INTRODUCTION. XXI
feuille froisse la feuille. Le soleil se lève, se couche, monte à travers le ciel. Le ciel s'unit à la terre pour engendrer toutes choses. Le vent livre bataille à la nuée, la lumière aux ténèbres. La foudre fend les voiles de l'étendue, frappe, déchire, embrase. La victoire guide les bataillons. La guerre souffle le carnage. La fortune gouverne le monde. Les lois régissent les catégories de faits. La raison préside à Tordre universel. La justice et le devoir veulent que le mandataire obéisse au mandant, etc., etc. On pourrait multiplier ces exemples à l'infini. Dans ces locutions banales se révèle à qui sait voir le secret de toute mythologie et de toute métaphysique. La mythologie n'est pas seulement une maladie du langage, elle en est la maladie, ou plutôt l'essence.
La formule numina nomina se réfère donc à une vérité située bien au delà du système ingénieux et utile qu'on appelle mythologie linguistique; et il est juste de reconnaître que la théorie linguistique, élargie et généralisée, prend sur le fait le procédé instinctif qui a peuplé et animé le monde surnaturel.
Nous allons maintenant descendre en des régions plus profondes, sinon au delà du langage, tout au moins avant la naissance des mythes proprement dits. Les religions ne sont pas anciennes ; aucun fait d'ordre religieux n'a laissé de traces en Europe avant les temps robenhausiens, avant l'âge des sépultures et des grandes migrations orieutales. Qu'ont duré les mythes? dix, quinze mille ans peut-être. Qu'est-ce auprès
des deux cent quarante mille années que la géologie permet d'assigner à l'espèce humaine ! Le sentiment religieux s'est donc déclaré avec une extrême lenteur; et si nous avons quelque chance d'en retrouver les premiers symptômes, ou prodromes, c'est chez les populations attardées, contemporaines encore des périodes quasi-quaternaires, chez les sauvages les plus frustes, et parmi les spécimens les plus incultes des nations civilisées. Convoquons les Veddahs de Ceylan qui vivent sur les arbres et comptent à grand'peine jusqu'à deux, les Bochimans, les Australiens, les hommes singes de Malacca, et ceux de la Terre de feu ou de la Californie. La plupart de ces peuplades sont considérées comme athées, et c'est à bon droit, si on attend d'elles quoi que ce soit d'analogue à un culte régulier, à la conception d'un ou plusieurs dieux. Il y a un athéisme préliminaire. La religion est encadrée entre deux athéismes, l'athéisme de l'ignorance, l'athéisme de la science. Toujours est-il que tous cesanthropoïdes sont imbus déjà d'une croyance qui a et le fond et qui reste l'accessoire de toute religion. Il croient aux fantômes, aux revenants, aux esprits ma — lins des bois, des eaux et des montagnes, enfin aux:::^ '^^rciers qui prétendent connaître et faire agir ces puis — nces redoutables. Mille exemples prouveront l'uni- ^r^ alité, la ténacité de ces chimères ; il suffit, pour le ^^-^i^ent, d'en chercher l'origine.
erbert Spencer pense que le sauvage, sans cesse 7?/, a d'abord été frappé de l'ombre à demi libre