‹ La religion au temps du duc de Saint-Simon d'après ses écrits. Rapprochés de documents anciens ou récents avec un commentaire et des notesChapitre 6 sur 12 · I. Les Protestants. Vicissitudes de la Religion · texte numérisé non relu

I. Les Protestants. Vicissitudes de la Religion

RÉFORMÉE. L'EdIT DE NaNTES. RESTRICTIONS SUCCES- SIVES DANS SON APPLICATION. — IL La RÉVOCATION

DE l'Edit DE Nantes et ses conséquences. — III. Les Camisards. — IV. La Révocation de l'Edit de Nantes et ses suites, d'après Saint-Simon.

C'est au XVI* siècle, que se produisit, avec la Réforme, le plus grand mouvement religieux que le monde chrétien ait connu. Il ne nous appartient ni d'en rechercher les causes, ni d'en juger les effets. Il nous suffira de rappeler que les principales divisions entre les Catholiques et les Protestants portaient sur les points suivants : la souveraineté spirituelle du Saint-Siège, l'existence du Purgatoire, la transsubstantiation, le sacrifice de la messe, l'adoration de l'Hostie, le retranchement de la coupe dans la communion des laïques, la Confession, la Pénitence, les Indulgences, l'Extrême-Onction, l'invocation des Saints, l'adoration des images, le célibat des prêtres, les vœux monastiques, la célébration du culte public dans une langue inconnue à la multitude.

Nous indiquerons d'abord les traits principaux de la vie des fondateurs de la Religion réformée, et, très sommairement, leurs principes et les résultats qu'ils ont obtenus.

Cette brève esquisse permettra peut-être de mieux comprendre le mouvement religieux du Siècle de Louis XIV qui doit demeurer, pour les personnes et pour les choses, l'objet principal de notre étude.

Les Protestants.

Vicissitudes de la Religion Réformée. — L'Édit de Nantes. Restrictions croissantes dans son application.

Luther.

Le Saxon Martin Luther, qui vécut de 1483 à 1546, en rompant les liens qui le rattachaient à la Papauté, fut le fondateur de la Religion réformée. Cette croyance a pour principe que l'Ecriture Sainte est la seule règle des fidèles et que les péchés doivent être remis aux hommes, non par l'effet des Sacrements, mais par la Foi. La Diète d'Augsbourg et le Traité de Westphalie consacrèrent les droits de ses partisans. Ceux-ci prirent le nom de Protestants, en souvenir de la réunion, en lo29, à Worms, des représentants de la Saxe, de la Hesse, de quatorze villes impériales, qui protestèrent contre le Décret de la Diète de Spire, rendu contre eux, sur la demande de Charles-Quint.

Le Luthérianisme eut peu de succès en France, excepté dans l'Alsace et à Strasbourg en particulier. Louis XIV respecta toujours, dans cette province, la Religion de ses nouveaux sujets.

Calvin.

Ce fat Jean Calvin, originaire, en 1509, de la vieille ville picarde de Noyon, qui répandit, peu à peu, dans notre pays la Religion réformée, suivant des doctrines et une théologie qui lui étaient particulières. Ce système religieux avait pour principaux caractères : le dogme de la prédestination qui règle de toute éternité le sort des hommes, la négation de la présence réelle dans l'Eucharistie et la théorie du salut des ùmes par la Foi et non par les œuvres. On donna aux sectateurs de la nouvelle Religion, le nom de Calvinistes en France et en Suisse, celui de Presbytériens en Ecosse. Les Catholiques avaient appliqué aux Calvinistes le sobriquet de Huguenots, appellation antérieure de deux siècles à la Réforme et dont l'origine est obscure. Selon les uns, il faut y voir le souvenir d'un hérétique nommé Hugues; selon d'autres, ce nom viendrait d'un mot allemand : eidgeiiossen^ confédéré.

Le Calvinisme eut son berceau à Genève. Il ne réussit pas d'abord auprès du peuple; au contraire, le principe élevé de la Réforme et la liberté d'examen lui rattachèrent les savants; la Noblesse lui fournit de nombreux adhérents qui adoptèrent la nouvelle Religion, les uns à raison des excès du Catholicisme dont ils avaient été témoins ou victimes, les autres à cause de l'indépendance de leur humeur et de leur ambition, en face d'un Prince resté catholique.

Développement de la Religion réformée en France et luttes sanglantes.

Sous François I" et ses premiers successeurs, le nouveau culte fut persécuté; la rivalité des Guises, défenseurs du Catholicisme, et des Condés et autres Princes, soutiens du Calvinisme, amena ensuite d'impitoyables guerres de Religion.

La Conjuration d'Amboise, malgré son insuccès, révéla la puissance du parti protestant.

Colloque de Poissy.

En 1561, le Colloque de Poissy, provoqué dans l'espoir d'une conciliation, par Catherine de Médicis et par L'Hôpital, mit en présence des Cardinaux et des Evêques d'une part, et de l'autre Théodore de Bèze et des Ministres protestants. Après de longues ccmtroverses, il aboutit à une Confession signée par tous, mais bientôt annulée par la Sorbonne, comme hérétique. Le massacre des Protestants, à Vassy, par les gens du Duc de Guise ralluma la guerre civile; les catholiques subirent plusieurs revers, mais ils remportèrent aussi des victoires sanglantes sinon décisives, à Dreux, à Saint- Denis, plus tard à Jarnac et à Moncontour. En 1570, la paix de Saint-Germain parut mettre un terme à la lutte.

Les passions n'étaient pas apaisées; le massacre de

la Saint-Barthélémy, dû autant à des causes politiques qu'aux passions religieuses, a fait du 24 août li>72 une des dates les plus abhorrées de notre Histoire nationale; son anniversaire donnait la fièvre à Voltaire, s'il faut l'en croire. Sou« Henri III, la Ligue, avec son fanatisme cruel, déshonora la France. Le Roi dut s'allier aux Protestants et faire avec eux le siège de Paris révolté.

Henri lY.

Henri IV releva la fortune du parti à Arques, en 1589, et l'année suivante à Ivry. Plus politique que religieux, ce grand Prince, pour assurer sur son front la couronne royale, se décida à abjurer la foi calviniste en 1393, et à faire le saut de carpe, comme il disait. L'Édit de Nantes amena la pacification générale. Les Protestants avaient conservé leurs places fortes et obtenu certains privilèges, pour se garantir contre le retour de nouvelles persécutions.

Richelieu et Mazarin.

Richelieu et Louis XIII s'emparèrent de La Rochelle, après un long siège; ils occupèrent les villes de refuge concédées autrefois aux Calvinistes; ils les désarmèrent, mais, à la lin de ces guerres intérieures, ils respectèrent, chez leurs anciens adversaires, le libre exercice de leur religion; ils s'opposèrent aux violences

que conseillaient d'ardents catholiques, ce qui valut à Richelieu d'être appelé le Pape des Huguenots et le Patriarche des Athées.

Sous le ministère de Mazarin, les Protestants demeurèrent absolument fidèles au Roi, même aux temps les plus troublés de la Fronde.

Hostilité de Louis XIV.

Louis XIV, sous des influences diverses, leur devint hostile; il leur enleva, peu à peu, leurs droits et leurs privilèges, et nous verrons plus loin quelles furent les lamentables conséquences de cette politique néfaste, contraire aux véritables traditions de la Monarchie française. Le temps n'en atténua que très incomplètement les effets.

Vers le milieu du xvm* siècle, une partie des Protestants persécutés et de leurs descendants revinrent d'exil et reparurent dans le Dauphiné et le Languedoc.

Les efforts des philosophes du xvni" siècle ne furent pas inutiles à leur cause; en 1788, les Protestants obtinrent de Louis XVI la jouissance des droits civils, et, après 1789, ils reçurent de la France nouvelle tous les droits politiques.

Dispositions de l'Edit de Nantes.

Afin de comprendre la politique religieuse de Louis XIV, il nous suffira, pour les temps qui ont précédé

son règne, de résumer lesdispositionsderÉditde Nantes, signé le 13 avril lliOS, par Henri IV. Ce Uoi avait pris Tavis des Princes du sang, des Princes et officiers de la Couronne et des membres de son Conseil d'État; il avait reçu et examiné les cahiers des plaintes des Catholiques et ceux de la Religion prétendue réformée. Il déclora, dans le Préambule de TÉdit qualifié de perpétuel et irrévocable, qu'il demandait à la divine bonté, de faire la grâce à ses sujets, de bien comprendre qu'en l'observation de cette ordonnance consistait le principal fondement de leur union et de leur concorde, tranquillité et repos, et du rétablissement de tout l'État en sa première splendeur, opulence et force.

L'Édit de Nantes, moins favorable, en fait, que d'autres Édits antérieurs, notamment celui de 1576, qui, après la paix, dite de Monsieur, admettait l'exercice libre, public, général du culte réformé, établit plutôt la liberté de conscience, pour les Protestants, que la liberté du culte. L'exercice de la Religion réformée était soumis à de nombreuses restrictions. En accordant une amnistie complète pour le passé, Henri IV décida que le culte réformé pouvait être célébré dans les villes et dans les lieux où il avait été permis précédemment, et, de plus, dans le faubourg d'une ville ou dans un village par bailliage. Il était intordit au contraire à Paris, dans tout endroit sis à moins de cinq lieues de cette capitale et dans les résidences royales. Les temples enlevés furent restitués aux Protestants, qui reçurent la permission d'en bâtir d'autres. Les

Réformés eurent des Universités ou Académies, telles (]ue Monlauban, Montpellier, Sedan, Saumur; on leur accorda des places de sûreté pendant huit années; 180,000 livres leur étaient payées tous les ans, pour l'entretien des garnisons.

On créa, dans le Parlement de Paris, une Chambre dite de l'Edita pour connaître souverainement des causes.de la Religion prétendue réformée; elle comprenait six Conseillers protestants et onze catholiques. Des Chambres mi-partie furent établies également à Bordeaux, Grenoble, Castres.

Les droits personnels des Religionnaires furent formellement garantis. Il fut interdit de les rechercher, en leurs maisons, pour le regard de leur religion, de les astreindre à faire quelque chose contre leur conscience ; ils étaient dispensés de prêter serment en la forme calholique pour leurs charges et d'assister à aucune cérémonie contraire à leur Religion. Ils étaient déclarés admissibles aux Universités, Collèges, Hôpitaux, à tous états offices et charges quelconques. Les exhérédations pour cause de Religion étaient prohibées. Les enfants de ceux qui étaient retirés hors du Royaume, depuis la mort de Henri II, pour cause de Religion, devaient être tenus, à l'avenir, pour Français. L'Edit officiel était accompagné d'articles secrets destinés à en faciliter l'exécution d'une façon favorable aux Protestants. Les Parlements résistèrent à l'enregistrement de l'Edit, lequel n'eut lieu que le 2 février 1599 à Paris, en 1600 à Toulouse, en 1609 à Rouen.

Loyalisme des Protestants.

La fin du Règne de Louis XIII, après les guerres religieuses du début, fut une époque paisible pour le Protestantisme français. Plus d'une fois, les Réformés refusèrent de s^allier aux révoltés de la Fronde. Mazarin disait plus tard avec raison : « Je n'ai pas à me plaindre du petit troupeau; s'il broute de mauvaises herbes, nu moins il ne s'écarte pas. »

Une Déclaration datée à Saint-Germain-en-Laye du 21 mai 1652, attestait que les sujets de la Religion prétendue réformée avaient donné au Roi des preuves certaines d'affection et de fidélité ; en conséquence, il les maintenait dans la pleine jouissance de l'Edit de Nantes. Il faut observer, toutefois, que Texéculion de cet Edit ne fut jamais complète, même sous Henri IV.

Opinion d'Augustin Thierry sur l'Edit de Nantes.

Augustin Thierry {Essai sur le Tiers-État) apprécie, en ces termes, l'Edit de Henri IV : « Par cette transaction dernière entre la justice naturelle et la nécessité sociale, les Réformés obtinrent définitivement, le droit d'habiter dans tout le Royaume, sans être astreints à faire aucune chose contre leur conscience, l'admissibilité à tous les emplois publics avec dispense à l'entrée en charge de toute cérémonie en forme de serment contraire à leur culte, le droit de n'être jugés que par

des tribunaux mi-partie de Protestants et de Catholiques, celui de publier des livres de leur Religion, de fonder des Collèges, Ecoles et Hôpitaux et, avec cela, d'être admis, comme étudiants, dans les Universités et les autres Ecoles du Royaume ou comme pauvres et malades dans les anciens Hospices. L'exercice privé du nouveau culte fut déclaré libre pour chaque famille, mais l'exercice public n'en fut permis que dans les lieux où l'avait autorisé l'Editde lo77, avec une ville au plus par bailliage. Cette charte de droits qui transportait à l'Etat l'unité, dont le privilège avait depuis tant de siècles appartenu à l'Eglise, devint, sous le fils et le petitfils d'Henri IV, la loi civile des deux cultes nouveaux. Elle les régit dans une paix, sinon sincère, du moins apparente, jusqu'au jour oii elle fut brisée, par un vertige du pouvoir royal, qui ramenant, après 91 ans de tolérance, le fanatisme et les proscriptions du XVP siccle, imprima une tache inefi'açable sur l'un des plus grands règnes de notre Histoire. »

Sentiments particuliers de Louis XIV en matière de religion.

Louis XIV, dans les questions religieuses, abandonna comme il l'avait déjà malheureusement fait dans les matières politiques, les traditions de Henri IV, de Richelieu et de Mazarin. Il voyait, dans les Protestants, des sujets rebelles, qu'il haïssait d'abord comme des Hérétiques, puis comme des adversaires de son gouvernement absolu, peut-être même comme des alliés

secrets de leurs coreligionnaires étrangers, avec lesquels la France était en guerre.

Intolérance universelle de l'époque.

L'intolérance régnait partout au xvii" siècle, comme elle l'avait fait aux siècles précédents. Le recours au bras séculier, pour amener des conversions ou punir des dissidents, était autrefois reconnu et appliqué presque dans tous les Etats. Henri VIII, Elisabeth, Jeanne d'Albret, Calvin, les Hollandais eux-mêmes ne s'étaient pas abstenus de persécuter les Catholiques et de les frapper dans leurs biens et dans leurs personnes. C'est Calvin qui a écrit : « Quiconque prétend que c'est à tort, que c'est injustement, qu'on châtie les hérétiques et les blasphémateurs, celui-là deviendra sciemment et volontairement leur complice. » Fénelon, de son côté, disait dans Vliisiructloii jjastorale de 1714: « La vigilance et l'application du pasteur doit écraser les loups, partout où ils paraîtront. » Louis XIV, qui se croyait l'Elu et le représentant de Dieu, ne devait pas ménager ceux qu'il regardait comme les ennemis de la véritable Foi.

Il était tout disposé à suivre les inspirations du Clergé français et de ses conseillers religieux particuliers qui n'avaient jamais désarmé en présence de l'Hérésie, et qui voulaient la ruiner par toutes sortes de moyens, dont la fm justifiaient l'emploi. La cassation de l'Edit de Nantes fut préparée et facilitée à l'aide de

nombreuses mesures préalables; ainsi, la monarchie de Louis XIV, infidèle aux engagements pris par Taïeul de ce Prince, s'efforça, peu à peu, d'affaiblir, de désorganiser, de ruiner le Protestantisme.

Précédents et suites de la Révocation de FÉdit de Nantes.

Restrictions successives des dispositions de l'Édit.

Dès I600, Gendrin, Archevêque de Reims, attaquait FEdit de Nantes à l'Assemblée du Clergé. Il prétendait que les Protestants avaient outrepassé leurs droits, et il demandait qu'ils fussent ramenés à l'exécution stricte de l'Edit. A l'Assemblée de 1656, l'Archevêque de Sens déclara que les Catholiques gémissaient de ce que les Religionnaires avaient ruiné, par de nouvelles entreprises, toutes les sages précautions dont LouisXIlI avait arrêté l'inquiétude de leur génie. Il les accusait d'ourdir avec leurs coreligionnaires étrangers des trames guerrières et dangereuses et d'aspirer aux plus hautes dignités de l'Etat. Des remontrances de cette sorte furent renouvelées, sans cesse, par l'Assemblée du Clergé, jusqu'à l'abolition de l'Edit de Nantes.

Le Clergé avait une puissance considérable, à raison de son rang dans l'Etat, de ses alliances avec la Noblesse cl de l'obligation où était le Roi de solliciter de lui, pour ses finances, non point un impôt annuel,

mais un don gratuit, qu'il pouvait discuter, amoindrir ou refuser. Le Clergé, dans son hostilité contre les Réformés, allait jusqu'à demander que les temples bâtis depuis 1S96 fussent démolis.

Une Déclaration du Roi, du 18 août 1656, prescrivit l'envoi de Commissions mixtes dans les Provinces, pour constater les infractions à l'Edit; de là naquirent des procès sans nombre, des luttes incessantes, avec le Clergé catholique qui intervenait devant la Justice. A la suite des décisions judiciaires, on voyait ordonner la fermeture des Ecoles et de maisons de charité, la destruction des Temples, sans parler des persécutions de toute nature contre l'exercice de la Relisrion réformée, contre l'éducation des enfants et les droits des pères de famille. Les membres des Commissions mixtes, qui furent nommés en 1661, année de la mort de Mazarin, procédèrent avec rigueur à leur mission, en exigeant, pour la justification et le maintien des droits des Réformés, des titres écrits qui souvent n'existaient pas ou qui avaient été détruits pendant les guerres civiles.

En 1665, une Déclaration, obtenue par le Clergé, bannit du Royaume, à perpétuité, les Réformés relaps, qui, après avoir abjuré leur Religion, y étaient revenus. La même année, une Déclaration permit aux garçons de 15 ans, et aux filles de 12 ans, d'embrasser la foi catholique, malgré leurs parents, qui étaient obligés de leur fournir une pension. Le 2 avril 1666, sur la demande du Clergé, une Déclaration du Roi, qui avait fait

codifier les arrêts rendus contre les Religionnaires, fut publiée comme une Loi générale, modifiant sur un grand nombre de points TEdit de Nantes.

L'émigration des Prolestants en fut la conséquence. En août 1669, un Edit leur défendit sous peine de confiscation du corps et des biens de quitter le Royaume. En juin 1682, cette prescription fut renouvelée et la peine des galères à perpétuité appliquée aux fugitifs. Les contrats de vente ou autres, faits un an avant le départ, furent déclarés nuls ; la moitié des biens laissés ou dissimulés parles Réformés disparus fut attribuée aux dénonciateurs.

Turenne se convertit à la foi catholique en 1669. A leur tour, La TrémoïUe, les familles de Bouillon, de Châtillon, de Rohan, de Sully, abjurèrent la foi de leurs Pères. La Cour suivit cet exemple, moins par conviction religieuse que par désir de plaire au Roi et de n être pas à jamais exclue de ses faveurs.

La contrainte fut employée contre ceux qui résistaient à la volonté du Prince; la corruption fut mise en œuvre pour obtenir, à tout prix des conversions nouvelles.

Caisse des conversions.

Sans parler d'avantages particuliers faits à ceux qui abandonnaient leur foi, les abjurations furent sollicitées par une mesure générale : l'établissement, en 1671, d'une caisse des conversions pour récompenser les abjurations. Cette œuvre était administrée par Pellisson,

Calviniste converti et qui, chose singulière, l'ut relaps lui-même; en effet il revint, à son lit de mort, à la Religion dans laquelle il était né. Le tarif des conversions variait entre o et 100 livres, sauf certains cas considérables, plus largement payés. L'Evêque de Grenoble convertit 700 personnes pour 2000 écus ; en 1680, dans le diocèse de Saintes, s'il faut en croire Seignelay, des familles entières se convertirent pour une pistole.

Mesures coercitives. — Exclusion des emplois.

Pour extirper THérésie, Louis XIV n'hésita pas à user de moyens coercitifs, sans nombre, à rencontre de ceux dont il ne pouvait acheter les consciences et obtetenir les conversions au moins apparentes. Il interdit successivement aux Protestants d'être : accoucheurs, sages-femmes, libraires, imprimeurs, avocats, médecins, chirurgiens, apothicaires. On contraignit les Protestants, officiers des charges seigneuriales, les notaires et procureurs, à se défaire de leurs charges ; il en fut de même des prévôts, des baillis, des receveurs des deniers royaux, et, en général, de tous les officiers ayant des emplois dans la maison du Roi ou des Princes. On défendit aux Maîtres, dans les Arts et Métiers, de prendre des apprentis de leur Religion. En 1682, il fut prohibé aux Seigneurs d'établir, dans leurs terres aucun juge protestant; en 1684, on leur interdit de prendre pour experts des Calvinistes; en 1680 les Reli-

gionnaires furent exclus des Fermes, qu'ils fussent directeurs, contrôleurs, ou simples commis et gardes.

Atteintes aux droits de la famille.

En juin 1681, une déclaration permit aux enfants de sept ans d'abjurer la Religion calviniste. En 1682, il fut ordonné que les enfants naturels seraient élevés dans la Religion catholique. En 1684, l'assistance, par les Consistoires, des jeunes malades fut prohibée, et leurs biens furent remis aux Hôpitaux. En 1682, toutes assemblées publiques, pour prier en commun, hors la présence d'un Ministre, furent défendues. En 1684, il fut prescrit que les Pasteurs ne pourraient exercer leur ministère que trois ans dans les mêmes lieux, que les Consistoires ne pourraient s'assembler que tous les quinze jours, en présence d'un Commissaire du Roi, et que les Chambres de l'Edit, créées pour administrer la Justice et faire appliquer l'Edit de Nantes seraient supprimées. En 1680, les mariages entre les Catholiques et les Protestants furent déclarés nuls et les enfants qui naîtraient de semblables unions illégitimes. L'énumération, forcément incomplète, de ces mesures tyranniqiies suffit à les faire juger. Elles furent décrétées, sur la sollicitation des Assemblées du Clergé, et, malgré les représentations très modérées présentées à Louis XIV, au nom des Réformés, par leurs Pasteurs et spécialement par Claude, le plus célèbre d'entre eux.

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Louvois et les Dragonnades.

Louvois s'associa à cette triste campagne, avec la dureté de son caractère, qui n'était tempérée, dans d'autres circonstances, que par sa souplesse de courtisan. II organisa un système de répression des Calvinistes par la Force armée, qui a souillé sa mémoire, sous le nom de Dragonnades. Louvois commença par accorder aux nouveaux convertis divers avantages, notamment celui de ne pas loger pendant deux ans des gens de guerre. Pour les récalcitrants, il imagina d'envoyer chez eux des garnisaires, qui les amèneraient, par des vexations, à abjurer leur foi. Ce procédé n'était pas nouveau. On assure que Saint François de Sales y avait recouru, en 1594, pour convertir le Chablais, en faisant établir les missionnaires bottés du Duc de Savoie dans certains bailliages protestants. Les dragons de Louvois dépassèrent, dans leurs excès, ce qu'on pouvait attendre d'eux. La licence des troupes ne connaissait aucun frein ; les attentats contre les personnes égalaient les crimes contre les choses, vols, pillages, dévastations, incendies.

Le 18 mars 1G8I, Louvois écrivait à Marillac, Intendant du Poitou : « S. ^I. a chargé M. Colbert d'examiner ce qu'on pourrait faire pour, en soulageant de l'imposition des tailles ceux qui se convertissent, essayer de diminuer le nombre des Religionnaires. Elle m'a ordonné de faire marcher un régiment de cavalerie en

Poitou, lequel sera logé dans les lieux que vous proposerez, dont elle trouvera Ion que le lilus grand nomlre de cavaliers et d'officiers soient logés chez des Protestants. iS. M. désire que vos ordres soient donnés delouche, sans faire connaître que S. M. désire par là violenter les Huguenots à se convertir. »

Foucault, Intendant du Roussillon, le Duc deNoailles, Commandant dans le Languedoc, qui blâmaient la modération de l'Intendant du Languedoc Daguesseau, usèrent des plus injustes rigueurs, à Pégard des Calvinistes.

M. Eugène Bonnemère {Histoire des Camisards, Fisbacher, 1882) dit au sujet de ces persécutions : « Dès 1681, les dragons n'abandonnaient jamais une paroisse tant qu'il restciit à une famille protestante quelque meuble, quoique effet dont on pût faire de l'argent. On exigeait quinze francs pour les officiers supérieurs^ neuf pour un lieutenant, trois pour un soldat. En cas de non payement, on vendait le mobilier, les bestiaux, les bardes. Louvois écrivait, le 24 novembre 168o, au Marquis de Boufflers : « Il eût été à désirer que M. du Saussay (?'?2/ fait tirer par les dragons sur les femmes de la Religion prétendue réformée àe, Clérac, qui se sont jetées dans le temple, quand on a commencé la démolition. »

Le 25 août 1688, Louvois adressait à La Trousse cet ordre féroce : « S. M. désire que vous donniez ordre aux troupes, qui pourraient tomber sur de pareilles Assemblées, d^en mettre beaucoup sur le carreau, n'é-

pargnant pas plus les femmes que les hommes, et cet exemple fera certainement beaucoup plus d'effet que celui que pourrait ordonner la Justice ordinaire. » Foucault, triste instrument du Ministre, écrivait de son côté le 17 novembre 1686 : « M. de Louvois m'a mandé que l'intention du Roi est que les dragons demeurent chez les gentilshommes du Bas-Poitou, jusqu'à ce qu'ils soient convertis, et qu'on leur fasse faire le plus de désordre qu'on pourra... » Le 27 décembre il ajoutait : a M. de Louvois m'a mandé de faire mettre en j^i'ison les Religionnaires chez qui il n'y aura plus de quoi nourrir les dragons et de faire raser les maisons do ceux qui s'absenteront. » Les dragons, s'il faut en croire Pineton de Chambrun, ne se bornèrent pas à faire bombance, à vendre à l'encan le mobilier, à démolir les maisons, à enlever tous les objets qu'ils pouvaient trouver; ils infligèrent de cruels supplices aux Calvinistes restés fermes dans leur foi. Ils pendaient les hommes et les femmes par les pieds, leur arrachaient les dents, les ongles, les torturaient par l'eau. Ils les privaient de sommeil, en jouant de la trompette, sans arrêt. Ils violaient les femmes et les filles.

Le Dauphiné, le Languedoc, la Guyenne, la Saintonge, l'Aunis, le Poitou, la Provence, le Pays de Gex, le Vivarais, les Cévennes furent successivement le théâtre de ces violences. En 1684, Foucault, Intendant de Béarn, démolit les temples, chassa les Ministres, terrifia les Protestants par ses actions et ses menaces. Le terrain des conversions parut alors libre; Foucault

prétendit que, grâce à lui, sur 22000 Religionnaires, qui étaient dans le Béarn, il n'en restait plus que 1000. Il avait usé de tous les procédés odieux que nous avons décrits plus haut. On annonçait, d'autre part, GOOO conversions dans la Généralité de Bordeaux.

Daguesseau venait d'être remplacé, dans l'Intendance du Languedoc, par Lamoignon de Bâville. Daguesseau avait envoyé une liste de 182000 abjurations, en quittant ses fonctions.

On a vu, par ce qui précède, comment l'Edit de Nantes avait été, peu à peu, profondément altéré, à la fm anéanti dans une grande partie de ses dispositions; cela ne devait pas suffire encore aux adversaires de la Religion réformée.

Félicitations du Clergé.

Le Clergé tint, en mai 168o, son Assemblée générale, et il félicita le Roi de sa conduite. Il faut citer les termes de ces louanges incroyables. <( Sans violence et sans armées, le Iioi avait fait abandonner l'hérésie par toutes les personnes raisonnables et domplé leur esprit en gagnant leurs cœurs, et ramené les égarés, rentrés dans l'Église, par le cliernin semé de fleurs qu'il leur avait ouvert. »

Révocation de l'Édit de Nantes.

Ses conséquences.

Il parut opportun à Louis XIV vieilli, d'effacer tout à fait du livre de l'Histoire une des plus belles pages de la vie de son aïeul. Le 18 octobre 1685, à Fontainebleau, le petit-fîls de Henri IV, signa la Révocation de l'Édit de Nantes. Le Chancelier Le Tellier, âgé de 83 ans, récita, en concourant à cet acte funeste, ce passage du Cantique de Siméon : « Maintenant tu laisses aller en paix ton serviteur, car mes yeux ont vu mon salut. » Le préambule de l'Édit, après avoir rappelé les dispositions prises par Henri IV et Louis XIII, explique qu'il n^a pas été possible, à cause des guerres et des agitations du Royaume, de faire autre chose pour l'avantage de la Religion, que de diminuer le nombre des exercices de la Religion réformée, par l'interdiction de ceux qui se sont trouvés établis au préjudice de la disposition des Édits et par la suppression des Chambres mi-partie, dont l'érection n'avait été faite que par provision. Il ajoute que la meilleure et la plus grande partie des sujets du Roi de la Religion prétendue réformée ont embrassé la Religion catholique, qu'en conséquence

rexécution de l'Édit de Nantes et de ce qui a été ordonné, en faveur de ladite Religion prétendue réformée, est devenue inutile, et qu'il y a lieu d'abroger l'Edit, en entier, pour effacer la mémoire des troubles, de la confusion et des maux que les progrès de cette fausse Religion ont causés dans le Royaume.

On voit la fausseté et l'hypocrisie de ce langage; à des procédés sans franchise et sans légitimité contre les Réformés, succède une apologie, qui ressemble à beaucoup de mensonges officiels d'autres temps, mais avec des conséquences plus graves.

L'Édit de Fontainebleau peut être résumé comme il suit :

1° Il révoque tout Édit, toute concession, existant en faveur des Réformés, ce qui entraîne la destruction de leurs temples;

2° Il leur défend de s'assembler pour l'exercice de leur Religion dans aucun lieu public ou maison particulière;

3" Il interdit à tous Seigneurs de faire aucun acte d'exercice de leur Religion dans leurs maisons et fiefs, à peine de confiscation de corps et de biens;

4° Il enjoint aux Ministres qui n'adopteraient pas la Religion catholique de sortir du Royaume, dans un délai de quinze jours, à peine de galères. Ceux qui se convertiraient recevraient une pension et jouiraient de certains privilèges;

5" Toute école particulière, pour les élèves de la Religion prétendue réformée, est défendue. Les enfants

seront baptisés par les Curés des paroisses et les pères et mères seront tenus de les envoyer à l'Église ;

6" Si les Religionnaires, qui ont déjà émigré, reviennent en France, dans un délai de quatre mois, ils rentreront en possession de leurs biens. Ceux qui sont encore en France ne pourront en sortir, à peine pour les hommes des galères, pour les femmes de la confiscation de corps et de biens ;

7" Ceux de la Religion prétendue réformée, pourront, en attendant qu'il plaise à Dieu les éclairer comme les autres, demeurer dans les villes et lieux de l'obéissance du Roi, et y continuer leur commerce, sans pouvoir être troublés, ni empêchés sous prétexte de ladite Religion, à condition de ne point faire d'exercice, ni de s'assembler sous prétexte de culte et de prière de quelque nature qu^elle soit.

Ce dernier article fut annulé aussitôt par Louvois. Ce ministre, ne respectant pas la parole royale, écrivit dans les Provinces : « S. M. veut qu'on fasse sentir les dernières rigueurs à ceux qui ne veulent pas se faire de sa Religion, et ceux qui veulent awir cette gloire de demeurer les derniers, doivent être 'poussés jusqu'à la dernière extrémité. »

L'Édit de Fontainebleau ne parut pas suffisant encore à ses auteurs.

Enlèvement des enfants aux parents.

En 168G, un nouvel ordre du Roi décida que les enfants des Religionnaires, de l'âge de cinq à seize ans, se-

raient soustraits à leurs familles, remis à leurs parents catholiques, ou confiés à des catholiques nommés par le juge, qui déterminerait la pension que les parents devaient payer aux gardiens.

Oppressions nouvelles.

Louvois reprit le cours de ses violences : garnisaires imposés aux Protestants, destruction des temples, envois de troupes nombreuses dans les lieux restés fidèles à l'ancienne croyance. Noailles etBûville organisèrent même la déportation en Amérique d'un certain nombre de fermiers des Cévennes. On recourait ù tous les moyens d'oppression. En 168G, dans la maison de Paris cl à Charenton, il y eut jusqu'à près de trois cents personnes détenues pour Hérésie. Le Secrétaire d'Etat ne craignait pas d'écrire au Lieutenant de police, le 24 janvier 168G : « Le Roi sait que la femme du nommé Trouillon, apothicaire à Paris, est une des plus opiniâtres huguenotes qu'il y ail, et comme sa conversion pourrait attirer celle de son mari, S. M. veut que vous la fassiez arrêter et conduire aux Nouvelles Catholiqnes, suivant l'ordre que je vous envoie. » Les violences soulevèrent quelque résistance dans le Clergé, mais ce fut à l'état d'exception. Le Camus, Évèque de Grenoble, Coislin, Évêque d'Orléans, s'honorèrent par leur humanité, dans ces tristes circonstances.

Rôle de Fénelon.

Fénelon, qui fut pendant dix ans, de 1678 à 1689, Supérieur de la maison des Nouvelles Catholiques, put voir et juger de près les moyens employés par l'Autorité royale pour obtenir des conversions. Pendant l'année 1685, il fut envoyé en mission dans le Poitou et dans la Saintonge, pour amener, par sa prédication, des conversions nouvelles. Nous ne pouvons croire que Fénelon ait sollicité l'emploi de la Force, dans ces centres puissants du Protestantisme. Il est incontestable, cependant, que Louvois expédia alors dans la Saintonge des régiments nombreux d'infanterie, de cavalerie et de dragons. Fénelon pût-il s'opposer à ces mesures? Il essaya assurément de ramener les dissidents à la foi catholique, par des moyens plus doux. Il paraît n'y avoir que peu réussi, s'il faut en croire Foucault, qui écrit dans ses 3£émoires : « J'ai remarqué avec regret que les Religionnaires du Poitou ne se sont presque tous convertis que par les Dragons et par la prison, et que les nouveaux convertis ne m'ont paru faire leur devoir de Religion que par crainte du châtiment. » Ce langage nous frappe dans la bouche d'un persécuteur. Fénelon reconnaissait implicitement lui-même l'utilité du recours à la Force : « Cependant, je sais que, dans les lieux où les 'missionnaires et les troupes vont ensemUe, les nouveaux convertis vont en foule à la communion. » La mission pacifique, comme la campagne mi-

litaire, n'ont-elles pas en réalité, échoué l'une et l'autre, dans certaines provinces, sous des apparences contraires? On peut le penser, quand on voit, quatorze ans après, l'Intendant de la Saintonç^e se plaindre qu'il y ait encore, dans le diocèse de la Saintonge plus de 60000 Hérétiques. (Douen, L'Intolérance de Fénelon, 1875, Sandoz.)

Conduite de Bossuet.

Bossuet a été loué, pour avoir témoigné aux Réformés une certaine douceur, pour avoir tenté les conversions par la prédication seule, pour avoir repoussé l'appareil militaire et avoir obtenu de la sorte des conversions célèbres : celle de Turenne, des ministres Saurin et Papin et bien d'autres. Bossuet, s'il faut en croire le langage de TOraison funèbre de Le Tellier, ne voyait, après la Révocation, que « des troupeaux égarés revenant en foule, de faux pasteurs les abandonnant, sans même attendre l'ordre. »

Il approuvait d'ailleurs, en principe, l'emploi de la Force contre les Hérétiques. « 1" Je suis, écrivait-il, et j'ai toujours été du sentiment que les Princes peuvent contraindre, par les lois pénales, tous les Hérétiques à se conformer à la profession et aux pratiques de l'Église catholique; 2" cette doctrine doit passer pour constante dans l'Église qui, non seulement a suivi, mais encore a demandé de semblables ordonnances des Princes. »

Il faut reconnaître que Bossuet ne fut pas opposé, comme on l'a prétendu, aux mesures militaires prises contre les Calvinistes, après la Révocation de l'Edit de Nantes.

A la vérité, ce prélat écrivait le 24 mars 1686, aux nouveaux convertis de son diocèse, une lettre pastorale où Ton peut lire : « Aucun de vous n'a souffert de violences, ni dans sa personne, ni dans ses biens. J'entends dire la même chose aux autres Évèques, mais pour vous, mes frères, je ne dis rien que vous ne disiez aussi bien que moi, vous êtes revenus paisiblement à nous, vous le savez. » Le contraire paraît cependant démontré par les documents suivants publiés par MM. Puaux et Sabalier, dans leur ouvrage sur la Révocation de l'Edit de Nantes.

M. de Pontcharlrain écrivait, le 2 avril 1686, à M. de Ménars : « Les nommés Cochard père et fils étant convertis, il n'y a qu'à roivoyer les ordres qui avaient été adressés au lieutenant général de Meaux, pour les faire arrêter, parce qu'ils n'avaient été expédiés qu'à cause de leur relif/ion, à la prière de M. VÉvêque de Meaux. »

On voit, d'autre part, dans une lettre pastorale de Jurieu, du 3 janvier 1686 : « Je ne puis vous le dire qu'avec des larmes de sang, les Dragons ont tout fait changer, par force, dans V Election de Meaux. »

Enfin, le 14 décembre i68o, Louvois lui-même adressait à Bossuet cette lettre : « Monsieur, je ne puis mieux vous informer des ordres que S. M. a donnés.

pour employer quatre compagnies du Régiment de dragons de la Reine, à la conversion des Religionnaires de la Ville et Election de Meaux, qu'en vous envoyant copie de la lettre que j'écris par ordre du Roi à M. de Ménars, par laquelle vous verrez le jour que doivent arriver lesdites compagnies, et Tordre qu'il a de concerter avec vous pour ce qu'il y aura à faire pour les susdites conversions. Je suis véritablement, etc. » (^Louvois à M. l'Evêque de Meaux, Archives de la guerre, D. G., 7o8).

Bossuet, comme tous les Évoques de son temps, a célébré la Révocation de l'Édit de Nantes : « Ce pieux Édit, qui donna le dernier coup à l'Hérésie », suivant son langage, dans l'Oraison funèbre de Michel Le Tellier. Dans ce même discours, l'orateur chrétien ajoute : « Ne laissons pas de publier le miracle de nos jours, faisons-en passer le récit aux siècles futurs. Prenezvos plumes sacrées, vous qui composez les Annales de l'Église... hâtez- vous de mettre Louis avec les Constantin et les Théodose. Poussons nos acclamations et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que six cent trente Pères disaient au Concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les Hérétiques, c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le frop^e caractère. Par vous 1" Hérésie n'est plus, Dieu seul a pu faire celte merveille. »

Approbation de la Révocation de l'Edit de Nantes par les contemporains.

Si peu vraisemblable que le fait nous paraisse de nos jours, nous ne pouvons méconnaître que la Révocation de l'Edit de Nantes fut Tobjet de l'approbation, de la plupart, des personnages les plus célèbres et les plus éclairés du xvn® siècle.

Opinion du Grand Arnauld.

Le Grand Arnauld, quoi qu'il fût exilé dans les Pays-Bas et victime de sa croyance, ne se montra pas moins intolérant que les autres. Il écrivait le 27 octobre 168b à M"'*' de Fontpertuis : « On a été bien surpris ici de la Révocation ; comme on y est bon catholique, on s'en réjouit fort. On sera bien aise de savoir ce qui sera arrivé et s'il y aura bien des gens à qui elle aura fait ouvrir les yeux, comme Saint Augustin remarque que les Edits des Empereurs, portant peine d'amende contre les Donatistes, furent cause que plusieurs d'entre eux retournèrent à l'Église. » On lit dans une autre lettre adressée par Arnauld le 16 décembre 1685 à M. du Vaucel : a Je pense qu'on n'a pas mal fait do ne point faire de réjouissances publiques pour la Révocation de l'Edit de Nantes et la conversion de tant d'hérétiques, car, comme on a employé des voies un peu violentes, quoique je ne les trouve 'pas injustes, il est mieux de n'en pas triompher. »

-JT.i

Le 28 décembre 1685, Arnauld écrivait encore au même correspondant : « L'exemple des Donatistes peut autoriser ce qu'on fait, en France, contre les Huguenots, en ce qui est des pertes temporelles qu'on leur a fait souffrir par les logements des gens de guerre et le bannissement des Ministres. »

Jugement de Nicole.

Le doux A7c6»/e approuvait également l'Edit de Fontainebleau. Bossuet lui écrivait, le 7 décembre 1091 : « J'ai été très aise de vous voir appuyer particulièrement sur une chose que je n'ai voulu dire qu'en passant, sur le triste état de la France lorsqu'elle était obligée de nourrir et de tolérer, sous le nom de Réformés, tant de sociniens cachés, tant de gens sans Religion, et qui ne songeaient qu'à renverser le Chiistianisme. Je ne veux point raisonner sur ce qui s'est passé, en politique raffiné; j'adopte, avec vous, les desseins de Dieu qui a voulu révéler par la dispersion de nos Protestants ce mystère d'iniquité et purger la France de ces monstres. »

Approbation de Du Cange.

L'érudit picard, jOw 6'ff?i^é',danssa dédicace du Chronicon Pascale, n'est pas moins favorable à la politique de Louis XIV. Il appelle le Roi, « à plus juste titre que ses plus nobles prédécesseurs, le soutien de l'Eglise,

pour avoir arraché les derniers restes de l'Hérésie, dont les factions coupables avaient si longtemps ébranlé la France. »

Eloge de la Révocation par le Père Quesnel.

Le Père Quesnel., comme tous les théologiens catholiques, applaudit également à l'Edit de Fontainebleau. Il écrivait, le 27 octobre 1683, à M""" de Fontpertuis : « Je ne puis m'empêcher de vous témoigner l'agréable surprise que nous avons eue, en apprenant la Déclaration qui révoque l'Edit c'e Nantes. C'est un coup digne du plus grand Roi du monde, et il n'a encore rien fait qui approche de cette grande action, quelque remplie que soit sa vie d'actions grandes et éclatantes. J'espère que Dieu bénira le zèle qu'il donne à ce grand Prince pour la Religion et tous ceux qui l'aiment doivent prier pour une affaire de cette importance qui remet l'unité dans l'Eglise de France. »

Ces sentiments ne sont point ceux d'un sage philosophe. Ils nous semblent particulièrement intolérables dans la bouche d'un exilé, victime lui-même du fanatisme religieux.

Sentiment de La Bruyère.

La Bruyère, si profond et si judicieux d'habitude, n'était pas d'un avis contraire à la mesure prise. « Richelieu, écrit-il (1-381, Caractères) a eu du temps,

pour entamer un ouvrage continué ensuite et achevé par Tun de nos plus grands et de nos meilleurs Princes : VExtinction de VHérésie. » Ailleurs (11-390), il parle encore du Souverain qui doit bannir de tout le Royaume « un culte faux, suspect, et ennemi de la Souveraineté, s'il s'y rencontre. »

On remarquera cette accusation d'hostilité contre le Roi, attribuée aux Protestants; elle était admise comme véritable par Louis XIV, et ce fut l'un des motifs de la résolution qu'il adopta contre eux.

Réflexions de Madame de Sévigné et de Bussy-Rabutin.

L'aimable i/""' de iSévigné n'était pas toujours sensible aux malheurs des pauvres gens. Les mesures violentes prises contre les Religionnaires ne paraissent pas l'avoir émue, si toutefois on ne prend pas dans le sens ironique ce qu'elle écrit à sa fille. En 168a (VIÏ-469), nous lisons dans une de ses lettres : « Le Père Bourdaloue s'en va, par ordre du Roi, prêcher à Montpellier, et dans ces provinces où tant de gens se sont convertis sans savoir pourquoi. Le Père Bourdadaloue le leur apprendra et en fera de bons Catholiques. Les Dragons ont été de très bons missionnaires jusqu'ici; les prédicateurs qu'on envoie présentement rendent l'ouvrage parfait. »

En 1683, Bussy-Rabutin ne cachait pas davantage son approbation des mesures prises : « J'admire la conduite du Roi pour ruiner les Huguenots :

les guerres qu'on leur a faites autrefois et les Saint- Barthélémy ont multiplié et donné vigueur à cette secte . S. M. Ta sai[}ée 'petit à petit, et l'Edit qu'il vient de donner, soutenu des Dragons et des Bourdaloue, a été le coup de grâce. » M"'° de Sévigné, à son tour, écrivait le 25 octobre de la même année à sa fille, en parlant du Décret : « Rien n'est si beau que tout ce qu'il contient, et jamais Roi n'a fait et ne fera rien de si mémorable. »

Félicitations d'Innocent XI.

Le Pape Innocent XI, qui était en conflit avec la Cour de France à raison des affaires de la Régale et de la Déclaration de 1682, regarda d'abord froidement ce qui était fait, en France, contre les Hérétiques. D'après les Mémoires de l'abbé Legendre, Innocent XI aurait déclaré qu'il ne pouvait approuver ni les motifs, ni les moyens de ces conversions dont aucune n'était volontaire. Cependant, il se décida, en novembre 1685, à envoyer à Louis XIV un Bref, oi^i il exaltait son zèle vraiment digne du Roi très chrétien, qui l'avait porté à révoquer les Ordonnances en faveur des Hérétiques. 11 ajoutait que l'Eglise catholique n'oublierait pas de marquer, dans ses annales, une si grande œuvre de dévotion envers elle et ne cesserait jamais de louer le nom du Roi.

Le père du Chancelier Daguesseau. — Motifs de sa retraite.

DaguesseaUjdans un discours sur la vie de son père, Intendant du Languedoc, nous apprend que ce dernier pressentait toutes les conséquences de la Révocation de l'Edit de Nantes, et qu'il en était autant effrayé par des raisons politiques que par ses sentiments religieux. Il n'en gémissait pas moins, comme bon citoyen, que comme bon catholique; il prévoyait alors la fuite et la désertion d'une grande partie des Religionnaires, surtout de ceux qui faisaient fleurir les arts et les manufactureS;, l'abus et l'illusion de ces conversions imaginaires, nuisibles à la véritable Religion et à la tranquillité de l'Etat. C'est pourquoi le père de Daguesseau, prétextant le mauvais état de sa santé, avait renoncé à ses fonctions et quitté le Languedoc, où les conversions militaires n'avaient pas été de son goût.

Situation importante des Protestants avant la Révocation de l'Edit de Nantes.

Si, au xvii" siècle, on considérait les Protestants comme des factieux, aspirant toujours à l'indépendance, on était également jaloux de leur richesse et de la grande situation qu'ils s'étaient faite dans l'industrie et le commerce, depuis que les carrières publiques leur étaient fermées. Les Réformés avaient, à cette époque, dans l'industrie, une situation supérieure, comme les

Juifs, de leur côté, étaient restés tout puissants dans les affaires d'argent.

Modération de Colbert.

Golbert ne s'était jamais montré hostile aux Réformés; il en avait couvert plus d'un de sa protection, au grand regret de M'^^de Maintenon, qui lui reprochait de ne songer qu'à ses finances. On sait que Colbert écrivit, le 16 octobre 1671, à l'Evêque d'Amiens, une lettre pressante pour faire cesser les tracasseries religieuses, dont se plaignait le protestant Van-Robais d'Abbeville, dont l'industrie et le commerce enrichissaient la France.

Jugement de Mademoiselle d'Aumale sur le rôle de Louvois.

Quant à Louvois, il s'appliqua surtout à suivre la volonté du maître. M"° d'Aumale (Mémoires, t. II, p. 163) nous dit à ce sujet : « M. de Louvois, voyant la paix faite, eut peur de laisser, selon lui, trop d'avantages aux autres Ministres et surtout à M. Colbert et à M. Seignelay son fils; c'est pourquoi il voulut, à quelque prix que ce fût, mêler du militaire à un projet qui ne devait être fondé que sur la charité et la douceur. En conséquence, il gagna des Evêques qui, abusant de ces paroles de l'Evangile : Contraignez-les dentrer, sentirent qu'il fallait user de violence. »

Louis XIV, dont la piété était peu éclairée, céda à

l'influence du Clergé et des Jésuites qu'il avait déjà subie dans les affaires du Jansénisme. On lui fit peutêtre croire qu'il continuait l'œuvre de Henri IV, en supprimant ce qui était devenu inutile et ce que son aïeul n'aurait peut-être pas maintenu. On arriva de la sorte à lui faire poursuivre et condamner, non comme des Hérétiques, mais comme des rebelles, ceux qui n'obéissaient pas aux ordres formels du Prince, exprimés dans ses Edits et ses Déclarations, sous forme de Lois.

Condamnations des Protestants aux galères.

Des condamnations aux galères, pour toute la vie, étaient prononcées contre les Protestants insoumis. Jamais les condamnés de cet ordre ne sortirent du bagne, tandis que les criminels du droit commun étaient le plus souvent condamnés à des peines temporaires. M. Bonnemère (Histoire des Camisards), cite, à ce propos, un récit bien saisissant de l'Amiral Baudin. En 184G, cet illustre marin était Préfet maritime à Toulon; le hasard lui fit trouver des papiers provenant d'une ancienne matricule du personnel des galères, vers la fin du règne de Louis XIV. « J'ai remarqué, écrivit-il alors, que des jeunes gens de 18, de 16 et même de 15 ans, figurent au nombre de ceux qui ont été condamnés à vie pour cause de Religion ; je me souviens d'une apostille qui a surtout attiré mon attention, c'est celle relative à un malheureux enfant condamné, est-il dit par M. de Bàville, pour avoir.

ayant -plus de douze ans, accompagné ses père et mère aie prêche. »

Madame de Maintenon et la Révocation de l'Edit.

Il est difficile de déterminer le rôle exact de M'"'' de Maintenon dans les événements qui ont précédé ou suivi la Révocation de TEdit de Nantes. Nous croyons qu'elle n'y fut pas étrangère. Elle avait du reste, sur ces questions, une façon de raisonner qui nous paraît peu morale : « Je sais bien, écrivait-elle, que toutes ces conversions ne sont pas également sincères, mais Diei(> se sert de tous les moyens pour ramener à lui les Hérétiques. Leurs enfants seront du moins Catholiques. Si les pères sont hypocrites, leur réunion extérieure les rapproche du moins de la vérité, ils en ont les signes communs avec les fidèles. » Que dire d'un tel langage? c'est l'aveu que la fin justifie les moyens. Que penser également de cette conception du pouvoir divin, qui autorise tous les moyens pour ramener des Hérétiques ?

En fait, toujours désireuse de conserver son crédit, M'"" de Maintenon ne dut pas se risquer à le compromettre, en s'opposant au projet de Révocation de l'Edit de Nantes, et à l'exécution même rigoureuse et violente de ses dispositions.

Elle ne se faisait aucun scrupule de cacher parfois à Louis XIV ce qui se passait. Elle disait : « Le Roi s'inquiète des circonstances de la révolte des Cévennes;

cela ne guérirait pas le mal et lui en ferait beaucoup. » Voltaire, pour défendre M"'" de Maintenon, écrivait le 17 janvier ITii.j à Fourier : « Elle n'osait jamais contredire le Roi. Elle toléra cette persécution, comme celle du Cardinal de Noailles, celle de Racine ; elle n'y eut aucune part. »

M"" d'Aumale assure également que M"'" de iMaintenon fut étrangère à ce qui se passa, mais son témoignage est ici bien suspect.

Jugement de Voltaire sur la Révocation de l'Edit.

« Louis XIV, dit Voltaire (Siècle de Louis XIV, ch. XXXV) était animé contre les Réformés par les remontrances continuelles de son Clergé, par les insinuations des Jésuites, par la Cour de Rome, et enfin par le Chancelier Le Tellier et Louvois son fils, tous deux ennemis de Colbert et qui voulaient perdre les Réformés comme rebelles, parce que Colbert les protégeait comme des sujets utiles à la France. Louis XIV, nullement instruit d'ailleurs du fond de la doctrine, les regardait, non sans raison, comme d'anciens révoltés soumis avec peur. »

Mot de Michelet.

Michelet, parlant de ce crime de la Révocation de l'Edit de Nantes, pour lui donner le nom que lui infligeait le philosophe Nourrisson, a écrit : « Le Roi frappa

son grand coup d'Etat, manque à la Saint-Bartbélemy et demande cent ans par l'Eglise. »

Opinion de Sainte-Beuve.

(Causeries du Lundi, Article sur Rulhière). « Ce fut l'erreur d'un Siècle, cette fatale Révocation, dont la dévotion finale de Louis XIV fut le moyen et l'occasion. Elle existait depuis longtemps ou du moins flottait dans l'esprit de ce Prince, à l'état de projet politique, et il ne fit, en dernier lieu, que réaliser un vœu ancien, dans lequel il fut insensiblement incité et comme encouragé par une complicité presque universelle. »

Ce fut au Siècle suivant, si justement appelé grand par Michelet, que nous avons dû, dans les questions religieuses, la tolérance, la liberté de conscience, le retour à la raison et au progrès.

Conséquences de la dispersion des Protestants.

Les conséquences des persécutions religieuses furent déplorables pour la France. En 1685, on comptait dans notre pays environ un million de Calvinistes ; plus d'un tiers d'entre eux passa alors la frontière et porta à l'étranger, avec les secrets de notre industrie et de nos arts, leur puissance et leur richesse.

Nous citerons, à titre d'exemple, ce qui se passa, en Picardie, dans ces circonstances tragiques : « L'Intendant Chauvelin, dit M. Boyer de Sainte Suzanne (Les

Intendants de la Généralité d'Amiens, 186 5J, exécuta d'abord, avec modération, la Révocation de TEdit publiée à Amiens, le 2G octobre 1085. Il s'appliqua à ménager les gentilshommes, les gros marchands, et les gens des manufactures, pour arrêter leur émigration. Il fit partir les Ministres protestants qui refusaient d'abjurer. Les temples furent détruits, leurs propriétés confisquées au profit des établissements hospitaliers. Comme les Protestants ne se convertissaient pas, Louvois envoya à l'Intendant des missionnaires d'un nouvelle espèce qui devaient les convaincre. Plusieurs bataillons de Dragons furent répartis dans la Généralité, pour être logés chez les Huguenots et y vivre à discrétion. Les Van-Rohais seuls, en qualité d'étrangers, ne furent pas inquiétés pour leur Religion. Colbert avait souvent essayé de convertir ces derniers, dès 1681. »

Les défenses formulées, dans toute la France, contre le départ des Protestants, demeurèrent inutiles. L'Angleterre, TAllemagne, la Hollande, recueillirent, avec empressement, les fugitifs. La marine, comme l'armée, trouva en eux de puissants auxiliaires. Berlin leur dut sa première prospérité. Des régiments de Calvinistes, animés contre leur patrie d'une haine profonde, combattaient sous les drapeaux étrangers. La France perdit ainsi nombre de ses meilleurs enfants. Le diplomate Ruvigny, qui fut longtemps le Député de la Religion Réformée à la Cour, que le Roi avait employé à de nombreuses missions en Hollande, en Suisse, en Angleterre, en Allemagne, qu'il aimait et distin-

guait particulièrement, dut se réfugier en Angleterre. Le Maréchal de Schomberg, qui avait rendu à notre pays les plus grands services à la journée des Dunes, à la bataille de Villaviciosa en Espagne, et dans les guerres des Pays-Bas, se vit forcé également de quitter la France. Il s'attacha à la fortune de Guillaume de Nassau, le suivit en Angleterre en 1688, et périt au combat de la Boyne.

Catinat et Vauban déploraient les mesures prises par Louis XIV.

Plaintes de Vauban.

Vauban, un an seulement après la Révocation, se plaignait amèrement, dans un Mémoire qui honore ce grand homme, de la désertion de cent mille Français, de la ruine du commerce, de la sortie de 600 millions d'espèces, du gain fait par les marines ennemies de neuf mille matelots, les meilleurs de la France, et de l'accroissement de leurs armées, par l'arrivée de six cents officiers et de douze mille soldats aguerris.

Pour attirer les exilés, la Hollande leur promettait toutes sortes d'avantages, leur offrait des établissements divers et des dispenses d'impôts pendant plusieurs années.

Pertes pour la France dans les Sciences.

Faut-il rappeler que les Sciences françaises furent atteintes comme les autres parties de l'Etat? Denis

Papin, le fameux physicien, originaire de Blois, qui était Protestant, fut forcé de s'expatrier. Il se rendit en Angleterre où il fut accueilli avec une extrême faveur, nommé membre de la Société Royale de Londres. Puis, il alla en Allemagne et il occupa une chaire à TUniversité de Marbourg. Le célèbre géomètre et physicien Huyghens, qui avait été appelé en France par Louis XIV, élu membre de l'Académie des Sciences, comblé de distinctions par le Pvoi, dut retourner dans la Hollande, son pays natal, pour pouvoir pratiquer sa Pxeligion. Combien d'autres noms célèbres pourraient être ajoutés aux leurs, dans cet appauvrissement matériel et moral de la France !

En butte à des persécutions aussi cruelles, les Réformés s'attachèrent aux pays qui leur donnaient l'hospitalité, ils oublièrent la France ; chassés de leur patrie, ils gardèrent contre elle des sentiments de haine, dont nous avons entendu l'expression, après des désastres récents, lorsque d'anciens réfugiés, portant encore des noms français, envahirent et occupèrent notre pays malheureux.

Effets, d'après Voltaire, de la Révocation de l'Edit de Nantes.

Voltaire n'exagère rien, en écrivant dans son Siècle de Louis XIV : « Près de liOOOO familles, en trois ans de temps, sortirent du Royaume et furent après suivies par d'autres. Elles allèrent porter chez les étrangers : les arts, les manufactures, la richesse. Presque tout le

nord de l'Allemagne, pays encore agreste et dénué d'industrie, reçut une nouvelle force de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des villes entières; un faubourg entier de Londres fut peuplé d'ouvriers en soie; d'autres y portèrent l'art de donnerMa perfection aux cristaux. Ainsi la France perdit environ cinq cent mille habitants, une quantité prodigieuse d'espèces, et surtout des arts dont ses ennemis s'enrichirent. La Hollande y gagna d'excellents officiers et soldats ; le prince d'Orange et le duc de Savoie eurent des régiments entiers de Réfugiés. Lçs Français ont été dispersés plus loin que les Juifs. »

M. Alfred Rambaud, dans son Histoire de la Civilisation française (t. II, p. 106), évalue à près do quatre cent mille le nombre des Protestants, qui, pour conserver leur foi, portèrent en Allemagne leur commerce et leur industrie.

Jugement du marquis de la Fare.

Le Marquis de La Fare, dans ses Mémoires, attribue à la persécution des Protestants la décadence de la monarchie française, a Une autre cause delà décadence de ce Royaume, dit cet auteur, est la manière dont on a songé à détruire la Religion protestante en France. Le dessein même de la doctrine n'était pas sensé, car il faut remarquer que les Priaces d'États protestants avaient toujours été pour nous contre la maison d'Autriche et il ne fallait pas irriter les seuls

vrais alliés que nous pouvions avoir. Si nous voulions abaisser et, petit à petit, éteindre cette religion, cela pouvait se faire, à la longue, sans que personne se plaignît, et c'était le dessein du Cardinal de Richelieu qui n'a pas été suivi. On a dit que le Jésuite La Chaise, confesseur du Roi, n'avait pas été lui-même d'avis des violences qu'on a faites. On dit que Le Tellier et Louvois ne voulaient pas de la Révocation de l'Édit de Nantes, que les cagots poursuivaient ordinairement. Cependant, lorsque le Chancelier Michel Le Tellier, en signa la Déclaration, il s'écria de joie comme Siméon : Nunc dimittis servum tuum, Domine. Et pour Louvois, quand il vit que l'affaire était entamée, il la poussa à l'extrémité et aux cruautés qui furent exercées, prétendant convertir, en six mois, seize cent mille personnes, par des traitements indignes de la Religion et de l'humanité. ,11 faut remarquer que toutes ces cruautés ont fait sortir du Royaume huit cent mille personnes, qui ont toutes emporté le plus d'argent qu'elles ont pu, gens au reste sur qui roulait une grande partie du commerce parce qu'ils n'étaient plus admis dans les charges. Ils étaient appliqués ou à des manufactures ou à faire profiter leur argent, si bien que leur fuite a causé de très grandes plaies à l'État. »

— Il nous reste à exposer sommairement la fin des mesures prises pour l'exécution de la Révocation de l'Édit de Nantes, avant de parler de l'insurrection des Camisards.

Dispersion des Pasteurs.

Le temple de Charenton fut démoli, dans les quatre jours de TEdit, par le peuple parisien ameuté. Claude, Ministre de Charenton, dut quitter la France dans les vingt-quatre heures ; il ne jouit pas du délai de quinze jours accordé aux autres Ministres. Très peu de Ministres abjurèrent leur foi, et plusieurs qui Favaient fait s'en repentirent. Comme on peut le voir dans les Larmes de Pineton de Chmibrun, plus de 700 Ministres abandonnèrent le Royaume.

Nouvelles dispositions arbitraires relativement aux biens des femmes protestantes.

Entre autres dispositions arbitraires prises contre les Réformés, nous citerons TEdit de juin 168G qui déclara que les femmes qui refusaient de se convertir comme leurs époux, et les veuves, seraient déchues du droit de disposer de leur patrimoine, privées de l'usufruit des biens qui viendraient à leur échoir, comme de leur part dans la communauté et de tous avantages matrimoniaux. En abjurant, elles recouvreraient leurs droits.

Après la Révocation, on imposa aux Protestants l'obligation de prendre des domestiques catholiques, à peine d'amende, de fouet pour les femmes, et de galères pour les hommes.

Les Actes de réunion. — Les Relaps cruellement châtiés.

On obtint de beaucoup de Religionnaires, qui ne purent pas quitter le Royaume, des actes extérieurs de soumission, dits actes de réunion. On les forçait à assister au Culte et à participer aux Sacrements. Des châtiments sévères atteignaient les relaps ou ceux qui n'assistaient pas aux Offices et ne recevaient pas la communion pascale; c'était l'emprisonnement, la confiscation, les galères. Les cadavres de ceux qui refusaient les sacrements, à leur dernière heure, et qui rejetaient une Religion imposée par force, étaient traînés sur la claie et jetés à la voirie. Une Déclaration du 7 mai 1686, condamnait les Nouveaux Convertis qui sortaient du Royaume sans permission : les hommes aux galères perpétuelles, les femmes à une réclusion à vie, tous à la confiscation.

Quand on constate cette férocité sans nom dans le Siècle le plus littéraire et en apparence le plus civilisé de l'Histoire de France, on se prend à ne plus garder qu'une estime amoindrie pour cette époque si vantée. On songe à ce qu'ont fait d'autres peuples, dans des situations analogues. On admire encore plus les Romains qui, dans une sage modération, surent longtemps tolérer tous les Dieux et tous les cultes. On se souvient que l'Inquisition espagnole, si justement flétrie, se borna à offrir aux Maures, qu'elle expulsait, le choix entre la conversion et l'exil. On se rappelle que la

Ligue, elle-même, s'était contentée de demander le bannissement des Religionnaires, en leur accordant un délai de six mois pour se défaire de leurs biens.

Etendue de l'émigration. — Evaluation du nombre des victimes qui ont péri ou qui ont été envoyées aux galères. — Persécutions nouvelles.

Avant le soulèvement des Camisards, le Languedoc avait perdu 40000 Réformés, la Guyenne davantage; dans le Lyonnais et le Dauphiné, voisins des frontières, l'émigration fut relativement plus considérable encore. Elle s'accrut partout avec les années. Ce ne fut pas l'exil seul qui décima la France : beaucoup de Religionnaires moururent dans les combats, les dispersions d'Assemblées, aux galères, sur l'échafaud, dans des tentatives de fuite. Sisraondi prétend qu'il a péri, parmi les Religionnaires, autant qu'il en a émigré. S'il faut en croire Boulainvilliers, dans le Languedoc seul, Bâville fit mourir plus de 100,000 personnes par le fer, le feu, la corde, la roue. Les galères de Marseille étaient pleines de Religionnaires, parmi lesquels on comptait d'anciens magistrats, des officiers, des gentilshommes de tout âge, tous traités plus durement que les forçats et cruellement flagellés, s'ils manquaient aux cérémonies du culte catholique.

Les Camisards.

Le Désert. — Les Prédicants. — Leurs supplices.

Les Protestants, restés tels, durent se résigner dans le Nord, l'Ouest et le Centre, au culte secret. Dans le Bas-Languedoc, le Vivarais, les Cévennes, ils tinrent des Assemblées dans des Déserts, lieux souvent inaccessibles aux soldats du Roi.

En 168G, une Déclaration prononça la peine de mort contre les Ministres qui rentreraient en France, les galères contre ceux qui les assisteraient, la mort contre ceux qui seraient surpris faisant des Assemblées ou quelque exercice de Religion.

Les Ministres, restés en France, pour encourager leurs coreligionnaires, se firent assister par des hommes du peuple, plus zélés qu'instruits, qui prirent le nom de Prédicants.

Mort de Fulcran Roy.

L'un d'eux, Fulcran Roy, fut pendu le 7 juillet 4G86, après avoir été torturé. Il voulut confesser sa foi avant

de mourir. On plaça, autour de la potence, plusleicrs tamlours qui lattirent à la fois pour couvrir sa voix. Cet acte odieux se renouvela souvent et, quand le descendant de Louis XIV porta à son tour sa tète sur l'échafaud révolutionnaire, quand sa voix fut couverte par le roulement de tambours, ordonné par Santerre, on put voir, dans ce triste spectacle, un retour de la Justice divine qui l'atteignait, comme une terrible représaille du passé.

Bâville dans le Languedoc.

Le Languedoc, gouverné par l'Intendant Lamoignon de Bâville, fut, de 1685 à 1718, le théâtre des plus sanglantes exécutions. Ce bourreau, au cœur impitoyable et froid, ordonna les plus affreux supplices : la pendaison, récartellement, la décapitation, la mort de quatrevingts personnes à la fois, l'incendie des habitations, les dévastations de toute nature.

Les Petits Prophètes. — Les Fanatiques.

Toutefois, les violences des exécutions n'abattirent pas le courage des victimes; elles exaltèrent plutôt leurs convictions et leur zèle religieux. Après l'expulsion des Pasteurs, un gentilhomme verrier, de Serre, se fit l'apôtre et le catéchiste des Réformés; il avait des extases. Il transmit ces enseignements, sous la même forme, à des disciples, qu'on nomma Petits Pro-

phètes. La Faculté de Montpellier les appela des Fanatiques, nom qui leur resta. Les prédications de ces hommes, qui semblaient inspirés de Dieu, curent un succès extraordinaire dans les Assemblées du Désert; les persécutions de Bàville ne parvinrent pas à faire disparaître les défenseurs mystiques de l'ancienne foi; on compta, dit-on, plus de huit mille Prophètes dans le Languedoc. Cette propagande religieuse ressemblait à ces crises étranges dont l'humanité est atteinte à certaines périodes de son histoire, et qui naissent de troubles nerveux de la nature plutôt que d'inspirations d'en haut.

Les Camisards en lutte.

Les Cévenols qui ne pouvaient plus ni prier Dieu, ni se marier, ni élever leurs enfants à leur gré, ni ensevelir leurs morts comme autrefois, furent réduits à prendre les armes. « Il ne leur restait plus dans leur désespoir, a écrit J.-J. Rousseau, que le choix dans la manière de périr. » Pour se reconnaître, ils avaient passé, par-dessus leurs habits, une blouse de toile blanche, sorte de chemise qu'ils appelaient Camisa dans leur patois. On leur donna le nom de Camisards. Inoffensifs à Torigine, ils se réunissaient dans les Assemblées du Désert, y écoutaient les prédications, y célébraient les baptêmes, les mariages. Langlade du Chayla, envoyé par Bâville, comme inspecteur des missions dans les Cévennes, y commit de nombreux excès, à la tète d'une expédition armée.

Conjuration des trois iVlinistres.

Le 27 juillet 1702, Pierre-Esprit Séguier, Salonion Coudère, Abraiiam Mazel, Ministres prédicants, se réunirent, avec leurs fidèles; la foule cria : Dieu le veut! Cette réunion, appelée la Conjuration des trois Ministres, fut le point de départ de l'insurrection des Cévennes.

L'éloquence de Gabriel Astier souleva tout le Vivarais ; elle fit de nombreux prosélytes, que rien n'arrêtait, ni la crainte des châtiments, ni la mort. En 1689, Bâville et son beau-frère, le comte de Broglie, lieutenant général du Roi, accompagnés des évêques de Lodève et de Viviers, marchèrent contre les Camisards. Bâville, toujours implacable, faisait pendre une partie des captifs, envoyait les autres aux galères, faisait égorger ceux qui se rendaient aux Assemblées du Désert. Le 2 avril 1690, Gabriel Astier, ayant été capturé après un échec militaire des Camisards, fut roué vif, sur l'ordre de Bâville.

Excès des Camisards.

Les Camisards, qui avaient pris les armes pour la défense des droits les plus saints, s'abandonnèrent de leur côté à des excès de toute sorte, que l'ardeur de la lutte n'excusait pas. Ils s'emparèrent de Langlade du Chayla, et ils le mirent impitoyablement à mort, d'une

façon sauvage, en lui rappelant ses crimes. Dans l'ardeur d'une lutte cruelle, ils n'épargnèrent, à leur tour, ni les personnes ni les biens de leurs adversaires. En 1G89, Bâville et Broglie répondirent à ces violences par des répressions sanglantes et inhumaines, qui atteignirent plus d'une fois des innocents et qui ne connurent aucun frein, quand il s'agissait des Prédicants ou des combattants.

Mort de Bousson.

Charles Bousson, avocat à Nîmes, se fit le Ministre des Réformés; il défendit leurs intérêts à Genève et en Hollande; Bâville s'empara de lui, sur la dénonciation d'un traître, et le fit pendre sans pitié. Le tambour empêcha cette fois encore ses dernières paroles de parvenir aux témoins de son supplice. La résistance des Gamisards, qui avait été moins vive par suite de l'énergie de la répression militaire, pendant les trois années précédentes, retrouva de la force en 1701; il y eut un grand nombre de nouveaux néophytes, et les persécutions recommencèrent.

Défaite de Font-Morte.

Les Gamisards qui avaient repris les armes, furent entièrement défaits à Font-Morte. Les principaux chefs furent pris, notamment Esprit Séguier, Pierre Nouvel, Moyse Bonnet, .tous les trois Prophètes. Le premier

eut le poing coupé et fut brûlé vif, le deuxième fut roué, le dernier pendu. Les bourreaux aimaient la variété dans les supplices. Les Camisards reprirent l'offensive et se montrèrent à leur tour sans pitié. On trouvera, dans le livre éloquent de M. Bonnemère, Les Camisards, de tristes détails sur ces lamentables luttes.

Reprise de la lutte. — Roland. — Cavalier.

Les principaux chefs des insurgés furent : Roland, Laporte, Jean Cavalier, Catinat, Espérandieu, Rastalet, Ravanel, Castanet, Joanny.

— Roland, le plus célèbre d'entre eux, ne déposa jamais les armes; c'était un chef militaire, un prédicant, un prophète. Il était le neveu de Laporte qui ne fut jamais qu'un soldat. Castanet, ancien garde des bois, fut aussi bon prédicant que soldat courageux.

— Jean Cavalier, d'abord berger, puis garçon boulanger, doué d'une intrépidité à toute épreuve et d'une éloquence enflammée, avait été d'abord contraint de suivre les Écoles catholiques. Il s'était retiré à Genève, d'oi^i il était revenu, en 1702, âgé à peine de vingt ans. Laporte, défait dans un combat, périt en 1702; douze tètes de ses compagnons furent exposées au pont d'Anduze, sur l'ordre du comte de Broglie. Ces revers n'abattirent pas l'énergie des Camisards, leur fanatisme redoubla d'intensité; leurs Assemblées devinrent plus fréquentes et leurs bandes, exaspérées par les supplices de leurs partisans, dévastèrent les Églises,

égorgèrent les Curés. « Les agneaux, qui se laissaient immoler en chantant des Psaumes, étaient devenus des loups », dit M. Bonneraère.

Roland combattait dans les Hautes-Cévennes, Cavalier dans le Bas-Languedoc; ce dernier s'empara du château de Servaz, massacra la garnison et incendia les bâtiments. Roland, de son côté, prit le château de Saint-Félix, mit à mort les soldats, brûla le château et lit couper à douze cadavres leurs tètes, qu'il exposa au pont d'Anduze, en représaille de Texhibition précédemment ordonnée par le comte de Broglie.

Cruautés de M. de Julien.

M. de Julien, chef des troupes royales, battit les Camisards, après avoir été d'abord vaincu par eux. Espérandieu périt dans la lutte ; Rastalet fut pris et conduit 6 Bâville, qui le fit rouer. Quant à M. de Julien il écrivait, en 1703, à Chamillart, que « se trouvant embarrassé de garder ses prisonniers, il 'prenait la 'peine de leur faire casser la tête, à mesure qu'on les lui conduisait. Le Roi, ajoutait-il, épargne les frais de justice et ceux de l'exécution et même la corrupUon des juges subalternes, qui souvent justifient les coupables. Ce sont des serpents dangereux auxquels il est bon d'écraser la tète le plus tôt qu'il est possible. »

Massacres prescrits par le maréchal de Montrevel. — Ravage du pays.

Le violent Maréchal de Monlrevel fut envoyé pour remplacer Broglie que la Cour trouvait trop faible encore. Le 1" avril 1703, il fit entourer un moulin où cent-cinquante Calvinistes étaient réunis et chantaient des cantiques, massacra les Religionnaires, incendia le moulin, refoula dans le brasier, ceux qui voulaient prendre la fuite. Le Pape Clément XI, sur la prière du Roi, lança une Bulle contre la race maudite des Camisards. Les Evêques défendirent de fournir aux rebelles des vivres ou un abri, ils ordonnèrent à leurs Paroissiens de les poursuivre, leur promettant, dans ce but, des indulgences plénières.

Montrevel rendit les parents des révoltés responsables des actes de ces derniers. Bâville fît ruiner le pays, détruire les récoltes, brûler les forêts et prés de deux cents villages. Les Camisards se livrèrent à des excès aussi coupables par le fer et par le feu ; on ne faisait plus de prisonniers, ni d'un côté, ni de Tautre.

Les Cénevols ne craignirent pas de nouer des relations avec l'Etranger, pour lui demander du secours. En septembre 1703, on arrêta deux officiers hollandais qui avouèrent, au milieu des tortures, leur plan d'organiser une descente sur les côtes de France.

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Succès et revers de Cavalier. .

En 1704, Cavalier ballit à Saint-Challes le licutenanl La Jonquière; il tua presque tous les officiers du Roi et six cents Catholiques dans une embuscade. Chamillart blâma Montrevel de n'avoir pas mis en mouvement ce jour-là toutes ses forces et d'avoir envoyé son lieutenant seul au combat. Montrevel fut rappelé, mais, avant son départ, il surprit et écrasa à Caveirac, auprès de Nîmes, l'armée de Cavalier, qui seul échappa au désastre complet de ses troupes.

Villars dans les Cévennes.

Villars fut alors envoyé dans les Cévennes; il était partisan de la conciliation; il avait promis d'avoir deux oreilles pour écouter les deux parties. Il fut surpris de l'intensité du fanatisme de ses adversaires. Il écrivait à Chamillart, le 25 septembre 1704 : « J'ai vu des choses que je n'aurais jamais crues, si elles ne s'étaient passées sous mes yeux : une ville entière dont toutes les femmes paraissaient possédées du diable. Elles tremblaient et prophétisaient publiquement dans les rues; j'en fis arrêter vingt des plus méchantes dont une eut la hardiesse de trembler et de prophétiser devant moi ; je la fis pendre, pour l'exemple, et enfermer les autres dans les Hôpitaux. »

Villars était accompagné du baron d'Aiguillier, Cal-

viniste de Religion, désireux de la paix, comme luimême, malgré Bàville, Julien et l'Evêque d'Uzès, toujours hostiles aux Camisards.

Jugement de Villars sur les Fanatiques et sur le caractère de la guerre religieuse.

Villars, dans ses Mémoires, a bien jugé en ces termes le triste état de choses : « Parmi les Catholiques les uns, aveuglés par leur zèle, trouvaient du danger pour la Religion, dans tous les adoucissements qu'on croyait devoir accorder aux Hérétiques, par l'espérance de les ramener; d'autres, entraînés par leur cupidité, se voyant les plus nombreux, regardaient le bien des Hérétiques, et même des Nouveaux Convertis, comme une proie qui leur était due; enfin le plus petit nombre était de ceux qui plaignaient l'aveuglement des Hérétiques, sans leur faire de mal, ni désirer qu'on leur en fît. Le soldat n'aimait pas cette guerre parce qu'il fallait se battre contre des gens déterminés, parents et amis de leurs hôtes ordinaires. L'Officier la détestait et la redoutait encore davantage, parce qu'il n'y avait ni honneur, ni sîireté. »

Le 12 juillet 1004, Villars écrivait à M""" de Maintenon (Villars d'après sa correspondance. Yogiié, 1. 1, page 280) : « Les supplices les plus cruels, les punitions de la dernière sévéï'ité, employées depuis plus de dix ans, ne faisaient qu'irriter le mal. Je sais, par M. de Bâville lui-même, que ceux qu'on menait à la

mort, y allaient en chantant les louanges de Dieu, avec un zèle et une dévotion si ardente, qu'on était obligé de les faire environner d'une foule de iamlours pour que leurs discours ne fissent pas une impression plus dangereuse que l'exemple de leur mort ne pouvait apporter d'utilité... Dans les occasions, ceux qui ne pouvaient éviter les troupes, étant abandonnés à la discrétion du soldat, remerciaient celui qui leur donnait la mort, sans qu'on en ait vu jamais un seul demander quartier. Une telle manie s'était emparée des esprits de tout ce peuple révolté. Je crois que les voies de la douceur étaient plus propres à les ramener que la seule violence. »

Villars traite avec Cavalier.

Le 30 avril 1704, Cavalier fit savoir à Villars qu'il se défendait seulement et que les Genevois déposeraient les armes, aussitôt qu'on leur aurait accordé la liberté de conscience, la délivrance des prisonniers et des galériens. Le lieutenant de Villars, Lalande, et le baron d'Aiguillicr vinrent trouver Cavalier; Roland se tenait en dehors de la négociation et il combattait encore. Le 15 mai 1704, Villars eut, lui-même, une conférence avec Cavalier, au jardin des Récollets, à Nîmes. A ceux qui blâmèrent cette entrevue, Villars répondait noblement : « Il est toujours digne d'un grand Roi d'user envers ses sujets plutôt de clémence que de rigueur. Plus le sujet est bas et abject et plus la

générosité est grande, et, pour un Général, il est aussi glorieux de pacifier les guerres civiles que de vaincre les ennemis de l'Etat. » Bâville et Villars ne pouvaient comprendre l'ascendant que Cavalier, ce jeune homme de 22 ans, de chétive apparence, avait pris sur ses hommes. Villars admirait aussi son mérite militaire. Il le présenta à la Duchesse, sa femme. Cavalier demanda si ses premières conditions étaient accueillies et si on lui accordait pour lui et les siens la Hberté de vendre ce qu'ils possédaient et de passer à l'Etranger. Dans le Traité, signé le 17 mai entre Villars, Bâville, Jean Cavalier et Daniel Billard, le Roi accordait la liberté de conscience dans toute la Province, le droit d'y former des Assemblées religieuses, en dehors des places fortes et des villes murées, à la condition qu'il ne serait pas bâti d'Eglises. Le Roi promettait de faire mettre en liberté, dans les six semaines, ceux qui étaient détenus dans les prisons ou aux galères pour cause de Religion, Il était permis à ceux qui avaient quitté le Royaume pour cause de Religion, d'y revenir librement et sûrement ; leurs biens et privilèges devaient leur être rendus. Les habitants des Cévennes, dont les maisons avaient été incendiées, étaient exemptés d'impôts pendant sept ans. Cavalier recevait le droit de choisir deux mille hommes tant de sa troupe, que de ceux qui étaient délivrés des prisons et des galères, pour former un régiment de dragons, au service de S. M., qui irait au Portugal (ce qui d'ailleurs ne s'exécuta pas en fait). On refusa d'accorder aux Protestants des villes de

sûreté qu'ils demandaient : les Cités de Montpellier, Perpignan, Cette, Aigues-Mortes.

Cavalier reçut de Villars un brevet de Colonel pour lui, un de capitaine pour son frère, et une pension de douze cents livres pour lui-même. Cavalier alla trouver Roland; celui-ci repoussa tout accord et demanda, avant de désarmer, le rétablissement de l'Edit de Nantes. Catinat, Ravanel et les autres chefs accusèrent Cavalier de trahison et refusèrent de le suivre.

Suites de la soumission de Cavalier. — Fin de sa carrière.

La soumission de Cavalier ébranla la résistance qui durait encore chez les Camisards. Cavalier vint à Versailles; le Roi haussa les épaules, en le voyant sur le grand escalier de son palais et ne lui parla point. L'ancien Camisardalla en Angleterre où la Reine Anne lui donna du service; puis il passa en Espagne, oîi il combattit, avec des Français réfugiés, dans les rangs des Anglo-Portugais, à la bataille d'AJmanza. Finalement, il devint Gouverneur de Jersey ; il mourut en 1740. Malesherbes, le neveu de Bâville, disait de Cavalier : « J'avoue que ce guerrier qui, sans jamais avoir servi, se trouva un grand Général par le seul don de la nature, ce Gamisard, qui osa une fois punir le crime, en présence d'une troupe féroce laquelle ne subsistait que par des crimes semblables, ce paysan grossier qui, admis à vingt ans dans la société des gens bien élevés, en prit les mœurs et s'en fit estimer et aimer, cet

homme qui, justement enorgueilli de ses succès, eut assez de philosophie naturelle, pour jouir pendant trente-cinq ans d'une vie tranquille et privée, me paraît un des plus rares caractères que THistoire nous ait transmis. »

Résistance et mort de Roland.

Villars reprit la lutte contre Roland qui fut tué le 14 août 1704, dans un combat, au château de Castelnau. Un procès fut fait à son cadavre, qui fut traîné sur la claie, et brûlé. Villars, après avoir recouru à de nouvelles mesures de rigueur contre ceux des Camisards qui ne mettaient pas bas les armes, finit par accorder une amnistie. Catinal, Salomon, Castanet, Abraham Marion, se soumirent. Ils reçurent deux à trois cents livres et des passeports pour quitter la France.

Berwick. — Recommencement des hostilités. — Nouveaux supplices. — Mort courageuse de Catinat.

En 1705, Berwick remplaça Villars ; les violences recommencèrent; dix personnes furent rouées et plusieurs maisons furent rasées parce qu'on les soupçonnait d'avoir servi à des Assemblées religieuses. Castanet reprit les armes ainsi que d'autres chefs des Camisards; ils furent dénoncés, arrêtés. Castanet fut roué, il mourut courageusement en répondant au

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prêtre qu'il voulait mourir dans sa Religion. Ravanel, Jonquet, Catinat furent pris à leur tour ; Ravanel et Catlnat furent brûlés, Jonquet fut rompu vif et jeté dans le feu. Ils moururent tous avec le plus grand courage.

Madame Dunoyer, dans ses Lettres (t. Il, page 69), raconte la fin courageuse de Fun des plus connus, Catinat : « Je pourrais citer mille exemples que j'ai vus du sang-froid des Gascons pendant mon séjour en Languedoc, entre autre lorsqu'on mena Catinat, ce fameux Camisard, que Tlnlendant Bâville fit brûler; tout le peuple courait pour le voir passer, et quelques zélés Catholiques voulant murmurer contre lui et lui dire des injures, il cria tout haut, sans s'émouvoir : « Eh ! Messieurs, ne vous fâchez pas, j'apporte de quoi payer. » Il avait raison puisqu'il allait payer de sa personne, et cette réponse marquait beaucoup de fermeté et de présence d'esprit. »

Bâville reprit le cours de ses violences odieuses. Bocton, un des premiers révoltés, fut condamné à la roue; il refusa sa grâce, qu'on lui offrait au prix d'une abjuration. Il mourut en chantant des Psaumes. Alors l'insurrection, privée de ses chefs, renonça à la lutte.

Ainsi finit cette longue résistance à la plus cruelle des tyrannies; ainsi se termina cette défense qui serait admirable, si elle n'avait été trop souvent souillée d'excès odieux et de crimes inexcusables. Le fait le plus caractéristique de cette lutte est l'alliance d'un courage héroïque, d'un sens développé de l'art mili-

taire, d'une raison vigoureuse et pratique à la fois, avec Tamour du merveilleux, avec la foi au surnaturel et aux prodiges^ avec un appel incessant à l'intervention du Ciel. Nous avons vu un pareil spectacle chez les Gueux de Hollande; nous l'avons retrouvé avec des qualités du même ordre et des défauts moins grands dans leurs descendants, les Boers qui ont été, comme nos Camisards, trahis par l'aveugle Fortune, malgré leur énergie et leurs efforts généreux.

La Révocation de l'Édit de Nantes et ses suites d'après Saint-Simon.

Jugement porté sur cet acte et motifs de la résolution prise par Louis XiV. — Tableau général de ses effets.

Saint-Simon, dans ses Mémoires, a plus d'une fois blâmé avec force les faits qui ont accompagné ou suivi la Révocation de TEdit de Nantes.

(XII-lOo). — Le Roi, dit-il, était devenu dévot ot dévot de la dernière ignorance. A la dévotion se joignit la politique. On voulut lui plaire, par les endroits qui lui touchaient le plus sensiblement : la dévotion et l'autorité. On lui peignit les Huguenots sous les plus noires couleurs; un État dans un État parvenu à ce point de licence à force de désordres, de révoltes, de guerres civiles, d'alliances étrangères, de résistance à force ouverte contre les Rois ses prédécesseurs et jusqu'à lui-même réduit à vivre en traités avec eux. Mais on se garda bien de lui apprendre la source de tant de maux, les origines de leurs divers degrés et de leurs progrès, pourquoi et par qui les Huguenots furent premièrement armés, puis soutenus, et surtout de lui dire

un seul mot des projets de si longue main pourpensés, des horreurs et des attentats de la Ligue contre sa couronne, contre sa maison, contre son père, son aïeul et tous les siens.

On lui voila avec autant de soin ce que l'Évangile, et, d'après cette divine loi, les Apôtres et tous les Pères à leur suite, enseignent sur la manière de prêcher Jésus-Christ, de convertir les infidèles et les hérétiques, et de se conduire en ce qui regarde la Religion. On toucha un dévot de la douceur de faire aux dépens d'autnà une pénitence facile, qu'on lui persuada sûre pour l'autre monde. On saisit l'orgueil du Roi, en lui montrant une action qui passait le pouvoir de tous ses prédécesseurs, en lui détournant les yeux de tant de grands exploits personnels et de tant de hauts faits d'armes, pensés et résolus par son héroïque père, et par lui-même exécutés, à la tête de ses troupes avec une vaillance qui leur en donnait et qui les fit vaincre souvent, contre toute apparence, dans les plus grands périls, en l'y voyant, à leur tête aussi exposé qu'eux, et de toute la conduite de ce grand Roi qui abattit sans ressources ce grand parti huguenot, lequel avait soutenu la lutte depuis François P"" avec tant d'avantages, et qui, sans la tête et les bras de Louis le Juste, ne serait pas tombé sous les volontés de Louis XIV. Ce prince était bien éloigné d'arrêter sa vue sur un si solide emprunt. On le détermina, lui qui se piquait si principalement de gouverner par lui-même, d'un chefd'œuvre, tout à la fois de Religion et de politique, qui

faisait triompher la véritable par la ruine de toute autre, et qui rendait le Roi absolu, en brisant toutes ses chaînes avec les Huguenots, et en détruisant à jamais ces rebelles, toujours prêts à profiter de tout pour relever leur parti et donner la loi à ses Rois. . Les grands Ministres n'étaient plus alors, Le Tellier au lit de mort; son funeste fils était le seul qui restât; car Seignelay ne faisait guère que poindre. Louvois, avide de guerre, atterré sous le poids d'une trêve de vingt ans, qui ne faisait presque que d'être signée, espéra qu'un si grand coup porté aux Huguenots remuerait tout le Protestantisme de l'Europe, et s'applaudit, en attendant, de ce que, le Roi ne pouvant frapper sur les Huguenots que par ses troupes, il en serait le principal exécuteur, et par là de plus en plus en crédit. L'esprit et le génie de M""® de Maintenon n'était rien moins que propre ni capable d'aucune affaire au delà de l'intrigue. Elle n'était pas née ni nourrie à voir sur celle-ci au delà de ce qui lui en était présenté, moins encore pour ne pas saisir, avec ardeur, une occasion si naturelle de plaire, d'admirer, de s'affermir de plus en plus par la dévotion. Qui d'ailleurs eût su un mot de ce qui ne se délibérait qu'entre le Confesseur, le Ministre alors comme unique, et l'épouse nouvelle et chérie; et qui de plus eût osé contredire? C'est ainsi que sont menés à tout, par une voie ou par une autre, les Rois qui, par grandeur, par défiance, par abandon à ceux qui les tiennent, par paresse ou par orgueil, ne se communiquent qu'à deux ou trois personnes, et bien

souvent à moins, et qui mettent entre eux et tout le reste de leurs sujets une barrière insurmontable.

La Révocation de l'Edit de Nantes, sans le moindre prétexte et sans aucun besoin, et les diverses proscriptions plutôt que déclarations qui la suivirent, furent les fruits de ce complot affreux qui dépeupla un quart du royaume, qui ruina son commerce, qui Taffaiblit dans toutes ses parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des Dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels ils firent réellement mourir tant d'innocents de tous sexes par milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de familles, qui arma les parents contre les parents pour* avoir leur bien et les laisser mourir de faim, qui fit passer nos manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs Etats aux dépens du notre, et leur fit bâtir de nouvelles villes, qui leur donna le spectacle d'un si prodigieux peuple proscrit, nu, fugitif, errant sans crime, cherchant asile loin de sa patrie ; qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent très estimés pour leur piété, leur savoir, leur vertu, des gens aisés, faibles, délicats, à la rame, et sous le nerf très effectif du Comité (ou préposé aux travaux des galériens), pour cause unique de Religion, enfin qui, pour comble de toutes horreurs, remplit toutes les provinces du Royaume de parjures et de sacrilèges, oiî tout retentissait de hurlements de ces infortunées victimes de Terreur, pendant que tant d'autres sacrifiaient leurs consciences à leurs biens et à leur repos, et ache-

talent l'un et l'autre par des abjurations simulées d'où sans intervalle on les traînait à adorer ce qu'ils ne croyaient point, et à recevoir réellement le divin corps du Saint des saints, tandis qu^ils demeuraient 'persuadés qu'ils ne mangeaient que du pain, qu'ils devaient encore abhorrer. Telle fut l'abomination générale, enfantée par la flatterie et par la cruauté. De la torture à l'abomination, et de celle-ci à la communion, il n'y avait souvent pas vingt-quatre heures de distance, et leurs bourreaux étaient leurs conducteurs et leurs témoins. Ceux qui, par la suite, eurent l'air d'être changés avec plus de loisir, ne tardèrent pas à démentir leur prétendu retour.

Presque tous les Évoques se prêtèrent à cette pratique subite et impie. Beaucoup y forcèrent; la plupart animèrent les bourreaux, forcèrent les conversions, et ces étranges convertis à la participation des divins mystères, pour grossir le nombre de leurs conquêtes, dont ils envoyaient les états à la Cour, pour en être d'autant plus considérés et approchés des récompenses.

Les Intendants des provinces se distinguèrent à l'envi à les seconder, eux et les Dragons, et à se faire valoir aussi à la Cour par leurs listes. Le très peu de Gouverneurs et de Lieutenants généraux de province qui s'y trouvaient, et le petit nombre de Seigneurs résidant chez eux, et qui purent trouver moyen de se faire valoir à travers les Evèques et les Intendants, n'y manquèrent pas.

Le Roi recevait, de tous les côtés, des nouvelles et des détails de ces persécutions et de toutes ces conversions. C'était par milliers qu'on comptait ceux qui avaient abjuré et communié : deux mille dans un lieu, six mille dans un autre, tous à la fois et dans un instant. Le Roi s'applaudissait de sa puissance et de sa piété. Il se croyait au temps de la prédication des apôtres, et il s'en attribuait tout l'honneur. Les Evoques lui écrivaient des panégyriques; les Jésuites en faisaient retenlir les chaires et les missions. Toute la France était remplie d'horreur et de confusion, et jamais tant de triomphes et de joie, jamais tant de profusion de louanges. Le monarque ne doutait pas de la sincérité de cette foule de conversions; les convertisseurs avaient grand soin de l'en persuader et de le béatiser par avance. Il avalait ce poison à longs traits. Il ne s'était jamais cru si grand devant les hommes ni si avancé devant Dieu dans la réparation de ses péchés et du scandale de sa vie. 11 n'entendait que des éloges, tandis que les bons et vrais catholiques et les saints évèques gémissaient de tout leur cœur, de voir des orthodoxes imiter, contre les erreurs et les hérétiques, ce que les tyrans hérétiques et païens avaient fait contre la vérité, contre les confesseurs et contre les martyrs. Ils ne se pouvaient surtout consoler de cette immensité de parjures et de sacrilèges. Ils pleuraient amèrement l'odieux durable et irrémédiable que de détestables moyens répandaient sur la véritable Religion, tandis que nos voisins exultaient de nous voir

ainsi nous affaiblir et nous détruire nous-mêmes, profitaient de notre folie et bâtissaient des desseins sur la haine que nous nous attirions de toutes les Puissances protestantes. Mais à ces parlantes vérités, le Roi était inaccessible. La conduite même de Rome, à son égard, ne put lui ouvrir les yeux, de cette Cour qui n'avait pas eu honte autrefois d'exalter la Saint-Barthélémy, jusqu'à en faire des processions publiques pour en remercier Dieu, et jusqu'à avoir employé les plus grands maîtres à peindre dans le Vatican cette action exécrable.

Tolérance de l'Evêque d'Orléans.

(IV-367) (ITOô"). — Saint-Simon cite un exemple de tolérance bien rare à cette époque, que donna l'évoque d'Orléans, qui fut depuis le Cardinal de Coislin. Lorsque, après la Révocation de l'Édit de Nantes, on mit en tête au Roi de convertir les Huguenots à force de Dragons et de tourments, on en envoya un régiment à Orléans pour être répandu dans le diocèse. Monsieur d'Orléans, dès qu'il fut arrivé, en fit mettre tous les chevaux dans ses écuries, manda les officiers et leur dit qu'il ne voulait pas qu'ils eussent d'autre table que la sienne, qu'il les priait qu'aucun dragon ne sortît de la ville, qu'aucun ne fît le moindre désordre, et que s'ils n'avaient pas assez de subsistance, il se chargeait de la leur fournir, surtout qu'ils ne disent pas un mot aux Huguenots et qu'ils ne logeassent pas chez un

d'eux. Il voulait être obéi et il le fut. Le séjour dura un mois et il lui coûta bon, au bout duquel il fit en sorte que ce régiment sortît de son diocèse et qu'on n'y renvoya plus de dragons. Cette conduite pleine de charité, si opposée à celle de presqiie tous les autres diocèses et des voisins de celui d'Orléans, gagna presque autant de Huguenots (jiie la barlarie qu'ils souffraient ailleurs.

Le maréchal de Montrevel. — Bâville d'après Saint-Simon.

(III-398). — Montrevel fut envoyé en Languedoc oiî les Religionnaires commençaient à donner de Pinquiétude. Leur nombre et les rigueurs de Bâville, Intendant de la province, les avaient encouragés. Plusieurs avaient pris les armes et fait de cruelles exécutions sur des curés et sur d'autres prêtres. Les Protestants étrangers attisèrent et soutinrent sourdement ce feu, qui pensa devenir un embrasement funeste. Broglio, qui y commandait en chef, mais il se peut dire sous Bàville, son beau-frère, y demeura quelque temps sous le nouveau Maréchal ; on y envoya quelques troupes avec un nommé Julien qu'on avait débauché du service de Savoie, et qui avait fait bien du mal pendant la dernière guerre....

(III-404) (1703). — Saint-Simon nous dépeint la tyrannie de l'Intendant Bâville sous laquelle le Languedoc gémissait depuis de longues années... Bâville était

un beau génie, un esprit supérieur... C'était un homme rusé, artificieux, implacable. Un esprit de domination qui brisait toute résistance et à qui rien ne coûtait parce qu'il n'était arrêté par rien sur les moyens... Je ne sais si Broglio et lui se voulurent faire valoir du côté des armées; mais ils inquiétèrent fort les non ou les mauvais convertis, qui à la fin s'attroupèrent. On sut après que Genève d'une part, le duc de Savoie de l'autre, leur fournirent des armes et des vivres dans le dernier secret; l'un des prédicants, l'autre quelques gens de tête et de main et de l'argent. On eut grande obligation à ce fanatisme qui s'empara d'eux et qui bientôt leur fit commettre les derniers excès en sacrilèges, en meurtres, en supplices sur les prêtres et les moines. S'ils s'en étaient tenus à ne maltraiter personne que suivant les lois de la guerre, à demander seulement liberté de conscience et soulagement des impôts, force Catholiques qui, par crainte, compassion, ou par espérance que ces troupes forceraient à quelque diminution de subsides, auraient persévéré ou peutêtre levé le masque sous leur protection et en auraient entraîné le grand nombre. Ils avaient des cantons entiers et presque quelques villes de leur intelligence comme Nîmes, Uzès, et force gentilshommes distingués et accrédités dans le pays qui les recevaient clandestinement dans leurs châteaux, qui les avertissaient de loin, et à qui ils s'adressaient avec sûreté, qui euxmêmes pour la plupart avaient leurs ordres et leurs secours de Genève ou de Turin. Les Cévennes et les

pays voisins pleins de montagnes et de déserts étaient une merveilleuse retraite pour ces sortes de gens, d'où ils faisaient leurs courses....

Saint-Simon dit qu'on rappela Broglio, qu'on le remplaça par Montrevel, avec vingt bataillons et de Tartillerie dont il sut très médiocrement s'aider. On pendit quelques chefs, ils se trouvèrent tous de la lie du peuple et leur pays n'en fut ni effrayé ni rebuté....

Les Fanatiques et l'étranger.

(IV-53-54) (1703). — Les Fanatiques du Languedoc et des Cévennes occupaient des troupes qui en écharpaient quelques pelotons de temps en temps, mais qui ne faisaient pas grand mal au gros. On surprit les Hollandais qui leur portaient de l'argent et des armes, avec de grandes promesses de secours. Genève les soutenait aussi de tout ce qu'elle pouvait sourdement et les fournissait de prédicants. Le plus embarrassant était leurs intelligences dans le pays même.

Opinion de Saint-Simon défavorable à la conduite de Villars.

(IV-72) (170'^). — L'affaire des Fanatiques ne finissait point et occupait les troupes. La Hollande et Monsieur de Savoie les soutenaient par les armes, de l'argent et quelques hommes, et Genève par des prédicants.

Villars, de retour de Bavière, était oisif... Il n'y avait

pour le remettre en selle, que le Languedoc à lui donner, pour le décorer au moins de finir celte petite guerre....

Villars, avec son effronterie ordinaire, voulant faire valoir le petit emploi où il allait, dit assez plaisamment qu'on Ty envoyait, comme un empirique, où les médecins ordinaires avaient ;perdu leur latin....

(IV-101) (1704). — Les Fanatiques battus et pris en diverses rencontres, demandèrent vers la mi-mai, à parler sur parole à La Lande qui servait d'officier général sous le Maréchal de Villars. Cavalier, leur chef, qui était un armurier, mais qui avait de l'esprit et de la valeur, demanda amnistie pour lui, pour Roland, un autre de leurs chefs, pour un de leurs officiers, qui avait pris le nom de Catinat, et pour quatre cents hommes qu'ils avaient là avec eux, un passe-port et une rente pour eux tous, permission à tous les autres qui voudraient sortir du Royaume, d'en sortir à leurs dépens, la liberté de vendre leurs biens, à ceux qui désireraient s'en défaire, enfin le pardon à tous les prisonniers de leur parti. Cavalier vil ensuite le Maréchal de Villars, avec une égalité de précautions et de gardes, qui fut trouvée fort ridicule. Il quitta les Fanatiques, moyennant douze cents livres de pension et une commission de lieutenant-colonel, mais Roland ne s'accommoda pas, et demeura le chef du parti qui continua à donner de la peine. Ce fut un concours de monde scandaleux, pour voir Cavalier partout oîi il passait. Il

vint à Paris et voulut voir le Roi à qui pourtant il ne fut pas présenté. 11 rôda ainsi quelque temps, ne laissa pas de demeurer suspect et finalement passa en Angleterre, où il obtint quelque récompense. Il servit avec les Anglais, et il est mort seulement celte aimée fort vieux dans l'Ile de Wight dont il était gouverneur pour les Anglais, depuis plusieurs années, avec une grande autorité et la réputation dans cet emploi.

(IV-179) (1704). — Villars était venu à bout d'achever, à peu près, de dissiper les Fanatiques; cinq ou six de leurs chefs, les autres tués ou accommodés et sortis du pays, obtinrent de se retirer à Genève. On comptait qu'il ne restait qu'une centaine de ces genslà, dans les hautes Cévennes et qu'il n'était plus besoin de laisser des troupes dans le Languedoc.

Rôle de Berwick.

(IV-274) (170d). — Saint-Simon parle de Berwick, qui avait succédé à Villars. En Languedoc il achevait d'anéantir les Fanatiques par ses promptes exécutions. Il surprit cinq ou six de leurs chefs dans Montpellier, dont il fit fermer les portes, et les fit pendre ; il en fit autant à celui qui fournissait l'argent et à celui qui les payait. Il découvrit leurs caches de poudre et de munitions, et à la fin éteignit tout à fait ces misérables, et remit le calme et la s(!ireté dans cette province et dans les Cévennes.

Inconséquences de la politique de Saint-Simon, à l'époque de la Régence.

Nous pourrions croire que Saint-Simon, animé de sentiments si généreux, ne manquerait pas de les appliquer quand il eut le pouvoir de le faire, en 1716, à l'époque de la Régence. 11 n'en fut rien, comme on peut voirparle passage suivant de ses ]\lémoires(XIII, 83-88), qui montre Tinconséquenee des hommes. Il y avait des Assemblées de Huguenots en Poitou, Saintonge, Guyenne; elles furent dissipées. Le Régent consulta Saint-Simon, et lui déclara qu'il était tenté de rappeler, en France, les Protestants réfugiés à l'étranger. Saint-Simon détourna le Régent de le faire. Le Régent croyait, par celte mesure, faire revenir la prospérité en France, flatter l'Angleterre et l'Europe. Infidèle à ses anciens principes, Saint-Simon lui peignit, dans les Huguenots, un Etat dans l'Etat, des Républicains. Il l'appela le passé, les peines données à Louis XIII, à Henri IV, par les Protestants, qui en rentrant chez nous voudraient des garanties pour l'avenir.

« Je conclus que : puisque le feu Roi avait fait la faute leaucoup plus dans Vexécution que dans la chose même, il y avait plus de trente ans, et que l'Europe y était maintenant accoutumée elles Protestants hors de toute espérance raisonnable là-dessus, depuis le refus du feu Roi dans la plus pressante extrémité de ses affaires, il fallait au moins profiter du calme, de la

paix, de la tranquillité intérieure qui en étaient le fruit, et, de gaieté de cœur, et moins encore dans un temps de Régence, ne pas se rembarquer dans les malheurs certains et sans ressource qui avaient mis la France sens dessus dessous, et qui plusieurs fois l'avaient pensé renverser depuis la mort d'Henri IV, jusqu'à l'Edit de Nantes, et qui l'avaient toujours très dangereusement troublée depuis l'Edit jusqu'à la fin des triomphes de Louis XIII à la Rochelle ou en Languedoc. » Le Régent renonça à son projet, mais, cette fois encore, c'était lui qui avait raison contre son conseiller et son ami.

Avantages accordés par notre Législation aux descendants des proscrits.

C'est avec la Révolution française que commença la réparation d'une grande iniquité. Un décret des 9-15 décembre 1790 statua sur le mode de restitution des biens des Religionnaires fugitifs et sur leurs droits. L'article 22 porte : « Toutes personnes qui, nées en pays étranger, descendent d'un Français ou d'une Française expatriés pour cause de Religion, sont déclarées Naturels Français et jouissent des droits attachés à cette qualité, si elles reviennent en France, y fixent leur domicile, et prêtent serment civique. »

L'article 4 de la loi du 26 juin 1889 a confirmé encore cette disposition, à la condition d'un décret spécial pour

chaque demande. Le bénéfice de cette disposition a été réclamé en 1903 par trois personnes, en 1904, 1905 et 1907, par deux intéressés seulement, chaque année. Ainsi le principe d'une légitime réparation aux victimes du passé n'a pas disparu de nos lois. ^

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