III
Ecclésiastiques divers peints par Saint-Simon
Pour achever un tableau d'ensemble du monde religieux au xvu" siècle, nous donnerons encore, d'après Saint-Simon, les portraits de quelques personnages religieux connus à cette époque. Nous étudierons plus loin, séparément, ce qui concerne la vie et les idées de Fénelon.
M. de Clermont-Tonnerre.
M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, était connu pour sa vanité excessive. Il avait chez lui deux grandes cartes géographiques, Tune avec ce titre : « Descente de la très auguste maison de Clermont- Tonnerre des Empereurs d'Orient », et l'autre avec celui-ci : « des Empereurs d'Occident. » Saint-Simon dit qu'il lui montra ces merveilles, qu'il admira dans un autre sens que lui. (C'est un assez joli trait de mœurs que cette réflexion crilique chez le duc et pair qui se vantait de descendre lui-même de Gharlemagne,
avec aussi peu de titres que le prélat a cette grande origine impériale.)
(1-204). — Quand M. de Clermont-Tonnerre fut admis à l'Académie, l'abbé de Caumartin se proposa de divertir le public aux dépens de l'Evêque de Noyon, qu'il avait à recevoir, comme directeur de la Compagnie. Il composa un discours confus et imité au possible du style de M. de Noyon, qui ne fut qu'un tissu de louanges les plus outrées et de comparaisons emphatiques, dont le pompeux galimatias fut une satire continuelle de la vanité du prélat et qui le tourna pleinement en ridicule. Saint-Simon prétend que l'abbé communiqua, au préalable, sa composition à Tévêque, qui lut et relut le discours, en fut charmé, et ne laissa pas que d y faire quelques corrections pour le style et d'y ajouter quelques traits à sa propre louange.
L'abbé de Caumartin répondit au discours de l'évêque de Noyon, le jour de la réception, d'un air modeste, d'un ton mesuré, et par de légères inflexions de voix aux endroils les plus ridicules et les plus marqués au coin du prélat, ce qui aurait réveillé l'attention de tout ce qui l'écoutait, si la malignité publique avait pu être un moment distraite. Cette action fit beaucoup de bruit. M. de Harlay, archevêque de Paris, qui n'aimait pas le nouvel élu, se plut à lui révéler le mot de cette farce. L'évêque de Noyon, désabusé non sans peine, alla se plaindre à Louis XIV qui, d'abord, voulut exiler
l'abbé de Caumartin dans son abbaye de Bretagne, mais qui, à la fin, s'apaisa. Saint-Simon rappelle qu'en 1717, lui-même, fit nommer l'abbé Caumartin évêque de Vannes.
Le Cardinal d'Estrées d'après Saint-Simon.
(X-344) (1714). — Le Cardinal d'Estrées mourut, dans son abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à quatrevingt-sept ans. Son père était maréchal de France, Gabrielle d'Estrées avait fait la fortune de cette famille. (( Voilà, s'écrie Saint-Simon, comme des beautés élèvent des familles qui savent en profiter I »
« Le Cardinal était l'homme le mieux fait de corps et d'âme, un esprit supérieur et un bel esprit, une érudition rare; très généreux, fort courtisan mais avec dignité... Il fut évêque de Laon, à vingt-cinq ans. Un jour, le Roi se plaignit à lui de l'incommodité de n^'avoir plus de dents... « Des dents, Sire, reprit le Cardinal, oh ! qui est-ce qui en a ? » Le rare de cette réponse est, qu'à son âge, il les avait encore blanches et fort belles et que sa bouche fort belle et fort agréable était faite de façon qu'il les montrât beaucoup en parlant; aussi le Roi se prit-il à rire de la réponse. »
Si nous rapprochons cette réponse de la déclaration de l'abbé de Polignac sur la pluie de Marly, qui ne mouille pas, nous reconnaîtrons aisément que la palme de la flatterie appartenait assurément aux prélats de la Cour. Le second Maréchal d'Estrées logeait chez son
oncle à l'Abbatiale, dit Saint-Simon. « Le Père Lallemant, un des boute-feux des Jésuites, se mit un jour à vanter, devant lui, l'Inquisition et à insister sur la nécessité de l'établir en France. Le Maréchal finit par lui dire que, sans le respect de la maison où ils étaient, il le ferait jeter par la fenêtre. »
Godet des Marais d'après Saint-Simon.
(1-295) (1696). — Godet, évêque de Chartres, était le directeur unique de Saint-Cyr et de M""" de Maintenon; ses mœurs, sa doctrine, sa piété, ses devoirs épiscopaux, tout était irrépréhensible. Il se montrait rarement à la Cour et toujours comme un éclair. Son extérieur de cuistre rassura Fénelon, ainsi que son air cru simple, son aspect niais, son absence de liaison avec d'autres que de plats prêtres. Il se flatta de le culbuter....
(11-339). — Ce prélat était fort loin d'être Quiétiste ou Janséniste..., mais d'autre part il n'aimait pas les Jésuites, les tenait de court et bas. Il partagea avec le Père de La Chaise la distribution des bénéfices... Les choix ne furent pas boas : il infesta l'épiscopat d'ignorants entêtés, d'ultramontains, de barbes sales de Saint-Sulpice.
(VII-123) (1709). — Godet mourut consommé de travail et d'étude, sans être vieux. Saint-Simon nous
montre dans ce prélat un grand homme de bien, théologien profond, ennemi du Jansénisme, Sulpicien. a M"*" de Maintenon le goûta au point qu'elle en fit le Supérieur et le Directeur de Saint-Cyr et son Directeur à elle-même.... Je dépositaire de son cœur et de son âme, pour qui elle n'eut jamais rien de caché... Il fut le confident de son mariage, il contrebalança le Père de La Chaise. Devant lui le Clergé rampait, les Ministres étaient à : plaît-il, maître ? »
Il fut mêlé aux affaires de Fénelon et de M'"^ Guyon. Sa dépense, ses meubles, sa table, tout était frugal, et tout le reste pour les pauvres.
Saint-Simon ajoute ce trait qui ne justifie guère le prétendu désintéressement de Godet. Il demanda au Roi une abbaye, le Roi lui répondit que, dans la réputation où il était, une abbaye la ternirait, et il lui assura une pension de vingt mille livres qui fut payée secrètement. Fâcheux expédient, pour un prélat, dans une situation comme la sienne !
Chanvalon de Harlay, Archevêque de Paris.
(1-276). — Il mourut en 169o. Après avoir présidé l'Assemblée du Clergé, lui qui avait toujours régné sur le Clergé par la faveur déclarée et la confiance du Roi, il avait essuyé toutes sortes de dégoûts. L'exclusion que, peu à peu, le Père de La Chaise était parvenu à lui donner de toute concurrence en la distribution des bénéfices l'avait déjà éloigné du Roi et M"'* de Maintenon
à qui il avait déplu d'une manière implacable en s'opposant à la déclaration du mariage dont il avait été l'un des trois témoins, l'avait coulé à fond.
A la fin de sa vie, il se renferma, avec sa bonne amie la duchesse de Lesdiguières, qu'il voyait tous les jours chez elle ou à Conflans, dont il avait fait un jardin délicieux et qu'il tenait si propre qu'à mesure qu'ils s'y promenaient tous les deux, des jardiniers les suivaient à distance pour effacer leurs pas avec des râteaux.
(On nous permettra de rappeler une habitude semblable de Berryer. Quand nous visitâmes le château d'Angerville-la-Rivière, demeure du grand orateur, on nous assura qu'il ne se promenait jamais dans son parc, sans être accompagné d'un jardinier armé d'un râteau, qui avait le même emploi que ceux de l'archevêque.)
L'archevêque de Harlay fut fort maltraité par Fénelon. En 1693, ce dernier écrivait, dans sa fameuse lettre à Louis XIV : « Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu et qui fait gémir tous les hommes de bien. »
L'abbé de La Rochefoucauld.
(VI-184). — L'abbé de La Rochefoucauld était le meilleur gentilhomme du monde, le plus noble et le plus droit, mais aussi le plus imbécile et qui ressem-
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blait le mieux à un vicaire de village. Il était passionné pour la chasse et n'y manquait jamais, ce qui l'avait fait appeler l'abbé Tayaut.
Le Cardinal Le Camus.
(V-340). — Le Cardinal Le Camus mourut, en septembre 1707, à l'âge de soixante-seize ans. Il était également connu par son esprit, ses débauches, son impiété, sa pénitence prolongée. Il s'était condamné aux légumes pour le reste de sa vie; il mangeait chez lui, au réfectoire, avec tous ses domestiques, sa livrée même. « Oh! mes chers légumes, s'écriait-il un jour, je vous ai trop d'obligation pour vous abandonner jamais ! »
Le Tellier, Archevêque de Reims.
(VII-281). — Le Tellier, archevêque de Reims, mourut en 1710. Il était le frère de Louvois. Janséniste de nom, il était ennemi des Jésuites, savant en tout ce qui était de son état pour le spirituel et le temporel. Rustre et haut au dernier point, il était humble sur sa naissance à embarrasser, extrêmement du grand monde, magnifique et toutefois avare, grand aumônier... Sa nièce, la marquise de Créquy, passait sa vie avec lui, quand il était à Paris. Il lui laissa deux millions. Il donna aux Religieux de Sainte-Geneviève de Paris sa bibliothèque, la plus belle de l'Europe pour un particulier.
L'abbé de Louvois demanda au Roi sa place de la
Chapelle, mais par son oncle, et par lui-même, il était écrit en lettres rouges chez les Jésuites et il n'eut rien de cette grande dépouille.
Nesmond, Evêque de Bayeux.
Nesmond, évêque de Bayeux, doyen de répiscopat français (XI-139), mourut âgé de quatre-vingt-six ans, en 1715. L'innocence de ses mœurs, jointe à un esprit très borné, lui laissait échapper des ordures à tout propos. Il reprit un jour un de ses curés d'avoir été à une noce. Le curé se défendit sur l'exemple de notre Seigneur, aux noces de Cana : « Voyez-vous, monsieur le curé, répliqua-t-il, ce n'est pas là ce qu'il a fait de mieux! » Quel blasphème, dans une autre bouche! Ce bonhomme croyait fort bien répliquer et d'une manière édifiante, il est vrai que de lui on le prenait de même... Tout son bien allait en bonnes oeuvres. Tant que le Roi Jacques vécut en France, il lui donnait tous les ans dix mille écus.
Le Cardinal de Polignac.
Saint-Simon parle souvent du Cardinal de Polignac qui vécut de 1G61 à 1741. Ce prélat fut chargé, de 1689 à 1692, de négociations religieuses à Rome. Ambassadeur en Pologne, en 1696, il y fit élire Roi le Prince de Conti. Cette élection n'ayant pas eu d'effet, il tomba en disgrâce et fut exilé pendant quatre ans. Il rentra
en faveur en 1702, fut envoyé à Rome en 1706; il prit part, comme diplomate, aux négociations entamées en vue de la paix à Gertruydenberg, en 1710. 11 fut élu Cardinal en 1713. Sous la Régence, il fut mêlé à la conspiration de Cellamare; exilé, comme partisan du duc du Maine, il revint à la Cour en 1721. Il fut chargé, pendant huit ans, des affaires de la France à Rome. Il termina les différends suscités par la Constitution Unigenitus. Il avait été choisi en 1706 comme archevêque d'Auch. En 1704, il était entré à l'Académie française; il fit partie des Académies des Sciences et des Inscriptions et Belles-Letlres. On lui doit le poème latin de Y Anti-Lucrèce.
Le marquis d'Argenson l'admirait beaucoup. Il dit de lui dans ses Mémoires : « Je ne puis voirie Cardinal de Polignac, sans me rappeler ce qu'il a fait et appris depuis plus de soixante ans. Je reste, pour ainsi dire, en extase devant lui et en admiration de tout ce qu'il dit. » Saint-Simon, au contraire, ne l'aimait guère comme on va le voir :
(IV-346) (1705). — L'abbé de Polignac était revenu sur l'eau, après ses aventures de Pologne et son exil. C'était un grand homme, très bien fait; personne n'avait plus que lui de belles lettres. Il voulait plaire au valet comme au maître (l'auteur a dit la même chose de Fénelon)... d'ailleurs toujours occupé de son ambition... sans amitié, dissipateur sans retenue pour Dieu ni pour les hommes, mais avec des voiles, galant... Les bancs du séminaire,
l'apprentissage de Tépiscopat, toutes ces choses lui pesaient... Un jour de pluie, le Roi lui ayant fait une honnêteté sur son habit peu propre à la parer, il répondit : « Ce n'est rien, Sire, la pluie de Marly ne mouille pas. » Il chercha à se faire entendre de la Duchesse de Bourgogne et fut entendu. Bientôt il affronta le danger des Suisses, les belles nuits dans les jardins de Marly. L'abbé eut le sort de Nangis et de Maulévrier. Pour arriver au cabinet du duc de Bourgogne, il se lia avec les ducs de Beauvillier et de Chevreuse. Saint-Simon dit au duc de Beauvillier : « Une fois établi par vous auprès du duc de Bourgogne, il le charmera comme une sirène enchanteresse, il vous expulsera du cœur et de l'esprit de votre pupille et s'y établira sur vos ruines. »
IX-420 (1713). — L'abbé de Polignac fut nommé Cardinal. Il avait été élu grâce à la désignation myetto du Roi Jacques. Ce fut, ajoute Saint-Simon, une chose assez étrange, que ce fût ce prélat qui conclut et traita à Utrecht la consommation dernière des malheurs de ce Prince et son expulsion de France.
L'abbé de Pompadour.
(VIII-134). — L'abbé de Pompadour avait un laquais presque aussi vieux que lui, à qui il donnait, outre ses gages, tant par jour 'pour dire son Bréviaire à sa -place et qui le larlotoit dans un coin des antichambres où son maître allait. Il s'en croyait quitte de la sorte, apparemment par l'exemple des chanoines qui payaient
des chantres pour aller chanter au chœur pour eux. (Saint-Simon fait ici allusion à un trait du Lutrin de Boileau.)
Roquette.
(V-133). — Saint-Simon rapporte la mort, survenue en 1707, de ce vieil évoque d'Autun : « Il avait été de toutes les couleurs, abandonné aux Jésuites, tout sucre tout miel, lié aux femmes importantes de ce temps et entrant dans toutes les intrigues, toutefois un grand iDéat. C'est sur lui que Molière a pris son Tartuffe et personne ne s'y méprit. »
On a contesté, de nos jours, que Molière ait voulu représenter dans sa pièce l'évèque d'Autun. Il nous paraît certain, cependant, que Tauteur comique a pris, dans la vie de ce personnage, quelques traits connus de ses contemporains, qui ont été justement frappés de la ressemblance de Tartuffe avec son modèle.