •ment du centaure ou le rictus de Méduse, aussi bien que dans I grâce, la majesté, la jeunesse ou la plénitude de ses dieux et e ses déesses.
Nous n'avons pas épuisé, il s'en faut^ la liste des concepts livinisés par l'anthropomorphisme hellénique. De ceux qui nous estent au moins à nommer, les Êrynnies ou Euménides sont eules encore véritablement mythiques. Filles posthumes d*Ouanos mutilé, elles poursuivent le crime jusqu'à Tautel des lieux. Leurs rauquements, imités sur la scène, jetaient l'épouvante dans l'auditoire d'Eschyle et faisaient avorter les spectaxices. Hallucinations du remords, justicières infernales, elles )nt gardé longtemps, comme la sombre Némésis, la vie qu'elles lenaient de l'illusion animique. La douce Harmonia, fille d'Aphro^ lite, épouse de Cadmus, effacée par les Muses et les Grâces, fait contraste avec ces âpres figures. Le reste, né du Jour et de la ^uit, ou de la Nuit seule, n'est plus qu'un troupeau d'ombres incolores : la Mort, le Sommeil, les Songes, les Destinées, la Pïaude, la Vieillesse, la Discorde, le Labeur, l'Oubli, la Peste, ^es Douleurs, les Rixes, les Meurtres, les Batailles, les Carnages, les Querelles, les Discours menteurs, les Discussions, la Licence, le Crime et la Fatalité. Nous les laisserons dans le désordre pittoresque de rénumération d'Hésiode.
L'extrême richesse, la subtilité infinie de l'esprit grec se sont déployées dans sa mythologie allégorique. La pensée indienne ne lui cède guère, mais elle n'apoint le sens du beau ; son Paramâtma, l'âme suprême, appartient plus à la philosophie qu'à la religion. Nous retrouverons d'ailleurs ses créations les plus originales dans les chapitres consacrés aux dieux -lilwx^^^^ ^<^
Tautel et du sacrifice. Nous verrons la. prière et les rites prendre le pas sur les divinités cosmiques, et le brahmane, Tascète, se substituer aux grandes personnifications du naturalisme.
La sécheresse de la religion latine est loin d^exclure, nous le savons, l'abondance de la nomenclature sacrée. Numina, nomina; c'est bien à Rome que les dieux sont des mots. De même que les Latins ont attaché des esprits, des génies à tous les êtres, à tous les objets et phénomènes extérieurs, aux circonstances les plus graves ou les plus minces de la mort^ de la vie, de la guerre, des âges, de Taccouchement et de Tenfance, de même ils ont érigé les qualités morales et physiques, les idées générales, en divinités à peine plus impersonnelles que Jupiter optimuSy maximus ou Liber pater. Ceux-ci n'ont point d'aventures, point d'histoire ; celles-là ont des temples, aussi bien que les autres.
La plus vivante de ces abstractions est la Fortune, Fors, Fortuna, dont le culte était très répandu dans l'Italie centrale. aVarron la rencontra chez les Sabins, et une ville d'Ombrie portait le nom de Fanum Fortunœ, ce qui fait conjecturer l'existence d'un ancien temple. En Latiura, la Fortune d'Antium et celle de Praeneste étaient renommées dès la plus haute antiquité. On en cite d'autres sur l'Âlgide, la montagne des Ëques, et à Yolsinies en Toscane. Servius Tullius, qui semble avoir fondé ce culte à Rome, passait pour le ûls de la déesse. Il y avait, via Portuensis, un temple dédié à Fors Fortuna (la bonne chance), et, au Forum hoariurriy un sanctuaire de la Fortune voilée, ou Fortuna Virgo. Les habiles assuraient que la fille dénaturée de Servius ayant osé mettre le pied dans le temple, la statue elle-même avait baissé son voile pour ne pas la voir. Plutarque a recueilli les nombreux surnoms sous lesquels Fortuna était adorée à Rome : au Gapitole et sur le Quirinal, la Fortune publique, qui avait fini, dit-il, par se fixer à Rome pour y rester éternellement ; au Palatin, la Fortune privée, la Fortune respiciens, obsequens ou favorable ; sur la voie Latine, la Fortune des femmes, en souvenir de la retraite de Coriolan ; près du théâtre de Pompée, la Fortune équestre; au Champ-de-Mars et près du cirque Maxime,
la Fortune hujusce diei (de ce jour), que Gatulus avait invoquée contre les Cimbres. Joignons-y la Fortune barbue, à qui )e jeune homme consacrait les prémices de sa barbe naissante ; la Fortune virile, adorée dans les bains des femmes ; une brève, une douteuse, une mauvaise, une fidèle, une tranquille, une autre aux mamelles pendantes ; celle qui conduit {dux) et qui ramène (redux) les voyageurs et les absents ; enûn, les Fortunes des individus, des terrains, des cohortes, des corporations, des édifices, et celle des empereurs, regia, aurea. « Trajan réunit toutes ces appellations différentes, en vouant à la Fortune, comme puissance universelle, un temple où l'on fit des sacrifices tous les premiers jours de Tan. » C'est de cette divinité que parle Pline quand il dit qu'on l'invoque avant tous les autres dieux, et Lucien, lorsque son Momus se plaint, dans l'assemblée des dieux, de se voir enlever tous ses adorateurs par la Fortune. Les attributs ordinaires de la Fortune étaient, et sont encore, la roue, la corne d'abondance, le gouvernail, des plumes sur la tête, une boule sous les pieds.
A la même classe appartiennent Salus, Strenua ou Strenia, Cardea, Spes, Félicitas, Bonus Ëventus, Libertas, Pax, divinités de la guérison ou du bonheur. Les deux premières sont d'origine Sabine. Strenia, qui avait son temple et son bois sacré près du Golysée, est devenue la déesse des étrennes, parce que, au début de chaque année, des rameaux coupés dans son bois étaient portés au Capitole." Salus était logée sur le Quirinal ; un historien, Fabius Pictor, avait peint les murs de son temple ; le 8 août, sous les noms de Publica, d'Augusta, elle était invoquée en faveur des santés publiques et impériales. On s'habitua à jurer par le salut du prince, et nombre de chrétiens tenaient ce serment pour innocent, tandis qu'ils refusaient de jurer par le génie ou par la fortune de l'empereur. 0 puérilité !
Cardea ou Carna est latine ; c'était une nymphe aimée de Janus, friande de fèves et de lard. Chargée de veiller aux entrées et aux sorties, elle protège les portes des villes et r^o^^ ^^ santé des hommes. Son office le plus intéressant est rt'écs^^^^^^ ^^^^ ^^^
branche d*aubépine, ces sortes d'oiseaux vampires appelés Striges qui rongent le cœur des enfants endormis et traversent Tair en sifflant. Spes, dont l'image Ggure sur les monnaies, relève gracieusement sa robe d'une main, et tient dans Tautre une fleur près d'éclore ; son culte s'est confondu assez vite avec celui de la Fortune, de Bonus Eventus, de Salus. Félicitas^ qui eut des temples au Vélahre, au Champ^le-MarSy au Capitole, rappelle un des mots les plus familiers au peuple romain, felix^ appliqué à toutes les choses et à tous les êtres favorisés du sort» au champ fertile, à l'enfant d'un riche et fécond mariage, aux victorieux et aux puissants. Le premier sanctuaire de Félicitas fut élevé par Lucullus en souvenir de Sylla, qui se faisait appeler « l'Heureux » ; rappelons la formule banale des monnaies et des médailles commémoratives: Félicitas augusta,
La Liberté fut d'abord la déesse d'une insouciante et joyeuse vie; mais elle ne tarda pas à prendre un sens £ocial et politique; elle est celle qui préserve Tingénn de l'esclavage et le citoyen romain de la tyrannie. Bile avait un temple sur l'Aventin, fondé par Sempronius Gracchus, et divers atria où l'on gardait certaines archives, où l'on affichait les lois, où l'on affranchissait les esclaves : c'étaient déjà des basiliques. La première bibliothèque publique fut ouverte par Asinius PoUion dans un atrium de la Liberté. Sous les empereurs, on ne parla guère de cette divinité ; cependant, le Sénat daigna s'en souvenir après la chute de Commode : ayant fait abattre une statue de ce fou enragé, il la remplaça — pour peu de temps — par une statue de Libertas. Fax, Securitas, tiennent le caducée, l'olivier, la corne d'abondance ; divinités tardives et bien peu puissantes, elles n'apparaissent qu'après la république. Auguste dédia à la Paix un autel et trois sacrifices annuels ; Vespasien lui éleva, près du Forum, un temple magnifique, détruit par un incendie sous le règne de Commode, et qu'on a longtemps confondu avec les très belles ruines de la basilique de Constantin.
Quelques noms de vertus, pour compléter ce catalogue : Honos
a VirtuSy rhonneur et la vaillance, adorés dans d'assez nomireux temples élevés par Fabius, Marcelius, Scipion Éinilien^ ifarius ; Concordia^ la bonne entente, invoquée d'ordinaire par ;eux qui avaient proûté des discordes civiles, ou par les princes |ui méditaient la mort de leur frère ou de leurs collègues; Pudi- Htia, q\x\, d'abord aristocratique, refusait de recevoir dans son emple une patricienne mésalliée, mais qui a fini par s'accomnoder avec les impératrices de pudeur douteuse ; Pietas, méange d'amour et de respect, qui préside aux affections de la amille^ aux rapports entre Thomme et la divinité ; Fides, très incien attribut de Jupiter ; Mens hona, sorte de parèdre de Vénus Èrycine ; Mimnermia ou Meminia, deux épithètes significatives ]ui nous montrent en cette Vénus une déesse de la pensée et ie la mémoire. JEquitas, Clementia^ Constantia ne valent d'être ûtées que pour Tamour, la prédilection dont les entouraient Ti- )ère, Galigula, Claude, et, d'ordinaire, les moins équitables, les noins cléments et les moins constants des empereurs. Quel- |ues-unes de ces vertus ont été adoptées par la théologie, soit ;omme cardinales, soit comme théologales, ou simplement logées à-haut avec le menu fretin des Trônes, Vertus et Dominations.
Mais il en est une, assez banale aux yeux des Romains, el généralement employée à flatter les empereurs, il en est une qui i pris, dans les monothéismes, une place véritablement hors de 3roportion avec sa valeur ; elle est devenue le synonyme de dieu. Dn a deviné que nous voulons parler de la Providence, qui a si longtemps infesté les discours officiels et les oraisons funèbres. Il est inutile de démontrer aujourd'hui que cette prévoyance ou prudence, admissible quand il s'agit de personnes définies, comme l'homme ou comme les dieux du polythéisme, est absolument inapplicable et inutile à une entité sans yeux, sans cerveau et sans vie. Mais ce n'est pas la dernière fois que nous rencontrerons la Providence. Elle viendra nous assaillir quand nous toucherons à la liturgie^ aux litanies et à la prière.
Nous en avons fini avec les éléments apportés aux mythologies par le symbolisme anthropomorphique, avec les retouches.^ les
substitutions, parfois heureuses, souvent manquées, par où la raison a tenté de rajeunir ou de renouveler le personnel divin. Dans le chapitre suivant, nous aborderons Tétude du culte : le sacerdoce» les oracles et les présages, le sacrifice, l'expiation, la rédemption, les rites, les mystères, la prière. Ce sont là les formes essentielles de la religion ; et la liturgie a enfanté des dieux beaucoup plus vivants — et beaucoup plus illusoires — que la métaphysique elle-même.