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VII

La Constitution « Unigenitus ». — Opinion et Récits de Saint-Simon sur le Jansénisme et sur la Constitution.

La Constitution « Unigenitus »

Le 8 septembre 1713, fut promulguée la Constitution UnigeniUis qui condamna cent une des Propositions du Livre du P. Quesnel, notamment celles-ci :

« La crainte d'une excommunication injuste ne doit jamais nous empêcher de faire notre devoir. — On ne sort jamais de l'Eglise, lors même qu'il semble qu'on en soit banni par la méchanceté des hommes, quand on est attaché à Dieu, ù Jésus-Christ, à l'Eglise même par la charité. — C'est imiter Saint Paul que de souffrir l'excommunication injuste plutôt que de trahir la vérité. — Jésus-Christ n'est pas mort pour tous. — L'homme qui n'a pas la Grâce est infailliblement entraîné au mal. »

Les défenseurs de la Bulle soutenaient que le Saint- Siège avait condamné, avec raison, un livre qui permettait l'usage indiscret de l'Ecriture Sainte, qui autorisait un droit de résistance aux décisions et aux ordres de l'Eglise, qui aboutissait à la fatalité, à la prédestination janséniste.

La Bulle Unigenitus fut l'origine de longues querelles. Rousse {Etude sur les ParJemenIs) écrit à ce sujet : « Dans l'Histoire des folies humaines, celle-là est la plus surprenante et la plus lamentable. »

Le Cardinal de Noailles défend de recevoir la Constitution <( Unigenitus ».

Le Cardinal de Noailles révoqua, le 28 septembre 1713, son approbation du livre du P. Quesnel, mais il n'accepta pas la Constitution Unigenitus. Il défendit, par un Mandement du 25 février 1714, de recevoir la Bulle dans son diocèse.

L'Assemblée du Clergé accepte la Constitution.

L'Assemblée du Clergé du 5 février 1714 accepta la Constitution. Cette Assemblée comprenait seulement les Archevêques et les Evêques qui se trouvaient à la suite de Louis XIV où à Paris; il y manquait la moitié de de l'Episcopat français. Les créatures des Jésuites y dominaient : Rohan, Bissy, Mailly, Archevêque de Reims (ennemi de l'Archevêque de Paris, parce que les Mailly disputaient aux Noailles l'influence de M™' de Maintenon), Chamillart, Evèque de Senlis, Beauvillier de Saint-Aignan (l'Evêque corrompu de Beauvais), Sabatier, Evêque d'Amiens.

Le procès-verbal d'approbation fut signé par quarante Evêques. Parmi les opposants, qui ne furent que

huit, il faut citer : Isoré d'IIervault, Archevêque de Tours; Hippolyte de Béthune, Evoque de Verdun; Gaston de Noailles, frère du Cardinal; Soanen, le célèbre Evêque de Séez; de Langle, Evèque de Boulogne, ancien précepteur du Comte de Toulouse; Caylus, Evêque d'Auxerre, etc. ; et le Cardinal de Noailles.

Disgrâces des partisans du Père Quesnel.

Les disgrâces, l'exil, l'emprisonnement, furent le lot de ceux qui étaient soupçonnés d'être favorables aux Réflexions du P. Quesnel. Le Chancelier Pontchartrain porta au Cardinal de Noailles une défense de se présenter à Versailles ; les autres Prélats opposants furent renvoyés, par lettres de cachet, dans leurs diocèses.

Le sage Rollin lui-même, l'auteur du Traité des Etudes, fut privé de sa place au Collège de Beauvâis dès 1712, comme suspect de Jansénisme. Après la promulgation de la Bulle, les persécutions s'étendirent partout.

Résistance du Parlement.

Le 14 février 1714, le Roi, par Lettres patentes, demanda au Parlement l'enregistrement de la Bulle. Le Parlement résista, autant qu'il put, à cette injonction. Le Président de Mesmes fut appelé à Versailles. D'après les Mémoires de Joly de Fleury, Louis XIV lui aurait dit, avec courroux, qu'il savait que le Procureur

général Doguesscaii avait résolu de lui offrir sa démission, si le Roi insistait pour donner des Lettres patentes, mais qu'il ne s'y jouât 'pas, qu'il pourrait s'en trouver mal, que nous prissions garde à nous, qu'il avait Je pied levé Sîirnous, et que. si nous faisions la moindre bravade, il nous marcherait à deux pieds sur le ventre; ajoutant que le chemin n'était pas loin de son cabinet à la Bastille. On trouvera dans l'excellent livre de M. A. Leroy sur le Gallicanisme au A' VU" siècle, qui nous a servi, ici souvent, de guide, les détails les plus curieux sur tous ces événements.

Joly de Fleury, premier avocat général, requit l'enregistrement de la Bulle, qui fut ordonnée le 14 février 1714, avec les réserves des droits de la Couronne, des libertés de l'Église Gallicane, du pouvoir et de la juridiction des Evêques, et avec une restriction spéciale en ce qui concerne les propositions sur l'excommunication. La Faculté de Théologie fit d'abord une vive opposition à la Bulle. Le Roi lui enjoignit de l'inscrire sur ses registres. Les résistances à la Constitution ne s'apaisèrent pas, et plus tard la Régence fut longtemps troublée par de nouvelles controverses et par des querelles sans fin, qui eurent la même cause.

Jugement de l'abbé Legendre sur la Constitution.

La Bulle du Pape fut longtemps décriée et à juste titre. L'abbé Legendre, dans ses curieux Mémoires, la juge en ces termes : « Cette Bulle n'était point née

sous une heureuse étoile, et il est étonnant comment on ne prévît pas à Rome, avant de la lâcher pour satisfaire les Jésuites, non seulement qu'elle ne serait point reçue avec acclamation, mais qu'infailliblement elle exciterait de si grands troubles en France et en Flandre, qu'on regretterait de l'avoir donnée. Les Jésuites en avaient été les principaux ou plutôt les uniques solliciteurs; aussi étaient-ils les seuls à qui la Bulle pût être utile, en ce qu'elle semblait les relever des différentes condamnations qu'ils avaient essuyées depuis quatre-vingts ans sur la morale et sur la discipline. Ne pouvant produire de bien, pouvant au contraire causer bien du mal, il eût été à souhaiter que jamais elle n'eût paru. Le Pape y condamna cent une propositions et, quoique ces propositions semdlent la 'plu^part être tirées de VÉcriture et des Pères, et que dans leur sens naturel elles ne présentent que des pensées pieuses et chrétiennes, il les condamna comme impies, comme fausses, comme blasphématoires, comme séditieuses, comme hérétiques. Qui n'en eût été effrayé? Il y a bien des gens, à qui il vient en pensée, qu'on avait surpris la religion de Sa Sainteté, d'autant plus qu'elle ne marque point en quel point ces propositions sont mauvaises, et que, n^en qualifiant aucune, elle semble ne rien décider. Ces cent une propositions n'étant pas qualifiées chacune en particulier, de quelle utilité la Constitution peut-elle être au fidèle le plus soumis pour fixer sa créance sur les contestations présentes ? Gomment peut-il former un acte de

foi sur l'authenticité de ces propositions, dès qu'il ne peut discerner celles qui sont hérétiques d'avec celles qui ne le sont pas? »

Opinion de Miclielet.

Michelet, dans son Histoire de France, s'abandonne à toute la verve d'une passion surexcitée par sa puissante imagination, quand il parle de la Bulle Unigenitus (Édition Marpon et Flammarion, tome XVI, p. 312) : « Tout est miraculeux dans cette Bulle. Sa naissance même est un prodige... Un Roi emploie ses efforts, ses millions, et dans ce temps de banqueroute, un argent emprunté à 400 7oj pour obtenir du Pape, quoi? Que le Pape condamne la maxime des Royalistes : « l'excommunication injuste est nulle »; qu'il condamne les Gallicans et désarme la Royauté. Il insiste pour que le Pape se déclare infailHble et dans le dogme et dans les faits, pouvant forcer le Roi à recevoir non seulement l'absurdité logique, mais le faux matériel, dire que trois font un, ou que le soleil luit, la nuit. Il veut que le Pape tranche, à grand bruit, la profonde question de la Grâce, où est la base du Christianisme, question sur laquelle le Pape même avait commandé le silence. Les Protestants, les Jansénistes, en rapportant tout à la Grâce, en abandonnant l'homme à Dieu, rendaient moins nécessaire Je Prêtre. Celui-ci gagne tout à décider, contre la Grâce, pour le libre arbitre de l'homme, si l'homme n'est libre d'obéir qu'au prêtre... Le but et le sens général est : — Mort à la

VibeHé, à la vraie liberté pratique qui relève d'ellemême et du droit. Mort à celle de la conscience et aux franchises de l'État. L'autorité au Pape, l'autorité au prêtre ! son excommunication injuste n'en est pas moins valable. Il fait la justice et le droit. — Mort à la Grâce (à la non-liberté), au dogme de Saint Paul et de Saint Augustin, qui disent que c'est Dieu qui fait le bien en nous. {Proposition condamnée : la Grâce de Jésus-Christ est nécessaire pour toute sorte de bonne œuvre.) — Anathème à Vamour de Dieu, à ceux qui disent que nul bien n'est sans cet amour. {Proposition condamnée : nulle bonne oeuvre pour l'amour de Dieu.) — Anathème à la Charité, à ceux qui disent que la Foi justifie quand elle opère, mais n'opère que par la Charité. {Proposition condamnée : il n'y a ni Dieu ni P»eiigion, là où n'est pas la Charité.) — Anathème à l'amour de la Justice, à ceux qui prétendent que le cœur tient au péché tant que cet amour ne le conduit pas. {Proposition condamnée : le cœur demeure attaché au péché, tant qu'il n'est pas conduit par l'amour de la Justice.) « L'esprit moderne, ajoute Michelef, l'esprit ancien, la loi, la Grâce, la philosophie, le Christianisme sont condamnés. On connaît de Tellier, fausses ou non, mille choses plaisantes. A ceux qui objectaient que c'était condamner Saint Paul, il aurait dit : « Saint Paul, Saint Augustin, étaient des tètes chaudes, qu'on aurait mises à la Bastille. » Et Saint Thomas, lui disait-on ? « Vous pensez quel cas je fais d'un Jacobin, quand j'en fais si peu d'un Apôtre. »

Opinion et récits de Saint-Simon sur le Jansénisme et sur la Constitution « Unigenitus »

Nous réunissons ici ce que Saint-Simon a écrit dans ses Mémoires, à diverses époques, sur le Jansénisnne et sur la Constitution Unigenitus.

Saint-Simon et le Jansénisme.

(IV-232) (1705). — Rien ne peut distraire M™* de Maintenon delà maladie anti-janséniste....

(V-135). — Le Roi demanda au duc d'Orléans qui il menait en Espagne; le duc lui nomma Fontpertuis. — « Gomment, mon neveu, reprit le Roi avec émotion, le fils de celte folle, qui a couru M. Arnauld partout, un Janséniste, je ne veux point de cela avec vous. — Ma foi, Sire, répondit M. d'Orléans, je ne sais pas ce qu'a fait la mère, mais pour le fils cire Janséniste, il ne croit pas en Dieu! — Est-il possible, reprit le Roi, et m'en assurez-vous? Si cela est, il n'y a point de mal et vous pouvez l'emmener. »

Cette anecdote est également rapportée par Madame la Duchesse d'Orléans, dans sa Correspondance.

La mère de Fontpertuis était la femme d'Angran, conseiller au Parlement de Metz.

Les impies préférés aux Jansénistes.

Dans le même ordre d'idées, M. de Boislisle rapporte ici deux faits, qui sont extrêmement caractéristiques; d'abord le mot bien connu de Racine : « Dans Vidée du Roi, un Janséwisie est un homme de calcile et un homme rebelle à l'Église »; et ce passage d'une lettre de Fénelon au duc de Ghevreuse : « Je vous conjure de ne point laisser faire un premier Président, favorable au parti. Un im'pie de Ion sens et de vie réglée est beaucoup moins à craindre qu'un Janséniste dans cette place. L'impie sensé n'oserait montrer son impiété et attaquer l'Église pour rétablir l'irréligion, mais le dévot janséniste insinuera, appuiera, colorera la nouveauté et énervera l'autorité de l'Église sous prétexte de liberté gallicane. »

Ce sont là de tristes sophismes peu dignes de la plume de l'auteur de Télémaque. La préférence que les Jésuites et leurs amis donnaient ainsi aux impies sur les partisans du Jansénisme, s'explique peut-être parleur intérêt personnel, mais elle n'est conforme ni à la morale, ni à la raison, chez des Chrétiens.

Les Jésuites et Port Royal d'après Saint-Simon.

(VII-133), — Les Jésuites, écrit Saint-Simon, inventèrent pour se défendre contre les adversaires du Père Molina, une hérésie qui n'avait ni auteur, ni sectateur.

et ils Tattribuèrent à un livre de Cornélius Jansénius, évêque d'Ypres, mort en vénération. MM. de Port- Royal, saints et savants personnages, qui ont le plus éclairé dans la science et la pratique de la Religion, entrèrent dans la querelle du Molinisme. Cette conduite ajouta à la jalousie des Jésuites contre eux une haine irréconciliable, d'où naquit la persécution des .Jansénistes, de la Sorbonne, de M. Arnauld, la dissipation des Solitaires de Port-Royal, Tintroduction d'un Formulaire, cliose si souvent fatale et si souvent proscrite dans l'Église, par laquelle la nouvelle hérésie fut proscrite, ce qui aurait été admis par tout le monde, sans difficulté, mais déclarée contenue dans le livre de Jansénius intitulé Augiistiinis. Ce Formulaire fut proposé à jurer la croyance intérieure et littérale de son contenu. Le droit, c'est-à-dire la proscription des cinq propositions hérétiques que personne ne soutenait, ne fit aucune difficulté. Le fait, c'est-à-dire qu'elles étaient contenues dans le livre de Jansénius en fit beaucoup. Jamais on ne put en extraire aucune; on soutint qu'elles étaient éparses. Jurer de croire ce qu'on ne croit pas fondé en chose de fait, parut un crime à tout ce qu'il y avait de gens droits. On proposa de signer le Formulaire à des Religieuses qui n'avaient pu lire le livre écrit en latin. Ces violences remplirent les provinces d'exilés, les prisons et les monastères de captifs. La Cour considéra les Jansénistes comme une secte d'indépendants, qui n'en voulaient pas moins à l'autorité royale qu'ils se montraient réfraclaires à

celles du Pape. Les Jésuites échauffèrent la persécution jusqu'à la privation des sacrements, même à la mort. Rome craignit un schisme. La paix fut due au pape Clément IX. Il reconnut que la signature du Formulaire n'oblige pas à croire que les cinq propositions condamnées existent dans le livre de Jansénius, mais les condamne seulement comme hérétiques partout où elles se trouveront.

(VII-139). — Le Père de La Chaise avait fait interdire aux Religieuses de Port-Royal de recevoir aucune fille à profession à l'avenir, pour arriver ainsi à l'extinction de cette maison.

La Bulle Vineam Domini Sabaoth.

Le Père Tellier sollicita et obtint de Rome, par la Bulle Vineam Domini /Sabaoth, une nouvelle Constitution ambiguë contre le Jansénisme. Les Religieuses de Port-Royal refusèrent de signer le nouveau Formulaire que le Père Tellier avait fait contraindre le Cardinal de Noailles à leur présenter. Le Cardinal, pressé par le Roi, interdit les sacrements aux Religieuses de Port- Royal des Champs; celles de Port-Royal de Paris avaient seules donné leurs signatures. Le bon Père Tellier piqua et tourna si bien le Roi que les fers furent mis au feu pour la destruction de Port-Royal des Champs. En octobre 1709, en vertu d'un arrêt du Conseil du Roi, l'abbaye de Port-Royal fut investie se-

crètement par la force militaire conduite par d'Argenson, qui enleva toute la Communauté en un quart d'heure, et envoya les Religieuses dans divers monastères à cinquante lieues du leur, comme on enlève les créatures publiques d'un mauvais lieu.

Tableau de la destruction de Port-Royal.

Saint-Simon continue ce récit, avec une émotion croissante, dans le plus beau langage : « Il fut enjoint aux familles qui avaient des parents enterrés à Port- Royal des Champs de les faire exhumer et porter ailleurs, et on jeta dans le cimetière d'une paroisse voisine tous les autres comme on put avec l'indécence qui se peut imaginer. Ensuite on procéda à raser la maison, l'Église et tous les bâtiments, comme on fait les maisons des assassins des Rois, en sorte qu'enfin il n'y resta pas pierre sur pierre. Tous les matériaux furent vendus et on laboura et sema la place, à la vérité ce ne fut pas de sel, et ce fut toute la grâce qu'elle reçut. Le scandale en fut grand jusque dans Rome. Je me borne à ce court et simple récit d'une expédition militaire si odieuse. »

En flétrissant de tels excès, Saint-Simon est à l'avance l'interprète de la Postérité.

La Constitution « Unigenitus >i jugée par Saint-Simon.

La Constitution Unigenitus n'excita pas, chez Saint- Simon, une antipathie moins vive que les traitements

qui furent infligés aux Jansénistes. — (X-89) (1713). Elle fut l'œuvre de d'Aubanton et de Fabroni. L'art s'y était épuisé, l'audace surpassait celle de tous les Siècles, puisqu'elle alla à condamner, en 'propres termes, des textes exprès de Saint Paul, que tous les Siècles depuis Jésus-Christ avaient respectés. Elle contenait le mépris et la condamnation expresse de Saint Augustin et des autres Pères dont la doctrine avait toujours été adoptée par les Papes, par les Conciles généraux, par toute l'Eglise. Le Pape se récria d'abord. Fabroni l'empêcha de soumettre la Constitution au Sacré Collège et au Cardinal de la Trémoïlle. Il la fit publier, les Cardinaux se plaignirent ; le Pape confus protesta que la publication s'était faite à son insu. Il les paya de compliments, d'excuses, et de larmes qu'il avait fort à son commandement. Le P. Tellier reçut la Constitution par un message secret. Ce fijt un cri universel en France, même de Rohan et de Bissy. Saint Simon nous dépeint les uns, indignés de la naissance de l'acte des plus épaisses ténèbres, les autres, de la proposition touchant l'excommunication qui rendait le Pape maître obliquement de toutes les couronnes ; les uns choqués de la condamnation de la doctrine et des passages de Saint Augustin et des autres Pères, tous effrayés des paroles mêmes de Saint Paul. Le Duc de Beauvillier, seul des Ministres, approuva la Constitution. Le P. Tellier tint ferme, fronça le sourcil sur Bissy, agit sur Rohan.

Saint-Simon répondit au P. Le Tellier qui le consulta, si franchement et si fort, que M""* de Saint-Simon lui

dit qu'il se ferait chasser et mettre à la Bastille. Le P. Le Tellier fit part à l'auteur des Mémoires de son intention de faire approuver la Constitution par des Evêques qu'il choisirait, qui se trouveraient à Paris, même par des Evêques iwpartihis.

« J'admirai en moi-même, écrit Saint-Simon, ce fond de supercherie, d'adresse, de violence, de renversement de toute règle et cette incroyable facilité de me le montrer à découvert ; c'est une franchise que je n'ai jamais pu comprendre, d'un homme si faux, si artificieux, si profond, je le quittai épouvanté de lui. Je n'osai rompre avec un homme si dangereux qui me ménageait jusqu'à une folle confiance. »

Entretien de Saint-Simon avec le Père Le Tellier.

Saint-Simon eut avec le P. Le Tellier une longue discussion, dans sa boutique, comme il appelle son arrière cabinet. Il critiqua l'excommunication comme contraire aux droits du Roi; il protesta contre la disposition de la Constitution qui pouvait entraver par une excommunication injuste l'accomplissement d'un devoir. Le P. Le Tellier répondit, par des distinctions subtiles contre l'excommunication fausse et l'excommunication injuste. Saint-Simon ajoute: « Devant mes réfutations le P. Tellier rageait. Il me dit tant de choses sur le fond et la violence pour faire recevoir la Constitution, si énormes, si atroces, si effroyables, et avec une passion si extrême, que j'en toynhai en une véritable syncope.

Je le vois hec à bec, entre deux bougies, n'y ayant du bout que la longueur de la table entre deux ; j'ai décrit d'ailleurs son horrible physionomie ; éperdu tout à coup par la vue et par l'ouïe,/*? fus saisi tant qu'il parlait de ce que c'était ïin Jésuite^ qui par son néant personnel et avoué, ne pouvait rien espérer pour sa famille, ni par son état et par ses vœux pour soimême, pas même une pomme ni un coup de vin plus que tous les autres, qui, par son âge, touchait au moment de rendre compte à Dieu, et qui, de propos délibéré et amené avec grand artifice, allait mettre l'Etat et la Religion, dans la plus terrible combustion et ouvrir la persécution la plus affreuse pour des questions qui ne leur faisaient rien et qui ne touchaient que l'honneur de leur Ecole de Molina. »

On ne saurait assez louer le puissant tableau qui précède ; les sentiments exprimés par Saint-Simon lui font honneur. On peut regretter seulement qu'il ne soit pas allé jusqu'au bout et qu'il n'ait pas abordé avec son terrible interlocuteur d'autres points spéciaux que celui, si étrange d'ailleurs, de l'excommunication injuste.

Projet de Concile.

(X-327) (1714). — Louis XIV était fort tourmenté de l'afTaire de la ConstitiUion où le P. Tellier lui avait fait mettre sa conscience et son autorité.

Il y avait eu force négociations avec le Cardinal de

Noailles ; le Cardinal d'Estrées s'en était mêlé par un ordre du Roi, mais il s'en était retiré, presque aussitôt, indigné des frijionneries continuelles du P. Tellier et de Bissy, dont il ne se tût pas. Tout ce qui était savant et de bonne foi suivait le Cardinal de Noailles : Universités, Curés de Paris, Parlement et les laïques qui n'étaient pas les esclaves des Jésuites. Le Pape, très mécontent de n'avoir pas trouvé la soumission aveugle qu'on lui avait promise, adressa un Bref public aux quarante Evêques opposants, il les blâma d'avoir interprété la Bulle. Il craignait une Irèche à son infaillibilité prétendue ; il regardait les Evêques comme tenant leur autorité de lui et non de Jésus-Christ immédiatement, contre le texte clair, formel, et répété de l'Evangile. Le Roi fit un effort pour obtenir du Pape quelque explication ou qu'il souffrît qu'il se tînt en France un Concile national.

Amelot, ami des Jésuites, mais homme d'honneur, fut envoyé à Rome, dans ce but. Le P. Tellier entretint Saint-Simon d'un Concile national qui serait tenu à Senlis, ville dont il était le Gouverneur et il lui proposa d'être, en celte circonstance, le Commissaire du Roi. Le Duc, toujours indépendant, refusa ce poste comme étant au-dessus de sa capacité et en contradiction avec ses sentiments personnels. Il déclare dans ses Mémoires qu'il ne voulait pas être le hourreau du Concile.

Mort de l'évêque Brulart.

Brulart, Evêque de Soissons, mourut à cette époque ; sa fin fit grand bruit; on l'attribua aux remords que lui causa sa participation aux affaires de la Constitution. Saint-Simon parle de ses regrets, des horreurs, des remords, qui se tournèrent en hurlements, en protestations à haute voix contre la Constitution, en remords publics de l'avoir soutenue contre la lumière et la conscience...

Tentatives du Roi auprès du Parlement.

(XI-154) (1715). Le Roi voulait faire enregistrer la Constitution Unigenitus au Parlement (dans son entier et sans réserves comme autrefois), le Concile national du P. Tellier n'ayant pu aboutir. Il manda à Marly le premier Président et le Parquet. Daguesseau tenait contre, le plus ferme. Mesmes nageait entre deux eaux, Joly de Fleury, avocat général, suscitait des retards. La femme de Daguesseau, sœur de d'Ormesson, comme son mari allait partir pour Marly, le conjura, en l'embrassant, d'oublier qu'il avait femme et enfants, de compter sa charge et sa fortune pour rien, et pour tout, son honneur et sa conscience. Le Roi déclara qu'à son retour de Marly il irait tenir, à Paris, un Lit de justice, et voir enfin, lui-même, s'il aurait le crédit de faire enregistrer la Constitution sans modification.

^îj^y

Saint-Simon annonça au Duc d'Orléans son intention de combattre la Constitution au Lit de justice; le Duc fut du même avis. La mort de Louis XIV mit un terme à son dessein, et, sous la Régence, les dispositions du Duc d'Orléans changèrent à l'endroit de la Constitution Unigenitus.

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