‹ La religion au temps du duc de Saint-Simon d'après ses écrits. Rapprochés de documents anciens ou récents avec un commentaire et des notesChapitre 4 sur 12 · MATIÈRES ECCLÉSIASTIQUES · texte numérisé non relu

MATIÈRES ECCLÉSIASTIQUES

I. Les JÉSUITES. — II. Le Quiétisme. — III. Fénelon. — IV. Le Jansénisme. — V. Port-Royal. — VI. Le P. QuESNEL. — VII. La Constitution Unigenitus.

Les Jésuites. — Création, développement et vicissitudes de cette Compagnie.

Le nom officiel des Jésuites est celui de Clercs de la Société de Jésus. Cet Ordre fut fondé, en 1540, par Ignace de Loyola qui, tandis qu'il étudiait la théologie à l'Université de Paris, s'adjoignit sept autres compagnons. L'obéissance absolue est le fondement de cette puissante Compagnie. « Laissons sans peine, écrivait Saint Ignace de Loyola, les autres Ordres religieux nous surpasser par les jeûnes, les veilles, la sévérité du régime et de l'habit; c'est par la vraie et parfaite obéissance^ par V abdication de leur volonté et de leur propre jugement que je désire surtout que se fassent remarquer les enfants de cette Société. Il faut ne pas voir, dans la personne des Supérieurs, un homme sujet à l'erreur et aux misères, mais Jésus-Christ lui-même. Il faut obéir au Supérieur non pour sa sa-

gesse eL sa bonlé, mais par cela seul qu'il représente Dieu... Dépouillez entièrement votre volonté; cette liberté que votre Créateur vous a départie, il faut librement la lui livrer, la lui consacrer en la personne de ses Ministres... Convaincus que l'ordre du Supérieur est l'ordre de Dieu lui-même, un élan aveugle de la volonté, avide d'obéir, vous entraînera, sans laisser lieu à la réflexion. »

Nous n'avons pas à discuter ici ce Système; il nous suffira de dire que l'homme ne doit pas s'aliéner à un autre homme et abdiquer en lui, que Dieu n'a pu vouloir la destruction de notre liberté particulière, qu'un sacrifice aussi complet de notre raison et de notre liberté constituerait un anéantissement illégitime de notre personnalité. L'homme, en effet, ne doit pas devenir un simple automate, mais demeurer un être vivant, éclairé par la conscience qui le dirige vers sa fin : la connaissance de la vérité et de la justice, la pratique de la loi morale.

Les Jésuites ont toujours cherché à empêcher une rupture complète entre l'Église et la masse des Catholiques, peu fervents ou trop esclaves de leurs passions. Dans ce dessein, ils ont, sinon inventé, du moins développé la casuistique ou étude de nos consciences, qui cherche au mal des atténuations ou des excuses, qui s'accommode, dans une certaine mesure, aux défauts et aux vices des hommes et à leur besoin d'indépendance.

Cette morale, facile ou relâchée, a été souvent attaquée

avant ou après Pascal. Elle prit cependant, peu à peu, dans le monde, la place de prescriptions plus rigides, elle attira de la sorte à la Société de Jésus de nombreux adhérents. Les postes de Confesseurs des Rois et des Grands leur furent confiés d'une façon presque exclusive en France ; ils s'emparèrent de l'éducation de la jeunesse; ils se vouèrent à des missions périlleuses à l'étranger, qui les mirent encore plus en relief. Ainsi leur influence devint prépondérante dans le monde religieux de notre pays et au dehors. Ils ont exercé une action dominante sous Louis XIV, surtout à la fin de son règne. Après la mort de ce Prince, une réaction se produisit contre les Jésuites. En 1744, deux siècles après la fondation de la Société, elle fut supprimée par le pape Clément XIV, aux termes du Bref BomUms ac Redera^tor. Les Papes s'étaient toujours réservé le droit de faire disparaître les Ordres qui n'étaient plus utiles et ils avaient usé de ce droit, légitimement, plus d'une fois dans le passé.

Le Pape, dans le Bref relatif à la Société de Jésus, retraçait l'histoire de ce Corps, ses règles, son but, son immixtion dans les affaires politiques des États, les doléances des Rois et l'impuissance du Saint-Siège à réprimer les abus qui lui étaient signalés. Il déclarait que la suppression de l'Institut pouvait seule remédier aux maux de l'Eglise.

La célèbre Compagnie ne se soumit qu'en apparence; en fait, elle subsista avec l'approbation tacite de Pie VI et celle de Pie VII, qui la rétablit officiellement en 1814.

De nus jours, avant la loi qui a séparé l'Eglise de l'État, le nombre total des Jésuites pouvait être évalué à 15000 environ, dont 8000 prêtres. Le Supérieur général est élu à vie par les Provinciaux de l'Ordre et les Quarante plus anciens Profès. Le pouvoir du Général est absolu; il est contrôlé par cinq assistants, réprésentant la France, l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre. Il y avait, avant 1905, plus de 5000 Jésuites français. Aucun de nos concitoyens n'a jamais été élu Supérieur général. Les Supérieurs peuvent renvoyer les membres de la Société, à tout âge.

Lord Chesterfield, qui connaissait bien les Jésuites, a porté sur eux ce jugement remarquable, dans une lettre qu'il écrivit à son fils, le 9 octobre 1749. « Faites connaissance surtout avec les Jésuites, dont je regarde la iSfociété comme la plus savante et la mieux gouvernée qui soit au monde. Faites connaissance, si vous le pouvez, avec leur GénémJ, qui réside toujours à Rome, et qui, sans aucun pouvoir apparent hors de la Société, a peut-être plus d'influence réelle sur le monde qu'aucun Prince temporel que ce soit. Les Jésuites se sont emparés de V éducation de la jeunesse, à l'exclusion de tous les autres Corps. En général, ils sont Confesseurs de la plupart des Princes de l'Europe et ils fournissent seuls les principaux Missionnaires dans le reste du monde. Ces trois fonctions leur donnent une influence des plus étendues et des avantages solides, témoin leur établissement dans le Paraguay. Les catholiques déclament tous contre cette Société, et cependant ils se laissent

tous gouverner par ses membres; ces derniers ont été bannis, tour à tour, et, avec infamie, de presque tous les pays de l'Europe, et ils ont toujours trouvé moyen de se rétablir, même avec triomphe. En un mot, je ne connais pas de Gouvernement dans le monde qui soit conduit par des principes de politiq^ie aussi profonds : je ne veux point parler de leur morale. Conversez avec eux, fréquentez-les^ flattez-les, mais connaissez-les. » On sait que, moins de vingt ans après cette lettre, le Gouvernement des Jésuites, au Paraguay, fut détruit et leur Société chassée de ce pays. Les Jésuites firent toujours les sacrifices les plus grands pour étendre et maintenir leurs établissements à Tétranger. A leur dévouement incontestable pour la foi catholique ils joignaient une certaine modération de conduite, une adresse dans leurs rapports avec les Souverains, une tolérance de certains usages populaires. Leurs démêlés avec d'autres Ordres religieux, à propos des cérémonies religieuses de la Chine, sont bien connus. Saint-Simon en parle souvent à propos du livre que composa le Père Le Tellier sur cette matière. La conduite suivie par les Jésuites est tout à fait caractéristique; à ce titre, nous citerons ce passage d'un ouvrage intitulé le Saint Edit qui résume bien cette intéressante question : « Les premiers Jésuites qui visitèrent la Chine et notamment Ricci (1581-1610) avaient choisi le mot T'ien pour désigner Dieu en chinois; mais dès l'arrivée des Dominicains, en 1631, commencèrent de longues controverses; on accusa les Jésuites de chercher, parce

choix du mot T'ien et rautorisalion qu'ils accordaient à leurs néophytes de continuer leur culte à la mémoire des ancêtres et du sage Confucius, d'assimiler la doctrine du vrai Dieu à la religion des Chinois. La question fut portée devant Innocent X, qui, en 1645, condamna les Jésuites; mais, dix ans plus tard, Alexandre VII réforma cette sentence, en déclarant que les rites chinois en litige étaient purement civils et ne pouvaient, d'aucune façon, porter atteinte aux dogmes de la foi chrétienne. La question en resta là jusqu'en 1703, date à laquelle Clément XI condamna de nouveau les Jésuites. L'Empereur K'anghsi se mêla lui-même de la question ; il tint pour les Jésuites, il déclara que seuls, les Missionnaires qui suivaient les principes de Ricci, seraient autorisés en Chine. »

Macaulay, dans son bel ouvrage sur l'Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques II (édition Charpentier, t. II, p. 56, traduction de Montégut), a tracé un tableau remarquable de la Compagnie de Jésus, de ses idées, de sa politique. Il la montre : venant au secours de la Papauté dans un extrême péril, se développant peu à peu, et arrivant à diriger les Conseils des Rois. Il dépeint également ses membres, chargés de l'éducation de la jeunesse et remplissant cette mission avec une habileté particulière à tel point qu'ils semblaient avoir découvert exactement le point jusqu'où l'on peut pousser la culture intellectuelle, sans courir le risque d'arriver à l'émancipation des esprits. Macaulay reconnaît l'admirable énergie, le désintéressement, l'abnégation de

soi-même qui caractérisent la Société de Jésus, mais il ajoute qu'aux qualités se joignent de grands défauts. Il voit dans les Jésuites des hommes souvent indifférents à la vérité et à riiumanité, confondant les intérêts de la Religion avec ceux de leur Compagnie, travaillant à soumettre le monde aux Lois de l'Église, mais en relâchant ces lois mêmes, pour les rendre conformes aux passions du monde. Pour Macaulay, les Jésuites, au lieu de travailler à élever la nature humaine au niveau du type idéal, établi par les Préceptes et les exemples Divins, ont abaissé ce type idéal jusqu'au niveau de la nature humaine. Ils ont mis au service de cette partiç du monde humain qui n'a pas assez de religion pour se retenir de faire le mal une immense pharmacie de remèdes anodins à l'usage des consciences malades. Enfin Macaulay les qualifie de personnages sincèrement enthousiastes dans la poursuite d'un grand but et, en même temps, exempts de scrupules sur le choix des moyens. On voit, par ce court résumé d'une longue étude de l'historien anglais, que ce dernier avait lu Pascal.

Jugement de M- Rousse.

Chez nous, l'opinion publique est demeurée défavorable à la Compagnie de Jésus, et on retrouve des traces de ce sentiment chez des auteurs qui ne sont pas suspects.

Dans une Étude sur les Parlements, publiée par

— Ufj —

Rousse, ancien bâtonnier du Barreau de Paris, on peut lire ce qui suit : « A force d'aiguiser leur doctrine, les Jésuites l'avaient rendue insaisissable à la raison expéditive d'un peuple impatient qui trouvait bien plus court de la calomnier que de la comprendre; à force de couvrir leur politique, ils l'avaient rendue suspecte de tous les méfaits et la Société, jeune encore, eut au moins cet affreux malheur de voir son nom mêlé juridiquement, aux noms exécrés de ChàteletdeRavaillac. Plus tard, elle eut cette disgrâce que son ascendant politique marqua justement, dans le règne de Louis XIV, la date de la décadence et des revers. Que la Révocation de l'Édit de Nantes ait été un coup d'Etat ou un cas de conscience, il est juste que la mémoire du Père de La Chaise demeure attachée à ce souvenir, comme le nom du Père LeTellieraux rigueurs du despotisme ombrageux du Grand Roi. Les Jésuites n'avaient pas fait alors tout le mal, mais ils y avaient mis la main et, dans les mauvais jours, la douleur publique a besoin de trouver des hommes sur lesquels elle puisse faire tomber, sans trop d'injustice, une part des torts de la fortune. »

Saint-Simon parle souvent des Jésuites, et il combat avec passion leurs théories et leur politique. Nous pouvons juger des sentiments de l'auteur des Mémoires par les extraits qui suivent :

Saint-Simon et les Jésuites.

(VII -132) (1709). — Saint-Simon montre les Jésuites, maîtres des Cours, par le confessionnal de

presque tous les Rois, de presque tout le public par Vinstruction de la jeunesse ^^^ixt leurs talents et par leur art, nécessaires à Rome pour en insinuer les prétentions sur le temporel des Souverains, sur le spirituel, et Tanéantissement de TÉpiscopat et des Conciles généraux. L'historien voit^ dans les membres de la Compagnie de Jésus, « des hommes devenus redoutables par leur puissance et par leurs richesses; autorisés par leur savoir de tout genre et par une insinuation de toute espèce, aimables par une facilité et un tour qui ne s'étaient pas encore rencontrés dans le trihmal de la pénitence, et protégés à Rome, comme des gens dévoués par un quatrième vœu au Pape, particulier à leur Société, et plus propres que nuls autres à étendre son suprême domaine, recommandables d'ailleurs par la dureté d'une vie toute consacrée à l'étude, à la défense de l'Église contre les Hérétiques, terribles enfin par la politique la plus raffinée, la plus profonde, la plus supérieure à toute autre considération que leur domination, soutenue par un gouvernement dont la monarchie, l'autorité, les degrés, les ressorts, les secrets, l'uniformité dans les vues et la multiplicité dans les moyens sont l'âme ».

Les Jésuites, ajoute Saint-Simon, hasardèrent, dans le livre de leur Père Molina, une brochure opposée au système de saint Augustin, de saint Thomas et de l'Église de Rome, qui, prête plusieurs fois à l'anathématiser, a toujours différé de le faire.

(VII-136). — Les Jansénistes ne quittèrent point prise sur la doctrine de Molina, ni sur les excès qui suivent cette morale, que le fameux Pascal rendit palpables, dans ses ingénieuses Lettres à un Provincial. Vinrent ensuite, longtemps après, les disputes des Jésuites avec les autres Missionnaires des Indes, surtout de la Chine, sur les cérémonies que les uns prétendaient purement politiques comme le Père Le Tellier, les autres idolâtriques.

(VII-138). — Les Jésuites, en 1709, avaient à craindre seulement quelques personnes : les Cardinaux d'Estrées et de Janson, vieux et courtisans, le Chancelier, le Cardinal de Noailles dans la plus grande liaison avec M"'^ de Maintenon.

Le chocolat des Jésuites.

(11-434) (1701). — Saint-Simon raconte qu'à Tarrivée de la flotte venant du Mexique, dans le port de Cadix, on trouva huit grandes caisses de chocolat pour le T. R. P. Général de la Compagnie des Jésuites, d'un poids très lourd... On découvrit que c'étaient des billes d'or, revêtues d'un doigt épais de chocolat autour. On fit avertir les Jésuites, mais en vain; ces fins politiques se gardèrent bien de réclamer un chocolat si précieux, il aimèrent mieux le perdre que de l'avouer. Ils protestèrent donc d'injure, disant qu'ils ne savaient ce que c'était; l'or demeura au Roi.

Les sorties de l'ordre des Jésuites et leurs conséquences.

(III-278) (1702). — Le Père d'AuhercouH était sorti des Jésuites, il se prétendait restitué au siècle, et il réclamait à sa famille sa portion héréditaire. Henri IV, par son Édit de Rouen, en 1603, avait reconnu ce droit aux Jésuites. Après des avis différents du Parlement et du Châtelet, le Conseil du Roi décida, qu'après deux ans de noviciat, les Jésuites ne pourraient plus réclamer leurs héritages, mais qu'ils auraient droit à une pension de leur famille.

(XI-146) (1715). — Les Jésuites, revinrent sur cette question de succession pour ceux qui avaient quitté leur ordre. Saint-Simon rappelle que les Jésuites faisaient trois vœux : pauvreté, chasteté, obéissance; il y a un quatrième vœu qui est secret, qu'on n'est admis à faire qu'après un long examen et du temps; on devient alors profès et la Compagnie ne peut plus vous rejeter de son sein comme les autres... Ceux qui ont fait les trois vœux et qui n'ont élevé aucune réclamation, dans les trois ans, sont morts civilement. Le Roi décida, sur la sollicitation du Père Tellier, que, jusqu'à l'âge de trentetrois ans, les Jésuites pouvaient hériter, comme s'ils n'avaient jamais été engagés, mais qu'au delà de cet âge ils n'hériteraient plus. Cette fixation diminua toutefois la joie des bons Pères, qui ne voulaient aucune borne à la faculté d'hériter.

Le Père Jouvency et le Père Daniel, d'après Saint-Simon.

(IX-430) (1713). — Le Père Jouvency publia en lalin une Histoire de la Com'pagnie des Jésuites. Il y loue les Jésuites les plus abhorrés pour les fureurs de la Ligue, pour la conspiration des Poudres en Angleterre, pour celles qui ont été tramées contre le vie d'Henri IV. Il approuve la supériorité des Papes sur le temporel des Rois, leurs prétentions d'absoudre les sujets du serment de fidélité, et le principe passé chez eux en dogme qu'il est permis de tuer les tyrans, c'està-dire les Rois qui incommodent. LePère Le Tellier parla de ce livre à Saint-Simon, qui ne lui cacha rien de ce qu'il pensait des énormités de ce livre et de l'audace de le publier. Louis XIV aima mieux tout passer aux Jésuites que de les irriter, au hasard des poignards. Le Parlement se borna à admonester légèrement les maisons de Jésuites de Paris.

(X-37) (1713). — Le Père Daniel, Jésuite, composa une Histoire de France, en trois volumes, qui eut une vogue extraordinaire. Tout y courut, jusque les femmes. Le Père Daniel constatait que, dans les premières races, les Rois avaient été bâtards, adultérins, etc. Sur les matières de Rome et de la Ligue, c'était xin 'plaisir de le voir courir sur les glaces, avec ses patins de Jésuite. C'était l'unique livre historique dont le Roi et M""" de Maintenon aient jamais parlé.

Avis de Saint-Simon sur des projets d'expulsion des Jésuites.

(XI-390). — Dans les conférences qui furent tenues pendant les derniers jours de Louis XIV, en prévision de sa mort, entre les amis et les confidents du duc d'Orléans, s'agita la question des Jésuites. Le duc de Noaiiles et Daguesseau proposèrent l'expulsion immédiate des Jésuites. Saint-Simon résista à cette proposition. Suivant lui, il n'y avait point de délit à leur reprocher; on ne pouvait faire prendre une mesure semblable par un Régent, déjà accusé d'impiété; tout était à craindre des Jésuites, de leurs élèves, de leurs familles. En France, cette mesure serait inefficace; elle amènerait de grandes difficultés avec Rome et avec l'Espagne. Saint-Simon conclut en reconnaissant qu'il ne put convaincre ses interlocuteurs et qu'ils continuèrent à aboyer à la lune.

Le Père d'Aubanton.

(11-495). — « Le Père d'Aubanton, Jésuite, fut donné à Philippe V, comme Confesseur par Louis XIV. C'était un homme de sens, de jugement, de conduite, appliqué à bien connaître l'intrinsèque de chacun. C'est un personnage avec lequel il fallut compter. » M. de Boislisle rappelle à ce propos ce singulier dicton espagnol : « Un Es'pagnol sans Jésuite, c'est une 'perdrix sans orange. »

Le Quiétisme.

Le Quiétisme fut une des doctrines religieuses qui agitèrent le plus la France, au xvn^ siècle, grâce à la propagande faite par M™* Guyon, par les amis puissants qu'elle gagna à ses idées, et à Tintenvention de Fénelon, qui paya, de sa disgrâce, le rôle qu'il joua dans ces discussions théologiques.

Molinos.

Le Quiétisme avait été précédé d'une autre tentative de réforme par le mysticisme, due à Michel 3foJinos, théologien Espagnol, qui vécut de 1627 à 1696. Molinos s'établit à Rome, en 1662; il devint le directeur de beaucoup de catholiques, séduits par sa piété, ses talents, son désintéressement absolu. En 167o, il publia le Guide Spirituel, œuvre mystique où il déclare ce qui suit : « La perfection chrétienne consiste dans la tranquillité de l'âme, dans le renoncement à toutes les choses corporelles, dans un amour de Dieu, exempt de toute vue de récompense. L'âme qui aspire au souve-

rain bien doit renoncer à tous les plaisirs des sens, à tous les objets corporels, imposer silence à tous les mouvements de son esprit et de sa volonté, pour s'absorber en Dieu. »

Un passage de don Quichotte.

Nous avons trouvé dans le Don Quicliotte de Cervantes (\\wvq IV, ch. 31), paru vers 1600, une théorie semblable, mise par Fauteur dans la bouche de Sancho Pança, ce qui montre que les idées de Molinos n'étaient pas toutes nouvelles. Le fidèle écuyer s'adresse à son maître, qui avait proclamé qu'il aimait Dulcinée du Toboso, malgré toutes ses rigueurs et sans espoir de la toucher : « Mais c'est, reprit Sancho, de cette façon d'aimer que j'ai entendu prêcher qu'il faut aimer Notre Seigneur, pour lui-même, sans que nous soyons poussés par l'espérance du Paradis ou parle crainte de l'Enfer, bien que je me contentasse, quant à moi, de l'aimer et de le servir, pour quelque raison que ce fût. — Diable soit du vilain ! s'écria Don Quichotte, quelles heureuses saillies il a parfois! On dirait vraiment que tu as étudié à Salamanque. — Eh bien, ma foi, je ne sais seulement pas lire, dit Sancho. »

La doctrine de Molinos excita d'abord un engouement général, puis les dispositions changèrent. Molinos fut incriminé et jeté dans les prisons de l'Inquisition. En 1687, son livre fut condamné, il dut faire une abju-

ration publique. Sous Innocent XI, il fut condamné, lui-même, à la prison perpétuelle. On sait que Bossuet combattit avec énercrie cette doctrine.

Madame Guyon. — Sa vie.

M""* Guyon imagina un système religieux qui présente certaine analogie avec celui de Molinos. Née à Cépoy, village voisin de IMontargis, Jeanne-Marie Bouvier de La Moite, fille d'un Maître des Requêtes, montra, dès sa jeunesse, une grande exaltation religieuse. Elle lisait constamment les œuvres de Saint François de Sales. Elle voulut d'abord entrer au couvent; cependant elle épousa, en 1664, le fils de l'entrepreneur du Canal de Briare, Guyon. Elle en eut plusieurs enfants. Elle devint veuve en 1676; cinq ans après, elle se rendit à Thonon, puis à Annecy, où elle se fixa chez les Ursulines. Le Père de La Combe, son directeur, lui enseigna ses idées particulières sur la Religion, et elle les adopta en entier. Elle voyagea avec lui, vécut à Genève, à Turin, à Grenoble; elle gagna quelques adeptes à sa croyance, elle publia deux livres mystiques, mais à la suite de persécutions diverses elle vint s'établir à Paris, en 1686. Après une dénonciation de l'autorité Ecclésiastique, elle fut enfermée chez les Filles de la Visitation-Sainte-Marie; elle y édifia toutes les religieuses par ses vertus, et elle fut rendue à la liberté quelques mois plus tard.

M™'' de Maintenon s'intéressa à elle. Des personnes

pieuses et influentes de la Cour furent gagnées à ses idées, reconnurent ses qualités, s'attachèrent à sa personne. Les duchesses de Bélhune-Gharost, de Ghevreuse, de Beauvillier et beaucoup d'autres grandes dames la patronnèrent à la Cour.

Opinion de Voltaire sur Madame Guyon.

« L'envie d'être une sainte Thérèse" en France, dit Voltaire, ne permit pas à M""" Guyon de voir combien le génie français est opposé au génie espagnol et la fit aller beaucoup plus loin que sainte Thérèse. Les imaginations tendres et flexibles, surtout celles des femmes et de quelques jeunes Religieux, qui aimaient plus qio'iïs ne croyaient la parole de Dieu dans la louche d'une lelle femme^ furent aisément touchées de cette éloquence de parole. »

Faveur et disgrâce de Madame Guyon.

Elle avait, dans la maison de Saint-Gyr, une cousine, M""" de Maisonfort, favorite de M™^ de Maintenon ; M"* Guyon, admise dans la pieuse maison, y répandit ses idées. Godet des Marais, évêque de Chartres, fut frappé de l'affinité des doctrines de M"*® Guyon avec celles de Molinos; il en signala le danger à M""® de Maintenon dont il lui fit perdre la faveur. M""® Guyon avait su gagner à sa cause Fénelon, alors précepteur des en-

fants de France; elle s'empara de son esprit, et elle entretint avec ce Prélat un commerce suivi de dévotion, de spiritualité, et d'amitié, dont il reste de singuliers témoignages : le langage de M""^ Guyon, dans ses effusions et ses extases, était souvent celui de l'amour humain. En 169o, une Commission fut nommée pour examiner les livres de M""' Guyon; Bossuet, Noailles évêque de Chàlons, Fcnelon, Tronson, Supérieur de Saint-Sulpice, ia composèrent. Des conférences furent tenues à Issy. Trente-quatre articles furent rédigés pour détruire les nouvelles doctrines; on les fit signer et approuver par M""" Guyon, qui reçut en échange une déclaration constatant la pureté de sa conduite personnelle.

Elle revint à Paris; elle continua néanmoins à répandre ses idées religieuses, fut emprisonnée de nouveau, cette fois à la Bastille. Noailles, devenu archevêque de Paris, l'en fit sortir, et la plaça à Vaugirard chez les Filles Saint-Thomas. Les personnes qui étaient attachées à M"" Guyon et à sa doctrine ne l'abandonnèrent jamais, dans ses épreuves. Nous lisons en effet dans les Annales de la Cour et de Paris en 1711 (tome I, page 240) : « Tous les amis de l'abbé de Fénelon étaient les siens; le duc de Beauvillier, qui était Gouverneur des enfants de France, était même soupçonné de donner dans ces erreurs, avec le duc de Chevreuse, et toute leur famille; ce qui faisait croire celle du duc de Beauvillier encore plus forte que tout le reste, c'est qu'il avait choisi un couvent, à Montargis, pour y

mettre huit filles qu'il avait; on inférait de là que, comme cette ville était le lieu où cette hérésie avait pris naissance en France (en réalité, dans le voisinage, comme nous l'avons indiqué plus haut), il fallait que ce couvent de Bénédictines fût gâté. Toute la maison de Charost était aussi soupçonnée de donner dans les nouveaux dogmes, mais ce qui retenait encore les esprits scrupuleux à les condamner, quoi qu'on sût bien les conséquences qu'on en tirait, c'est qu'il n'y avait point à la Cour, ni même par toute la France, de gens dont les mœurs fussent plus réglées, ni la vie plus chrétienne que celle de ces gens-là. »

Intervention de Fénelon.

Fénelon soutint, dans l'intérêt de M""" Guyon, une lutte ardente dont nous p'^rlerons plus loin. Après la publication de l'ouvrage de Fénelon sur les Maximes des Saints, M"*" Guyon fut de nouveau mise à la Bastille; Fénelon fut renvoyé dans son diocèse, le fils de M"*° Guyon fut chassé des Gardes françaises. M'"'' de Maisonfort et plusieurs dames de Saint-Cyr furent bannies de cette maison.

M""" Guyon resta quatre ans prisonnière à la Bastille; elle en sortit en 1702; elle fut exilée chez son fils à Blois, où elle vécut encore quinze ans dans une retraite complète, livrée uniquement à des œuvres charitables ou pieuses.

Testament de Madame Guyon.

Dans son testament, elle déclare qu^elle se soumet aux décisions de l'Eglise. Elle ajoute : « Je dois à la vérité, pour ma justification, de protester, avec serment, qu'on a rendu de faux témoignages, ajoutant à mes écrits, me faisant dire et penser ce à quoi je n'avais jamais pensé et dont j'étais infiniment éloignée, qu'on a contrefait mon écriture à diverses fois, qu'on a ajouté la calomnie à la fausseté, faisant des interrogations captieuses, ne voulant point écrire ce qui me justifiait, et ajoutant à mes réponses, mettant ce que je ne disais pas, supprimant les faits véritables. Je ne dis rien des autres choses, parce que je pardonne tout. »

Doctrine de Madame Guyon.

La doctrine religieuse de M""" Guyon faisait consister la perfection dans l'anéantissement des facultés de l'âme, dans une contemplation passive. On prétend qu'elle se donnait comme une prophétesse, ayant le pouvoir de lier et de délier. Pour elle, la vie humaine devenait une anticipation de l'autre, une sorte d'extase sans réveil. Elle prêchait le renoncement à soirmême, le silence de l'âme, l'absence totale de volonté, l'indifférence pour la vie ou la mort. Pour revivre, suivant M""* Guyon, l'âme doit mourir; devenue poussière, elle se ranime,

elle n'a plus de vie propre, mais elle reçoit la vie en Dieu, elle ne garde plus ni volonté, ni désirs; elle n'a rien à faire qu'à posséder ce qu'elle aime.

Jugement de Michelet.

Michelet comparant M"'" Guyon à d'autres mystiques, écrit : « Elle n'eut pas besoin de se représenter, sous une forme matérielle, l'objet de son pieux amour; c'est ce qui élève son mysticisme au-dessus des grossières et sensuelles dévotions du Sacré-Cœur, commencées par la Visitandine ]\Iarie Alacoque, de son temps. T^jmo Qyyon fut trop spirituelle pour donner une figure à son Dieu; elle aime vraiment un esprit, de là une hardiesse illimitée. »

— Fénelon garda pour M""® Guyon le plus grand respect; ses anciens amis lui restèrent fidèles; elle ne mérita pas les cruels tourments qu'on lui fit endurer, dit l'abbé Bausset, ce fut une victime du fanatisme religieux du xvn® siècle. Il n'y avait rien que d'élevé dans cette formule qui semble résumer clairement ses opinions : « Il faut aimer Dieu pour lui-même, d'un amour pur et désintéressé qui ne soit inspiré ni par l'espérance des béatitudes célestes, ni par la crainte des châtiments. »

Sentiment de Saint-Simon à l'égard de Madame Guyon et de ses défenseurs.

Saint-Simon n'a consacré à M""" Guyon que quelques pages. Nous lisons dans scis Mémoires ce qui suit :

(1-406). — Molinos, ce prêtre espagnol, qui a passé pour le chef des Quiétisles, et pour en avoir renouvelé les anciennes erreurs, mourut, à Rome, en 1697, dans les prisons de l'Inquisition. M™" Guyon, avant d^ètre mise à Vincennes, avait été mise entre les mains de M. de Meaux; elle avait été fort longtemps chez lui ou chez les filles de Sainte-Marie de ]Meaux, où ce Prélat s'était instruit à fond de sa doctrine, sans avoir pu lui persuader de changer de sentiments. On peut juger qu'elle les avait épurés de tout ce qui était reproché de sale et de honteux à cette doctrine et de ce qui lui avait été reproché de sa conduite avec le Père La Combe et de ses bizarres voyages avec lui. Sans des précautions les plus scrupuleuses là-dessus, elle n'aurait pu surprendre la candeur et la pureté des mœurs des ducs de Chevreuse et de Beauvillier, de leurs épouses, de rarchevcque de Cambrai et de bien d'autres personnes qui faisaient l'élite de son petit troupeau; mais, lasse enfin d'être comme prisonnière entre les mains de M. de Meaux, elle avait feint d'ouvrir les yeux à sa lumière et avait signé une rétractation, telle qu'il la lui avait présentée, moyennant quoi, lui qui était doux et de bonne foi en fut la dupe.

Saint-Simon nous montre alors Bossuet écrivant, en 1697, \es Instructions sur les Etats cVomison, Fénelon le prévenant, en publiant les Maximes des Saints, M. de Beauvillier présentant à Louis XIV le livre de Fénelon, sans en rien dire à M""" de Maintenon, Fénelon enfin se rapprochant des Jésuites pour être soutenu par leur crédit. Les Jésuites, ajoute Saint-Simon, haïssaient M. de Meaux, parce qu'il ne favorisait ni leur doctrine, ni leur morale, que son crédit les contenait, que son savoir et sa réputation les accablait. Saint-Simon déclare, que, pour lui, les Maximes des Saints étaient inintelligibles.

Fénelon.

Fénelon. — Sa vie.

François de Salignac de La Mothe-Fénelon, naquit en 1631 et mourut en 1713. Il reçut, en 1673, la prêtrise, après avoir passé plusieurs années au séminaire de Saint-Sulpice. II fut, pendant dix ans, le Supérieur des Nouvelles Catholiques, auxquelles avait été imposé l'abandon de la foi de leurs parents. A la demande de la duchesse de Beauvillier, il composa son premier ouvrage sur VEdiication des filles. Il fut envoyé en mission dans le Poitou pour obtenir des conversions au Catholicisme^ après la Révocation de l'Edit de Nantes. Sur la présentation du duc de Beauvillier, il devint, en 1683, le précepteur du duc de Bourgogne et plus tard celui de ses frères. En 1693, il fut élu membre de l'Académie française, honneur qui était habituellement accordé aux précepteurs des jeunes Princes de la famille royale. Il écrivit pour le duc de Bourgogne des Fables, des Dialogues des morts, qui eurent beaucoup de succès, dès leur apparition. Il plaisait à M""* de Maintenon qui songea même à le prendre pour son directeur

spirituel; il appartenait à un cercle d'amis de la favorite, qui se laissèrent séduire par l'esprit et la grâce du prélat, et lui demeurèrent toujours fidèles. Il reçut, en 1694, l'abbaye de Saint-Valery-sur-Somme, mais, l'année suivante, ayant été nommé archevêque de Cambrai, il eut la discrétion de renoncer à l'abbaye qui lui avait été donnée, pour ne pas cumuler deux traitements, malgré les exemples contraires que le haut Clergé d'alors pouvait lui donner.

La Lettre Anonyme.

Fénelon, ému de la situation de la France, écrivit, probablement en 1694, une lettre anonyme qui était adressée au Roi, et dans laquelle il mettait impitoyablement le doigt sur la plaie. Cette lettre, publiée par d'Alembert, en 1787, fut éditée en 1825 par le libraire Renouard, avec un fac-similé de l'écriture de l'auteur qui ne laisse aucun doute sur son origine. On ne sait si ce terrible réquisitoire fut remis à Louis XIV.

Fénelon reproche au Roi sa défiance, son éloignement de la vertu, le choix d'hommes souples et rampants, la hauteur et l'attention à son seul intérêt... On n'a plus parlé de l'État et des règles, mais du Roi et de son bon plaisir... Fénelon incrimine le luxe monstrueux et incurable que le Prince a introduit à la Cour, en ruinant ses sujets, les louanges outrées qui vont jusqu'à fidolàtrie et qu'il ne repousse pas. On n'a conservé aucun allié, dit le prélat, parce qu'on n'a voulu que

des esclaves. On a rendu le nom du Roi odieux. Ses conquêtes n'étaient point nécessaires à l'Etat, le bien d'autrui n'est jamais nécessaire... Fcnelon accuse Louis XIV, d'avoir entrepris la guerre de 1670, pour sa gloire et pour la confusion des faiseurs de gazette et de médailles de Hollande. Il lui fait un nouveau grief d'avoir fait, en pleine paix, des conquêtes prodigieuses, notamment celle de Strasbourg. Il ajoute que ses adversaires aiment mieux continuer la guerre que de faire avec lui une paix qui ne serait pas véritable. Cependant, les peuples du Roi meurent de faim, la culture des terres est abandonnée, les villes et les campagnes se dépeuplent, tout commerce est anéanti. «Vous avez tout en main, ajoute le prélat, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. » Fénelon faisant allusion aux combats de SteinkerqueetdeNerwinde déclare encore : a Pendant que vous prenez le champ de bataille et le canon de l'ennemi, vous ne songez pas que vous combattez sur un terrain qui s'enfonce sous vos pieds. » (Ces deux victoires avaient en effet été stériles.) Dieu saura bien lever le voile qui couvre vos yeux, il y a longtemps qu'il tient son bras sur vous pour vous convertir, car vous ne serez chrétien que dans l'humiliation. Vous n'aimez pas Dieu, c'est l'Enfer et non Dieu que vous craignez ; votre religion ne consiste qu'en superstitions et en petites pratiques superficielles.

Fénelon continue : «Vous avez un archevêque (François Chanvalon de Ilarlay) corrompu, scandaleux, vous vous en accommodez parce qu'il ne songe qu'à vous

plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu'en prostituant son honneur il jouit de votre confiance... Pour votre confesseur (le Père de La Chaise), il n'est pas vicieux, mais il craint la solide vertu ; il n'aime que les gens profanes et relâchés; il est jaloux de son autorité que vous avez poussée au delà de toutes les bornes. Jamais Confesseurs des Rois n'avaient fait seuls les évêques et décidé de toutes les affaires de conscience. Vous êtes le seul, en France, à ignorer qu'il ne sait rien. Les Jésuites mômes le méprisent. Il penchera toujours au relâchement et à vous entretenir dans l'ignorance. C'est un aveugle qui en conduit un autre, et, comme dit Jésus-Christ, ils tombent tous deux dans la fosse. M"''' de Maintenon et M. le duc de Beauvillier devraient se servir de votre confiance en eux pour vous détromper, mais leur faiblesse et leur timidité les déshonorent et scandalisent tout le monde. » Fénelon exhorte le Pvoi à restituer les pays qui ne sont pas à lui, à préférer la vie de ses peuples à une fausse gloire, à réparer les maux faits à l'Eglise, à devenir un vrai Chrétien. « Malheur à ceux qui ne disent pas la vérité! Malheur à vous si vous n'êtes pas digne de l'entendre! Il faut demander la paix et expier, par cette honte, la gloire dont vous faites votre idole, rendre les conquêtes injustes, faire les restitutions essentielles à votre salut. » En terminant celte sanglante épître, l'auteur, sans se nommer, dit encore : « La personne qui vous dit ces vérités est loin d'être contraire à vos intérêts; elle donnerait sa vie pour vous voir tel

que Dieu le veut et elle ne cesse de prier pour vous. » On peut voir, par cette longue analyse, que la lettre de Fénelon, éloquente dans les termes, sévère dans les jugements, ne contient, en réalité, aucune accusation injuste, malgré sa véhémence. La politique de Louis XIV méritait ces reproches, et l'auteur de la Lettre a pu, en quelques points, vraiment prophétiser les sombres jours qui attristèrent la fin du règne.

Il nous semble fort douteux que cette lettre soit parvenue à destination; Fénelon, s'il l'avait adressée au Roi, aurait assurément expié une telle audace; il aurait peut-être subi le sort du Cardinal de Bouillon.

Ce document exprime bien d'ailleurs les idées de l'auteur, que l'on retrouve soit dans son TéJémaque, soit dans sa Correspondance générale. Avec toutes les atténuations que l'état de la France comportait, Fénelon nous rappelle ici, par son langage, ces pasteurs de la première Église qui savaient quelquefois parler rudement, mais utilement aux Princes.

Rapports de Fénelon avec Madame Guyon.

C'est chez M"'" do Beauvillicr que Fénelon fit la connaissance de M""" Guyon ; il fut, comme d'autres personnes de la Cour, sensible aux grâces de son esprit et de sa personne; il fut séduit par les doctrines mystiques de cette dame et les adopta; peu à peu, il s'engagea imprudemment, à sa suite, dans la voie du Quiétisme. Il se laissa gagner par les théories de M""" Guyon sur

l'amour pur de Dieu et sur la parfaite oraison. Il condamna, cependant, avec Bossuet et d'autres prélats, à la Conférence d'Issy, certains écrits de M"'° Guyon; mais bientôt les idées de Fénelon se modifièrent sur ce point; il cessa de suivre les opinions de Bossuet, avec lequel il ne tarda pas à entrer en lutte.

Voltaire dit à ce propos : « Une femme sans crédit, sans véritable esprit, et qui n'avait qu'une imagination échauffée, mit aux mains les deux plus grands hommes qui furent dans l'Église. »

L'Explication des iVIaximes des Saints.

Fénelon publia son Ex])Jication des 3Iaxmes des Saints. D'après cet ouvrage, l'état de perfection consiste dans un état habituel de contemplation passive et d'amour pur, où n'entre plus ni la crainte des châtiments, ni l'espoir des récompenses. L'âme guidée par le seul instinct, s'abandonne au mouvement de la Grâce, sans rien désirer, sans rien demander, sans s'exercer à un acte rélléchi, ni rien attendre de ses efforts ; les effets de la concupiscence sont suspendus, la chair est entièrement soumise à l'esprit. On reprochait à cette thèse de supprimer l'espérance chez l'homme, de ne pas tenir compte des vertus chrétiennes, de faire disparaître la résistance de l'âme aux tentations. Bossuet, Godet, Noaillcs publièrent une déclaration formelle contre la doctrine de l'Archevêque de Cambrai. Les nouveautés religieuses étaient suspectes à Louis XIV;

ses dispositions et celles de la Cour changèrent à l'égard de Fénelon, sous l'inspiration de Bossuet devenu son adversaire. Louis XIV demanda au Pape de condamner le livre de Fénelon sur les Maximes des Saints. Cette condamnation présentait toutes sortes de difficultés; le Saint-Siège penchait, à l'origine, pour Fénelon, qui était moins gallican que Bossuet, et qui était soutenu par des amis puissants, tels que le Cardinal de Bouillon, et secrètement par les Jésuites. Le 26 juillet 1697, le Roi mit en demeure le Pape, par une lettre formelle, de terminer cette affaire, qui pouvait avoir des suites très fâcheuses, si elle n'était arrêtée dès le commencement.

Controverse avec Bossuet.

Des controverses nombreuses, des polémiques ardentes sur ce sujet, agitèrent toute la France. En 1698 Bossuet fit paraître sa Relation du Quiétisme, livre dans lequel il ridiculisait M^^ Guyon, et qualifiait Fénelon de « Montan de cette nouvelle Priscilla » l'assimilant ainsi à un hérésiarque du m" siècle, entièrement dominé par une femme de son temps.

L'évêque de Meaux rencontra à la Cour plus d'un critique de sa conduite. On l'accusait d'avoir agi par jalousie contre Fénelon, un Archevêque, qui avait l'appui des catholiques du plus haut rang, un personnage plus désintéressé que Bossuet, pourvu de nombreuses abbayes, alors que l'archevêque de Cambrai,

aussitôt sa nomination faite, avait renoncé à Tabbaye de Saint- Valéry dont il était le titulaire. On incriminait aussi dans le langage de Bossuet des violences excessives; on signalait, chez lui, certaines inexactitudes de fait, dans la discussion.

Fénelon lui-même reprochait à Bossuet d'être étranger à la pratique et aux maximes de la contemplation, d'accoutumer l'homme à ne chercher Dieu que par intérêt, d'anéantir l'amour de Dieu pour lui-même. Il ne craignait même pas de l'accuser d'avoir violé le secret de la confession, quoiqu'il ne se fût pas confessé à lui.

Appréciation de Voltaire sur le débat.

« Bossuet, dit Voltaire {Siècle de Louis XIV, chapitre XXXVIII). qui s'était longtemps regardé comme le père et le maître de Fénelon, devenu jaloux de la réputation et du crédit de son disciple, voulait conserver son ascendant sur lui et lui faire condamner avec lui M™" Guyon. Fénelon, dans les Maximes des (Saints, crut rectifier ce qu'on reprochait à son amie et développer les idées orthodoxes des pieux contemplatifs, qui s'élèvent au-dessus des sens et qui tendent à un état de perfection où les âmes n'aspirent guère. » Voltaire rapporte que le P. de La Chaise dit au Roi et à M""*" de Maintenon que le livre de Fénelon était fort bon, que tous les Jésuites en étaient édifiés, que les Jansénistes, seuls, le désapprouvaient.

Bossuet n'était pas Janséniste, mais il s'était nourri de tous leurs écrits, les Jésuites ne l'aimaient pas et n'en étaient pas aimés. « Fénelon avait pour lui les Jésuites, les ducs de Beauvillier et de Chevreuse, le Cardinal de Bouillon. Bossuet, avec son grand nom, était suivi par les principaux prélats. Supposé qu'il importât à l'Église qu'on n'aimât pas Dieu pour lui-même, il n'importait pas que l'Archevêque de Cambrai fût flétri, mais le Boi, malheureusement, voulut que Fénelon fut condamné, soit aigreur contre lui, ce qui semblait au-dessous d'un grand Boi, soit asservissement au parti contraire, ce qui semble encore plus au-dessous de la dignité du trône. »

Action pressante de Louis XIV auprès du Saint-Siège.

Le 23 décembre 1698, sur les instances de Bossuet, Louis XIV écrivit encore au Pape qu'il apprenait avec douleur que le jugement, si nécessaire à la paix de l'Eglise, était retardé par l'artifice de ceux qui croyaient trouver leur intérêt à le différer. Il insiste sur les suites fâcheuses de ces délais; il supplie le Pape d'apaiser les troubles que le livre de Fénelon avait excités dans les consciences . « On ne peut, ajoute-t-il, attendre présentement le repos que de la décision prononcée par Je Père commun, mais claire, nette, telle enfin qu'il faut qu'elle soit, pour ne laisser aucun doute sur la doctrine et pour arracher entièrement la racine du mal. » Le premier résultat de l'examen ne fut pas

favorable à Louis XIV. Après soixante-quatre réunions de sept heures, les examinateurs, choisis par le Pape, se partagèrent par moitié. Le Pape nomma une Congrégation nouvelle pour recommencer cet examen. Le Roi envoya un nouveau mémoire, par lequel il demandait non plus seulement un jugement prompt mais encore une condamnation formelle. La nouvelle Congrégation, composée de Cardinaux, déclara enfm que, sur trente-huit Propositions de l'ouvrage, vingt-trois étaient repréhensibles. Un Bref du Pape, daté du 12 mars 1699, portant condamnation de ces Propositions, fut adressé aussitôt par Innocent XII à Louis XIV.

Condamnation et soumission de Fêneion.

Fénelon était vaincu. Dans un mandement du 9 avril 1699 il annonça la condamnation de son ouvrage et son adhésion au Bref du Souverain Pontife : « C'est de tout notre cœur, écrivait-il, que nous exhortons à une soumission sincère et à une docilité sans réserve, de peur qu'on n'altère sensiblement la simplicité de l'obéissance pour le Saint-Siège, dont nous voulons, moyennant la grâce de Dieu, vous donner l'exemple jusqu^au dernier signe de notre vie. »

Il écrivit, à la même époque, à l'Évêque d'Arras : « Toute ma conduite est décidée; mon Supérieur, en décidant, a déchargé ma conscience. Il ne me reste qu^à me soumettre, à me taire et à porter ma croix dans le silence. Oserai-jo vous dire que c'est un état

qui porte avec lui la consolation pour un homme droit qui ne veut regarder que Dieu et qui pe tient pas au monde? Mon mandement est déjà fait. J'ai tâché de choisir les termes les plus courts, les plus simples, les plus absolus. Il coûte sans doute de s^humilier, mais la moindre résistance au Saint-Siège coûterait cent fois plus à mon cœur et j'avoue que je ne puis comprendre qu'il y ait à hésiter; dans une telle occasion, on souffre, mais on ne délibère pas un moment. » {Extrait des Lettres de Tablé yiguier. Mélanges de Littérature et d'Histoire, LaJmre 1856. PuUication de la Société des BiMiophiïes français.)

— On peut toutefois se demander si la soumission de Fénelon à la condamnation était tout à fait sincère. Il écrivait à Chanteracle 17 avril 1699 : « Mes parties sentent bien que tous les honnêtes gens me plaignent et trouvent que j'avais raison et M. de Meaux tort, dans notre controverse. »

En 1710, Fénelon écrivait encore au Père Le Tellier : « On a toléré et laissé triompher l'indigne doctrine qui dégrade la charité en la réduisant au seul motif de l'espérance. Celui qui errait a prévalu, celui qui était exempt d'erreur a été écrasé. Dieu soit béni ! Non seulement je ne compte pour rien mon livre que j'ai sacrifié à jamais, avec joie et docilité, mais encore ma personne et ma réputation. Le Roi et la plupart des gens croient que c'est ma doctrine qui a été condamnée. Il y a déjà plus de dix ans que je me tais et que je tâche de demeurer en paix, dans l'humilité. »

— Cette soumission apparente ou réelle ne put toutefois désarmer l'hostilité de Louis XIV. Il tint Fénelon éloigné de la Cour; il lui enleva, en 1699, son titre de Précepteur des Enfants de France et la pension qui y était attachée. Il obligea le Duc de Bourgogne à rompre toute relation avec le maître qu'il chérissait.

Le Télémaque. •

Le Télémaque de Fénelon, composé vers 1694, fut publié en partie en 1699, à la suite de l'indiscrétion d'un domestique. Ce livre, qui excita un vif mécontentement chez Louis XIV, fut saisi et les exemplaires trouvés furent détruits. On a prêté à Fénelon des intentions satiriques dans cet ouvrage ; il s'en est toujours défendu : « Je n'ai jamais songé, disait-il, qu'à amuser le Duc de Bourgogne et à l'instruire par ces Aventures, sans jamais vouloir les donner au public ». Il semble d'ailleurs, qu'à l'époque de la rédaction du Télémaque, Fénelon, étant encore en faveur à la Cour, n'aurait point éprouvé les sentiments hostiles qu'on lui a prêtés.

Existence de Fénelon à Cambrai.

Une fois retiré à Cambrai, Fénelon se consacra tout entier à sa vie pastorale, à la visite des malades, au soulagement des pauvres, à la protection des victimes des guerres, au secours et à l'entretien des soldats

français ou ennemis qu'il recueillait, nourrissait et soignait lui-même. Il montra alors les sentiments les plus élevés et les plus généreux, qui rendirent son nom populaire. Il n'abandonna pas cependant les polémiques; il soutint par de nombreux écrits, pleins d'une ardeur que l'on voudrait moins vive chez lui, de nouvelles luttes contre les adversaires de ses idées religieuses. Il défendit les droits de l'Eglise combattus par les Gallicans, il soutint les Jésuites que des missions étrangères attaquaient au sujet de leur tolérance des cérémonies religieuses de la Chine.

Fénelon demeura d'abord étranger aux premières querelles du Jansénisme qui furent terminées en 1668 par la paix de Clément IX. Mais, plus tard, il composa divers écrits contre les Jansénistes, contre les partisans du P. Quesnel, contre les adversaires de la Bulle Uiiigenitus, contre le Cardinal de Noailles; il montra, dans ces diverses circonstances, une passion excessive; il se laissa entraîner à des actes d'intolérance injuste, à des accusations perfides, même à des dénonciations secrètes, qui ne font pas honneur à sa mémoire.

Portrait de Fénelon par Voltaire.

Voltaire nous a peint Fénelon en quelques lignes : « C'était l'homme de la Cour le plus séduisant. Né avec un cœur tendre et une imagination douce et brillante, son esprit était nourri de la fleur des belles-lcl-

très. Plein de goût et de grâces, il préférait, dans la théologie, tout ce qui a l'air touchant et sublime à ce qu'elle a de sombre et d'épineux; avec tout cela il avait je ne sais quoi de romanesque, que lui inspirèrent non pas les rêveries de M"'^ Guyon, mais un goût de spiritualité qui ne s'éloignait pas des idées de cette dame. Sa passion était d'aimer Dieu pour lui-même. Il ne vit, dans W^ Guyon, qu'une âme pure éprise du même goût que lui et se lia sans scrupule avec elle. Fénelon, dans l'amitié et dans ses idées mystiques, était ce q^u'oii est en amour, il excusait les défauts et ne s'attachait qu'à la conformité du fond des sentiments qui l'avaient charmé... M"'" Guyon était fière d'un tel disciple, qu'elle appelait : won fils. »

Fénelon d'après Saint-Simon.

Saint-Simon, qui, personnellement, n'a connu que fort peu Fénelon, a vécu toute sa vie avec le petit troupeau de ce pasteur. Il se plut à peindre l'Archevêque de Cambrai dans des portraits qui sont parmi les plus brillants et les plus célèbres de ses Mémoires.

(1-271). — En 1695, le Roi donna à Fénelon ce grand morceau de l'archevêché de Cambrai qui rapportait cent mille livres et donnait à son titulaire le titre de duc et de prince du Saint-Empire et la direction de 600 paroisses.

~ 140 — Caractère de Fénelon.

Fénelon, écrit Saint-Simon, était un homme de qualité qui n'avait rien et qui se sentait beaucoup d'esprit, et de cette sorte d'esprit insinuant et enchanteur ; avec beaucoup de talent, de grâces et du savoir, il avait aussi beaucoup d'ambition. Il avait frappé à toutes les portes sans pouvoir se faire ouvrir... Piqué contre les Jésuites, il se tourna aux Jansénistes pour se dépiquer par l'esprit et par la réputation qu'il se flattait de tirer d'eux, des dons de la fortune qu'il avait méprisée. Peu à peu, avec àe^ gens où il n'y avait rien à 'partager que des places, sa liaison avec eux se refroidit, et à force de tourner autour de Saint-Sulpice, il parvint à y en former une dont il espéra mieux. (On sait que Saint- Sulpice, où Fénelon avait été ordonné, fut fondé, en 1635, par l'abbé Ollier.)

Fénelon était un esprit coquet qui, des personnes les plus puissantes jusqu'à l'ouvrier et au laquais, cherchait à être goûté et voulait plaire, et ses talents en ce sens secondaient ses désirs.... Il vit M™® Guyon, leur esprit se plut à l'un et à l'autre, leur sublime s'amalgama. Il fut admis dans le sanctuaire de l'hôtel de Beauvillier ou de Chevreuse, où M""" de Maintenon venait diner, une fois la semaine, avec la clochette sur la table, pour n'avoir pas de valets et causer sans crainte. M'"" de Maintenon fit faire à Fénelon bouclier de modestie et de ses fonctions de précepteur, et le rendit plus cher aux personnes qu'il avait captivées.

Quand le Prélat fut nommé Archevêque de Cambrai, ce fut un coup de foudre pour le petit troupeau, c'était Paris qu'ils voulaient tous, et non Cambrai, qu'ils considéraient comme un diocèse de campagne.

Effervescence de la Cour à propos des Maximes des Saints.

(11-44) (1698). — Saint-Simon met en relief Teffervescence de toute la Cour, au sujet de l'affaire de Fénelon. W"" de Maintenon, dit-il, avait levé le masque et conférait continuellement avec l'Archevêque de Paris M. de Noailles, avec Bossuet et Godet des Marais, évêque de Chartres. Celui-ci ne pouvait pardonner à M. de Cambrai le projet bien avéré d'avoir voulu lui enlever M""' de Maintenon, jusque dans son retrancliement de Saint-Cyr. On chercha à perdre les ducs de Chevreuse et de Beauvillier; l'un avait corrigé les Maximes des Saints, chez l'imprimeur, l'autre les avait directement présentés au Roi, en son particulier. Beauvillier, qui reçut la visite de Saint-Simon dans ces circonstances, parut résigné d'avance à une disgrâce, mais l'Archevêque de Paris s'y opposa, et Saint-Simon loue fort la conduite désintéressée de ce prélat, dans cette circonstance.

Disgrâces diverses.

Les gentilshommes de la manche du duc de Bourgogne, le sous-précepteur et d'autres furent chassés,

et Fénelon, exempt des gardes du corps, fut cassé sans aucune faute que le malheur d'être le frère de M. de Cambrai. M™'' Guyon fut de nouveau emprisonnée à la Bastille; à la Cour, les ducs de Chevreuse et de Beauvillier essuyèrent une désertion presque générale.

Avis de l'abbê de Rancé.

Bossuet consulta l'abbé de Rancé qui aurait répondu, d'après Saint-Simon, que, si M. de Cambrai avait raison, il fallait brûler l'Évangile et se plaindre de Jésus- Christ qui n'était venu au monde que 'pour nous troïii'per.

Le texte de la lettre de M. de Rancé, d'après M. de Boislisle, était : « Si les chimères de ces fanatiques avaient lieu, il faudrait fermer le livre des divines Écritures; laisser l'Évangile, quelque saintes et quelque nécessaires qu'en soient les pratiques, comme si elles ne nous étaient d'aucune utilité; il faudrait compter pour rien la vie et la conduite de Jésus-Christ. » Bossuet montra cette lettre à M"'" de Maintenon, qui voulut absolument qu'on l'imprimât. Les amis de Fénelon se plaignirent de ce que M. de La Trappe osât anathémiser un Évèque et le juger de son autorité. M. de La Trappe, à son tour, adressa des reproches à Bossuet; il lui avait écrit en ami, avec toute ouverture de cœur. Il ajoutait que s'il avait dû s'expliquer, il l'aurait fait dans des termes mesurés, propres à être publiés, propres à répondre à sa vénération pour l'Episcopat et

au respect qu'il avait pour la personne, la vertu et le savoir de M. de Cambrai.

Saint-Simon défendit M. de La Trappe contre le duc de Béthune et d'autres. Il prétend qu'un jour, il ferma la bouche au duc de Charost, qui attaquait M. de Rancé, comme étant son patriarche, en lui répondant : * Le mien n'a jamais été repris de Justice » (comme Fénelon) et qu'en entendant ces paroles, M. de Béthune se serait trouvé mal.

Décision du Saint-Siège et suites.

(11-186) (1699). — Le Cardinal de Bouillon, après avoir mis tout son crédit à différer le jugement et à éviter que M. de Cambrai fût condamné, malgré les ordres du Roi, ne rougit pas d'être solliciteur et juge en même temps. Le jour du jugement, il essaya d'intimider les consulteurs, il s'emporta et cria. Le Pape, instruit de cet étrange procédé et scandalisé à l'excès, ne put s'empêcher de dire de lui : « E un porco ferito », c'est un sanglier blessé. Le Pape prononça la condamnation qui fut dressée en forme de Constitution. Le Roi en témoigna publiquement sa joie.

Saint-Simon admire la soumission immédiate de Fénelon. Des difficultés existaient pour l'enregistrement du Bref, qui contenait des termes contraires aux Libertés de l'Eglise gallicane. On imagina de réunir les Evêques, qui prononcèrent à leur tour une condamnation des Maximes des Saints, le Parlement en-

registra de cette façon la condamnation de cet ouvrage.

Ambitions de Fénelon. — Le Télémaque.

(VIII-418) (1711). — L'élévation inespérée du duc de Bourgogne, après la mort du Grand Dauphin, écrit Saint-Simon, fut sensible surtout à Fénelon. Quel approche d'un triomphe sûr et complet ! Quel puissant rayon de lumière vient tout à coup percer une demeure de ténèbres ! Confiné depuis douze ans dans son diocèse, ce prélat vieillissait sous le poids inutile de ses espérances. Toujours odieux au Roi à qui personne n'osait prononcer son nom, même en choses indifférentes, plus odieux à M"'*' de Maintenon parce qu'elle l'avait perdu, plus en butte que nul autre à la terrible cabale qui disposait de Monseigneur, il n'avait de ressource qu'en l'inaltérable amitié de son pupille... En un clin d'œil, ce pupille devint Dauphin, et en un autre il parvint à une sorte d'avant-règne; quelle transition pour un ambitieux !

Son fameux Télémaque qui l'approfondit plus que tout, le peint d'après nature. C'étaient les thèmes de son pupille qu'on déroba, qu'on joignit, qu'on publia à son insu, dans la force de son affaire.

M. de Noailles disait au ï{o\ qu'il fallait être Vennemi de sa personne pour l'avoir composé....

Fénelon jugé par Saint-Simon.

Saint-Simon se plaît à peindre, dans tous ses détails, l'archevêque de Cambrai. Plus coquet que toutes les femmes, mais au solide et non en misères, sa passion était de plaire... Un esprit facile, ingénieux, agréable, dont il tenait pour ainsi dire le roUnet, pour en verser exactement la quantité et la qualité convenable à chaque chose et à chaque personne... une figure fort singulière, mais noble, frappante, perçante, attirante; un abord facile à tous, une conversation aisée, légère, et toujours décente, un commerce enchanteur, une piété facile, égale, qui n'effarouchait point et se faisait respecter.... Il jouissait, en attendant une autre vie, de la douceur de celle-ci qu'il eût peut-être regrettée, dans Véclat après lequel il soitpira toujours. Il suffisait à toutes ses fonctions épiscopalos, sans se faire jamais suppléer; il prêchait quelquefois. Sa maison ouverte et sa table de même, avaient l'air de celles d'un Gouverneur des Flandres. Il était adoré de tous. On peut dire hardiment qu'il n'était pas sans soin et sans recherche de tout ce qui pouvait le raccrocher et le conduire aux premières places. Intimement uni à cette partie des Jésuites, à la tête de laquelle était le Père Tellier, il flatta Piome, se fit considérer par toute la société des Jésuites, comme un prélat de grand usage. Il donna aux Jansénistes, nombreux dans les Pays-Bas et à Cambrai, des lieux de constant asile et de paix. Il y avait un petit troupeau à la Cour qui

n'avait qu'un but : le retour de TArchevêque de Cambrai, son maître... Il recevait ses avis, en tout genre, comme ceux de Dieu même dont il était le canal.

— Nous avons dû abréger ce portrait, Tun des plus admirables de Saint-Simon. Il faut le lire, dans tout son développement, pour en apprécier l'éclat et la beauté.

(XI-57). — Saint-Simon, en annonçant la mort de Fénelon, en janvier 1713, a tracé de ce prélat un nouveau portrait qui est également célèbre. Il rappelle ses tentatives diverses vers les Jansénistes, les Jésuites, les Pères de l'Oratoire, et enfin vers le Séminaire de Saint-Sulpice auquel non sans peine il s'accrocha et qui le produisit aux ducs de Chevreuse et de Beauvillier.

Saint-Simon montre la persécution toujours active de ^I""" de Maintenon, le précipice ouvert du côté du Roi et dix-sept ans d'exil. « Ce prélat était, ajoute Saint- Simon, un grand homme maigre, bien fait, pâle avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent. Sa physionomie avait du sérieux et de la gaieté, elle sentait également le docteur, l'Évêque et le grand seigneur. Ce qui y surnageait ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces et surtout la noblesse.... Une éloquence naturelle, douce, fleurie, une politesse insinuante mais noble et proportionnée, une élocution facile, nette, agréable... ?es amis se réunissaient pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer;, pour se tenir de

plus en 'plus à lui, comme les Juifs après Jérusalem et soupirer après son retour et Vespérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie.... Il vécut, dans son diocèse, avec la piété et l'application d'un pasteur, avec l'art et la magnificence d'un homme qui ne renonce à rien... Jamais homme n'a eu plus que lui la passion de plaire et autant au valet qu'au maître.... Assidu aux hôpitaux et chez les moindres officiers... Les bouillons, les nourritures, les consolations des dégoûts, souvent encore les remèdes, sortaient en abondance de chez lui. Aussi est-il incroyable jusqu'à quel point il devint l'idole des gens de guerre, et combien son nom retentit jusqu'au milieu de la Cour. Il recevait qui le voulait voir, puis allait dire sa messe et y était prompt... II dînait avec la compagnie toujours nombreuse, mangeait peu et peu solidement.... Il ne descendait jamais, dans sa conversation, à rien qui fût indigne d'un Évèque ou d'un grand seigneur. Au sortir de son cabinet, il allait faire des visites ou se promener à pied hors de la ville. Il aimait fort cet exercice et l'allongeait volontiers. Partout un vrai prélat, partout aussi un grand seigneur, partout aussi l'auteur de Télémaque. Les Jansénistes étaient en paix profonde dans le diocèse de Cambrai... il eût été à désirer pour Fénelon qu'il eût laissé ceux du dehors dans le môme repos, mais il était trop intimement lié aux Jésuites... Il fut rudement réfuté par les Jansénistes; il est vrai que le silence, en matière de doctrine, aurait convenu à l'auteur si solennellement

condamné du livre des Maximes des Saints^ mais l'ambition n'était rien moins que morte.... Il avait ouvert ses greniers aux troupes dans un temps de cherté; le Roi le sut... La mort peu attendue du Dauphin l'accabla, celle du duc de Chevreuso aigrit cette profonde plaie, la mort du duc de Beauvillier la rendit incurable et l'atterra. » Saint-Simon ajoute, qu'en ce qui le touche personnellement, rien ne pouvait rassurer Fénelon sur lui-même, qui, du reste, n'avait jamais eu aucun commerce avec lui. Il parle de l'ambition de Fénelon qui surnageait à tout. Les eaux, comme à Tantale, s'étaient trop 'persévéramment retirées du lord de ses lèvres, toutes les fois qu'il croyait y toucher pour y éteindre sa soif. Il était devenu la portion d'élite du parti de la Constitution, le Père Tellier était totalement à lui, ainsi que l'élixir du gouvernement des Jésuites. Que de puissants motifs de regretter la vie, et que la mort est amère dans des circonstances si parfaites et si à souhait de tous côtés ! Toutefois il n'y parut pas. Saint- Simon nous apprend que la mort de Fénelon, à l'âge de 65 ans, excita des regrets sincères et universels dans toute l'étendue des Pays-Bas, même chez les Protestants. Il conclut en ces termes : « A tout prendre, c'était un leï esprit et un grand homme. L'humanité rougit pour lui de l'admiration de M"'° Guyon, dans laquelle, vraie ou feinte, il a toujours vécu. Le duc de Beauvillier, avec sa candeur, ne vit jamais dans Fénelon que la piété la plus sublime, il n'y soupçonna même pas l'ambition.... »

§ IV Le Jansénisme.

Nature de la Grâce.

Les discussions auxquelles donna lieu la doctrine religieuse de Jansénius. eurent pour point de départ la théorie de la Grâce. Dans les débats théologiques, les mots tiennent une grande place, il faut d'abord expliquer leur sens véritable. La Grâce, dit Littré, est une faveur, un secours intérieur, accordé par le Ciel pour l'exercice du bien et pour la sanctification. La Grâce suffisante est celle qui est donnée généralement à tous les hommes et soumise de telle sorte au libre arbitre qui la rend efficace ou inefficace, à son choix, sans aucun secours de Dieu. Le libre arbitre est la puissance qu'a la volonté de choisir entre plusieurs partis, sans motif extérieur.

Saint-Paul (Corinthiens, VII-7) a défini la Grâce en disant : « Chacun tient de Dieu son don propre, l'un d'une façon, l'autre d'une autre. » Dans son Epître aux Romains (IX-20), Saint-Paul a exposé la doctrine de la Grâce arbitraire et irrésistible. Il compare Dieu au potier, maître de son argile, qui peut tirer de la

même boue un vase d'honneur et un vase d'ignominie. La théorie de la Grâce se rattache à d'anciennes doctrines philosophiques, comme Ta démontré M. Ernest Havet dans son ouvrage sur le Christianisme et ses origines (t. IV, page 149). « C'est, dit cet auteur, de la rupture de Paul avec la Loi Juive qu'est sortie celte singulière doctrine de la Grâce, qui tient tant de place dans ses Lettres, et qui a fait ensuite une si grande fortune dans l'Église. L'idée première de cette doctrine est une idée philosophique que l'observation intérieure suffit à suggérer. A peine l'analyse a-t-elle fait connaître à l'homme ce qu'il appelle sa liberté, qu'il ne larde pas à s'apercevoir combien cette liberté est bornée et qu'il lui arrive souvent de vouloir, sans avoir la force d'accomplir. Voilà pourquoi quand il fait le mal, et d'un autre côté quand il fait le bien, il lui semble aussi quelquefois que sa vertu ne lui vient pas de luimôme et qu'il agit par une inspiration ou un élan dont il n'a pas le secret. Platon disait déjà dans le 3Iénon, que la vertu ne vient ni de la nature ni de Tédîtcation, mais d'un don divin où le travail de l'esprit n'est 'pour rien, et qui le dispense à tel plutôt qu'à tel autre ». Il est probable que cette doctrine a été développée par lui dans les écoles qui avaient un caractère plus particulièrement religieux ou même mystique, comme celles des Platoniques ou des Pythagoriques. Nous n'avons plus rien de ces philosophes, mais on trouve fortement et abondamment expliqué, chez Philon d'Alexandrie, le sentiment de ces bienfaits ou de ces

grâces de Dieu, sans lesquelles le plus sage ne peut atteindre le vrai ni faire le bien et qu'il appelle par la prière. »

La question de la Grâce avait divisé plus d'une fois le monde catholique. En 1611, une décision souveraine du Pape Paul V avait ordonné aux Thomistes et aux Jésuites, qui étaient en querelle sur ce point, de se taire et de renoncer à ces controverses.

Jansénius fit revivre celte question. Avant lui, Michel de Bay (Baïus), qui vécut de 1513 à 1589 et qui fut, comme lui, professeur à la Faculté de Louvain, avait publié des enseignements sur le libre arbitre et sur la Grâce, renouvelés de Pelage. Il dut rétracter ces théories auxquelles on reprochait d'aboutir au fanatisme.

On sait que Pelage vivait au iv® siècle et que son hérésie fut condamnée par l'Eglise. Il niait le péché originel; pour lui, le genre humain ne pouvait répondre de la faute d'Adam, qui était mort par la nécessité de la nature et non à cause du péché; les fils d'Adam naissaient purs mais capables de commettre le péché, parce qu'ils étaient doués du libre arbitre. Cette doctrine rendait inutiles la Rédemption, le Baptême, etc.; elle fut combattue par Saint-Augustin, qui soutenait la thèse suivante : l'homme est séparé de Dieu par le péché originel ; il ne possède rien qu'il n'ait reçu ; un tonneau vide ne peut s'emplir de lui-même, la Grâce de Dieu par le Christ est la condition suffisante et nécessaire du salut. Saint-Augustin fit prévaloir la souveraineté

de la Grâce qui réduit à rien notre part dans le salut; pour lui, le libre arbitre ne suffit pas pour faire le bien, car il rend inutile Tintervention d'un Rédempteur. Les disciples de Saint-Thomas faisaient plus de place à la raison et au libre arbitre; ils arrivèrent à dire que Thomme possède lui-même le pouvoir et que la Grâce n'est nécessaire que pour amener le passage du pouvoir à l'acte et que cette Grâce efficace ne produit l'acte que si la volonté libre y donne son consentement. Luther et Calvin ont soutenu que, depuis le péché originel, il n'y a plus de libre arbitre. Tous deux nient le mérite des œuvres ; ils enseignent que les mérites de Jésus- Christ nous suffisent, que nous serons sauvés si nous y ajoutons foi ; ils opposent la Grâce à la Nature d'une façon absolue.

Molina.

Le Jésuite Molina chercha à associer la Grâce au libre arbitre. Il soutint que la Grâce efficace ne différait pas essentiellement de la Grâce suffisante, qu'elle devenait efficace par le libre consentement qu'y ajoutait la volonté humaine. Notre libre arbitre est mis en jeu de la sorte ; il dépend de lui que la Grâce devienne efficace ou reste suffisante. Après lui, les Molinistes enseignèrent que les justes ont toujours le pouvoir prochain de prier Dieu, c'est-à-dire qu'ils ont tout ce qui est nécessaire pour l'action. Celte théorie se rapproche, comme l'a fait judicieusement remarquer M. Boutrou.x

{Étude sur Pascal), du stoïcisme païen qui attribue à riiomme la capacité de se donner la vertu; Dieu propose, rhomme dispose.

On reconnaît, dans cette doctrine, la volonté toujours présente de la Société de Jésus de faciliter la solution des questions les plus délicates par des moyens exempts de dureté, son désir de ne pas éloigner de la Religion ceux qu'effrayeraient les subtilités de théologiens trop raffinés, et de faire une part au sens pratique et aux usages dans les questions mal élucidées et obscures.

Le livre de Molina fut dénoncé au Pape, mais il fut défendu par les Jésuites avec habileté et il échappa à une condamnation.

Ces opinions semblèrent fausses et dangereuses à Jansénius, professeur à la Faculté de théologie de Louvain, qui entreprit de les réfuter et d'exposer le résultat de ses longues études dans un ouvrage théologique nouveau.

Vie de Jansénius.

Corneille Jansen (Jansénius), né en Flandre en I080, mourut en 1638, Il fit ses études de théologie à Louvain. II y connut Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran; tous deux se lièrent d'une étroite amitié, partagèrent les mêmes opinions religieuses et se mirent à les répandre ; Jansénius accompagna son ami à Paris, puis à Bayonne, où il tint une école; il revint

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ensuite en Flandre et devint professeur de théologie là où il avait été élevé.

Il eut des difficultés avec les Jésuites; il se rendit deux fois en Espagne, pour défendre la Faculté de Louvain. Il écrivit contre la politique française un pamphlet Mars GaUicus\ pour le récompenser, le Roi d'Espagne le nomma, en 1637, évoque d'Ypres. L'année suivante, Jansénius mourut de la peste.

Doctrines de Jansénius.

Après avoir étudié toute sa vie les ouvrages de Saint- Augustin, il avait composé un ouvrage auquel fut donné le nom à'Augiistinus.

Il y soutenait, que l'enseignement des Jésuites était en contradiction avec celui de Saint-Augustin. Avant que le livre eût paru, les Jésuites s'adressèrent au Nonce, à Bruxelles, pour en empêcher la publication. Ils invoquaient le Décret de Paul V, défendant d'écrire sur la Grâce, sans l'autorisation du Pape. Le livre de Jansénius fut néanmoins publié en 1640 par les partisans de sa doctrine. Cet ouvrage traite d'abord de l'hérésie Pélagienne, qui admet uniquement le libre arbitre, et rejette l'idée du péché originel entraînant la corruption primitive de l'homme. Il résume, en second lieu, les idées de Saint-Augustin sur la nature de l'homme, avant ou après sa chute. Il expose les idées de l'Évèque d'IIippône sur la Grâce, remède par lequel Jésus-Christ nous relève de la cor-

ruption et il traite de la prédestination des hommes et des Anges. La théorie de Jansénius est la suivante : depuis sa chute, l'homme est tombé dans une habitude constante de péché; toutes ses actions sont coupables, la source étant empoisonnée; le seul remède est la Grâce souveraine, qui peut tourner au bien la volonté malade et capable seulement de mal. Tous n'ont pas cette Grâce, Dieu la donne à qui il veut. La prédestination et l'élection sont les décrets insondables de Dieu. La prédestination des Elus est un effet, non de la prescience que Dieu a des œuvres, mais de sa libre volonté. La Grâce efficace l'emporte sur la concupiscence. Il n'y a aucune Grâce suffisante actuellement, qui ne soit aussi efficace. (Les Jésuites enseignaient le contraire.) La Grâce, qui ne détermine pas la volonté à agir effectivement, est insuffisante, on n'agit jamais sans Grâce efficace. L'ouvrage de Jansénius est un tissu des textes de Saint-Augustin, que l'auteur employa trente années de sa vie à lire et à mettre en ordre. Sa doctrine ressemble au Calvinisme, sur la question de la Grâce ; on a dit de lui qu'il avait lu les livres de Saint-Augustin avec les lunettes de Calvin. Pour Jansénius, toutefois, cette doctrine permettait d'arriver à la perfection chrétienne par l'humilité ; l'orgueil avait perdu l'homme, la liberté personnelle devait être sacrifiée à la Grâce divine; il fallait renoncer à l'idée de la force particulière de l'homme et reconnaître qu'aucun bien ne pouvait naître de sa nature corrompue par le péché. On reproche, avec raison, à

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cette doctrine uïie conception exagérée du péché originel et de la Grâce, qui anéantissait la liberté humaine et rendait inutile la vertu. Enlever à Ihomme son libre arbitre, c'est le déclarer irresponsable du mal qu'il fait, ce qui constitue, en principe, une atteinte à la morale telle qu'elle a toujours été comprise.

Il résulte également de la théorie de Jansénius qu'il y a des hommes que Dieu ne veut pas sauver, qui demeurent dans le mal malgré eux, que ceux que Dieu sauve n'y concourent pas, que les réprouvés ne peuvent gagner, par leurs œuvres, le choix de Dieu, que les Elus sont sauvés par la Grâce uniquement, sans mérite personnel.

L'ouvrage de Jansénius fut répandu en France et lu partout; il gagna à ses idées une partie du Clergé, la haute bourgeoisie et les membres des Parlements. Gui Patin déclare que le public des doctes et des Gallicans, ennemis des Jésuites, se redit bientôt le nom de Jansénius, qui triompha parmi les honnêtes gens.

De leur côté, les Jésuites mirent tout en œuvre pour arrêter l'essor de ce livre, sans y parvenir toutefois. Saint-Cyran disait à M. de Gaumartin, évêque d'Amiens, qui lui annonçait qu'il se tramait quelque chose, que c'était un livre qui diu-crail aulnnl (|U(' l'Eglise, et que, quand le Hoi et le l^ape se juindraient ensemble, il était fait de telle sorte qu'ils n'en viendraient jamais à bout. (Sainte-Beuve, Port-Royal, tome II, p. 95.)

Les divisions entre les Catholiques s'aggravèrent de plus en plus; le livre VAngustinns fut déféré au Saint-

Siège, examiné par lui, et à la fin condamné par Urbain VIII, en 1642.

Cette décision ne suspendit pas d'ailleurs la lutte religieuse.

La Faculté de Théologie et les cinq propositions extraites de l'Augustinus.

En 1649, Nicolas Cornet, syndic de la Faculté de théologie, celui dont Bossuet devait prononcer l'éloge funèbre, rédigea, d'accord avec les Jésuites, cinq propositions extraites par lui de V Augustinus et les déféra au jugement de la Sorbonne comme la substance de l'écrit. En voici le texte :

1° Quelques commandements de Dieu sont impossibles aux hommes justes qui veulent les accomplir, et qu'ils s'efforcent de faire suivant les forces qu'ils ont, s'ils n'ont 'pas la Grâce qui les leur rendrait possibles ;

2° Dans l'état de nature tombée, on ne résiste jamais à la Grâce intérieure ;

3° Dans cet état, pour mériter ou démériter, il n'est pas nécessaire que l'homme soit libre de nécessité, il suffit qu'il soit libre de contrainte ;

4° Les semi-Pélagiens admettaient la nécessité d'une Grâce prévenante pour toutes les bonnes oeuvres, même pour le commencement de la Foi, et ils étaient hérétiques, en ce qu'ils voulaient que cette Grâce fût telle que la volonté de l'homme pût ou résister ou s'y soumettre ;

o° C'est être semi-Pclagien que de dire que Jésus- Christ est mort et a répandu son sang pour tous les hommes.

Il faut remarquer que ces propositions, sauf la première, ne sont pas littéralement formulées dans VÂugiistinus\ mais elles en sont l'âme, s'il faut en croire Bossuet.

Le comte de Gramont dit à Louis XIV que, si les propositions étaient dans Jansénius, il fallait qu'elles y fussent bien incognito. Il est vrai qu'au contraire, Racine, brouillé avec MM. de Port-Royal, leur reprochait vivement d'avoir soutenu, depuis vingt ans, que les propositions n'étaient pas dans Jansénius et de n'être pas crus.

La Sorbonne censura les cinq propositions. Un appel fut interjeté au Parlement par soixante docteurs et reçu par lui. A la demande de quatre-vingt-cinq évèques, en 1653, Innocent X condamna, par la Bulle Cum Occasione, les cinq propositions, toujours, dit Voltaire, sans indiquer les pages d'où elles étaient tirées.

Le Grand Arnauld.

Le fameux Arnauld, ajoute Voltaire, en disciple do Saint-Cyran, défendait le Jansénisme, avec l'impétuosité de son éloquence ; il haïssait les Jésuites encore plus qu'il n'aimait la Grâce efficace, et il était encore plus haï d'eux comme né d'un père qui, s'étant donné

au barreau, avait violemment plaidé pour TUniversité, contre leur établissement.

Plusieurs ouvrages composés par Arnauld avaient augmenté le nombre des prosélytes. Il avait popul.irisé les idées de Saint-Augustin et celles de Jansénius par son livre de la Fréquente Communion^ par sa traduction des petits traités de Saint-Augustin, et d'autres écrits. De son côté, en 1649, Arnauld d'Andilly avait traduit les Confessions de Saint-Augustin. Mazarin, pas plus que Louis XIV, n'aimait les Jansénistes; ce prince les considérait comme des révoltés; il les éloignait de lui, leur refusait toute faveur. Le maréchal d'Harcourt disait : « Un Janséniste, souvent, n'est qu\m homme qu'on veut perdre à la Cour. »

Quand Racine donna au théâtre, en 1677, sa pièce de Phèdre^ ses ennemis ne craignirent pas, dans la violence de leurs attaques contre le poète, de l'accuser de Jansénisme. Voltaire écrivait à ce sujet, le 23 décembre 1760, au marquis Albergati Capacelli : « Je sais de science certaine qu'on accusa Phèdre d'être Janséniste. » Comment, disaient les ennemis de l'auteur, sera-t-il permis de débiter à une nation chrétienne ces maximes diaboliques :

o Vous aimez, on ne peut vaincre sa destinée, « Par un charme fatal vous fûtes entraînée. »

(Acte IV, scène vi).

N'est-ce pas évidemment un juste à qui la Grâce a manqué ?

La haine du Jansénisme se perpétua dans la famille royale. Sainte-Beuve {Port-Royal, III-247) nous apprend qu'un Dauphin, fils de Louis XV, lisant un jour l'Histoire de Néron, s'écria : « Ma foi ! c'est le plus grand scélérat du monde, il ne lui manque que d'être Janséniste! » Le temps n'adoucit jamais d'ailleurs l'amertume de ces sortes de querelles. Sainte-Beuve (11-149) nous dit encore que Nicolas Cornet, le syndic de la Sorbonne était originaire d'Amiens, que sa famille y avait laissé des descendants, que l'un d'eux. Cornet d'Incourt, fidèle aux traditions de sa race, soutenait encore les Jésuites, à la Chambre, sous la Restauration, qu'il se prit un jour à les défendre contre son collègue Duvergier de Hauranne, que toute la Chambre partit d'un éclat de rire et que l'écho répéta : « Pugnent ipsique nepotes ! »

Les idées nouvelles avaient cependant séduit des hommes véritablement grands par la science et le caractère : Pascal, le grand Arnauld, Nicole, Hamon, de Sacy, Lancelot, Tillemont, BéruUe, et plus tard Boileau, La Bruyère, Racine et bien d'autres.

En réponse à la bulle du Pape Innocent X, les Jansénistes soutinrent que les cinq propositions étaient condamnables, mais qu'elles n'existaient pas, en fait, dans le livre de Jansénius, qu'elles n'étaient pas formulées dans les termes où elles avaient été présentées, et qu'en conséquence la sentence n'atteignait pas Jansénius et ses partisans. Par un nouveau Bref du 29 septembre 1654, Innocent X répéta qu'il avait con-

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damné la doctrine même de Jansénius. Les Jansénistes, pour se défendre, prétendirent que l'Eglise n'était pas infaillible sur les questions de fait, qu'elle ne pouvait, avec ce caractère d'infaillibilité, déclarer l'existence d'un fait; que pour ceux auxquels on opposait sur ce point les décisions du Souverain Pontife, une adhésion formelle n'était pas obligatoire, qu'un silence respectueux suffisait.

A l'occasion d'un refus d'admission à la communion fait à M. de Liancourt, soupçonné de Jansénisme, le grand Arnauld publia, en 165o, une lettre adressée à un Duc et Pair (le duc de Luynes), et, peu de temps après, il écrivit une seconde lettre où il soutenait que les cinq propositions n'étaient pas dans Jansénius et il répétait que la Grâce avait manqué à Saint Pierre dans son péché. Les Jésuites firent déférer ces lettres à la Faculté de théologie comme contraires aux décisions du Saint-Siège, et le 14 janvier I606, Arnauld fut condamné et rayé du nombre des Docteurs.

Pascal et les lettres à 'in Provincial.

Pascal, pour le défendre, écrivit ses premières Provinciaïes, chef-d'œuvre impérissable, qui poria à la casuistique, à la morale relâchée et aux restrictions mentales des adversaires d'Arnaukl, dans le plus admirable langage, un coup cruel et décisif qu'ils ne purent parer et dont l'effet dure encore. Les Lettres à un Provincial furent composées de 1656 à 1657.

En présence de cette résistance des Jansénistes, le Pape Alexandre VII donnn, le 16 octobre 16:J6, une nouvelle Bulle qui reproduisait les condamnations antérieures prononcées contre Jansénius et ses disciples. Mazarin fit enregistrer cette Bulle au Parlement; il croyait les Jansénistes favorables au Cardinal de Retz et il ne les ménageait pas.

Le Formulaire.

La question d'an Formulaire à faire signer, pour reconnaître les décisions du Saint-Siège et mettre un ternie à toutes les oppositions, avait déjà été agitée. Elle fut reprise en 1660. L'Assemblée du Clergé décida que l'adhésion à la Bulle serait signée par les Ecclésiastiques, les Pieligieux, les Religieuses, les Principaux et Régents de collèges, les iMaîtres d'école. Ce Formulaire était ainsi conçu : « Je condamne de cœur et de bouche la doctrine des cinq propositions de Cornélius Jansénius, contenue dans son livre intitulé VAiigusiimis, et que le Pape et les Evoques ont condamnée, laquelle doctrine n'est point celle de Saint Augustin, que Jansénius a mal expliquée, contre le vrai sens de ce saint Docteur. »

Des difficultés extrêmes s'élevèrent pour la signature de ce Formulaire qui provoqua de nombreuses résistances, que l'autorité de Louis XIV ne parvint pas à briser entièrement.

Une Ordonnance de 1660 rendit la signature obligatoire pour l'admission aux Ordres sacrés.

En 16Gi, Hardouin de Pérefixe, le nouvel Archevêque de Paris, voulut soumettre les Religieuses de Port-Royal à la signature du Formulaire; elles refusèrent d'obéir à cette injonction.

Le 15 février 16Go, une nouvelle Rulle fut envoyée par le Pane, avec un Formulaire différent; il portait adhésion formelle aux dernières Constitutions des Papes et aux condamnations déjà prononcées. Louis XIV dut recourir à un Lit de justice pour faire enregistrer par le Parlement la Rulle et le Formulaire. Quatre prélats : les évêques d'Aleth, de Pamiers, de Beauvais et d'Angers, renouvelèrent, dans leurs Mandements, la distinction du fait et du droit; ils nièrent encore Tinfailiibilité de l'Eglise en matière de fait.

Paix de Clément iX.

Enfin, Clément IX parvint à terminer ces longues querelles par une conciliation. Ce fut la paix de Clément IX, consacrée par une Bulle du 19 janvier 1669, qui décidait : « Il n'y a pas obligation à croire que les propositions se trouvent implicitement ou explicitement dans Jansénius, mais seulement de les condamner comme hérétiques en quelque endroit qu'elles pussent se trouver. » Cette sage décision donna à la société religieuse un calme inconnu d'elle, qui dura près de trente-cinq ans.

Port-Royal.

C'est à Port-Royal que le Jansénisme a pris tout son développement. C'est là, qu'adoptée par de pieux solitaires, pratiquée par des Religieuses convaincues, la nouvelle doctrine a donné au monde le spectacle d'esprits élevés et d'âmes austères qui, malgré certaines erreurs, ont été l'honneur de la société chrétienne.

Les établissements de Port-Royal.

Port-Royal était une abbaye de femmes, de l'Ordre de Citeaux, les Bernardines, fondée au xin* siècle. Il y eut d'abord, auprès de Chevreuse, Port-Royal-des- Champs. Plus tard, fut créé Port-Royal de Paris, au faubourg Saint-Jacques, dans les lieux où l'on voit de nos jours l'Hospice de la maternité.

La Mère Angélique.

La fille de l'avocat Arnauld fut coadjutrice de l'Abbesse à sept ans ; elle devint Abbesse, elle-même, à

onze; elle fut célèbre sous le nom de Mère Angélique. L'avocat Arnauld avait vingt-deux enfants dont le grand Arnauld ; deux de ses filles furent Abbesses de Port-Royal, quatre furent simples Religieuses; six de ses petites-filles entrèrent également au même Couvent.

Arnauld d'Andilly et l'abbé de Saint-Cyran.

Arnauld d'Andilly, l'aîné des enfants de l'avocat, avait rencontré à Poitiers Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran; il se lia d'amitié avec lui, partagea ses opinions religieuses et le mit en relation avec les siens.

L'abbé de Saint-Cyran devint le directeur spirituel de la Mère Angélique, de la sœur Agnès et des Religieuses de l'abbaye. Il y introduisit les doctrines de Jansénius, en 1636, et les appliqua.

En 1626, la Communauté avait acheté, à Paris, un hôtel rue Saint-Jacques, et s'y était transférée ; elle avait été placée alors sous lajuridiction de l'Ordinaire, c'est-à-dire de l'Archevêque de Paris.

Les Solitaires.

En 1638, le Pape autorisa le Monastère de Port- Royal à recevoir des laïques qui ne voulaient s'enchaîner par les liens d'aucun Ordre religieux.

Ainsi vinrent dans ces lieux, que visitent encore avec respect, les admirateurs du temps passé : Antoine

Lcniaître, avocat, petit- fils de Tavocat Arnauld, Isaac de Sacy, Arnauld d'Andilly, Robert d'Andilly, de Sainte-Marthe, Singlin, qui succéda à Saint-Cyran comme directeur en 1643, le médecin Hamon, Nicole, le duc de Luynes, Tillemont, Lancelot, et enfin le plus grand de tous, Antoine Arnauld, dit le Grand Arnauld, qui joignait à une égalité d'âme constante, à une douceur aimable, dans le commerce habituel de la vie, le ton le plus mordant dans les polémiques. Pascal visitait souvent les Solitaires, ces Messieurs, comme on les nommait, et il partageait leurs doctrines qu'il sut si admirablement défendre. De grands travaux furent publiés par les Solitaires, sur la Religion, sur les lettres, sur la philosophie. La Logique de Port-Royal, la Bible de Sacy, le Jardin des Racines grecques de Lancelot, et bien d'autres écrits popularisèrent leurs noms. Ils se livrèrent à l'éducation de la jeunesse ; parmi leurs élèves on cite Racine, les deux Bignon, Achille de Ilarlay, Les Messieurs vinrent habiter seuls l'Abbaye de Port-Royal-des- Champs, d'où étaient sorties les Religieuses, qui n'y revinrent, et encore en partie seulement, qu'en 1648. A cette époque, on construisit d'autres bâtiments pour les hommes.

Les livres du Grand Arnauld avaient excité l'animosité des Jésuites; son traité de la Fréquente Coramunio7i, où il attaquait, en 1643, la direction donnée par ceux-ci à leurs pénitents et l'abus des sacrements, avait allumé une guerre d'écrits de toute nature. Elle

aboutit à la condamnation d'Arnauld par la Sorbonne, et plus tard à son exil.

Les Provinciales de Pascal, qui parurent en 1656, furent suivies de persécutions diverses contre les Solitaires ; les petites écoles furent fermées.

La Sainte-Epine.

Il y eut une suspension dans ces mesures violentes, après la guérison de M"® Périer, nièce de Pascal, qui souffrait d'une fistule lacrymale et que Tattouchement de la Sainte-Épine de la couronne du Christ aurait, disait-on, délivrée miraculeusement d'un mal jugé inguérissable.

Les Jansénistes exultèrent à la suite de cet événement, qui toucha particulièrement l'âme de Pascal, comme on peut le voir dans ses Provinciales et dans ses Pensées. Les Jésuites n'osèrent contester l'authenticité et la nature du fait accompli, que l'autorité religieuse du temps ne se refusa pas à reconnaître.

Persécutions.

En 1661, la persécution contre Port-Pioyal recommença; les Assemblées des deux couvents de Port- Royal furent interdites; ils reçurent l'ordre de renvoyer leurs pensionnaires; les Solitaires furent dispersés, emprisonnés, exilés. En 1664, Hardouin de Pèréfixe voulut soumettre les Religieuses à la signature du Formulaire, elles s'y refusèrent; elles furent chassées de

Port-Royal de Paris. En novembre IG60. l'archevêque interdit les sacrements aux Religieuses, il fit expulser les confesseurs ; il mit des exempts dans le Couvent, il fit rehausser les murs, et il imposa des ecclésiastiques de son choix au Monastère. En 16G9, après la paix de Clément IX, Tinterdit fut levé à Port-Royal-des-Champs ; les deux établissements de Port-Royal demeurèrent séparés. Le Roi conserva une grande hostilité contre Port-Royal qui continuait à recevoir des gens qui lui étaient suspects. En 1G79, il interdit d'admettre des novices, il prescrivit le renvoi des pensionnaires, il réduisit le couvent à cinquante Religieuses ; Arnauld, de Sacy et autres durent partir.

Nous verrons plus tard quelle fut, trente ans après, la crise nouvelle que traversa Port-Royal et comment ce saint asile fut détruit.

Esprit de Port-Royal.

Ce qui caractérise l'esprit de Port-Royal et le Jansénisme c'est la sévérité de leur morale et leur doctrine sur la Grâce. Convaincus de la dégradation de l'homme par le péché, les Jansénistes voulaient, par des humiliations et des sacrifices, diminuer et même anéantir sa personnalité; ils attaquaient aussi la corruption de l'Eglise. Ils soutenaient que tous les hommes n'étaient pas appelés au salut, qu'on ne pouvait résister au choix de Dieu, ni y contribuer, quand il désignait SCS Elus, doctrine qui nous paraît, à présent, aussi con-

traire à la nature humaine qu'à la justice et à la bonté de Dieu. Les Jansénistes s'éloignaient de la fréquente communion, par un sentiment délicat de la sainteté du sacrement et de l'indignité de l'homme.

Les Jansénistes soutenaient, en outre, que l'absolution, dans la pénitence, ne suffisait pas, sans un amour parfait de Dieu, théorie élevée qui n'attache pas à l'accomplissement d'un simple rite la purification de l'âme. ]\L Boutroux dit fort exactement à ce sujet : « Saint Augustin avait fait de Tamour de Dieu, d'après Jésus- Christ et Saint Paul, le devoir fondamental. Il était contraire à l'esprit du Christianisme de chercher le salut dans la simple obéissance aux règles écrites, abstraction faite de la pureté du cœur. »

Morale de Port-Royal.

En présence des principes relâchés d'autres Compagnies, Port-Royal prêchait avec raison une morale plus rigide, et, quelles qu'aientété les erreurs de ses doctrines théologiques, il est incontestable qu'il a mis ses pratiques d'accord avec ses leçons et laissé à ses adeptes un admirable exemple de dignité, de sainteté et de vertu. Nous n'aurions guère à reprendre que certaines subtilités de théologie, de mauvaises habiletés de discussion, des tactiques mesquines et peu franches dans les controverses théologiques. Elles eurent pour excuse, dans une certaine mesure, les habitudes du temps, résultats fâcheux de ces sortes de polémiques,

et enfin la nécessité d'une défense obstinée contre un pouvoir tyrannique et des adversaires artificieux et puissants.

Port-Royal, dit encore M. Boutroux, était l'instrument choisi de Dieu pour relever son Eglise... Saint-Cyran s'appliqua à en faire le modèle vivant de la morale chrétienne, par opposition à la morale d'accommodement qu'y substituaient les Jésuites. Pour ceux-ci, tout moyen est bon, quand il a pour lin la gloire de Dieu. Saint-Cyran disait qu'on ne peut aller à Dieu que par Dieu lui-même. Dieu n'est réellement la fin, que s'il

est le principe Messieurs de Port-Royal étaient dans

les choses humaines les apôtres de la raison. Ils appréciaient la philosopliie de Descartes ; ils en goûtaient la réserve en matière religieuse. Le même esprit dirigea l'enseignement que Port-Royal donna dans ses petites écoles, rivales des maisons d'éducation des Jésuites.

Popularité du Jansénisme étrangère à sa théologie.

C'est par l'esprit de réforme, écrit M. Havet, c'est par le goCit d'une piété sévère, que le Jansénisme fut populaire, et non par sa théologie contraire à l'esprit moderne, esprit de tolérance et de rapprochement. Les Jésuites étaient maîtres de l'Eglise; la popularité de la morale janséniste était une protestation contre leur morale relâchée.

Jugement de Bersot sur le Jansénisme et le Jésuitisme.

Bersoi,dansses^roï!ondesBtudessurIeXVIII''>SiccIe, compare de la façon la plus heureuse le Jansénisme et le Jésuitisme : « Le Jésuitisme est commode pour le monde ; si vous lui donnez la terre, il vous promet les fruits; il vous couvre, vous porte aux honneurs, à la fortune. Le Jésuitisme est gai, le Jansénisme est froid; il ferme les théâtres, chasse les plaisirs, l'élégance; il absorbe l'âme dans la méditation de l'éternité et de la mort, il l'emploie tout entière à la réforme intérieure... La société mondaine redoutait Port-Royal, dans un monde qui ne peut se passer de plaisir. Hors de cette société, on aime le Jansénisme avec ses âmes fortes qui retrempent ceux que les affaires retiennent, recueillent ceux que la perfection ordinaire ne contente pas. On admire ce souci de la vie future, cet attachement au bien, ce courage, cette humilité devant Dieu, cette dignité devant les hommes. Le Jansénisme fit peur cependant, au xvni^ siècle, à ceux qui ne voulaient pas que la Société fut moulée sur un cloître. Voltaire n'aimait ni les Jansénistes, ni leurs adversaires, mais il s'entendait mieux avec les Jésuites. »

Amis et partisans du Jansénisme.

Au xvn° Siècle le Jansénisme avait fait de brillantes recrues dans le monde des lettres ou à la Cour.

On connaît les beaux vers de Boileau sur Arnauld ; il ne craignait pas d'écrire, en 1698, dans la Satire XI*

La vertu n'était pas sujette à l'ostracisme Ni ne s'appelait point alors un Jansénisme.

La Fontaine (t. IX, p, 20. Edition Hachette) rimait, en 1664, cette ballade sur Escobar :

C'est à bon droit que l'on condamne à Rome L'évêque d'Ypre, auteur de vains débats ; Ses sectateurs nous défendent, en somme, Tous les plaisirs que l'on goûte ici-bas. En Paradis, allant au petit pas, On y parvient, quoique Arnauld nous en die, La volupté, sans cause il a bannie.

Veut-on monter sur les célestes tours?

Chemin pierreux est grande rêverie ; Escobar suit un chemin de velours.

M""* de Sévigné (1-416) écrivait à Ménage le 12 septembre 1636 : « J'ai lu, avec beaucoup de plaisir, la onzième lettre des Jansénistes (Lettres à un Provincial). Il me semble qu'elle est fort belle, mandez-moi si ce n'est pas votre sentiment. » Le 9 juin 1680, jour de la Pentecôte, elle écrivait, des Rochers, à M""* de Grignan (VI-442). « Je lis des livres de dévotion, parce que je voulais me préparer à recevoir le Saint-Esprit. Ah ! que c'eût été un vrai lieu pour l'attendre que cette solitude ! mais il souffle où il lui plaît, c'est lui-même qui prépare les cœurs où il veut habiter, c'est lui qui prie en nous, par des gémissements ineffables. C'est Saint Augustin qui m'a dit tout cela (Traite de la Pré-

destination des Saints et du don de la persévérance) Je le trouve hien Janséniste et Saint Paul aussi. Les Jésuites ont un fantôme qu'ils appellent Jansénius^ à qui ils disent mille injures. Ils ne font pas semblant de voir où cela remonte, et là-dessus il font un bruit étrange et réveillent les disciples cachés de ces grands Saints. » (M""® de Sévigné n'en dit pas long, mais que de finesse, de vérité, et de perspicacité dans ces réflexions !)

Opinion de Renan.

« Port- Royal, dit Renan {Nouvelles études d'histoire religieuse), a vu se déployer des caractères dont la trempe n'a pas été dépassée. Les résultats sont peu de chose et Tarène du combat peut sembler étroite, mais les âmes sont grandes, et l'àme seule triomphe du temps. — L'école de Port-Royal, ajoute Renan, est sans égale par la grandeur des caractères qu'elle forma. Comme, en ce siècle de grandeur officielle, où les Saints eux-mêmes reconnaissent ^2ie les grands sont des images de la divinité et mieux placés que les autres pour trouver grâce à ses yeux, il fait beau voir proclamer cette démocratie chrétienne, ce respect du travail des mains, cette rudesse pour les puissants... Ici, c'est le jardinier de l'abbaye (un gentilhomme converti) qui résiste à l'Archevêque et qui argumente solidement contre lui. . . Port-Royal s'élève, au xvn" siècle, comme une colonne triomphale, comme un temple

en l'honneur de la force virile et de l'universel sacrifice à la vérité. . . Les Religieuses de Port-Royal ont plus fait que les Évêques, plus fait que TÉglise Gallicane, plus fait que le Pape; elles ont sauvé la conscience. »

Mot de Dupin aîné.

Le Jansénisme, a dit Dupin aîné {Port-Royal de Sainte-Beuve, V-155), est à la fois plus étroit que le Gallicanisme et plus large et surtout plus profond en ce qu'il a son principe dans un dogme, tandis que l'autre n'est qu'une affaire de jurisprudence et de coutume.

Jugement de Voltaire sur Arnauld.

Voltaire n'a pas bien jugé, à notre avis, le Jansénisme dans son livre sur le Siècle de Louis XIV. Il avait contre lui des préjugés qu'il ne cache pas et il traite ces questions avec une spirituelle légèreté qui, là, n'est pas à sa place.

Il a cependant rendu justice au grand Arnauld, dans ce passage : « Enfin, Arnauld craignant des ennemis armés de l'autorité souveraine, privé de l'appui de M""® de Longueville que la mort enleva, prit le parti de quitter pour jamais la France et d'aller vivre dans les Pays-Bas, inconnu, sans fortune, même sans domestique, lui dont le neveu avait été Ministre d'État, lui qui aurait pic être Cardinal; le plaisir de vivre en

liberté lui tint lieu de tout. Il vécut jusqu'en 1694, dans une retraite ignorée du monde et connue de ses seuls amis, toujours écrivant, toujours philosophe, supérieur à la mauvaise fortune, et donnant jusqu'au dernier moment l'exemple d'une vie pure, forte, inébranlable. »

Les Lettres Provinciales et les Casuistes.

En 1657, les Jésuites firent frapper les Provinciales de Pascal par la Congrégation de l'Index. Enhardis par ce succès, ils firent publier par un des leurs, le Père Pirot, une apologie des Casuistes, qui souleva le Clergé français contre lui. En août 1359, ce livre fut condamné par Rome. Nicole avait traduit en latin les Provinciales; en 1682, à la demande des Jésuites, le Conseil du Roi condamna au feu cette édition. En 1682, vingt ans après la mort de Pascal, l'Assemblée du Clergé prépara la condamnation des Casuistes, mais les Jésuites parvinrent à entraver cette décision. Enfin, en 1700, l'Assemblée du Clergé, par la plume de Bossuet, censura cent propositions de morale relâchée, dont les plus scandaleuses étaient relatées dans les Provinciales.

§ VI Nouvelle phase du Jauséuisme.

Vie du Père Pasquier Quesnel.

Les discussions théologiques, les persécutions et les troubles religieux reparurent à la suite de la publication d'un ouvrage du Père Pasquier Quesnel.

Pasquier Quesnel, né à Paris en 1634, mourut à Amsterdam en 1719. Après avoir reçu la prêtrise en 1659, il entra à l'Oratoire, et il eut la direction de l'Institution de Paris. Il composa des Réflexions morales sur le Nouveau Testament, ouvrage d'abord peu étendu, qui comprenait des pensées sur les Maximes les plus importantes de l'Évangile; ce livre fut approuvé en 1671 par Vialart, évoque de Châlons-sur- Marne. Le P. de Sainte-Marthe était alors le supérieur de l'Oratoire; il favorisait les opinions de Jansénius et d'Arnauld ; le P. Quesnel partageait ses sentiments. Le P. Quesnel édita de nombreux ouvracres de théologie, il publia notamment les œuvres du Pape Saint- Léon, dont la première édition fut mise à l'Index en 1676. Le P. Quesnel, très attaché aux idées jansénistes, s'opposa à la Bulle d'Alexandre VII; l'Arche-

vêque de Paris Harlay ne pouvant lui faire modifier ses idées, l'envoya à Orléans. Une Assemblée générale de l'Oratoire avait arrêté, en 1678, un Formulaire qui condamnait les théories de Jansénius et la philosophie de Descartes. Le P. Quesnel refusa de signer ce Formulaire et, en 1685, il fut forcé de se retirer à Bruxelles. Il y retrouva Arnauld, qui mourut dans ses bras, en 1694. A la mort de son ami, le P. Quesnel s'employa à propager de toutes les manières, par des correspondances et des démarches de toute sorte, la doctrine Augustinienne. Il devint le chef de ce mouvement religieux. Il reprit son livre des Réflexions inorales, le développa, et ajouta aux Réflexions sur l'Évangile les Pvéflexions nouvelles sur les Actes et les Epîtres des Apôtres. Son ouvrage fut approuvé par Noailles, alors Evêque de Ghâlons-sur-Marne. En 1705, le Père Quesnel fut, sur la dénonciation des Jésuites, arrêté et emprisonné à Matines; il parvint à s'échapper, il se retira en Hollande. Il y mourut, à l'âge de 85 ans. Il laissa de nombreux écrits sur la Grâce, sur la Prédestination des Saints, sur la discipline de l'Eglise, sur la vie et les œuvres d'Arnauld, sur la souveraineté des Rois.

Les « Réflexions morales ». — Le « Problème ecclésiastique ».

Une édition nouvelle des Réflexions nouvelles du Père Quesnel parut en 1699, avec l'approbation de Noailles, devenu Archevêque de Paris en 1695. Ce

prélat avait cependant condamné, en 1696, une exposition de la Foi catholique, due au neveu de Saint-Cyran, qui renouvelait les cinq propositions de Jansénius. En 1699, fut imprimé et répandu un écrit anonyme, intitulé : PrcMème ecclésiastique.

On demandait dans cet écrit auquel des deux Noailles il fallait croire. Cet opuscule qui irrita Noailles, était l'œuvre d'un Janséniste.

Le u Cas de conscience ».

En 1702, fut publié un autre ouvrage, sous le titre de Cas de conscience, il avait été composé par le confesseur des Religieuses de Port-Royal. On distinguait le fait du droit. On demandait si on pouvait, quand on ne croyait pas au fait de l'hérésie de Jansénius, signer les condamnations prononcées contre lui, en faisant quelques réserves implicites. Suffisait-il de garder un silence respectueux'! On soutenait, et quarante docteurs de la Sorbonne, l'approuvèrent, que le silence respectueux suffisait, sans l'adhésion de l'esprit. Sur les sollicitations du Roi, Clément XI, le 12 février 1703, par un Bref nouveau, condamna le système du Cas de conscience. Le Parlement estima que certaines clauses de ce Bref en empêchaient l'enregistrement. Louis XIV demanda une Bulle nouvelle. Le projet de cet acte fut soumis par le Saint-Siège au Roi. Le Président de Harlay et le Procureur général Daguesseau l'approuvèrent, à la condition qu'on ferait mention des instan-

ces du Roi, pour obtenir la décision du Souverain Pontife.

Bulle (( Vineam Domini »

Dans cette Bulle qui porte le nom de Vineam Domini et la date du 15 juillet 1705, le Pape rappelle les jugements déjà prononcés par le Saint-Siège; il condamne le silence respectueux, et toutes les exceptions ou restrictions apportées à la signature du Formulaire. Le Souverain Pontife déclare qu'on ne doit pas souscrire seulement de la bouche à ce qui est ordonné, mais encore du cœur. La Bulle fut enregistrée au Parlement, le 4 septembre 1705, sans difficulté.

Persécution nouvelle. — Destruction du Monastère de Port- Royal.

Les Religieuses de Port-Royal, qui vivaient seules dans ce monastère, sans élèves depuis trente ans, restaient fidèles à leurs convictions religieuses. En 1700, elles furent pressées de signer le Formulaire relatif à la Bulle Vineam Domini. Elles déclarèrent qu'elles no le feraient qu'avec cette addition « sans déroger à ce qui s'était fait, à leur égard, lors de la Paix de l'Église avec le Pape Clément IX ». Cette résistance irrita le Roi ; il leur fît interdire de recevoir des novices, de nommer une Abbesse. L'Officialité de Paris réunit les biens des deux Communautés de Port-Royal de Paris

et de Port-Royal-des-Chanips. Le Cardinal de Noailles eut la faiblesse d'excommunier les Religieuses, en 1707. Deux ans après, le Pape ordonna leur transfert dans d'autres monastères. Le 29 octobre 1709, le lieutenant civil d'Argenson envahit le monastère de Port-Royal des Champs avec des archers ; il s'empara des religieuses et les obligea à partir immédiatement pour des destinations diverses. Le 22 janvier 1710, le Conseil du Roi prescrivit, par arrêt, la destruction des bâtiments de Port-Royal-des-Champs, l'exhumation des morts qui reposaient dans le cimetière, et l'anéantissement définitif de cet asile vénérable, foyer jadis de tant de lumières, de talents et de vertus ! On put soustraire à la violation des tombes les corps de la famille de Pomponne, de la Mère Agnès, de la Mère Angélique, le cœur du grand Arnauld, les dépouilles des princesses de Longueville et de Conti, de Le Nain de Tillemont, de Racine, de Le Maître de Sacy, Ponchateau, Coislin, et quelques autres. On évalue à trois mille, dit Saintc-Reuve {Port-Royal, VI-237), les corps qui furent exhumés de la sorte. Des chasseurs ont raconté qu'ils furent obligés d'écarter, avec le bout de leurs fusils, des chiens acharnés aux lambeaux de chair, comme dans le songe d'Athalie, dû au génie de l'un de ceux qu'on arrachait au repos éternel. L'expiation d'actes aussi horribles devait venir plus tard, à Saint-Denis^ quand les restes du Prince qui les avaient permis furent, à leur tour, arrachés à la tombe par un fanatisme d'une autre nature.

Il faut relever, avec Sainte-Beuve, ce trait de mœurs aussi odieux que significatif. En août 1710, le Marquis de Pomponne, fils du Ministre, prévenu par le Cardinal de Noailles, fit exhumer et transporter les corps de la famille Arnauld. 11 osa mettre dans son placet au Roi, qu'il le demandait, Sifin que sa postérité perdit la mémoire que les corps avaient été enterrés dans un lieu qui avait eu le malheur de déplaire à Sa Majesté.

Violences contre les dissidents.

Les persécutions, du reste, n'avaient aucune limite; elles avaient pour prétexte le refus de signer le Formulaire, des accusations de publications d'écrits ou de correspondances à l'étranger. Sainte-Beuve nous montre le Père du Breuil, de l'Oratoire, mourant à 84 ans, après quatorze ans de prison ou d'exil ; Viallart, laïque, restant douze ans à la Bastille; le Bénédictin dom Gerber, emprisonné, à 76 ans^ pendant sept ans à Amiens et à Vincennes; de Valricher, prêtre, exilé ou captif pendant vingt ans^ et combien d'autres !

Les adversaires du Jansénisme, les ennemis du Cardinal de Noailles, ne furent point encore satisfaits. Ils déchaînèrent contre le livre du Père Quesnel et ses partisans les hostilités les plus ardentes, soutenus qu'ils étaient par le Roi et par son entourage.

Bossuet et sa justification des « Réflexions morales » du Père Quesnel.

Il serait bien difficile de comprendre comment le livre du Père Quesnel avait pu seul et par lui-même produire des conséquences aussi terribles. Bossuet avait porté de rudes coups aux Protestants, il avait ruiné le Quiétisme, mais nous ne le voyons pas souvent mêlé aux discussions relatives soit aux Jansénistes, soit au Père Quesnel. Il ne s'était pas associé aux adversaires du Cardinal de Noailles; il avait pour lui des sentiments d'amitié, il l'aida plus d'une fois de son autorité et de ses lumières, notamment en 1703, dans l'affaire du Cas de conscience. En 1699, Bossuet composa, à la demande du Cardinal de Noailles, pour une nouvelle édition des Réflexions morales du Père Quesnel, un avertissement, dans lequel il justifiait quelques-unes des propositions de cet ouvrage qui avaient été l'objet de critiques.

Bossuet était d'avis qu'en 1699 il était un peu tard pour attaquer un livre qui depuis longtemps jouissait de l'estime générale, et il l'écrivait à son neveu. Dans son avertissement, Bossuet lavait le Père Quesnel du reproche de Jansénisme ; il demandait seulement quelques corrections, pour éviter des interprétations mauvaises des Jésuites; ces corrections portaient sur des points relatifs à la Grâce. Bossuet écrivait à son neveu, le 4 mai 1600, qu'il ne désavouait pas Tavertissement.

En 1701, il revit encore l'ouvrage. Il est probable que Boileau, théologien de TArchevêque de Paris, qui était en relation avec Bossuet pour cet objet, livra au Père Quesnel l'écrit de l'évêque de Meaux qui avait été déjà connu par quelques personnes, du vivant de son auteur.

Témoignage de l'abbé Ledieu.

On lit à ce propos dans les Mémoires et Journal de VaUbé Ledieu sur la vie et les ouvrages de Bossuet, publiés par Vabbé Guetteau, Paris, Didier, 1856 : « On a fort répandu à Paris un livre in-12 imprimé en Flandre, et puis réimprimé à Paris en cachette sous le nom de : Justification des Réflexions morales sur le Nouveau^ Testament^ etc., ixir feu M. Bossuet, évêque de Meaux, etc. A Lille, chez Jean-Baptiste Brovellio, 1710. C'est en un mot Tapologie du Nouveau Testament du Père Quesnel ; cet écrit est certainement de feu Monsieur Bossuet, fait sous le titre à' Avertissement pour mettre à la tète de la nouvelle édition du Nouveau Testament du Père Quesnel, publiée en 1699, chez Pralart, avec approbation de M. le Cardinal de Noailles, Archevêque de Paris. Il avait été fait pour répondre au Prdblhne ecclésiastique des Jésuites, et pour justifier, de l'accusation de Jansénisme, les Réflexions morales du Nouveau Testament. M. l'Archevêque de Paris ne jugea pas à propos de le faire imprimer, et il se contenta de faire paraître, pour répondre au Problème, quatre let-

— lîJO —

très publiées à Anvers en 1700, qu'il a lui-même avouées et fait répandre dans Paris, et qui n'étaient qu'un extrait de V Avertissement composé par feu M. Bossuet. Dans l'édition que le Père Quesnel a fait faire sur une copie qu'il a recouvrée, il a mis à la tête un Avertissement de sa façon où il explique l'occasion et le dessein de cet écrit de feu M. de Meaux, et fait voir qu'il est de lui certainement, par le caractère de l'ouvrage, et par les copies manuscrites qu'il en avait données lui-même à plusieurs prélats. Il fait voir aussi que cet ouvrage ayant été fait principalement pour M. le Cardinal de Noailles, c'était à lui à déclarer pourquoi il l'avait tenu caché. Il remarque avec soin la conformité de cette écriture avec l'Ordonnance du 20 août 1696 sur la Grâce, publiée par M. le Cardinal de Noailles, mais il ne dit pas que l'auteur de cette Ordonnance était feu M. Bossuet, et que ce prélat, voyant que les Jésuites s'efforçaient d'affaiblir l'autorité de cette Ordonnance tant approuvée à Piome, et qu'ils lui donnaient ce caractère odieux de Profession de foi des Jansénistes, il avait eu principalement en vue dans ce dernier écrit sur la Grâce, de soutenir la doctrine contenue dans l'Ordonnance de 1696, et d'expliquer, plus au long, les principes de la Grâce, dont il avait seulement rapporté les autorités de TEcriture et des Conciles qui en posent les fondements. Au reste, cet écrit aujourd'hui rendu public sous le nom de Justiflcation des Réflexions morales, etc., a été fort approuvé à Paris de tous les savants et répandu dans les

— l'Jl —

provinces et jusqu'à Rome, ce qui a épuisé, en six mois, les deux éditions qu'on a marquées; celle de Flandre a commencé à se répandre nu mois de décembre 1710, et celle de Paris au commencement de 1711. »

Déclaration du Père Quesnel.

De son coté, le Père Quesnel écrivait le 27 décembre 1710, à sa sœur, à Luxeuil : « Il y a onze ans que feu M^"" Bossuet, évêque de Meaux, fit une Apologie de mes réflexions, aussi avantageuse qu'on peut le désirer et je n'y reçus qu'avec confusion le témoignage qu'il donna à cet ouvrage. Cette Apologie était demeurée ensevelie dans ses papiers, mais il est arrivé qu'une copie de l'écrit de ce savant prélat a été découverte, m'a été mise entre les mains, et qu'elle est devenue publique par l'impression. Je ne sais qui pourra être assez hardi pour opposer son jugement à celui d'un évêque qui était regardé dans toute l'Eglise comme un des plus savants hommes qu'elle eût, et comme celui qui défendait la foi et la faisait triompher de ses adversaires. Je n'aurais pas désiré, pour moi, une Apologie plus éclatante, mais ceux qui ne cèdent à aucune volonté ne céderont pas à celle-ci. »

Sentiments véritables de Bossuet.

L'histoire moderne a complètement mis en lumière les idées religieuses de Bossuet et leurs conséquences.

Le prélat considérait les propositions attribuées à Jansénius comme contraires à la Religion; il les combattit plus d'une fois, sans vouloir cependant s'associer personnellement aux persécutions dirigées contre les Jansénistes. C'est pour cette raison qu'en 1679, à la mort de Choart de Buzenval, évoque de Beauvais, il ne fut pas nommé à ce siège, où il fallait écraser tous les Jansénistes. Quand l'Église fut pacifiée par Clément IX, il se rapprocha des Solitaires de Port-Royal, dont plusieurs étaient ses amis et se montraient contraires, comme lui-même, à la morale et à la doctrine des Jésuites, qui l'empêchèrent de devenir Archevêque de Paris et Cardinal. M. Gazier, dans son excellent ouvrage intitulé : Mélanges de littérature et d'histoire^ a mis tous ces points en relief. Il établit que l'Évêque de Meaux ne pouvait avoir que de l'hostilité contre Jansénius, égaré dans une doctrine non orthodoxe, et, en outre, partisan déclaré de l'ultramontanisme et de rinfaillibilité du Pape. Plus tard, ajoute ce savant historien, Bossuet a pris, contre les Jésuites, la défense des Réflexions morales du P. Quesnel. « Il ne faut, disait Bossuet, que lire ce livre pour y trouver, avec le recueil des plus belles paroles des saints, tout ce qu'on peut désirer, pour Tédification, pour l'instruction et pour la consolation des fidèles. » — « Il est de foi, écrivait ailleurs Bossuet, qu'on peut dire à pleine bouche, non-seulement de l'homme en dehors de l'état de Grâce, mais encore de l'homme juste, qu'il y a des commandements qu'il ne peut toujours accomplir. » —

M. Gazier fait observer très justement que Jansénius disait : « Quelques commandements sont impossibles aux justes, à raison de leurs forces présentes », et qu'il semble que ces deux opinions se rapprochent beaucoup.

Rôle de Fénelon.

Le rôle de Fénelon, à la fin du règne de Louis XIV, fut bien différent de celui de Bossuet. Il importe à présent d'y revenir et de l'étudier dans son ensemble.

Nous avons vu que Fénelon ne fut pas mêlé à la première période du Jansénisme, terminée par la paix de Clément IX; mais, à dater des premières années du xvm® siècle, jusqu'à sa mort, il prit une part active, ardente, agressive, à toutes les polémiques nées du Jansénisme ou des écrits du P. Quesnel. Au type légendaire d'un Prélat doux, charitable, tolérant, philosophe, il faut substituer celui d'un controversiste passionné, inspirateur conseiller ou exécuteur implacable des mesures les plus violentes que le fanatisme peut expliquer, mais que la conscience universelle n'excuse pas. Crut-il, par ce zèle excessif, effacer la tare du Quiétisme? Espéra-t-il se rapprocher de la Royauté qui lui tenait toujours rigueur et qui le maintenait comme relégué dans son brillant Archevêché de Cambrai? Voulait-il s'assurer, dans des vues ambitieuses, le concours puissant des Jésuites, pour l'époque à laquelle Louis XIV disparaîtrait? Espérait-il revenir à la Cour,

et devenir plus tard le successeur de Mazarin ou de Richelieu? Se ménageait-il des alliés ou des protecteurs, en vue de l'époque oi^i l'autorité souveraine appartiendrait à son disciple, le Duc de Bourgogne, ou au Duc d'Orléans, qui l'appréciait et pensait à lui? Voulait-il tirer une éclatante vengeance du Cardinal de Noailles, qui l'avait fait condamner autrefois, et qui se trouvait lui-même, à son tour, compromis dans les affaires du Père Quesnel, abandonné par les Jésuites et par le Roi, et flottant au hasard des événements entre des écueils qu'il n'évitait pas souvent? Il est difficile de deviner le mot de celte énigme. Il faut reconnaître que Fénelon suivit toujours la même voie dans les questions purement théologiques; il combattit la doctrine de la Grâce Augustinienne, les opinions de Pascal, d'Arnauld et du Père Quesnel, comme contraires à la vérité et nuisibles à l'unité de l'Église.

Son action sur le duc de Bourgogne.

Il inspira, malheureusement, à son élève le duc de Bourgogne une intolérance absolue, sentiment regrettable chez un futur souverain qui no doit pas prendre parti contre une fraction de ses sujets, dans les questions qui touchent à la liberté de conscience et à la foi.

Nous en avons un exemple dans une lettre que le duc de Bourgogne écrivait le 21 mai 1708 à son ancien précepteur : « Je sais que les Jansénistes font profession d'une morale sévère et qu'ils attaquent fortement

la relâchée, mais je sais en même temps qu'ils ne la pratiquent pas toujours; vous en connaissez des exemples qui ne sont que trop fréquents. »

Cette accusation est contredite par tout ce qu'on sait des Jansénistes.

Attaques contre les Jansénistes.

En 1702, Fénelon fit paraître un écrit sur le Cas de conscience^ il combattit les opinions des Jansénistes comme contraires aux Lois de l'Eglise; il les accusa de dissimulation, de restrictions mentales, et il flétrit la thèse du Silence respectueux, comme favorable à l'hypocrisie, au parjure, au mensonge. Ensuite il rédigea un Mémoire qu'il adressa au Pape, et il y soutint la nécessité de définir l'infaillibilité de l'Église dans une forme dogmatique et d'exiger des fidèles une adhésion écrite aux décisions du Saint-Siège. La Bulle Vineam Bomini tint compte des vœux exprimés par Fénelon.

Il existe, aux Archives de Rome, un Mémoire adressé par Fénelon au Cardinal Gabrielli, peu de temps après la promulgation de cette Bulle. Sainte-Beuve (VI-231, Port-Royal) nous donne un fragment de ce Mémoire, écrit en latin, et que nous traduisons, sans y rien changer : « Jamais assurément la secte de Calvin dans sa jeunesse n'a usé de tant et de si grands partisans, c'est pourquoi si vous ne détruisez pas au plus tôt cette faction pétulante et artificieuse (les Jansénistes), il n'y a rien qui ne menace autant l'Église. Il s'agit do

la chose la plus grave, c'est pourquoi je trouve désirable que le Souverain Pontife exhorte le Roi, afin qu'aucun partisan de la secte n'ait aucune puissance auprès de lui, qui puisse encourager la faction, mais, au contraire, qu'il soit manifeste à tous que les plus élevés en rang seront suspects et dépouillés de toute autorité, aussitôt qu'on sentira qu'ils s'appliquent, en secret, à défendre la faction. »

Ce document est digne d'être noté ; on y trouve l'expression audacieuse d'une politique aussi contraire à la Justice qu'à notre Droit public; cette sollicitation de l'intervention du Pape dans des questions temporelles, ce désir d'atteindre dans leur rang et dans leurs charges, les adversaires de l'auteur de la lettre, sont particulièrement blâmables dans la bouche d'un prélat français. Toujours prêt à soutenir des polémiques hardies contre ses adversaires, Fénelon composa et fit imprimer de nombreux écrits contre le Père Quesnel et les Jansénistes.

Hostilités contre le Cardinal de Noailles.

Fénelon ne se borna pas à critiquer le Jansénisme et les Réflexions morales du Père Quesnel; il attaqua le Cardinal de Noailles, dans le désir, peut-être, qu'il fût atteint par la Bulle qui condamnerait les Réflexions morales, comme il l'avait été, lui-même, par la condamnation des Maximes des Saints, due en partie au Cardinal de Noailles.

Association avec le Père Le Tellier.

Quand le Père Le Tellier devint le confesseur de Louis XIV, Fénelon se lia entièrement avec lui. Il s'associa à tous ses plans, il se concerta, avec ce Jésuite, pour les publications d'écrits à répandre en France, pour les mesures à employer contre les partisans du Père Quesnel, pour les démarches, ostensibles ou secrètes, à suivre à Rome, afin de parvenir à l'anéantissement complet de ses adversaires.

« Fénelon, dit M. Brunetière (Études sur le xvnf siècle, Revue des Deux-Mondes, du 15 novembre 1888), à la fin du Siècle, ne peut contenir son indignation de voir que si la soumission aux décrets du Saint- Siège arrête sur les lèvres l'expression du Jansénisme, il est au fond des cœurs. Dans les lettres et dans les Mémoires qu'il fait passer à Rome par l'intermédiaire du Père Le Tellier, et qui ressemblent à des notes et à des r appoints de police, il dénonce les personnes : Princes et Princesses du sang. Cardinaux, Evoques, Magistrats, et réclame contre elles des mesures de violence, pour en finir. La destruction de Port-Royal, la violation sacrilège des tombes, ne lui suffirent pas; il faudra le renouvellement des anciennes censures, et son Nunc dimittis, le pieux Archevêque ne le prononcera qu'en apprenant la promulgation de la Bulle Unigenitus. »

Mémoires adressés au Pape.

Le principal de ces Mémoires date de 1705. Fénelon supplie le Saint-Père de ne pas croire qu'en lui adressant ce Mémoire secret il obéisse à d'anciennes rancunes. Il ajoute : « Depuis soixante- cinq ans écoulés, il est certain qu'on ne peut plus opérer la guérison du mal du Jansénisme par des remèdes doux. » Puis les dénonciations commencent : le Cardinal de NoaUles, qui n'entend, ne voit, ne décide rien que ce que lui suggèrent les docteurs Boileau et Duguet ou le Père de La Tour, Supérieur général des Oratoriens, que le Pape connaît comme imbus de Jansénisme; les Cardinaux de Coislin et Le Cariuis, plusieurs Évêques, les Dominicains, les Chanoines de Sainte-Geneviève, etc., qui sont Jansénistes.

Fénelon signale, parmi les gens de la Cour : la Princesse de Conti, fille du Roi, le Médecin Dodart, chef de la faction, le Chancelier de France, le Ministre de Torcy. « Le Parlement de Paris, ajoute l'Archevêque de Cambrai, n'est pas exempt de ce mal. Le premier Président cache, avec adresse, son opinion, mais, dans des conversations plus libres, quand il rit avec ses amis et qu'on peut pénétrer ses sentiments intimes, on reconnaît qu'il est, en secret, favorable à la faction. »

On peut se demander, avec M. Brunetière, si le Fénelon qui est capable de semblables insinuations ressemble beaucoup à l'aimable et souriant Prélat de la légende.

Dénonciation de Féneion contre Bossuet.

M. Gazier, dans ses Mélanges de Littérature et d'Histoire^ rapporte qu'en 1699 Féneion chercha à dénoncer Bossuet lui-même au Saint Office. Il écrivait : « Je ne puis ni ne veux me rendre dénonciateur de M. de Meaux, mais si Taffaire dure assez pour en donner le temps, vous pourriez lâcher quelque Religieux qui fût zélateur de la bonne doctrine et qui le déférât au Saint Office. Il faudrait qu'il présentât un certain nombre de propositions extraites des livres de ce prélat, et que la chose se fît de la manière la plus propre à ôter tout soupçon que je fusse l'auteur de cette démarche. » Après Ja mort de Bossuet, ajoute M. Gazier, Féneion voulait faire condamner celui-ci comme ayant justifié les principales erreurs du Père Quesnel. (Lettres inédites de la Bibliothèque du Vatican.)

Jugement de Michelet sur Féneion.

Michelet (t. XVI, p. 378) partage l'opinion défavorable à Féneion, que font naître les actes de ses dernières années.

« Le respect perd l'Histoire. Personne n'a osé exposer et dire franchement la part odieuse de Féneion à la triste affaire de la Bulle Unigcnitus et du règne de Tellier. Tous semblent avoir dit : « Quel dommage de

gâter une si belle légende qui concilie la Religion, la liberté, la philosophie ! » Il vaut mieux supprimer les dernières années de Fénelon, laisser croire qu'il fut tolérant. »

Jugement de Lanfrey.

Dans son livre intitulé L'Eglise et les pliilosopfies, Lanfrey, âme généreuse, esprit libéral et exempt de préjugés, exprime une opinion analogue : « S'il y a jamais eu en France, écrit-il, un type connu et achevé de persécuteur, c'est bien le Jésuite Le Tellier. Eh bien ! il existe une correspondance entre Fénelon et Le Tellier, et, dans cette correspondance, c'est l'Archevêque qui se plaint de la tiédeur du Jésuite et qui stimule son zèle contre les Jansénistes, et cela, après les destructions de Port- Royal, Fénelon partage, avec M""" de Maintenon, le regrettable honneur d'être un des personnages les plus énigmatiques du temps. »

Opinion de Voltaire.

Voltaire fait à Fénelon le même reproche : « Après avoir été vaincu dans les disputes des Écoles, il eût été plus convenable peut-être qu'il ne se mêlât pas des querelles du Jansénisme; cependant il y entra. Le Cardinal de Noailles avait pris autrefois contre lui le parti du plus fort. Il espéra qu'il reviendrait à la Cour, qu'il y serait consulté, tant l'esprit humain a de peine à se détacher des affaires. »

Quand la Bulle Uiiigenitus fut promulguée, Fénelon écrivit un Mandement, pour l'acceptation de la Bulle. En 1714, il composa en outre une Instruction 'pastorale en forme de Dialogue, qu'il fit imprimer et répandre, et qui eut un grand succès dans son parti.

En 1713, Fénelon écrivait au Jésuite d'Aubanton, agent ecclésiastique de Louis XIV à Borne : « Je vous dois une des plus grandes consolations que j'ai senties depuis que je suis au monde, c'est de lire la Nouvelle Constitution contre le livre du Père Quesnel. » Il ne désarmait pas d'ailleurs; rien n'arrêtait son zèle, pas même des scrupules professionnels ou les égards dûs à un Cardinal; il composa un Mémoire sur la façon de procéder à l'égard des prélats réfractaires à la Bulle, notamment contre l'Archevêque de Paris. Fénelon indiquait trois moyens : 1'' une Commission qui serait envoyée par le Pape ; 2° des Conciles provinciaux ; 3° un Concile national. Fénelon rejetait le premier moyen, à raison de l'hostilité des tribunaux de France ; le deuxième moyen ne présentait pas une autorité suffisante, il serait difficile de faire les réunions de ces Assemblées. Fénelon conseillait de recourir à un Concile national. Louis XIV se rangea à cette opinion ; Amelot fut envoyé à Borne, mais la mort du Boi arrêta tout. Quant à Fénelon, il mourut le 7 janvier 1715; dans sa dernière lettre à Louis XIV il demandait « un successeur ferme contre le Jansénisme, lequel est prodigieusement accrédité sur la frontière. »

Nous revenons aux événements qui agitèrent le monde religieux après 1710.

Publication des Evêqiies de Luçon et de La Rociielle contre le Cardinal de Noailles.

Les Evoques de Luçon et de la Rochelle publièrent une Instruction pastorale contre le livre du P. Quesnel, ils y attaquèrent le Cardinal de Noailles sourdement mais réellement, et des exemplaires de cet écrit furent affichés à Paris à la porte de TArchevêché. Le Cardinal, justement froissé d'un tel outrage, fit renvoyer de Saint-Sulpice les deux neveux des Prélats, et il publia un Mandement où la conduite de ces derniers était sévèrement blâmée.

A la même époque TAbbé Bochart de Sarron, neveu de l'Evoque de Clermont, engageait son oncle à prendre la défense des deux Evêques de Luçon et de la Rochelle; il lui envoyait le modèle d'un Mandement à rédiger et à répandre, et il l'assurait de l'appui du P. Le Tellier, Cette manœuvre fut découverte, la lettre interceptée, les agissements secrets des Jésuites contre le Cardinal de Noailles trahis.

Interdiction aux Jésuites de confesser et de prêcher.

L'Archevêque indigné enleva le pouvoir de confesser et de prêcher aux Jésuites, qui divisaient le troupeau et l'excitaient contre son légitime pasteur. Le H août

1711, il demanda à M""" de Maintenon que le Roi changeât de Confesseur, disant qu'il y allait du salut du Roi, et que le P. Le Tellier manquait aux premiers principes de la sincérité et de la probité. Le Cardinal de Noailles n'osa pas retirer, de lui-même, au P. Le Tellier ses pouvoirs. Les Jésuites ne permirent pas au Roi de renoncer à son Confesseur et de suivre une autre politique que la leur.

Recours divers du Roi au Pape contre le livre du Père Quesnel.

Le livre du P. Quesnel avait été condamné par la Congrégation, en 1708, à Rome, comme entaché de Jansénisme. Le 11 novembre 1711, un Arrêt du Conseil du Roi en avait défendu la publication. Louis XIV qui avait interdit, en 1709, le Rref du Pape qui condamnait les Réflexions morales, en vint à solliciter, en novembre 1711, une Rulle formelle contre ce livre. Le Roi demandait que le Pape ne déclarât plus agir ^rofrio motu, ce qui était inconciliable avec les traditions gallicanes, et qu'il eût ce soin de ne rien mettre de contraire aux libertés de l'Eglise de France.

D'un autre côté, les Evêques de Laon et de Langres s'interposèrent, pour amener une conciliation entre le Cardinal de Noailles et les Evoques de Luçon, de la Rochelle et de Gap qui l'avaient attaqué.

Conciliation essayée par le Duc de Bourgogne. — Mémoires posthumes.

Louis XIV chargea le Duc de Bourgogne de régler cette affaire, mais la mort de ce Prince, en 1712, ne lui permit pas d'achever sa mission. On trouva dans ses papiers un Mémoire, écrit par lui, où il donnait tort à l'Archevêque de Paris. Nous nous demandons si cette œuvre était bien la sienne; en effet, elle traitait toutes les questions de la Grâce et du Jansénisme, avec une compétence subtile, qui pouvait faire penser que l'auteur était un ecclésiastique plutôt qu'un Prince. En 1712, Louis XIV déféra au Pape l'affaire des trois Evèques.

Autant le Cardinal de Noailles était populaire à la Ville, autant il était détesté à la Cour et décrié auprès du Pape par le P. Le Tellier et ses représentants.

Cependant, tout d'abord, le Pape refusa d'envoyer en France un projet de Constitution contre le livre du P. Quesnel, bien qu'il eût l'intention de condamner cet ouvrage et d'anéantir en France ce qui restait des libertés ecclésiastiques. Les négociations durèrent plus d'une année, il y eut des tiraillements de toute sorte entre les Jésuites, les Gallicans, les Jansénistes, les ministres ou env'oyés du Roi; le Pape temporisa.

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